Villa des quatre vents - Tome 2 - Jean Failler - ebook

Villa des quatre vents - Tome 2 ebook

Jean Failler

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Opis

Mary Lester joue gros pour faire éclater la vérité...

L’enquête menée par Mary Lester sur le double meurtre de la Villa des Quatre Vents l’a conduite dans la région parisienne où vivaient les victimes.
À peine a-t-elle gagné la capitale que les deux flics des Renseignements généraux rencontrés en Bretagne resurgissent, nettement moins cordiaux cette fois. Ils n’apprécient pas qu’une fliquette de province vienne empiéter sur leurs plates-bandes et sont décidés à employer la manière forte pour la dissuader de poursuivre son enquête.
Mary doit donc faire profil bas et ruser pour démasquer le meurtrier de Louis Sayzé et de son amie à la Villa des Quatre Vents. Un faisceau de présomptions l’amène bientôt à soupçonner un proche de la femme de Louis Sayzé, mais la réaction est brutale.
Elle essuie deux coups de revolver destinés à l’intimider. Il lui faudra l’aide du lieutenant Fortin, mais aussi du lieutenant Albert Passepoil, petit génie de l’informatique, et surtout l’appui indéfectible du commissaire divisionnaire Fabien, son patron, pour se sortir de ce mauvais pas et arriver à ses fins : trouver le meurtrier. Pour autant, les flics des Renseignements généraux ne désarment pas.

Cette fois, Mary joue sa peau, jusque sur son territoire, venelle du Pain-Cuit...

Découvrez le tome 38 d'une saga de polars bretons qui suit les aventures de Mary Lester, une enquêtrice originale et attachante !

EXTRAIT

Le taxi déposa Mary Lester non loin du siège de la SA GEEK, société de feu Louis Sayze.
C’était un petit immeuble de quatre étages que la société occupait dans son entier. Elle n’y entra pas tout de suite mais resta sur le trottoir d’en face en guettant l’arrivée de Fortin. Lorsqu’elle aperçut sa voiture qui approchait, elle se trouvait devant un bistrot et elle fit un signe discret à son lieutenant préféré, lui indiquant qu’il devait la retrouver là.
Il se passa bien dix minutes avant que le grand lieutenant n’arrive. Il s’en excusa :
— Pas moyen de trouver une place de stationnement. J’ai dû aller au diable…
— Ce n’est pas plus mal, dit-elle, moins on nous verra ensemble, mieux ça vaudra. Comment ont-ils réagi ?
— Il y a un petit tondu qui s’est mis dans ton sillage et qui t’a suivie jusqu’à ce que tu montes dans le taxi.
— Un tondu plutôt costaud, bien sapé ? demanda-t-elle.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

Habile, têtue, fine mouche, irrévérencieuse, animée d'un profond sens de la justice, d'un égal mépris des intrigues politiciennes, ce personnage attachant permet aussi une belle immersion, enquête après enquête, dans divers recoins de notre chère Bretagne. - Charbyde2, Babelio

C'est toujours un régal de lire une enquête de Mary Lester. - Domdu84, Babelio

À PROPOS DE L'AUTEUR

Cet ancien mareyeur breton devenu auteur de romans policiers a connu un parcours atypique !

Passionné de littérature, c’est à 20 ans qu’il donne naissance à ses premiers écrits, alors qu’il occupe un poste de poissonnier à Quimper. En 30 ans d’exercice des métiers de la Mer, il va nous livrer pièces de théâtre, romans historiques, nouvelles, puis une collection de romans d’aventures pour la jeunesse, et une série de romans policiers, Mary Lester.

À travers Les Enquêtes de Mary Lester, aujourd’hui au nombre de quarante-sept, Jean Failler montre son attachement à la Bretagne, et nous donne l’occasion de découvrir non seulement les divers paysages et villes du pays, mais aussi ses réalités économiques. La plupart du temps basées sur des faits réels, ces fictions se confrontent au contexte social et culturel actuel. Pas de folklore ni de violence dans ces livres destinés à tous publics, loin des clichés touristiques, mais des enquêtes dans un vrai style policier.

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Jean FAILLER

 

Villa des Quatre Vents

 

Tome 2

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Editions du Palémon

ZA de Troyalac’h

10 rue André Michelin

29170 St-Évarzec

 

 

 

Ce livre appartient à

xxxxxxexlibrisxxxxxx

 

 

 

A mes amis :

 

Yves Prigent

René Girer

Jean-Michel Le Guillou

Annaïck Renault

Jean-Louis Kernoat

Jean-Paul Boëlle

Pierre Petton

Joël Le Roi

Gérard Rinaldi

 

 

 

Remerciements à :

 

Anne Boëlle

Jean-Claude Colrat

Marie-Laure Duhamel

Delphine Hamon

Stéphanie Haute

Martine Henry

Lucette Labboz

Isabelle Stéphant

 

 

CE LIVRE EST UN ROMAN

Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres, des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant ou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.

 

ISBN 978-2916248-29-5

 

Aux termes du Code de la propriété intellectuelle, toute reproduction ou représentation, intégrale ou partielle de la présente publication, faite par quelque procédé que ce soit (reprographie, micro filmage, scannérisation, numérisation…) sans le consentement de l'auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L 335 2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle. L'autorisation d'effectuer des reproductions par reprographie doit être obtenue auprès du Centre Français d'Exploitation du droit de Copie (CFC) - 20, rue des Grands Augustins - 75 006 PARIS - Tél. : 01 44 07 47 70 / Fax : 01 46 34 67 19. - © 2 012 - Éditions du Palémon

 

Chapitre 1

 

Le taxi déposa Mary Lester non loin du siège de la SA GEEK, société de feu Louis Sayze.

C’était un petit immeuble de quatre étages que la société occupait dans son entier. Elle n’y entra pas tout de suite mais resta sur le trottoir d’en face en guettant l’arrivée de Fortin. Lorsqu’elle aperçut sa voiture qui approchait, elle se trouvait devant un bistrot et elle fit un signe discret à son lieutenant préféré, lui indiquant qu’il devait la retrouver là.

Il se passa bien dix minutes avant que le grand lieutenant n’arrive. Il s’en excusa :

— Pas moyen de trouver une place de stationnement. J’ai dû aller au diable…

— Ce n’est pas plus mal, dit-elle, moins on nous verra ensemble, mieux ça vaudra. Comment ont-ils réagi ?

— Il y a un petit tondu qui s’est mis dans ton sillage et qui t’a suivie jusqu’à ce que tu montes dans le taxi.

— Un tondu plutôt costaud, bien sapé ? demanda-t-elle.

Fortin acquiesça :

— C’est tout à fait ça. D’ailleurs, regarde !

Il fit défiler les photos qu’il avait prises sur l’écran de l’appareil numérique.

— C’est lui, dit Mary. Goran, c’est ainsi que madame Sayze l’a appelé. Et ensuite ?

— Ensuite ? Il est retourné d’où il venait. Ah… J’ai oublié, il a téléphoné depuis son portable.

— Il ne t’a pas repéré ?

Fortin secoua la tête :

— Non, il paraissait perdu dans ses pensées. Et chez la veuve, comment ça s’est passé ?

— D’abord, j’ai eu du mal à entrer. Le dénommé Goran avait des ordres pour ne pas me laisser pénétrer dans la place. J’ai dû forcer la porte en appuyant sur la sonnette sans discontinuer. Madame Sayze a dû penser qu’elle se débarrasserait plus aisément de moi en me recevant qu’en faisant le blocus.

 

oOo

 

Goran était en effet retourné chez la veuve, comme disait Fortin, une veuve qui l’attendait en se rongeant les ongles.

— Alors, demanda-t-elle, qu’est-ce que c’est que cette greluche ?

— Un flic, dit Goran, le front barré de rides et la bouche mauvaise.

— Tu es sûr ? demanda la veuve.

Goran protesta :

— Tu as vu sa carte, non ?

— Ouais, mais des cartes, on en fait de fausses qui ont l’air plus vraies que des vraies.

— Tu crois que…

Visiblement, Goran n’avait pas mis en doute l’authenticité des papiers de Mary Lester.

La blonde demanda, l’air dubitatif :

— Tu trouves que cette fille a vraiment une allure de capitaine de Police ?

— Non, admit Goran à regret, mais elle pose bien des questions de flic.

— Elle t’a demandé quelque chose ?

— Ouais, elle m’a demandé si je chaussais bien du 43.

La veuve en resta muette. Elle s’était attendue à tout sauf à ça.

— Et alors ? finit-elle par dire.

— Et alors je chausse bien du 43, dit Goran avec humeur.

La veuve haussa les épaules :

— Comme quelques dizaines de milliers d’hommes en France…

Goran continuant d’arborer une mine sinistre et préoccupée, elle supputa :

— Ça pourrait aussi être une journaliste de la presse à scandale qui veut mettre le nez là où il ne faut pas.

Goran, perdu dans de noires pensées, ne répondit pas. Linda Sayze poursuivit :

— Inutile de te dire qu’un papier sur la société est bien ce dont nous avons le moins besoin en ce moment.

Il jeta hargneusement :

— Alors, qu’est-ce qu’on fait ?

Et, se passant deux doigts sur la gorge en un geste sinistre, il demanda :

— On déblaye ?

La veuve tressaillit :

— Sûrement pas ! Le remède serait pire que le mal.

Et comme l’homme de main la regardait d’un air interrogateur, celle-ci expliqua :

— Elle est peut-être venue toute seule, mais il n’est pas impossible qu’elle ait laissé des indications à sa hiérarchie ou à ses collègues à propos de cette démarche.

La blonde regarda l’homme de main d’un air soupçonneux :

— Tu es sûre qu’elle était seule ?

— Sûr… sûr… Comment en être sûr ? Ce que je peux dire, c’est que personne ne l’attendait dehors. Elle a arrêté un taxi et elle a filé sans même se retourner.

Il ajouta :

— Si c’est une journaliste, c’est tout à fait le genre de greluche à se lancer à corps perdu dans n’importe quelle salade pour essayer de décrocher un scoop.

— Des scoops non plus on n’en a pas besoin, grinça la blonde.

— On peut très bien s’arranger pour qu’on ne la retrouve jamais, proposa Goran.

— Une disparition ne serait pas mieux, assura la veuve. Inéluctablement la piste remonterait jusqu’ici et alors…

Elle n’acheva pas sa phrase, mais Goran comprit que dans ce cas ils seraient dans un drôle de pétrin.

Elle soliloqua :

— Qu’est-ce qui l’a amenée chez nous ? Je croyais que c’étaient Flamand et Jourdain qui avaient la responsabilité de l’enquête.

— Ils l’ont ! assura Goran toujours soucieux.

— Alors, d’où vient la fuite ?

Goran eut une moue d’ignorance. La veuve posa une autre question :

— Tu es bien sûr qu’elle était seule ?

La voix de Goran trahit son agacement :

— Combien de fois vas-tu me poser cette question. Je te le redis, personne ne l’attendait. Elle a pris un taxi…

La veuve le coupa :

— Préviens immédiatement Lopez de sa venue.

L’homme de main paraissait de plus en plus agacé.

— Tu penses bien que c’est la première chose que j’ai faite !

Puis il proposa :

— On peut peut-être lui foutre les jetons…

— De l’intimidation ?

La veuve s’absorba dans ses réflexions, puis elle laissa tomber :

— Pourquoi pas ? Au mieux ça pourrait lui donner à réfléchir, au pire on ne pourra rien nous reprocher.

 

oOo

 

Mary attendit de voir Fortin arriver pour aller sonner à la porte de la société d’audit. Dès qu’il la vit entrer dans le hall, un agent de sécurité vint vers elle :

— Vous désirez ?

Elle sortit une nouvelle fois sa carte :

— Capitaine Lester. Police Nationale.

Le type, qui était petit et râblé, examina la carte avec attention et demanda :

— Qui souhaitez-vous rencontrer ?

— Le responsable de l’entreprise, enfin la personne qui remplace monsieur Louis Sayze.

— Il s’agit de monsieur Lopez, dit l’agent de sécurité. Je vais voir s’il est disponible. Un instant s’il vous plaît.

Il s’écarta et forma un numéro sur un appareil portable :

— Monsieur Lopez, dit-il, il y a là une dame, le capitaine Lester, de la Police nationale, qui souhaiterait vous rencontrer.

Il écouta religieusement la réponse qui lui était faite, hocha la tête à plusieurs reprises et ramassa son appareil.

— Monsieur Lopez va vous recevoir, dit-il. Si vous voulez bien me suivre…

Mary lui emboîta le pas jusqu’à l’ascenseur qui les mena jusqu’au troisième étage. Ensuite ils suivirent un couloir moquetté de pourpre jusqu’à une porte de bois vernis portant une plaque de cuivre :

Amédéric Lopez

Authorized Representative

Son guide toqua de l’index contre la porte qui s’ouvrit immédiatement.

— Le capitaine Lester, dit sobrement l’agent de sécurité en s’effaçant.

L’homme qui avait ouvert la porte pouvait avoir une bonne quarantaine d’années. Il avait une figure ronde, colorée comme sont les visages des gens qui vivent en plein air et son crâne commençait à se dégarnir sérieusement. Deux yeux très bleus, pleins de curiosité, dévisageaient Mary.

Il l’invita courtoisement :

— Si vous voulez bien vous donner la peine d’entrer…

Sur son bureau de bois sombre, il n’y avait pas un seul papier mais deux téléphones et un écran d’ordinateur. Les murs du bureau étaient gris clair, sans la moindre fioriture de décoration.

Il montra de la main le siège destiné aux visiteurs.

— Je vous en prie…

— Je vous remercie, dit Mary en se posant sur le siège garni de cuir brun.

L’homme s’installa à sa place, derrière le bureau, appliqua ses mains l’une contre l’autre, doigts largement écartés et demanda :

— Qu’y a-t-il pour votre service, capitaine ?

Il avait une voix de basse très agréable.

— « Authorized representative », dit-elle, qu’est-ce que ça veut dire ?

L’homme se mit à rire :

— C’est pour me demander cela que vous vouliez me voir ?

— Entre autres choses… Je préfère connaître la fonction des gens à qui j’ai affaire et vous êtes mon premier « authorized representative ».

Elle continuait de faire l’andouille, et c’est exactement pour cela que monsieur Lopez la prit : une parfaite imbécile qu’il allait embobeliner en deux coups de cuiller à pot.

— C’est tout simplement l’équivalent anglo-saxon de « fondé de pouvoir ».

— Ah, je vois, fit-elle. Comme dans les banques.

— Exactement !

— Mais vous n’êtes pas une banque…

— Non, nous sommes spécialisés dans les audits, comme vous devez le savoir.

Elle rit à son tour :

— Bien sûr que je le sais ! Mais, quand on m’a confié ce dossier, j’ai pensé que j’allais tomber dans un garage.

Monsieur Lopez parut stupéfait :

— Un garage ? Qu’est-ce qui vous a fait croire ça ?

— Ben, dit-elle en prenant son air le plus naïf, c’est à cause des audits.

Il comprit tout d’un coup :

— Ah, vous avez confondu les audits et les Audi !

— Voilà… Il y a de quoi s’y perdre, non ? Et maintenant vous me dites que vous êtes fondé de pouvoir et que vous n’êtes pas une banque.

Monsieur Lopez, bien qu’il gardât un sérieux imperturbable, commençait à s’amuser sérieusement.

Elle prit son air le plus ingénu pour demander :

— Il n’y a donc pas d’argent chez vous ?

Monsieur Lopez rit de nouveau :

— À part celui que mes collaborateurs ont dans leurs poches pour la machine à café, non.

— Alors, pourquoi y a-t-il un service de sécurité ? Vous craignez d’être agressés ?

Le visage de Lopez se rassombrit :

— Depuis le drame qui a frappé cette maison dans la personne du directeur fondateur, j’ai cru bon de prendre quelques précautions…

— Je vois, dit Mary. Je suppose que vous ne vous attendiez pas à un tel coup ?

— Vous supposez bien… Monsieur Sayze avait pris quelques jours de repos et…

« Et ça s’est mué en repos éternel » pensa Mary.

— Je me suis laissé dire par l’agence que la Villa des Quatre Vents avait été louée par la SA GEEK, votre entreprise, et que le personnel pouvait en disposer pour ses vacances.

— En effet…

Il paraissait soudain embarrassé. Mary poursuivit :

— Avez-vous, vous-même, bénéficié de cette villa pour vos vacances ?

— Euh… Non. À vrai dire, ma femme préfère le Midi à la Bretagne.

— Comme la plupart des autres employés, je suppose.

— En effet…

— Donc, pour nous résumer, cette villa était à l’usage exclusif de monsieur Sayze.

Lopez reconnut avec réticence :

— En quelque sorte, oui.

Il regarda intensément Mary :

— Pourquoi me demandez-vous ça ?

— On pourrait considérer qu’il y a abus de biens sociaux, dit Mary avec gravité, mais ce n’est pas à ce sujet que j’enquête.

— Abus de biens sociaux, fit Lopez avec un geste de la main par-dessus son épaule, qui va en tenir grief à ce pauvre Louis maintenant qu’il est mort ?

— Ah… dit Mary, c’est qu’il pourrait y avoir matière à redressement. Mais je ne suis pas de la financière, laissons cela aux spécialistes. Pour ma part, je recherche le meurtrier de deux personnes ; et ça, croyez-moi, c’est plus grave qu’un vague abus de biens sociaux.

Elle précisa, l’index en l’air :

— Pour autant, ne croyez pas que je cautionne ce genre de comportement. Cependant, j’ai mes priorités. Donc, tout le monde ici savait que la société mettait à disposition des employés une villa à Kerpol.

— Bien sûr ! Pour tout vous dire, ça a même fait ricaner, à la machine à café ! Ils auraient préféré Saint-Paul de Vence à Saint-Pol de Léon, croyez-moi !

— Et tout le monde savait que le patron était le seul à en bénéficier et qu’il y allait avec des filles.

— Ça, je ne le sais pas, dit Lopez prudemment.

— Allons, ne faites pas l’innocent, monsieur l’authorized representative… Au fait, d’où vous vient ce curieux prénom d’Amédéric ?

Monsieur Lopez parut déstabilisé par cette question incongrue. Il finit par dire, en regardant Mary curieusement :

— D’un grand père canadien, c’est un très vieux prénom masculin de la province du Québec d’où ce grand-père était originaire.

— Tiens donc ! On en apprend tous les jours. Mais… je croyais que les Canadiens français étaient très attentifs au respect de la langue de leurs pères.

— Tout à fait !

— Et vous vous faites appeler « authorized representative » au lieu de « fondé de pouvoir »…

Elle haussa les épaules.

— Comprenne qui pourra !

— Je n’ai pas eu le choix, dit Lopez décontenancé par le tour que Mary donnait à la conversation. Monsieur Sayze trouvait que « fondé de pouvoir » faisait un peu vieillot pour une firme spécialisée dans les techniques de pointe, expliqua Lopez.

Et il assura, avec un léger agacement :

— Je ne fais pas l’innocent !

La remarque parut irriter Mary Lester.

— Allons, monsieur Lopez, cessez donc de me prendre pour une bille ! Vous savez très bien que votre patron avait loué cette villa pour rencontrer une vieille maîtresse qui s’était établie à Kerpol.

Lopez était tout soudain sur la défensive :

— Je ne me mêlais pas des affaires de monsieur Sayze ! Ceci est du ressort de la vie privée et chacun a le droit de faire sa vie comme il veut, non ?

— Je n’ai rien à redire à cela, assura Mary. Cependant, tout le monde ici savait que lorsque le patron s’absentait, c’était pour aller à la Villa des Quatre Vents.

— Pas du tout ! protesta Lopez. Monsieur Sayze était souvent appelé à l’extérieur pour traiter des affaires. Ses absences pouvaient durer plusieurs jours.

— Oui mais ça, c’étaient les absences officielles.

— Qu’entendez-vous par là ?

— J’entends par là que c’étaient des rendez-vous pris dans le cadre du fonctionnement normal de la boîte.

— Évidemment !

— Je suppose que les contacts étaient pris par monsieur Sayze…

— En effet. Monsieur Sayze avait de nombreuses relations dans le monde des affaires…

— Ensuite, pour les détails pratiques, c’était réglé au niveau secrétariat. Je me trompe ?

— Vous ne vous trompez pas, reconnut Lopez. C’est comme ça dans toutes les boîtes.

Mary poursuivait son idée :

— Donc, ces prises de rendez-vous passaient par le secrétariat et étaient enregistrées dans l’agenda du patron.

— Oui, mais je ne vois pas le rapport avec sa mort.

— Le rapport, c’est qu’il était aisé pour un familier de la maison de savoir quand le patron était absent pour affaires, ou absent pour agrément. Et quand il était absent pour agrément, il y avait de très fortes probabilités pour qu’il fût à Kerpol ! Et qu’il y fût seul, puisqu’il y avait la dame de ses pensées sur place.

Et, comme l’authorized representative demeurait coi, elle ajouta :

— Et, le sachant seul, la nuit, quoi de plus facile que d’aller lui tirer une balle dans le cœur ?

— Mais pourquoi ? demanda Lopez.

— Ah, la bonne question, fit Mary. Pourquoi ? Je pense que vous êtes mieux placé que moi pour y répondre, monsieur Lopez. Réfléchissez bien, je pense que nous y reviendrons.

Elle se leva :

— Je ne voudrais pas abuser de votre temps, mais avant de partir, je vous demanderai encore de me faire visiter les locaux.

Lopez s’empressa :

— Rien de plus facile…

S’il n’y avait que ça pour lui faire plaisir.

Il y avait trois étages de bureaux paysagers, séparés par des cloisons vitrées derrière lesquelles on apercevait des opérateurs, hommes et femmes, qui travaillaient devant des écrans informatiques.

Parfois ils levaient la tête et jetaient un coup d’œil vaguement curieux vers Mary.

— Je suppose que le gros de votre travail se fait par informatique ? dit-elle.

— En effet, reconnut Lopez. Il y a juste les missions commerciales de recherche de marchés qui se font à l’ancienne, par contact direct.

— Et qui s’en occupe ?

— Nous avons quatre commerciaux qui démarchent les clients potentiels. Ils étaient coiffés par monsieur Sayze qui, comme je vous l’ai dit, excellait dans le relationnel. Maintenant…

Le visage de Lopez s’allongea. Maintenant, semblait-il dire, la partie sera plus rude et personne n’avait encore pris la place de feu Louis Sayze.

Ils finirent par arriver dans le hall où le cerbère veillait, l’air faussement indifférent.

— Je crains fort de ne pas vous avoir été d’une grande utilité, regretta Lopez.

— N’en croyez rien ! assura Mary. Ce fut, au contraire, une visite très édifiante.

Le fondé de pouvoir parut déconcerté.

— Vraiment ?

— Vraiment !

— Cela a pu faire progresser votre enquête ?

— Plus que vous ne le pensez, affirma-t-elle en lui tendant la main.

Lopez brûlait de lui demander en quoi une discussion banale comme celle qu’ils venaient d’avoir pouvait avoir apporté des éléments décisifs dans une enquête où tout le monde pataugeait. Ou c’était pure forfanterie de la part de cette péronnelle, ou alors elle était plus futée qu’on le croyait. Et il l’eût questionnée en vain.

Il la raccompagna jusqu’à la porte qui donnait sur le boulevard et serra la main qu’elle lui tendait en disant :

— Je vous remercie de m’avoir consacré une part de votre précieux temps.

Puis, sans se retourner, elle s’éloigna sur le trottoir suivie par le regard perplexe des deux hommes.

 

 

Chapitre 2

 

Préoccupé, Lopez regagna son bureau et prit son téléphone :

— Allô, Linda ? Lopez…

— Ah… dit une voix impatiente, vous avez vu la souris ?

— Elle sort d’ici à l’instant.

— Et quel est votre sentiment ?

— Mitigé…

— C’est-à-dire ?

— Je n’ai pas réussi à déterminer si elle était complètement idiote ou si, au contraire, elle était plus maligne qu’elle n’en avait l’air.

— Que voulait-elle savoir ?

— Comment fonctionnait l’entreprise, qui, en dehors de Louis, occupait la Villa des Quatre Vents…

— Vous n’avez pas dû avoir de mal à répondre à cette question ! fit la veuve aigrement.

— Je suis resté dans le vague. Mais ce qui m’a surpris, c’est qu’elle m’ait remercié pour lui avoir fourni des éléments propres à faire avancer son enquête.

La veuve s’inquiéta :

— Vous n’en avez pas trop dit, au moins !

— Non ! assura Lopez. D’ailleurs, vous pourrez en juger par vous-même, j’ai enregistré toute notre conversation.

— Elle n’aurait pas vu quelque chose qui puisse l’intriguer, la mettre sur une piste ?

— Je ne pense pas, dit Lopez. Je lui ai montré les bureaux, les gens au travail et elle n’a échangé aucune parole avec quelqu’un d’autre que moi. Sauf, évidemment avec Lewin qui l’a accueillie dans le hall. Actuellement Lewin la suit.

— Très bien ! approuva la veuve. Dès que vous aurez du nouveau, faites-moi signe.

 

oOo

 

Pendant ce temps, Mary, qui marchait sur le trottoir, sentit son téléphone vibrer dans sa poche. C’était Fortin :

— Mary, tu as un clandestin sur le porte-bagages.

En langage Fortin cela voulait dire que quelqu’un l’avait prise en filature.

— Très bien, dit-elle. Ça bouge ! Écoute, je vais prendre un taxi pour retourner à Meudon.

— Chez la veuve ?

— Tu as deviné.

— Qu’est-ce que je fais ?

— Tu suis, mais de loin. Il ne faut surtout pas te faire repérer. Regarde bien si je suis prise en filoche !

— D’ac, fit le grand. À tout’.

Curieuse mode que celle qui consistait à ne plus prononcer que la première moitié des mots. Fortin en usait et en abusait. Cependant, il se faisait comprendre, ce qui était le principal.

— En m’attendant, dit Mary, tu vas visiter les bureaux de tabac les plus proches de la villa de Sayze et tu tâcheras de savoir s’ils vendent des cigarettes Kemalpascha…

— C’est quoi, ça ? demanda Fortin.

— Des cigarettes turques à bout filtre. Le filtre porte des inscriptions en caractères arabes.

— Bon, tu veux combien de paquets ?

— Un suffira pour l’instant. Ensuite, tu feras voir la photo de Goran au buraliste et tu lui demanderas s’il a ce type comme client.

— Bien ! Et à part ça ?

— Tu me rappelles dès que tu as une info.

Mary trouva un taxi à la station et se fit conduire à Meudon, comme elle l’avait prévu. Pas une seule fois elle ne se retourna pour tenter de voir si un véhicule la suivait. C’eût été parfaitement vain d’ailleurs tant la circulation était dense.

À sa demande, le taxi l’arrêta devant une brasserie, non loin de la maison de la veuve, et elle s’installa en terrasse devant un thé. Après une petite demi-heure d’attente, elle vit sa voiture passer et s’arrêter quelques mètres plus loin.

Le grand restait au volant mais il apercevait Mary dans son rétroviseur. Il prit son téléphone

— C’est bonnard ! J’ai le tuyau. Goran achète régulièrement des cigarettes turques au Marignan, un tabac dans une petite rue pas très loin d’ici. Il les prend même par cartouches car, paraît-il, on n’en trouve pas partout.

Elle exulta :

— Super, grand ! Ça c’est du bon boulot.

— Ben, j’suis content que tu sois contente, fit Fortin flegmatique.

Franchement, il avait souvent eu des missions plus difficiles.

— Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ?

— Tu ne bouges pas, dit Mary. Quand j’aurai bu mon thé, je vais aller tournicoter devant la maison de la veuve. Regarde bien si quelqu’un s’intéresse à mes faits et gestes.

— Gigo, dit le grand sobrement. Et après ?

— Après, c’est après, grommela-t-elle. On va bien voir ce qui va se passer. Tiens-toi prêt, hein ?

— J’suis toujours prêt, répondit le grand sur le même ton.

Puis il raccrocha et grommela à son tour : « S’il se passe quelque chose ! »

Il n’en était pas persuadé.

 

oOo

 

La veuve, ayant épuisé sa provision d’ongles à ronger, déchiquetait à présent les petites peaux du bout de ses doigts, ce qui s’avérait parfois douloureux, du moins si on en jugeait par les grimaces qu’elle faisait.

Le téléphone sonna, l’arrachant à cette passionnante occupation. Le correspondant se présenta brièvement :

— Lopez !

— Alors ? jeta-t-elle impatiente.

— Tenez-vous bien, la greluche est retournée à Meudon !

—…

— En ce moment, elle tourne autour de votre maison. Je ne sais pas ce qu’elle attend.

— Elle me surveille, grinça la veuve. Bordel !

Elle hurla :

— Goran !

Le garde du corps apparut, affolé :

— Qu’est-ce qu’y se passe ?

— La souris qui est venue tout à l’heure surveille la maison.

— Elle peut surveiller toute la nuit, dit l’homme de main en retrouvant son calme. Si ça lui fait plaisir…

— Eh bien, à moi ça ne me fait pas plaisir, dit la veuve, ça me met les nerfs en pelote. Éloigne-la !

— Mais…

La voix de la veuve se fit hargneuse :

— Éloigne-la, je te dis !

— Je la…

Il refit, du pouce, le geste de trancher une gorge, ce qui mit la veuve hors d’elle !

— Mais non, pas de ça ! On avait parlé d’intimidation, non ?

Goran haussa les épaules et dit sans enthousiasme :

— C’est bon, j’y vais !

L’arrière de la propriété donnait sur une petite rue par laquelle on accédait aux garages de la demeure de Louis Sayze.

Goran endossa un blouson de cuir noir, coiffa un casque intégral et fit démarrer une grosse moto BMW gris métallisé devant laquelle le portail de la rue s’ouvrit comme par miracle.

Il se referma de la même manière quand la grosse cylindrée eut franchi son seuil.

 

oOo

Mary, qui allait et venait sur le boulevard planté de platanes, commençait à trouver le temps long. Rien ne bougeait dans la maison de la veuve : elle regardait d’un œil vague les mouvements de la circulation. À cinquante mètres de là, Fortin, dans la DS 3, écoutait paisiblement la radio, sans quitter des yeux SA Mary, prêt à intervenir à la moindre alerte.

Au milieu de cette allée de platanes, il y avait un gros tilleul qui paraissait s’être égaré là. Mary s’adossa à son tronc moussu.

Une grosse moto s’était arrêtée à sa hauteur, entre deux voitures, et le pilote qui paraissait être égaré avait étalé une carte routière sur son réservoir. Il avait soulevé la visière de son casque intégral pour la consulter et il ne devait pas s’y retrouver commodément car il suivait du doigt le parcours qu’il devrait probablement emprunter pour arriver à sa destination.

Mary se désintéressa du bonhomme pour regarder la circulation, toujours aussi dense. Le motard devait avoir trouvé ce qu’il cherchait car, maintenant, il repliait posément sa carte.

Puis, lorsque Mary le regarda de nouveau, elle sentit son sang se glacer. Le motard avait tranquillement sorti de son blouson de cuir noir un pistolet prolongé d’un silencieux et cria : « stop ! »

Mary était trop épouvantée pour risquer un geste. Elle se trouvait sans défense face à une arme inquiétante braquée sur elle. Le motard la visait posément et, à cette distance, il avait peu de chance de manquer sa cible.

Elle recula instinctivement jusqu’à sentir le tronc de l’arbre dans son dos, ouvrit la bouche, mais elle n’eut pas le temps de hurler, elle entendit « plop, plop » et le bruit sec des projectiles s’enfonçant dans le bois.

Les jambes coupées, elle se laissa tomber à terre.

Le motard remit posément son pistolet dans son blouson, remonta la fermeture éclair, démarra sans se presser et se perdit dans le flux des voitures.

Fortin avait vu Mary tomber et la moto se faufiler dans la circulation. Il ne chercha pas à rattraper le motard car sa voiture était garée à contresens et il était tout à fait illusoire, dans une circulation aussi dense, d’espérer rivaliser avec une puissante moto.

Alors, il se précipita vers Mary qui se relevait, les jambes tremblantes. D’autres passants, la voyant à terre, s’étaient approchées, croyant à un malaise. Personne, visiblement, n’avait entendu les coups de feu.

Fortin, anxieux, aida Mary à se relever.

— Tu n’as rien ?

Elle secoua la tête :

— Non !

— Tu es toute pâle.

Il en avait de bonnes !

— On le serait à moins ! fit-elle avec humeur. Tu as vu ça ?

— Je t’ai vu tomber, et puis une grosse moto a démarré…

— Tu as pris son numéro ?

Fortin secoua la tête négativement :

— Pas eu le temps… Mais c’était une BMW. Que s’est-il passé ?

— La moto s’est arrêtée devant moi, le type qui la montait a sorti une arme munie d’un silencieux et il a crié « stop ! » Comme une imbécile je n’ai plus bougé et il m’a visée posément, comme au stand…

— Et il t’a ratée ?

— Apparemment, oui !

— À cette distance ?

Fortin paraissait incrédule.

— Il raterait une vache dans un couloir, ce mec !

— Je ne crois pas, pensa Mary. Il m’a visée posément et m’a encadré les oreilles. Ça ne te dit rien ?

Fortin hocha la tête négativement.

— Ça devrait ?

— Deux balles au ras de mes oreilles et à Kerpol, deux balles en plein cœur…

— Nom de Dieu ! jura le grand. Tu crois…

— Je crois que j’agace quelqu’un, oui.

— Le grand mec qui t’a filoché ?

— Ouais. Je lui ai posé une question qui ne lui a pas plu.

— Qu’est-ce que tu lui as demandé ?

— Je lui ai demandé s’il chaussait du 43.

Fortin se tapa sur la joue d’un air excédé :

— Tu ne peux pas arrêter de déconner ?

— Je ne déconne pas, Jipi.

Quelque part, le klaxon deux tons d’une voiture de Police se faisait entendre.

— Ne reste pas là, dit-elle à Fortin. Retourne à la voiture.

Puis elle montra les deux trous qu’avaient faits les balles dans le tronc du tilleul.

— Quand tout le monde sera parti, tu récupéreras les pruneaux qui sont fichés dans l’arbre et tu regarderas si, par hasard, il n’y a pas de douilles qui traînent par terre.

Comme il hésitait à la laisser seule, elle le pressa :

— Grouille-toi !

Il s’éloigna à regret tandis qu’une voiture noire pourvue d’un gyrophare s’arrêtait en double file. Flamand et Jourdain en sortirent paisiblement.

— Tiens, dit Jourdain avec une fausse bonhomie, une vieille connaissance ! On est venue se perdre à la capitale, capitaine Lester ?

Cette double apparition la troublait.

— On… On m’a tiré dessus, bredouilla-t-elle.

— Qu’est-ce que vous nous racontez là ? demanda le gros flic, d’un air railleur. On vous a tiré dessus ?

— Oui, un motard, avec un casque intégral. Il chevauchait une grosse BMW grise.

Elle montra le trottoir :

— Tenez, il était arrêté là !

— Vous avez relevé le numéro de la moto ?

— Non, je n’ai pas eu le temps…

— Quel dommage ! s’exclama Jourdain. Il y a des témoins ?

— Non je pense que l’arme était munie d’un silencieux, ça n’a pas fait beaucoup de bruit.

Jourdain continuait de se marrer :

— Et il vous a manqué à cette distance ? Ce devait être un piètre tireur !

Elle souffla :

— Ce que j’ai eu peur !

— Tss… fit Jourdain réprobateur, voilà ce que c’est que de venir mettre son joli nez là où il ne faut pas. Je vous avais pourtant prévenue, on ne joue pas avec des chérubins !

— Je veux bien vous croire, dit-elle encore émue.

— Maintenant, dit Jourdain, je vais vous demander de nous accompagner.

Elle le fusilla d’un regard noir :

— Je n’ai aucune envie de vous accompagner !

Jourdain la prit rudement par le bras :

— On ne vous demande pas votre avis. Allez hop, on vous embarque !

Elle essaya de résister :

— De quel droit ?

— Du droit que vous êtes hors de votre juridiction, dit Flamand tout soudain moins bonhomme, et vous interférez dans une enquête délicate !

Fortin assistait à la scène les poings serrés, mais comme Mary lui avait confié une mission, il entendait la remplir. Grâce au téléphone mobile de Mary et à son portail de géolocalisation, il saurait la retrouver.

Mary fut introduite comme un malfaiteur à l’arrière de la voiture de Police et Jourdain se casa près d’elle. Flamand, qui était au volant, conduisait de manière tout à fait décontractée.

Mary fulmina :

— Où m’emmenez-vous ?

— Dans un endroit où on pourra causer tranquillement, dit Jourdain.

Bien qu’il fût commandant et donc, hiérarchiquement sous les ordres de Flamand qui était commissaire, c’était lui qui semblait mener l’affaire.

Cette fois on ne l’emmena pas dans une arrière-salle de bistrot, mais dans un bâtiment austère qui puait l’administration à plein nez. La voiture passa sous un porche, dut s’arrêter devant une barrière mobile, le temps que la sentinelle consulte les papiers des deux flics. Puis Jourdain se gara dans la cour pavée de ce qui avait dû être, autrefois, un hôtel particulier.

Mary sortit de la voiture, regarda sans plaisir les hauts murs noirâtres, la cour où stationnaient des véhicules à cocarde et elle suivit docilement les deux flics.

— Où est-on ? demanda-t-elle. Dans un ministère ?

— Une annexe, dit laconiquement Jourdain.

Il poussa une porte et l’introduisit dans un bureau occupé par deux hommes assis devant des écrans d’ordinateurs.

— Je vous présente le capitaine Lester, dit Jourdain toujours goguenard. Le capitaine Lester, venu de Quimper pour enquêter sur la mort de Louis Sayze, a rencontré quelques ennuis.

Il se tourna vers Mary :

— N’est-ce pas, capitaine ?

Elle acquiesça :

— En effet…

— Elle prétend qu’on lui a tiré dessus, dit Jourdain, et qu’elle n’a échappé à la mort que par miracle. Heureusement que nous passions par là, avec le commissaire Flamand car le tueur aurait très bien pu revenir parachever son œuvre.

— Il me semblait pourtant que vous l’aviez mise en garde contre les dangers que pouvait comporter cette affaire, dit l’un des flics.

C’était un homme au visage dur, aux petits yeux inquisiteurs, aux lèvres minces dont les commissures s’étiraient vers le bas du visage, des lèvres qu’un sourire ne devait pas souvent tirer vers le haut.

— Tout à fait, monsieur le Directeur, dit Jourdain. Mais voilà, le capitaine Lester est entêté !

Mary regarda mieux l’homme au visage sinistre. Ainsi c’était lui le redoutable Directeur de la redoutable DCRI ?

Pas étonnant que ses flics lui obéissent au doigt et à l’œil. Il ne devait pas faire bon contrarier ce monsieur.

— Je ne suis pas entêtée, assura-t-elle, mais mon patron m’a confié une mission, il m’incombe de la mener à bien, voilà tout !

Le directeur, d’une voix basse, un peu éraillée, demanda, dubitatif :

— C’est votre patron qui vous a conseillé de venir à Paris poursuivre votre enquête ?

— Il n’avait pas à me le conseiller ou à me le déconseiller, monsieur. Vous le savez aussi bien que moi, dans une enquête ce sont les circonstances qui commandent.

Plus dubitatif que jamais et vaguement goguenard, le directeur s’enquit :

— Et les circonstances commandaient votre venue à Paris ?

— Tout à fait.

— Qui avez-vous rencontré ?

— J’ai déjeuné avec un de mes amis au Pied de Porc…

— Ce monsieur est-il également impliqué dans votre enquête ?

— J’ai dit « de mes amis », répondit-elle sèchement. Il n’est pas du tout concerné par cette affaire. Ensuite, je suis allé au domicile de feu monsieur Louis Sayze, et enfin au siège de la société GEEK, informatique et conseils.

— Pourquoi êtes-vous revenue au domicile de monsieur Sayze ?

— Pour me faire une idée du cadre de vie de la victime.

— Une idée qui aurait pu vous coûter cher…

Elle abonda dans son sens :

— Je m’en rends bien compte !

Et elle ajouta :

— Et je me demande bien pourquoi !

— Pourquoi quoi ?

— Je me demande qui ça peut déranger que je visite la maison de la victime.

— Bonne question, laissa tomber Flamand.

Elle se tourna vers lui :

— Au fait, avez-vous reçu mes photos prises lors de la crémation de Monsieur Sayze ?

— Tout à fait, dit le commissaire. Et je vous en remercie.

Le directeur, agacé par cet aparté, reprit l’interrogatoire :

— Ces visites vous ont-elles apporté des éléments nouveaux ?

— Pas vraiment, dit-elle. Hors que je sais maintenant que monsieur Sayze était confortablement logé et que son affaire d’audits informatiques m’a parue, elle aussi, bien prospère.

Cette fois le directeur de la DCRI paraissait ennuyé :

— Il me semble que vous auriez pu découvrir ces secrets sans avoir à faire le déplacement.

Il ironisait toujours.

— Et maintenant, quels sont vos projets ?

Mary regarda sa montre :

— Je pensais dormir à l’hôtel et poursuivre mes investigations demain, mais à la réflexion, si je pouvais attraper le dernier train pour Quimper, je rentrerais dès ce soir.

— Sage décision, approuva le directeur.

Il se leva, fit trois pas et dit :

— Le commandant Jourdain va se faire un plaisir de vous conduire jusqu’à la gare Montparnasse. Voyez-vous capitaine, cette affaire est très délicate et très sensible. Ça touche à l’international. Je ne pense pas que vous ayez tous les éléments en main pour en venir à bout. D’autre part, vous avez pu vous apercevoir que nous avons affaire à des gens qui ne reculent devant rien. Il vaudrait mieux que vous laissiez tomber. Je téléphonerai personnellement à votre patron pour qu’il vous décharge de cette enquête.

Mary parut soulagée :

— Pour tout vous dire, ça ne serait pas pour me déplaire.

Voilà, elle avait fait sa reddition. Les « grands » flics étaient satisfaits. Le directeur le fit savoir.

— Alors, tout est bien qui finit bien.

Il tourna les talons et sortit sans autre forme de politesse.

Mary serra les mains des trois autres flics et le commandant Jourdain la raccompagna fort galamment jusqu’à la gare Montparnasse.

Il s’arrêta en double file au plus proche de l’entrée de la gare, sans paraître s’apercevoir que l’on s’impatientait derrière lui et tendit une main épaisse à Mary.

— Au revoir, capitaine, et bon voyage.

Elle lui serra la main en pensant que son visage bonasse semblait toujours se foutre d’elle.

Il parut se souvenir de quelque chose :

— Tenez, je vous donne ma carte avec mon numéro de téléphone personnel… Si vous avez besoin de renseignements, ça pourra vous éviter les tracas d’un voyage à Paris.

Il avait agrémenté son propos d’un clin d’œil canaille.

Elle eut un mince sourire.

— Merci, commandant.

Elle mit la carte dans sa poche et Jourdain démarra sans se presser.

Lorsqu’il eut disparu, elle examina machinalement le petit rectangle de carton où étaient gravés en relief les noms et titres du flic :

Commandant Eugène Jourdain,

DCRI Boulevard Mortier - Paris

Suivait un numéro de téléphone portable.

Elle grommela :

— Ils ne s’embêtent pas, ces super flics ! Des cartes gravées !

Puis elle examina de nouveau le rectangle de carton qui lui parut anormalement épais. Elle compara la carte de Jourdain avec celle que lui avait confiée Flamand, ce n’était visiblement pas de la même fabrication. La carte du commissaire était imprimée, et non gravée, sur un carton ordinaire.

Une idée folle lui traversa la tête, une idée qu’elle repoussa tout d’abord.

— Je deviens parano ! dit-elle à mi-voix.

Puis elle réexamina la carte de Jourdain et la trouva soudain suspecte. Cette épaisseur, ce grain de papier… Elle essaya de la palper, de la mirer sans y trouver quelque chose d’anormal. Pourtant, ce petit carton qui tenait dans le creux de sa main lui donnait comme un malaise.

Après tout, elle ne risquait rien à être trop méfiante. Elle évoluait dans des eaux où tous les coups semblaient permis.

Alors elle se rendit à la Maison de Presse de la gare et acheta une enveloppe et un timbre. Puis elle recopia sur son carnet les coordonnées du commandant Jourdain et, ceci fait, elle mit la carte originale dans l’enveloppe et y porta la suscription suivante : Capitaine Mary Lester, Commissariat Central - Quimper - 29 000.

Puis elle jeta la lettre dans la boîte la plus proche en sortant du hall de gare. Et, mystérieusement, elle se sentit tout soudain plus légère.

Au pied de la tour, elle téléphona à Fortin.

— Où es-tu ? demanda le grand.

— À la gare Montparnasse. Tu viens me chercher ?

— D’acc… où ça ?

— Je t’invite à l’Hippopotamus. Tu vois où c’est ?

— Hippopotamus Montparnasse ? Comme si j’y étais ! J’arrive…

 

oOo

 

Pendant ce temps, Jourdain avait regagné les bureaux de la DCRI où Martin et Geneste, ses deux lieutenants, l’attendaient la tête basse.

— Eh bien, demanda Jourdain, vous en faites une gueule !

— C’est que… commença Martin, puis il se tourna vers son collègue et lui fit signe de continuer.

— C’est que quoi ? gronda Jourdain.

Il était rentré de Montparnasse avec le cœur en paix de l’homme qui a accompli son devoir. Ne s’était-il pas débarrassé de ce foutu capitaine Lester ?

— On n’a rien trouvé, dit Martin la tête basse.

— Comment ça, rien trouvé ?

— On n’a pas trouvé de balles, dit Geneste en baissant la tête.

— C’est que vous vous êtes gourés d’arbre, bande de nuls ! rugit Jourdain. Nom de Dieu, on est mal barré avec des toquards de votre calibre !

Il maugréa :

— Faudrait tout faire soi-même ! Je vous avais dit, dans le deuxième arbre en sortant de chez Sayze ! C’est pourtant simple, c’est le seul tilleul dans une rangée de platanes !