L'Espion X. 323 - Volume III - Du sang sur le Nil - Paul  d’Ivoi - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1911

L'Espion X. 323 - Volume III - Du sang sur le Nil darmowy ebook

Paul d’Ivoi

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Opis ebooka L'Espion X. 323 - Volume III - Du sang sur le Nil - Paul d’Ivoi

C'est au terme d'une derniere aventure en Égypte, ou il comptait passer une lune de miel des plus paisibles, que Max Trelam pourra enfin jouir d'un repos mérité avec la femme qu'il aime et que X. 323 retrouvera son nom et son rang. Mais cette ultime mission sera celle de tous les sacrifices, tant pour Max Trelam que pour celle qu'il aime et X. 323, son beau-frere désormais. Tous trois devront transcender un deuil terrifiant et jeter toutes leurs forces dans une lutte sans merci contre le fils du comte Strezzi, bien décidé a faire payer une dette de sang a ceux qui, puissants dirigeants ou hommes de l'ombre, ont contribué a la mort de son pere.

Opinie o ebooku L'Espion X. 323 - Volume III - Du sang sur le Nil - Paul d’Ivoi

Fragment ebooka L'Espion X. 323 - Volume III - Du sang sur le Nil - Paul d’Ivoi

A Propos
Partie 1 - LA COMETE ROUGE
Chapitre 1 - PRÉSAGE DE SANG
Chapitre 2 - LE MÉNAGE MAUVE
Chapitre 3 - T. V.
Chapitre 4 - SURPRISE
Chapitre 5 - LA VIE A PARFOIS L’INCOHÉRENCE DU REVE

A Propos d’Ivoi:

Paul d'Ivoi, de son vrai nom Paul Deleutre, est un romancier français, né le 25 octobre 1856 a Paris, mort le 6 septembre 1915 a Paris. Paul(Marie laure) Deleutre est issu d'une lignée d'écrivains qui utiliserent tous le pseudonyme d'Ivoi. Son grand-pere, Edouard, et son pere, Charles, signerent également certains de leurs livres Paul d'Ivoi. Il débuta comme journaliste a Paris-Journal et au Figaro, et collabora au Journal des Voyages et au Petit Journal sous le pseudonyme de Paul d'Ivoi. Il commença par donner quelques pieces de boulevard : Le mari de ma femme (1887), La pie au nid (1887) ou Le tigre de la rue Tronchet (1888) et quelques romans feuilletons qui passerent inaperçus. Entre 1894 et 1914, il publia les 21 volumes qui forment la série des Voyages excentriques, qui exploitent le filon des Voyages extraordinaires de Jules Verne. En 1894, le premier volume de la série, Les Cinq sous de Lavarede, écrit en collaboration avec Henri Chabrillat, lui valut la célébrité. Paul d'Ivoi écrivit également des récits patriotiques en collaboration avec le colonel Royet. Sources : http://fr.wikipedia.org/

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Partie 1
LA COMETE ROUGE


Chapitre 1 PRÉSAGE DE SANG

Le 15 janvier, dans cet hiver égyptien doux comme un printemps, ma chere Ellen et moi, mariés depuis trois mois, nous étions postés sur la toiture-terrasse de notre joli home du Caire.

Allongés sur des chaises longues de bambou, nous revions.

La nuit opaline de la vallée du Nil nous entourait de sa pénombre bleue, a travers laquelle se confondaient des chants, venant de la ville, ou des daha-biehs (bateaux) amarrées sur le fleuve, d’ou se détache le canal Ismailieh, en bordure duquel se trouvait notre demeure, poétiquement dénommée Villa de l’Abeille.

Dans la rumeur nocturne, il nous semblait discerner les inflexions rauques des âniers excitant leurs betes, la mélopée des conteurs narrant, a l’angle des carrefours, les prouesses d’Antar, le héros arabe, ou les aventures de la Mahmoudié aux cheveux verts.

Et, toute pénétrée de la mythologie égyptiaque, que, depuis trois mois, nous avions étudiée en de longues et douces excursions a Giseh, a la Foret pétrifiée, a Zaouyieh-El-Arran, Aboussi, Sakhara, Memphis, Dahehour, Helouan, Ellen murmura :

– Ne vous semble-t-il pas, Max, que sur cette plate-forme dominant la ville nous devenons plus que des etres humains ? Pour moi, je vois en vous le divin Osiris, pere du Nil, et je suis Isis, casquée du croissant lunaire ; nous écoutons, du haut d’un olympe, le bourdonnement de l’humanité ; si haut au-dessus d’elle que, dans le murmure imprécis, nous ne distinguons plus le blaspheme de la priere.

Je la regardai surpris. Elle continua :

– Cette sensation d’éloignement, c’est sans doute elle que les pretres de l’antique Égypte ont voulu exprimer par l’impassibilité des dieux ; l’impassibilité qu’ils considéraient comme la caractéristique de la divinité, a ce point que la Loi Sacrée interdisait aux artistes de reproduire par le ciseau ou la couleur le mouvement, c’est-a-dire la vie apparente. L’Immobilité leur paraissait seule digne des divinités. Etre immobile, sans geste de colere ou de pitié !

Elle s’interrompit brusquement, dressée d’un seul jet, le bras étendu vers un point du ciel, et son organe frémissant d’une angoisse inexplicable :

– La ! La !… Voyez, Max… un présage de sang !

Je regardai, frissonnant sans savoir pourquoi. Et je demeurai sans voix.

Vers l’Ouest, se déplaçant sur le ciel avec rapidité, un astre singulier venait d’apparaître.

Cela avait la figure classique attribuée aux cometes. Oui, je découvrais le noyau plus brillant, la queue dont la luminosité s’éteignait par degrés.

Une comete ne peut émouvoir un citoyen anglais, ayant fait des études suffisantes pour savoir que ces voyageuses célestes sont inoffensives.

Et cependant, mon tremblement s’accentua.

D’un geste instinctif, j’attirai Ellen contre moi. Je l’enlaçai, avec l’impression que j’avais a la défendre.

Contre quoi ? Contre qui ? Il m’eut été impossible de le dire. Ma raison était en déroute. J’étais livré a la clairvoyance mystérieuse de l’instinct.

Et puis… et puis… il y avait autre chose.

L’astre, la comete, apparaissait rouge. Elle avait, avec sa chevelure de sang rutilant sur l’indigo du ciel, un je ne sais quoi de menaçant.

Tous les journaux du lendemain se trouverent d’accord sur ce point, alors qu’ils relaterent en articles compendieux, la présence inattendue de cet astre errant.

J’étreignais Ellen. Je sentais son cour battre éperdument, et je ne trouvais pas une parole pour apaiser son émoi.

La peur était sur nous.

Tout a coup, la comete diabolique s’éteignit, ou, plus exactement, une condensation de sa masse s’opéra.

Il sembla que les vapeurs empourprées qui la composaient s’arretaient en leur course orbitaire, qu’elles roulaient en nuage informe. Puis sa couleur se modifia, passa du rouge au jaune.

Elle se fractionna en dix nuées lumineuses. Celles-ci se contracterent a leur tour, et soudain prirent l’apparence d’yeux ouverts au fond du firmament.

Dix yeux d’or vert regardaient la terre.

Ils nous regardaient, nous, pantelants sur la terrasse. Et leur ensemble donnait cet aspect :

Un instant, les yeux d’Ellen se fixerent sur les miens. Ses levres s’entr’ouvrirent, prononçant d’une voix sifflante :

– Les lettres ! Les lettres !

C’était vrai. Les yeux d’or s’alignaient, figurant un T et un V.

Et, grelottant dans mes bras, me communiquant la fievre d’épouvante qui la secouait toute, Ellen murmura :

– Les lettres de mort… Frere, sour, au secours… Sauvez-le !

– Ellen, que dites-vous ? murmurai-je, bouleversé par cette terreur inexpliquée.

Ma voix parut redoubler son effroi.

Ses dents claquaient, et comme je répétais : « Ellen, ma bien-aimée, revenez a vous ! » elle se renversa tout d’une piece dans mes bras, évanouie.

Je l’emportai, je l’étendis sur son lit. J’appelai a grands cris Nelaim, un jeune fellah de seize ans tour a tour valet de chambre a l’intérieur de la maison, ânier dans les promenades d’un rayon restreint, drogman(majordome-interprete) lors de nos courses aux déserts Arabique ou Lybique, entre lesquels coule la bande verdoyante de l’Égypte arrosée par le Nil. J’envoyai le garçon chez le docteur Fitz, de la résidence khédiviale.

Hélas ! le docteur, avec la franchise d’un vrai savant, m’avoua qu’il ne comprenait rien aux manifestations nerveuses d’Ellen.

Et quand, au milieu de la nuit, ma chere femme revenue a elle, je la pressai de m’expliquer ce qui avait pu la terroriser ainsi, elle se blottit dans mes bras et, m’enlaçant étroitement, avec une énergie qui démentait ses paroles, elle murmura du ton d’une enfant prise en faute :

– Je ne sais pas… Max ; dites-vous que votre Ellen est une petite folle, et ne me parlez plus de cette heure de faiblesse dont j’ai honte !

Comme l’homme, si fier de sa clairvoyance, est aveugle ! Je ne compris pas qu’en cet instant la pauvre mignonne me donnait la plus grande preuve de tendresse que femme donna jamais.

Je ne compris pas (cela me restera toujours comme un remords) que, pour m’assurer un esprit paisible, elle accaparait pour elle seule toute l’angoisse du danger planant sur nous, dans l’orbe sanglant de la Comete rouge ; toute la menace formidable des dix yeux d’or vert.


Chapitre 2 LE MÉNAGE MAUVE

– Khoouaga (monsieur), oun papir a la hourme ingilisi ! (une lettre pour la dame anglaise). »

C’est avec ces mots que, le lendemain, vers trois heures apres-midi, le boy Nelaim se précipite dans le salon-fumoir ou je me tiens aupres d’Ellen, un peu pâle encore, étendue languissante sur un divan.

Mais l’arrivée de Nelaim semble vaincre la langueur d’Ellen.

D’un bond elle est aupres de lui. Elle a pris la lettre, considere l’enveloppe. Et avec une joie que j’attribue a l’affection qu’elle ressent pour sa sour, dont elle est séparée depuis notre mariage, elle clame :

– De ma chérie ! C’est de ma chérie !

Elle déchire l’enveloppe et lit.

Une teinte rosée envahit ses joues ; ses narines délicates palpitent. Elle me tend le papier sans me regarder. On dirait que ses yeux cherchent je ne sais quoi, la-haut, dans le ciel au bleu profond ; ses levres s’agitent imperceptiblement comme si elle parlait a un invisible interlocuteur.

Mais je lis ce qu’écrit cette sour si chérie.

« Petite Ellen bien-aimée,

« De passage a Alexandrie, je voudrais la douceur de tes baisers.

« Je ne puis venir au Caire ; mais toi, toi, chérie, tu peux prendre le train de quatre heures. Je t’attendrai en gare d’Alexandrie. Nous passerons la soirée toutes deux et demain matin je te remettrai au train.

« Pardonnez-moi, toi et lui, de vous séparer quelques heures. J’ai tort de m’excuser, car je suis certaine de votre pitié pour votre sour… Oh ! oui, vôtre !

« Signé : TANAGRA. »

Ellen m’interrogea du regard :

– Il faut y aller, murmurai-je.

Elle me sourit avec une douceur infinie, et comme si jusque-la elle avait pu douter de mon consentement, elle me dit avec un accent d’indicible gratitude :

– Merci, mon aimé. Alors, vous me conduisez a la gare ?

J’inclinai la tete. Elle baisa mes yeux et sortit pour se préparer au départ.

Une demi-heure apres, nous sortions de notre maison.

Dix minutes nous suffisaient pour gagner la gare centrale, d’ou partent les trains sur Alexandrie et Suez, en traversant le pont Kautaret, jeté sur le canal Ismailieh.

Nous serions donc en avance pour le train de 4 heures.

Mais, avant de sortir, Ellen avait fait a notre serviteur Nelaim des recommandations qui m’étonnerent quelque peu.

Il devait tenir les portes, les fenetres, closes durant la nuit, quand je serais rentré ; n’ouvrir a personne sans s’etre assuré, a travers le judas grillé ornant la porte de la rue, que le visiteur était un ami.

Puis, de son réticule, elle tira un revolver et me le tendit :

– Ne vous en séparez pas, je vous en prie, Max, me dit-elle.

Je glissai le revolver dans la poche ad hoc de mon vetement. Elle se montra si joyeuse que je me félicitai de ma condescendance. Pouvais-je deviner que, sous ses terreurs d’apparence puérile, la dévouée et chere mignonne voilait l’horrible secret dont elle ne voulait pas m’inquiéter.

Dans la bande d’ombre bleuâtre des murs, nous suivîmes le quai du canal, nous atteignîmes le rond-point de Faggala, et passant devant la petite station de Abbasiyeh, nous nous engageâmes sur le pont Kautaret.

Or, a ce moment, je remarquai deux touristes, dont l’aspect bizarre chassa mes pensées moroses.

Un homme, une femme. Lui, grand, en chair sans etre replet, la face embroussaillée d’une barbe fauve ; elle, robuste, mais élégante ; les cheveux devant évidemment leur ton acajou au concours du henné ; ridicule, mais jolie.

Et ce couple, imbu sans doute de l’idée baroque que j’avais constatée chez nombre de touristes du Nil, idée qui consiste a croire a la fois qu’il faut se vetir d’étoffes légeres pour lutter contre la chaleur, et adopter des couleurs inhabituelles afin de ne pas détonner dans le paysage oriental, ce couple était revetu de la tete aux pieds de complets d’un mauve hétéroclite, criard, ne s’harmonisant avec aucune des nuances ambiantes.

Salacco, veston, pantalon ample, espadrilles pour l’homme ; chapeau cloche, saute-en-barque, trotteuse, brodequins de chamois pour la dame, tout était mauve, d’un mauve exaspéré et exaspérant.

Avec dix metres d’avance, ils pénétrerent dans la gare centrale, s’arretant presque aussitôt avec de grandes démonstrations de plaisir, dont la cause nous apparut aussitôt sous la forme de M. et Mme Solvonov, nobles polonais, installés a demeure au Caire, et que fonctionnaires égyptiens ou anglais, riches commerçants, voyageurs titrés, fetaient a l’envi.

Nous avions été reçus a plusieurs reprises dans le palais d’Ezbek qu’ils avaient loué a bail.

Force nous fut de nous arreter pour les saluer. Mme Solvonov, type accompli de la beauté polonaise, respectueuse et tendre pour son époux, de trente ans son aîné, mais conservant grand air sous ses cheveux blancs, Mme Solvonov, dis-je, nous présenta le couple mauve.

– Meinherr Alsidorn et son épouse Matilda, propriétaires tyroliens frileux, préférant la douce température du Caire aux frimas de leurs montagnes.

Apprenant qu’Ellen serait absente, la charmante Polonaise me pria de passer cette soirée de veuvage au palais d’Ezbek.

Ellen me pressa d’accepter, j’y consentis. Puis, ayant pris congé et de Mme Solvonov et des mauves Alsidorn, j’installais ma chere aimée dans un compartiment de premiere classe, prescrivant au chef de train de veiller a lui servir en cours de route l’orangeade parfumée a la menthe, boisson classique dont s’aromatise la monotonie du voyage, quand une lueur mauve impressionna ma rétine.

Je fixai l’origine de cette lueur et je reconnus meinherr Alsidorn. Il ne se cachait pas du reste.

Il nous salua au passage, nous apprit qu’il faisait un saut jusqu’a Benha-El-Ash, a 25 kilometres du Caire, pour visiter une maison de campagne dont on lui avait parlé. Il voyageait en seconde classe : un homme seul n’a pas besoin de toutes les aises nécessaires aux dames, n’est-ce pas ?

Sur ce, il reprit sa course le long du train, avec le dandinement burlesque d’un canard qui se hâte.

Un employé du chemin de fer parcourait le quai, lançant d’une voix grave ces mots :

– Yalla !… Go ahead !… Yalla !… Go ahead !

Les deux expressions, la premiere arabe, la seconde anglaise, ont le meme sens. Elles signifient littéralement : « En avant ! » Elles indiquaient que le train d’Alexandrie allait démarrer.

D’un mouvement instinctif, Ellen et moi nous nous enlaçâmes. Il me sembla qu’au fond de son etre je percevais un sanglot intérieur. Je me sentis envahi par une tristesse sans bornes, et, au lieu du joyeux : « A demain ! » dont je voulais saluer son départ, mes levres prononcerent l’adieu arabe qui est presque une priere décelant l’anxiété des séparations :

– Fî Amân Allah, ma chere aimée.

Elle me regarda avec une nuance d’étonnement. Elle eut un petit frisson, puis, d’une voix étouffée, elle répéta :

– Fî Amân Allah ! (A la garde d’Allah.)

Un bruit de fumée qui fuse, de pistons en marche. Le convoi partit.


Chapitre 3 T. V.

Le palais d’Ezbek a sa façade et ses jardins en bordure du superbe parc Ezbekieh, centre de la vie européenne au Caire, qu’entourent l’Opéra, la Bourse, les tribunaux mixtes, le Club khédival et les grands hôtels.

J’y reçus le soir une hospitalité charmante.

M. Solvonov, vieillard tres vert, en dépit de ses treize lustres accomplis (des gens bien informés lui attribuaient 67 ans), s’ingénia, ainsi que sa charmante femme, a me distraire, a dissiper le nuage laissé sur mon esprit par le départ d’Ellen.

Herr Alsidorn, – Fritz, pour les pelles tames, me confia-t-il avec son accent tudesque, – sa compagne, Frau Matilda, se mirent également en frais, pour chasser de mon esprit les papillons violets, que les Arabes prétendent etre les messagers des idées moroses.

Vers minuit, je me retirai.

Le couple tyrolien m’accompagna. Rien de plus naturel. Il avait provisoirement élu domicile a l’hôtel Shepheard, a deux pas de l’agence Cook et du consulat d’Autriche.

Je les quittai a la porte de leur hôtel. Je subis pendant cinq minutes la pluie de leurs compliments outrés a l’allemande, puis je continuai ma route.

Tandis qu’en arriere, dans la ville arabe, les tarbouckas, et autres instruments de musique bourdonnaient encore, tout était silencieux dans le quartier bordant le canal Ismailieh.

Nelaim m’attendait. Il mit cinq minutes a m’ouvrir, se conformant avec une rigueur qui m’impatienta aux instructions de ma chere Ellen.

Ce fut seulement apres avoir du premier étage, plongé sur moi un regard, m’avoir examiné de nouveau, a travers le judas de la porte de la rue, qu’il se décida a décrocher la chaîne de sureté, a tirer le verrou de cuivre et a entre-bâiller l’huis.

Je dus me racler le dos contre le chambranle pour pénétrer chez moi.

Nelaim, un revolver au poing, me conduisit jusqu’a ma chambre et ne se retira qu’apres avoir formulé cette recommandation :

– Sidi (monsieur), pas oublier… La hourmé (dame) a prié tenir revolver pres de toi.

Ma foi, la ponctualité du boy détermina chez moi un acces de gaieté. Le geôlier le plus farouche n’aurait pas gardé un prisonnier avec plus de soin.

Il ne se formalisa pas. Il rit aussi en montrant ses dents blanches. Apres quoi, il se glissa dehors et j’entendis qu’il se couchait dans le corridor, en travers de ma porte.

Je riais en me déshabillant, je riais en me mettant au lit, et a cette heure le deuil inexorable était déja sur moi !

Je me réveillai assez tard le matin. Les volets, ajourés a la façon des moucharabiehs de Constantinople, étaient ouverts ; les stores aux rayures blanches et bleues interposaient leur écran transparent entre le soleil matinal et l’intérieur de l’appartement. Sur une petite table, Nelaim disposait silencieusement le premier déjeuner : tranches de pasteques a la pulpe rose, fruits, confitures et thé.

– Sidi pardonner Nelaim éveiller, gazouilla le boy. Mais penser bon action cela ; puisque sidi devoir aller au train acher sâ’a (de 10 heures).

– Tu as bien fait. Quelle heure est-il ?

– La moitié apres-huit, sidi.

– Parfait.

A neuf heures un quart, j’étais habillé et je m’installais devant la collation servie par le gamin. J’étais d’excellente humeur. Dans quarante-cinq minutes, je serais a la gare, je recevrais Ellen dans mes bras.

J’étais a table depuis quelques instants, quand des clameurs s’éleverent au dehors.

Des jeunes fellahs, nu-pieds, couraient sur le quai, criant le journal de langue anglaise, l’Egyptian News.

« Le crime du railway d’Alexandrie ! Assassinat mystérieux d’une jeune lady ! »

– Nelaim, m’écriai-je, un journal de suite !

Mon serviteur bondit au dehors. Un moment plus tard, il reparaissait, un Egyptian News a la main.

Je le pris brusquement. Je le déployai ; sous le titre de la feuille s’étalait en caracteres gras la manchette dont les crieurs répétaient les termes.

Et brusquement un brouillard s’épandit sur mes yeux !

Les premieres lignes de l’article disaient :

« Hier, au moment ou le train quittant le Caire a 4 heures de relevée (apres-midi) entrait en gare d’Alexandrie, les employés du chemin de fer découvrirent le cadavre d’une jeune femme, étendue au milieu d’une mare de sang, dans un compartiment de premiere classe. »

« Les premieres constatations établirent que le vol n’avait point été le mobile du crime.

« La défunte portait un réticule contenant plusieurs objets de toilette en or, une bourse de meme métal renfermant 25 guinées anglaises (650 francs). Au col, la victime portait un gorgerin or, scarabées et saphirs d’Abyssinie, évalué a deux cents livres (5.000 francs). »

Le doute n’était plus permis.

Ce gorgerin, reproduction moderne du célebre collier de Rahoser, élégante d’Antinoë qui vécut 2.700 ans avant notre ere, ce gorgerin, nous l’avions acheté ensemble chez Usbek et Stockton, les opulents joailliers de la place Atelbet-El-Khadra !

Et cependant, je poursuivis ma lecture, éprouvant une âpre volupté a connaître tous les détails de l’atroce aventure qui sur mon ciel rose de tendresse tirait le voile noir des morts.

« La jeune femme a été surprise vraisemblablement au moment ou, penchée a la portiere, elle considérait le paysage.

« L’assassin a du pénétrer sans bruit dans le compartiment, car la victime a été frappée dans le dos, un peu au-dessous de l’omoplate, d’un coup de kandjara (poignard égyptien). Le cour a été atteint. La mort a été foudroyante.

« Le meurtrier a-t-il été inquiété par quelque bruit suspect ? On ne saurait l’affirmer. Il semble toutefois qu’il s’est retiré précipitamment, car il a oublié son arme dans l’atroce blessure.

« Et cette arme elle-meme souleve un probleme angoissant.

« Sur la poignée de bronze sont gravés et patinés en clair dix yeux d’or vert, figurant les deux lettres T. V. L’on se souviendra que l’astéroide étrange signalé avant-hier dans l’atmosphere se mua en cette meme forme.

« Y a-t-il une relation entre les deux faits ? »

Moi, je me répondis oui sans hésiter. Dans l’espace d’un éclair, je me souvins de la terreur inexplicable d’Ellen.

Et la logique, cette impitoyable dominatrice de mon cerveau anglo-saxon, me força a exprimer :

– La peur des deux lettres… Elle savait donc ce qu’elles signifiaient. Elle se savait menacée. Cela est-il sur ?… Oui, car dans le désordre de la terreur elle a appelé sa sour, son frere a son secours.

Un sanglot me secoua. Un sanglot fait de douleur et de colere. Oui, de colere. Pourquoi avait-elle manqué de confiance en moi ? Pourquoi ne m’avait-elle pas dit la cause de son épouvante ?

Je ne l’aurais pas laissée partir seule. J’aurais été a ses côtés pour la protéger ou succomber avec elle.

La revoir, la revoir une derniere fois. A celle qui ne me sourirait jamais plus, dont jamais plus la douce voix ne résonnerait a mon oreille, il fallait assurer la sépulture. Je ne devais pas la laisser la-bas, toute seule, cadavre perdu dans l’indifférence de la vie avoisinante, cette chere compagne tombant des la premiere étape de notre marche a travers l’existence.

Je ne pleurais plus. L’acuité meme de la souffrance dépassait les limites de ma perception.

Il me sembla m’agiter en reve. J’étais moi-meme affolé, terrassé, sans volonté ; et j’étais un autre qui prenait toutes les dispositions utiles.

Nelaim me suivait. Sur sa figure basanée, dans ses yeux noirs allongés a l’égyptienne, se peignait une sorte de stupeur.

– Sidi s’en va ?

– Oui, a Alexandrie.

– La lady ne revient pas ?

Je lui montrai le journal.

– Lis, tu comprendras. Garde la maison jusqu’a mon retour.

J’arrivai a la gare au moment ou entrait sous le hall le train de dix heures, celui qui eut du me ramener la chere absente.

Une sorte de rage me secoua en voyant descendre les voyageurs affairés. Une de ces idées absurdes, comme l’on en a dans les heures de désespoir, me fit gronder, les dents serrées :

– Que de gens vivants ! Et elle, elle, la seule que j’aime, ne reviendra pas !

Et puis, je sautai dans le convoi de sens inverse qui allait partir pour Alexandrie.


Chapitre 4 SURPRISE

A Alexandrie il me fallait retrouver Ellen.

Ou avait-on emporté le pauvre cher cadavre de l’aimée ?

Le chef de gare me renseigna.

La défunte, étant évidemment Européenne, mais n’ayant sur elle aucun papier permettant d’établir son identité, avait été transportée a la Quarantaine-Neuve, au Sud du Port-Vieux.

Il me suffirait de réclamer le corps et l’on me faciliterait toutes les formalités d’inhumation.

Une voiture de place, que je hélai dans la cour de la gare, me conduisit en une demi-heure au bâtiment circulaire de la Quarantaine, en passant le long des bastions, devant la porte de la Colonne de Pompée, puis en empruntant la rue Ibrahim, le Pont-Neuf jeté sur le canal Mahmoudié et en contournant la vaste ellipse du Gabari (hippodrome).

Des portes s’ouvrirent, des subalternes s’empresserent.

Je me trouvai dans une piece claire, tendue de papier semé de fleurs de lotus bleu, en face d’un homme d’environ cinquante ans que, aux premiers mots, je reconnus pour un compatriote.

D’une voix blanche, je lui dis le motif de ma visite.

– Dear me ! Poor me ! (Cher moi ! Pauvre moi ! exclamations anglaises exprimant la pitié), s’écria le directeur de la Quarantaine, je regrette d’entrer en relations dans une circonstance aussi affligeante. Mais enfin, il m’est impossible d’empecher ce qui est, et je veux au moins vous assurer toute la satisfaction compatible avec la triste chose.

Sur ce, il se leva, se coiffa d’une casquette agrémentée d’un galon d’or, et ouvrant la porte du bureau :

– Je vous accompagne en personne ; oui, pour indiquer la part grande que je prends a votre infortune.

Les bâtiments de la Quarantaine sont disposés en cercle autour d’une cour-jardin centrale, dont le milieu est occupé par un pavillon-blockhaus, destiné a recevoir les malades débarqués dans le port et dont l’isolement est obligatoire.

Ce fut dans cette construction que le directeur me conduisit.

A l’aide de clefs qu’il avait prises avant de partir, nous pénétrâmes a l’intérieur.

Cet homme aimable soutenait tout seul la conversation, sans paraître blessé de mon mutisme obstiné.

– Nous n’avons aucun pensionnaire en ce moment, disait-il, d’un air aimable, et il est malheureusement trop certain que la jeune lady ne quittera pas la salle qui lui a été affectée. C’est pourquoi Dourlian, le gardien du pavillon central ne se montre pas. Il est sans doute occupé ailleurs.

Puis, presque souriant :

– Au surplus, nous n’avons pas besoin de lui de suite. Le corps repose dans la logette 23. Si vous reconnaissez votre lady, je sonnerai Dourlian. Il vous accompagnera pour transporter la défunte au Service d’inhumations.

L’intérieur du blockhaus était partagé par des corridors a angles droits, au long desquels s’alignaient des portes numérotées.

– 23 !

Je prononçai ce nombre d’une voix éteinte.

– Oui, oui, vous avez bien lu, bredouilla le bavard directeur, 23, le numéro ou l’on a porté la pauvre jeune créature… Vous sentez-vous le courage d’etre mis en présence…

– Oui, fis-je, étreint par une angoisse indicible.

Mon guide hocha la tete, glissa une clef dans la serrure, la fit tourner.

Le battant fut poussé et, sur le seuil, nous demeurâmes sans mouvement.

Aucun meuble dans la petite piece rectangulaire, éclairée par en haut, grâce a une lucarne, dont une ficelle pendant jusqu’a hauteur d’homme indiquait le maniement.

Je m’attendais a voir, posé sur des tréteaux, le cercueil provisoire dans lequel dormait ma chere aimée.

Mais, a ma grande stupéfaction, les deux tréteaux-supports ne supportaient rien.

Le directeur, lui, se passa la main sur le front, puis parlant pour lui-meme :

– Ah ça ! on a transféré la jeune dame ! Comment Dourlian ne m’a-t-il pas avisé de cette mutation ?

Tout en prononçant ces mots, il faisait quelques pas dans le couloir et actionnait une sonnerie électrique dont le relief s’accusait sur la cloison.

Une minute a peine s’était écoulée, que des pas pressés résonnaient dans le corridor.

Un grand diable dégingandé, au corps maigre flottant dans une longue blouse d’infirmier, se plantait devant nous, s’exclamant avec un gros rire :

– Ah ! c’est vous, monsieur le directeur… Votre appel m’a causé une vraie stupeur ; je me demandais qui pouvait bien sonner dans ce pavillon ou il n’y a personne.

Mon compagnon l’interrompit :

– Ou a-t-on mis la… personne qui occupait le 23 ?

A cette question, le visage du gardien Dourlian revetit une expression d’étonnement extraordinaire.

– Mais, balbutia-t-il, monsieur le directeur le sait bien.

– Comment, je le sais ? Ah ça ! Dourlian, est-ce que vous auriez bu ?

– Moi ?… Monsieur le directeur connaît ma sobriété.

– En effet, en effet. Seulement, ou prenez-vous que je sois renseigné sur le changement au sujet duquel j’interroge ?

La stupeur du gardien s’accentua encore.

– Ou je prends ?… Dans l’ordre meme de monsieur le directeur.

J’assistais sans un geste a la scene. Un quiproquo macabre se déroulait devant moi, j’en avais conscience. Cependant, je tressaillis en voyant le directeur frapper violemment le sol du talon, tandis qu’il grondait :

– Voulez-vous signifier que je vous ai donné pareil ordre ?

– Certainement, bégaya Dourlian, évidemment interloqué.

– Moi ?

– Vous-meme. Il pouvait etre dix heures un quart… Monsieur le directeur prenait probablement son premier déjeuner. Il m’a envoyé, comme il le fait toujours en pareil cas, Jaspers, son valet de chambre.

Le directeur bondit sur place :

– Jaspers ! Je vous arrete la. Jaspers s’est trouvé indisposé ce matin. Il est demeuré au lit et n’en a pas bougé.

Dourlian secoua la tete avec énergie et d’un ton assuré :

– Pour ce qui est de l’indisposition de Jaspers, je ne me permettrai pas de penser autre chose que mon directeur ; mais quant a croire qu’il n’a pas bougé de son lit, cela m’est impossible, attendu que je l’ai vu ici, en personne.

Cette discussion m’agaçait. J’intervins :

– Ceci pourra etre éclairci plus tard.

– Eh ! vous avez raison, consentit aimablement le directeur de l’établissement. Nous éclaircirons la chose tout a l’heure. Pour l’instant, Dourlian, dites seulement ou vous avez mis le corps ?

Cette fois, un ahurissement incommensurable se peignit sur les traits du gardien.

– Ou je l’ai mis ? répéta-t-il.

– Sans doute. Il me semble que la question est claire.

– Bien certainement, elle est claire… Ce qui n’est pas clair, c’est que monsieur le directeur me la fasse.

– Ah ! rugit mon guide exaspéré. Cela va recommencer. Écoutez, garçon, dispensez-nous de vos réflexions et répondez. Qu’avez-vous fait de la jeune dame ?

Dans les yeux de Dourlian, il y eut une flamme ironique.

Surement, ce garçon résistait a une formidable envie de rire a la face de son supérieur. Il parvint a se dominer cependant et répliqua :

– Jaspers est venu…

– Encore Jaspers ! clama le directeur.

– Ah ! murmura doucement son interlocuteur, si vous voulez que je réponde, il faut pourtant bien me laisser raconter ce qui s’est produit.

– Soit… Je vous écoute.

– Jaspers est donc venu et ensemble nous avons porté le cercueil dument vissé, dans la voiture qui avait amené la mere de la défunte.

– La défunte n’est plus ici ?

– Elle a une mere qui l’a réclamée ?

Ces deux phrases rugies jaillirent des levres du directeur et des miennes.

La morte n’était donc pas Ellen… En dépit des coincidences, du gorgerin original, du réticule, de la bourse d’or, c’était une autre qui avait succombé.

Une joie subite, exorbitante, une de ces joies douloureuses de par leur acuité meme m’avait envahi.

Je n’avais qu’une idée : reprendre le train, rentrer au Caire, ou la chere aimée sans doute m’attendait, ne comprenant rien a mon absence. Mais le directeur me retint quelques minutes encore.

– Tres heureux de l’incident. Je ne m’explique pas l’histoire, mais enfin la victime n’est point la personne que vous pensiez.

– Non, certes ; elle était orpheline.

– All right ! Félicitations !

Le digne fonctionnaire me secoua les mains avec une énergie toute anglaise, puis revenant a son subordonné :

– Et cette mere, comment s’appelle-t-elle ?

– Mme Charley, de Glasgow.

– Parfait ! Parfait !

Je gagnai la sortie sans retard. Je remis a Dourlian un pourboire, pardon ! un bakchich abondant, (en Égypte on dit : bakchich et il convient de conserver la couleur locale) et je sautai dans la voiture qui m’avait attendu, en criant au cocher :

– A la gare du Caire ! Vite ! vite !

Et comme le véhicule se mettait en marche, mes yeux se porterent sur Dourlian.

Le gardien demeurait sur place, les sourcils froncés, l’air égaré d’un homme qui s’agite au milieu de l’incompréhensible. Son attitude eut du m’avertir que la conclusion simple, tirée par moi de son entretien avec son chef, ne le satisfaisait pas.


Chapitre 5 LA VIE A PARFOIS L’INCOHÉRENCE DU REVE

L’expression « fou de joie » est véritablement juste. Il fallait bien que je fusse fou, moi, si méthodique a l’ordinaire, pour n’avoir pas songé que je n’aurais, pour retourner au Caire, aucun train avant quatre heures de l’apres-midi. Et cependant je connaissais les horaires !

Heureusement je me souvins n’avoir pas déjeuné. J’allais combler cette lacune et, en traînant un peu, j’arriverais a la gare a l’heure indiquée.

Donc, ayant abandonné ma voiture a la station, je me rendis au restaurant Fink, que je jugeai le plus proche et qui, chacun le sait, est situé rue Chérif-Pacha, en face l’Hôtel Khédivial.

Je m’étais attablé dans la salle commune du « Fink », quand un personnage, qu’a son aspect je jugeai devoir etre un commerçant maltais, vint s’asseoir a une table voisine de la mienne et demanda un café a la turque.

Il était a peine servi qu’une exclamation fixa définitivement mon attention sur lui.

– Docteur, disait-il, quel heureux hasard de vous voir de ce côté de la ville !

Le nouveau venu, homme sec, grisonnant, le nez chevauché par des lunettes d’or, s’approcha.

– Enchanté, monsieur Fitzari, enchanté.

– Asseyez-vous donc, mon cher docteur Amandias.

– Volontiers.

Et la conversation s’engagea. Je n’écoutais pas, ce qui eut été indiscret ; mais les deux hommes parlaient sans baisser la voix, j’étais bien forcé d’entendre.

– Une corvée, grommelait le médecin ; obligé de prendre le chemin de fer pour me rendre a Kafr-el-Daouar (localité a 5 kilometres d’Alexandrie)… Un fiévreux qui m’inquiete.

– Oh ! se récria le Maltais avec admiration, vous etes demandé par tous les malades du delta.

Le médecin se rengorgea sous l’éloge évidemment exagéré.

– Sans doute ! Sans doute !… Et mon dévouement est connu… Seulement, aujourd’hui, j’aurais préféré séjourner a Alexandrie, afin de terminer une enquete intéressante commencée a la Quarantaine-Neuve.

La Quarantaine-Neuve ! Ces trois mots me firent dresser l’oreille.

– Une enquete ? redit le négociant Fitzari d’un ton interrogateur.

– Oui… Ça n’est pas un secret…, tout au plus une énigme agaçante…

– Oh ! j’adore les rébus, docteur…

Le médecin se prit a rire :

– Eh bien, cher monsieur Fitzari, si vous pouvez m’expliquer celui-la, vous me ferez plaisir. Voici les faits. Vous savez qu’une jeune femme inconnue a été assassinée hier, sur le parcours du Caire a Alexandrie ?

– Parfaitement ! Les journaux de ce matin…

– Juste… On a transporté le corps a la Quarantaine.

– Bon !

– Il y a une heure et demie environ, un gentleman s’est présenté, se disant le mari de la défunte et réclamant le corps pour l’inhumation.

Je tressaillis. Ces étrangers parlaient évidemment de moi.

– Tout naturel ! murmura le Maltais.

Mais le docteur Amandias l’arreta.

– Attendez, attendez… Le directeur accompagna le visiteur au pavillon d’isolement et la, le gardien, un nommé Dourlian, déclara avoir déja remis le cercueil a une dame qui se prétendait la mere de la défunte.

– Peuh ! La belle-mere avait précédé le gendre, voila tout, lança ironiquement Fitzari.

– Vous n’y etes pas, mon cher, riposta triomphalement le docteur ; cette mere et ce mari n’appartenaient pas a la meme famille. Mais plus fort que cela. Dourlian prétendit avoir agi d’apres les ordres du directeur, qui lui auraient été transmis par Jaspers, le valet de chambre de ce dernier.

– Eh bien ?

– Eh bien, mon bon ami, le directeur fait serment qu’il n’a donné aucun ordre semblable, et Jaspers, malade au lit, ce qui vous explique ma présence la-bas, est évidemment hors d’état de se lever et d’aller porter des ordres.

– Diable ! Alors, ce Dourlian serait…

– Un employé au-dessus de tout soupçon.

– En ce cas ?

– Il y a un mystere. Quelqu’un a indument pris livraison du funebre colis…

– Oh ! indument… En etes-vous sur ?

– Absolument. Car, au sortir de la Quarantaine, la mere supposée aurait du se rendre aux Services administratifs d’inhumation, pour acquitter les droits et remplir les formalités prescrites ; elle n’y a pas paru, acheva M. Amandias, en scandant fortement ces derniers mots.

– Et vous concluez ? demanda le négociant avec un intéret non dissimulé.

Son interlocuteur eut un grand geste.

– Je ne conclus pas. Seulement, j’estime que nous nous trouvons en présence d’un crime mystérieux, qui dépasse de beaucoup les limites du drame ordinaire. On poignarde une jeune femme ; j’oubliais de vous dire que le kandjar…

– Je sais, je sais ; les yeux d’or ; les lettres T. V.

– C’est vrai, les quotidiens ont narré tout ceci par le détail. Donc, le meurtre en lui-meme a déja un caractere particulier… Les coupables ne se contentent pas de cela. Ils dérobent le cadavre avec une audace, une habileté déconcertantes.

– Vous supposez donc que ce sont les assassins…

– Eh ! qui serait-ce, cher ami ? Un parent se fut présenté simplement a la direction ; il n’eut pas songé a se mettre en contravention avec les reglements.

– Vous avez raison.

Il y eut un silence, dans lequel j’entendais mon cour battre a coups précipités dans ma poitrine.

Toute ma joie s’était évanouie.

Et poussé par un irrésistible besoin de confier ma détresse morale a quelqu’un, je me penchai vers le docteur Amandias, vers cet homme que je ne connaissais pas.

– Vous continuerez l’enquete, monsieur, murmurai-je ?

Les causeurs me considérerent avec étonnement. Le fait d’entrer ainsi dans leur conversation leur apparaissait certainement avoir besoin d’explication.

– Je demande votre pardon, repris-je en bredouillant, j’ai entendu sans le vouloir, et vos paroles m’ont frappé d’une terrible douleur. Je suis le gentleman, le mari dont vous parliez, et je puis vous apprendre que la morte n’a plus de mere.

Sur les traits de mes interlocuteurs se peignit une pitié profonde. Le médecin me tendit la main, et de ce ton dont ces combattants des miseres pathologiques de l’humanité encouragent leurs clients :

– Je continuerai l’enquete, me dit-il, je vous le promets… Si vous le souhaitez meme, je vous ferai connaître ce que je pourrai découvrir.

– Je vous en prie.

– En ce cas, je dois vous demander votre adresse.

– Trop juste. Max Trelam, Beit Nahla (maison de l’Abeille), quai Ismailieh, au Caire.

Je lui tendais une carte. Il ouvrit son portefeuille, parut chercher, puis avec un geste dépité :

– Allons, je n’ai pas de cartes sut moi. N’importe, je vous écris la chose sur un feuillet.

Sur le papier qu’il me remit, je lus :

DOCTEUR AMANDIAS

MÉDECIN DES HÔPITAUX ET DE LA QUARANTAINE

Place Mehemet-Ali

ALEXANDRIE

J’allais exprimer ma gratitude a cet inconnu, qui m’accordait la consolation de s’intéresser a mon affliction, mais il se leva brusquement.

– Quatre heures moins sept. Juste le temps de gagner la gare.

Je n’avais plus de raison de prendre le train, maintenant que mon espérance était morte. Cependant la peur de demeurer seul avec ma pensée m’incita a prononcer :

– J’y vais également.

– En ce cas, pressons-nous. Si vous le voulez bien, nous voyagerons ensemble jusqu’a Kafr-el-Daouar, ma destination. Vous aurez ainsi le temps de me donner tous les renseignements de nature a faciliter mon enquete.

A Kafr-el-Daouar, M. Amandias descendit, et le train reprit sa marche vers le Caire, m’emportant seul, terrifié, brisé.

Sur mon esprit flottait une brume. Les alternatives d’espoir et de désespérance, subies depuis la veille dépassaient mes forces de résistance.

Depuis la rencontre du docteur, il me semblait que j’avais perdu ma bien-aimée femme pour la seconde fois !

Un bruit de ferraille me tire de ma torpeur douloureuse.

Le train entrait lentement en gare du Caire, et les agents répandus sur le quai clamaient en franc et en arabe le nom de la métropole égyptienne :

– Le Caire !

– Masr !

Allons ! Il fallait regagner mon logis, la villa de l’Abeille, si pleine d’amour hier encore, si effroyablement vide aujourd’hui.

Je poussai la portiere, je mis le pied sur le quai. Soudain j’eus l’impression qu’un projectile humain se frayait un passage au milieu des voyageurs, et mon boy Nelaim, la face épanouie, la bouche ouverte en un large rire qui découvrait ses dents blanches, se planta devant moi.

– Toi, sidi… Enfin, ça pas malheureux ! Maîtresse attendre ti, tout rempli d’inquiétude.

Je reculai d’un pas.

– Qu’est-ce que tu dis ?

Je devais avoir l’air égaré, car le boy reprit en parlant avec lenteur, comme pour se faire mieux comprendre :

– Nelaim dire maîtresse tout transie pas voir révéni sidi.

– De qui parles-tu ? balbutiai-je, me refusant a croire qu’il désignait ainsi Ellen, ma chere morte.

Mais lui, les sourcils relevés en accents circonflexes, jugeant de toute évidence ma question saugrenue :

– Dé qui ? Et dé qui donc, si pas la bonne et jolie hourmé (dame) Ellen !

– Elle est vivante ? balbutiai-je d’une voix étranglée.

Nelaim se reprit a rire et gaiement :

– Ah ! oui ! Ti penser journal ce matin. Journal pas dire bien. La hourmé vivante.

J’avoue que je chancelai. Un instant, je craignis de tomber, terrassé par l’émotion. Ellen de retour au home, cela prenait a mes yeux le féerique d’une résurrection.

– Yalla ! (En avant !) clamai-je.

Et je me précipitai vers la sortie de la gare, a une telle allure que Nelaim dut courir pour me suivre. J’étais dans une surexcitation confinant a la démence.

Je parcourus l’avenue de la gare, le pont Kautaret, le quai Ismailieh a une vitesse de charge. J’ouvris la porte de la villa de l’Abeille, j’escaladai l’étroit escalier accédant au premier étage, je fis irruption dans la piece que nous avions transformée en cabinet de travail-salon et, avec un cri, je m’écroulai dans un fauteuil, évanoui.

Assise devant ma petite table de travail, le gorgerin d’or, la bourse, le réticule posés a sa dextre, j’avais aperçu Ellen vivante, toute troublée par mon arrivée bruyante !

Ceux qui ne comprendront pas que j’aie perdu connaissance ainsi qu’une femmelette… ; ceux-la n’ont jamais aimé.

En rouvrant les yeux, je vis Ellen penchée sur moi. Elle me tamponnait le front avec un mouchoir imbibé d’eau de Cologne.

Mais ce qui me frappa, ce fut l’air de lassitude, de tristesse répandu sur ses traits.

Sous mon regard elle s’efforça de sourire.

Oh ! ce sourire ! Il me rappela celui de sa sour, de « Tanagra », le jour ou elle nous avait dit adieu.

Meme désespérance, meme renoncement, meme âme lointaine.

A quoi vais-je penser ? Ellen a eu peur en face de moi, privé de sentiment. Commotion toute naturelle.

Je voulus la rassurer, la presser sur mon cour, si meurtri par cette journée d’épouvante.

Elle se rejeta vivement en arriere.

Et comme je la considérais, quelque peu interloqué par ce mouvement, je lus, sur ses traits aimés, je ne sais quoi ; mais quelque chose qui me sembla plus sinistre, plus déchirant que la plus atroce pensée.

Ce ne fut qu’un éclair. Son visage se durcit. Je sentis passer en elle la résolution farouche, irrévocable, et de sa voix si douce, elle prononça :

– De me croire morte, Max, tu serais mort.

– Oui, fis-je simplement entraîné par la majesté incompréhensible de l’instant.

– Je le sais, reprit-elle. Aussi, tombée aux mains d’un ennemi, j’ai consenti a tout pour revenir aupres de toi. Il veut notre souffrance. Il a permis mon retour sur mon serment que, vivant aupres de toi, je te demeurerais étrangere.

– Mais cet ennemi ?… m’écriai-je. Elle m’interrompit.

– N’interroge pas. Je ne dois pas répondre. Mon frere, ma sour (il me sembla que sa voix se faussait sur ce dernier mot), ne veulent pas que je parle. Ils nous délivrerons peut-etre du malheur abattu sur nous.

Pourtant sa fermeté l’abandonna une seconde.

Un sanglot éperdu la secoua toute et elle s’enfuit, me jetant ces paroles supremes :

– Nous vivons, Max ; nous vivons… Et vivre, c’est parfois espérer !