Les Misérables - Tome I - Fantine - Victor Hugo - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1862

Les Misérables - Tome I - Fantine darmowy ebook

Victor Hugo

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Opis ebooka Les Misérables - Tome I - Fantine - Victor Hugo

Oeuvre immense, joyau du patrimoine littéraire national, riche en figures assimilées par notre imaginaire ou notre langue, c'est roman touffu mais d'une lecture aisée, populaire mais déroutant, qu'il faut avoir lu. Jean Valjean, un ancien forçat condamné en 1796, trouve asile, apres avoir été libéré du bagne et avoir longtemps erré, chez Mgr Myriel, éveque de Digne. Il se laisse tenter par les couverts d'argent du prélat et déguerpit a l'aube. Des gendarmes le capturent, mais l'éveque témoigne en sa faveur et le sauve. Bouleversé, Jean Valjean cede a une derniere tentation en détroussant un petit Savoyard puis devient honnete homme. En 1817 a Paris, Fantine a été séduite par un étudiant puis abandonnée avec sa petite Cosette, qu'elle a confiée a un couple de sordides aubergistes de Montfermeil, les Thénardier. Elle est contrainte de se prostituer...

Opinie o ebooku Les Misérables - Tome I - Fantine - Victor Hugo

Fragment ebooka Les Misérables - Tome I - Fantine - Victor Hugo

A Propos
Partie 1 - Un juste
Chapitre 1 - Monsieur Myriel
Chapitre 2 - Monsieur Myriel devient monseigneur Bienvenu
Chapitre 3 - A bon éveque dur éveché
Chapitre 4 - Les ouvres semblables aux paroles
Chapitre 5 - Que monseigneur Bienvenu faisait durer – trop longtemps ses soutanes
Chapitre 6 - Par qui il faisait garder sa maison
Chapitre 7 - Cravatte
Chapitre 8 - Philosophie apres boire

A Propos Hugo:

Victor-Marie Hugo (26 February 1802 — 22 May 1885) was a French poet, novelist, playwright, essayist, visual artist, statesman, human rights campaigner, and perhaps the most influential exponent of the Romantic movement in France. In France, Hugo's literary reputation rests on his poetic and dramatic output. Among many volumes of poetry, Les Contemplations and La Légende des siecles stand particularly high in critical esteem, and Hugo is sometimes identified as the greatest French poet. In the English-speaking world his best-known works are often the novels Les Misérables and Notre-Dame de Paris (sometimes translated into English as The Hunchback of Notre-Dame). Though extremely conservative in his youth, Hugo moved to the political left as the decades passed; he became a passionate supporter of republicanism, and his work touches upon most of the political and social issues and artistic trends of his time. Source: Wikipedia

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Partie 1
Un juste


Chapitre 1 Monsieur Myriel

[1]En 1815, M. Charles-François-Bienvenu Myriel était éveque de Digne. C’était un vieillard d’environ soixante-quinze ans ; il occupait le siege de Digne depuis 1806.

Quoique ce détail ne touche en aucune maniere au fond meme de ce que nous avons a raconter, il n’est peut-etre pas inutile, ne fut-ce que pour etre exact en tout, d’indiquer ici les bruits et les propos qui avaient couru sur son compte au moment ou il était arrivé dans le diocese. Vrai ou faux, ce qu’on dit des hommes tient souvent autant de place dans leur vie et surtout dans leur destinée que ce qu’ils font. M. Myriel était fils d’un conseiller au parlement d’Aix ; noblesse de robe. On contait de lui que son pere, le réservant pour hériter de sa charge, l’avait marié de fort bonne heure, a dix-huit ou vingt ans, suivant un usage assez répandu dans les familles parlementaires. Charles Myriel, nonobstant ce mariage, avait, disait-on, beaucoup fait parler de lui. Il était bien fait de sa personne, quoique d’assez petite taille, élégant, gracieux, spirituel ; toute la premiere partie de sa vie avait été donnée au monde et aux galanteries. La révolution survint, les événements se précipiterent, les familles parlementaires décimées, chassées, traquées, se disperserent. M. Charles Myriel, des les premiers jours de la révolution, émigra en Italie. Sa femme y mourut d’une maladie de poitrine dont elle était atteinte depuis longtemps. Ils n’avaient point d’enfants. Que se passa-t-il ensuite dans la destinée de M. Myriel ? L’écroulement de l’ancienne société française, la chute de sa propre famille, les tragiques spectacles de 93, plus effrayants encore peut-etre pour les émigrés qui les voyaient de loin avec le grossissement de l’épouvante, firent-ils germer en lui des idées de renoncement et de solitude ? Fut-il, au milieu d’une de ces distractions et de ces affections qui occupaient sa vie, subitement atteint d’un de ces coups mystérieux et terribles qui viennent quelquefois renverser, en le frappant au cour, l’homme que les catastrophes publiques n’ébranleraient pas en le frappant dans son existence et dans sa fortune ? Nul n’aurait pu le dire ; tout ce qu’on savait, c’est que, lorsqu’il revint d’Italie, il était pretre.

En 1804, M. Myriel était curé de B. (Brignolles). Il était déja vieux, et vivait dans une retraite profonde.

Vers l’époque du couronnement, une petite affaire de sa cure, on ne sait plus trop quoi, l’amena a Paris. Entre autres personnes puissantes, il alla solliciter pour ses paroissiens M. le cardinal Fesch. Un jour que l’empereur était venu faire visite a son oncle, le digne curé, qui attendait dans l’antichambre, se trouva sur le passage de sa majesté. Napoléon, se voyant regardé avec une certaine curiosité par ce vieillard, se retourna, et dit brusquement :

– Quel est ce bonhomme qui me regarde ?

– Sire, dit M. Myriel, vous regardez un bonhomme, et moi je regarde un grand homme. Chacun de nous peut profiter.

L’empereur, le soir meme, demanda au cardinal le nom de ce curé, et quelque temps apres M. Myriel fut tout surpris d’apprendre qu’il était nommé éveque de Digne.

Qu’y avait-il de vrai, du reste, dans les récits qu’on faisait sur la premiere partie de la vie de M. Myriel ? Personne ne le savait. Peu de familles avaient connu la famille Myriel avant la révolution.

M. Myriel devait subir le sort de tout nouveau venu dans une petite ville ou il y a beaucoup de bouches qui parlent et fort peu de tetes qui pensent. Il devait le subir, quoiqu’il fut éveque et parce qu’il était éveque. Mais, apres tout, les propos auxquels on melait son nom n’étaient peut-etre que des propos ; du bruit, des mots, des paroles ; moins que des paroles, des palabres, comme dit l’énergique langue du midi.

Quoi qu’il en fut, apres neuf ans d’épiscopat et de résidence a Digne, tous ces racontages, sujets de conversation qui occupent dans le premier moment les petites villes et les petites gens, étaient tombés dans un oubli profond. Personne n’eut osé en parler, personne n’eut meme osé s’en souvenir.

M. Myriel était arrivé a Digne accompagné d’une vieille fille, mademoiselle Baptistine, qui était sa sour et qui avait dix ans de moins que lui.

Ils avaient pour tout domestique une servante du meme âge que mademoiselle Baptistine, et appelée madame Magloire, laquelle, apres avoir été la servante de M. le Curé, prenait maintenant le double titre de femme de chambre de mademoiselle et femme de charge de monseigneur.

Mademoiselle Baptistine était une personne longue, pâle, mince, douce ; elle réalisait l’idéal de ce qu’exprime le mot « respectable » ; car il semble qu’il soit nécessaire qu’une femme soit mere pour etre vénérable. Elle n’avait jamais été jolie ; toute sa vie, qui n’avait été qu’une suite de saintes ouvres, avait fini par mettre sur elle une sorte de blancheur et de clarté ; et, en vieillissant, elle avait gagné ce qu’on pourrait appeler la beauté de la bonté. Ce qui avait été de la maigreur dans sa jeunesse était devenu, dans sa maturité, de la transparence ; et cette diaphanéité laissait voir l’ange. C’était une âme plus encore que ce n’était une vierge. Sa personne semblait faite d’ombre ; a peine assez de corps pour qu’il y eut la un sexe ; un peu de matiere contenant une lueur ; de grands yeux toujours baissés ; un prétexte pour qu’une âme reste sur la terre.

Madame Magloire était une petite vieille, blanche, grasse, replete, affairée, toujours haletante, a cause de son activité d’abord, ensuite a cause d’un asthme.

A son arrivée, on installa M. Myriel en son palais épiscopal avec les honneurs voulus par les décrets impériaux qui classent l’éveque immédiatement apres le maréchal de camp. Le maire et le président lui firent la premiere visite, et lui de son côté fit la premiere visite au général et au préfet.

L’installation terminée, la ville attendit son éveque a l’ouvre.


Chapitre 2 Monsieur Myriel devient monseigneur Bienvenu

Le palais épiscopal de Digne était attenant a l’hôpital.

Le palais épiscopal était un vaste et bel hôtel bâti en pierre au commencement du siecle dernier par monseigneur Henri Puget, docteur en théologie de la faculté de Paris, abbé de Simore, lequel était éveque de Digne en 1712. Ce palais était un vrai logis seigneurial. Tout y avait grand air, les appartements de l’éveque, les salons, les chambres, la cour d’honneur, fort large, avec promenoirs a arcades, selon l’ancienne mode florentine, les jardins plantés de magnifiques arbres. Dans la salle a manger, longue et superbe galerie qui était au rez-de-chaussée et s’ouvrait sur les jardins, monseigneur Henri Puget avait donné a manger en cérémonie le 29 juillet 1714 a messeigneurs Charles Brulart de Genlis, archeveque-prince d’Embrun, Antoine de Mesgrigny, capucin, éveque de Grasse, Philippe de Vendôme, grand prieur de France, abbé de Saint-Honoré de Lérins, François de Berton de Grillon, éveque-baron de Vence, César de Sabran de Forcalquier, éveque-seigneur de Glandeve, et Jean Soanen, pretre de l’oratoire, prédicateur ordinaire du roi, éveque-seigneur de Senez. Les portraits de ces sept révérends personnages décoraient cette salle, et cette date mémorable, 29 juillet 1714, y était gravée en lettres d’or sur une table de marbre blanc.

L’hôpital était une maison étroite et basse a un seul étage avec un petit jardin.

Trois jours apres son arrivée, l’éveque visita l’hôpital. La visite terminée, il fit prier le directeur de vouloir bien venir jusque chez lui.

– Monsieur le directeur de l’hôpital, lui dit-il, combien en ce moment avez-vous de malades ?

– Vingt-six, monseigneur.

– C’est ce que j’avais compté, dit l’éveque.

– Les lits, reprit le directeur, sont bien serrés les uns contre les autres.

– C’est ce que j’avais remarqué.

– Les salles ne sont que des chambres, et l’air s’y renouvelle difficilement.

– C’est ce qui me semble.

– Et puis, quand il y a un rayon de soleil, le jardin est bien petit pour les convalescents.

– C’est ce que je me disais.

– Dans les épidémies, nous avons eu cette année le typhus, nous avons eu une suette militaire il y a deux ans, cent malades quelquefois ; nous ne savons que faire.

– C’est la pensée qui m’était venue.

– Que voulez-vous, monseigneur ? dit le directeur, il faut se résigner.

Cette conversation avait lieu dans la salle a manger-galerie du rez-de-chaussée.

L’éveque garda un moment le silence, puis il se tourna brusquement vers le directeur de l’hôpital :

– Monsieur, dit-il, combien pensez-vous qu’il tiendrait de lits rien que dans cette salle ?

– La salle a manger de monseigneur ! s’écria le directeur stupéfait.

L’éveque parcourait la salle du regard et semblait y faire avec les yeux des mesures et des calculs.

– Il y tiendrait bien vingt lits ! dit-il, comme se parlant a lui-meme.

Puis élevant la voix :

– Tenez, monsieur le directeur de l’hôpital, je vais vous dire. Il y a évidemment une erreur. Vous etes vingt-six personnes dans cinq ou six petites chambres. Nous sommes trois ici, et nous avons place pour soixante. Il y a erreur, je vous dis. Vous avez mon logis, et j’ai le vôtre. Rendez-moi ma maison. C’est ici chez vous.

Le lendemain, les vingt-six pauvres étaient installés dans le palais de l’éveque et l’éveque était a l’hôpital.

M. Myriel n’avait point de bien, sa famille ayant été ruinée par la révolution. Sa sour touchait une rente viagere de cinq cents francs qui, au presbytere, suffisait a sa dépense personnelle. M. Myriel recevait de l’état comme éveque un traitement de quinze mille francs. Le jour meme ou il vint se loger dans la maison de l’hôpital, M. Myriel détermina l’emploi de cette somme une fois pour toutes de la maniere suivante. Nous transcrivons ici une note écrite de sa main.

Note pour régler les dépenses de ma maison.

Pour le petit séminaire : quinze cents livres

Congrégation de la mission : cent livres

Pour les lazaristes de Montdidier : cent livres

Séminaire des missions étrangeres a Paris : deux cents livres

Congrégation du Saint-Esprit : cent cinquante livres

Établissements religieux de la Terre-Sainte : cent livres

Sociétés de charité maternelle : trois cents livres

En sus, pour celle d’Arles : cinquante livres

Ouvre pour l’amélioration des prisons : quatre cents livres

Ouvre pour le soulagement et la délivrance des prisonniers : cinq cents livres

Pour libérer des peres de famille prisonniers pour dettes : mille livres

Supplément au traitement des pauvres maîtres d’école du diocese : deux mille livres

Grenier d’abondance des Hautes-Alpes : cent livres

Congrégation des dames de Digne, de Manosque et de Sisteron, pour l’enseignement gratuit des filles indigentes : quinze cents livres

Pour les pauvres : six mille livres

Ma dépense personnelle : mille livres

Pendant tout le temps qu’il occupa le siege de Digne, M. Myriel ne changea presque rien a cet arrangement. Il appelait cela, comme on voit, avoir réglé les dépenses de sa maison.

Cet arrangement fut accepté avec une soumission absolue par mademoiselle Baptistine. Pour cette sainte fille, M. de Digne était tout a la fois son frere et son éveque, son ami selon la nature et son supérieur selon l’église. Elle l’aimait et elle le vénérait tout simplement. Quand il parlait, elle s’inclinait ; quand il agissait, elle adhérait. La servante seule, madame Magloire, murmura un peu. M. l’éveque, on l’a pu remarquer, ne s’était réservé que mille livres, ce qui, joint a la pension de mademoiselle Baptistine, faisait quinze cents francs par an. Avec ces quinze cents francs[2], ces deux vieilles femmes et ce vieillard vivaient.

Et quand un curé de village venait a Digne, M. l’éveque trouvait encore moyen de le traiter, grâce a la sévere économie de madame Magloire et a l’intelligente administration de mademoiselle Baptistine.

Un jour, – il était a Digne depuis environ trois mois, – l’éveque dit :

– Avec tout cela je suis bien gené !

– Je le crois bien ! s’écria madame Magloire, Monseigneur n’a seulement pas réclamé la rente que le département lui doit pour ses frais de carrosse en ville et de tournées dans le diocese. Pour les éveques d’autrefois c’était l’usage.

– Tiens ! dit l’éveque, vous avez raison, madame Magloire.

Il fit sa réclamation.

Quelque temps apres, le conseil général, prenant cette demande en considération, lui vota une somme annuelle de trois mille francs, sous cette rubrique : Allocation a M. l’éveque pour frais de carrosse, frais de poste et frais de tournées pastorales.

Cela fit beaucoup crier la bourgeoisie locale, et, a cette occasion, un sénateur de l’empire, ancien membre du conseil des cinq-cents favorable au dix-huit brumaire et pourvu pres de la ville de Digne d’une sénatorerie magnifique, écrivit au ministre des cultes, M. Bigot de Préameneu, un petit billet irrité et confidentiel dont nous extrayons ces lignes authentiques :

« – Des frais de carrosse ? pourquoi faire dans une ville de moins de quatre mille habitants ? Des frais de poste et de tournées ? a quoi bon ces tournées d’abord ? ensuite comment courir la poste dans un pays de montagnes ? Il n’y a pas de routes. On ne va qu’a cheval. Le pont meme de la Durance a Château-Arnoux peut a peine porter des charrettes a boufs. Ces pretres sont tous ainsi. Avides et avares. Celui-ci a fait le bon apôtre en arrivant. Maintenant il fait comme les autres. Il lui faut carrosse et chaise de poste. Il lui faut du luxe comme aux anciens éveques. Oh ! toute cette pretraille ! Monsieur le comte, les choses n’iront bien que lorsque l’empereur nous aura délivrés des calotins. A bas le pape ! (les affaires se brouillaient avec Rome). Quant a moi, je suis pour César tout seul. Etc., etc. »

La chose, en revanche, réjouit fort madame Magloire.

– Bon, dit-elle a mademoiselle Baptistine, Monseigneur a commencé par les autres, mais il a bien fallu qu’il finît par lui-meme. Il a réglé toutes ses charités. Voila trois mille livres pour nous. Enfin !

Le soir meme, l’éveque écrivit et remit a sa sour une note ainsi conçue :

Pour donner du bouillon de viande aux malades de l’hôpital : quinze cents livres.

Pour la société de charité maternelle d’Aix : deux cent cinquante livres.

Pour la société de charité maternelle de Draguignan : deux cent cinquante livres.

Pour les enfants trouvés : cinq cents livres.

Pour les orphelins : cinq cents livres.

Tel était le budget de M. Myriel.

Quant au casuel épiscopal, rachats de bans, dispenses, ondoiements, prédications, bénédictions d’églises ou de chapelles, mariages, etc., l’éveque le percevait sur les riches avec d’autant plus d’âpreté qu’il le donnait aux pauvres.

Au bout de peu de temps, les offrandes d’argent affluerent. Ceux qui ont et ceux qui manquent frappaient a la porte de M. Myriel, les uns venant chercher l’aumône que les autres venaient y déposer. L’éveque, en moins d’un an, devint le trésorier de tous les bienfaits et le caissier de toutes les détresses. Des sommes considérables passaient par ses mains ; mais rien ne put faire qu’il changeât quelque chose a son genre de vie et qu’il ajoutât le moindre superflu a son nécessaire.

Loin de la. Comme il y a toujours encore plus de misere en bas que de fraternité en haut, tout était donné, pour ainsi dire, avant d’etre reçu ; c’était comme de l’eau sur une terre seche ; il avait beau recevoir de l’argent, il n’en avait jamais. Alors il se dépouillait.

L’usage étant que les éveques énoncent leurs noms de bapteme en tete de leurs mandements et de leurs lettres pastorales, les pauvres gens du pays avaient choisi, avec une sorte d’instinct affectueux, dans les noms et prénoms de l’éveque, celui qui leur présentait un sens, et ils ne l’appelaient que monseigneur Bienvenu. Nous ferons comme eux, et nous le nommerons ainsi dans l’occasion. Du reste, cette appellation lui plaisait.

– J’aime ce nom-la, disait-il. Bienvenu corrige monseigneur.

Nous ne prétendons pas que le portrait que nous faisons ici soit vraisemblable ; nous nous bornons a dire qu’il est ressemblant[3].


Chapitre 3 A bon éveque dur éveché

M. l’éveque, pour avoir converti son carrosse en aumônes, n’en faisait pas moins ses tournées. C’est un diocese fatigant que celui de Digne. Il a fort peu de plaines, beaucoup de montagnes, presque pas de routes, on l’a vu tout a l’heure ; trente-deux cures, quarante et un vicariats et deux cent quatrevingt-cinq succursales. Visiter tout cela, c’est une affaire. M. l’éveque en venait a bout. Il allait a pied quand c’était dans le voisinage, en carriole dans la plaine, en cacolet dans la montagne. Les deux vieilles femmes l’accompagnaient. Quand le trajet était trop pénible pour elles, il allait seul.

Un jour, il arriva a Senez, qui est une ancienne ville épiscopale, monté sur un âne. Sa bourse, fort a sec dans ce moment, ne lui avait pas permis d’autre équipage. Le maire de la ville vint le recevoir a la porte de l’éveché et le regardait descendre de son âne avec des yeux scandalisés. Quelques bourgeois riaient autour de lui.

– Monsieur le maire, dit l’éveque, et messieurs les bourgeois, je vois ce qui vous scandalise ; vous trouvez que c’est bien de l’orgueil a un pauvre pretre de monter une monture qui a été celle de Jésus-Christ. Je l’ai fait par nécessité, je vous assure, non par vanité.

Dans ses tournées, il était indulgent et doux, et prechait moins qu’il ne causait. Il ne mettait aucune vertu sur un plateau inaccessible. Il n’allait jamais chercher bien loin ses raisonnements et ses modeles. Aux habitants d’un pays il citait l’exemple du pays voisin. Dans les cantons ou l’on était dur pour les nécessiteux, il disait :

– Voyez les gens de Briançon. Ils ont donné aux indigents, aux veuves et aux orphelins le droit de faire faucher leurs prairies trois jours avant tous les autres. Ils leur rebâtissent gratuitement leurs maisons quand elles sont en ruines. Aussi est-ce un pays béni de Dieu. Durant tout un siecle de cent ans, il n’y a pas eu un meurtrier.

Dans les villages âpres au gain et a la moisson, il disait :

– Voyez ceux d’Embrun. Si un pere de famille, au temps de la récolte, a ses fils au service a l’armée et ses filles en service a la ville, et qu’il soit malade et empeché, le curé le recommande au prône ; et le dimanche, apres la messe, tous les gens du village, hommes, femmes, enfants, vont dans le champ du pauvre homme lui faire sa moisson, et lui rapportent paille et grain dans son grenier.

Aux familles divisées par des questions d’argent et d’héritage, il disait :

– Voyez les montagnards de Devoluy, pays si sauvage qu’on n’y entend pas le rossignol une fois en cinquante ans. Eh bien, quand le pere meurt dans une famille, les garçons s’en vont chercher fortune, et laissent le bien aux filles, afin qu’elles puissent trouver des maris.

Aux cantons qui ont le gout des proces et ou les fermiers se ruinent en papier timbré, il disait :

– Voyez ces bons paysans de la vallée de Queyras. Ils sont la trois mille âmes. Mon Dieu ! c’est comme une petite république. On n’y connaît ni le juge, ni l’huissier. Le maire fait tout. Il répartit l’impôt, taxe chacun en conscience, juge les querelles gratis, partage les patrimoines sans honoraires, rend des sentences sans frais ; et on lui obéit, parce que c’est un homme juste parmi des hommes simples.

Aux villages ou il ne trouvait pas de maître d’école, il citait encore ceux de Queyras :

– Savez-vous comment ils font ? disait-il. Comme un petit pays de douze ou quinze feux ne peut pas toujours nourrir un magister, ils ont des maîtres d’école payés par toute la vallée qui parcourent les villages, passant huit jours dans celui-ci, dix dans celui-la, et enseignant. Ces magisters vont aux foires, ou je les ai vus. On les reconnaît a des plumes a écrire qu’ils portent dans la ganse de leur chapeau. Ceux qui n’enseignent qu’a lire ont une plume, ceux qui enseignent la lecture et le calcul ont deux plumes ; ceux qui enseignent la lecture, le calcul et le latin ont trois plumes. Ceux-la sont de grands savants. Mais quelle honte d’etre ignorants ! Faites comme les gens de Queyras.

Il parlait ainsi, gravement et paternellement, a défaut d’exemples inventant des paraboles, allant droit au but, avec peu de phrases et beaucoup d’images, ce qui était l’éloquence meme de Jésus-Christ, convaincu et persuadant.


Chapitre 4 Les ouvres semblables aux paroles

Sa conversation était affable et gaie. Il se mettait a la portée des deux vieilles femmes qui passaient leur vie pres de lui ; quand il riait, c’était le rire d’un écolier.

Madame Magloire l’appelait volontiers Votre Grandeur. Un jour, il se leva de son fauteuil et alla a sa bibliotheque chercher un livre. Ce livre était sur un des rayons d’en haut. Comme l’éveque était d’assez petite taille, il ne put y atteindre.

– Madame Magloire, dit-il, apportez-moi une chaise. Ma grandeur ne va pas jusqu’a cette planche.

Une de ses parentes éloignées, madame la comtesse de Lô, laissait rarement échapper une occasion d’énumérer en sa présence ce qu’elle appelait « les espérances » de ses trois fils. Elle avait plusieurs ascendants fort vieux et proches de la mort dont ses fils étaient naturellement les héritiers. Le plus jeune des trois avait a recueillir d’une grand’tante cent bonnes mille livres de rentes ; le deuxieme était substitué au titre de duc de son oncle ; l’aîné devait succéder a la pairie de son aieul. L’éveque écoutait habituellement en silence ces innocents et pardonnables étalages maternels. Une fois pourtant, il paraissait plus reveur que de coutume, tandis que madame de Lô renouvelait le détail de toutes ces successions et de toutes ces « espérances ». Elle s’interrompit avec quelque impatience :

– Mon Dieu, mon cousin ! mais a quoi songez-vous donc ?

– Je songe, dit l’éveque, a quelque chose de singulier qui est, je crois, dans saint Augustin : « Mettez votre espérance dans celui auquel on ne succede point. »

Une autre fois, recevant une lettre de faire-part du déces d’un gentilhomme du pays, ou s’étalaient en une longue page, outre les dignités du défunt, toutes les qualifications féodales et nobiliaires de tous ses parents :

– Quel bon dos a la mort ! s’écria-t-il. Quelle admirable charge de titres on lui fait allegrement porter, et comme il faut que les hommes aient de l’esprit pour employer ainsi la tombe a la vanité !

Il avait dans l’occasion une raillerie douce qui contenait presque toujours un sens sérieux. Pendant un careme, un jeune vicaire vint a Digne et precha dans la cathédrale. Il fut assez éloquent. Le sujet de son sermon était la charité. Il invita les riches a donner aux indigents, afin d’éviter l’enfer qu’il peignit le plus effroyable qu’il put et de gagner le paradis qu’il fit désirable et charmant. Il y avait dans l’auditoire un riche marchand retiré, un peu usurier, nommé M. Géborand, lequel avait gagné un demi-million a fabriquer de gros draps, des serges, des cadis et des gasquets. De sa vie M. Géborand n’avait fait l’aumône a un malheureux. A partir de ce sermon, on remarqua qu’il donnait tous les dimanches un sou aux vieilles mendiantes du portail de la cathédrale. Elles étaient six a se partager cela. Un jour, l’éveque le vit faisant sa charité et dit a sa sour avec un sourire :

– Voila monsieur Géborand qui achete pour un sou de paradis.

Quand il s’agissait de charité, il ne se rebutait pas, meme devant un refus, et il trouvait alors des mots qui faisaient réfléchir. Une fois, il quetait pour les pauvres dans un salon de la ville. Il y avait la le marquis de Champtercier, vieux, riche, avare, lequel trouvait moyen d’etre tout ensemble ultra-royaliste et ultra-voltairien. Cette variété a existé. L’éveque, arrivé a lui, lui toucha le bras.

– Monsieur le marquis, il faut que vous me donniez quelque chose.

Le marquis se retourna et répondit sechement :

– Monseigneur, j’ai mes pauvres.

– Donnez-les-moi, dit l’éveque.

Un jour, dans la cathédrale, il fit ce sermon.

« Mes tres chers freres, mes bons amis, il y a en France treize cent vingt mille maisons de paysans qui n’ont que trois ouvertures, dix-huit cent dix-sept mille qui ont deux ouvertures, la porte et une fenetre, et enfin trois cent quarante-six mille cabanes qui n’ont qu’une ouverture, la porte. Et cela, a cause d’une chose qu’on appelle l’impôt des portes et fenetres. Mettez-moi de pauvres familles, des vieilles femmes, des petits enfants, dans ces logis-la, et voyez les fievres et les maladies. Hélas ! Dieu donne l’air aux hommes, la loi le leur vend. Je n’accuse pas la loi, mais je bénis Dieu. Dans l’Isere, dans le Var, dans les deux Alpes, les hautes et les basses, les paysans n’ont pas meme de brouettes, ils transportent les engrais a dos d’hommes ; ils n’ont pas de chandelles, et ils brulent des bâtons résineux et des bouts de corde trempés dans la poix résine. C’est comme cela dans tout le pays haut du Dauphiné. Ils font le pain pour six mois, ils le font cuire avec de la bouse de vache séchée. L’hiver, ils cassent ce pain a coups de hache et ils le font tremper dans l’eau vingt-quatre heures pour pouvoir le manger. – Mes freres, ayez pitié ! voyez comme on souffre autour de vous. »

Né provençal, il s’était facilement familiarisé avec tous les patois du midi. Il disait : « Eh bé ! moussu, ses sagé ? » comme dans le bas Languedoc. « Onté anaras passa ? » comme dans les basses Alpes. « Puerte un bouen moutou embe un bouen froumage grase », comme dans le haut Dauphiné. Ceci plaisait au peuple, et n’avait pas peu contribué a lui donner acces pres de tous les esprits. Il était dans la chaumiere et dans la montagne comme chez lui. Il savait dire les choses les plus grandes dans les idiomes les plus vulgaires. Parlant toutes les langues, il entrait dans toutes les âmes.

Du reste, il était le meme pour les gens du monde et pour les gens du peuple.

Il ne condamnait rien hâtivement, et sans tenir compte des circonstances environnantes. Il disait :

– Voyons le chemin par ou la faute a passé.

Étant, comme il se qualifiait lui-meme en souriant, un ex-pécheur, il n’avait aucun des escarpements du rigorisme, et il professait assez haut, et sans le froncement de sourcil des vertueux féroces, une doctrine qu’on pourrait résumer a peu pres ainsi :

« L’homme a sur lui la chair qui est tout a la fois son fardeau et sa tentation. Il la traîne et lui cede.

« Il doit la surveiller, la contenir, la réprimer, et ne lui obéir qu’a la derniere extrémité. Dans cette obéissance-la, il peut encore y avoir de la faute ; mais la faute, ainsi faite, est vénielle. C’est une chute, mais une chute sur les genoux, qui peut s’achever en priere.

« Etre un saint, c’est l’exception ; etre un juste, c’est la regle. Errez, défaillez, péchez, mais soyez des justes.

« Le moins de péché possible, c’est la loi de l’homme. Pas de péché du tout est le reve de l’ange. Tout ce qui est terrestre est soumis au péché. Le péché est une gravitation. »

Quand il voyait tout le monde crier bien fort et s’indigner bien vite :

– Oh ! oh ! disait-il en souriant, il y a apparence que ceci est un gros crime que tout le monde commet. Voila les hypocrisies effarées qui se dépechent de protester et de se mettre a couvert.

Il était indulgent pour les femmes et les pauvres sur qui pese le poids de la société humaine. Il disait :

– Les fautes des femmes, des enfants, des serviteurs, des faibles, des indigents et des ignorants sont la faute des maris, des peres, des maîtres, des forts, des riches et des savants.

Il disait encore :

– A ceux qui ignorent, enseignez-leur le plus de choses que vous pourrez ; la société est coupable de ne pas donner l’instruction gratis ; elle répond de la nuit qu’elle produit. Cette âme est pleine d’ombre, le péché s’y commet. Le coupable n’est pas celui qui y fait le péché, mais celui qui y a fait l’ombre.

Comme on voit, il avait une maniere étrange et a lui de juger les choses. Je soupçonne qu’il avait pris cela dans l’évangile.

Il entendit un jour conter dans un salon un proces criminel qu’on instruisait et qu’on allait juger. Un misérable homme, par amour pour une femme et pour l’enfant qu’il avait d’elle, a bout de ressources, avait fait de la fausse monnaie. La fausse monnaie était encore punie de mort a cette époque. La femme avait été arretée émettant la premiere piece fausse fabriquée par l’homme. On la tenait, mais on n’avait de preuves que contre elle. Elle seule pouvait charger son amant et le perdre en avouant. Elle nia. On insista. Elle s’obstina a nier. Sur ce, le procureur du roi avait eu une idée. Il avait supposé une infidélité de l’amant, et était parvenu, avec des fragments de lettres savamment présentés, a persuader a la malheureuse qu’elle avait une rivale et que cet homme la trompait. Alors, exaspérée de jalousie, elle avait dénoncé son amant, tout avoué, tout prouvé. L’homme était perdu. Il allait etre prochainement jugé a Aix avec sa complice. On racontait le fait, et chacun s’extasiait sur l’habileté du magistrat. En mettant la jalousie en jeu, il avait fait jaillir la vérité par la colere, il avait fait sortir la justice de la vengeance. L’éveque écoutait tout cela en silence. Quand ce fut fini, il demanda :

– Ou jugera-t-on cet homme et cette femme ?

– A la cour d’assises.

Il reprit :

– Et ou jugera-t-on monsieur le procureur du roi ?

Il arriva a Digne une aventure tragique. Un homme fut condamné a mort pour meurtre. C’était un malheureux pas tout a fait lettré, pas tout a fait ignorant, qui avait été bateleur dans les foires et écrivain public. Le proces occupa beaucoup la ville. La veille du jour fixé pour l’exécution du condamné, l’aumônier de la prison tomba malade. Il fallait un pretre pour assister le patient a ses derniers moments. On alla chercher le curé. Il paraît qu’il refusa en disant : Cela ne me regarde pas. Je n’ai que faire de cette corvée et de ce saltimbanque ; moi aussi, je suis malade ; d’ailleurs ce n’est pas la ma place. On rapporta cette réponse a l’éveque qui dit :

– Monsieur le curé a raison. Ce n’est pas sa place, c’est la mienne.

Il alla sur-le-champ a la prison, il descendit au cabanon du « saltimbanque », il l’appela par son nom, lui prit la main et lui parla. Il passa toute la journée et toute la nuit pres de lui, oubliant la nourriture et le sommeil, priant Dieu pour l’âme du condamné et priant le condamné pour la sienne propre. Il lui dit les meilleures vérités qui sont les plus simples. Il fut pere, frere, ami ; éveque pour bénir seulement. Il lui enseigna tout, en le rassurant et en le consolant. Cet homme allait mourir désespéré. La mort était pour lui comme un abîme. Debout et frémissant sur ce seuil lugubre, il reculait avec horreur. Il n’était pas assez ignorant pour etre absolument indifférent. Sa condamnation, secousse profonde, avait en quelque sorte rompu ça et la autour de lui cette cloison qui nous sépare du mystere des choses et que nous appelons la vie. Il regardait sans cesse au dehors de ce monde par ces breches fatales, et ne voyait que des ténebres. L’éveque lui fit voir une clarté.

Le lendemain, quand on vint chercher le malheureux, l’éveque était la. Il le suivit. Il se montra aux yeux de la foule en camail violet et avec sa croix épiscopale au cou, côte a côte avec ce misérable lié de cordes.

Il monta sur la charrette avec lui, il monta sur l’échafaud avec lui. Le patient, si morne et si accablé la veille, était rayonnant. Il sentait que son âme était réconciliée et il espérait Dieu. L’éveque l’embrassa, et, au moment ou le couteau allait tomber, il lui dit :

– Celui que l’homme tue, Dieu le ressuscite ; celui que les freres chassent retrouve le Pere. Priez, croyez, entrez dans la vie ! le Pere est la.

Quand il redescendit de l’échafaud, il avait quelque chose dans son regard qui fit ranger le peuple. On ne savait ce qui était le plus admirable de sa pâleur ou de sa sérénité. En rentrant a cet humble logis qu’il appelait en souriant son palais, il dit a sa sour :

– Je viens d’officier pontificalement.

Comme les choses les plus sublimes sont souvent aussi les choses les moins comprises, il y eut dans la ville des gens qui dirent, en commentant cette conduite de l’éveque : « C’est de l’affectation. » Ceci ne fut du reste qu’un propos de salons. Le peuple, qui n’entend pas malice aux actions saintes, fut attendri et admira.

Quant a l’éveque, avoir vu la guillotine fut pour lui un choc, et il fut longtemps a s’en remettre.

L’échafaud, en effet, quand il est la, dressé et debout, a quelque chose qui hallucine. On peut avoir une certaine indifférence sur la peine de mort, ne point se prononcer, dire oui et non, tant qu’on n’a pas vu de ses yeux une guillotine ; mais si l’on en rencontre une, la secousse est violente, il faut se décider et prendre parti pour ou contre. Les uns admirent, comme de Maistre[4] ; les autres execrent, comme Beccaria. La guillotine est la concrétion de la loi ; elle se nomme vindicte ; elle n’est pas neutre, et ne vous permet pas de rester neutre. Qui l’aperçoit frissonne du plus mystérieux des frissons. Toutes les questions sociales dressent autour de ce couperet leur point d’interrogation. L’échafaud est vision. L’échafaud n’est pas une charpente, l’échafaud n’est pas une machine, l’échafaud n’est pas une mécanique inerte faite de bois, de fer et de cordes. Il semble que ce soit une sorte d’etre qui a je ne sais quelle sombre initiative ; on dirait que cette charpente voit, que cette machine entend, que cette mécanique comprend, que ce bois, ce fer et ces cordes veulent. Dans la reverie affreuse ou sa présence jette l’âme, l’échafaud apparaît terrible et se melant de ce qu’il fait. L’échafaud est le complice du bourreau ; il dévore ; il mange de la chair, il boit du sang. L’échafaud est une sorte de monstre fabriqué par le juge et par le charpentier, un spectre qui semble vivre d’une espece de vie épouvantable faite de toute la mort qu’il a donnée.

Aussi l’impression fut-elle horrible et profonde ; le lendemain de l’exécution et beaucoup de jours encore apres, l’éveque parut accablé. La sérénité presque violente du moment funebre avait disparu : le fantôme de la justice sociale l’obsédait. Lui qui d’ordinaire revenait de toutes ses actions avec une satisfaction si rayonnante, il semblait qu’il se fît un reproche. Par moments, il se parlait a lui-meme, et bégayait a demi-voix des monologues lugubres. En voici un que sa sour entendit un soir et recueillit :

– Je ne croyais pas que cela fut si monstrueux. C’est un tort de s’absorber dans la loi divine au point de ne plus s’apercevoir de la loi humaine. La mort n’appartient qu’a Dieu. De quel droit les hommes touchent-ils a cette chose inconnue ?

Avec le temps ces impressions s’atténuerent, et probablement s’effacerent. Cependant on remarqua que l’éveque évitait désormais de passer sur la place des exécutions.

On pouvait appeler M. Myriel a toute heure au chevet des malades et des mourants. Il n’ignorait pas que la était son plus grand devoir et son plus grand travail. Les familles veuves ou orphelines n’avaient pas besoin de le demander, il arrivait de lui-meme. Il savait s’asseoir et se taire de longues heures aupres de l’homme qui avait perdu la femme qu’il aimait, de la mere qui avait perdu son enfant. Comme il savait le moment de se taire, il savait aussi le moment de parler. Ô admirable consolateur ! il ne cherchait pas a effacer la douleur par l’oubli, mais a l’agrandir et a la dignifier par l’espérance. Il disait :

– Prenez garde a la façon dont vous vous tournez vers les morts. Ne songez pas a ce qui pourrit. Regardez fixement. Vous apercevrez la lueur vivante de votre mort bien-aimé au fond du ciel.

Il savait que la croyance est saine. Il cherchait a conseiller et a calmer l’homme désespéré en lui indiquant du doigt l’homme résigné, et a transformer la douleur qui regarde une fosse en lui montrant la douleur qui regarde une étoile.


Chapitre 5 Que monseigneur Bienvenu faisait durer – trop longtemps ses soutanes

La vie intérieure de M. Myriel était pleine des memes pensées que sa vie publique. Pour qui eut pu la voir de pres, c’eut été un spectacle grave et charmant que cette pauvreté volontaire dans laquelle vivait M. l’éveque de Digne.

Comme tous les vieillards et comme la plupart des penseurs, il dormait peu[5]. Ce court sommeil était profond. Le matin il se recueillait pendant une heure, puis il disait sa messe, soit a la cathédrale, soit dans son oratoire. Sa messe dite, il déjeunait d’un pain de seigle trempé dans le lait de ses vaches. Puis il travaillait.

Un éveque est un homme fort occupé ; il faut qu’il reçoive tous les jours le secrétaire de l’éveché, qui est d’ordinaire un chanoine, presque tous les jours ses grands vicaires. Il a des congrégations a contrôler, des privileges a donner, toute une librairie ecclésiastique a examiner, paroissiens, catéchismes diocésains, livres d’heures, etc., des mandements a écrire, des prédications a autoriser, des curés et des maires a mettre d’accord, une correspondance cléricale, une correspondance administrative, d’un côté l’état, de l’autre le Saint-Siege, mille affaires.

Le temps que lui laissaient ces mille affaires, ses offices et son bréviaire, il le donnait d’abord aux nécessiteux, aux malades et aux affligés ; le temps que les affligés, les malades et les nécessiteux lui laissaient, il le donnait au travail. Tantôt il bechait la terre dans son jardin, tantôt il lisait et écrivait. Il n’avait qu’un mot pour ces deux sortes de travail ; il appelait cela jardiner.

– L’esprit est un jardin, disait-il.

A midi, il dînait. Le dîner ressemblait au déjeuner.

Vers deux heures, quand le temps était beau, il sortait et se promenait a pied dans la campagne ou dans la ville, entrant souvent dans les masures. On le voyait cheminer seul, tout a ses pensées, l’oil baissé, appuyé sur sa longue canne, vetu de sa douillette violette ouatée et bien chaude, chaussé de bas violets dans de gros souliers, et coiffé de son chapeau plat qui laissait passer par ses trois cornes trois glands d’or a graine d’épinards.

C’était une fete partout ou il paraissait. On eut dit que son passage avait quelque chose de réchauffant et de lumineux. Les enfants et les vieillards venaient sur le seuil des portes pour l’éveque comme pour le soleil. Il bénissait et on le bénissait. On montrait sa maison a quiconque avait besoin de quelque chose.

Ça et la, il s’arretait, parlait aux petits garçons et aux petites filles et souriait aux meres. Il visitait les pauvres tant qu’il avait de l’argent ; quand il n’en avait plus, il visitait les riches.

Comme il faisait durer ses soutanes beaucoup de temps, et qu’il ne voulait pas qu’on s’en aperçut, il ne sortait jamais dans la ville autrement qu’avec sa douillette violette. Cela le genait un peu en été.

Le soir a huit heures et demie il soupait avec sa sour, madame Magloire debout derriere eux et les servant a table. Rien de plus frugal que ce repas. Si pourtant l’éveque avait un de ses curés a souper, madame Magloire en profitait pour servir a Monseigneur quelque excellent poisson des lacs ou quelque fin gibier de la montagne. Tout curé était un prétexte a bon repas ; l’éveque se laissait faire. Hors de la, son ordinaire ne se composait guere que de légumes cuits dans l’eau et de soupe a l’huile. Aussi disait-on dans la ville :

– Quand l’éveque fait pas chere de curé, il fait chere de trappiste.

Apres son souper, il causait pendant une demi-heure avec mademoiselle Baptistine et madame Magloire ; puis il rentrait dans sa chambre et se remettait a écrire, tantôt sur des feuilles volantes, tantôt sur la marge de quelque in-folio. Il était lettré et quelque peu savant. Il a laissé cinq ou six manuscrits assez curieux ; entre autres une dissertation sur le verset de la Genese : Au commencement l’esprit de Dieu flottait sur les eaux[6]. Il confronte avec ce verset trois textes : la version arabe qui dit : Les vents de Dieu soufflaient ; Flavius Josephe qui dit : Un vent d’en haut se précipitait sur la terre, et enfin la paraphrase chaldaique d’Onkelos qui porte : Un vent venant de Dieu soufflait sur la face des eaux. Dans une autre dissertation, il examine les ouvres théologiques de Hugo[7], éveque de Ptolémais, arriere-grand-oncle de celui qui écrit ce livre, et il établit qu’il faut attribuer a cet éveque les divers opuscules publiés, au siecle dernier, sous le pseudonyme de Barleycourt.

Parfois au milieu d’une lecture, quel que fut le livre qu’il eut entre les mains, il tombait tout a coup dans une méditation profonde, d’ou il ne sortait que pour écrire quelques lignes sur les pages memes du volume. Ces lignes souvent n’ont aucun rapport avec le livre qui les contient. Nous avons sous les yeux une note écrite par lui sur une des marges d’un in-quarto intitulé : Correspondance du lord Germain avec les généraux Clinton, Cornwallis et les amiraux de la station de l’Amérique. A Versailles, chez Poinçot, libraire, et a Paris, chez Pissot, libraire, quai des Augustins.

Voici cette note :

« Ô vous qui etes !

« L’Ecclésiaste vous nomme Toute-Puissance, les Macchabées vous nomment Créateur, l’Épître aux Éphésiens vous nomme Liberté, Baruch vous nomme Immensité, les Psaumes vous nomment Sagesse et Vérité, Jean vous nomme Lumiere, les Rois vous nomment Seigneur, l’Exode vous appelle Providence, le Lévitique Sainteté, Esdras Justice, la création vous nomme Dieu, l’homme vous nomme Pere ; mais Salomon vous nomme Miséricorde, et c’est la le plus beau de tous vos noms[8]. »

Vers neuf heures du soir, les deux femmes se retiraient et montaient a leurs chambres au premier, le laissant jusqu’au matin seul au rez-de-chaussée.

Ici il est nécessaire que nous donnions une idée exacte du logis de M. l’éveque de Digne.


Chapitre 6 Par qui il faisait garder sa maison

La maison qu’il habitait se composait, nous l’avons dit, d’un rez-de-chaussée et d’un seul étage : trois pieces au rez-de-chaussée, trois chambres au premier, au-dessus un grenier. Derriere la maison, un jardin d’un quart d’arpent. Les deux femmes occupaient le premier. L’éveque logeait en bas. La premiere piece, qui s’ouvrait sur la rue, lui servait de salle a manger, la deuxieme de chambre a coucher, et la troisieme d’oratoire. On ne pouvait sortir de cet oratoire sans passer par la chambre a coucher, et sortir de la chambre a coucher sans passer par la salle a manger. Dans l’oratoire, au fond, il y avait une alcôve fermée, avec un lit pour les cas d’hospitalité. M. l’éveque offrait ce lit aux curés de campagne que des affaires ou les besoins de leur paroisse amenaient a Digne.

La pharmacie de l’hôpital, petit bâtiment ajouté a la maison et pris sur le jardin, avait été transformée en cuisine et en cellier.

Il y avait en outre dans le jardin une étable qui était l’ancienne cuisine de l’hospice et ou l’éveque entretenait deux vaches. Quelle que fut la quantité de lait qu’elles lui donnassent, il en envoyait invariablement tous les matins la moitié aux malades de l’hôpital.

– Je paye ma dîme, disait-il.

Sa chambre était assez grande et assez difficile a chauffer dans la mauvaise saison. Comme le bois est tres cher a Digne, il avait imaginé de faire faire dans l’étable a vaches un compartiment fermé d’une cloison en planches. C’était la qu’il passait ses soirées dans les grands froids. Il appelait cela son salon d’hiver.

Il n’y avait dans ce salon d’hiver, comme dans la salle a manger, d’autres meubles qu’une table de bois blanc, carrée, et quatre chaises de paille. La salle a manger était ornée en outre d’un vieux buffet peint en rose a la détrempe. Du buffet pareil, convenablement habillé de napperons blancs et de fausses dentelles, l’éveque avait fait l’autel qui décorait son oratoire.

Ses pénitentes riches et les saintes femmes de Digne s’étaient souvent cotisées pour faire les frais d’un bel autel neuf a l’oratoire de monseigneur ; il avait chaque fois pris l’argent et l’avait donné aux pauvres.

– Le plus beau des autels, disait-il, c’est l’âme d’un malheureux consolé qui remercie Dieu.

Il avait dans son oratoire deux chaises prie-Dieu en paille, et un fauteuil a bras également en paille dans sa chambre a coucher. Quand par hasard il recevait sept ou huit personnes a la fois, le préfet, ou le général, ou l’état-major du régiment en garnison, ou quelques éleves du petit séminaire, on était obligé d’aller chercher dans l’étable les chaises du salon d’hiver, dans l’oratoire les prie-Dieu, et le fauteuil dans la chambre a coucher ; de cette façon, on pouvait réunir jusqu’a onze sieges pour les visiteurs. A chaque nouvelle visite on démeublait une piece.

Il arrivait parfois qu’on était douze[9] ; alors l’éveque dissimulait l’embarras de la situation en se tenant debout devant la cheminée si c’était l’hiver, ou en proposant un tour dans le jardin si c’était l’été.

Il y avait bien encore dans l’alcôve fermée une chaise, mais elle était a demi dépaillée et ne portait que sur trois pieds, ce qui faisait qu’elle ne pouvait servir qu’appuyée contre le mur. Mademoiselle Baptistine avait bien aussi dans sa chambre une tres grande bergere en bois jadis doré et revetue de pékin a fleurs, mais on avait été obligé de monter cette bergere au premier par la fenetre, l’escalier étant trop étroit ; elle ne pouvait donc pas compter parmi les en-cas du mobilier.

L’ambition de mademoiselle Baptistine eut été de pouvoir acheter un meuble de salon en velours d’Utrecht jaune a rosaces et en acajou a cou de cygne, avec canapé. Mais cela eut couté au moins cinq cents francs, et, ayant vu qu’elle n’avait réussi a économiser pour cet objet que quarante-deux francs dix sous en cinq ans, elle avait fini par y renoncer. D’ailleurs qui est-ce qui atteint son idéal ?

Rien de plus simple a se figurer que la chambre a coucher de l’éveque. Une porte-fenetre donnant sur le jardin, vis-a-vis le lit ; un lit d’hôpital, en fer avec baldaquin de serge verte ; dans l’ombre du lit, derriere un rideau, les ustensiles de toilette trahissant encore les anciennes habitudes élégantes de l’homme du monde ; deux portes, l’une pres de la cheminée, donnant dans l’oratoire ; l’autre, pres de la bibliotheque, donnant dans la salle a manger ; la bibliotheque, grande armoire vitrée pleine de livres ; la cheminée, de bois peint en marbre, habituellement sans feu ; dans la cheminée, une paire de chenets en fer ornés de deux vases a guirlandes et cannelures jadis argentés a l’argent haché, ce qui était un genre de luxe épiscopal ; au-dessus, a l’endroit ou d’ordinaire on met la glace, un crucifix de cuivre désargenté fixé sur un velours noir râpé dans un cadre de bois dédoré. Pres de la porte-fenetre, une grande table avec un encrier, chargée de papiers confus et de gros volumes. Devant la table, le fauteuil de paille. Devant le lit, un prie-Dieu, emprunté a l’oratoire.

Deux portraits dans des cadres ovales étaient accrochés au mur des deux côtés du lit. De petites inscriptions dorées sur le fond neutre de la toile a côté des figures indiquaient que les portraits représentaient, l’un, l’abbé de Chaliot, éveque de Saint-Claude, l’autre, l’abbé Tourteau, vicaire général d’Agde, abbé de Grand-Champ, ordre de Cîteaux, diocese de Chartres. L’éveque, en succédant dans cette chambre aux malades de l’hôpital, y avait trouvé ces portraits et les y avait laissés. C’étaient des pretres, probablement des donateurs : deux motifs pour qu’il les respectât. Tout ce qu’il savait de ces deux personnages, c’est qu’ils avaient été nommés par le roi, l’un a son éveché, l’autre a son bénéfice, le meme jour, le 27 avril 1785. Madame Magloire ayant décroché les tableaux pour en secouer la poussiere, l’éveque avait trouvé cette particularité écrite d’une encre blanchâtre sur un petit carré de papier jauni par le temps, collé avec quatre pains a cacheter derriere le portrait de l’abbé de Grand-Champ.

Il avait a sa fenetre un antique rideau de grosse étoffe de laine qui finit par devenir tellement vieux que, pour éviter la dépense d’un neuf, madame Magloire fut obligée de faire une grande couture au beau milieu. Cette couture dessinait une croix. L’éveque le faisait souvent remarquer.

– Comme cela fait bien ! disait-il.

Toutes les chambres de la maison, au rez-de-chaussée ainsi qu’au premier, sans exception, étaient blanchies au lait de chaux, ce qui est une mode de caserne et d’hôpital.

Cependant, dans les dernieres années, madame Magloire retrouva, comme on le verra plus loin, sous le papier badigeonné, des peintures qui ornaient l’appartement de mademoiselle Baptistine. Avant d’etre l’hôpital, cette maison avait été le parloir aux bourgeois[10]. De la cette décoration. Les chambres étaient pavées de briques rouges qu’on lavait toutes les semaines, avec des nattes de paille tressée devant tous les lits. Du reste, ce logis, tenu par deux femmes, était du haut en bas d’une propreté exquise. C’était le seul luxe que l’éveque permit. Il disait :

– Cela ne prend rien aux pauvres.

Il faut convenir cependant qu’il lui restait de ce qu’il avait possédé jadis six couverts d’argent et une grande cuiller a soupe que madame Magloire regardait tous les jours avec bonheur reluire splendidement sur la grosse nappe de toile blanche. Et comme nous peignons ici l’éveque de Digne tel qu’il était, nous devons ajouter qu’il lui était arrivé plus d’une fois de dire :

– Je renoncerais difficilement a manger dans de l’argenterie.

Il faut ajouter a cette argenterie deux gros flambeaux d’argent massif qui lui venaient de l’héritage d’une grand’tante. Ces flambeaux portaient deux bougies de cire et figuraient habituellement sur la cheminée de l’éveque. Quand il avait quelqu’un a dîner, madame Magloire allumait les deux bougies et mettait les deux flambeaux sur la table.

Il y avait dans la chambre meme de l’éveque, a la tete de son lit, un petit placard dans lequel madame Magloire serrait chaque soir les six couverts d’argent et la grande cuiller. Il faut dire qu’on n’en ôtait jamais la clef.

Le jardin, un peu gâté par les constructions assez laides dont nous avons parlé, se composait de quatre allées en croix rayonnant autour d’un puisard ; une autre allée faisait tout le tour du jardin et cheminait le long du mur blanc dont il était enclos. Ces allées laissaient entre elles quatre carrés bordés de buis. Dans trois, madame Magloire cultivait des légumes ; dans le quatrieme, l’éveque avait mis des fleurs. Il y avait ça et la quelques arbres fruitiers.

Une fois madame Magloire lui avait dit avec une sorte de malice douce :

– Monseigneur, vous qui tirez parti de tout, voila pourtant un carré inutile. Il vaudrait mieux avoir la des salades que des bouquets.

– Madame Magloire, répondit l’éveque, vous vous trompez. Le beau est aussi utile que l’utile.

Il ajouta apres un silence :

– Plus peut-etre.

Ce carré, composé de trois ou quatre plates-bandes, occupait M. l’éveque presque autant que ses livres. Il y passait volontiers une heure ou deux, coupant, sarclant, et piquant ça et la des trous en terre ou il mettait des graines. Il n’était pas aussi hostile aux insectes qu’un jardinier l’eut voulu. Du reste, aucune prétention a la botanique ; il ignorait les groupes et le solidisme ; il ne cherchait pas le moins du monde a décider entre Tournefort et la méthode naturelle ; il ne prenait parti ni pour les utricules contre les cotylédons, ni pour Jussieu contre Linné. Il n’étudiait pas les plantes ; il aimait les fleurs. Il respectait beaucoup les savants, il respectait encore plus les ignorants, et, sans jamais manquer a ces deux respects, il arrosait ses plates-bandes chaque soir d’été avec un arrosoir de fer-blanc peint en vert.

La maison n’avait pas une porte qui fermât a clef. La porte de la salle a manger qui, nous l’avons dit, donnait de plain-pied sur la place de la cathédrale, était jadis armée de serrures et de verrous comme une porte de prison. L’éveque avait fait ôter toutes ces ferrures, et cette porte, la nuit comme le jour, n’était fermée qu’au loquet. Le premier passant venu, a quelque heure que ce fut, n’avait qu’a la pousser. Dans les commencements, les deux femmes avaient été fort tourmentées de cette porte jamais close ; mais M. de Digne leur avait dit :

– Faites mettre des verrous a vos chambres, si cela vous plaît.

Elles avaient fini par partager sa confiance ou du moins par faire comme si elles la partageaient. Madame Magloire seule avait de temps en temps des frayeurs. Pour ce qui est de l’éveque, on peut trouver sa pensée expliquée ou du moins indiquée dans ces trois lignes écrites par lui sur la marge d’une bible : « Voici la nuance : la porte du médecin ne doit jamais etre fermée ; la porte du pretre doit toujours etre ouverte. »

Sur un autre livre, intitulé Philosophie de la science médicale, il avait écrit cette autre note : « Est-ce que je ne suis pas médecin comme eux ? Moi aussi j’ai mes malades ; d’abord j’ai les leurs, qu’ils appellent les malades ; et puis j’ai les miens, que j’appelle les malheureux. »

Ailleurs encore il avait écrit : « Ne demandez pas son nom a qui vous demande un gîte. C’est surtout celui-la que son nom embarrasse qui a besoin d’asile. »

Il advint qu’un digne curé, je ne sais plus si c’était le curé de Couloubroux ou le curé de Pompierry, s’avisa de lui demander un jour, probablement a l’instigation de madame Magloire, si Monseigneur était bien sur de ne pas commettre jusqu’a un certain point une imprudence en laissant jour et nuit sa porte ouverte a la disposition de qui voulait entrer, et s’il ne craignait pas enfin qu’il n’arrivât quelque malheur dans une maison si peu gardée. L’éveque lui toucha l’épaule avec une gravité douce et lui dit :

– Nisi Dominus custodierit domum, in vanum vigilant qui custodiunt eam[11].

Puis il parla d’autre chose.

Il disait assez volontiers :

– Il y a la bravoure du pretre comme il y a la bravoure du colonel de dragons. Seulement, ajoutait-il, la nôtre doit etre tranquille.


Chapitre 7 Cravatte

Ici se place naturellement un fait que nous ne devons pas omettre, car il est de ceux qui font le mieux voir quel homme c’était que M. l’éveque de Digne.

Apres la destruction de la bande de Gaspard Bes qui avait infesté les gorges d’Ollioules, un de ses lieutenants, Cravatte[12], se réfugia dans la montagne. Il se cacha quelque temps avec ses bandits, reste de la troupe de Gaspard Bes, dans le comté de Nice, puis gagna le Piémont, et tout a coup reparut en France, du côté de Barcelonnette. On le vit a Jauziers d’abord, puis aux Tuiles. Il se cacha dans les cavernes du Joug-de-l’Aigle, et de la il descendait vers les hameaux et les villages par les ravins de l’Ubaye et de l’Ubayette. Il osa meme pousser jusqu’a Embrun, pénétra une nuit dans la cathédrale et dévalisa la sacristie. Ses brigandages désolaient le pays. On mit la gendarmerie a ses trousses, mais en vain. Il échappait toujours ; quelquefois il résistait de vive force. C’était un hardi misérable. Au milieu de toute cette terreur, l’éveque arriva. Il faisait sa tournée. Au Chastelar, le maire vint le trouver et l’engagea a rebrousser chemin. Cravatte tenait la montagne jusqu’a l’Arche, et au dela. Il y avait danger, meme avec une escorte. C’était exposer inutilement trois ou quatre malheureux gendarmes.

– Aussi, dit l’éveque, je compte aller sans escorte.

– Y pensez-vous, monseigneur ? s’écria le maire.

– J’y pense tellement, que je refuse absolument les gendarmes et que je vais partir dans une heure.

– Partir ?

– Partir.

– Seul ?

– Seul.

– Monseigneur ! vous ne ferez pas cela.

– Il y a la, dans la montagne, reprit l’éveque, une humble petite commune grande comme ça, que je n’ai pas vue depuis trois ans. Ce sont mes bons amis. De doux et honnetes bergers. Ils possedent une chevre sur trente qu’ils gardent. Ils font de fort jolis cordons de laine de diverses couleurs, et ils jouent des airs de montagne sur de petites flutes a six trous. Ils ont besoin qu’on leur parle de temps en temps du bon Dieu. Que diraient-ils d’un éveque qui a peur ? Que diraient-ils si je n’y allais pas ?

– Mais, monseigneur, les brigands ! Si vous rencontrez les brigands !

– Tiens, dit l’éveque, j’y songe. Vous avez raison. Je puis les rencontrer. Eux aussi doivent avoir besoin qu’on leur parle du bon Dieu.

– Monseigneur ! mais c’est une bande ! c’est un troupeau de loups !

– Monsieur le maire, c’est peut-etre précisément de ce troupeau que Jésus me fait le pasteur. Qui sait les voies de la Providence ?

– Monseigneur, ils vous dévaliseront.

– Je n’ai rien.

– Ils vous tueront.

– Un vieux bonhomme de pretre qui passe en marmottant ses momeries ? Bah ! a quoi bon ?

– Ah ! mon Dieu ! si vous alliez les rencontrer !

– Je leur demanderai l’aumône pour mes pauvres.

– Monseigneur, n’y allez pas, au nom du ciel ! vous exposez votre vie.

– Monsieur le maire, dit l’éveque, n’est-ce décidément que cela ? Je ne suis pas en ce monde pour garder ma vie, mais pour garder les âmes[13].

Il fallut le laisser faire. Il partit, accompagné seulement d’un enfant qui s’offrit a lui servir de guide. Son obstination fit bruit dans le pays, et effraya tres fort.

Il ne voulut emmener ni sa sour ni madame Magloire. Il traversa la montagne a mulet, ne rencontra personne, et arriva sain et sauf chez ses « bons amis » les bergers. Il y resta quinze jours, prechant, administrant, enseignant, moralisant. Lorsqu’il fut proche de son départ, il résolut de chanter pontificalement un Te Deum. Il en parla au curé. Mais comment faire ? pas d’ornements épiscopaux. On ne pouvait mettre a sa disposition qu’une chétive sacristie de village avec quelques vieilles chasubles de damas usé ornées de galons faux.

– Bah ! dit l’éveque. Monsieur le curé, annonçons toujours au prône notre Te Deum. Cela s’arrangera.

On chercha dans les églises d’alentour. Toutes les magnificences de ces humbles paroisses réunies n’auraient pas suffi a vetir convenablement un chantre de cathédrale.

Comme on était dans cet embarras, une grande caisse fut apportée et déposée au presbytere pour M. l’éveque par deux cavaliers inconnus qui repartirent sur-le-champ. On ouvrit la caisse ; elle contenait une chape de drap d’or, une mitre ornée de diamants, une croix archiépiscopale, une crosse magnifique, tous les vetements pontificaux volés un mois auparavant au trésor de Notre-Dame d’Embrun. Dans la caisse, il y avait un papier sur lequel étaient écrits ces mots : Cravatte a monseigneur Bienvenu.

– Quand je disais que cela s’arrangerait ! dit l’éveque.

Puis il ajouta en souriant :

– A qui se contente d’un surplis de curé, Dieu envoie une chape d’archeveque.

– Monseigneur, murmura le curé en hochant la tete avec un sourire, Dieu, – ou le diable.

L’éveque regarda fixement le curé et reprit avec autorité :

– Dieu !

Quand il revint au Chastelar, et tout le long de la route, on venait le regarder par curiosité. Il retrouva au presbytere du Chastelar mademoiselle Baptistine et madame Magloire qui l’attendaient, et il dit a sa sour :

– Eh bien, avais-je raison ? Le pauvre pretre est allé chez ces pauvres montagnards les mains vides, il en revient les mains pleines. J’étais parti n’emportant que ma confiance en Dieu ; je rapporte le trésor d’une cathédrale.

Le soir, avant de se coucher, il dit encore :

– Ne craignons jamais les voleurs ni les meurtriers. Ce sont la les dangers du dehors, les petits dangers. Craignons-nous nous-memes. Les préjugés, voila les voleurs ; les vices, voila les meurtriers. Les grands dangers sont au dedans de nous. Qu’importe ce qui menace notre tete ou notre bourse ! Ne songeons qu’a ce qui menace notre âme.

Puis se tournant vers sa sour :

– Ma sour, de la part du pretre jamais de précaution contre le prochain. Ce que le prochain fait, Dieu le permet. Bornons-nous a prier Dieu quand nous croyons qu’un danger arrive sur nous. Prions-le, non pour nous, mais pour que notre frere ne tombe pas en faute a notre occasion.

Du reste, les événements étaient rares dans son existence. Nous racontons ceux que nous savons ; mais d’ordinaire il passait sa vie a faire toujours les memes choses aux memes moments. Un mois de son année ressemblait a une heure de sa journée.

Quant a ce que devint « le trésor » de la cathédrale d’Embrun, on nous embarrasserait de nous interroger la-dessus. C’étaient la de bien belles choses, et bien tentantes, et bien bonnes a voler au profit des malheureux. Volées, elles l’étaient déja d’ailleurs. La moitié de l’aventure était accomplie ; il ne restait plus qu’a changer la direction du vol, et qu’a lui faire faire un petit bout de chemin du côté des pauvres. Nous n’affirmons rien du reste a ce sujet. Seulement on a trouvé dans les papiers de l’éveque une note assez obscure qui se rapporte peut-etre a cette affaire, et qui est ainsi conçue : La question est de savoir si cela doit faire retour a la cathédrale ou a l’hôpital.


Chapitre 8 Philosophie apres boire

Le sénateur dont il a été parlé plus haut était un homme entendu qui avait fait son chemin avec une rectitude inattentive a toutes ces rencontres qui font obstacle et qu’on nomme conscience, foi jurée, justice, devoir ; il avait marché droit a son but et sans broncher une seule fois dans la ligne de son avancement et de son intéret. C’était un ancien procureur, attendri par le succes, pas méchant homme du tout, rendant tous les petits services qu’il pouvait a ses fils, a ses gendres, a ses parents, meme a des amis ; ayant sagement pris de la vie les bons côtés, les bonnes occasions, les bonnes aubaines. Le reste lui semblait assez bete. Il était spirituel, et juste assez lettré pour se croire un disciple d’Épicure en n’étant peut-etre qu’un produit de Pigault-Lebrun[14]. Il riait volontiers, et agréablement, des choses infinies et éternelles, et des « billevesées du bonhomme éveque ». Il en riait quelquefois, avec une aimable autorité, devant M. Myriel lui-meme, qui écoutait.

A je ne sais plus quelle cérémonie demi-officielle, le comte *** (ce sénateur) et M. Myriel durent dîner chez le préfet. Au dessert, le sénateur, un peu égayé, quoique toujours digne, s’écria :

– Parbleu, monsieur l’éveque, causons. Un sénateur et un éveque se regardent difficilement sans cligner de l’oil. Nous sommes deux augures. Je vais vous faire un aveu. J’ai ma philosophie.

– Et vous avez raison, répondit l’éveque. Comme on fait sa philosophie on se couche. Vous etes sur le lit de pourpre, monsieur le sénateur.

Le sénateur, encouragé, reprit :

– Soyons bons enfants.

– Bons diables meme, dit l’éveque.

– Je vous déclare, reprit le sénateur, que le marquis d’Argens, Pyrrhon, Hobbes et M. Naigeon[15] ne sont pas des maroufles. J’ai dans ma bibliotheque tous mes philosophes dorés sur tranche.

– Comme vous-meme, monsieur le comte, interrompit l’éveque.

Le sénateur poursuivit :

– Je hais Diderot ; c’est un idéologue, un déclamateur et un révolutionnaire, au fond croyant en Dieu, et plus bigot que Voltaire. Voltaire s’est moqué de Needham, et il a eu tort ; car les anguilles de Needham[16] prouvent que Dieu est inutile. Une goutte de vinaigre dans une cuillerée de pâte de farine supplée le fiat lux. Supposez la goutte plus grosse et la cuillerée plus grande, vous avez le monde. L’homme, c’est l’anguille. Alors a quoi bon le Pere éternel ? Monsieur l’éveque, l’hypothese Jéhovah me fatigue. Elle n’est bonne qu’a produire des gens maigres qui songent creux. A bas ce grand Tout qui me tracasse ! Vive Zéro qui me laisse tranquille ! De vous a moi, et pour vider mon sac, et pour me confesser a mon pasteur comme il convient, je vous avoue que j’ai du bon sens. Je ne suis pas fou de votre Jésus qui preche a tout bout de champ le renoncement et le sacrifice. Conseil d’avare a des gueux. Renoncement ! pourquoi ? Sacrifice ! a quoi ? Je ne vois pas qu’un loup s’immole au bonheur d’un autre loup. Restons donc dans la nature. Nous sommes au sommet ; ayons la philosophie supérieure. Que sert d’etre en haut, si l’on ne voit pas plus loin que le bout du nez des autres ? Vivons gaîment. La vie, c’est tout. Que l’homme ait un autre avenir, ailleurs, la-haut, la-bas, quelque part, je n’en crois pas un traître mot. Ah ! l’on me recommande le sacrifice et le renoncement, je dois prendre garde a tout ce que je fais, il faut que je me casse la tete sur le bien et le mal, sur le juste et l’injuste, sur le fas et le nefas[17]. Pourquoi ? parce que j’aurai a rendre compte de mes actions. Quand ? apres ma mort. Quel bon reve ! Apres ma mort, bien fin qui me pincera. Faites donc saisir une poignée de cendre par une main d’ombre. Disons le vrai, nous qui sommes des initiés et qui avons levé la jupe d’Isis : il n’y a ni bien, ni mal ; il y a de la végétation. Cherchons le réel. Creusons tout a fait. Allons au fond, que diable ! Il faut flairer la vérité, fouiller sous terre, et la saisir. Alors elle vous donne des joies exquises. Alors vous devenez fort, et vous riez. Je suis carré par la base, moi. Monsieur l’éveque, l’immortalité de l’homme est un écoute-s’il-pleut. Oh ! la charmante promesse ! Fiez-vous-y. Le bon billet qu’a Adam ! On est âme, on sera ange, on aura des ailes bleues aux omoplates. Aidez-moi donc, n’est-ce pas Tertullien qui dit que les bienheureux iront d’un astre a l’autre ? Soit. On sera les sauterelles des étoiles. Et puis, on verra Dieu. Ta ta ta. Fadaises que tous ces paradis. Dieu est une sornette monstre. Je ne dirais point cela dans le Moniteur[18], parbleu ! mais je le chuchote entre amis. Inter pocula[19]. Sacrifier la terre au paradis, c’est lâcher la proie pour l’ombre. Etre dupe de l’infini ! pas si bete. Je suis néant. Je m’appelle monsieur le comte Néant, sénateur. Étais-je avant ma naissance ? Non. Serai-je apres ma mort ? Non. Que suis-je ? un peu de poussiere agrégée par un organisme. Qu’ai-je a faire sur cette terre ? J’ai le choix. Souffrir ou jouir. Ou me menera la souffrance ? Au néant. Mais j’aurai souffert. Ou me menera la jouissance ? Au néant. Mais j’aurai joui. Mon choix est fait. Il faut etre mangeant ou mangé. Je mange. Mieux vaut etre la dent que l’herbe. Telle est ma sagesse. Apres quoi, va comme je te pousse, le fossoyeur est la, le Panthéon pour nous autres, tout tombe dans le grand trou. Fin. Finis. Liquidation totale. Ceci est l’endroit de l’évanouissement. La mort est morte, croyez-moi. Qu’il y ait la quelqu’un qui ait quelque chose a me dire, je ris d’y songer. Invention de nourrices. Croquemitaine pour les enfants, Jéhovah pour les hommes. Non, notre lendemain est de la nuit. Derriere la tombe, il n’y a plus que des néants égaux. Vous avez été Sardanapale, vous avez été Vincent de Paul, cela fait le meme rien. Voila le vrai. Donc vivez, par-dessus tout. Usez de votre moi pendant que vous le tenez. En vérité, je vous le dis, monsieur l’éveque, j’ai ma philosophie, et j’ai mes philosophes. Je ne me laisse pas enguirlander par des balivernes. Apres ça, il faut bien quelque chose a ceux qui sont en bas, aux va-nu-pieds, aux gagne-petit, aux misérables. On leur donne a gober les légendes, les chimeres, l’âme, l’immortalité, le paradis, les étoiles. Ils mâchent cela. Ils le mettent sur leur pain sec. Qui n’a rien a le bon Dieu. C’est bien le moins. Je n’y fais point obstacle, mais je garde pour moi monsieur Naigeon. Le bon Dieu est bon pour le peuple.

L’éveque battit des mains.

– Voila parler ! s’écria-t-il. L’excellente chose, et vraiment merveilleuse, que ce matérialisme-la ! Ne l’a pas qui veut. Ah ! quand on l’a, on n’est plus dupe ; on ne se laisse pas betement exiler comme Caton, ni lapider comme Étienne, ni bruler vif comme Jeanne d’Arc. Ceux qui ont réussi a se procurer ce matérialisme admirable ont la joie de se sentir irresponsables, et de penser qu’ils peuvent dévorer tout, sans inquiétude, les places, les sinécures, les dignités, le pouvoir bien ou mal acquis, les palinodies lucratives, les trahisons utiles, les savoureuses capitulations de conscience, et qu’ils entreront dans la tombe, leur digestion faite. Comme c’est agréable ! Je ne dis pas cela pour vous, monsieur le sénateur. Cependant il m’est impossible de ne point vous féliciter. Vous autres grands seigneurs, vous avez, vous le dites, une philosophie a vous et pour vous, exquise, raffinée, accessible aux riches seuls, bonne a toutes les sauces, assaisonnant admirablement les voluptés de la vie. Cette philosophie est prise dans les profondeurs et déterrée par des chercheurs spéciaux. Mais vous etes bons princes, et vous ne trouvez pas mauvais que la croyance au bon Dieu soit la philosophie du peuple, a peu pres comme l’oie aux marrons est la dinde aux truffes du pauvre.