Les Cinq sous de Lavarede - Voyages excentiques Volume I - Paul  d’Ivoi - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1894

Les Cinq sous de Lavarede - Voyages excentiques Volume I darmowy ebook

Paul d’Ivoi

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Opis ebooka Les Cinq sous de Lavarede - Voyages excentiques Volume I - Paul d’Ivoi

Armand Lavarede, jeune journaliste dégourdi, doit hériter d'un cousin une fabuleuse fortune a la condition expresse qu'il boucle un tour du monde, en un an jour pour jour, avec seulement cinq sous dans sa bourse. Pour vérifier qu'Armand suivra a la lettre cette exigence, le testateur a dépeché sir Murlyton, un Anglais parfaitement probe et compassé qui, accompagné de sa fille, miss Aurett, ne lâchera pas le jeune homme d'une semelle. Si ce juge venait a constater une seule irrégularité, l'héritage lui reviendrait tout entier. Armand releve le défi, mais sera continuellement entravé lors de ses pérégrinations par la persécution obstinée de son richissime propriétaire, M. Bouvreuil, dont la fille, Pénélope, exige de l'épouser... A chaque étape de son voyage, notre héros devra faire coup double, grâce a son ingéniosité, en trouvant toujours un moyen de voyager a l'oeil et de berner les méchants... A la suite de ce roman nourri d'observations engrangées lors d'un tour du monde entrepris par gout de l'aventure, Paul d'Ivoi, chroniqueur issu d'une brillante lignée d'hommes de plume, rédigera seul, sans le journaliste et homme de théâtre Henri Chabrillat, qui mourut avant la publication de l'ouvrage, une longue série de 21 volumes qui porte le titre de «Voyages excentriques» (que nous devrions publier intégralement d'ici fin 2008). Ces romans ne sont pas sans rappeler les «Voyages extraordinaires» de Jules Verne. Mais ce dernier se veut en général didactique, «sérieux» et scientifique. Au contraire, Paul d'Ivoi, meme s'il est tres précis et documenté dans ses descriptions, fait montre de plus de fantaisie, d'humour, et son imagination, toujours prete a s'envoler, donne parfois un coté loufoque tout a fait sympathique a ses récits.

Opinie o ebooku Les Cinq sous de Lavarede - Voyages excentiques Volume I - Paul d’Ivoi

Fragment ebooka Les Cinq sous de Lavarede - Voyages excentiques Volume I - Paul d’Ivoi

A Propos
Chapitre 1 - Le testament du cousin Richard
Chapitre 2 - A cache-cache
Chapitre 3 - Escales

A Propos d’Ivoi:

Paul d'Ivoi, de son vrai nom Paul Deleutre, est un romancier français, né le 25 octobre 1856 a Paris, mort le 6 septembre 1915 a Paris. Paul(Marie laure) Deleutre est issu d'une lignée d'écrivains qui utiliserent tous le pseudonyme d'Ivoi. Son grand-pere, Edouard, et son pere, Charles, signerent également certains de leurs livres Paul d'Ivoi. Il débuta comme journaliste a Paris-Journal et au Figaro, et collabora au Journal des Voyages et au Petit Journal sous le pseudonyme de Paul d'Ivoi. Il commença par donner quelques pieces de boulevard : Le mari de ma femme (1887), La pie au nid (1887) ou Le tigre de la rue Tronchet (1888) et quelques romans feuilletons qui passerent inaperçus. Entre 1894 et 1914, il publia les 21 volumes qui forment la série des Voyages excentriques, qui exploitent le filon des Voyages extraordinaires de Jules Verne. En 1894, le premier volume de la série, Les Cinq sous de Lavarede, écrit en collaboration avec Henri Chabrillat, lui valut la célébrité. Paul d'Ivoi écrivit également des récits patriotiques en collaboration avec le colonel Royet. Sources : http://fr.wikipedia.org/

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Chapitre 1 Le testament du cousin Richard

– Alors, votre réponse ?

– Je vous l’ai déja dite, monsieur Bouvreuil, jamais !

– Réfléchissez encore, monsieur Lavarede.

– C’est tout réfléchi. Jamais, jamais !

– Mais vous ne comprenez donc pas que vous etes dans ma main ; que, si vous me poussez a bout, demain je ferai vendre vos meubles, et vous serez sans abri, sans asile.

– Vous pouvez meme ajouter : sans argent…

– Tandis que, si vous consentez, c’est un beau mariage, la fortune, l’indépendance…

– Et vous croyez que je m’estimerais a mes propres, yeux si je devenais le gendre de M. Bouvreuil, ancien agent d’affaires véreuses, ancien indicateur de la police…

– Un pauvre diable de journaliste, comme vous etes, doit etre tres honoré de devenir le gendre d’un gros propriétaire, d’un riche financier… Sans compter que ma fille Pénélope vous aime, et que je lui donne deux cent mille francs de dot, plus de fort belles espérances…

– Mademoiselle votre fille est hors de cause, monsieur ; ce n’est pas le mariage qui me répugne, ni, la demoiselle que je refuse, c’est le beau-pere.

– Savez-vous que vous n’etes pas poli, monsieur Lavarede ?

– Savez-vous que je m’en moque absolument, monsieur Bouvreuil ?

Le propriétaire avait en réserve un dernier argument. Lentement il étala un certain nombre de papiers timbrés, les uns blancs, les autres bleus, des originaux et des copies, dont il commença l’énumération :

– Ici, outre vos trois quittances de loyer en retard, voici diverses créances que j’ai rachetées afin d’avoir barre sur vous. Toutes vos dettes sont payées.

– Vous etes vraiment bien aimable ! fit ironiquement le jeune homme.

– Oui, mais je suis votre unique créancier. Si vous épousez Pénélope, je vous remets le dossier. Si vous refusez, je vous poursuis a outrance.

– Poursuivez donc a votre aise.

– Il y en a pour vingt mille francs. Avec les frais que je vous ferai, la somme ne tardera pas a etre doublée.

– Vous connaissez a merveille les choses de justice, a ce que je vois.

– Il faut absolument que vous preniez une décision a tres bref délai, car je dois partir incessamment pour Panama : un syndicat d’actionnaires m’a chargé d’une enquete sur place.

– Ce syndicat a singulierement placé sa confiance, voila tout. Quant a ma décision, je crois vous l’avoir déja fait connaître assez nettement pour n’avoir pas a y revenir. Donc brisons la, cher monsieur, nous n’avons plus rien a nous dire… Allez chez votre huissier, allez chez vos huissiers, vos avoués, chez vos avocats. Allez vous repaître de papier timbré, cette nourriture vous est favorable. A moi elle est indigeste. Bonjour !

M. Bouvreuil ramassa ses paperasses, mit son chapeau, sortit et fit battre la porte. Il n’était pas content.

Par les répliques échangées ci-dessus, on connaît suffisamment M. Bouvreuil, un de ces types d’enrichis sans scrupules, a qui l’argent ne suffit pas, et qui ambitionnent aussi l’estime du monde.

Mais Lavarede, notre héros, demande quelques lignes de biographie.

Armand Lavarede naquit a Paris, d’un pere méridional et d’une mere bretonne. Il participait des deux races, empruntant a l’une son entrain primesautier, a l’autre son calme réfléchi. De plus, Parisien, il reçut ce don propre aux enfants de Lutece, l’esprit débrouillard et gouailleur, aussi difficile a étonner qu’a effrayer.

Orphelin d’assez bonne heure, il fut élevé par son oncle Richard qui, s’il paya toutes les leçons et tous les maîtres nécessaires, ne s’occupa guere d’éduquer aussi le caractere de son neveu.

Il avait bien trop a faire, le pauvre homme, avec son propre fils, Jean Richard, cousin d’Armand Lavarede par conséquent. Celui-la avait le tempérament tout a fait contraire. Autant Armand était bien portant, joyeux et prodigue, autant Jean était maladif, triste et économe.

Jean était un peu plus âgé qu’Armand. En 1891, ils avaient le premier tout pres de quarante ans, le second trente-cinq. Jean avait repris le négoce de son pere, qui faisait la commission en grand, et s’y était vite enrichi. De santé chétive et de caractere aigre, il avait meme fini par prendre en grippe Paris, la France, ses amis et ses parents, et il était allé s’établir en Angleterre, dans le Devonshire. Un hasard commercial, un chargement de coton d’Amérique resté impayé, lui avait valu la, en remboursement, une fort belle habitation a la campagne. Devenu misanthrope, il était heureux d’aller vivre en un pays ou il ne connut personne et ne fut connu de quiconque.

Pendant ce temps, Lavarede, audacieux, entreprenant, mais ami du changement, avait considérablement « roulé sa bosse », comme dit en son langage imagé l’expression populaire.

Encore gamin en 1870, il s’engagea dans un corps franc, fit le coup de feu a l’armée de la Loire, sous les ordres du général Chanzy, et commença ainsi a apprendre le courage.

Puis il reprit le cours de ses études, essaya de la médecine et ne tarda pas a se dégouter des miseres humaines disséquées de trop pres. Il se mit a travailler pour le génie maritime, navigua quelque peu, construisit de meme. Et, lorsqu’il sut assez de mécanique pratique pour que cet inconnu ne l’intéressât plus, sa marotte changea.

Il revint a Paris, partit comme correspondant militaire lors de la guerre turco-russe, fit la campagne, vit Plewna, poussa une pointe en Asie, et, au retour, crut avoir trouvé son chemin de Damas. Ce fut un excellent reporter. Le sire de Vapartout le rencontra en Tunisie, en Égypte, en Serbie, en Russie, en Espagne, etc., dans tous Les pays ou la presse parisienne envoyait des représentants. Ayant l’intelligence vive, la décision prompte, la santé solide, et une éducation complete lui ayant laissé une teinte superficielle de toutes les connaissances modernes, Lavarede se fit journaliste.

Et c’est dans cette situation que nous le trouvons, au début de ce chapitre, en conférence assez amere avec M. Bouvreuil, son propriétaire.

Nous l’avons assez silhouetté pour que l’on comprenne aisément que, dépensant sans compter, n’ayant aucun souci du lendemain, et conservant au cour un amour immodéré pour son indépendance, Lavarede n’était pas riche. Il gagnait cependant beaucoup d’argent, mais il ne l’entassait point et vivait largement, au jour le jour.

Cependant sa conversation avec M. Bouvreuil lui avait donné a réfléchir.

– Cet animal-la, pensait-il non sans raison, va mettre opposition sur mes appointements au journal. Il fera saisir et vendre mes meubles. C’est certain, et je vais etre tres ennuyé d’ici a vingt-quatre heures. Donc, soyons parfaitement tranquille aujourd’hui. Ce sera toujours une journée de gagnée.

Et, de fait, ce soir-la, il s’endormit avec la quiétude d’un juge au tribunal, et ne fut réveillé que le lendemain par sa respectable concierge, qui avait beaucoup d’amitié pour lui.

– Monsieur Armand, voici une lettre. C’est un clerc de notaire qui l’a apportée ; il ne savait pas au juste votre adresse et a du vous courir apres, hier soir, au journal, au restaurant, je ne sais ou. Enfin, il est arrivé ici tres tard et m’a bien recommandé de vous la remettre des ce matin.

– Je vous remercie, ma bonne madame Dubois : mais etes-vous bien sure que ce soit un clerc de notaire ?

– Dame ! Il l’a dit.

– Hum ! J’ai bien peur que ce soit plutôt un clerc d’huissier… C’est Bouvreuil qui commence les hostilités.

Lavarede était doué d’une telle insouciance qu’il n’ouvrit pas tout de suite sa lettre. Il lut les journaux du matin, fit sa toilette, sortit pour déjeuner, et c’est seulement dans la rue qu’il se résolut a la décacheter.

C’était bien une lettre de notaire, une convocation.

Maître Panabert l’invitait simplement a passer d’urgence,en son étude, rue de Châteaudun, « pour affaire le concernant » : la formule banale qui ne dit pas grand’chose.

N’ayant rien de mieux a faire a cette heure-la, Armand se rendit chez le notaire, apres son déjeuner. Le rendez-vous était pour deux heures.

Chemin faisant, il remarqua en passant une famille anglaise qui suivait le meme trottoir que lui.

Il n’y avait pas a s’y méprendre, c’étaient bien des Anglais. L’homme, âgé d’une cinquantaine d’années, avait la raideur classique, les favoris bien connus, et le complet a carreaux, avec l’ulster de voyage auquel tout le monde reconnaît nos voisins en route. Une vieille dame, mere ou gouvernante, avec le vilain chapeau rond au voile vert et le long caoutchouc sans forme, accompagnait une jeune fille. Celle-la, par exemple, était fraîche et jolie, blanche et rose, comme le sont les Anglo-Saxonnes lorsqu’elles se melent de n’etre ni seches, ni reveches.

Machinalement, Lavarede l’avait regardée.

Cent pas plus loin, au carrefour de Châteaudun et du Faubourg-Montmartre, trois voitures se croisaient, venant de côtés différents. La petite Anglaise en évita bien deux, mais ne vit pas la troisieme, et elle allait peut-etre se faire écraser, lorsque Armand s’élança et, d’une poigne solide, arreta net le cheval aux naseaux.

Le cocher jura, le cheval hennit, les passants crierent, mais la jeune personne en fut quitte pour la peur.

Quoiqu’un peu pâle, elle resta fort calme. Et tendant la main a Armand, elle remercia d’un vigoureux shake hand, a l’anglaise.

– Ce n’est rien, mademoiselle, et cela n’en vaut vraiment pas la peine.

Le pere et la gouvernante s’approcherent aussi, et le bras de Lavarede fut fortement secoué trois fois de suite.

– Non vraiment, disait-il avec une modestie tout a fait sincere, il semble que je vous ai sauvé la vie… Cependant, vous auriez eu tout de meme le temps de passer : nos chevaux de fiacre sont bien calmes, croyez-le.

– Vous ne m’en avez pas moins rendu service, n’est-ce pas, mon pere ? N’est-ce pas, mistress Griff ?

– Certainement, opinerent les deux interpellés.

– Et j’ai le droit de vous en etre reconnaissante. C’est que je n’ai pas beaucoup l’habitude de marcher dans vos rues de Paris, et j’ai toujours un peu peur, surtout quand je cherche mon chemin.

– Puis-je vous renseigner ? demanda tres poliment Lavarede.

C’est le pere qui prit la parole et tira une lettre de son portefeuille :

– Nous allons chez un notaire.

– Tiens, moi aussi.

– Un notaire que nous ne connaissons pas.

– Parbleu, c’est comme moi.

– Qui demeure rue de Châteaudun.

– Le mien de meme.

– Maître Panabert.

– C’est bien son nom.

– Hasard curious.

– Mais providentiel. Souffrez donc que je vous conduise.

Tous arrivent, remettent leur lettre de convocation, et sont introduits dans le cabinet du notaire, sauf la gouvernante, qui attend dans l’étude.

– C’est donc pour la meme affaire penserent Lavarede et l’Anglais.

La coincidence était bizarre entre gens qui ne se connaissaient point et qui se trouvaient appelés ensemble chez un officier ministériel, dont ils ignoraient le nom la veille et le matin meme.

Une salutation, une présentation, pas de préliminaires. Maître Panabert est un notaire qui n’a pas de temps a perdre. Il commence aussitôt :

– Monsieur Lavarede, monsieur Murlyton, miss Aurett, j’ai l’honneur et le regret de vous faire part du déces de l’un de mes meilleurs clients, propriétaire du château de Marsaunay, dans la Côte-d’Or, de deux maisons sises a Paris, rue Auber et boulevard Malesherbes, enfin, du domaine de Baslett-Castle, dans le Devonshire. J’ai nommé le regretté M. Jean Richard.

– Mon cousin ! s’écria Lavarede.

– Mon voisin ! répliqua l’Anglais.

Les deux hommes se regarderent, absolument interloqués, sans méfiance encore, rien qu’avec une évidente stupéfaction.

Le notaire reprit, impassible :

– Conformément aux intentions du défunt, je vous ai convoqués ici pour entendre la lecture de son testament olographe, dument enregistré et paraphé. Il lut rapidement les formules légales et articula un peu plus lentement :

– « En y comprenant les maisons et propriétés ci-dessus désignées, les valeurs en rentes, actions et obligations, ainsi que l’argent liquide déposé chez mon notaire, ma fortune s’éleve a quatre millions environ. Comme je n’ai ni frere, ni femme, ni enfant, ni ascendant, ni descendant directs, mon unique héritier est mon cousin Armand Lavarede… »

– Vous dites ? interrompit Armand.

– Attendez, répliqua le notaire :… Mais je ne l’institue mon légataire universel qu’a une condition expresse. Ce garçon ne connaît pas la valeur de l’argent ; il prodiguerait ma fortune, la jetterait a tous les vents, ainsi qu’il advint dans un voyage d’agrément que nous fîmes ensemble a Boulogne-sur-Mer ; cela lui couta deux mille francs, tandis que, moi, je dépensai cent soixante-quatre francs et quatre-vingt-cinq centimes

« Donc Lavarede partira de Paris avec cinq sous dans sa poche, comme le Juif errant ; et, de meme que ce célebre Sémite, il fera le tour du monde sans avoir une autre somme a sa disposition. Il sera ainsi contraint d’etre économe. Je lui donne un an, jour pour jour, pour exécuter cette clause.

« Nécessairement, il devra etre surveillé, et je désigne pour l’accompagner un homme qui aura un intéret personnel et considérable a remplir sa mission. C’est mon voisin de Baslett-Castle, sir Murlyton, que j’institue mon légataire universel, au lieu et place d’Armand Lavarede, si celui-ci n’accomplit pas rigoureusement la condition prescrite… »

– Comment ! Moi ?… fit l’Anglais. Mais je connaissais a peine cet original et nous étions constamment en proces.

– « Sir Murlyton, reprit imperturbablement maître Panabert, est un homme a cheval sur ses droits. Des que l’ennui me prenait, j’avais un différend avec lui, soit a propos d’un mur mitoyen, soit pour la riviere qui sépare nos parcs, soit pour la récolte des arbres qui bordent nos propriétés. Cela m’émoustillait et me rattachait a la vie fastidieuse.

« Par conséquent, sir Murlyton, a qui je crée un droit conditionnel a ma fortune, saura le faire valoir. Il est entendu qu’il perd tout droit a mon héritage s’il commet un acte de trahison envers ce pauvre Lavarede. Il doit le surveiller simplement et honnetement.

« Mais j’avoue que ce n’est pas sans un malin plaisir que je vois d’avance mon beau cousin si dépensier inéluctablement déshérité. »

L’ironie de la phrase finale ne parvint meme pas a dérider celui qui la prononçait. Mais cette lecture produisait des effets divers sur les auditeurs.

Lavarede souriait. Peut-etre ce sourire était-il jaune, mais on n’en pouvait distinguer la couleur. Sir Murlyton restait aussi calme que s’il eut été en présence d’une tranche de roast-beef. Miss Aurett, seule, était visiblement agitée. Elle rougit d’abord, elle pâlit ensuite. Ses regards se porterent sur les deux hommes qui allaient faire cette chasse dont le gibier valait quatre millions. Ce fut elle qui parla la premiere.

– Mon pere, dit-elle, vous ne pouvez pas spolier ce jeune homme qui n’est pas votre ennemi et qui vient de me sauver la vie.

– Ma fille, répondit-il, les affaires sont les affaires ; il ne serait pas pratique de perdre cette fortune. Car il est impossible, non seulement de faire le tour du monde, mais meme d’aller de Paris a Londres avec vingt-cinq farthings, le cinquieme d’un shilling… Good business !

– Ainsi vous n’y voulez pas renoncer ?

Le notaire se mela de la conversation.

– Mademoiselle, fit-il, monsieur votre pere renoncerait meme a accepter la clause conditionnelle qui le concerne que M. Lavarede ne pourrait pas, pour cela, etre envoyé en possession de l’héritage. Il n’y a droit que sous certaines réserves, expressément indiquées. Et a moins que lui-meme n’y renonce…

– Vous plaisantez ! exclama Armand. Comment ! Voila des millions qui tombent du ciel, et vous croyez que je ne ferai rien pour les gagner ?… D’abord ce qu’exige mon cousin n’est pas déja si difficile. Lorsqu’on a été de la Bastille a la Madeleine sans un sou vaillant, on peut bien aller en Amérique, en Chine, au diable, avec cinq sous.

– Vous voulez essayer, dit l’Anglais, soit ! Je suis riche, mon carnet de cheques ne me quitte jamais, je ne vous lâcherai pas d’un instant, et nous verrons bien si, avant deux jours, je n’ai pas gagné la partie.

– Eh bien, j’accepte le duel, riposta Lavarede. Puis, s’adressant au notaire :

– Monsieur, avez-vous dans l’étude un indicateur des chemins de fer ?

– En voici un, mon cher monsieur. Lavarede le consulta.

– Il y a demain, 26 mars 1891, a neuf heures du matin, un train pour Bordeaux, en correspondance, a Pauillac, avec un transatlantique a destination de l’Amérique… Sir Murlyton, demain matin, je vous attendrai a la gare d’Orléans, conclut-il avec un aplomb écrasant.

Les deux rivaux se saluerent courtoisement pendant que le notaire rangeait le dossier Richard et que miss Aurett souriait en voyant l’assurance du jeune homme. Celui-ci s’adressa a maître Panabert :

– Je dois etre de retour dans votre étude le 25 mars 1892, avant la fermeture des bureaux.

– Au plus tard, monsieur.

– Parfait, j’y serai.

Et il sortit tranquillement.


Chapitre 2 A cache-cache

En sortant de chez le notaire, Lavarede avait allumé un cigare et marché pendant une demi-heure, tout en songeant a ce qu’il allait faire. Certes, il trouvait excellente sa premiere idée ; ce départ pour la conquete d’une toison extremement dorée souriait a son esprit aventureux.

Il n’avait pas douté de la réussite. Seulement, a la réflexion, il se rendit compte des difficultés sans nombre qu’il allait rencontrer.

Tout a coup, – il était arrivé a la Madeleine, – un sourire illumina son visage assombri. Il avait trouvé quelque chose. Mais quoi ? Il rebroussa chemin et vint a son journal, une feuille boulevardiere, les Échos parisiens ; et la, il écrivit, pour le numéro du lendemain matin, une chronique ou, sans désigner les noms des personnages autrement que par des pseudonymes a demi transparents, il raconta toute l’histoire du testament.

Puis il passa a la caisse, ou une premiere péripétie l’attendait, sans trop le surprendre d’ailleurs. Un huissier, mandé par Bouvreuil, avait formé opposition sur ses appointements.

– Bon, dit-il, c’est le commencement.

Il alla chez lui. De meme, la concierge, Mme Dubois, lui apprit qu’un autre huissier était venu pour saisir les meubles, au nom du propriétaire Bouvreuil.

– Qu’est-ce que cela me fait ? dit-il gaiement. Demain, je pars pour l’autre monde.

– Ah ! Mon Dieu ! fit la bonne Mme Dubois ; vous n’allez pas vous tuer, mon brave monsieur Armand ?… Plaie d’argent n’est pas mortelle.

– Rassurez-vous, dit-il en riant. L’autre monde ou je vais est l’Amérique. J’y dois recueillir l’héritage d’un parent quatre fois millionnaire.

– Vous m’avez fait une belle peur.

Lavarede en savait assez. Il prit une voiture et se fit conduire a la gare d’Orléans, bureau des marchandises en grande vitesse. Il connaissait un des sous-chefs a qui, de temps en temps, il donnait des billets de théâtre. Il passa quelques instants avec lui, puis il alla inspecter un quai de débarquement ou se trouvaient entassés toutes sortes de ballots, caisses, paniers, etc.

Satisfait sans doute de sa visite, il revint aux bureaux, écrivit une lettre d’expédition qui étonna d’abord l’employé et fit sourire le chef ami qui l’avait accompagné.

– C’est bien pour Panama ? demanda le préposé.

– Oui, pour Panama, fit Lavarede, grande vitesse. Le colis doit partir demain matin par l’express correspondant avec le paquebot des Chargeurs réunis.

Et, pour plus de sureté, il revint au quai, demanda a un homme d’équipe un pinceau et un seau de noir, et traça a grandes lettres, sur une énorme caisse en bois, le mot : Panama. La caisse avait la forme d’un piano a queue. Oblongue et vaste, elle portait déja d’autres inscriptions qu’il effaça, d’autres timbres d’expédition et de réception qu’il enleva… Ensuite il remit une gratification aux employés qui l’avaient aidé et donna une cordiale poignée de main au sous-chef, qui ne cessait de manifester une réelle gaîté.

– Comme plaisanterie, dit ce dernier, c’est assez réussi. Mais, du moins, vous m’assurez que la Compagnie ne peut etre frustrée ?

– Je vous réponds de tout. Et, quand mon pari sera gagné, je vous promets un bon dîner, avec une loge pour l’Opéra ensuite.

Il remonta en fiacre et revint vers le boulevard. Il n’avait pas perdu son apres-midi. Comme il interrogeait son porte-monnaie, il vit qu’il lui restait quelques louis. Il fallait les dépenser le soir meme, ou dans la nuit. Ce n’était pas difficile. Quelques camarades invités, un dîner plantureux arrosé de bons vins, une soirée joyeuse en plaisirs, un souper fin au champagne en vinrent bientôt a bout. Il s’arrangea de telle sorte qu’au matin il n’avait plus en poche qu’une piece de deux francs…

– C’est tout juste ce qu’il me faut !… Trente-cinq sous pour une voiture… et cinq sous pour faire le tour du monde.

Lavarede était donc porteur des vingt-cinq centimes ordonnés par le testataire, lorsqu’il débarqua a huit heures du matin a la gare d’Orléans.

Il n’avait pas dormi de la nuit, c’est vrai.

– Mais, pensait-il, j’ai bien le temps de sommeiller en route.

Et, aussitôt apres, il avait disparu du coté de la gare des marchandises.

Peu apres, parmi les voyageurs se disposant a prendre l’express, on en pouvait voir quelques-uns qui sont déja de notre connaissance.

C’était d’abord l’excellent M. Bouvreuil, que sa fille Pénélope était venue conduire jusqu’a la gare, en compagnie d’une bonne.

Nous entrevoyons Mlle Pénélope. Franchement on ne pouvait pas reprocher a Lavarede de ne vouloir point unir sa destinée a celle de cette jeune personne. Trop grande pour etre élégante, plutôt osseuse que maigre, le teint bilieux, l’expression du visage hautaine et suffisante, – ce que le peuple appelle dans sa langue vigoureuse « l’air puant », – telle apparaissait la demoiselle du bon M. Bouvreuil. Elle se savait riche, en tirait une assez sotte vanité, et son orgueil avait été blessé du refus de Lavarede. C’était elle-meme qui avait conseillé a son pere de prendre le jeune homme par la famine.

Le vieux finaud lisait attentivement un journal, les Échos parisiens, qui venait de paraître, et, dans ce journal, la chronique de Lavarede. Comme il s’y trouvait désigné sous le nom de « M. Chardonneret, propriétaire, de la race des vautours non apprivoisés », il parcourut le reste de l’article et lut « entre les lignes ». Et il passa le journal a sa fille, en lui faisant part de ses réflexions.

– Comment ! dit-elle apres avoir lu, ce monsieur qui ne veut pas de moi hériterait de quatre millions, s’il réussit a faire un tel voyage sans argent ?…

– Tu vois bien qu’il est fou, rien que de l’entreprendre.

– Aussi, j’espere qu’il n’y parviendra point.

– Sois tranquille, avant peu il reviendra a Paris, penaud et repentant. Et il s’y trouvera traqué de telle sorte dans mon réseau de papier timbré, qu’il sera bien heureux d’accepter la paix, avec ta main.

Pénélope soupira. Déja pas tres belle au repos, elle était fort laide quand elle soupirait.

– C’est qu’il est charmant, le monstre, fit-elle en roulant vers le ciel des yeux de carpe pâmée.

A ce moment, des hommes d’équipe transportaient dans le fourgon des bagages une caisse dont la forme et les proportions inusitées attirerent tous les regards.

– Tiens, dit Bouvreuil, voila un colis qui va faire le meme voyage que moi.

– Il va a Panama ? demanda Pénélope.

– Oui, c’est écrit dessus.

– Ce doit etre un piano, hasarda la demoiselle.

– Quelque ingénieur de la-bas qui veut charmer ses loisirs, sans doute.

– Prends bien garde aux fievres, papa.

– Rassure-toi, avec de l’argent on achete une hygiene parfaite. Au surplus, je n’aurai pas a y demeurer. Le temps d’inspecter les chantiers, de vérifier l’utilité des dépenses et l’état des travaux. Je ne ferai que prendre des notes et je rédigerai mon rapport pour mon syndicat sur le bateau, en revenant… Quinze jours me suffiront largement.

– Avec les deux voyages d’aller et de retour, et le séjour que tu prévois, cela fait une absence de six semaines environ.

– Six semaines au plus. Je te télégraphierai par le câble la date de mon arrivée la-bas et celle de mon départ.

Ce disant, Bouvreuil s’installa dans un compartiment de premiere classe, ou ne tarderent pas a le rejoindre deux autres personnes.

Sir Murlyton, escorté de sa fille, miss Aurett, et de la gouvernante, mistress Griff, étaient arrivés a la gare a l’heure dite, avec la précision et l’exactitude des insulaires de la Grande-Bretagne. Cherchant de tous côtés, ils ne virent point Lavarede. Celui-ci, nous le savons, ne pouvait etre a la gare des voyageurs.

– Est-ce qu’il aurait déja renoncé a l’aventure ? se demanda l’Anglais.

– Ce n’est pas probable, répondit miss Aurett.

Cependant l’heure passait, le moment du départ approchait, et Lavarede ne paraissait toujours pas.

– Aoh ! fit sir Murlyton mécontent.

– Tu dois l’accompagner.

– Pour cela, il faudrait qu’il fut la.

– Mais peut-etre a-t-il trouvé prudent de partir de Paris pour Bordeaux, seul, avant toi.

– C’est cela, afin que je ne puisse pas vérifier s’il a pris son ticket qui coute plus de vingt-cinq centimes, ajouta-t-il en riant.

Ils firent une rapide inspection des wagons déja bondés de voyageurs. Lavarede n’était pas parmi eux. Tout a coup, miss Aurett eut une idée.

– Mon pere, a Paris, dans le mouvement de la gare, tu cours le risque de le perdre de vue. Mais en allant l’attendre a Bordeaux, la, tu es sur de ne pas le manquer. Pour embarquer dans le packet-boat, il n’y a qu’un seul chemin, la planche. Il a dit que le train correspond a Pauillac avec la ligne des vapeurs, tu devrais quand meme aller jusque-la.

– Oh ! Nous autres Anglais, grands voyageurs, ce n’est pas cela qui peut nous gener beaucoup. Une simple promenade, apres tout.

– Oui, et si tu étais bien gentil, je t’y accompagnerais, pour te donner le baiser d’adieu avant ton départ pour le tour du monde.

– Mais, si ce monsieur arrive tout a l’heure, en retard, apres le départ de l’express, comment le saurai-je ?

– Mistress Griff l’a vu dans la rue, hier, et aussi chez le notaire. Elle n’a qu’a rester ici et a attendre. Elle le reconnaîtra bien et nous enverra une dépeche a Bordeaux-Pauillac, en gare, ou bien a la tente des Messageries maritimes.

– C’est juste.

On expliqua a la gouvernante le rôle qu’elle avait a jouer, et l’on prit deux tickets. Miss Aurett, avec la gaîté de ses vingt ans, était ravie de cette courte excursion qui ressemblait a une escapade de pensionnaire. Gravement mistress Griff l’embrassa.

– A apres-demain, n’est-ce pas, miss ?

– A demain peut-etre. Le bateau part ce soir, on ne couche meme pas a Bordeaux ; je reprendrai donc un train de nuit, et il est plus que probable que je serai de retour demain et non apres-demain.

– Alors je reviendrai ici vous attendre.

– Un télégramme vous préviendra.

Le pere intervint :

– Une derniere recommandation, mistress. Des que ma fille sera de retour, vous quitterez Paris, et vous retournerez chez nous, en Devonshire. Je ne peux savoir si mon absence sera longue ou courte, ni meme si je m’embarquerai ; cela ne dépend pas de moi, mais de l’autre. Dans tous les cas, je préfere vous savoir a la maison, at home, en Angleterre.

Mistress Griff s’inclina respectueusement. Murlyton et Aurett monterent dans le seul compartiment encore disponible en partie. Ils étaient assis en face de M. Bouvreuil qu’ils ne connaissaient point.

Celui-ci avait tiré de sa poche un portefeuille énorme, le portefeuille de l’homme d’affaires ; et, en attendant le départ du train, il prenait quelques notes, pendant que Mlle Pénélope cherchait des yeux sa bonne qui avait disparu. Bouvreuil écrivait sur une feuille blanche :

« 1° Choisir de préférence les hôtels anglais : ils sont plus confortables ;

« 2° Éviter la société des Français, excepté celle des ingénieurs de la Compagnie ;

« 3° Ne parler politique avec personne ;

« 4° En cas de difficultés, aller voir d’abord le consul de France. »

Il en était la de ses sages prévisions lorsque sa fille accourut vers le compartiment ; son visage semblait bouleversé, mais rayonnant.

– Papa, dit-elle, papa !… en voila une nouvelle !…

– Qu’y a-t-il ?

– Il y a que M. Lavarede doit etre dans le meme train que toi.

– Dans le train !… je ne l’ai pas vu.

– Ni toi ni personne. Il est dans la caisse.

– Quelle caisse ?

– Tu sais bien, la grande caisse a destination de Panama.

– Celle que nous croyions renfermer un piano ?…

Murlyton et sa fille ne purent s’empecher d’échanger un regard et une parole.

– Aoh ! M. Lavarede…

– Je te le disais bien, fit miss Aurett.

Bouvreuil les regarda, tout étonné d’entendre prononcer par ces étrangers le nom de Lavarede. Mais il avait le temps de les interroger la-dessus, tandis que les contrôleurs fermaient déja les portieres des compartiments, et qu’il allait etre séparé de Pénélope. Se penchant a la fenetre, sa fille étant debout sur le marchepied, il demanda encore :

– Mais comment sais-tu cela ?

– Par la bonne.

– Ah bah !

– Un des hommes d’équipe est son « pays », de Santenay, dans la Côte-d’Or. Ils se sont reconnus la, et cet homme lui a raconté, en riant, qu’il avait vu un individu entrer dans la caisse, au dépôt des marchandises. Le signalement est celui de M. Lavarede, impossible de s’y tromper. Un sous-chef de bureau est venu, tres gaiement, refermer les planches qui forment la porte et a recommandé a l’employé témoin de garder le silence…

– Qu’il s’est empressé de rompre.

– Oh ! Avec sa payse, cela lui a semblé sans importance. Mais il paraît que personne ne sait cela dans la gare.

– Tres bien, je le tiens ! Je le ferai pincer a Bordeaux ; ses quatre millions sont flambés.

– Merci, papa, et dis-lui qu’il n’a qu’a venir a la maison, que je l’autorise a me faire sa cour, et que nous nous marierons dans cinq semaines, a ton retour.

– C’est entendu.

Miss Aurett et son pere n’avaient pas perdu un mot de cette conversation, tenue, du reste, a voix haute.

Un coup de sifflet, un signal. Le train s’ébranle. Bouvreuil, toujours penché a la portiere, fait un geste d’adieu. Et voila tout notre monde parti pour Bordeaux-Pauillac : Lavarede dans sa caisse ; Murlyton, Aurett et Bouvreuil dans leur compartiment.

On sait la discrétion des Anglais, qui ne parlent jamais les premiers aux gens qu’ils ne connaissent point. Ce fut donc Bouvreuil qui commença.

– Je vous demande pardon, fit-il a ses voisins, mais tout a l’heure vous avez paru connaître ce M. Lavarede, dont ma fille me parlait.

– Nous le connaissons en effet, dit sir Murlyton. Mais a qui ai-je l’honneur ?…

– Bouvreuil, propriétaire, financier, président du syndicat des porteurs d’actions du Panama, répondit-il en présentant sa carte.

– Parfaitement, honorable gentleman. Moi je suis sir Murlyton, et voici ma fille Aurett.

– Ah bah !… Est-ce que c’est vous l’Anglais désigné dans l’article des Échos sous le nom de Mirliton Esquire.

– Je ne connais pas cet article.

– Tenez, lisez-le.

Apres un rapide examen, l’Anglais reprit :

– Oui, ce doit etre moi. Et vous, c’est l’oiseau de l’espece « vautour » ?

– Juste… Ah ! Le gredin !…

– Vous n’etes pas de ses amis, a ce que je vois…

– Oh ! non.

Miss Aurett interrompit avec son gentil sourire :

– Pourtant mademoiselle votre fille, tout a l’heure… Est-ce qu’il n’était pas question de mariage entre elle et lui ?

– Ma fille le désirait ; mais c’est lui, le pendard, qui n’en veut pas entendre parler.

– Aoh ! Pardon…

Et un sourire bizarre, énigmatique, se dessina sur ses levres, a la place du sourire courtois et de bonne compagnie qu’elle esquissait d’abord. Miss Aurett avait vu le visage et la personne de Mlle Pénélope. Miss Aurett, dans son for intérieur, donnait raison a ce M. Lavarede. Dans sa petite idée, ce pauvre garçon, qui lui avait sauvé la vie, – elle n’en démordait pas, – méritait mieux que cette épouse peu avenante.

Mais les deux hommes continuaient de causer.

– Oui, disait Bouvreuil, je vais lui faire manquer son héritage ; des ce soir, il sera arreté ; cela doit vous satisfaire, puisque vous etes son concurrent ; et vous allez m’y aider.

– Oh ! Moi, je ne puis rien contre lui. C’est une question d’honneur, prévue par le testament. Je dois vérifier seulement, sans lui créer moi-meme d’obstacle.

– Qu’a cela ne tienne, j’agirai seul, et il ne dépassera pas Bordeaux.

Apres un voyage de quatorze heures, les bagages sont descendus pres du quai d’embarquement aux bateaux. Bouvreuil n’a pas perdu de vue la caisse ou est son ennemi. Et, en se frottant les mains, il se dirige vers le bureau de la douane. Au meme instant, tout a côté de la caisse, on entend frapper sur les planches, et une jolie petite voix bien douce appelle :

– Monsieur Lavarede !… monsieur Lavarede !

C’était miss Aurett qui, d’instinct, sans réflexion, prenait le parti de Lavarede contre Bouvreuil. Ce faisant, elle se mettait bien aussi contre son pere. Mais elle n’y songeait meme pas. Son premier mouvement, le bon, – le meilleur, a dit Talleyrand, – la poussait a protéger le jeune contre le vieux, le beau contre le laid, le pauvre contre le riche. Ne lui reprochons pas cette générosité naturelle. Elle est si rare dans la vie ! Mais elle est assez commune au bel âge de miss Aurett. La vingtieme année n’est-elle pas celle des illusions ?

Il est certain que, si la petite Anglaise avait été une personne de sens rassis, si elle avait pris en pension l’habitude de compter, si on lui avait enseigné la valeur de l’argent, elle se serait dit :

« Voila un gaillard qui me semble assez décidé. Si on ne l’empeche, il est capable de gagner les millions du voisin Richard. Or, ces millions doivent me revenir un jour, ou peut-etre me servir de dot. Tandis qu’en laissant faire ce vilain oiseau qui a nom Bouvreuil, le jeune voyageur sera arreté, mis en prison, condamné au moins a une amende, qu’il lui faudra payer. De toute façon, il sera obligé de perdre du temps, de revenir, de s’expliquer, de plaider, de gagner de l’argent par son travail. Pendant ce temps, les jours passeront, peut-etre les mois. Et les beaux millions voyageront tout seuls, sans lui, pour revenir bientôt au papa Murlyton. »

Ce raisonnement, logique et sensé, n’entra pas dans sa virginale cervelle. Son esprit honnete se refusa meme a la muette et tacite complicité du « laisser faire ». Et, tout naturellement, comme si c’eut été son devoir, elle s’en vint toquer de ses doigts mignons sur la caisse receleuse et répéta :

– Monsieur Lavarede !

Aucun bruit, aucune réponse. Toujours a mi-voix, elle reprit :

– N’ayez pas de défiance, je vous en prie. Un danger vous menace, et je viens vous en avertir.

Alors, du dedans, surgit un organe étouffé :

– On dirait votre voix, miss Aurett.

– Oui ! fit-elle joyeuse. Sortez bien vite de la.

– Non, mademoiselle ; je n’en sortirai que lorsque ma chambre a coucher sera embarquée a bord du paquebot et que le mouvement m’aura indiqué que le bateau est en marche vers Colon.

– Mais on ne l’embarquera meme pas, votre… ce que vous venez de dire de shocking.

– Hé ! Pourquoi donc, mademoiselle ? demanda-t-il, frappé du ton désespéré de la jeune Anglaise.

– Parce que monsieur… je ne sais pas son nom, l’oiseau de la race des vautours…

– M. Bouvreuil…

– Justement… vient d’aller chercher les douaniers et les employés pour vous faire « pincer dans la boîte »

– Pincer ! Fichtre !

Ce disant, il entr’ouvrit la porte. Miss Aurett était toute rouge.

– Oh ! fit-elle confuse, « pincer » est peut-etre un mot pas joli… C’est lui qui l’a prononcé tout a l’heure, – il a dit aussi « la boîte », – quand il a prévenu mon pere.

– Mais que diable fait-il ici ?

– Mon pere ?… mais il vous escorte, comme il le doit !

– Non, pas monsieur votre pere… l’autre.

– Lui, il nous a raconté qu’il allait a Panama.

– Bien, bien, merci, miss… Ainsi M. Murlyton est du complot ?…

– Oh ! Non… papa est correct. Il s’est engagé a ne rien faire. Aussi il s’est éloigné.

– Pour laisser faire l’autre ?

– Il ne peut l’empecher, monsieur… Mais moi…

– Vous ! s’écria Lavarede en sautant sur le pavé du quai… vous, vous etes la Providence ; c’est peut-etre pour remplir ce rôle que le bon Dieu vous a faite si jolie…

– Pas de compliments, monsieur mon sauveur. Et cachez-vous vite, car les voici.

– Merci, mon bon ange !

Et, lançant un baiser du bout des doigts, Armand se dissimula derriere des ballots et des baraques qui formaient une pile énorme non loin de la. Miss Aurett, légerement troublée au fond, mais le visage calme, vit venir Bouvreuil avec un douanier et un employé de chemin de fer. Elle avait eu la précaution de refermer la caisse.

– Il est la, dit Bouvreuil, avec un geste qui n’était pas sans analogie avec celui que dut faire Napoléon a Marengo.

– La dedans, fit l’employé un peu ahuri, vous dites qu’il y a un homme ?

– Peut-etre un malfaiteur qui se cache, ajouta Bouvreuil.

– En tout cas, viande vivante, chair humaine, marchandise non déclarée, proces-verbal, articula le préposé des douanes.

Les deux hommes ne savaient comment ouvrir pour vérifier le contenu. Bouvreuil non plus. Tous trois l’essayerent vainement, devant miss Aurett qui avait peine a garder son sérieux. Mais leurs tentatives eurent un résultat, celui de bousculer la caisse, ce qui fit aussitôt reconnaître a ces hommes accoutumés a manier des colis qu’elle était légere et partant qu’elle devait etre vide.

– Vous etes fou, mon brave, dit a Bouvreuil l’employé de la gare. Il ne peut pas y avoir un homme la dedans.

– Mais si ! affirma-t-il.

– Mais non, insista l’autre, tenez, je la retourne d’une main sans effort.

– C’est juste, opina le douanier.

– Pourtant, je vous atteste, comme je l’ai déclaré, qu’a Paris…

– A Paris, mes collegues se sont moqués de vous.

– Enfin, il n’y a qu’a l’ouvrir, on verra bien.

– Seulement, nous n’avons pas d’outils ici, et puis je n’oserai déclouer les planches qu’en présence d’un de mes chefs. Je vais aller chercher des camarades pour transporter ce colis suspect au bureau.

– Et moi, ajouta le préposé, je vais chercher mon brigadier, nous assisterons a l’autopsie.

– C’est cela ! fit Bouvreuil en levant les bras au ciel d’un air navré… et, pendant ce temps-la, le brigand qui est la, dedans s’enfuira de sa caverne !

– Eh bien ! Restez en faction devant, et vous verrez bien s’il sortira, dirent les deux autres en s’en allant.

Bouvreuil était donc seul a faire les vingt pas dans un petit espace de terrain demeuré vide entre des monticules de caisses, de tonneaux, de ballots, de paniers, de marchandises de toutes les provenances et de toutes les especes, venant des Amériques ou y allant.

Nous disons qu’il y était seul, car miss Aurett, un peu avant, s’était approchée de la cachette de Lavarede qui lui avait fait un signe de détresse.

– Je vous en supplie, miss, dit-il a voix basse, ne restez pas la… Il ne faut pas qu’il y ait un seul témoin de ce qui va se passer.

Sans répondre, elle salua Bouvreuil et s’éloigna pour retrouver son pere qui s’était dirigé, lui, vers l’appontement du paquebot.

– Eh bien, ma fille ?… demanda-t-il.

– Eh bien, rien de définitif.

– Aoh !… Et M. Lavarede ?

– Je crois qu’il va s’embarquer.

– Alors je vais régler le prix de mon passage.

– De notre passage, mon pere.

Sans s’émouvoir, sir Murlyton dit :

– Vous voulez aussi venir avec moi ?

Aussi froidement, en véritable Anglaise, elle répondit :

– Oui, mon pere ; cette petite excursion a Panama peut etre instructive ; je n’ai pas encore parcouru le centre de l’Amérique.

– Les voyages forment la jeunesse… Mais quel bagage avez-vous ?

– Ma valise de promenade et mon nécessaire de toilette.

– Pensez-vous que cela suffise ?

– Non ; mais je vais rapidement faire les achats indispensables.

– All right ! Mais mistress Griff ?

– Je profiterai de mes courses pour lui télégraphier qu’elle doit retourner tout de suite et seule dans notre cottage du Devonshire.

– Alors tout est prévu. C’est bien.

Ils échangerent une poignée de main et se séparerent, elle pour aller aux abords de la gare maritime de Pauillac, lui pour monter sur le bateau et y retenir deux cabines. Ni l’un ni l’autre ne s’étaient un instant départis du classique flegme britannique. Ils allaient en Amérique comme ils seraient allés a Asnieres, toujours avec le meme calme.

Pendant que cette petite scene se passait devant laLorraine, le transatlantique commandé par le capitaine Kassler, voici celle qui se passait devant la caisse coupable. Brusquement Lavarede, souriant, apparut aux yeux de Bouvreuil rageant.

– Ah ! Je savais bien ! fit celui-ci d’un air triomphant.

– Vous saviez quoi ? interrogea gracieusement le jeune homme.

– Que vous étiez la !… et il désignait la boîte.

– Vous vous trompez, cher monsieur, j’étais autre part.

– Je sais ce que je dis.

– Pas aussi bien que moi, croyez-le. Je me promene en attendant de faire un petit tour en Amérique, comme vous, d’ailleurs… Seulement, moi, c’est pour fuir vos huissiers, vos aimables huissiers.

Bouvreuil eut un air d’ironique pitié.

– Oui, vous voulez, comme vous dites, filer en Amérique, mais en voyageant d’une maniere frauduleuse, a l’aide d’une machination ténébreuse.

– Le fait est, dit Armand gouailleur, qu’on n’y voit pas tres clair dans ces planches. Ténébreux est le mot.

– Tandis que moi, continua le financier d’un ton suffisant, je voyage au grand jour, en payant ma place, moi, Monsieur !… en retenant la cabine numéro 10, moi, Monsieur !… en ne m’enfouissant pas dans les profondeurs d’un inavouable colis, moi, Monsieur !…

Et, chaque fois qu’il appuyait sur ce « moi, Monsieur ! » sa voix s’enflait, prenant des inflexions majestueuses, prudhommesques et mélodramatiques. Timidement, Lavarede riposta :

– Je fais ce que je peux, moi, Monsieur !

Et, d’un mouvement rapide et brusque, il ouvrit la porte de la caisse, y fit entrer de force l’infortuné propriétaire, et repoussa les planches avec vivacité. Seulement, il fit déclencher le secret de la fermeture sous un effort violent, de telle sorte que M. Bouvreuil ne pouvait plus sortir de cette boîte infernale. Il commença par crier, par appeler. Mais bientôt sa voix s’estompa. Une ombre l’altérait. Est-ce que la colere l’avait étouffé ? Ou bien était-ce la raréfaction de l’air respirable ?

Lavarede ne se posa meme pas cette question. Prestement, il décampa au plus vite, et, tout courant, s’en alla vers le pont ou s’embarquaient les passagers de la Lorraine. Il était temps. Deux minutes plus tard, quatre hommes d’équipe, ou portefaix de la marine, arrivaient sur le quai des marchandises, précédés du douanier de tout a l’heure.

– Tiens, fit-il étonné, le vieux n’est plus la.

– Il se sera impatienté, dit l’employé, il sera parti. Il a aussi bien fait.

Et les porteurs se mirent en mesure de charger la caisse.

– Oh ! Oh ! fit l’un d’eux… mais elle est lourde.

– C’est vrai, elle pese plus que tout a l’heure.

– Ah ça, il y a vraiment quelque chose dedans ?

– Oui, ça remue.

– Tenez, quand on souleve d’un côté, ça penche de l’autre.

En effet, on entendait un lourd floc.

– Mais ça roule.

Le douanier preta l’oreille.

– Et on dirait que ça gémit.

– Ah ! Ah ! nous tenons le gibier.

– C’est de la contrebande.

– Pour sur !

– Emportons ce colis. Je vais d’abord y mettre les plombs, les scellés. On n’y touchera pas jusqu’a ce que le brigadier ait déjeuné. Il a donné ordre qu’on l’apporte au bureau du lieutenant des douanes. On ne l’ouvrira que devant cet officier.

Ce fut fait aussitôt. Et le pauvre président du syndicat des actionnaires, qui, probablement, avait perdu connaissance, put avoir le temps de se remettre. Mais ne nous occupons plus de lui pour l’instant, et retournons a bord de la Lorraine.

Tout est pret pour le départ. Le paquebot est sous vapeur. La machine chauffe avec son grondement sourd de bete domptée. Le panache de fumée est épais et noir. Les matelots sont aux cordages ou occupés a arrimer les bagages et marchandises embarqués. Tout le monde est sur le pont. Les parents et les amis viennent de quitter le navire apres les derniers adieux. La planche va etre retirée. Le second acheve l’appel des voyageurs.

– Voyons, personne ne manque… Nous avons les cabines 8 et 9 qui viennent d’etre retenues.

– 8 et 9, c’est pour moi et ma fille, répond sir Murlyton.

– Bon ! Vous etes a bord… Mais il y a le 10 qui n’a pas encore répondu. Voyons ou est le numéro 10… Retenu a Paris, a l’Agence maritime ?

Un homme se précipite sur la planche, juste au moment ou le matelot de service allait l’enlever.

– Le numéro 10, c’est moi, me voila !… crie-t-il tout effaré.

– Quel nom ? demande le second du navire.

– Bouvreuil, de Paris.

– C’est bien ça… En route !

Coup de sifflet, coup de cloche. La Lorraine démarre majestueusement. On est parti. Deux passagers se rencontrent nez a nez au pied de la dunette.

– Aoh ! dit l’un… monsieur Lavarede.

– Parfaitement, sir Murlyton ; et mademoiselle votre fille est-elle retournée a Paris ?

– Non, Monsieur ; elle est ici.

– A bord ! Enchanté vraiment de commencer notre voyage en sa gracieuse compagnie.

– Pardon, sir ?… Mais comment vous trouvez-vous ici ? Je sais le prix du passage, je viens d’en régler deux, et cela dépasse la somme que vous devez avoir en poche.

– Assurément… aussi ne l’ai-je point payé et voici mes vingt-cinq centimes encore intacts. Vous pouvez le vérifier, mon sévere contrôleur.

– Soit, mais cela ne répond pas a ma question.

– C’est bien simple. J’ai la cabine numéro 10, dont le prix a été soldé par cet excellent M. Bouvreuil ; voyage en premiere classe et nourriture, tout est compris.

– Il a soldé… pour vous ?

– Non, pour lui.

– Aoh !… Je ne comprends pas.

– Eh bien, quoi ? Je suis dans sa cabine.

– Ah !… et lui ?

– Lui ? Il est dans ma caisse, parbleu !…

– La caisse est a bord ?

– Non pas… elle est restée a terre.

– Et lui dedans ?

– Certainement… lui dedans.

Sir Murlyton songea quelques secondes, puis sourit a sa fille qui, s’approchant, avait entendu les derniers mots.

– Pas du tout correct, dit-il avec gravité, mais fort ingénieux.

Puis il tourna les talons et alla s’accouder au bastingage. Les deux jeunes gens échangerent quelques paroles :

– Vous avez réussi, Monsieur, je vous en félicite.

– Si j’ai franchi ce premier danger, Miss, c’est a vous que je le dois, je ne l’oublie pas.

– Oh ! Monsieur, nous ne sommes pas quittes encore.

– Vous tenez donc bien, fit-il en souriant, a me devoir la vie ?

– Je tiens surtout a ne pas nuire a vos intérets.

– Meme aux dépens des vôtres ?

Miss Aurett ne répondit pas et se rapprocha de son pere. Il était naturel qu’Armand y suivit cette jeune fille si peu cupide ; sa nouvelle amie, d’ailleurs, l’y autorisa d’un regard. Leur groupe réuni, elle dit :

– Vous allez me trouver bien curieuse, monsieur Lavarede, mais lorsque, par hasard, – elle rougit vivement en prononçant ces mots, – lorsque, par hasard, la porte de votre petit appartement de voyage s’est ouverte, il y a une heure, il m’a semblé apercevoir comme un siege capitonné… Me suis-je trompée ?

– Pas du tout, Miss.

– Aoh ! Comment et pourquoi capitonné ? Demanda sir Murlyton.

– Parce que cela avait été préparé tout expres pour faire un long voyage, des Pyrénées a Paris, par un fantaisiste dont j’avais raconté l’aventure dans mon journal. Je m’en suis souvenu. Je me suis assuré que cette caisse, dont tout Paris a parlé, était encore a la gare d’Orléans… et je m’en suis servi, voila toute l’histoire.

– Je disais bien, fit l’Anglais… vous etes un gentleman fort ingénieux.

Un sourire de la jeune fille confirma l’opinion de son pere.

Accoudé sur le bastingage, sir Murlyton promenait sa jumelle marine sur le passage de terre qui commençait a disparaître dans la brume du lointain.

Pourtant quelque chose frappa son regard.

– Voyez donc, monsieur Lavarede, dit-il en lui passant la longue-vue… Ne distinguez-vous pas quelque chose qui s’agite sur le môle, au bout de la jetée ?

Armand regarda.

– Oui, un homme court, en faisant de grands gestes… Mais il est poursuivi… On peut meme se rendre compte qu’il y a des uniformes parmi ceux qui lui donnent la chasse. Ce sont des gendarmes sans doute.

– Qu’est-ce que cela peut etre ?

– Oh ! Sans hésiter, je pense que c’est Bouvreuil… Il n’est pas mort d’apoplexie sur le coup… Allons, tant mieux, tant mieux.

Cependant la Gironde fut vite descendue et aucun signal ne rappela la Lorraine. Lavarede se croyait donc tranquille pour tout le temps du voyage.


Chapitre 3 Escales

Les deux premiers jours de ce voyage furent des plus agréables pour Lavarede. Chaque matin, il se retrouvait sur le pont en compagnie de sir Murlyton et de miss Aurett. Et c’étaient avec la jeune fille de douces causeries, ou se révélait l’âme délicieuse et fraîche de la petite Anglaise. Seulement, s’ils parlaient un peu de tout, si les nombreux voyages d’Armand et du pere fournissaient ample matiere a d’intéressantes conversations, il était un sujet que miss Aurett évitait avec soin.

Jamais le nom de Mlle Pénélope ne fut prononcé. Jamais ne fut faite la moindre allusion aux projets de mariage que Bouvreuil avait avoués, en wagon, au départ de Paris. Il semblait que cette idée répugnait a la jeune Anglaise. N’y avait-il pas la un de ces petits secrets que renferment les cours mystérieux des jeunes filles ?

Lavarede ne pouvait pas songer a cela, pour deux raisons : la premiere est qu’il ignorait completement que miss Aurett fut au courant des idées conçues par Mlle Pénélope Bouvreuil ; la seconde est que celle-ci n’occupait pas du tout son esprit, et que, tout entier au charme amical qu’il subissait inconsciemment et involontairement, il ne pensait pas le moins du monde a cette longue et désagréable personne.

Un matin, apres avoir échangé le bonjour quotidien, il dit :

– Comment se fait-il, Mademoiselle, que vous, qui etes étrangere de naissance, vous parliez si purement notre langue ?

– Rien d’étonnant, cher monsieur. Comme la plupart des jeunes filles bien élevées de mon pays, une fois mes études terminées a Londres, j’ai été envoyée sur le continent pour me perfectionner dans la langue française. Mon pere m’avait placée dans une institution de Choisy-le-Roi, celle de Mme Laville, ou je rencontrai une douzaine de mes compatriotes, pensionnaires comme moi, mais assez libres, vu leur âge et l’éducation anglaise ; et nous venions ensemble presque tous les jours a Paris.

– En sorte que vous etes presque une petite Parisienne ?

– Avec, en moins, la coquetterie, ce mot qui n’a pas de traduction littérale en anglais.

– Mais avec, en plus, l’aplomb et le calme que donnent l’initiative et la liberté, – un côté spécial de la façon dont sont élevées les jeunes personnes de votre nationalité.

– C’est cela… D’ailleurs, Paris nous est une ville tres connue. Mon pere l’a longtemps habitée ; il était a la tete de la succursale qu’avait, rue de la Paix, notre maison de Londres ; et j’ai fait, a diverses reprises, d’assez longs séjours dans votre capitale.

– Eh bien, je vous avoue, Miss, que vous m’etes plus sympathique encore depuis que je peux vous considérer comme une compatriote.

L’expression « sympathique », dont il s’était servi n’avait pourtant rien que de tres poli, de tres convenable. Cependant, miss Aurett rougit et parut embarrassée. Elle ne répondit rien. Et les deux jeunes gens eussent été peut-etre un peu genés de reprendre la conversation si le pere, M. Murlyton, n’était venu fort a propos les avertir que l’heure du déjeuner avait sonné.

On sait que la table des voyageurs de premiere classe est plantureusement servie a bord de nos grands bateaux transatlantiques. Le luxe y est, pour ainsi dire, princier. Et c’est merveille de trouver, en pleine mer, ou l’on pourrait se croire loin des ressources culinaires abondantes et délicates, un menu et un service dignes des premiers restaurants parisiens. Ce confortable est apprécié et admiré par les voyageurs de tous les pays.

La table est présidée par le capitaine. Les officiers du bord sont en fréquentation quotidienne avec les passagers et les passageres ; et rien n’est plus agréable que ces relations mondaines et rapides avec nos courtois marins.

A Lavarede, on donnait du « Bouvreuil » chaque fois qu’on lui parlait. Pour tout le monde, a bord, il était M. Bouvreuil, titulaire de la cabine n° 10. Et il avait fait a ce nom une excellente réputation. Plein d’esprit, la répartie toujours vive, la riposte alerte et point mordante, la mémoire bourrée de faits piquants et d’anecdotes intéressantes, il avait plu a tous. C’est d’un aimable sourire que le commandant et son second saluaient, deux fois par jour, l’apparition de Lavarede a la table commune.

– Quel joyeux compagnon vous etes ! lui dit une fois le second de la Lorraine. Quand je pense que vous avez failli manquer le départ a Bordeaux !

– Ah ! le fait est que, si j’étais arrivé cinq minutes plus tard, le bateau partait sans moi. Mais aussi qui pouvait prévoir ?

– Et la cause de ce retard, monsieur Bouvreuil, est-il indiscret de la demander ?

– Pas le moins du monde, et je vais vous la dire.

Alors, avec son merveilleux aplomb qui faisait sourire miss Aurett et son grave pere, Lavarede fit le petit récit et le gros mensonge suivant :

– Imaginez-vous que je suis poursuivi a Paris, et cela depuis assez longtemps, par une espece de toqué, un journaliste, ou du moins se disant tel, du nom de Lavarede, je crois, qui a la manie de se faire passer pour moi.

– La manie ?…

– Oui. C’est au point qu’il est arrivé a se convaincre que sa folie est devenue la raison. Il est persuadé que Bouvreuil est lui-meme. C’est une forme particuliere de l’aliénation mentale. Au demeurant, pour tout le monde, sa folie est douce, et il n’est pas nécessaire de l’enfermer. Apres tout, cela ne gene que moi, et j’en ai pris mon parti.

– Mais cela doit vous causer maints désagréments ?

– Oh ! peu de chose jusqu’ici, et m’en voila débarrassé pour ce voyage. Seulement, lorsqu’il me voit, lorsque je maintiens que je suis bien, moi, Bouvreuil, et qu’il est, lui, Lavarede, il entre quelquefois dans des coleres tres vives. Une simple douche, d’ailleurs, et quelques jours de repos viennent facilement a bout de ces violents acces. Au surplus, devant ces rages folles, je ne me suis jamais départi de mon calme.

– C’est la seule conduite qu’un homme sensé puisse tenir en présence d’un malheureux dont les idées sont déséquilibrées.

– N’est-ce pas ?… telle est bien mon opinion. Mon individu m’a relancé jusqu’a Bordeaux et j’ai eu beaucoup de peine a m’en défaire. Sans quelques douaniers et employés de la ligne, je n’aurais pu m’en débarrasser a temps pour embarquer… Mais c’est assez parler de ces choses, tristes malgré leur apparence plaisante. Ou se dirige la Lorraine pour le moment ? Vers Lisbonne ?

– Non, Lisbonne est l’escale des Messageries ; notre premiere escale, a nous, est Santander.

– Est-ce que nous prendrons des passagers la ?

– Oh ! non, il n’y a plus de cabines. Une seule est disponible, mais elle a été retenue télégraphiquement par un voyageur qui nous attend aux îles Açores, ou nous toucherons apres avoir vu le Portugal.

– Ce voyageur est-il Français ? Est-ce un compatriote ?

– Je ne le pense pas… du moins a en juger par son nom, ou plutôt par ses noms Don José de Courramazas y Miraflor.

– Oh ! Oh ! Cela sent en effet son hidalgo.

La traversée se poursuivit sans encombre ; le surlendemain du départ, on était en vue de la côte d’Espagne ; on atterrissait a Santander, ou l’on devait rester un jour, et nos amis débarquerent.

La belle floraison de ce pays, le ciel d’un limpide azur n’étaient pas ce qui les étonna le plus. C’est en visitant la cathédrale-mayor de Santander qu’ils trouverent leur plus curieuse impression de voyage.

Moyennant un franc vingt-cinq, Murlyton acheta au bedeau une indulgence, portant absolution pour le crime d’assassinat. Il avait le droit de tuer un homme et d’aller au ciel tout de meme, mais a la condition de ne pas quitter Santander ; hors du diocese, l’indulgence n’est plus valable.

Lavarede s’en amusait fort en revenant de visiter la ville pour se rembarquer avec les deux Anglais. Mais au moment ou la Lorraine, accostée a quai, allait virer vers la pleine mer, un incident se produisit, qui ne laissa pas de l’inquiéter et de lui faire oublier la pittoresque acquisition.

Une voiture du pays, basse, avec de grandes roues, accourait a fond de train. Elle contenait un voyageur a l’oil hagard, a l’air égaré, aux cheveux en désordre, a qui sa barbe, poussée depuis trois ou quatre jours, donnait une singuliere apparence. On eut dit un fou ou un malfaiteur.

C’était Bouvreuil.

Il sauta de voiture, s’élança sur la planche, et parut sur le pont du paquebot, en criant :

– Le capitaine ?… Ou est le commandant ?

– Le commandant est encore a terre, dit un matelot, il fait signer les papiers par le correspondant. On démarre des qu’il sera rentré a bord.

– Mais je veux parler a une autorité.

– Eh bien, voici le second. Adressez-vous a lui.

Lavarede causait précisément avec cet officier.

– C’est mon fou, fit-il a voix basse.

– Comment ?… Il est venu jusqu’ici ?…

Mais Bouvreuil s’étant approché du second, sans voir encore Lavarede, s’écria aussitôt :

– Monsieur, je suis Bouvreuil !

L’autre lui rit au nez.

– Connu, mon pauvre homme. M. Bouvreuil est a bord depuis Bordeaux.

– Dans la cabine n° 10, sans doute ?

– Naturellement, puisque c’est la sienne.

– Ah ! c’est trop fort… Mais la cabine est a moi, mais je suis Bouvreuil de Paris, moi !

– Alors, dit le second d’un air goguenard, lui, notre passager, qui est-il ?

– Est-ce que je sais !…

– Lavarede, peut-etre ?

Bouvreuil bondit ; il avait vraiment l’aspect d’un fou.

– Lavarede ! cria-t-il, le brigand… C’est lui. Ah ! Je le retrouve… Au voleur !

Il fallut le calmer. Deux marins le tinrent solidement.

– Mais j’ai mes papiers ! hurlait-il.

L’officier se tourna vers Lavarede et les autres passagers que le bruit avait attirés, parmi eux sir Murlyton et sa fille.

– Il a un acces, dit l’officier. Je vais le faire doucher.

– Non, intercéda Lavarede, laissez-moi lui parler.

– Comme il vous plaira. Mais la douche vaudrait mieux.

Pendant que s’échangeaient ces mots, Bouvreuil venait d’apercevoir l’Anglais.

– Ah ! Voici du moins quelqu’un qui me connaît et pourra affirmer si je suis ou non un imposteur.

Miss Aurett se pencha vers son pere et, rapidement, a voix basse :

– Papa, vous ne pouvez rien dire… vous ne devez pas prendre parti contre M. Lavarede… question d’honneur.

– Mais, cependant…

– Ou bien, rappelez-vous que vous perdez vos droits aux quatre millions.

– C’est juste.

Bouvreuil s’adressa a sir Murlyton :

– Voyons, Monsieur, dites-leur donc qui je suis.

– Moi… mais je ne vous connais pas.

Un cri de rage lui répondit, lancé par Bouvreuil.

– Mais c’est a devenir fou ! cria-t-il.

– Hélas ! C’est fait depuis longtemps, mon bonhomme, riposta le second du bord.

A ce moment, l’ange de Lavarede, sa Providence, comme il appelait miss Aurett, eut une idée précieuse.

Lavarede se tenait a côté de l’officier.

Se tournant vers le jeune homme :

– Monsieur Bouvreuil, lui dit-elle, tâchez donc de savoir comment ce pauvre homme a fait pour arriver a Santander. Cela peut etre intéressant, ajouta-t-elle avec intention.

– Tiens, au fait, vous avez raison, Miss.

Cette intervention de la jeune Anglaise avait pour premier résultat d’enfoncer plus que jamais dans l’esprit des officiers l’idée que le faux Bouvreuil était bien le vrai. Mais elle était utile aussi a Lavarede au point de vue de sa défense future. Le danger qu’il avait cru écarté reparaissait plus fort que jamais.

Seulement, pendant le temps qu’avaient duré ces scenes diverses, le commandant Kassler était revenu, avait donné l’ordre du départ, et la Lorraine était déja en marche, emportant les deux Bouvreuil, lorsque leur entretien commença en présence des Murlyton et du second, qui s’arretait chaque fois que son service le lui permettait.

L’infortuné Bouvreuil, le vrai, avait eu tous les malheurs a Bordeaux. D’abord, il lui avait fallu payer le transport de la caisse ; puis, le retour du colis a Paris ; ensuite, le prix de son propre voyage. Car, dans la bagarre, il avait perdu son ticket de premiere classe, et jamais personne n’avait voulu croire a « son invention ». Enfin, il avait tout soldé, en maugréant et en maudissant Lavarede.

Il se croyait quitte et n’avait qu’une pensée : courir a bord du bateau, lorsque, a leur tour, intervinrent les douaniers.

La Compagnie du chemin de fer ne lui réclamait plus rien, soit. Mais la douane ? Et puis le commissaire spécial ? Il y avait un bon proces-verbal. Ça ne pouvait pas se passer comme ça. Bouvreuil envoie tout promener et s’élance.

Voila les gendarmes qui se mettent de la partie. On crie. On lui court apres. On le rattrape. Il renverse un agent des douanes, bouscule un gendarme ; et, finalement, il est appréhendé au corps, mis en prison, et poursuivi pour rébellion envers les agents de la force publique. La journée s’écoule ainsi. Et Dieu sait si Bouvreuil écumait en songeant que Lavarede lui échappait.

Enfin, un commissaire de police survint qui, apres interrogatoire, se laissa fléchir.

Il demanda par dépeche a Paris des renseignements sur l’inculpé.

« Gros propriétaire, financier considérable. »

Telle fut la réponse.

Au nom des porteurs d’actions du Panama, Bouvreuil fut a la fin relaxé, non sans qu’on lui infligeât une forte amende. Encore ne put-il échapper au proces et a la mise en jugement, c’est-a-dire a une grosse perte de temps, qu’en versant une somme considérable dans les caisses de bienfaisance de la ville. Apres quoi, s’étant informé, il avait pris le chemin de fer du Midi, afin de retrouver la Lorraine a son escale de Santander. En résumé, transports, amendes, proces-verbaux, versements, voyages, etc., le tout lui revenait a plus de trois mille francs.

C’était salé.

Et plus Lavarede riait en écoutant ce récit lamentable, plus Bouvreuil s’emportait. Plus il s’emportait, plus il donnait raison a la lugubre fumisterie de son ennemi, plus il avait l’air d’un aliéné. Meme il finit par proférer de telles imprécations que sir Murlyton lui lança un coup de poing, un de ces coups de poing anglais a assommer un homme.

– Il a parlé en termes inconvenants devant ma fille… C’était trop shocking.

Mais Bouvreuil, qui avait croulé a terre sous la secousse, n’en revenait pas.

– Oh ! disait-il gravement, assis sur son derriere, lui aussi il est contre moi !… Lui que je croyais mon allié… Mais ce Lavarede c’est donc le diable !…

– Bon diable, en tout cas, répondit miss Aurett, car il s’occupe de vous avec un officier du bord.

– De moi !… Grand Dieu !… Qu’est-ce qu’il va encore faire ?…

Et il se releva prestement.

En effet, Lavarede et le second avaient été présenter une requete au commandant.

La Lorraine était en route, on ne pouvait vraiment pas jeter ce pauvre fou a l’eau. Ils demandaient qu’on le gardât a bord. On le ferait coucher a l’infirmerie, par mesure de prudence, en cas de crise ; et on le ferait manger avec les matelots. Pour l’utiliser, il donnerait un coup de main aux chauffeurs ; il y a bien toujours une pelle disponible dans la soute aux charbons.

En apprenant, par Lavarede froidement gouailleur, le sort qui lui était destiné, Bouvreuil entra dans une colere extreme.

– Allons, bon ! dit le second, voila que ça le reprend.

– Mais, criait le malheureux, je ne yeux pas etre traité en passager indigent. Je suis Bouvreuil et j’ai de l’argent !

Ce disant, il brandissait un portefeuille.

– Votre portefeuille, sans doute ? dit un marin a Lavarede… Nous allons le lui reprendre.

Armand l’arreta.

– Non, dit-il, laissez-le-lui un peu, puisqu’il y tient ; cela occasionnerait encore un acces… Constatez seulement que mon ticket est bien la.

Miss Aurett et sir Murlyton eurent un geste de satisfaction. Lavarede mystifiait son adversaire, mais il ne le volait pas.

Il faut sept jours pour aller de Santander aux îles Açores. Le pauvre Bouvreuil n’eut pas la force de passer une semaine a faire le métier de chauffeur. Il avait essayé de protester d’abord. Rien n’y fit. Il dut prendre son mal en patience. Mais avant le troisieme jour, il était fourbu, éreinté, et n’avait meme plus la force de se plaindre. Il n’articulait plus que de faibles gémissements, lorsqu’il était en présence d’un officier.

Grâce a un pourboire généreux octroyé aux mariniers de la chambre de chauffe, on ne lui donnait aucune besogne. Il restait étendu sur les tas de charbon. Seulement, l’atmosphere surchauffée de cette partie du navire surprenait ses poumons qui n’y étaient point habitués. Et il demanda a ne plus descendre aux machines. Ce fut Lavarede, a qui il lançait toujours des regards furibonds lorsqu’il l’apercevait, qui intercéda aupres du second, afin que son malheureux propriétaire restât a l’infirmerie et obtînt meme la permission de prendre un peu l’air sur le pont.

– Sur le pont, soit, dit l’officier, mais jamais a l’arriere avec les passagers. Qu’il se tienne a l’avant avec l’équipage. La, nos hommes auront l’oil sur lui.

C’était trop de satisfaction pour Lavarede. Aussi s’avisa-t-il d’un argument topique pour que sa victime ne descendit plus se faire cuire, toute vivante, devant les chaudieres du paquebot. Il argua qu’un homme sujet a des acces de folie était un danger pour la sécurité des passagers : il lui suffirait de tourner de travers un bouton quelconque pour causer un accident a la machine.

Le raisonnement était bon. L’officier du bord s’en rendit compte. Mais, songeant aussi a sa responsabilité, il eut une idée qu’il jugeait meilleure.

– Je vais le faire mettre aux fers jusqu’a la prochaine escale, et nous le déposerons aux Açores ; la, les gendarmes portugais le conduiront au consul français qui réside a Bonte-del-Gado, dans l’île San-Miguel ; il se chargera de le rapatrier.

La seconde partie du projet était trop utile a notre ami pour qu’il ne s’en contentât pas. Il insista pour que Bouvreuil fut laissé en liberté, toujours melé a l’équipage, et n’ayant pas le droit de dépasser l’avant du navire.

– Allons, soit, dit le second… on ne le mettra pas aux fers tout de suite, mais je vais le faire surveiller par un de mes mathurins… Et a la moindre incartade il y passera !

Bouvreuil fut informé de tout. Et, comme la raison du plus fort est toujours la meilleure et qu’il se sentait bien le plus faible, il s’inclina, rongeant son frein. – Mais on se fait une idée de ce qui s’amassait de haine en son cour, en voyant monsieur Lavarede mollement étendu, éventé avec le panka par l’Indien de service, un des domestiques des cabines de premiere classe, traité comme passager de marque, – tandis que lui, qui avait payé pour l’autre, en était réduit a un traitement d’indigent ou d’homme du bord.

Inversement, d’ailleurs, Lavarede goutait ce confortable avec d’autant plus de plaisir. Le voyage commençait bien. Il était déja en plein Atlantique, et n’avait pas encore trébuché, quelles qu’eussent été les difficultés soulevées.

Sir Murlyton se plaisait a le reconnaître. Mais, tenace comme ceux de sa nation, et sachant bien la force de l’argent, appréciant par conséquent la faiblesse de ceux qui n’en ont pas, il attendait patiemment le premier accroc fait aux conditions du testament pour le constater aussitôt et faire valoir alors son droit aux quatre millions.

Le 4 avril, la Lorraine se trouva en vue de Flora, la premiere des îles ou font escale les paquebots-poste français de la Compagnie Générale Transatlantique ; mais elle ne s’y arretait que par exception, le voyageur que l’on y devait prendre étant gouverneur de district, haut fonctionnaire d’un État de l’Amérique centrale. C’est ce que le second apprit a Armand, qui lui demandait combien de temps on allait stopper la.

– Ces merveilleux coins de terre, dit le Français a miss Aurett, sont des plus beaux qui soient au monde, des plus beaux et des meilleurs ; par un privilege exceptionnel, l’archipel des Autours, en portugais Açor, n’a pas d’animaux venimeux ; une légende locale veut meme qu’ils ne puissent pas s’y acclimater. Mais, comme dit le géographe Vivien de Saint-Martin, il serait peut-etre imprudent d’en faire l’expérience.

Lavarede, en disant cela, avait fait sourire la jeune Anglaise.

– Continuez, je vous prie, dit-elle.

– Que je continue ma conférence ? Soit, mais efforçons-nous de la faire amusante et instructive. Vous remarquerez, mademoiselle, que la population, qui dépasse 260.000 habitants pour les neuf îles, San-Miguel, Terceira, Piro, Fayal, San-Jorge, Graciosa, Flores, Santa-Maria et Corvo, est presque blanche, plus blanche en tout cas que celle de la province d’Algarve, au sud du Portugal, avec de superbes cheveux noirs. Les Açoréens, pour la plupart beaux et bien faits, leurs femmes renommées pour leur fécondité, se ressentent des trois éléments qui ont concouru au peuplement des îles, dites « africaines », comme Madere, les Canaries et celles du Cap-Vert, bien qu’elles soient plus rapprochées du continent européen que de la terre d’Afrique. Ces trois éléments, fondus depuis des siecles, sont les cultivateurs, Maures d’origine, les conquérants portugais, venus au milieu du XVe siecle, et – ce qui est moins connu – les colons flamands, envoyés peu apres par la mere de Charles le Téméraire, la duchesse Isabeau de Bourgogne, a qui son frere, le roi Édouard, avait fait don de ces îles, nouvellement acquises alors a la couronne portugaise. A cause de cela, elles porterent meme le nom d’Îles Flamandes durant le temps qu’elles furent gouvernées par un gentilhomme de Bruges, Jacques Hurter ; mais cela prit bientôt fin, et les Açores suivirent les destinées du Portugal, premier possesseur, mais non pas premier explorateur, car l’archipel est décrit sur des cartes italiennes du XVIe siecle, notamment celle du Portulan médicéen.

Miss Aurett prenait plaisir a écouter ces choses racontées par Lavarede, dont la mémoire était admirablement meublée. Cela occupait les derniers instants avant l’arret de la Lorraine. Une foule nombreuse de curieux attendait le navire ; car nos bateaux ne font pas d’escale réguliere aux Açores. Les services se font a Madere, ou, pour la direction de Dakar, au Sénégal, aux îles du Cap-Vert. Mais, cette fois, il s’agissait, comme nous l’avons déja dit de recevoir a bord un personnage important, et l’exception était justifiée.

L’arrivée de don José de Courramazas y Miraflor était un événement dans l’île. Petit, sec, noiraud, olivâtre, don José était le cousin a la mode d’Estrémadure d’une parente du gobernador de San-Miguel. Était-ce bien une parente ? La Lorraine ne stationna pas assez longtemps dans l’archipel pour que nous pussions résoudre le probleme : en tout cas, c’était une belle personne, qui gouvernait la maison – et le gouverneur avec son cousin avait peut-etre été Colombien de naissance ; mais, a la suite de certains voyages d’aventures, il s’était senti la vocation de devenir citoyen du Venezuela et, de temps en temps, de Costa-Rica.

Dans sa nouvelle patrie, il avait pris le parti d’un général dont le nom nous échappe, compétiteur d’un médecin dont le nom importe peu. A la suite de la révolution annuelle, motivée par le pronunciamiento semestriel, qui réussit une fois sur deux, les amis du général ayant été battus, don José avait du s’embarquer pour l’Europe.

Et, comme tout bon rastaquouere, il était venu a Paris d’abord. Ce qu’il y fit, nous le saurons plus tard, bientôt peut-etre. Ensuite, il se souvint qu’il avait de la famille, une cousine ambitieuse. Il la chercha et la découvrit « parente » du gouverneur des Açores. C’est aupres d’elle qu’il vint se reposer et attendre des jours meilleurs.

Ces jours arriverent. Le pronunciamiento chronique eut lieu a sa date. Les partisans du médecin prirent a leur tour les paquebots pour l’Europe et l’Amérique du Nord. Et les amis du général les remplacerent dans les emplois bien rétribués. C’est a chacun son tour, – dans les républiques du centre et du sud de l’Amérique.

Don José de Courramazas y Miraflor reçut, pour sa part, l’équivalent d’une préfecture. Il fut nommé gouverneur de Cambo, et télégraphia au représentant de sa nation a Paris pour retenir son passage a bord du premier transatlantique en partance, a l’effet de rejoindre son poste.

Ce représentant a Paris ne change jamais, quelle que soit l’issue de la révolution annuelle. On a pensé que c’était mieux ainsi, qu’il serait plus au courant. C’est sagement raisonner. Car, a force de voir arriver et partir, pour repartir et revenir, les gouverneurs, sous-gouverneurs et autres fonctionnaires civils et militaires faisant la navette, cet Américain possede a fond les itinéraires, et est devenu tres expert en l’art des voyages. Ainsi, si immédiatement apres avoir reçu la dépeche de don José, il n’avait retenu son passage sur le premier transatlantique partant le 26 de Bordeaux, M. le futur gobernador de Cambo aurait été obligé d’aller d’abord des Açores a Madere sur un méchant petit bateau de commerce.

La, il aurait vu le paquebot-poste français des Messageries allant au Sénégal et au Brésil, mais vu seulement ; car c’est a Madere que se fait par traité le transbordement pour les plis, les colis et les passagers avec les paquebots de la Steam Florida Circus and Liberia Company, Société américaine dont le siege est a Tallahassee, dans la Floride.

Don José n’eut meme pas voyagé une heure sur un bateau français ; il fut monté, en quittant son caboteur quelconque, sur un paquebot des États-Unis, ou l’on n’a aucun respect, aucun égard pour les fonctionnaires des petites républiques hispano-américaines. On les voit trop souvent changer pour les considérer comme bien assis. Tandis qu’en arretant une cabine sur le bateau qui part le 26, on était sur que don José serait traité convenablement et jouirait du confortable élégant de nos services français. Et la Lorraine s’arretant tout expres pour lui, quel prestige cela ne lui donnait-il pas aux yeux du peuple Açoréens ? Ce prestige meme devait rejaillir sur son demi-parent, le gouverneur, puisque sa parente en avait aussi sa bonne part.

Tout était donc pour le mieux, et tel était le personnage nouveau que nous voyons embarquer en compagnie de nos anciennes connaissances.

Une garde d’honneur, escortant M. le gobernador et faisant cortege a don José, les accompagna jusqu’a la planche, jetée du bateau sur le quai.

Miraflor passa le premier, présenta ses hommages au commandant, esquissa une révérence a l’adresse des autres passagers et, ensuite, d’un geste arrondi, il salua la foule, sa cousine et son hôte.

Apres ces salamalecs, on agita la question de Bouvreuil. On apprit d’abord qu’il n’y avait pas de consul, on était dans un interregne, entre une démission et une nomination. Mais justement le commerçant indigene chargé des intérets français en attendant la venue du nouveau consul, avait escorté le gouverneur.

– Voulez-vous, lui dit un officier du bord, nous débarrasser d’une sorte d’aliéné, embarqué accidentellement ?

Cette façon de recommander l’individu fit faire la grimace a l’Açoréen.

– Mais, dit-il, que voulez-vous que j’en fasse ?

– Le garder et le rapatrier a la premiere occasion.

Le brave négociant eut, pour éviter la corvée, une excellente inspiration.

– D’abord, objecta-t-il, je n’ai pas de fonds pour cet objet. Ensuite, comme les services pour la France ne sont pas réguliers ici, je ne sais quand on le réembarquera. Il faudra le nourrir, qui paiera ? L’enfermer, je ne dispose d’aucune prison. Ne vaudrait-il pas mieux, puisqu’il est a votre bord, que vous le gardiez jusqu’a destination ? Vous du moins, vous etes sur de retourner a Bordeaux apres avoir touché l’Amérique : Eh bien, vous l’y ramenerez beaucoup plus tôt que si vous me chargiez de ce soin.

L’officier comprenait fort bien ; mais il résistait encore.

– Je vous assure, dit-il, que j’aimerais mieux le confier aux gendarmes que voila.

Ici, don José survint, magnanime et généreux.

– Non, monsieur, dit-il, les agents de l’autorité portugaise n’auront pas a intervenir.

Et, d’un mouvement superbe, il leur fit signe de s’éloigner.

– Je prends ce malheureux sous ma protection, ajouta-t-il, et je l’attache a ma personne pour tout le temps de la traversée.

– Pardon, fit le commandant, mais a quel titre ?

– J’en fais mon serviteur.

– Alors vous vous chargerez de sa nourriture a bord ?

– Oui, commandant.

– Et vous ne craignez rien de ses crises, de ses acces ?

– J’espere qu’il n’en aura pas, et, s’il en a, je le traiterai par la douceur.

– Mais vous ne le connaissez pas ?

– Si, je l’ai vu a Paris. Il m’y a rendu service et je tiens a m’acquitter envers lui.

– Soit, monsieur, mais vous serez responsable de ses actes, quoi qu’il puisse arriver. Je souhaite que vous n’ayez pas a regretter ce bon mouvement.

Puis la planche fut retirée. Un dernier signe d’adieu fut échangé. Et la Lorraine continua sa route a travers les îles du gracieux archipel pour regagner bientôt la haute mer.

Lavarede avait assisté muet a toute cette scene. Bouvreuil et lui avaient simplement échangé un coup d’oil significatif. Et le journaliste restait silencieux sur le pont, se demandant ce qui avait pu se passer entre ces deux hommes.

Ce fut encore sa petite Providence, miss Aurett, qui le renseigna. Avec la finesse particuliere aux femmes, elle avait saisi un geste d’étonnement échappé a don José quand il monta sur le pont. Bouvreuil avait aussitôt placé son index sur ses levres recommandant évidemment le silence au rastaquouere. Cela l’avait intriguée. Se glissant rapidement derriere le mât de misaine, elle s’était dissimulée un instant, assez longtemps cependant pour saisir au vol ce court dialogue, qu’elle vint répéter a Armand :

– Comment, dit Bouvreuil, le personnage de qualité qu’on attendait, c’est vous ?

– Moi-meme, répondit don José. Pas un mot, je vous en prie ; il y va de ma position, de mon avenir.

– Je ne vous trahirai pas ; j’ai pour cela plusieurs raisons que vous connaissez bien, et, en plus, une que vous ignorez ! Vous avez besoin de moi, j’ai besoin de vous, cela se trouve a merveille.

– Que désirez-vous de moi ?

– On prétend me faire quitter ce navire. J’ai un grand intéret a y rester ; gardez-moi avec vous, meme comme domestique, et cela suffira.

– C’est facile.

– Un point important : ici on ne veut pas que je m’appelle de mon vrai nom… On me nomme Lavarede, fit-il avec un sourire qui était une laide grimace.

– C’est parfait.

Et don José avait aussitôt tenu sa promesse.

De cette confidence de la jeune Anglaise, Lavarede ne concluait encore que ceci : un lien mystérieux rapprochait ces hommes ; mais lequel ? Et comment le découvrir ?

Une seule chose était certaine pour lui, la Lorraine emportait a son bord deux ennemis au lieu d’un seul, et cela compliquait sa situation.