L'Espion X. 323 - Volume II - Le Canon du sommeil - Paul  d’Ivoi - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1908

L'Espion X. 323 - Volume II - Le Canon du sommeil darmowy ebook

Paul d’Ivoi

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Opis ebooka L'Espion X. 323 - Volume II - Le Canon du sommeil - Paul d’Ivoi

Nous retrouvons Max Trelam a Londres, s'enfermant dans la routine de son travail au Times afin d'oublier la fiancée perdue dans sa premiere aventure aux côtés de X. 323. Mais bientôt une série de crimes mystérieux enfonce l'Europe dans la perplexité et la peur: des personnages importants de divers pays sont retrouvés morts, sans blessures apparentes, un sourire hilare figé sur le visage. Aux memes endroits, des épidémies inexpliquées de maladies infectieuses se déclenchent. Par l'intermédiaire de celle qu'il a connu a Madrid sous le nom de marquise d'Almaceda, qui s'averera etre la soeur du génial espion, Max Trelam se retrouve embarqué avec X. 323 dans une lutte sans merci contre le terrible comte autrichien Strezzi, dont l'intelligence n'égale que la cruauté. Et un coin du voile se levera enfin sur le douloureux secret qui a fait de X. 323 cet espion polymorphe et idéaliste.

Opinie o ebooku L'Espion X. 323 - Volume II - Le Canon du sommeil - Paul d’Ivoi

Fragment ebooka L'Espion X. 323 - Volume II - Le Canon du sommeil - Paul d’Ivoi

A Propos
Partie 1 - LES JOYEUX TRÉPASSÉS
Chapitre 1 - LE PASSÉ
Chapitre 2 - PROBLEME PALPITANT
Chapitre 3 - LA MODE S’IMPLANTE DE MOURIR DE RIRE
Chapitre 4 - LA MODE MACABRE S’ACCENTUE
Chapitre 5 - LES PETITS IMPRÉVUS

A Propos d’Ivoi:

Paul d'Ivoi, de son vrai nom Paul Deleutre, est un romancier français, né le 25 octobre 1856 a Paris, mort le 6 septembre 1915 a Paris. Paul(Marie laure) Deleutre est issu d'une lignée d'écrivains qui utiliserent tous le pseudonyme d'Ivoi. Son grand-pere, Edouard, et son pere, Charles, signerent également certains de leurs livres Paul d'Ivoi. Il débuta comme journaliste a Paris-Journal et au Figaro, et collabora au Journal des Voyages et au Petit Journal sous le pseudonyme de Paul d'Ivoi. Il commença par donner quelques pieces de boulevard : Le mari de ma femme (1887), La pie au nid (1887) ou Le tigre de la rue Tronchet (1888) et quelques romans feuilletons qui passerent inaperçus. Entre 1894 et 1914, il publia les 21 volumes qui forment la série des Voyages excentriques, qui exploitent le filon des Voyages extraordinaires de Jules Verne. En 1894, le premier volume de la série, Les Cinq sous de Lavarede, écrit en collaboration avec Henri Chabrillat, lui valut la célébrité. Paul d'Ivoi écrivit également des récits patriotiques en collaboration avec le colonel Royet. Sources : http://fr.wikipedia.org/

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Partie 1
LES JOYEUX TRÉPASSÉS


Chapitre 1 LE PASSÉ

Je vous ai appris dans ce récit que j’intitulai l’Homme Sans Visage[1], comment j’entrai en relations avec le « roi de l’espionnage », mon ami le plus cher et qui devait etre plus encore.

Je vous ai dit mes entrevues sensationnelles avec la marquise de Almaceda, son alliée a n’en pas douter, cette jeune femme a la beauté étrange, mystérieuse ; une « Tanagra » qui serait un sphinx.

Et surtout j’ai pleuré devant vous ma douce Niete, sa couronne de cheveux blonds, ses chers yeux de bluets ; Niete ma fiancée, mon amour, reve de bonheur que la mort m’a ravie ; Niete enfin, fille de ce comte de Holsbein-Litsberg, redoutable protagoniste de l’espionnage allemand, engagé dans une lutte sans merci contre X. 323. Lutte dont les résultantes furent le triomphe de ce dernier, le trépas violent de l’innocente Niete, le désespoir de votre serviteur Max Trelam.


Chapitre 2 PROBLEME PALPITANT

Depuis six semaines, Niete dormait dans l’un des cimetieres de Madrid, l’espagnole.

Depuis six semaines, mon directeur et ami m’accablait de besogne, cherchant a noyer mon souvenir funebre dans le souci du Times, de ce noble et puissant journal qui naguere était mon unique amour.

Hélas ! dans le travail, comme durant les heures oisives, j’étais toujours deux !

Aupres de moi, se tenait l’ombre de la fiancée disparue.

L’ombre, je dis bien, car la lumiere d’une personnalité réside toute entiere dans ses yeux, et par une cruauté bizarre de ma mémoire, il me suffisait de clore les paupieres pour reconstituer la chere, la douloureuse silhouette évanouie dans l’au-dela, seulement, elle aussi m’apparaissait les paupieres irrémédiablement closes sur ses yeux de bluets.

En vain, je tendais ma volonté… Je voulais éperdument revoir ce rayon adoré, emprunté a l’azur des pervenches. Effort inutile, supplément a une douleur déja infinie en elle-meme, je ne pouvais plus jamais évoquer les yeux de bluets.

Et cependant, by Heaven ! j’aurais du échapper a cette obsession si mon âme de reporter n’avait été en quelque sorte plongée en léthargie par la souffrance de mon entité humaine.

Le « patron » me bourrait de travail, me traitant en journaliste dont les facultés professionnelles seraient actionnées par un moteur de quarante chevaux.

Et dans les brefs intervalles de ce journalisme a haute pression, quelqu’un le suppléait, m’aiguillant malgré moi, sans que j’en eusse conscience, vers le mystere nouveau qui devait me verser, sinon l’oubli, du moins le désir de vivre.

Six semaines apres mon retour d’Espagne, un billet, tracé par une main aristocratique, les caracteres en faisaient foi, m’arriva par la poste.

Elle portait le timbre de Trieste, le port autrichien sur l’Adriatique, et contenait ces lignes :

« Lisez, ami, tout ce qui concerne l’étrange affaire de Trieste. (Journaux des 17 et 18 janvier). Vous y pressentirez peut-etre comme nous(?) un crime surhumain. Songez-y. Vivre pour etre utile est plus grand que vivre pour etre heureux.

« Courage ! La douleur n’est point un isolement, elle est un lien nouveau avec le reste de l’humanité…

« Je signe de ce nom charmeur dont vous m’avez baptisée. »

« TANAGRA ».

Tanagra ! la marquise de Almaceda… Ma pensée se projeta brusquement en arriere. Il me sembla que la jeune femme se dressait devant moi, telle que je l’avais aperçue naguere, pour la premiere fois, sur la promenade du Prado, a Madrid.

Je la voyais vraiment avec sa beauté troublante, presque paradoxale, avec sa chevelure étrange, formée de deux teintes, masse brune ou scintillaient des fils d’or, et surtout ses yeux profonds, distillant un regard vert-bleu, angoissant comme la désespérance meme, énergique comme l’héroisme des sacrifiés.

Je voyais ses yeux, a elle, alors que je ne pouvais revoir ceux de Niete.

Et cependant la constatation ne me fut point pénible.

J’eus l’impression confuse, informulée, qu’entre ces yeux, les uns perceptibles, les autres cachés, existait une parenté… Laquelle, j’aurais été furieusement embarrassé de l’expliquer.

Le regard de la Tanagra rappelait la tonalité des eaux du golfe de Biscaye, alors que le ciel pur de septembre mire son azur dans le flot glauque. Celui de Niete était l’azur lui-meme.

C’est depuis que je me suis fait ce raisonnement alambiqué.

Les yeux de Tanagra sont ceux de Niete réfléchis par un miroir vert.

A quoi tient la destinée humaine ! Si la marquise de Almaceda avait eu les prunelles grises, ou fauves, ou noires, j’aurais déchiré sa lettre et l’aurais oubliée. Mais l’iris vert-bleu me commanda l’obéissance.

Je pris le paquet de journaux de la veille. L’affaire de Trieste préoccupait le Tout-Londres depuis quarante-huit heures. Le Times pour son compte avait publié a ce sujet une correspondance de plusieurs colonnes.

Je m’accusai de ne les avoir pas lues. Un reporter qui ne lit pas sa feuille, se rend coupable d’une sorte de trahison. Il fallait réparer sans retard.

Et voici, résumé, ce que m’enseignerent les quotidiens.

Le 15 janvier, le comte Achilleo Revollini, député patriote italien, l’un des chefs avérés de l’irrédentisme, dont le but avoué est la reprise des provinces du nord adriatique (Trieste-Trentin) qui, de race et de langue appartiennent a la famille latine, et sont considérées comme détenues injustement par l’Autriche, le comte Achilleo Revollini arrivait a Trieste, ou il se proposait de faire une conférence touchant l’utilité de la création d’une Université italienne dans cette cité.

C’est, on le sait, l’une des questions qui tiennent le plus a cour aux irrédentistes.

Le comte était descendu a l’Hôtel de la Ville, Via Carciotti.

Le 16, il se leva de fort bonne humeur. Il déjeuna avec appétit et, la conférence étant annoncée pour le soir, il se retira dans sa chambre afin de revoir les « notes » qui devaient guider son improvisation.

Or, a neuf heures, l’un des organisateurs de la réunion accourut a l’hôtel, déclarant que la salle louée pour la circonstance regorgeait de monde, et que l’on s’inquiétait de ne pas voir le conférencier.

Sans nul doute, celui-ci, tout au travail, avait oublié l’heure.

On monta a sa chambre, mais on eut beau frapper, appeler, rien ne répondit.

De guerre lasse, le gérant se décida a faire ouvrir par un serrurier.

Un spectacle terrifiant, attendait les personnes qui se précipiterent dans la chambre.

Le député était mort, assis devant sa table, ses notes éparpillées sous sa main. Et, détail stupéfiant, la mort avait figé sur ses traits un rire formidable, convulsif.

Cette hilarité immobile du cadavre épouvanta les assistants.

Ils s’enfuirent, prévinrent les autorités, tandis que la nouvelle se propageant par la ville avec une inconcevable rapidité, jetait la tristesse au cour de la population.

L’enquete ne révéla aucune blessure, aucune trace de violence.

Le comte paraît, suivant le rapport médical, avoir succombé a une congestion provoquée par une crise de fou rire.

Quelle cause a déterminé cette gaieté mortelle ? La conférence sérieuse de fond et de forme, ne la justifiait pas… On se perd en conjectures.

Personne n’a pénétré chez le député. Sa porte était fermée a l’intérieur, la clef sur la serrure ; la fenetre était close. Quant a la cheminée, a raison de la température assez froide, un grand feu de coke y flambait.

On remarqua bien sur le plancher, semblant rayonner autour du foyer, une sorte d’auréole de particules brillantes, analogues a une fine poussiere de mica ; mais ce fait provenant vraisemblablement de l’éclatement d’une pierre melée au coke, n’a surement aucun rapport avec le fatal événement.

Les journaux du lendemain, 18 janvier, enregistraient une seconde correspondance que je reproduis in extenso.

« Certains faits simultanés ne sont que des coincidences fortuites. Mais il faut avouer qu’ils apparaissent troublants.

« C’est le cas de l’épidémie de fievre scarlatine qui vient d’éclater brusquement a Trieste.

« Le juge d’instruction, l’officier de police, le médecin, le gérant de l’hôtel, les deux garçons, le serrurier et l’organisateur de la conférence Achilleo Revollini, c’est-a-dire toutes les personnes qui ont pénétré dans la chambre de l’infortuné gentleman, ont été atteintes, hier, presque en meme temps, par la scarlatine.

« Leur état n’inspire pas d’inquiétudes, la maladie se présentant sous forme bénigne.

« Toutefois, l’administration de l’Hôtel de la Ville a fait immédiatement procéder a la désinfection microbicide de la piece occupée naguere par l’homme de grand cour dont l’Italie tout entiere porte aujourd’hui le deuil.

« Et le peuple simpliste accuse un etre inconnu heureusement d’avoir ce jeté la jettatura ou le mauvais sort.

« Nous disons, inconnu heureusement, car s’il advenait que l’on prononçât un nom, l’effervescence est telle que des scenes de violentes sauvageries ne pourraient etre évitées.

« On lyncherait le coupable supposé par la crédulité ignorante du public. »

J’avais fini de lire. Je demeurais pensif, froissant entre mes doigts la breve missive de la marquise de Almaceda.

– Un crime, murmurai-je. Ou prend-elle le crime… ? Nos journaux sont plus sages. Une coincidence impressionnante, soit, mais rien de plus. En quoi M. Revollini, mourant de rire peut-il causer la scarlatine de ses visiteurs ?

Et haussant les épaules :

– Non, ce n’est pas encore la ce qui me passionnera suffisamment pour m’assurer la treve de la douleur dont j’aurais si grand besoin.


Chapitre 3 LA MODE S’IMPLANTE DE MOURIR DE RIRE

Un mois apres l’affaire de Trieste, dont on avait parlé abondamment durant huit jours, et qui était ensuite tombée dans l’oubli, comme tous les événements dont la presse cesse de s’occuper, le 18 février exactement, je m’éveillai vers dix heures du matin, la tete lourde et l’esprit maussade.

 

J’avais passé une part de la nuit au cercle des Robkins de Belgravia-Square, pour mener a bien une étude psychologique, dont le patronm’avait chargé.

Il s’agissait d’interroger habilement le jeune lord Fitz-Dillam, dont le pere, âgé de soixante ans avait frappé de six coups de couteau a découper (nacre de Canton et acier de Sheffield) une fille Deborah Bell, femme de chambre de sa niece la gracieuse lady Ashton.

Vous pensez bien qu’Alcidus Fitz-Dillam n’était pas désireux de ce genre d’entretien. J’avais du appeler a la rescousse un certain champagne plus qu’extra-dry, grâce au concours duquel, la langue de mon patient s’était déliée et m’avait donné la preuve que le sexagénaire s’était induit lui-meme en erreur, en se persuadant que la maid Deborah Bell tenait dans sa vie une place si grande, qu’un flirt avec le mécanicien de l’auto de tourisme ne pouvait avoir d’autre solution que le découpage mentionné ci-dessus.

J’avais aussitôt rallié les bureaux du Times ; écrit un article tout a fait sensationnel sur ce curieux cas pathologico-psychologique, et, ma copie remise a la composition, j’étais rentré chez moi, comme la quatrieme heure sonnait a Stampa-Bank, dans la cendre grise du petit jour.

Était-ce le champagne trop dry, ou la maid débitée par tranches ? Mon sommeil avait été peuplé de visions désagréables et je me réveillais tres affligé par ce fait que mes cheveux me semblaient douloureux.

C’est ainsi, n’est-ce pas, que l’on exprime en France un lendemain de champagne a outrance.

Mon « boy » Tedd accouru a la sonnerie, je lui fis préparer mon tub… et je me livrais aux délices aquatiques parfumées de la suave mixture de Lubin’s-perfumery, quand le boy heurta a la porte de mon cabinet de toilette.

– Vous dérangez, criai-je.

– Ce n’est pas moi, sir, répondit-il, c’est l’homme de la poste (le facteur). La poste désire un autographe de Monsieur.

– Qui vous a permis de rire ainsi contre moi, drôle.

– Je ne ris pas, le postman demande une signature pour laisser une lettre recommandée.

Je donnai une signature mouillée, je reçus en échange une lettre entourée de timbres d’Österreich (Autriche), et sur l’enveloppe, je reconnus, avec une légere émotion que je n’analysai pas sur l’heure, l’écriture connue de la Tanagra mystérieuse.

Les timbres avaient été oblitérés a Lemberg, non loin de la frontiere russe.

Un costume de tub, si l’on peut exprimer ainsi le costume nature, est tout a fait in convenable pour lire la missive d’une lady.

Je m’empressai donc de le compléter par les parures incommodes que les chemisiers, bottiers, tailleurs ont imaginées pour faire fortune et, revetu de l’apparence correcte qu’un gentleman doit toujours présenter lorsqu’il est en relation avec une lady, je passai dans mon petit salon. C’est la seulement, en un logis de garçon, qu’il est admissible de recevoir une dame, se présentât-elle sous la forme épistolaire.

Par ma foi, si la marquise de Almaceda écrivait volontiers, je dois constater qu’elle se déplaçait plus volontiers encore. Son premier billet émanait des murs de Trieste, le second de Lemberg, a l’autre extrémité de l’Empire Austro-Hongrois. Seulement, elle traitait d’un meme sujet.

C’était la médication de mon chagrin qui se continuait. Le second pansement moral appliqué par la belle et voyageuse infirmiere était ainsi conçu :

« Je veux, ami, que vous soyez en participation dans la lutte actuelle.

« J’ai prononcé le mot crime. Maintenant, j’ai la certitude qu’il est juste. Au surplus, vous allez en juger en apprenant ce qui s’est passé, a Moscou-la-Sainte (Russie), le 12 février courant. Vu la rigueur de la censure russe, il m’a fallu gagner le territoire autrichien pour vous donner des nouvelles que vous serez probablement seul a connaître en Angleterre. Libre a vous d’en offrir la primeur a votre cher Times, sous la condition que rien ne fera supposer que les renseignements émanent de moi, non plus que de votre autre ami.

– X. 323, murmurai-je, songeant aussitôt au génial et chevaleresque espion, a cet ami (la Tanagra disait vrai) dont je ne connaissais pas le visage, car, en Espagne, je l’avais vu sous divers aspects dont aucun, j’en avais la conviction, n’était son aspect réel.

Puis avec un léger mouvement de joie, premiere manifestation du réveil de mon âme de journaliste.

– Voyons la primeur pour le Times.

Ah ! elle était de nature a satisfaire le plus exigeant des reporters.

Voici ce que me mandait ma correspondante de Lemberg.

« Le Czar, Empereur de toutes les Russies, désireux de rendre la prospérité a ses peuples, en mettant fin aux bouleversements révolutionnaires a pensé que l’entente de tous les partis représentés a la Douma (assemblée élue) était nécessaire. Il a donc obtenu des divers groupements politiques que chacun désignât un délégué chargé d’élaborer, de concert avec les autres, un programme de réformes financieres, administratives, militaires, civiques, susceptible de rallier la presque unanimité de l’Assemblée.

« Ceci, bien entendu, en dehors du Saint-Synode, ou Conseil supérieur de la religion grecque orthodoxe, lequel conseil est, on le sait, irrémédiablement inféodé a l’idée d’autocratie théocratique, grâce a quoi il a dominé jusqu’a ce jour et l’Empereur et la nation russe.

– Par Jupiter, grommelai-je, tout le monde sait cela. La révolution slave est née de la tyrannie de ce Saint-Synode, qui ne voit dans la divinité qu’un moyen de tyranniser les hommes.

Et je repris ma lecture.

« Les cinq délégués, il y en avait cinq : Albarev, Triliapkine, Arzov, Birski et le prince Alexandrowitch Voran, partirent secretement, chacun de son côté, gagnerent Moscou la Sainte et se réunirent dans l’enceinte du Kremlin, ou une salle spéciale avait été affectée a leurs délibérations.

« C’était la salle Nicolaieff, cette rotonde percée d’une seule porte, et qui prend jour par une toiture circulaire, dont les vitraux, sortis des usines d’Odessa, figurent en personnages polychromes l’allégorie de la Russie réunissant l’Europe a l’Asie. Les premieres séances s’écoulerent paisiblement. Tous les délégués se montraient remplis de bonne volonté. Le travail avançait rapidement et l’on pouvait prévoir qu’avant une quinzaine, le programme des réformes attendues pourrait etre soumis a l’approbation du Czar et de la Douma.

« Or, le 12 courant, dans la soirée, les cinq commissaires se réunirent en comité de rédaction, afin d’arreter le texte définitif des articles votés jusqu’a ce moment, texte qui serait envoyé le lendemain a Saint-Pétersbourg, afin que les pouvoirs intéressés pussent en commencer l’étude, tandis que la commission de Moscou acheverait son ouvre.

« La séance s’ouvrit a huit heures exactement.

« Les délégués s’enfermerent suivant leur usage, ne voulant pas qu’un écho quelconque de leurs discussions parvînt au dehors.

« Des gardes du régiment d’Ekaterinoslav veillaient dans la galerie sur laquelle s’ouvre l’unique porte de la rotonde Nicolaieff.

« Ces gardes furent relevés trois fois : a 10 heures, a minuit, a 2 heures du matin. L’officier, commandant le service commença a trouver le temps long. Véritablement, la commission devait éprouver des difficultés de rédaction, impossibles a expliquer, puisque le lendemain, un courrier spécial avait été commandé pour convoyer a Saint-Pétersbourg, la part du travail accomplie, ce qui démontrait clairement qu’au moins, avant la séance, les commissaires se croyaient d’accord.

« Toutefois, une consigne ne se discute pas. Le capitaine, c’était un capitaine qui était a la tete du détachement, rongea son frein.

« Mais quand quatre heures sonnerent, lui annonçant qu’il fallait de nouveau procéder a la releve des factionnaires, il ne fut pas maître d’une certaine impatience. Son cerveau d’homme d’action se rebellait contre la pensée que des etres raisonnables pussent prolonger, de gaieté de cour, aussi longuement le tete a tete avec des paperasses barbouillées d’encre.

« Les soldats rentrant au poste déclaraient d’ailleurs qu’aucun bruit de voix n’était arrivé jusqu’a eux. Or, la porte de la rotonde fermait bien. Une tenture la voilait a l’intérieur ; mais les éclats d’une discussion orageuse fussent parvenus aux oreilles des gardes occupant la galerie.

« Ce rapport donna un corps a l’agacement du capitaine.

« Il se décida a expédier un planton au colonel qui assistait ce soir-la a une fete tres brillante offerte par le gouverneur, a l’occasion de la dix-huitieme année de sa fille.

« Le colonel s’étonna de l’ardeur au travail de la commission.

« Il en parla a d’autres officiers. La chose parvint jusqu’au gouverneur. L’on se consulta. Tout le monde connaît la paresse slave et les Slaves eux-memes mieux que tout le monde…

« Les délégués avaient du s’endormir sur leurs papiers. Impossible d’expliquer autrement la longueur de leur réunion. Il serait charitable de les envoyer dormir en des chambres plus spécialement affectées a cette opération.

« Seulement, personne ne voulait prendre la responsabilité de pareille démarche. Les délégués étaient des hommes choisis par le Czar, ils apparaissaient comme une émanation du « petit pere » (l’Empereur)… Le moyen d’oser dire a des « émanations pareilles » :

« – Allez au lit !

« On se serait sans doute décidé a abandonner les commissaires et le détachement de l’Ekaterinoslav au hasard d’un réveil plus ou moins éloigné, quand l’héroine de la fete, Mlle Sonia, (a 18 ans, on n’a point le respect des institutions bien chevillé dans l’âme) proposa, comme un intermede impromptu, d’aller en procession réveiller ces « messieurs ».

« Elle désignait par avance la plaisanterie par le titre prometteur d’Aubade de la Douma. Le mot fit fortune. Aucun n’eut consenti a marcher le premier ; mais Mlle Sonia prenant la tete du mouvement, chacun tint a honneur d’etre le second.

« Cela s’organisa au milieu de grands éclats de rire.

« Sur les robes de bal, les habits de soirée, les uniformes, on jeta les chaudes pelisses, car il gelait fort en cette nuit, a Moscou la Sainte.

« On sortit par deux du palais du gouvernement ; on traversa la cour célebre, ou se dressent ces deux curiosités géantes du Kremlin, le canon qui n’a jamais tonné, et la cloche qui n’a jamais sonné.

« On atteignit le pavillon qui enferme la rotonde Nicolaieff. L’arrivée de tout ce monde élégant mit en joie les soldats de garde. Ils suivirent le cortege. Dans la galerie ou veillaient les factionnaires, ceux-ci rendirent les honneurs et Sonia, secouée par une hilarité incoercible s’approcha de la porte, derriere laquelle s’oubliaient les délégués. Elle frappa par trois fois, en criant a la joie générale :

« – Pour Dieu. Pour la Patrie. Pour le Czar, il est grand temps d’aller dormir.

« Seulement, les rires cesserent ; apres un instant d’attente. La porte demeurait close, et il ne semblait pas que la sommation burlesque eut attiré l’attention des commissaires.

« On se regarda avec un commencement d’anxiété.

« Le gouverneur en personne heurta la porte du pommeau de son sabre, produisant ainsi un vacarme dont résonna tout le pavillon. Ce tintamarre n’eut pas plus d’effet que la douce voix de la jeune fille. Cette fois, les visages devinrent tout a fait graves.

« – Ah ça, qu’est-ce qu’ils font la-dedans, murmura le gouverneur ?

« – Oui, que peuvent-ils bien faire, répéterent les assistants ?

« Et les suppositions les plus bizarres s’échangerent.

« – Ils sont peut-etre partis sans que les factionnaires les aient vus.

« – Ou bien ils ont été frappés de surdité collective. Cela arrive souvent aux hommes d’État. L’auteur comique Morky prétend que c’est en raison de cette affection spéciale de l’ouie que les diplomates parviennent si rarement a s’entendre.

« C’étaient les jeunes gens qui lançaient ces plaisanteries.

« Mais ces tentatives de gaieté ne rencontrerent pas d’écho.

« A présent, une anxiété étreignait tous ces gens venus au gouvernement pour une fete. Ils sentaient dans l’air un « inconnu » menaçant. Le colonel de l’Ekaterinoslav, avec sa brusquerie militaire, exprima la pensée que tous hésitaient a émettre :

« – Il faudrait ouvrir la porte. Ce silence persistant n’est pas naturel.

« Seulement les délégués s’étaient enfermés. Bah, un petit lieutenant de la division de Géorgie qui, pour occuper la monotonie des garnisons du Caucase, avait appris la serrurerie et que ses camarades de promotion avaient surnommé a cause de cela : Louis XVI, se chargea de mettre la serrure a la raison.

« L’on entra en tumulte. Les délégués étaient la, autour de la table au tapis vert, brodé aux angles des aigles impériales d’or.

« Seulement aucun ne pouvait plus s’apercevoir de la violation de la salle des séances… Ils étaient morts, morts de rire, comme le député italien de Trieste. Et tous les cinq avaient conservé sur leur visage immobile, ce rire démoniaque, terrifiant, survivant au trépas.

« Détail caractéristique. Tous les papiers avaient disparu, mais le tapis de table était saupoudré de poussieres brillantes micacées.

« On avait donc volé les projets de résolutions du Comité.

« Maintenant, ami, quelques lignes pour vous seul, qu’il faut que vous restiez seul a connaître. C’est quelque chose comme ma vie, comme celle de celui que vous savez, que je confie a votre discrétion. C’est vous dire ma grande estime.

« Les papiers ont été volés. Lui et moi savons comment. Nous nous trouvions au nombre des invités du gouverneur. Notre présence a Moscou était la suite d’un raisonnement de lui ; raisonnement qui se trouva juste comme toujours. Nous avons donc procédé a une enquete dont nous avons gardé jalousement le secret.

« Le ou les coupables se sont hissés sur la coupole de la rotonde. Comment ont-ils pu réaliser ce tour de force et s’en aller sans etre signalés par personne. Cela ne nous a pas été révélé.

« Mais voici ce que nous pouvons affirmer avec certitude :

« La coupole vitrée est formée de deux parties, dont l’une tourne sur galets et peut venir s’emboîter sous l’autre. C’est ainsi seulement qu’il est possible de renouveler l’air de la rotonde Nicolaieff.

« Quand la partie mobile est fermée, elle est maintenue par un verrou intérieur. Ce verrou était bien poussé a bloc, mais il avait été actionné du dehors au moyen d’un électro-aimant. Les ferrures ayant conservé une certaine aimantation, comme il advient toujours en pareil cas, ce fait a trahi pour nous l’opérateur.

« Des lors, rien de plus simple. La demi-coupole a tourné au-dessus de la tete des commissaires qui, tout a leur besogne, ne se sont probablement pas aperçus de ce mouvement insolite.

« Le ou les criminels ont projeté au ce centre de la table le projectile qui fait mourir de rire. La poussiere micacée signalée a Trieste d’abord et maintenant a Moscou, nous semble appartenir a l’enveloppe d’un projectile inédit. Qu’est ce projectile ? Cela je ne saurais le dire.

« Puis les malheureux envoyés du Czar ayant succombé, rien n’a été plus facile que d’enlever par un moyen quelconque, les papiers.

« Voila. J’ajoute que Moscou, des le lendemain, fut terrifié par une inexplicable épidémie de typhus, qui frappa en premier lieu et dans la meme journée, la plupart des invités du gouverneur et des militaires ayant pénétré dans la rotonde.

« Cette fois la maladie entraîne la mort pour beaucoup de malades.

« L’expérience de Trieste se modifie dans le sens du tragique.

« Je frissonne a la pensée du génie du mal qui frappe ainsi. Je frissonne car, de par notre volonté, notre soif de justice et de bonté, il est notre ennemi.

« Songez a ces choses, car, je vous le promets, le moment venu, vous serez appelé a assister au combat. Nous voulons que notre ami ait sa part de gloire dans notre expédition.

« Et ce m’est satisfaction de lui dire : A bientôt peut-etre.

« Je veux etre pour vous celle qui s’appelle :

« TANAGRA ».

Je ne me vanterai pas du succes foudroyant qu’obtint ma révélation dans le Time de tout ce que la marquise m’avait autorisé a publier.

Je note seulement qu’a partir de ce moment, la Tanagra eut pu revendiquer un premier triomphe.

Le souvenir de ma fiancée Niete n’était plus mon unique pensée.


Chapitre 4 LA MODE MACABRE S’ACCENTUE

Désormais, mon imagination allait accompagner X. 323 et la belle Tanagra, emportés dans une lutte extraordinaire contre un… inconnu dont il m’était impossible de deviner la nature.

Durant les mois qui suivirent, les faits se succéderent épaississant sans cesse le mystere, amenant peu a peu l’Europe a un état de malaise anxieux, que la presse traduisait par les plus violents appels a la vigilance des gouvernements.

La vigilance, mot vague, de sens imprécis. Que peut la vigilance contre l’inexplicable ?

Mais les appels de ce genre sont un bon moyen de capter la confiance du public.

Les peuples sont des enfants. Est-ce la le fond de la nature humaine ?

Les gouvernements, naturellement, annoncerent qu’ils ouvraient des enquetes, cela est plus facile a ouvrir qu’une huître pied de cheval, mais la mort hilare sembla se soucier de cette ouverture comme un policeman d’un verre d’eau pure.

Le 3 Mars, la superbe nourrice qui allaitait la fillette de sa Majesté Wilhelmine, reine de Hollande, était découverte, morte de rire, dans la chambre ou elle aurait du passer la nuit aupres de la petite princesse héritiere.

Un hasard seul avait sauvé cette derniere qui, souffrant de la dentition, avait inquiété sa maman, S. M. Wilhelmine, et avait décidé cette royale et jolie maman a garder l’enfant dans ses propres appartements.

Faute de cet accroc a l’étiquette néerlandaise, le prince consort allemand, époux de la reine, eut hérité des droits a la couronne des Pays-Bas.

Ainsi, le crime de Trieste, commis sur un député italien irrédentiste avait paru de nature a profiter a la maison d’Autriche.

Le trépas des délégués russes de Moscou semblait avantageux pour l’autorité ecclésiastique du Saint-Synode.

L’attentat de Hollande, commis a la Haye, paraissait servir les intérets de l’Allemagne, représentée dans l’espece par le prince consort.

Comme on le voit, chaque étape de l’affaire augmentait les ténebres.

Le rire homicide s’abattit sur les leaders socialistes des différents pays.

Le 27 mars, El senor Romero, chef des républicains espagnols, succombait a la gaieté mortelle, a Barcelone, dans la logette du téléphone.

Le 6 avril, les chefs de la « Sociale française », Gaures, Juesde et Airvé, déjeunant ensemble au pavillon Henri IV a Saint-Germain, sautaient, au milieu d’un éclat de rire, de la table dans l’éternité.

Le 15 du meme mois, c’était le tour de Colebridge et de Jakson, les guides écoutés des trade-unions britanniques.

Le 21, Rebel, chef de la Social-Démocratie allemande, succombait avec son cocher, dans la voiture qui le promenait, a Berlin, parmi les ombrages du parc de Thiergarten.

Et comme les journaux d’opposition de toutes les nations, s’inspirant du vieil adage juridique : le coupable est celui qui bénéficie du crime, se livraient a un chour accusateur, mettant sur la sellette les ministeres espagnol, français, anglais et allemand, voila que, les 3 et 17 mai, deux morts foudroyantes rappelerent l’attention sur les menaces militaires de la Triplice, sur les agissements politico-religieux du Saint-Synode.

Le 8, M. Gustave Ledon, l’illustre physicien français qui, quinze jours auparavant avait fait a l’Académie une communication, dont toute l’Europe avait retenti, trouvait la mort riante dans son laboratoire.

Sa communication ayant trait a la projection des ondes hertziennes déterminant la production d’éclairs sur toutes les surfaces métalliques, et ayant pour effet de supprimer les armées telles qu’elles sont comprises et équipées actuellement, tout naturellement on vit dans son trépas, la main de la Triplice, qui n’existe que par son armée.

De meme, on mit en cause le Saint-Synode, quand, le 17, le romancier russe Georki, ayant osé écrire que, le rôle de l’Église étant exclusivement spirituel, les popes devraient etre déférés aux tribunaux lorsqu’ils incursionnent dans le temporel…, fut découvert déja froid, contorsionné par l’épouvantable hilarité, dans le modeste cabinet de travail ou il confiait sa pensée au papier.

Seulement, l’accusation avait beau planer sur la carte d’Europe, personne ne pouvait expliquer la gaieté macabre figée sur les traits des victimes.

Brusquement, le 11 juin, une lettre de la « Tanagra ». La voici :

« Je vous assure, ami, une avance de vingt-quatre heures sur tous vos confreres.

« Avant-hier, a Freiburg-en-Brisgau, ou il était en villégiature dans sa famille, Josephel Sternaü, secrétaire a la chancellerie allemande, a été trouvé évanoui sur la route de Bâle.

« Ceux qui l’ont découvert ont cherché a pénétrer son identité. Ils ont, a cet effet, exploré le portefeuille qu’il avait en poche, et y ont trouvé des cartes de visite a son nom.

« Mais en meme temps, ils purent lire la « note » suggestive que je vous transcris ici mot pour mot.

« RÉCAPITULATION (Canon du sommeil)

« 16 Janvier. – Achilleo Revollini – Trieste – scarlatine bénigne – expérience satisfaisante – coefficient 14.

« 12 Février. – Les délégués de la Douma – Moscou – Typhus morbus – expérience médiocre – coefficient 11.

« Reconnu porosité négativemodifié proportions alliagecela doit aller mieux maintenant.

« 3 Mars. – Nourrice La Haye – peste bubonique – princesse sauve pour fait de hasard non imputable a canon – expérience parfaite – coefficient 18.

« 27 Mars. – Romero – Barcelone – variole – parfait – chiffré : 19.

« 6 Avril. – Socialistes français – Saint-Germain, – typhoide – parfait – 19.

« 15 Avril. – Trade-Unions – Londres – typhoide – parfait – 19.

« 21 Avril. – Rebel – Berlin – toujours typhoide, car il s’agit de ne pas forcer l’attention sur la maladie – la typhoide vient des fontaines, n’est-ce pas ? – la marche est parfaite – si le maximum n’impliquait pas prétention, je donnerais le coefficient 20.

« 3 Mai. – Gustave Ledon – Paris – typhoide – tres bien.

« 17 mai. – Georki – Varsovie – typhoide – 20.

« Observation. – On est sur de déchaîner la peste ou le choléra a volonté. Remarquer l’avantage de l’éclat de rire final. Il a hypnotisé l’opinion, et l’on ne fait plus attention aux épidémies subséquentes.

« Josephel Sternaü, revenu a lui, a manifesté un prodigieux étonnement, quand on lui a présenté la dite note.

« Il a affirmé, sous la foi du serment, que jamais il ne l’avait eue sous les yeux ; que jamais il ne l’avait enfermée dans son portefeuille.

« Et comme on l’interrogeait sur la cause de son évanouissement, il déclara n’y rien comprendre. Il était sorti le matin, pour se livrer a la promenade en attendant l’heure du repas. Tout a coup, il avait senti comme un léger choc au visage ; un choc, non, moins que cela, un frôlement et puis il ne se souvenait de rien autre…

« Ceci fera bien dans le Times de demain. Apres-demain, tous les grands quotidiens d’Europe publieront la meme note.

« Et ainsi les peuples sauront la volonté unique qui a présidé aux crimes passés, qui se prépare a déchaîner de formidables fléaux.

« Tout cela, sans que nous paraissions nous, ce que X. 323 a voulu.

« Une campagne terrible est commencée. Nous vous appellerons, ami. Tenez votre valise prete. Si je succombe, je crois que vous penserez parfois sans amertume a votre dévouée

« TANAGRA ».

Quand je présentai au « patron », soigneusement recopiée, la partie de la missive destinée a etre rendue publique par le Times,je crois bien que dans son enthousiasme, il me donna l’accolade. Il l’accompagna du reste de ces paroles extraordinairement flatteuses de sa part, car il est sobre de compliments.

– Mon cher Max Trelam, vous etes décidément un reporter comme je les comprends.

Je n’en tirai aucune vanité, car vraiment, l’intéret inexpliqué que me marquait miss Tanagra, me transformait en reporter fainéant ou reporter dans un fauteuil.


Chapitre 5 LES PETITS IMPRÉVUS

Ma valise était prete depuis huit jours. J’étais dans la situation du soldat qui attend un ordre de départ. Je vivais sac au dos.

Or, le 20 juin, je m’étais rendu dans mon cabinet au Times ;j’avais un cabinet, distinction qui me marquait la satisfaction du « patron », car lui seul, en dehors de moi, jouissait de pareil avantage.

A ce moment, un boy pénétra dans mon bureau, me remit une lettre non timbrée et disparut prestement.

Cette fois l’écriture était de X. 323 lui-meme.

Il m’invitait a partir le soir meme, pour Douvres et Calais, m’informant que, dans cette derniere ville, je recevrais de nouvelles instructions.

Je bondis chez le « patron ».

Celui-ci m’octroya aussitôt la mission que je sollicitais, me munit d’un carnet de cheques, avec recommandation de ne pas lésiner, puis, m’arretant au moment ou j’allais sortir.

– Je vous reverrai avant votre départ, Max Trelam ?

– Quelle heure vous convient ?

– Ma foi, avant supper (souper), c’est a dire vers six heures. Votre train quittant Charing-Cross a neuf heures et quelques minutes, vous aurez le loisir de prendre votre repas tout a votre aise, apres notre entretien.

– Entendu.

Et je sortis pour procéder a mes derniers préparatifs.

L’entrevue avec le « patron » n’était pas pour me préoccuper beaucoup.

Donc, vers cinq heures et demie, je repassai chez moi pour donner l’ordre a mon boy de m’attendre a neuf heures moins dix a la gare de Charing-Cross, avec ma valise.

Il me remit un télégramme de France.

Le fil télégraphique m’avait apporté un « petit imprévu ».

« Itinéraire modifié. Prendre train 9 heures 15 pour Folkestone, correspondance avec bateau de Boulogne. »

Suivait cette signature bizarre, dans laquelle je n’eus pas de peine a retrouver un nombre qui me hantait depuis Madrid :

« Troisanvintroi. »

Oh ! oh ! il paraît que la lutte de ruses était commencée ! Cette précaution de me diriger sur Boulogne de préférence a Calais devait servir a dépister quelqu’un.

Mais bast ! l’heure marchait. Philosopher ne rimait a rien, il importait d’agir et je pris le chemin du Times.

La m’attendait un second « petit imprévu ». Décidément, la campagne s’annonçait bien. Deux imprévus, avant que le voyage eut débuté.

Le patron m’accueillit cordialement.

– Vous connaissez Trilny-Dalton-School ?

– Le pensionnat de jeunes filles proche de Charing ?

– Justement. Maison moderne, bien tenue, remplie de respectabilité…

J’opinai du bonnet, sans deviner ou il voulait en venir.

– Eh bien, continua-t-il, il est survenu une catastrophe a Trilny-Dalton-School !

– Une catastrophe, répétai-je surpris ?

– Oui, Max Trelam. Une catastrophe qui peut amener la déconsidération sur la directrice Mrs. Trilny, la plus honnete, la plus droite personne a cheveux blancs et dans le veuvage.

Puis, comme j’interrogeais du geste, du regard, un peu ému par le ton inhabituel de mon interlocuteur, il poursuivit :

– Elle n’a pas prévenu la police. Les inspecteurs de Scotland-Yard sont des bavards qui cherchent la réclame encore plus ardemment que les voleurs. Mais elle m’a prévenu, moi, un vieil ami de feu son mari. Et moi, je vous dis : Max Trelam, vous etes un vieux garçon (old boy, terme amical) extraordinaire pour percer les mysteres. Allez a Trilny-Dalton-School voyez… et tâchez d’éviter le scandale. Vous ferez plaisir, non pas a votre directeur, mais a votre ami.

By Jove ! le patron avait réellement trop bonne opinion de moi.

Il était six heures dix comme il achevait cet appel ému a mes talents ; je devais quitter Londres a 9 heures 15. Je disposais donc de trois heures pour résoudre un probleme qu’a l’accent de mon interlocuteur, je devinais etre ardu.

– Je vous suis le plus obligé de votre appréciation affectueuse. Je ferai de mon mieux, voila ce dont je suis certain. De quoi s’agit-il ?

– Enlevement d’une éleve.

– Alors, amoureux ?

– Mrs. Trilny ne pense pas.

– Quoi donc, en ce cas ?

– Je ne sais. Voyez… et ne perdez pas de vue que je tiens par-dessus tout a éviter a ma pauvre vieille chere amie, le scandale qui ruinerait son honorable institution.

J’eus un geste qui pouvait signifier : a la grâce de Dieu, ou bien « voila une commission du diable » et je me dirigeai vers la porte.

Le patron me retint encore :

– Je télégraphie a Calais pour réserver votre chambre, hôtel de la Plage.

– Non, merci… mon itinéraire est modifié, je gagne le continent par Folkestone.

– Ah ! tres bien. Alors je câble a Boulogne. Hôtel Royal.

– J’y serai vers minuit.

– All right ! cher Max Trelam. Soyez le plus habile pour Mrs. Trilny.

– Je ferai comme pour vous meme.