Le Joueur - Fyodor Mikhailovich Dostoyevsky - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1866

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Opinie o ebooku Le Joueur - Fyodor Mikhailovich Dostoyevsky

Fragment ebooka Le Joueur - Fyodor Mikhailovich Dostoyevsky

A Propos
Chapitre 1
A Propos Dostoyevsky:

Fyodor Mikhailovich Dostoevsky (November 11 [O.S. October 30] 1821 – February 9 [O.S. January 28] 1881) is considered one of two greatest prose writers of Russian literature, alongside close contemporary Leo Tolstoy. Dostoevsky's works have had a profound and lasting effect on twentieth-century thought and world literature. Dostoevsky's chief ouevre, mainly novels, explore the human psychology in the disturbing political, social and spiritual context of his 19th-century Russian society. Considered by many as a founder or precursor of 20th-century existentialism, his Notes from Underground (1864), written in the anonymous, embittered voice of the Underground Man, is considered by Walter Kaufmann as the "best overture for existentialism ever written." Source: Wikipedia

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Chapitre 1

 

Je suis enfin revenu de mon absence de deux semaines. Les nôtres étaient depuis trois jours a Roulettenbourg. Je pensais qu’ils m’attendaient avec Dieu sait quelle impatience, mais je me trompais. Le général me regarda d’un air tres indépendant, me parla avec hauteur et me renvoya a sa sour. Il était clair qu’ils avaient gagné quelque part de l’argent. Il me semblait meme que le général avait un peu honte de me regarder.

Maria Felipovna était tres affairée et me parla a la hâte. Elle prit pourtant l’argent, le compta et écouta tout mon rapport. On attendait pour le dîner Mézentsov, le petit Français et un Anglais. Comme ils ne manquaient pas de le faire quand ils avaient de l’argent, en vrais Moscovites qu’ils sont, mes maîtres avaient organisé un dîner d’apparat. En me voyant, Paulina Alexandrovna me demanda pourquoi j’étais resté si longtemps, et disparut sans attendre ma réponse. Évidemment elle agissait ainsi a dessein. Il faut pourtant nous expliquer ; j’ai beaucoup de choses a lui dire.

On m’assigna une petite chambre au quatrieme étage de l’hôtel. – On sait ici que j’appartiens a la suite du général. – Le général passe pour un tres riche seigneur. Avant le dîner, il me donna entre autres commissions celle de changer des billets de mille francs. J’ai fait de la monnaie dans le bureau de l’hôtel ; nous voila, aux yeux des gens, millionnaires au moins durant toute une semaine.

Je voulus d’abord prendre Nicha et Nadia pour me promener avec eux. Mais de l’escalier on m’appela chez le général : il désirait savoir ou je les menais. Décidément, cet homme ne peut me regarder en face. Il s’y efforce ; mais chaque fois je lui réponds par un regard si fixe, si calme qu’il perd aussitôt contenance. En un discours tres pompeux, par phrases étagées solennellement, il m’expliqua que je devais me promener avec les enfants dans le parc. Enfin, il se fâcha tout a coup, et ajouta avec roideur :

– Car vous pourriez bien, si je vous laissais faire, les mener a la gare, a la roulette. Vous en etes bien capable, vous avez la tete légere. Quoique je ne sois pas votre mentor, – et c’est un rôle que je n’ambitionne point, – j’ai le droit de désirer que… en un mot… que vous ne me compromettiez pas…

– Mais pour perdre de l’argent il faut en avoir, répondis-je tranquillement, et je n’en ai point.

– Vous allez en avoir, dit-il un peu confus.

Il ouvrit son bureau, chercha dans son livre de comptes et constata qu’il me devait encore cent vingt roubles.

– Comment faire ce compte ? Il faut l’établir en thalers… Eh bien, voici cent thalers en somme ronde ; le reste ne sera pas perdu.

Je pris l’argent en silence.

– Ne vous offensez pas de ce que je vous ai dit. Vous etes si susceptible !… Si je vous ai fait cette observation, c’est… pour ainsi dire… pour vous prévenir, et j’en ai bien le droit…

En rentrant, avant le dîner, je rencontrai toute une cavalcade.

Les nôtres allaient visiter quelques ruines célebres dans les environs : mademoiselle Blanche dans une belle voiture avec Maria Felipovna et Paulina ; le petit Français, l’Anglais et notre général a cheval. Les passants s’arretaient et regardaient : l’effet était obtenu. Seulement, le général n’a qu’a se bien tenir. J’ai calculé que, des cinquante-quatre mille francs que j’ai apportés, – en y ajoutant meme ce qu’il a pu se procurer ici, – il ne doit plus avoir que sept ou huit mille francs ; c’est tres peu pour mademoiselle Blanche.

Elle habite aussi dans notre hôtel, avec sa mere. Quelque part encore, dans la meme maison, loge le petit Français, que les domestiques appellent « Monsieur le comte ». La mere de mademoiselle Blanche est une « Madame la comtesse ». Et pourquoi ne seraient-ils pas comte et comtesse ?

A table, M. le comte ne me reconnut pas. Certes, le général ne songeait pas a nous présenter l’un a l’autre ; et quant a M. le comte, il a vécu en Russie et sait bien qu’un outchitel[1] n’est pas un oiseau de haut vol. – Il va sans dire qu’il m’a réellement tres bien reconnu. – Je crois d’ailleurs qu’on ne s’attendait meme pas a me voir au dîner. Le général a sans doute oublié de donner des ordres a cet effet, mais son intention était certainement de m’envoyer dîner a la table d’hôte. Je compris cela au regard mécontent dont il m’honora. La bonne Maria Felipovna m’indiqua aussitôt ma place. Mais M. Astley m’aida a sortir de cette situation désagréable, et, malgré le général, M. le comte et madame la comtesse, je parvins a etre de leur société. J’avais fait la connaissance de cet Anglais en Prusse, dans un wagon ou nous étions assis l’un pres de l’autre. Je l’avais revu depuis en France et en Suisse. Je ne vis jamais d’homme aussi timide ; timide jusqu’a la betise, mais seulement apparente, car il s’en faut de beaucoup qu’il soit sot. Il est d’un commerce doux et agréable. Il était allé durant l’été au cap Nord et désirait assister a la foire de Nijni-Novgorod. Je ne sais comment il a fait la connaissance du général. Il me semble éperdument amoureux de Paulina. Il était tres content que je fusse a table aupres de lui et me traitait comme son meilleur ami. Le petit Français dirigeait la conversation. Hautain avec tout le monde, il parlait finances et politique russes et ne se laissait contredire que par le général, qui le faisait d’ailleurs avec une sorte de déférence. J’étais dans une tres étrange disposition d’esprit. Des avant le milieu du dîner, je me posai ma question ordinaire : « Pourquoi me traîner encore a la suite de ce général et ne l’avoir pas depuis longtemps quitté ? » Je regardai Paulina Alexandrovna ; mais elle ne faisait pas la moindre attention a moi. Je finis par me fâcher et me décidai a etre grossier. De but en blanc je me melai a la conversation ; j’avais la démangeaison de chercher querelle au petit Français. Je m’adressai au général et, tout a coup, lui coupant la parole, je lui fis observer que les Russes ne savent pas dîner a une table d’hôte. Le général me regarda avec étonnement. – Par exemple, dis-je, un homme considérable ne manque pas dans ces occasions de s’attirer une affaire. A Paris, sur le Rhin, en Suisse, les tables d’hôte sont pleines de petits Polonais et de petits Français qui ne cessent de parler et ne tolerent pas qu’un Russe place un seul mot. Je dis cela en français. Le général me regardait toujours avec étonnement, ne sachant s’il devait se fâcher. – Cela signifie qu’on vous aura donné une leçon quelque part, dit le petit Français avec un nonchalant mépris. – A Paris, je me suis querellé avec un Polonais, répondis-je, puis avec un officier français qui soutenait le Polonais ; une partie des Français passa de mon côté quand je leur racontai que j’avais voulu cracher dans le café d’un « Monseigneur ». – Cracher ! s’exclama le général avec un étonnement plein d’importance. Le petit Français me jeta un regard méfiant. – Précisément, répondis-je. Comme j’étais convaincu que, deux jours apres, je serais obligé d’aller a Rome pour nos affaires, je m’étais rendu a l’ambassade du Saint-Pere pour faire viser mon passeport. La, je rencontrai un petit abbé d’une cinquantaine d’années, sec, a la figure compassée. Il m’écouta avec politesse, mais me pria tres sechement d’attendre. J’étais pressé ; je m’assis pourtant et me mis a lire L’Opinion nationale. Je tombai sur une terrible attaque contre la Russie. Pourtant j’entendis de la chambre voisine quelqu’un entrer chez le Monsignore. J’avise mon abbé et je lui demande si ce ne sera pas bientôt mon tour. Encore plus sechement il me prie d’attendre. Survient un Autrichien, on l’écoute et on l’introduit aussitôt. Alors je me mets en colere, je me leve, et, m’approchant de l’abbé, je lui dis avec fermeté : « Puisque Monseigneur reçoit, introduisez-moi ! » L’abbé fait un geste d’extraordinaire étonnement. Qu’un simple Russe prétendît etre traité comme les autres, cela dépassait la jugeote du frocard. Il me regarda des pieds a la tete et me dit d’un ton provocant, comme s’il se réjouissait de m’offenser : « C’est cela ! Monseigneur va laisser refroidir son café pour vous ! » C’est alors que je me mis a crier d’une voix de tonnerre : « Je crache dans le café de Monseigneur, et si vous n’en finissez pas tout de suite avec mon passeport, j’entrerai malgré vous ! – Comment ! mais il y a un cardinal chez Monseigneur ! » s’écria le petit abbé en frémissant d’horreur, et, se jetant sur la porte, il se tourna le dos contre elle, les bras en croix, me montrant ainsi qu’il mourrait plutôt que de me laisser passer. Alors je répondis que j’étais hérétique et barbare, et que je me moquais des archeveques et des cardinaux. L’abbé me regarda avec le plus singulier des sourires, un sourire qui exprimait une rancune et une colere infinies, puis arracha de mes mains le passeport. Un instant apres il était visé. – Pourtant vous… commença le général. – Ce qui vous a sauvé, remarqua le petit Français en souriant, c’est le mot « hérétique ». Hé, hé ! ce n’était pas si bete. – Vaut-il mieux imiter nos Russes ? Ils ne se remuent jamais, n’osent proférer un mot et sont tout prets a renier leur nationalité. On me traita avec plus d’égards quand on connut ma prouesse avec l’abbé. Un gros pane[2], mon plus grand ennemi a la table d’hôte, me marqua des lors de la considération. Les Français memes ne m’interrompirent pas quand je racontai que deux ans auparavant, en 1812, j’avais vu un homme contre lequel un soldat français avait tiré, uniquement pour décharger son fusil. Cet homme n’était alors qu’un enfant de dix ans. – Cela ne se peut ! s’écria le petit Français. Un soldat français ne tire pas sur un enfant. – Pourtant cela est, répondis-je froidement. Le Français se mit a parler beaucoup et vivement. Le général essaya d’abord de le soutenir, mais je lui recommandai de lire les notes du général Perovsky, qui était en 1812 prisonnier des Français. Enfin, Maria Felipovna se mit a parler d’autre chose pour interrompre cette conversation. Le général était tres mécontent de moi, et, de fait, le Français et moi, nous ne parlions plus, nous criions, je crois. Cette querelle avec le Français parut plaire beaucoup a M. Astley. Le soir, j’eus un quart d’heure pour parler a Paulina, pendant la promenade. Tous les nôtres étaient a la gare. Paulina s’assit sur un banc en face de la fontaine. Les enfants jouaient a quelques pas, nous étions seuls. Nous parlâmes d’abord d’affaires. Paulina se fâcha net, quand je lui remis sept cents guldens[3]. Elle comptait qu’on m’en eut donné deux mille comme pret sur ses diamants… – Il me faut de l’argent coute que coute ou je suis perdue. Je lui demandai ce qui s’était passé durant mon absence. – Rien, sauf qu’on a reçu de Pétersbourg deux nouvelles ; d’abord que la grand’mere était au plus mal, puis, deux jours apres, qu’elle était morte. Cette derniere nouvelle émanait de Timothée Petrovitch, un homme tres sur. – Ainsi tout le monde est dans l’attente. – Depuis six mois on n’attendait que cela. – Avez-vous des espérances personnelles ? – Je ne suis pas parente, je ne suis que la belle-fille du général. Pourtant, je suis sure qu’elle ne m’a pas oubliée dans son testament. – Je crois meme qu’elle vous aura beaucoup avantagée, répondis-je affirmativement. – Oui, elle m’aimait. Mais pourquoi avez-vous cette idée ? Je lui répondis par une question : – Notre marquis n’est-il pas dans ce secret de famille ? – En quoi cela vous intéresse-t-il ? – Mais, si je ne me trompe, dans le temps, le général a du lui emprunter de l’argent. – En effet. – Eh bien ! aurait-il donné de l’argent s’il n’avait pu compter sur la babouschka ? Avez-vous remarqué qu’a table, a trois reprises, en parlant de la grand’mere il l’a appelée la babouschka ? Quelles relations intimes et familieres ! – Oui, vous avez raison. Mais des qu’il apprendra que j’ai une part dans le testament, il me demandera en mariage. C’est cela, n’est-ce pas, que vous voulez savoir ? – Seulement alors ? Je croyais que c’était déja fait. – Vous savez bien que non ! dit avec impatience Paulina… Ou avez-vous rencontré cet Anglais ? reprit-elle apres un silence. – Je me doutais bien que vous m’interrogeriez a son sujet. Je lui racontai ma rencontre avec M. Astley. – Il est amoureux de vous, n’est-ce pas ? – Oui. – Et il est dix fois plus riche que le Français ? Qui sait meme si le Français a de la fortune ! – Pas sur. Un château quelque part. – A votre place, j’épouserais l’Anglais. – Pourquoi ? – Le Français est mieux, mais plus vil ; l’Anglais est honnete et dix fois plus riche ! dis-je d’un ton tranchant. – Le Français est marquis et plus intelligent. – Qu’en savez-vous ? Mes questions déplaisaient a Paulina. Je voyais qu’elle voulait m’irriter par l’impertinence de ses réponses. Je lui exprimai aussitôt cette pensée. – Je m’amuse en effet de vos coleres, répliqua-t-elle. Il faut que vous me payiez l’impertinence de vos questions. – J’estime, en effet, que j’ai le droit de vous poser toute sorte de questions, répondis-je tres tranquillement, puisque je suis pret a payer mes impertinences et a vous donner ma vie pour rien. Paulina se mit a rire a gorge déployée. – Dernierement, a Schlagenberg, vous étiez pret, sur une parole de moi, a vous jeter, tete baissée, dans le précipice ; et il avait, je crois, mille coudées. Je la dirai quelque jour, cette parole que vous attendiez, et nous verrons comment vous vous exécuterez. Je vous hais pour toutes les libertés de langage que je vous ai laissé prendre avec moi, et davantage encore parce que j’ai besoin de vous. D’ailleurs, soyez tranquille, je vous ménagerai tant que vous me serez nécessaire. Elle se leva ; elle parlait avec irritation ; depuis quelque temps, nos conversations finissaient toujours ainsi. – Permettez-moi de vous demander quelle personne est mademoiselle Blanche ? – Vous le savez bien. Rien n’est survenu depuis votre départ. Mademoiselle Blanche sera certainement « madame la générale », si le bruit de la mort de la babouschka se confirme ; car mademoiselle Blanche, sa mere et le marquis (son cousin au troisieme degré) savent tres bien que nous sommes ruinés. – Et le général est amoureux fou ? – Il ne s’agit pas de cela. Tenez, voici sept cents florins, allez a la roulette et gagnez pour moi le plus possible. Il me faut de l’argent. Elle me quitta et rejoignit a la gare toute notre société. Moi, je pris un sentier et me promenai en réfléchissant. L’ordre d’aller jouer a la roulette me laissait abasourdi. J’avais bien des choses en tete, et pourtant je perdais mon temps a analyser mes sentiments pour Paulina. Parole, je regrettais mes quinze jours d’absence. Je m’ennuyais alors, j’étais agité comme quelqu’un qui manque d’air, mais j’avais des souvenirs et une espérance. Un jour, cela se passait en Suisse, dormant dans un wagon, je me surpris a parler haut a Paulina. Ce furent, je crois, les rires de mes voisins qui m’éveillerent. Et une fois de plus, je me demandai : « L’aimé-je ? » et, pour la centieme fois, je me répondis : « Je la hais. » Parfois, surtout a la fin de nos conversations, j’aurais donné, pour pouvoir l’étrangler, toutes les années qu’il me reste a vivre. Oh ! si j’avais pu enfoncer lentement dans sa poitrine mon couteau bien aiguisé ! Il me semble que je l’aurais fait avec plaisir. Et pourtant, je puis jurer aussi que si, la-haut, sur le Schlagenberg, la montagne a la mode, elle m’avait dit : « Jetez-vous en bas ! », je l’aurais fait avec bonheur. D’une ou d’autre façon, il faut que cela finisse. Elle se rend tres bien compte de tout ce qui se passe en moi. Elle sait que j’ai conscience de l’absolue impossibilité de réaliser le reve dont elle est le terme, et je suis sur que cette pensée lui procure une joie extreme. Et c’est pourquoi elle est avec moi si franche, si familiere. C’est un peu l’impératrice antique qui se déshabillait devant un esclave. Un outchitel n’est pas un homme… Pourtant, j’avais mission de gagner a la roulette. Dans quel but ? Il était évident que durant les quinze jours de mon absence, une foule d’événements étaient survenus dont je n’avais pas connaissance. Il fallait tout deviner, et je n’avais pas seulement le temps de réfléchir. Je devais aller a la roulette.