Le Double - Fyodor Mikhailovich Dostoyevsky - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1846

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Opinie o ebooku Le Double - Fyodor Mikhailovich Dostoyevsky

Fragment ebooka Le Double - Fyodor Mikhailovich Dostoyevsky

A Propos
Chapitre 1
A Propos Dostoyevsky:

Fyodor Mikhailovich Dostoevsky (November 11 [O.S. October 30] 1821 – February 9 [O.S. January 28] 1881) is considered one of two greatest prose writers of Russian literature, alongside close contemporary Leo Tolstoy. Dostoevsky's works have had a profound and lasting effect on twentieth-century thought and world literature. Dostoevsky's chief ouevre, mainly novels, explore the human psychology in the disturbing political, social and spiritual context of his 19th-century Russian society. Considered by many as a founder or precursor of 20th-century existentialism, his Notes from Underground (1864), written in the anonymous, embittered voice of the Underground Man, is considered by Walter Kaufmann as the "best overture for existentialism ever written." Source: Wikipedia

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Chapitre 1

 

Il n’était pas loin de huit heures du matin, lorsque le conseiller titulaire Iakov Petrovitch Goliadkine se réveilla, apres un long sommeil : il bâilla, s’étira, enfin il ouvrit completement les yeux. Il demeura néanmoins deux bonnes minutes allongé sur son lit immobile, comme un homme qui ne se rend pas tres bien compte s’il est véritablement éveillé ou s’il somnole encore et si tout ce qu’il perçoit autour de lui fait partit du monde réel ou n’est que le prolongement des visions désordonnées de son reve.

Peu a peu cependant, les sens de M. Goliadkine reprirent possession avec plus de précision et d’acuité, du champ de ses impressions habituelles. Il sentit fixés sur lui, les regards familiers des murs de sa chambre, poussiéreux, enfumés, d’un vert sale, ceux de sa commode d’acajou, ceux aussi de ses chaises, imitation d’acajou, de sa table peinte en rouge, de son divan turc recouvert de moleskine, d’une couleur tirant sur le rouge et orné de fleurettes d’un vert clair, ceux enfin de ses vetements retirés précipitamment la veille et roulés, en boule sur le divan. En dernier lieu, a travers la fenetre ternie de sa chambre il sentit peser sur lui le regard morose d’un petit jour d’automne, trouble et délavé ; il y avait tant de hargne dans ce regard, tant d’aigreur dans la grimace qui l’accompagnait qu’aucun doute ne put subsister dans l’esprit de M. Goliadkine ; non, il ne se trouvait pas dans quelque royaume enchanté, mais bel et bien dans la capitale, la ville de Saint-Pétersbourg, dans la rue « aux Six Boutiques », dans son propre appartement au troisieme étage d’une assez spacieuse maison de rapport. Apres avoir fait cette importante découverte, M. Goliadkine referma fébrilement ses yeux, comme s’il eut regretté les visions de son dernier reve et désiré les retrouver ne fut-ce qu’un instant. Cependant, quelques moments apres, il sautait d’un seul bond hors de son lit, ayant vraisemblablement retrouvé l’idée centrale autour de laquelle tournoyaient jusqu’alors incohérents et désordonnés, les phantasmes de son esprit. Il se précipita aussitôt vers un petit miroir rond qui se trouvait sur la commode. Le visage reflété dans le miroir était passablement fripé ; les yeux mi-clos étaient bouffis par le sommeil. C’était un de ces visages sans caractere qui, au premier abord, n’attire jamais l’attention ; et pourtant son propriétaire parut tout a fait content de son inspection.

« Drôle d’histoire, prononça M. Goliadkine a mi-voix. Ce serait en effet une drôle d’histoire si quelque chose avait cloché ce matin, s’il m’était arrivé quelque gros ennui, par exemple un bouton sur le nez ou quelque chose du meme genre. Ne nous plaignons pas. Ça ne se présente pas trop mal ; oui tout marche meme fort bien, jusqu’a présent. »

Fort réjoui de la bonne marche de ses affaires, M. Goliadkine remit le miroir a sa place habituelle, puis, quoique pieds nus et toujours en costume de nuit, il se précipita vers la fenetre de son appartement qui donnait sur la cour, et se mit a regarder avec beaucoup d’intéret ce qui s’y passait.

Cette inspection parut lui donner pleine satisfaction car son visage s’éclaira d’un sourire béat. Ensuite il s’approcha de la table sur la pointe des pieds. Apres avoir, au préalable, jeté un coup d’oil derriere le paravent, dans l’alcôve de son valet de chambre Petrouchka et s’etre assuré que ce dernier n’y était point, il ouvrit un tiroir, glissa sa main dans le fond et retira, sous un amas de papiers jaunis et crasseux, un portefeuille vert passablement usé, l’ouvrit avec précaution et sollicitude et jeta un regard furtif dans la poche secrete. Il faut croire que la liasse de billets verts, gris, bleus, rouges, multicolores offrit a M. Goliadkine une vision réconfortante, a en juger par la mine qu’il arborait en déposant sur la table le portefeuille déplié ; il se frotta les mains gaillardement en signe de grande allégresse.

Il la sortit enfin, cette liasse de billets de banque, objet de tant de secrets espoirs et se mit a les compter, pour la centieme fois, sans doute, depuis la veille, tâtant avec application chacun des billets entre le pouce et l’index.

« Sept cent cinquante roubles en billets de banque », murmura-t-il a la fin du compte, « sept cent cinquante roubles…une fort belle somme, ma foi… une somme agréable », continua-t-il d’une voix chevrotante, brisée par l’émotion du plaisir serrant la liasse dans ses mains et souriant d’un air important, « oui une somme tres agréable. Une somme qui ferait plaisir a tout un chacun. J’aimerais bien voir l’homme pour qui, en cet instant, cette somme ne serait qu’une bagatelle ? Une somme pareille peut mener loin un homme… »

« Mais, au fait, que se passe-t-il ? se demanda M. Goliadkine : Ou diable est passé Petrouchka ? » Toujours dans la meme tenue, il alla jeter un regard derriere le paravent. Mais, toujours pas de Petrouchka. Par contre, délaissé et bouillant de colere, le samovar, posé a meme le plancher, menaçait a tout instant de déborder et dans son langage secret, grasseyant et susurrant, semblait vouloir dire a M. Goliadkine quelque chose dans le genre de : « Voyons, mon brave Monsieur, prenez-moi ; voyez, je suis pret, je suis absolument pret. » « Que le diable l’emporte, se dit M. Goliadkine, ce fainéant, ce butor serait capable de faire sortir un homme de ses gonds. Ou est-il encore parti en vadrouille ? »

En proie a une indignation parfaitement justifiée, il entra dans l’antichambre, simple petit couloir terminé par une porte donnant sur le palier, entrebâilla cette porte et aperçut alors son valet entouré par des gens de maison et des badauds. Petrouchka était en train de raconter une histoire : les autres écoutaient. Il faut croire que le sujet et le fait meme de cette conversation n’eurent point le don de plaire a M. Goliadkine, car il héla aussitôt Petrouchka et revint dans sa chambre fort mécontent, disons plus, furieux. « Ce gredin, pour moins d’un kopek, est capable de vendre un homme, son maître surtout… pensa-t-il : et c’est déja fait ! je suis sur que c’est fait, qu’il m’a vendu ; je suis pret a parier qu’il m’a vendu pour moins d’un kopek. »

– Alors, qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-il au valet.

– On a apporté la livrée, Monsieur.

– Mets-la et viens ici.

Petrouchka revetit sa livrée et entra dans la chambre de son maître avec un sourire stupide. Son accoutrement était bizarre au plus haut point. Il portait la livrée habituelle des valets, mais fortement usagée : elle était de couleur verte, avec des galons dorés, en grande partie effilochés et paraissait avoir été taillée pour un homme d’une taille supérieure d’un bon demi-metre a celle de Petrouchka.

Il tenait a la main un chapeau, également garni de galons dorés et orné de plumes vertes ; le long de sa cuisse pendait une épée, dans un fourreau de cuir. Enfin, pour compléter le tableau, Petrouchka, suivant une habitude invétérée, – celle de se promener en tenue d’intérieur, plus que négligée, – était pieds nus.

M. Goliadkine inspecta son valet sous toutes les coutures et parut satisfait de cet examen. La livrée de toute évidence, avait été louée pour quelque événement solennel. D’autre part, durant cette inspection, Petrouchka avait suivi avec beaucoup d’attention chaque mouvement de son maître, témoignant une extreme curiosité et une étrange impatience, ce qui avait, a n’en point douter, fortement embarrassé M. Goliadkine.

– Eh bien, et la caleche ?

– La caleche est arrivée, également.

– Pour la journée ?

– Oui, pour la journée. Vingt-cinq roubles.

– Mes chaussures sont-elles la, aussi ?

– Elles sont la.

– Crétin. Ne peux-tu pas parler correctement, dire elles sont la, M’sieur. Apporte-les…

Goliadkine parut fort enchanté de ses nouvelles chaussures. Il se fit ensuite apporter du thé et ordonna a Petrouchka de lui préparer de quoi se laver et se raser. Il mit beaucoup de temps et de soin a se raser et autant a se laver, avala son thé en toute hâte, pour se consacrer enfin a la tâche la plus importante : l’habillement de sa personne. Il enfila ses pantalons presque neufs, puis revetit une chemise a boutons dorés, un gilet orné de jolies fleurs aux couleurs voyantes, noua au cou une cravate de soie bigarrée et enfin endossa sa redingote, également neuve et soigneusement brossée.

Tout en s’habillant, il ne cessait de jeter des regards pleins de tendresse vers ses chaussures ; a chaque instant il soulevait tantôt l’une tantôt l’autre pour en admirer la façon, tout en marmottant sans arret entre ses dents et soulignant, de temps a autre, ce colloque intérieur d’une grimace pleine de contentement.

Il faut dire, toutefois, que ce matin-la, M. Goliadkine devait etre un peu dans la lune, car les sourires et les grimaces que lui décochait Petrouchka, tout en l’aidant a se vetir, échappaient completement a son attention. Enfin, habillé des pieds a la tete, ayant rectifié sa tenue sans omettre le moindre détail, M. Goliadkine plaça son portefeuille dans la poche de sa redingote. Petrouchka avait déja enfilé ses bottes et se trouvait absolument pret. M. Goliadkine constatant que tous les préparatifs étaient terminés, et que plus rien ne les retenait désormais dans la chambre, s’engagea dans l’escalier, d’un pas presse et fébrile, le cour battant d’émotion.

Une caleche bleue, ornée de blasons, s’avança a grand fracas vers le perron. Petrouchka échangea quelques oillades complices avec le cocher et les badauds qui se trouvaient la tout en aidant son maître a s’installer dans la voiture : puis d’une voix empruntée, retenant a grande peine un rire imbécile, il hurla : « Démarre », et sauta sur le marchepied arriere. La caleche s’ébranla au milieu d’un tintamarre de grelots, de grondements et de crissements et se dirigea vers la Perspective Nevski. La caleche bleue avait a peine dépassé la porte cochere, que M. Goliadkine, se frottant convulsivement les mains, laissa échapper un long rire silencieux, le rire d’un homme de tempérament jovial, qui vient de réussir un bon tour, et s’en amuse a cour joie.

Cependant, cet acces d’allégresse prit fin rapidement et une étrange expression, pleine d’inquiétude, apparut sur le visage de M Goliadkine.

Malgré le temps humide et brumeux, il abaissa les vitres des portieres et se mit a dévisager avec un air soucieux les passants des deux côtés de la chaussée. Toutefois, aussitôt qu’il avait l’impression d’etre observé, il se composait un visage plein d’assurance et de respectabilité. Au croisement de la rue Liteinaia et de la Perspective Nevski, il eut un frisson, motivé sembla-t-il par une sensation tres désagréable ; il grimaça a la maniere d’un malheureux auquel on vient d’écraser, par inadvertance, un cor, et se jeta dans le coin le plus obscur de la caleche, d’un mouvement brusque, presque craintif.

Il venait de croiser deux de ses collegues, jeunes fonctionnaires employés dans le meme service que lui.

M. Goliadkine eut la nette impression que, de leur côté, les jeunes fonctionnaires étaient extremement surpris de rencontrer leur collegue en de pareilles circonstances. L’un d’eux montra du doigt M. Goliadkine. Il lui sembla également entendre l’autre l’appeler a haute voix par son nom, ce qui, dans la rue, était évidemment fort déplacé.

Notre héros se tapit dans son coin sans répondre. « Quels gamins, se dit-il. Qu’y a-t-il de si extraordinaire en tout cela. Un homme en caleche, qu’y a-t-il de surprenant ? Cet homme a besoin d’aller en caleche, c’est bien simple… il la prend… Du vrai fumier ces gamins. Je les connais bien… des gamins qui méritent le fouet. Tout ce qui les intéresse, c’est de toucher leur salaire et de vadrouiller un peu. Je les aurais bien remis a leur place, mais pour ce que ça sert… »

M. Goliadkine n’acheva pas sa phrase. A demi-mort de frayeur, il vit passer, a la droite de sa propre caleche, une luxueuse voiture, attelée d’une paire de chevaux de Kazan, dont la vue lui était familiere. La personne assise dans la voiture aperçut au passage le visage de M. Goliadkine, qui, juste a ce moment, avait eu l’imprudence de sortir sa tete par la portiere. Le monsieur parut grandement étonné de cette rencontre inattendue, et se penchant autant qu’il lui était possible, se mit a scruter avec beaucoup de curiosité et d’attention le coin de la caleche ou notre héros s’était empressé de se réfugier.

Ce monsieur était André Philippovitch, chef administratif du département ou travaillait M. Goliadkine, en qualité d’adjoint au chef de bureau. Voyant qu’André Philippovitch l’avait parfaitement reconnu et qu’il le dévisageait de tous ses yeux, se rendant compte, d’autre part, qu’il ne pouvait pas se cacher, M. Goliadkine devint rouge jusqu’aux oreilles. « Dois-je saluer, répondre aux marques d’intéret qu’il me prodigue, me découvrir… ou plutôt faire semblant que ce n’est pas moi, que c’est quelqu’un d’autre qui est dans la voiture, quelqu’un qui me ressemble étonnamment, et, dans ce cas, le regarder comme si de rien n’était ?… » En proie a une indescriptible panique, M. Goliadkine ne cessait de se poser ces questions. « Oui, c’est bien cela : ce n’est pas moi, bien sur, ce n’est pas moi » bredouillait-il, enlevant son chapeau devant André Philippovitch et ne le quittant pas des yeux. « Moi, moi, ce n’est pas moi, murmurait-il a demi-étouffé, ce n’est pas moi, ce n’est rien, je vous jure que ce n’est pas moi, absolument pas moi » Mais déja la somptueuse voiture avait doublé sa caleche et l’attrait magnétique du regard de son chef avait disparu. Et cependant Goliadkine, toujours cramoisi et souriant, continuait a marmonner…

« Quel imbécile j’ai été d’avoir fait semblant de ne pas le reconnaître, se dit-il enfin : je devais le saluer, oui, le saluer franchement, de plain-pied, avec meme une certaine noblesse. Un salut qui aurait voulu dire : Eh bien, oui. André Philippovitch, moi aussi je suis invité a dîner. Voila, c’est tout simple. » Mais le souvenir de sa gaffe lui revint a la mémoire. Brulant de honte, les sourcil froncés, notre héros dévorait de regards terribles l’avant de la caleche ; on sentit qu’il aurait voulu, par ses regards réduire en cendres, d’un seul coup, tous ses ennemis. Soudain il eut une subite inspiration et tira le cordon fixé au coude du cocher. Il fit arreter la voiture et donna l’ordre de revenir en arriere, rue Liteinaia. Le motif de ce revirement était simple ; en ce moment meme, M. Goliadkine éprouvait l’irrésistible besoin de confier quelque chose de particulierement intéressant a son médecin, Christian Ivanovitch. Il ne connaissait d’ailleurs ce médecin que depuis fort peu de temps : pour etre exact, disons qu’il ne l’avait vu, en tout et pour tout, qu’une seule fois, la semaine précédente. Il s’agissait d’une consultation assez insignifiante. « Mais un médecin, c’est une sorte de confesseur, n’est-ce pas ? Il serait stupide de lui dissimuler quoi que ce soit ! N’est-il pas de son devoir de bien connaître ses malades ?… Mais est-ce bien cela ? se disait notre héros, sortant de sa caleche devant le perron d’une maison de cinq étages de la rue Liteinaia, oui, est-ce bien cela ? Est-ce décent ? Est-ce bien a propos ? Enfin !… Quel mal y a-t-il a cela ? » continuait-il a murmurer en montant l’escalier, le souffle coupé, contenant a grand-peine les battements de son cour, cour qui avait l’habitude de battre tres fort, lorsque notre héros montait chez quelqu’un. « Oui, quel mal y a-t-il ? Je viens le voir pour ma santé. Il n’y a rien de répréhensible a cela. Je serais bete de dissimuler, je ferai semblant d’etre venu chez lui, en passant… et il verra bien de quoi il s’agit. » Raisonnant de la sorte, M. Goliadkine parvint au second étage et s’arreta devant la porte de l’appartement n°5. Une jolie plaque de cuivre portait l’inscription :

CHRISTIAN IVANOVITCH RUTENSPITZ

Docteur en Médecine et en Chirurgie

Notre héros mit a profit ce temps d’arret pour se composer un visage enjoué, avenant, voire meme aimable. Il était sur le point de tirer le cordon de la sonnette. Mais, a ce moment meme, une pensée traversa son esprit, pensée fort opportune, d’ailleurs. N’était-il point préférable de remettre sa visite au lendemain ? Il n’y avait, en effet, aucune nécessité de la faire aujourd’hui meme… Mais il entendit tout a coup des pas dans l’escalier, et, prenant le contre-pied de sa nouvelle résolution, d’un air décidé, il sonna a la porte de Christian Ivanovitch.