Le Sergent Simplet a travers les colonies françaises - Voyages excentriques Volume II - Paul  d’Ivoi - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1895

Le Sergent Simplet a travers les colonies françaises - Voyages excentriques Volume II darmowy ebook

Paul d’Ivoi

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Opis ebooka Le Sergent Simplet a travers les colonies françaises - Voyages excentriques Volume II - Paul d’Ivoi

Marcel, alias le sergent Simplet, a pour amis Antonin et Yvonne Ribor, avec qui il a été élevé. Tres vite, nous comprenons que Marcel aime Yvonne, sa «soeur de lait». De retour de l'armée, Marcel retrouve Yvonne arretée comme voleuse, sur dénonciation de l'infâme Canetegne, l'ex associé de son pere, qui voudrait faire d'Yvonne sa femme, contre son gré. La preuve de l'innocence d'Yvonne est détenue par Antonin, mais ce dernier semble avoir disparu en Afrique. Ni une, ni deux, Marcel fait évader Yvonne, et ils partent, avec leur ami Claude, pour un long voyage afin d'essayer de retrouver Antonin. Ils sont poursuivis par Canetegne. Les aventures et embuches seront nombreuses avant le dénouement final.

Opinie o ebooku Le Sergent Simplet a travers les colonies françaises - Voyages excentriques Volume II - Paul d’Ivoi

Fragment ebooka Le Sergent Simplet a travers les colonies françaises - Voyages excentriques Volume II - Paul d’Ivoi

A Propos
I. – DEUX SOUS-OFFS
II. – LA TOILE D’ARAIGNÉE
III – UNE IDÉE DE SIMPLET
IV – DE LYON A ÉTAPLES
V – PREMIERES HEURES HORS DE FRANCE

A Propos d’Ivoi:

Paul d'Ivoi, de son vrai nom Paul Deleutre, est un romancier français, né le 25 octobre 1856 a Paris, mort le 6 septembre 1915 a Paris. Paul(Marie laure) Deleutre est issu d'une lignée d'écrivains qui utiliserent tous le pseudonyme d'Ivoi. Son grand-pere, Edouard, et son pere, Charles, signerent également certains de leurs livres Paul d'Ivoi. Il débuta comme journaliste a Paris-Journal et au Figaro, et collabora au Journal des Voyages et au Petit Journal sous le pseudonyme de Paul d'Ivoi. Il commença par donner quelques pieces de boulevard : Le mari de ma femme (1887), La pie au nid (1887) ou Le tigre de la rue Tronchet (1888) et quelques romans feuilletons qui passerent inaperçus. Entre 1894 et 1914, il publia les 21 volumes qui forment la série des Voyages excentriques, qui exploitent le filon des Voyages extraordinaires de Jules Verne. En 1894, le premier volume de la série, Les Cinq sous de Lavarede, écrit en collaboration avec Henri Chabrillat, lui valut la célébrité. Paul d'Ivoi écrivit également des récits patriotiques en collaboration avec le colonel Royet. Sources : http://fr.wikipedia.org/

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I. – DEUX SOUS-OFFS

 

L’horloge de la gare de Grenoble marquait trois heures. Sur la voie montante le train pour Lyon était formé. Les employés pressaient les voyageurs retardataires et, courant le long du train, fermaient les portieres avec violence.

Un coup de sifflet retentit.

Soudain un sergent d’infanterie de ligne parut a la porte des salles d’attente. Il courait tout essoufflé, une valise a la main.

Écartant un agent qui prétendait l’arreter, il s’élança vers le convoi déja en marche, ouvrit la portiere d’un compartiment de seconde classe dans lequel il s’engouffra en coup de vent.

– Ouf ! quelle course, fit-il en allant tomber dans le seul coin inoccupé. Il posa sa valise a côté de lui et regarda ses compagnons de voyage.

A l’autre extrémité du wagon, deux hommes grands, a la face rougeaude, mi-bourgeois, mi-paysans, causaient a haute voix, avec l’importance de gens bien nourris a qui les écus ne manquent point.

En reportant ses yeux en face de lui, le jeune homme murmura :

– Tiens un autre pied de banc !

En effet son vis-a-vis se trouvait etre un sergent d’infanterie de marine, aussi brun qu’il était blond, aussi bronzé qu’il l’était peu.

C’était sa vivante antithese.

Alors que le lignard, de taille moyenne mais bien prise, avait l’oil bleu tres doux, la moustache blonde relevée en crocs, la figure pleine ; le marsouin était grand, maigre, et des yeux noirs, durs, trouaient son visage cuit par le soleil.

Lui aussi portait la moustache ; mais les pointes pendaient mélancoliquement de chaque côté de la bouche, a la façon des vieux Celtes ou des modernes Chinois.

Il ne parut pas s’apercevoir de l’examen dont il était l’objet. Immobile, la tete renversée en arriere, il semblait absorbé par une pensée triste.

Un bruyant éclat de rire le fit tressaillir.

Les « pékins » se tordaient dans un acces de folle gaieté. L’un avait sans doute fait une remarque plaisante a l’adresse du sous-officier, car leurs yeux ne le quittaient point.

Il fronça le sourcil. Les rires redoublerent. Du coup il se redressa et d’une voix seche :

– Pardon, messieurs, ne pourriez-vous rire sans regarder de mon côté ?

– Cela vous gene ? répliqua lourdement le plus jeune paysan.

– Énormément. Votre attitude, d’ailleurs, me donne a penser que je ne suis pas étranger a votre hilarité.

Ils ne répondirent pas. Ils riaient de plus belle, la bouche fendue jusqu’aux oreilles.

Puis celui qui n’avait pas encore parlé, une sorte de colosse, reprit :

– Vous avez mauvais caractere.

– C’est possible, je ne plaisante qu’avec mes amis.

– Oui, et parce que vous portez la livrée militaire…

– L’uniforme, rectifia le soldat en se soulevant légerement.

– Vous croyez faire peur aux autres. Vous faites l’avale-tout-cru. Pas la peine avec nous, on est rustique. Allez, calmez-vous, ça vous évitera une mauvaise querelle.

Le marsouin était devenu bleme ; il fit un mouvement pour s’élancer vers ses interlocuteurs.

Mais le rustre souleva un gros bâton sur lequel s’appuyaient ses mains calleuses et goguenard :

– Oh ! vous savez, sergent, vous n’etes pas de force. Un contre deux qui en valent bien quatre.

Et pointant son gourdin en avant, il continua :

– Avec ces camarades-la… Qu’est-ce que vous pouvez ?

Jusque-la le lignard avait assisté a la scene sans un geste.

A ce moment, il étendit vivement la main, saisit la canne et d’une saccade l’arracha au paysan, tout en disant d’une voix tranquille :

– C’est bien simple, maintenant nous sommes trois de ce côté, y compris le camarade gourdin, et si vous ne vous excusez pas de votre insolence, nous vous battrons.

L’attitude calme et résolue du fantassin en imposa aux deux hommes, car en meme temps ils s’écrierent :

– Eh ! on ne se moquait pas de lui.

– Je veux le penser, mais on en avait l’air.

– Vous croyez ?

– Parfaitement !

– Ben quoi ! on vous fait des excuses alors.

– C’est bon !

Et tendant la canne au paysan tout penaud.

– Reprenez cela. Quand on a l’honneur de porter l’uniforme, on n’a pas besoin d’un morceau de bois pour se faire respecter.

Puis sans s’inquiéter davantage de ses adversaires, il se tourna vers le marsouin. Les jeunes gens se serrerent la main.

– Je vous remercie, mon cher collegue, commença celui-ci.

Il l’interrompit :

– Oh ! c’est tout simple. Vous pouvez, du reste, me causer un grand plaisir en échange.

– Parlez !

– Parler précisément. J’ai horreur du voyage solitaire et muet. Si vous jugez la glace rompue… ?

– Fondue, mon cher collegue – et se levant a demi – Claude Bérard, sergent au 1er régiment d’infanterie de marine, libéré apres la campagne au Dahomey et deux mois de convalescence a Toulon.

– Et moi, Marcel Dalvan, sergent au 35e de ligne, libéré en garnison d’Embrun, il y a quatre jours. Présentement propriétaire qui vient de s’occuper de vendre ses propriétés a Grenoble, et se dirige vers Lyon. Mais vous-meme… ?

– Je me rends a Lyon… probablement a Paris ensuite. Pas propriétaire du tout, je suis en quete d’un emploi.

– Ah ! avez-vous une préférence quelconque ?

– Oui, le commerce.

– Bravo !

– Pourquoi bravo ?

– Parce que j’ai, a Lyon, des amis qui font la commission coloniale, et par eux je pense bien…

– Me trouver quelque chose ?

– Justement.

Le marsouin saisit la main du jeune homme et la serra énergiquement.

– Décidément, vous etes mon sauveur !

– Pas du tout. Ça se rencontre comme cela. Et puis un sous-officier offre des garanties. On le prend de préférence a un civil, c’est bien simple.

– Il vous plaît a dire. Mais vous etes en bons termes avec…

– Les négociants dont je parle ? Oh !… depuis deux ans je ne les ai pas vus. Mais c’est égal, si mon ami Antonin Ribor m’avait oublié, sa sour Yvonne, ma sour de lait a moi, aurait meilleure mémoire.

Et d’une voix émue :

– Si vous saviez comme elle est gentille et bonne ! C’est ma mere qui nous a nourris tous deux, puis élevés. Le pere Ribor, voyageur infatigable, était toujours a trois mille lieues de ses enfants. Ah ! c’est une jolie fille, avec ses cheveux châtains, sa figure rieuse, ses grands yeux bruns et une voix, une vraie musique. Je serais allé au bout du monde, quand elle disait, en me regardant comme cela : Simplet.

– Simplet ? interrompit Claude Bérard.

– Un sobriquet. J’ai un tic. Il paraît que c’est un tic. Tout me semble simple. Alors…

– Simplet s’explique. Et elle, comment l’appeliez-vous ?

– Yvonne.

Claude sourit :

– Vous l’aimez beaucoup ?

– Je n’ai qu’elle.

– Et l’amitié avec une brave fille conduit au mariage.

Marcel Dalvan eut un soubresaut.

– Au mariage ! Ah bien ! si vous disiez ça devant elle, je vous garantis qu’elle rirait de bon cour. M’épouser, elle !

Il riait, un peu gené, un brouillard plus rose montant a ses joues.

– Le mariage, reprit-il. Depuis deux ans, elle ne m’a pas écrit.

– Pas une lettre ?

– Non. J’étais en garnison a Granville, on m’a expédié a Embrun…

– Ce n’est pas une raison.

– Je me suis montré négligent. Durant plusieurs mois, je n’ai pas écrit, puis je me suis décidé. Seulement elle devrait etre vexée ; aucune réponse.

– Diable !

– C’est qu’elle a sa petite tete. Mais soyez tranquille, cela ne nous empechera pas de nous embrasser avec plaisir.

Les stations se succédaient. Avec la confiance de la vingt-troisieme année, les sous-officiers se racontaient leur existence.

Claude, orphelin, devenu a force de travail petit commis chez un éditeur. Puis le tirage au sort, 18e arrondissement (Montmartre). Le passage en Tunisie, au Tonkin, au Dahomey. Les joies et les souffrances des héros obscurs aboutissant a la libération, a la rentrée plate dans la vie de la métropole. Il disait son embarras, sa tristesse de se sentir seul, et a l’idée d’avoir rencontré un ami, la satisfaction qui faisait briller ses yeux, qui illuminait son visage grave.

La voix des employés criant : Lyon-Perrache, tout le monde descend, surprit les soldats.

Le voyage s’était accompli rapidement.

– Déja ! firent-ils en meme temps.

Puis tout réjouis, ils sauterent sur le quai, traverserent la salle d’attente remplie d’hommes, de femmes, d’enfants, attendant des voyageurs aimés et sortirent de la gare.

La nuit était venue, hâtive ; nuit de novembre.

Dans cette partie de la ville, conquise autrefois sur le Rhône et la Saône par le sculpteur Perrache, mais toujours humide, un brouillard épais régnait.

– Ou allons-nous ? demanda Claude.

– Chez mes amis, parbleu. C’est a deux pas, rue Suchet.

– Mais c’est l’heure du dîner et je ne sais si…

– S’ils nous inviteront ? Vous allez voir ça. La maison de commission A. Ribor et Cie est hospitaliere, et vous, qui venez des colonies, serez doublement bien reçu.

Tous deux marchaient d’un bon pas, frissonnant un peu sous le manteau froid de la brume, mais heureux a la pensée du gîte tout proche, des hôtes aimables.

– Voila le progres, murmura Marcel.

– Ou cela ?

Le lignard se prit a rire.

– Je continuais a haute voix une pensée commencée tout bas.

– Ah ! pardon.

– Ce n’est plus un secret depuis que les savants s’en sont occupés. Je me disais : En l’an 500 avant Jésus-Christ.

– Pristi ! interrompit Bérard, vous etes bien renseigné, vous.

– C’est de l’érudition locale simplement. Les Gaulois – que nous considérons comme des barbares – savez-vous ou ils avaient établi leur oppidum, Lugdunum, – la colline du Corbeau – embryon de la cité actuelle ?

– Ma foi non.

– Sur les hauteurs de Croix-Rousse, mon cher, ou le brouillard est inconnu. Les modernes sont venus s’installer juste au confluent des fleuves, dans un marécage. Est-ce un progres ?

– Certes non. Et le choix de leur demeure prouve leur infériorité.

– Comment ?

– Il est évident qu’un monsieur perché sur une colline a les idées plus élevées que lorsqu’il est en plaine !

Les jeunes gens éclaterent de rire.

– Ah ! voici la rue Suchet, reprit Marcel au bout d’un moment. Tournons a gauche ; c’est la troisieme maison. Tenez, une voiture stationne devant la porte.

En effet un fiacre fermé, lanternes allumées, était arreté a quelques pas.

Les voyageurs parvinrent a une haute porte cochere.

Un des battants était entr’ouvert.

– Nous sommes arrivés, déclara Marcel en baissant la voix. J’ai le cour qui bat. Songez donc, mes seuls amis ! Tiens, mais voici la plaque de la maison, A. Ribor et Cie.

Il désignait un large panneau appliqué sur le mur a droite de l’entrée.

Pour laisser a son compagnon le temps de se remettre, Claude parut considérer la plaque.

– Mais vous vous trompez, fit-il tout a coup.

Simplet l’interrogea du regard :

– Sans doute. Ce n’est pas la maison Ribor.

– Vous avez la berlue.

– Voyez vous-meme.

Avec un haussement d’épaules, Dalvan rejoignit le sous-officier. Il jeta les yeux sur le panneau et eut un geste de surprise :

– Canetegne et Cie, murmura-t-il. Qu’est-ce que cela signifie ? Puis se frappant le front :

– Ils ont peut-etre déménagé. Depuis deux ans, ils en ont eu le temps. Informons-nous.

Il se dirigea vers la porte.

Mais comme il allait en franchir le seuil, le battant entr’ouvert fut brusquement tiré en arriere. Deux hommes parurent, maintenant une femme qui se débattait.

L’un ouvrit la portiere du fiacre et d’un ton tranchant :

– Montez, mademoiselle, notre consigne est de vous arreter… Si vous résistez, tant pis pour vous.

– Mais c’est une infamie, gémit la prisonniere.

– Cette voix, bredouilla Marcel en se cramponnant au bras de son camarade.

Il tremblait.

– Montez, mademoiselle, répéta l’homme qui déja avait parlé.

Comme malgré lui le sous-officier fit un pas en avant. La clarté de la lanterne frappa en plein son visage pâle.

La captive l’aperçut. D’un effort surhumain elle s’arracha des mains de ces gardiens, et se réfugia dans les bras de Marcel :

– Simplet, s’écria-t-elle, Simplet, sauve-moi !

– Yvonne, répondit le jeune homme, toi !

Les agents, étonnés d’abord, intervinrent :

– Allons, allons, assez de simagrées. En voiture et lestement.

Les yeux de Dalvan eurent un éclair. Yvonne le vit.

– Non, dit-elle vivement, ne me défends pas. Reste libre. Il le faut pour me protéger. Écoute : je suis arretée comme voleuse sur la dénonciation de M. Canetegne, l’ancien associé de mon frere qu’il a ruiné. Antonin a la preuve de mon innocence.

– Bon ! ou demeure-t-il ?

– Hélas ! il est parti depuis un an. Il parcourt le monde. Je n’ai pas de ses nouvelles.

Elle allait continuer. L’un des policiers lui appuya la main sur l’épaule.

– La belle enfant, il se fait tard.

Et narquois :

– Vous savez, sergent, vous pourrez la voir en prison. Une simple demande a présenter. L’administration est paternelle.

Marcel eut un mouvement comme pour se ruer sur ce personnage, mais Yvonne l’arreta :

– Simplet, je n’ai que toi !

Il redevint calme.

– Cela suffira, petite sour. On t’accuse injustement. Je prouverai la fausseté de tes ennemis. Compte sur moi.

L’un des agents avait pris place dans le fiacre avec la prisonniere. L’autre se hissait sur le siege.

– Hue, gronda le cocher.

Comme la voiture s’ébranlait, la jeune fille mit la tete a la portiere et avec un accent déchirant :

– Adieu, Simplet.

– Au revoir, répondit-il, au revoir.

Les sous-officiers resterent seuls sur le trottoir.

Tres troublé, Claude se taisait, n’osant interrompre la reverie ou son ami était plongé. Il éprouvait le contre-coup de la douleur cuisante qui frappait le pauvre garçon.

Deux mots lui avaient fait comprendre l’étendue de l’affection dont Yvonne et Simplet étaient unis.

En parlant d’elle, le sous-officier avait dit :

– Je n’ai qu’elle.

En le voyant, la jeune fille s’était écriée :

– Je n’ai que toi !

Et le marsouin grommelait entre ses dents :

– En voila une tuile !

La phrase était vulgaire, mais le ton profondément sympathique.

– Ah ! fit tout a coup Marcel, parlant haut sans en avoir conscience. Antonin est au diable et Yvonne va en prison. Le plus pressé est de l’en faire sortir. Seulement, voila… dans cette ville ou je ne connais personne, ou je suis seul…

Claude lui toucha le bras.

– Pardon, nous sommes deux.

Le jeune homme leva la tete.

– Oui, poursuivit Bérard. Tantôt vous avez pris mon parti, sans m’avoir jamais vu, poussé uniquement par l’idée de justice. C’est mon tour maintenant, et je répete apres vous : nous sommes deux.

Dalvan essuya une larme, puis simplement :

– Merci, frere, j’accepte.


II. – LA TOILE D’ARAIGNÉE

 

Le lendemain vers dix heures, Marcel était assis pensif dans la chambre d’hôtel ou il avait passé la nuit. On frappa a la porte.

– Entrez, dit-il.

Claude parut et demanda :

– Eh bien, comment ça va-t-il ce matin ?

Dalvan eut un sourire :

– Bien…

– Oui, mais l’affaire de Mlle Yvonne ?

– J’y pense.

– J’en suis sur. Seulement qu’allons-nous faire ?

Le jeune homme indiqua une chaise a son ami :

– Il faut qu’Yvonne soit libre. Or elle peut l’etre de deux façons : son innocence prouvée, ou par évasion. Pour l’instant, il s’agit de comprendre l’affaire. Pourquoi et dans quelles circonstances a-t-elle été accusée ?

Bérard ricana :

– A qui demander cela ? Moi je ne connais rien a la police.

– Moi non plus, mais je désire voir Yvonne. A qui cela peut-il déplaire ?

– Comment déplaire ?

– Sans doute. C’est de celui-la que je dois obtenir l’autorisation, puisque seul il songerait a la refuser.

Le marsouin inclina la tete et gravement :

– C’est vrai ! rien de plus logique, mais ça n’indique pas le personnage qui…

– Au contraire. Qui instruira le délit ?

– Un juge.

– C’est donc lui qui a intéret a ce que ma pauvre petite sour soit au secret.

– En effet, s’écria Claude en riant, le raisonnement est simple.

– Tout est simple, affirma gravement Marcel.

Un hochement de tete de son compagnon l’interrompit :

– Quoi encore ? dit-il.

– Ou trouver l’adresse du juge, son nom ?

– Au Palais de Justice.

– Au fait, c’est évident. Pour rencontrer un garçon de recettes, on irait a la banque qui l’occupe ; de meme pour un magistrat. Alors en route.

Quelques instants plus tard les jeunes gens quittaient l’hôtel, s’informaient au premier passant et, sur ses indications, gagnaient le quai qui longe la Saône.

Bientôt ils atteignirent le Palais de Justice, monument assez médiocre, malgré la colonnade corinthienne dont il est orné. Le concierge renvoya les sous-officiers au greffe, ou un employé leur apprit que l’instruction du vol reproché a Mlle Ribor était confiée a M. Rennard, domicilié place Saint-Nizier, en face la curieuse église de ce nom.

Nanti de ce renseignement, Marcel entraîna son ami vers la demeure du magistrat.

Celui-ci, un brave homme grassouillet, a la figure paterne, accueillit le soldat avec bienveillance. Il parut ému par le récit de son affection pour Yvonne, et ne fit aucune difficulté de lui signer un permis de visiter la prisonniere.

Seulement, quand Marcel lui déclara qu’il apporterait les preuves de l’innocence de la malheureuse enfant, M. Rennard secoua doucement la tete sans répondre. Évidemment il la croyait coupable.

Apres un déjeuner sommaire, les soldats se séparerent. Bérard retourna a l’hôtel, tandis que le lignard s’acheminait vers la prison, située vis-a-vis l’ancien quai de la Vitriolerie.

Le laisser-passer du juge d’instruction était en regle, et le jeune homme fut bientôt introduit dans la chambre occupée par Yvonne. Munie d’un peu d’argent, la captive avait obtenu sans peine d’etre soumise au régime de la « pistole ». Elle n’était d’ailleurs que « prévenue ».

– Simplet ! s’écria-t-elle comme la veille.

– Moi, tu ne m’attendais pas ?

– Comment es-tu arrivé jusqu’ici ? J’étais triste et maintenant il me semble que mon malheur va prendre fin.

Rapidement il la mit au courant de ses démarches. Le visage de la jeune fille exprima la stupéfaction et d’un ton hésitant :

– Comment ! c’est toi qui as eu l’idée de tout cela ?

– Oui, répondit-il sans paraître remarquer l’air singulier d’Yvonne, moi avec mon ami Claude Bérard.

– Ah ! bon !

Il y avait dans ces deux mots une foule de révélations. Au fond, la détenue ne prenait pas « au sérieux » son frere de lait. Son exclamation signifiait clairement :

– C’est ton ami qui t’a guidé, car livré a toi-meme tu n’aurais pas trouvé cela.

L’affection a de ces injustices. Il n’est pas, dit-on, de grand homme pour son valet de chambre ; encore moins pour ses amis ou ses parents. Et dans ce surnom de « Simplet », Yvonne avait mis, sans le savoir, toute la supériorité protectrice qu’elle pensait avoir le droit de marquer au jeune homme.

– Voyons, poursuivit Marcel, mettons a profit les instants. Y a t-il moyen de démontrer la fausseté de l’accusation qui pese sur toi ?

Elle secoua la tete :

– Non, ou plutôt il y en aurait un, si Antonin était aupres de nous.

– Tu m’as déja dit cela hier soir. Si je suis venu, c’est pour t’encourager et te prier de me raconter ce qui s’est passé depuis que je ne t’ai vue. Pour te défendre, il est indispensable que je sache de quoi tu es menacée.

Du meme ton d’ironie douloureuse :

– Tu veux me protéger, Simplet ?

Marcel lui prit les mains :

– Oui, petite sour.

– Oh ! je sais bien, reprit-elle d’une voix tremblante, touchée par l’affection du soldat. Je sais bien que, si tu le pouvais, tu me tirerais d’ici ; mais hélas ! comment réussirais-tu ? Contre moi se dressent des charges accablantes…

Doucement, il lui coupa la parole :

– C’est égal, raconte tout de meme, je t’en supplie.

– Soit, fit-elle. Quand tu partis au régiment, Antonin avait fondé depuis plusieurs mois sa maison de commission coloniale.

– Et Canetegne n’était-il pas son associé ?

– Si. Tu ignores comment cette association fut signée ?

– En effet.

– Oh ! ce fut une infamie. Dans la famille, les hommes sont des « inquiets de mouvement ». C’est de l’atavisme, n’est-ce pas ? Notre bisaieul, au début du siecle, fit la course. Le corsaire audacieux laissa une certaine fortune que son fils, notre grand-pere, augmenta. Il était ingénieur dans le Sud-Américain. Notre pere, lui, fut explorateur et ses découvertes géographiques réduisirent notre patrimoine. A sa mort, pauvre papa, il nous restait quatre cent mille francs. Antonin aurait bien couru le monde comme les autres.

– Mais tu étais la. Il se devait a toi, petite sour.

– Oui. Aussi ne pouvant se déplacer lui-meme, il voulut au moins s’occuper des lointains pays dont l’idée le hantait.

– Et sur mon conseil, conseil que je regrette, va, il se lança dans la commission coloniale.

Yvonne a son tour enferma dans les siennes la main du sous-officier.

– Ne t’accuse pas. Ta pensée était bonne, mais Antonin n’entendait rien aux affaires. Il avait engagé tous nos capitaux dans l’entreprise. La maison marchait bien, mais il avait oublié une chose : conserver un fonds de roulement suffisant. Si bien qu’a la sixieme échéance, avec des affaires superbes, il se vit dans l’impossibilité de tenir ses engagements. C’était la liquidation judiciaire, la faillite…

Marcel eut un haut-le-corps :

– Et vous ne me l’avez pas dit ?

– A toi !

– Je possede une centaine de mille francs. Votre fonds de réserve était tout trouvé. C’était bien simple.

Les yeux de la prisonniere devinrent humides :

– Tu trouves, mon bon Simplet ; je ne suis pas de ton avis. J’ai défendu a Antonin de t’apprendre la situation. Il était inutile de t’entraîner dans notre ruine.

– C’est mal…

– Peut-etre as-tu raison, apres tout. Enfin, ce qui est fait est fait. Laisse-moi continuer.

– Je t’écoute.

– La veille de l’échéance, il nous manquait vingt mille francs. Notre papier allait etre protesté. Apres dîner, mon frere et moi étions assis dans le salon l’un en face de l’autre. A ce moment, notre petite bonne nous annonce que Mlle Doctrovée demande a nous parler.

– Mlle Doctrovée, votre employée ?

– Précisément. Elle était chargée de la manutention.

– Je me souviens. Une femme d’une quarantaine d’années, grande, brune de peau et de cheveux, maigre…

– C’est cela meme. Eh bien ! cette femme entra, nous accabla de protestations, nous confia qu’un M. Canetegne, dont elle se disait l’amie, attendrait Antonin le lendemain et lui compterait la somme qui lui faisait défaut. A huit heures du matin, mon frere courait chez M. Canetegne, qui lui offrit l’argent promis, mais le pria en échange de signer un petit papier.

– Un papier ?

– C’était un acte d’association reconnaissant au preteur la moitié de l’avoir social.

– Bigre !…

La prisonniere leva les yeux au ciel :

– Attends pour te récrier. Parmi les clauses de l’acte se trouvaient celles-ci : chacun des associés touchera mensuellement mille francs ; chaque année, il sera procédé a un inventaire, et en cas de perte constatée, l’un des associés aura droit de demander la liquidation de la société.

Le visage de la jeune fille se contracta ; elle poursuivit avec un léger tremblement dans la voix :

– Les conditions étaient léonines, mais Canetegne, cet Avignonnais rusé, connaissait bien notre situation. A toutes les objections d’Antonin il se borna a répondre : C’est ma maniere de traiter l’affaire. Je ne vous force pas. Vous préférez la faillite, a votre aise ! Et mon pauvre frere signa.

– Ah ! grommela le sous-officier avec colere. Tout cela plutôt que de s’adresser a moi.

Puis se radoucissant soudain :

– Petite sour, tu es trop malheureuse pour que je te gronde ; continue.

– C’était notre ruine qu’il venait de signer. A la fin de la premiere année : inventaire. Lui trouve dix-huit mille francs de gain ; Canetegne, six mille francs de perte.

– Comment cela ?

– Tu vas l’apprendre. Cet homme d’affaires retors demande la liquidation. Son compte est jugé exact par le tribunal.

– Ton frere s’était trompé !

– Non, mais il n’avait pas considéré les appointements des patrons, soit vingt-quatre mille francs, comme des dépenses.

– Je conçois, M. Canetegne les faisant figurer au compte « frais généraux », l’écart de six mille francs…

– Bref, il fut décidé que la maison serait vendue chez un notaire. Sa mise a prix était de cent mille francs… Elle devait etre adjugée sur une seule enchere.

Et interrompant le jeune homme qui ouvrait la bouche :

– Tu vas me dire que la encore nous avons été coupables de ne pas faire appel a ton amitié. C’est vrai, je le reconnais ; mais épargne-nous, nous sommes tellement a plaindre !

Pour toute réponse Marcel porta a ses levres la main de la captive.

– Oh ! Antonin se démena. Deux ou trois amis s’étaient intéressés dans ses affaires. Il alla les voir, leur proposer de lui avancer l’argent nécessaire au rachat de la maison. Par l’acte d’association il représentait 50 p. 100 de la valeur de l’entreprise ; donc, en payant cinquante mille francs a son associé, plus les frais de vente, il se retrouvait seul propriétaire… Mais une surprise l’attendait. Exagérant la déconfiture, M. Canetegne avait racheté a vil prix les créances. Une explication s’ensuivit. Des les premiers mots l’Avignonnais éclata de rire : Mon ami, dit-il, vous etes nul en affaires. Je vous sauve malgré vous. Aujourd’hui je représente 80 pour 100 de l’opération, et vous seulement 20. Par conséquent, si vous vouliez me disputer l’entreprise, vous auriez a payer quatre-vingts francs, alors que je n’en débourserais que vingt. Or, j’ai trouvé un commanditaire qui m’autorise a prendre la maison a deux cent mille francs. Voulez-vous en verser huit cent mille ? Eh bien ! je vous fais une offre sérieuse. Laissez-moi maître de la situation. Avec une enchere de dix mille francs j’enleve la vente. Je vous remets intégralement la mise a prix : vingt-deux mille francs comptant, et un cheque de soixante-dix-huit mille francs payable dans dix-huit mois. Vous y gagnez, mon commanditaire aussi. Tout le monde est content. Et comme Antonin le considérait avec stupeur, il ajouta : Avec l’argent touché, vous vous embarquez, vous parcourez les colonies françaises, et me revenez avec des documents, des relations qui décuplent notre chiffre. Je vous alloue 10 pour 100 sur les affaires, et en quelques années je refais votre fortune.

– Tiens, tiens, fit le sous-officier ; c’est presque gentil, cela.

Yvonne fronça le sourcil.

– Il mentait comme toujours. Il exploitait l’humeur aventureuse des Ribor, dont Antonin a hérité. Le pauvre accepta. En son absence Canetegne me gardait comme caissiere, aux appointements de deux mille francs. Tout se passa comme il l’avait décidé. Antonin quitta la France en me laissant le cheque de 78,000 francs. Mais poussé par une défiance trop justifiée, hélas ! il photographia ce papier, sans savoir a quoi pourrait servir la reproduction. Malheureusement Antonin est, j’ignore ou, et il a emporté cette preuve qui confondrait mes lâches accusateurs.

Elle avait pâli en prononçant ces paroles. Une émotion violente la secouait ; sa voix s’étranglait dans sa gorge. Brusquement elle jeta ses bras autour du cou de Marcel et appuyant sa tete sur son épaule :

– Mon pauvre Simplet ! Apres… oh ! apres, j’ai subi toutes les tortures. Antonin m’écrivit pendant six mois. Il visita l’Algérie, la Tunisie. Il gagna le Sénégal. De Saint-Louis une derniere lettre me parvint. Le cher voyageur m’annonçait son intention de remonter au nord du fleuve. Et puis, plus rien. J’ai écrit la-bas. Pas de réponse. Pour comble d’infortune, tandis que je me désespérais, hantée par l’atroce pensée que mon frere était mort, M. Canetegne manifesta l’intention de m’épouser.

– Lui !

– Oui lui, répéta la prisonniere. Durant des mois, j’ai subi ses sollicitations… J’étais seule, sans fortune, n’ayant pour vivre que mes appointements. Je n’osais pas abandonner mon emploi. J’avais peur de mon isolement dans la ville populeuse.

– Comme tu crois peu a mon affection, tu ne m’as pas appelé.

– Pardon, je croyais etre bientôt délivrée. L’échéance du cheque approchait. Quand je l’aurai touché, pensais-je, je quitterai la maison Canetegne ; je serai libre. Folle ! L’échéance atteinte, je présente l’effet, et je déclare a cet homme que je ne continue plus a faire partie de son personnel. Il tente de me retenir. Il a des paroles mielleuses ; mais il ne peut plus me tromper. Avec ma fortune, je rentre chez moi. C’est fini, je suis affranchie.

Elle parlait avec exaltation, dans une sorte d’ivresse. Et devant elle, Marcel joignait les mains, comprenant sa longue peine.

– Soudain, reprit Yvonne avec amertume, un abîme s’ouvre sous mes pieds. Des agents de police envahissent ma demeure. Ils font main-basse sur l’argent. Ils m’accusent d’avoir volé cette somme.

– Eh bien, il était facile de prouver…

– Ah ! je l’ai cru, Simplet. J’ai dit la vérité. Alors ils m’ont traînée chez M. Canetegne. Horreur ! c’est lui qui a porté plainte. Il nie l’existence du cheque, et sur mes livres il montre des surcharges, des ratures, que je n’ai jamais faites, je te le jure…

– Je te crois, petite sour.

Yvonne se blottit contre lui et avec une reconnaissance infinie :

– Tu me crois, toi. Tu devines qu’une honnete fille ne devient pas voleuse, qu’elle ne falsifie pas ses livres pour piller la caisse qui lui est confiée. Eux, cela ne les étonne pas. Tout crime leur paraît naturel. Canetegne affirme que je suis coupable. Sa parole fait foi. J’en appelle a Mlle Doctrovée. Elle déclare tout ignorer. Tu voulais me sauver ; tu vois bien que c’est impossible !

Depuis une minute Marcel semblait avoir oublié ou il se trouvait. La figure immobile, les yeux perdus dans le vague, une ride profonde coupant le front entre les sourcils, il était absorbé par une pensée. Mais aux derniers mots de la jeune fille il sortit de sa préoccupation.

– Le premier moyen m’a l’air de ne rien valoir, fit-il lentement, nous emploierons le second.

Et comme elle le regardait avidement, les levres ouvertes pour l’interrogation :

– C’est bien simple, reprit-il, tu ne démontreras pas ton honneteté. La trame est trop bien ourdie. Donc tu t’évaderas, et a nous deux nous rejoindrons ton frere.

– Mais personne ne sait ou il est !

– Nous le trouverons… D’ailleurs il n’y a pas autre chose a faire. Il a la preuve. Il nous la faut, car tu ne peux vivre déshonorée.

Le gardien entrait pour avertir le sous-officier que sa visite avait assez duré. Tendrement Marcel embrassa sa sour de lait et lui murmura a l’oreille :

– A bientôt !

Puis il sortit apres un geste brusque dont, ni la prisonniere, ni le geôlier, ne comprirent le sens. Il se jurait d’arracher Yvonne a l’injuste justice.


III – UNE IDÉE DE SIMPLET

 

Mlle Doctrovée, dont il vient d’etre question, mérite les honneurs du portrait. Elle avait « coiffé sainte Catherine » depuis quelques années, avouait-elle. Or, chacun sait que ladite Catherine est une fée fantasque qui tantôt fait de la vieille fille un etre dévoué, tantôt tout le contraire. La vérité nous oblige a confesser que Doctrovée appartenait a la seconde catégorie.

Maigre, seche, reveche, elle affectait, selon l’expression d’un professeur de mathématiques de la ville, la forme d’un polyedre irrégulier dont les angles masquaient les faces.

Sa caractéristique était un nez long, a l’extrémité perpétuellement écarlate. Oh ! ce nez ! Il avait récréé la ville entiere ! Sitôt qu’elle se mouchait dans un magasin, un salon, un lieu public, il se trouvait un mauvais plaisant pour s’écrier :

– Personne n’a vu le maréchal Ney ?

Ce a quoi la foule répondait en chour :

– Pardon ! il fait des armes avec Pif de la Mirandole.

On juge du fiel amassé chez Mlle Doctrovée, et l’on comprend facilement qu’elle se fut mise a hair Yvonne Ribor, qui non seulement avait la gentillesse, l’amabilité, la grâce refusées a son employée, mais qui de plus était la patronne.

Pour Doctrovée elle synthétisa l’univers, devint responsable de toutes ses mésaventures. De la a lui nuire, il n’y avait qu’un pas. Il fut fait.

L’employée connaissait un M. Canetegne, son cousin a la mode de la foret de Bondy. Cet homme d’affaires au regard bleu-faience, aux cheveux blonds, rares au sommet de la tete, souriant, insinuant, bedonnant, orné d’un grasseyant accent venaissin, mais dépourvu de scrupules, jugea a demi-mot l’alliée que la fortune lui amenait.

Renseigné par elle, il se substitua facilement a Antonin Ribor et l’éloigna sous le prétexte de lui faire visiter les colonies.

Yvonne restait seule a Lyon. M. Canetegne réfléchit qu’elle serait une agréable compagne, et que de plus, en l’épousant, il ferait rentrer dans sa caisse le cheque de soixante-dix-huit mille francs consenti a son ex-associé. La résistance de la jeune fille le surprit. Excité par Doctrovée, il considéra son refus de lui accorder sa main comme une injure grave. Il s’énerva, enragea, voulut la séquestrer moralement. A cet effet, il écrivit au directeur des Postes du département du Rhône une lettre par laquelle sa caissiere était censée demander que ses correspondances lui fussent adressées au domicile particulier du négociant, 6, rue Perrache.

Voila pourquoi Yvonne n’avait plus reçu de nouvelles de son frere. M. Canetegne interceptait les lettres. Il apprit ainsi qu’Antonin, capturé par les Touareg, au nord de la boucle du Niger, pouvait recouvrer la liberté en payant rançon. Il se garda, bien entendu, d’en parler a qui que ce soit.

Mais Yvonne ne se montrait pas plus clémente a son égard. L’échéance du cheque arriva. Alors voyant du meme coup son argent et ses projets matrimoniaux compromis, il eut recours a l’odieux stratageme dont Yvonne avait été victime.

Le cheque détruit, les livres grossierement falsifiés, l’innocente fut jetée en prison.

Or le sergent Simplet, apres avoir quitté sa sour de lait, se tint le raisonnement que voici :

– Il faut délivrer Yvonne, puis retrouver Antonin. Nous avons un atout dans notre jeu. M. Canetegne songeait a donner son nom a la pauvre petite. Le mariage perdit Troie, il peut bien perdre aussi un simple enfant d’Avignon.

Sur cette réflexion il retourna a Grenoble, se fit faire par son notaire une forte avance sur ses propriétés dont, on s’en souvient, il voulait se débarrasser, et de retour a Lyon il se rendit, 6 rue Perrache, au domicile du négociant. Claude l’accompagnait.

En quelques mots il conta a l’Avignonnais l’histoire du cheque photographié, l’inquiéta juste assez pour le rendre maniable, puis conclut en déclarant qu’il ne croyait pas a cette imagination.

– Personne du reste, dit-il avec le plus grand sérieux, n’admettra qu’un commerçant notable risque de compromettre sa situation par de tels agissements.

Brusquement il abandonna ce sujet désagréable et parla mariage. Si le commissionnaire voulait s’y preter, Yvonne serait bientôt remise en liberté. Il suffirait que tous deux déclarassent a l’instruction leur désir de se marier. Les surcharges des livres, la somme trouvée chez la jeune fille ; tout s’expliquerait par une querelle de fiancés. La justice, maternelle quoi que prétendent les cambrioleurs, se ferait un plaisir de réunir des etres faits pour finir leurs jours en commun. La solution – qui calmait les craintes de Canetegne – fut adoptée par lui. Il fut convenu que l’on obtiendrait du juge d’instruction, M. Rennard, une confrontation du négociant avec Yvonne ; confrontation pendant laquelle ils débiteraient la fable imaginée par Simplet, frere de lait affectueux et ennemi des bisbilles.

On se serra la main. Mais une fois dehors, Dalvan murmura a l’oreille du « Marsouin » :

– Vous voyez comme c’est simple. Maintenant ma sour est libre.

– Pas encore.

– Oh ! il s’en faut de si peu !

Le lendemain Marcel se rendit au Palais de Justice, ou se trouvait le cabinet du juge d’instruction. Il plongea M. Rennard dans l’ahurissement en lui contant la fable convenue.

Peut-etre le magistrat n’en crut-il rien, mais il affecta d’etre persuadé. Puisque tout le monde était d’accord, a quoi bon se donner des airs de rabat-joie ? Pour la forme il convoqua Mlle Doctrovée, Canetegne, Claude Bérard, qui de pres ou de loin « tenaient » a l’affaire.

Dalvan s’était institué son piqueur. Durant deux jours il fut sans cesse en mouvement. Du Palais de Justice il courait au magasin de la rue Suchet, a l’appartement de la rue Perrache, a la prison. Les concierges et employés du « Temple de Thémis » le saluaient d’un air de connaissance. Nul ne s’inquiétait de lui voir parcourir les couloirs et les escaliers du monument. Et cependant le jeune homme prenait parfois des chemins détournés, pour gagner le cabinet de. M. Rennard. Il se glissait partout, inspectait les portes, se pénétrait de la topographie de l’édifice.

Le soir du deuxieme jour il revint a l’hôtel en fredonnant.

– Ah ! ah ! fit Claude, vous etes content ?

– Oui. La porte des caves ou l’on met le combustible est fermée par une simple barre.

– Parfait !

– Par cette voie on évite les concierges et le quai. Et vous ?

– J’ai suivi vos instructions a la lettre. J’ai acheté des vetements : un pantalon chez un marchand, un veston chez un autre.

– Et ?

– Tout est en sureté pres de la gare de Perrache, dans un pavillon que j’ai loué pour un mois. Il existe une entrée particuliere, qui permet d’échapper aux curiosités des voisins.

– Bon. Nous sommes prets, on peut interroger Yvonne.

Au matin Dalvan apprit au Palais de Justice que la jeune fille serait extraite de prison dans l’apres-midi et conduite devant M. Rennard.

Nanti de cette nouvelle, il ne fit qu’un bond jusqu’a l’hôtel.

Il prit une bonbonniere de verre bleu dont le couvercle était orné d’une figurine en relief. A travers les parois transparentes de petits losanges blancs s’apercevaient.

– Les fameux bonbons ! remarqua Claude. Pourvu qu’ils soient efficaces.

– C’est un de mes amis de Grenoble, pharmacien, qui les a préparés, ainsi…

– Je le sais ; mais c’est égal, je serai plus tranquille apres.

– Alors, rendons-nous au Palais de Justice.

Les deux jeunes gens se mirent en route aussitôt et atteignirent rapidement le but de leur promenade.

Gaiement Marcel salua le concierge, qui lui apprit que M. Rennard était déja enfermé dans son cabinet, ou il attendait la prisonniere.

– Ah ! pas encore arrivée ?

– Non, mais elle ne tardera pas. La preuve, tenez. Un fiacre s’arretait en face de l’entrée. Un gendarme et Yvonne en descendaient.

– Pauvre petite, soupira le sous-officier, on lui a épargné la voiture cellulaire !

– Dame ! c’est a vous qu’elle le doit, fit le concierge d’un air entendu, paraît que vous avez joliment débrouillé son affaire.

– J’ai fait de mon mieux.

A ce moment Mlle Ribor, suivie par son gardien, arrivait devant Simplet. Son visage pâli, ses yeux cernés d’un cercle bleuâtre, disaient son angoisse.

– Bonjour, petite sour, fit Marcel, aie courage. Tout s’arrangera. Surtout dis bien la vérité.

Puis s’adressant au gendarme :

– Vous voulez bien que je l’embrasse, la pauvre mignonne ?

– Allez-y. Entre soldats, il faut se faire une politesse.

L’uniforme du « lignard » disposait en sa faveur le représentant de la force publique. Simplet prit la jeune fille dans ses bras, et tout en appliquant sur sa joue un baiser sonore, il lui glissa rapidement a l’oreille :

– Ne t’étonne de rien. Un mouvement de surprise nous trahirait.

Il recula d’un pas.

– Merci, gendarme, vous etes un brave homme.

– On fait pour le mieux. Quand la consigne et le sentiment peuvent se concilier…

La fin de la phrase ne venant pas, il s’engagea dans l’escalier, dont Yvonne gravissait déja les premieres marches.

– Je les suis, déclara Dalvan au concierge.

– A votre aise, mais vous devrez rester dans l’antichambre.

– Bah ! je préfere me trouver la… tout pres de ma sour. Il me semble que l’interrogatoire lui en paraîtra moins pénible.

Entraînant Claude stupéfait de sa liberté d’allure, il s’élança sur les traces de la prisonniere. Dans l’antichambre du juge il la rejoignit. Elle allait etre introduite chez le magistrat.

– Je ne bouge pas d’ici, lui dit-il. Songe qu’une mince cloison nous sépare seule et sois forte.

Elle le remercia du geste, incapable de prononcer une parole. Violente était l’émotion qui l’étreignait. Son frere de lait allait tenter de la sauver. – Il l’en avait informée. – Par quel moyen ? Elle l’ignorait, car il avait obstinément refusé de l’éclairer sur ce point. Et ses yeux se portaient alternativement du sous-officier au gendarme.

Celui-ci considérait la scene d’un oil paterne. Installé sur une des banquettes de velours qui entouraient la piece, il avait rejeté son grand manteau en arriere. Sous son bicorne ses yeux brillaient. Positivement l’affection de Marcel pour la captive l’émouvait.

Le carillon d’une sonnerie électrique fit tressaillir Yvonne. L’heure de l’interrogatoire était venue. La jeune fille échangea un long regard avec Dalvan, et, frissonnante, elle pénétra dans le cabinet de M. Rennard.

La porte retomba sur elle. Claude, Marcel et le gendarme demeuraient seuls dans l’antichambre.

– Broum ! Broum ! grommela celui-ci dans sa moustache. Elle est gentille, la pauvre demoiselle.

Simplet se rapprocha de lui.

– N’est-ce pas ?…

– Oh ! oui, bien gentille et elle a l’air si attristé.

– Voyez-vous : si on la condamnait, elle en mourrait.

Le gendarme toussa encore. Décidément il était ému.

Feignant de prendre l’air ahuri du Pandore pour une interrogation, Dalvan lui raconta le roman imaginé par Canetegne. Il ne lui faisait grâce d’aucun détail, et voyait sans rire les gestes apitoyés de son interlocuteur. Tout en parlant, il avait tiré de sa poche la bonbonniere de verre dont il s’était muni. Il l’ouvrit. Elle contenait des losanges blancs assez semblables a de la pâte de guimauve.

– Vous etes enrhumé ? demanda le bon gendarme.

– Non, je suis gourmand.

– Je ne saisis pas.

– Goutez un de ces petits carrés, et vous comprendrez. C’est une pâte que mon ami a rapportée du Sénégal.

– Oui, appuya Claude entre ses dents. Ce sont les noirs qui la fabriquent.

– Ça ne l’empeche pas d’etre blanche, remarqua le gendarme avec un gros rire.

Et il étendit les doigts vers la bonbonniere. Une flamme brilla dans les yeux de Simplet, mais d’une voix tres calme :

– Prenez-en deux ou trois, ils sont si petits !

– Non, je ne veux pas abuser.

– Vous n’abusez pas, j’en ai d’autres.

– Alors c’est pour vous faire plaisir.

Et le brave homme engloutit une série de losanges. Il eut une légere grimace :

– Ce n’est pas mauvais, mais cela vous a un gout bizarre.

– En effet, seulement on s’y habitue.

En conscience, le brave homme mastiqua la préparation du pharmacien de Grenoble et parut éprouver une vive satisfaction en l’avalant.

– En voulez-vous davantage ? demanda Marcel souriant malgré lui.

Le gendarme fit un geste de dénégation.

– Je vous remercie. Entre nous, c’est curieux parce que cela vient du Sénégal, mais j’aime mieux autre chose.

La conversation reprit de plus belle. Bientôt cependant l’interlocuteur de Simplet se frotta les yeux. Sa prononciation devint pâteuse. Il bredouilla :

– Il fait chaud ici.

D’un coup d’épaules il fit glisser son manteau sur la banquette. Il s’appuya au mur, et peu a peu sa tete se pencha sur sa poitrine.

– Trop chaud, répéta-t-il.

Puis il demeura immobile. Sa respiration réguliere indiquait qu’il était endormi. Alors Marcel vint a Claude et d’un ton railleur :

– Les pastilles a base de belladone ont produit leurs effets. Aidez-moi a endosser ceux du gendarme.

Une minute plus tard Simplet, couvert de l’ample manteau et coiffé du bicorne, était assis a la place de l’infortuné serviteur de la loi. Ce dernier ne s’était pas aperçu de la substitution.

Mollement couché sur le plancher, derriere la banquette, il dormait profondément.

– Pour enlever Yvonne, plaisanta Dalvan, il était nécessaire d’endormir son gardien. C’est fait. Maintenant allez me chercher une voiture, qui attendra derriere le Palais de justice.

– Mais, vous ?

– Ne vous inquiétez pas. Je vous rejoindrai tout a l’heure.

Bérard, conquis par la placidité de son ami, quitta la piece et le bruit de ses pas s’éteignit bientôt.

– Pourvu qu’il ne survienne aucune anicroche ! murmura Simplet. Jusqu’a présent tout marche a souhait.

Il achevait a peine que la porte donnant sur l’escalier s’ouvrait et Canetegne paraissait sur le seuil.

Le faux gendarme sentit une sueur froide mouiller son front, mais le négociant n’avait aucun soupçon.

– M. Rennard est dans son cabinet ? interrogea-t-il sans regarder le soldat.

– Oui.

– Bon ! Et sans façon il se précipita chez le juge.

Quelques minutes s’écoulerent, puis de nouveau la sonnerie électrique retentit.

Dalvan devina que l’interrogatoire de la prisonniere était terminé. Il se leva. Yvonne était devant lui, accompagnée d’un greffier.

– Ramenez Mademoiselle, ordonna cet employé.

Simplet s’inclina sans répondre, et se dirigea vers la sortie. La captive promenait autour d’elle des regards désolés. Elle n’avait point reconnu son frere de lait, et elle s’épouvantait de sa disparition. Sur le palier, il lui dit d’un ton bref :

– Pas un cri, c’est moi, viens.

– Toi ?

– Silence, suis-moi.

Et saisissant la main de la jeune fille prete a défaillir, il la conduisit a travers un dédale de couloirs et d’escaliers. Ils parvinrent aux caves. La, Marcel se dépouilla du manteau et du bicorne, atteignit la porte de service qu’il avait remarquée. La barre céda sans difficulté ; les fugitifs se trouverent dans la rue.

A dix pas stationnait une voiture. A la portiere se montrait la tete inquiete de Bérard. Yvonne y monta, et Dalvan prit place a côté d’elle, apres avoir crié au cocher :

– Gare Perrache !


IV – DE LYON A ÉTAPLES

 

Durant quelques instants Yvonne garda le silence, puis un sanglot la secoua. Elle tendit les mains a ses sauveurs :

– Libre, libre, bégaya-t-elle, et par vous ! merci !

Marcel arreta net ces démonstrations.

– Ne pleure pas, petite sour ; cela te rougirait les yeux et nous ferait remarquer.

Elle refoula ses larmes, dominée par le ton du jeune homme, et timidement.

– Ou allons-nous ?

– Dans une retraite que Claude a dénichée. A propos, vous n’avez jamais été présentés officiellement. Je comble cette lacune. Claude Bérard, mon ami et mon complice ; Yvonne Ribor, ma sour. Voila qui est fait, je reprends. Nous quittons la voiture a Perrache.

– Pourquoi ?

– Parce que l’on va s’apercevoir de notre fuite. On supposera que notre premiere pensée a été de nous éloigner. Dans quelle direction ? Vers l’Italie ; la frontiere est proche. On retrouvera notre cocher. Il dira ou il nous a conduit et l’on enverra immédiatement des télégrammes a Modane.

Claude et Yvonne considéraient le sous-officier avec stupeur.

– Mais, hasarda la jeune fille, tu nous barres la route.

– Jamais de la vie. Pour échapper a ceux qui nous poursuivent, il faut faire précisément ce qui ne leur viendra pas a l’idée.

Et tranquillement :

– J’ai étudié l’indicateur. On cherchera trois personnes, deux hommes et une femme. Nous allons nous séparer. On nous cherche sur la route de Modane. Adoptons-en une autre. Voici ce que j’ai décidé. Une fois déguisés, Yvonne et moi, nous nous rendons a Saint-Rambert ; nous prenons le train, et a Dijon, nous quittons la ligne de Paris ; nous filons sur Amiens, par Is-sur-Tille ; d’Amiens nous gagnons Étaples et de la, l’Angleterre.

– L’Angleterre quand a deux pas, la Suisse, l’Italie !…

– Je vous répete que la surveillance s’accroît en raison des facilités qu’ont a leur disposition les fugitifs.

Bérard intervint :

– Je crois que vous avez raison ; mais moi, qu’est-ce que je deviens ?

– Vous, vous quittez Lyon a pied. Vous marchez jusqu’a Venissieux. La vous montez dans un train pour Chambéry. De cette ville, vous remontez vers Mâcon, par Culoz, et vous nous rejoignez a Étaples. Seulement vous séjournerez a Chambéry le temps nécessaire pour jeter a la poste une lettre que ma petite sour écrira tout a l’heure.

– C’est pour cela que nous nous séparons ?

– Pour cela, et pour ne pas voyager ensemble.

Le fiacre s’arretait devant la gare de Perrache. Marcel fit descendre ses amis, paya le cocher et pénétra dans les salles d’attente. Mais il guettait la voiture.

Quand elle se fut éloignée, il fit un signe a ses compagnons, et tous gagnerent le pavillon loué par Bérard.

A ce moment meme M. Canetegne, apres une longue conférence avec le juge d’instruction, se levait pour prendre congé. L’Avignonnais paraissait enchanté.

– Ainsi, disait-il, voila qui est convenu. Un rapport tres bénin, des conclusions favorables ; je compte sur vous.

– Absolument, répondait le magistrat avec un sourire malicieux. Il n’y a plus délit. Un simple roman. Voleuse et volé inscrivant le mot « Hyménée » sur les pages du code.

– Eh oui. Une priere encore, mon cher juge. Je serai absent deux ou trois jours. Des clients a visiter hors Lyon. S’il se produisait quelque incident nouveau, soyez assez bon pour me prévenir. Un mot au magasin. On me le ferait tenir, et s’il le fallait, je reviendrais immédiatement.

– Je vous le promets.

– A la bonne heure donc. Il n’est point de serviteur de Thémis plus aimable. Ne vous dérangez pas, je connais les etres.

Le négociant, d’un pas léger, franchit le seuil du cabinet et traversa l’antichambre.

Tout a coup il poussa un cri. En meme temps il trébuchait et roulait a terre. Au bruit M. Rennard accourut.

– Que vous arrive-t-il ?

Canetegne se releva en se frottant les reins.

– Je ne sais pas ; j’ai buté contre un obstacle la…

Il s’arreta stupéfait. A l’endroit qu’il désignait, un bras humain s’allongeait sur le parquet, sortant de dessous la banquette occupée naguere par le gendarme.

– Qu’est-ce que c’est que ça ? murmurerent les deux hommes.

Mu par un sentiment de prudence, le magistrat appela son greffier pour déplacer le siege, qui masquait la victime de Marcel, dormant paisiblement.

– Un gendarme ! clama le négociant.

– Un gendarme ! redit le juge avec surprise.

– Celui qui accompagnait la prisonniere, déclara le greffier.

Du coup M. Rennard sursauta :

– Vous etes certain de ce que vous avancez ?

– Absolument. Je le connais d’ailleurs, c’est le pere Cobjois.

– C’est bon ! c’est bon ! réveillez-le. Il nous expliquera…

Oubliant sa grandeur, le magistrat aida son subordonné a soulever le dormeur et se prit a le secouer.

Peine inutile, Cobjois n’ouvrit pas les yeux. Le juge y mit de l’acharnement. Il ne réussit qu’a arracher au pauvre diable un ronflement sonore. Cela devenait inquiétant. Les trois hommes échangerent un regard.

– Ce sommeil n’est pas naturel, formula enfin M. Rennard.

– J’allais le dire, appuya Canetegne.

Le greffier se contenta d’opiner du bonnet.

– Et l’accusée qu’est-elle devenue ?

La question demeura sans réponse. Le scribe, pressentant une bourrasque, songea a en détourner les effets et d’une voix insidieuse :

– Je cours chez le concierge, monsieur, si vous le permettez. Il a du la voir passer.

– Oui, allez.

– Ah ! ça, demanda Canetegne lorsqu’il fut seul avec le magistrat, est-ce que vous croiriez ?…

– A une évasion ?

– Oui.

– C’est possible !

M. Rennard prononça ces deux mots avec une sourde irritation ; la colere de l’homme de loi battu sur son terrain. Pour le commissionnaire, il blemit. Yvonne libre ! C’était le renversement de ses plans. Et tous deux piétinaient autour du soldat ronflant de plus belle.

L’arrivée du concierge ne laissa subsister aucun doute. La prisonniere n’avait pas franchi le seuil du Palais de Justice.

Alors, sur les ordres brefs du juge, une véritable battue commença. Tous les employés présents furent réquisitionnés. On fouilla les bâtiments, les caves, et, en fin de compte, on découvrit le manteau et le bicorne du gendarme aupres de la porte de service entr’ouverte.

La captive s’était évadée. Avec cette certitude, M. Rennard parut retrouver le calme. Imposant silence au commissionnaire qui, furieux, congestionné, faisait du bruit comme quatre.

– Le frere de lait de Mlle Ribor était ici pendant l’interrogatoire de l’accusée ?

– Oui, répliquerent le cerbere et le greffier.

– C’est donc lui qui a protégé sa fuite. Un soldat a peine libéré ; nous le reprendrons facilement.

– Vous pensez ? interrogea Canetegne haletant.

– Je l’affirmerais. Seulement les conclusions de mon enquete seront modifiées par cette aventure. Rentrez chez vous, monsieur. Ces jeunes gens se sont moqués de nous. Une dépeche au commissaire central nous les ramenera bientôt confus et repentants.

Sur ces paroles, le magistrat, appelant du geste ses subordonnés, disparut avec eux dans son cabinet. Il allait prendre ses dispositions pour ressaisir la proie qui échappait a la justice.

Rentré chez lui, le commissionnaire colonial donna cours a sa rage. Lui, si économe et si rangé, brisa un service de « terre de fer ». Hélas ! cet acte de vigueur ne lui procura pas le sommeil. Toute la nuit il se retourna sur son lit, s’assoupissant parfois, mais brusquement éveillé par un horrible cauchemar. Il voyait autour de lui danser une armée de sous-officiers et de jeunes filles, tenant tous une photographie du cheque Ribor.

Une visite matinale a Mlle Doctrovée ne le rassura pas. Son associée parut épouvantée. Yvonne libre, tous les malheurs étaient a craindre.

Soudain la servante de Doctrovée vint annoncer a sa maîtresse que M. Martin demandait a lui parler. Le visage de la maigre personne s’éclaira.

– Lui !… priez-le d’attendre un instant.

Et la bonne sortie, elle vint se planter devant le négociant.

– Mon cher ami, commença t-elle, vous etes comme moi. Pas confiance en la police, hein ?

Il secoua la tete avec énergie.

– Bien, reprit Doctrovée. Alors, voyons Martin. Un ancien policier révoqué pour une peccadille et, mon ami.

– Soit donc. Apres tout, ou nous en sommes, nous n’avons pas le choix.

Le négociant se laissa conduire par sa complice dans le salon, ou le policier attendait.

C’était un homme d’une trentaine d’années, aux épaules larges, au corps bien d’aplomb sur des jambes solides.

Le personnage avait la face bleme percée de deux yeux clignotants, un front bas surmonté de cheveux rudes taillés en brosse. Il s’inclina devant l’Avignonnais.

– Monsieur Canetegne, enchanté de vous voir. Je me suis présenté chez vous. En apprenant votre sortie matinale, j’ai pensé vous rencontrer ici.

– Comment cela ? balbutia l’Avignonnais interloqué.

– Comment ? Mlle Ribor a pris sa volée hier. Il m’a paru naturel que vous vinssiez faire part de cet événement a la meilleure de vos amies.

Il coulait vers son interlocuteur un regard pénétrant. Ce dernier baissa les yeux.

La tournure que prenait l’entretien le genait visiblement. Doctrovée vint a son secours :

– Dites toute votre idée, monsieur Martin. Il est possible qu’elle nous convienne.

Le visiteur répondit par un signe de tete approbateur.

– Un aveu d’abord. J’aime la bonne chere, les appartements élégants, les fetes, et j’en suis sevré depuis des années. Aussi des que j’ai su l’arrestation de Mlle Ribor, je me suis intéressé a elle ; car je tenais la bonne affaire longuement attendue.

Doctrovée eut un rire engageant :

– Allez toujours.

– Je savais son innocence. J’ai déploré sa pauvreté, car sans cela je lui aurais fait rendre la liberté. Mais il faut vivre, et l’on n’y peut arriver qu’au service de ceux qui ont de l’argent. Je me suis logé dans le meme hôtel que les sous-officiers, ses amis. Une chambre voisine de la leur m’a permis de suivre toute l’intrigue. La cloison n’interceptait pas leur voix. Bref, j’ai connu le plan d’évasion simple et ingénieux, imaginé par ces jeunes gens.

– Et vous ne m’avez pas averti ? clama Canetegne.

– Vous avertir ? vous n’y songez pas.

– Mais si, je vous aurais récompensé.

– Oui, vingt-cinq louis. Cela ne constitue pas une affaire. J’aime mieux la situation actuelle.

Sans preter la moindre attention aux gestes furibonds du commissionnaire, Martin continua :

– Voici ce que je vous propose : Je me suis enquis de votre situation financiere. Vous possédiez a la date d’hier cinq cent vingt-cinq mille trois cent quarante-deux francs, soixante-douze centimes, déposés chez MM. Fulcraud, Barrot et Cie, banquiers, cours Bellecour.

– Ah ! souligna la manutentionnaire.

Canetegne voulut esquisser un geste de dénégation, mais le policier l’arreta :

– J’ai vu votre compte.

Et apres un silence :

– Votre maison brule ; – c’est une figure – un homme se présente pour aller a travers les flammes sauver votre coffre-fort. Sans lui vous perdez tout. Il me semble qu’en vous demandant 20 pour 100 de votre fortune, il est modéré.

– 20 pour 100 ! gémit l’Avignonnais.

– Pas meme. Cent mille francs payables le jour ou je retrouve les fugitifs.

– Vous m’assassinez.

– Pas le moins du monde. Mon prix ne vous convient pas, je me retire.

Déja M. Martin reprenait son chapeau.

Le négociant, partagé entre l’avarice et la peur, céda a la seconde.

– Laissez-moi le temps de réfléchir, vous avez une impétuosité.

– Toute naturelle. Vos adversaires ne réfléchissent pas, ils filent.

L’argument décida Canetegne.

– Soit !… Cent mille si vous les trouvez. Rien si c’est la police.

– Naturellement, fit l’agent d’un ton goguenard. Maintenant ne perdons pas une minute ; passons a votre magasin. De la, nous irons chez votre banquier – vous y prendrez quelque argent et préparerez un cheque a mon nom. – Enfin je vous montrerai quelque chose que la police n’a pas encore découvert.

Il salua Mlle Doctrovée d’un air amical et, suivi du négociant, il quitta la maison. Jusqu’a la rue Suchet, les deux hommes n’échangerent pas une parole.

– Pourquoi sommes-nous venus ici ? demanda l’Avignonnais.

– Pour voir votre courrier.

– Mon courrier ?

– Voyez toujours, vous comprendrez.

Obéir était le plus simple. Pénétrant dans le compartiment réservé a la caisse, le commissionnaire se mit a dépouiller le paquet volumineux de correspondances entassées sur son bureau. Soudain il eut un cri.

– L’écriture d’Yvonne !

– La lettre vient de Chambéry, n’est-ce pas ? questionna l’agent sans paraître étonné.

– Comment le savez-vous ?

– Peu importe. Je le sais.

D’un geste impatient, Canetegne déchira l’enveloppe et d’une voix tremblante lut ce qui suit :

Vous n’appréciez que les choses qui se vendent. L’honneur vous semble sans valeur. Aussi avez-vous essayé d’en priver une pauvre fille dont c’est toute la fortune. Pour cette chose vague, cette fumée comme vous l’appelez, d’autres sont capables de tous les sacrifices. J’espere revenir victorieuse de la lutte a laquelle vous m’obligez. Alors vous ne douterez plus.

Yvonne Ribor.

Sa lecture terminée, il regarda l’agent :

– Eh bien ?

– La lettre est conçue dans un noble esprit.

– Ce n’est point votre appréciation sentimentale que je sollicite. Le timbre de la poste de Chambéry ne vous paraît-il pas un renseignement ?

Le policier le considéra narquoisement :

– Vous inclinez donc a penser ?

– Que mon ex-caissiere se dirige sur Modane.

– Et comme la frontiere est gardée, vous vous réjouissez. Vous n’aurez plus a me verser cent mille francs.

– Précisément, je l’avoue. M. Martin fit entendre un petit rire sec.

– Cela ne fait rien. Passons chez votre banquier.

– Vous voulez, apres cette lettre…

– Plus que jamais. Il est neuf heures moins le quart, nous avons le temps, car nous prendrons le train de 9 h. 41 pour Mâcon.

Et frappant familierement sur l’épaule de l’Avignonnais qui ouvrait des yeux effarés.

– Cette lettre-la, c’est une ruse pour vous dépister.

– Allons donc ! Si vous me prouvez cela.

– C’est ce que je ferai si vous m’accompagnez. A une condition seulement. C’est que vous me garderez le secret. Je tiens a gagner votre argent, et je ne vous pardonnerais pas de m’en empecher.

Le ton dont il prononça ces paroles était clair. Canetegne ne s’y trompa pas. Il fallait agir loyalement – une fois par hasard – avec un homme qui connaissait son histoire.

Dans la rue, le policier héla une voiture et donna au cocher l’adresse de la banque Fulcraud, Barrot et Cie.

Chez les banquiers, l’Avignonnais se fit remettre vingt mille francs et annonça qu’il serait peut-etre présenté a l’encaissement un cheque de cent mille. Un employé prit note de cette déclaration. Puis toujours flanqué de M. Martin, le négociant remonta en voiture.

– 9 h. 3, murmura l’agent, c’est juste !

Bientôt le véhicule s’arreta devant le pavillon ou Yvonne et ses amis avaient passé la veille. Le policier tira de sa poche une clef qu’il introduisit dans la serrure.

– Qu’est cela ? demanda Canetegne.

– La premiere cachette de vos ennemis. J’ai pris une empreinte a la cire et me suis fait fabriquer une clef, ce qui nous permet d’entrer comme chez nous.

Sur ces mots il ouvrait la porte et pénétrait dans le pavillon. Il faisait sombre, et durant quelques secondes le commissionnaire ne distingua rien. Mais ses yeux s’accoutumerent a la pénombre, il vit sur le plancher des vetements d’hommes et de femme.

– C’est ici, déclara l’agent, que les fugitifs ont changé de costumes. Ici également que, grâce a un indicateur pointé au crayon, j’ai pu reconnaître la route choisie par eux.

Il s’interrompit :

– 9 h. 30, ne manquons pas le train ; décampons.

A 9 h. 38, les deux hommes s’installaient dans un compartiment de premiere classe, et bientôt le convoi les emportait vers Mâcon.

De son côté, Claude Bérard, apres une nuit passée a Chambéry, avait fait route sur Culoz, et laissant cette gare en arriere, filait a toute vapeur sur la meme destination.

Il n’accordait qu’une attention distraite au paysage. Ni Ambérieu avec sa jolie riviere l’Albarine, ni Bourg, dominée par le clocher de l’église de Brou, ne lui semblerent dignes de remarque. Sa pensée était ailleurs. Elle volait, précédant le chemin de fer trop lent, vers Étaples ou il devait rejoindre ses amis. Le jeune homme s’exaspérait a chaque arret du train. Polliat, Mézériat, Vonnas, Pont-de-Veyle eurent tour a tour leur part dans ses malédictions. Enfin la machine ralentit pour la derniere fois.

– Mâcon, Mâcon, crierent des voix d’employés.

Claude bondit sur ses pieds, empoigna sa valise couchée dans le filet, sauta sur le quai et traversa la gare d’un pas pressé.

Il heurta violemment un homme au visage glabre qui se tenait pres de la sortie, regardant curieusement les voyageurs. Il n’y prit pas garde. Celui qu’il avait heurté n’en parut pas formalisé, au contraire. Sa bouche s’ouvrit dans un rire silencieux.

– Le voici, dit-il seulement a un personnage qui se dissimulait derriere lui.

– Ce blond ? interrogea l’individu.

– Mais oui, mon bon monsieur Canetegne. J’ai omis de vous prévenir. Le brun est devenu blond. Il s’agit maintenant de ne pas le perdre de vue.

Et d’un ton intraduisible, tout en s’élançant sur les traces de Bérard :

– Il m’est cher ce jeune homme. Il représente le tiers de mon cheque.

La réflexion ne plut pas au négociant. Une grimace le prouva, mais il allongea les jambes pour se maintenir a hauteur de son compagnon. La course ne fut pas longue. Le sous-officier atteignit le guichet de distribution des billets. Ses ennemis l’entendirent demander un ticket pour Paris.

– Dans une heure, monsieur, répondit le receveur. Le premier train est a 2 heures 54.

Le voyageur frappa le sol d’un talon impatient, puis il se décida, quitta la gare et pénétra dans un café voisin. Le policier n’avait pas perdu un de ses mouvements.

– Attendons comme lui, fit-il.

L’heure venue, ils retournerent a la gare sur les pas de Claude et prirent place dans le train de Paris. A 10 h. 37 du soir ils atteignaient enfin la capitale. Toujours suivant Claude qui ne se doutait de rien, ils traverserent en bourrasque les salles d’attente et gagnerent la cour que les réverberes, les lanternes de voitures et d’omnibus constellaient de lueurs dansantes. Le sous-officier héla un fiacre. Aussitôt, Martin poussa l’Avignonnais dans un autre véhicule, et s’y engouffra apres avoir bouleversé le cocher par ces paroles magiques :

– Deux louis pour toi, garçon, si tu ne perds pas de vue ce « sapin ».

A trente metres de distance les voitures s’ébranlerent, se dirigeant vers la Bastille. Elles allaient grand train. Elles passerent a droite de la colonne de Juillet, longerent le canal, parcoururent le boulevard Voltaire, la place de la République, le boulevard Magenta et s’arreterent, a dix secondes d’intervalle, devant la haute façade de la gare du Nord.

Onze heures sonnaient.

Claude, son automédon payé, se mit a courir. Martin et Canetegne trotterent dans ses pas. Comme lui, ils se munirent au guichet de billets pour Étaples, et sauterent dans le train de 11 h. 5 sur Creil, Amiens, Abbeville et Calais.

Il était temps, la longue file de wagons s’ébranlait.

– Nous allons a Étaples, dit l’agent, rien ne nous empeche de dormir. Bonsoir, monsieur Canetegne.

Sur ce, il s’accota dans son coin et ferma les yeux. Le négociant, brisé par les émotions de cette journée, lutta un instant contre le sommeil ; mais le convoi était a peine a hauteur de Saint-Denis que sa tete se pencha en avant et qu’un ronflement nasillard annonça sa défaite.

Au moment ou le train quittait Abbeville, une secousse le rappela au sentiment de la réalité.

Il ouvrit les yeux et aperçut M. Martin souriant, qui lui présentait une paire de lunettes bleues et un cache-nez.

– Pour n’etre pas reconnu ? dit seulement le policier.

– Reconnu, par qui ?

– Par ceux que nous poursuivons.

– Ou sont-ils ?

– Je l’ignore encore, mais mon instinct m’avertit que nous les rencontrerons a Étaples.

Canetegne n’en demanda pas davantage. Il cacha ses yeux sous les verres bleus et jeta le cache-nez sur ses épaules. A 7 h. 58, on entrait en gare d’Étaples, et presque aussitôt l’agent en observation a la portiere s’écriait :

– Les voici !

Il désignait un homme aux cheveux bruns et une jeune femme abominablement rousse qui attendaient sur le quai. L’Avignonnais se précipita pour descendre, mais son compagnon l’arreta :

– Un instant. Inutile de les effaroucher, tout serait a recommencer.

Claude Bérard avait rejoint ses amis et tous trois s’éloignaient.

– A notre tour, reprit Martin, qui saisit le bras du commerçant et le contraignit a régler son pas sur le sien.

Tout en marchant, il parlait :

– Mon cher monsieur, j’ai tenu ma promesse ; j’ai retrouvé les fugitifs. A vous de tenir la vôtre en faisant passer de votre poche dans la mienne, le petit papier que vous savez.

Canetegne poussa un soupir désolé.

– Cent mille francs, c’est cher !

– Vous refusez, bon. Je cours prévenir ces jeunes gens.

– Non, ne faites pas cela, je me résigne. Mais quand on a amassé un petit pécule dans les affaires…

– Les affaires, c’est l’argent des autres. Supposez que vous restituez.

Sans relever l’impertinence, le négociant tira de son portefeuille le cheque préparé a Lyon et le remit au policier.

– A la bonne heure, dit celui-ci dont les yeux brillerent, vous devenez raisonnable. Tenez, notre gibier niche a l’hôtel de la gare. On va se raconter les péripéties du voyage. Profitons-en pour courir au télégraphe. Nous prierons M. Rennard d’expédier le mandat d’amener au commissaire central de la localité. Il est 8 h. 10 ; a midi sa réponse arrivera et le tour sera joué.


V – PREMIERES HEURES HORS DE FRANCE

 

Cependant Marcel et Yvonne avaient conduit Claude dans une chambre de l’hôtel de la gare.

– Reposez-vous, conseilla Dalvan, car la soirée sera fatigante.

– Comment cela ?

– Nous ferons une promenade en mer. Un patron de barque nous emmene a la peche. On part a trois heures.

Le « Marsouin » voulut obtenir une explication, mais Simplet quitta la chambre. Puis laissant Yvonne s’enfermer chez elle, il s’en alla flâner par la ville.

Bientôt il gagna la rive de la Canche, dont l’embouchure forme le port d’Étaples, et il descendit vers la mer.

Une cabane dressait son toit de chaume a quatre ou cinq cents metres de lui. Des « chaluts », soutenus par des perches, séchaient a l’entour. Sur la porte un homme de cinquante ans, dont la barbe grisonnante paraissait presque blanche a cause du hâle du visage, fumait une courte pipe. En voyant le jeune homme, il souleva son bonnet de laine.

– Bonjour, patron, fit le sous-officier. Ça tient toujours notre partie de peche ?

– Bien sur, monsieur. Si vous etes a bord de la Bastiennea l’heure du jusant, je vous emmenerai certainement. C’est une bonne barque allez. Tenez, regardez-la, la-bas, comme elle roule. On dirait qu’elle a hâte de partir.

– Nous ne la ferons pas attendre, soyez tranquille.

Marcel serra la main du patron et revint vers son logis. Comme il passait devant la maison du commissaire central, il entendit un bruit de voix ; le nom de « Ribor » lui parvint distinctement.

Il s’arreta net. Ribor ! Yvonne s’appelait ainsi. Qui donc prononçait ces deux syllabes. Puis il sourit. Évidemment il ne s’agissait pas d’elle, mais d’autres Ribor. Quelle apparence que l’on s’occupât de la jeune fille chez le magistrat ?

Pourtant, il ne pouvait se décider a s’éloigner. Immobile sur le trottoir, il pretait l’oreille, concentrant toute son attention pour saisir les paroles qui s’échappaient par la porte entre-bâillée. Il se rapprocha de l’ouverture. Les sons lui arriverent plus nets, et avec stupeur il surprit les répliques suivantes :

– Vous me dites que le mandat d’arret m’arrivera de Lyon vers midi ?

– Oui.

– Alors, je serai tout a votre disposition, et nous procéderons a l’arrestation de cette fille.

– Devançons un peu le moment.

– Je ne le puis. Plainte a été portée devant les autorités lyonnaises, et je ne veux agir que sur avis d’elles. Question d’égards. Apres tout, votre voleuse ne s’envolera pas. Tenez, je vais vous montrer ma bonne volonté. Je vous donnerai un de mes agents pour surveiller l’hôtel de la gare et pour s’opposer au départ de cette personne.

– Parfait !

Un bruit de chaises remuées indiqua a Simplet que les interlocuteurs se levaient. D’un bond il quitta son observatoire et s’élança de toute la vitesse de ses jambes dans la direction de l’hôtel.

Claude et Yvonne causaient.

Le « Marsouin », qui avait bien dormi en wagon, s’était contenté de réparer le désordre de sa toilette, puis il avait rejoint la jeune fille. Ils furent terrifiés quand Dalvan leur apprit ce qu’il venait de surprendre. Mais le sous-officier étouffa leurs exclamations :

– Il faut décamper. Prenons dans nos valises ce qui a une valeur ; abandonnons le reste et partons.

– Mais ou ? gémit Yvonne éperdue.

Marcel, qui déja se livrait a un tri des objets enfermés dans son sac de voyage, releva la tete.

– C’est bien simple.

– Toujours simple, clama la jeune fille avec une nuance de colere.

– Évidemment. On va d’abord nous chercher loin d’ici, cachons-nous donc a deux pas.

– C’est facile a dire…

– Et a faire. La cabane du pere Maltôt est proche. Sous couleur de déjeuner, nous y attendons l’heure de la marée. En route Claude, que personne ne connaît en ville, achetera un jambonneau, du saucisson, du pain et quelques bouteilles. A trois heures, toutes voiles dehors, nous sortirons du port.

– Mais il faudra revenir, la peche terminée.

Dalvan eut a l’adresse de sa sour de lait un regard plein de reproche.

– Essaye donc d’avoir confiance en moi, commença-t-il. Puis changeant de ton : Y etes-vous, Bérard ?

– Je vous attends.

– Bien, venez donc.

Sans affectation les fugitifs descendirent, traverserent la cour de l’hôtel et s’échapperent par une porte s’ouvrant sur une ruelle qui longeait les derrieres de l’établissement.

Il était temps. Canetegne, flanqué de M. Martin et de l’agent mis a sa disposition par le commissaire central, paraissait sur la place du Chemin-de-Fer. Fort de la présence de son nouvel allié, le négociant se présenta a la grande entrée de l’hôtel de la Gare. Les précautions devenaient inutiles, il s’enquit de ceux qu’il poursuivait.

– Ces messieurs et cette dame sont dans leurs chambres, répondit l’hôtesse qui n’avait pas vu sortir Marcel et ses amis. Si vous le désirez, je vais les faire prévenir.

– Inutile, s’empressa de répliquer l’Avignonnais. Veuillez seulement nous donner a déjeuner. Nous les verrons plus tard.

Et il se plaça dans la salle commune, de façon que nul ne put franchir le seuil de la maison sans etre aperçu.

Il rayonnait. Enfin il allait reprendre Yvonne. Ses craintes cesseraient aussitôt. Sa vie calme et confortable recommencerait. Il continuerait a dérober aux Lyonnais leur considération et leur argent.

Telle était sa satisfaction qu’il oubliait de quel prix exorbitant il la payait. La face épanouie du policier ne lui rappelait pas ce cheque de cent mille francs que cet autre honnete homme lui avait extorqué. Il mangea comme un loup, but ainsi qu’une éponge. Tout était parfait : poisson ou rôti, cidre ou vin. L’eau-de-vie de pommes de terre, qu’on lui servit avec le café, lui parut meme exquise. Jamais, il ne s’était senti si gai, si léger. Martin du reste, content de son opération, non plus que l’agent, ravi du bon repas, n’engendraient la mélancolie.

Bref, en dégustant le moka douteux, le trio devisait avec de grands éclats de rire ; quand le commissaire central fit irruption dans la salle. Sous sa redingote, on apercevait son écharpe.

– J’ai la dépeche de M. Rennard, dit-il. A ces paroles magiques, tous se leverent.

– Procédons immédiatement a l’arrestation, continua le magistrat, et s’adressant a l’aubergiste qui regardait toute émue par sa présence. Quelles chambres occupent les gens que nous cherchons ?

La bonne femme leva les mains au ciel.

– Quels gens ?

– Ceux dont nous parlions avant déjeuner, expliqua le négociant.

– Qu’est-ce que vous leur voulez donc ?

– Les mettre a l’ombre. Ce sont des voleurs.

– Des voleurs chez moi… Et ils ont couché ici ? C’est affreux !

La commere, effarée, s’assit sur une chaise, sa face bouffie devenue bleme.

– Répondez donc… quelles chambres ?

– Au premier : 5, 7 et 9.

Elle fit un effort pour se remettre sur ses pieds.

– Je vais vous conduire.

Mais elle chancelait. Le commissaire l’arreta.

– Inutile, nous n’avons pas besoin.

Suivi de ses compagnons, il s’élança dans l’escalier. Au premier, courait un long couloir bordé de portes numérotées.

– Un homme au haut de l’escalier, dit-il.

– Voila, fit Martin, se plantant a l’endroit désigné.

Alors, d’un pas posé, ses talons sonnant sur le carrelage du corridor, le magistrat s’avança vers les portes numérotées 5, 7, 9, auxquelles il frappa successivement.

Canetegne se frottait nerveusement les mains. Dix secondes s’écoulerent. Pas de réponse.

– Au nom de la loi, ouvrez ! dit le commissaire d’une voix forte.

Toutes les portes, sauf celles que l’Avignonnais dévorait des yeux, tournerent aussitôt sur leurs gonds, et les voyageurs montrerent leurs tetes étonnées.

– Ah ! s’écria un petit homme rond en sortant du 8 ; c’est aux personnes d’en face que vous avez affaire. Elles sont en promenade.

– En promenade, rugit Canetegne. Puisque l’hôteliere nous a affirmé qu’elles n’étaient pas sorties.

– Moi je les ai vues descendre il y a une heure a peu pres.

Le commissaire regarda l’agent. Celui-ci tourna les yeux vers le négociant.

Martin avait disparu. Presque aussitôt il revint.

– J’ai pris les clefs au bureau. Voyons si nos « clients » ne se sont pas envolés.

Il ouvrit la porte de la chambre de Claude.

– Ils reviendront, déclara-t-il. Voyez, la valise est la… Nous n’avons qu’a les attendre.

L’observation paraissait juste ; on s’y conforma. Les quatre personnages retournerent dans la salle commune.

Les petits verres rendaient la faction moins rude, pourtant Canetegne et ses acolytes tournaient la tete au moindre bruit. A chaque instant, quelqu’un se levait, allait a la fenetre et fouillait la place du regard. Peine inutile. Les fugitifs ne se montraient pas et pour cause.

Une heure, deux heures sonnerent. Martin, qui réfléchissait, quitta brusquement sa place et entra dans le bureau. Pour la dixieme fois le commissaire central collait son visage aux vitres de la croisée, quand le policier lyonnais se montra a la porte de la piece.

– Messieurs, dit-il froidement, nous sommes joués. Nos voleurs ne reviendront pas.

Un cri d’indignation échappa a Canetegne.

– C’est comme je vous l’affirme, poursuivit Martin. Les valises abandonnées étaient une ruse ; j’aurais du me défier. Je viens de les ouvrir. On y a pris un certain nombre d’objets, c’est aisé a constater.

– Ou sont-ils ? interrogea le commissionnaire d’une voix qui n’avait rien d’humain.

– Je n’en sais rien ; mais ils n’iront pas loin, si monsieur le commissaire veut bien courir a la gare et télégraphier sur la ligne.

Le magistrat bondit vers la sortie.

– J’y vais !

Un quart d’heure apres il était de retour. A la gare, nul n’avait vu les fuyards. Surement ils s’étaient dirigés vers la campagne.

– Alors, déclara Martin, il faut avertir la gendarmerie, mettre sur pied les agents disponibles et organiser une battue. La petite ne marchera pas longtemps. Je parcours la ville en m’informant. Rendez-vous sur le port.

Tous se disperserent. Pour Canetegne, il s’accrocha désespérément au policier et le suivit a travers la cité. Nulle part on ne les renseigna. Pas un instant l’agent ne songea a entrer dans les magasins, ou Claude avait fait emplette. Il ne pouvait lui venir a l’esprit que les jeunes gens, pressés de gagner la campagne, avaient perdu en achats un temps précieux. Logique était son raisonnement, mais faux son point de départ. Aussi ramena-t-il le commerçant sur le port sans avoir obtenu le moindre éclaircissement.

Furieux et penaud, il malmenait l’infortuné Canetegne ; lui faisant remarquer que ses démarches, il les accomplissait bénévolement, par-dessus le marché. Par leur contrat, il n’y était pas tenu, etc.

A l’instant ou ils rejoignaient le commissaire et ses subordonnés, un bateau de peche, incliné sous ses misaines, franchissait lentement l’entrée du port.

C’était la Bastienne ! Masqués par le bordage, les passagers : Yvonne et ses amis, considéraient le groupe hostile massé sur le rivage, et la pauvre caissiere, en fuite sans avoir mal agi, frissonnait en voyant son bourreau Canetegne se démener furieusement. Comme l’avait décidé Marcel, on avait déjeuné chez le pere Maltôt ravi de rencontrer des touristes si aimables, et l’heure venue, on avait embarqué sans encombre.

– Oui, murmura Mlle Ribor, nous sommes sauvés pour l’instant ; mais demain, quand nous reviendrons…

– Tu crois que nous serons en danger ?

C’était Dalvan qui répliquait ainsi. Yvonne le toisa.

– Tu ris, quand nous sommes plus prisonniers dans cette barque que dans l’hôtel d’ou nous venons.

– Oui, parce qu’il y a un moyen bien simple de n’etre pas capturés au retour.

– Lequel ?

– Ne pas revenir.

La jeune fille poussa une exclamation joyeuse :

– C’est vrai !

Mais son visage se rembrunit aussitôt :

– Et impossible, acheva-t-elle. Comment décider le patron de ce bateau ?

– Avec du sentiment, car c’est un brave homme, et un peu d’argent, car il est pauvre. Seulement il est indispensable que tu dises comme moi.

– Je te le promets.

La couleur remontait au visage d’Yvonne ; l’espoir brillait dans ses yeux fixés sur ceux de son interlocuteur. Le sous-officier sourit :

– Tout ira bien. Écoute. Nos parents s’opposent a notre mariage.

– A notre mariage, redit-elle d’un ton moqueur, tandis que le rose de ses joues devenait plus vif.

– Oui ; nous fuyons ces parents sans entrailles. Nous comptons nous marier en Angleterre, faire légaliser cette union au consulat, et revenir en France. En priant bien le patron je suis sur qu’il nous conduira a la côte anglaise !

– Eh bien, dit Claude, tentez la démarche.

De nouveau, Yvonne parut surprise. Le « Marsouin » s’effaçait devant Marcel. Avec son entetement de femme elle se cramponnait a l’idée préconçue. Elle avait décidé que Bérard, brun, aux traits énergiques, devait avoir l’initiative ; et il s’en remettait a son ami.

Le jeune homme répondit :

– Non, pas maintenant.

– Tu hésites ?

– J’attends seulement que nous ayons atteint la haute mer.

La côte française apparaissait encore nettement, mais elle rapetissait a vue d’oil, s’enfonçant sous l’horizon de mer sans cesse élargi. Bientôt les couleurs perdirent leur netteté. La terre prit l’apparence d’une ligne violacée, puis grise. Maintenant ce n’était plus qu’un brouillard léger, flottant sur l’eau verte. Quelques encablures encore et les fugitifs eurent l’illusion d’etre seuls, sous l’immense cloche nuageuse du ciel posée sur le plateau mouvant de l’Océan. Alors, Dalvan se leva et rejoignit le patron Maltôt.

Autour d’Étaples une véritable chasse a l’homme était organisée. Gendarmes, agents de police battaient les environs avec ardeur, excités par l’appât d’une prime de mille francs, promise par Canetegne a qui arreterait les « voleurs évadés ».

Les vagabonds, les « roulants » ont conservé le souvenir de cette journée. Tous ceux dont les papiers n’étaient pas suffisamment en regle, furent arretés ; la prison se trouva trop petite pour les recevoir tous. On occupa militairement la maison de ville et l’école transformées en lieux de détention.

Cent onze malheureux furent logés aux frais de l’État ; mais ceux qui causaient tout ce remue-ménage demeuraient introuvables. L’Avignonnais écumait. Vers le soir, n’y pouvant plus tenir, il sortit d’Étaples et courut sur les routes comme un renard en chasse. Il allait, dans la nuit, flairant le vent, proférant de sourdes menaces.

Tout a coup le terrain manqua sous ses pas. Une tranchée coupait la route jusqu’au milieu de la chaussée. Le négociant ne l’avait pas remarquée, et il avait roulé au fond du trou. Pour comble de malheur, de l’eau provenant d’infiltrations remplissait la cavité.

Trempé, bouleversé, le commissionnaire avala quelques gorgées du liquide boueux, réussit a se redresser et, les vetements collés au corps, couvert de glaise jaunâtre, il parvint a remonter sur la route.

Rentrer a Étaples pour changer d’habits était sa pensée. Afin d’éviter la fluxion de poitrine, il prit le pas gymnastique. Des pas lourds donnerent derriere lui sur le revetement du chemin. Des voix impérieuses lui crierent :

– Arretez !

Peu brave par nature, démoralisé d’ailleurs par son accident, Canetegne s’affola. Il crut etre poursuivi par des brigands. Ses jarrets se détendirent ainsi que des ressorts, et une course folle, vertigineuse, commença.

Les cris continuaient en arriere, le cinglant comme des coups de cravache. Il bondissait ; son cour faisait dans sa poitrine de brutales embardées ; l’air s’engouffrait dans ses poumons avec des sifflements. Son sang affluait a la tete, ses tempes palpitaient, et dans le grossissement de l’épouvante, les poursuivants lui paraissaient approcher dans un roulement de tonnerre. Les premieres maisons de la ville se montraient. Le négociant se crut sauvé, mais une ombre se dressa brusquement au milieu de la voie.

– Halte-la !

A cette vue, Canetegne s’arreta net, la respiration lui manqua, ses jambes plierent et il s’abattit a terre sans connaissance.

Quand il revint a lui, il s’aperçut qu’il était couché sur le dos, dans une piece basse qu’un rayon de lune éclairait vaguement. En suivant la traînée lumineuse, il se rendit compte qu’elle pénétrait par une fenetre garnie de barreaux. Il se passa la main sur le front, et comme il est d’usage au sortir d’un évanouissement.

– Ou suis-je ? bégaya-t-il.

Des ricanements lui répondirent. Dans tous les coins de la chambre des ombres s’agiterent.

– Qu’est-ce que c’est que ça ?

– Ça, mon vieux, fit une voix rauque, c’est le clou. Quand on n’a pas de papiers, l’État vous offre l’hospitalité.

– Comment ! je suis en prison ?

– Comme nous. Apres ça, si ça ne convient pas a monsieur, il n’a qu’a parler, on lui retiendra un appartement a l’hôtel.

Un éclat de rire ponctua la plaisanterie. L’Avignonnais se demanda s’il ne revait pas.

L’aventure était simple. Deux gendarmes, revenant sur la route, avaient remarqué son allure désordonnée. En le voyant disparaître dans la tranchée, ils avaient pensé qu’il cherchait a se cacher, s’étaient précipités, l’avaient poursuivi et arreté, grâce a un collegue embusqué aux abords de la ville. Aucun n’avait reconnu dans cet homme souillé de glebe, aux cheveux trempés de sueur, le « notable » a la prime de cinquante louis, et, fideles a leur consigne, ils avaient transporté leur prise dans une des salles de l’école, occupée déja par plusieurs autres habitants.

– En prison, reprit le négociant, mais c’est de la folie.

Chancelant, il se leva, gagna la porte qu’il frappa a coups redoublés. Un agent se montra aussitôt.

– Monsieur, s’écria l’Avignonnais, mon arrestation est le résultat d’une erreur.

– C’est pour me conter cela que vous me dérangez, grommela le gardien moitié fâché, moitié railleur.

– Sans doute, je suis monsieur Canetegne.

– Vraiment ?

– A preuve que je dois payer une prime de mille francs a celui qui ramenera…

L’agent eut un large rire.

– Vous expliquerez cela au commissaire, demain matin.

– Mais…

– Et surtout restez tranquille. C’est un conseil que je vous donne. La porte se referma au nez du commerçant ahuri.

Il n’eut pas le loisir de se plaindre. Une main s’appuya lourdement sur son épaule. Il se retourna. Devant lui, ses compagnons de captivité étaient debout.

– Tu viens d’affirmer que tu es Canetegne, gronda le premier ; que tu as promis une prime a la rousse, est-ce vrai ?

– Parfaitement.

– Alors, c’est a cause de toi que l’on nous a ramassés ?

Le danger de sa confidence pénétra l’Avignonnais.

– Je vais vous expliquer…

– Pas besoin, c’est compris. Ah ! tu tracasses le pauvre monde, tu couvres d’or les gendarmes. Tu es seul maintenant, nous allons voir si tu déchantes.

Et prenant la position du boxeur, l’homme ajouta :

– Gare-toi. Je t’offre le duel des zigs, a un pas, autant de coups de poing que l’on veut. Y es-tu ?

– Mais, monsieur, gémit le négociant terrifié.

– Monsieur ! as-tu fini. Je te dispense de mettre des gants.

La main du vagabond s’avançait menaçante. Canetegne se recula et, d’une voix étranglée par l’émotion, cria :

– Au secours !

Il n’acheva pas. Son adversaire l’avait frappé en pleine figure. Durant quelques instants une grele de taloches s’abattit sur lui. Aveuglé, contusionné, il tomba a genoux, cachant son visage de ses bras relevés.

La nuit parut longue au commissionnaire. A chaque minute il tremblait de recevoir une nouvelle correction. Blotti dans un coin, car les prisonniers ne lui permettaient pas de s’étendre aupres d’eux, il attendit le jour avec angoisse. Enfin l’aurore entr’ouvrit les portes de l’Orient ; mais pendant de longues heures encore, le malheureux dut subir les quolibets de ses voisins.

Extrait de la prison et conduit au commissariat, il eut peine a se faire reconnaître. Les yeux pochés, le nez gonflé, la face meurtrie, il ne rappelait en rien le commerçant de la veille. Le magistrat, convaincu cependant par ses explications, le remit en liberté. Il poussa meme la délicatesse jusqu’a lui donner la formule d’une lotion excellente pour bassiner les plaies contuses. Boitant et pestant, Canetegne se rendit a l’hôtel et étendit ses membres endoloris dans un lit moelleux. Mais il était écrit que le séjour a Étaples ne lui procurerait aucune satisfaction. Le marché se tenait sous ses fenetres. Les hennissements des chevaux, les appels des marchands faisaient un tintamarre tel qu’il ne lui fut pas possible de fermer l’oil.

Et, pour comble de disgrâce, vers trois heures de l’apres-midi, M. Martin vint lui annoncer que la Bastienne entrait au port, ayant transporté les fugitifs en Angleterre, et que lui-meme, estimant son rôle terminé, partait pour Lyon ou, grâce a son cheque, il comptait se donner du bon temps. C’était trop. Le négociant pensa étouffer de rage. Ses ennemis lui échappaient. Il perdait cent mille francs. Il retrouva des forces pour vomir des imprécations qui eussent épuisé le souffle des héros d’Homere.

Pourtant, le lendemain, en dépit d’une forte courbature, il se rendit a la gare et monta dans le train pour Paris. A l’arrivée il déjeuna copieusement, puis sautant dans une voiture qui passait.

– Cocher, dit-il, au Petit Journal !

Et se laissant aller sur les coussins, il murmura avec un accent intraduisible :

– Tout n’est pas perdu. Ils se croient sauvés. Nous verrons bien !