Forces noires - Jean Failler - ebook

Forces noires ebook

Jean Failler

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Opis

Mary Lester n'a jamais pu ignorer l'appel d'une dame en détresse...

Le fils de Florence de Trébédan a disparu.
Voilà donc Mary à Rennes pour une affaire qui, au début, lui paraît si simple qu'elle pense la résoudre dans les vingt-quatre heures. Mais très vite les choses se compliquent. Jacques de Trébédan semble s'être volatilisé et Mary s'aperçoit qu'elle n'est pas la seule à le rechercher. D'inquiétants individus font le siège des lieux où pourrait se trouver le garçon.
De quel lourd secret le jeune footballeur, gloire montante du Stade Rennais, est-il le dépositaire pour être ainsi traquer par les « Forces noires » ?

Dans cette nouvelle enquête palpitante, l'auteur nous entraîne dans l'univers parfois peu reluisant du football professionnel. Un thriller breton rebondissant !

EXTRAIT

La maison se trouvait à Rennes, dans une petite rue oubliée entre deux boulevards, un peu en retrait d’une promenade longeant la Vilaine, ce fleuve côtier qui traverse la capitale de la Bretagne avant d’aller se jeter en Atlantique, pas très loin de sa grande sœur, la Loire.
Il avait beaucoup plu les jours précédents et jamais la Vilaine n’avait mieux mérité son nom: ses flots charriaient une eau limoneuse, comme si tous les éleveurs de cochons, de Vitré à Châteaubourg, s’étaient donné le mot pour curer, ce jour-là, leurs fosses à lisier.
Pourquoi les rivières de l’Ille-et-Vilaine avaient-elles des noms aussi peu engageants? La Rance, la Seiche, la Vilaine... pas terrible !
L’Aven, l’Ellé, la Laïta dans le Sud-Finistère avaient une consonance nettement plus poétique.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

Habile, têtue, fine mouche, irrévérencieuse, animée d'un profond sens de la justice, d'un égal mépris des intrigues politiciennes, ce personnage attachant permet aussi une belle immersion, enquête après enquête, dans divers recoins de notre chère Bretagne. - Charbyde2, Babelio

J'adore toujours autant revenir faire un tour en Bretagne grâce aux romans de M. Failler et aux divers métiers ruraux qu'il nous fait découvrir. - domdu84

À PROPOS DE L'AUTEUR

Cet ancien mareyeur breton devenu auteur de romans policiers a connu un parcours atypique !

Passionné de littérature, c’est à 20 ans qu'il donne naissance à ses premiers écrits, alors qu’il occupe un poste de poissonnier à Quimper. En 30 ans d’exercice des métiers de la Mer, il va nous livrer pièces de théâtre, romans historiques, nouvelles, puis une collection de romans d’aventures pour la jeunesse, et une série de romans policiers, Mary Lester.

À travers Les Enquêtes de Mary Lester, aujourd’hui au nombre de quarante-sept, Jean Failler montre son attachement à la Bretagne, et nous donne l’occasion de découvrir non seulement les divers paysages et villes du pays, mais aussi ses réalités économiques. La plupart du temps basées sur des faits réels, ces fictions se confrontent au contexte social et culturel actuel. Pas de folklore ni de violence dans ces livres destinés à tous publics, loin des clichés touristiques, mais des enquêtes dans un vrai style policier.

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Jean FAILLER

 

Forces Noires

 

éditions du Palémon

ZA de Troyalac’h

10 rue André Michelin

29170 St-Évarzec

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ce livre appartient à

xxxxxxexlibrisxxxxxx

 

à mes amis :

 

Corentin OLLIVIER

Patrick COATHALEM

Jean-René LE ROUX

Jean-Christophe QUEF

Alain FURIC

 

Bibliographie :

« Le Vendredi Noir de la Bretagne »

Gérard Gautier - Editions de l’Echarpe

 

« L’affaire du parlement de Bretagne »

Le Goarnic Kozh - Éditions des Etats de Bretagne

 

Remerciements à :

Pierre DELIGNY

Marie-Laure DUHAMEL

Jean-Marie DESURY

Cloette VLÉRICK

Margot BRUYÈRE

Sylvia KERSUSAN

 

 

 

Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres, des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant ou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.

 

ISBN 978-2907572-39-2

 

La loi du 11 mars 1957 n’autorisant, aux termes des alinéas 2 et 3 de l’article 41, d’une part, que les copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective, et, d’autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemple et d’illustration, toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur, de l’éditeur ou de leurs ayants droit ou ayants cause, est illicite (alinéa 1er - article 40).

Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles 425 et suivants du Code Pénal. 2011/© Éditions du Palémon.

 

 

 

Retrouvez les enquêtes

de Mary Lester sur internet :

http://www.marylester.com

 

Éditions du Palémon

ZA de Troyalac’h - N° 10

Rue André Michelin - 29170 St-Évarzec

Dépôt légal 2e trimestre 2002

Chapitre 1

 

 

La maison se trouvait à Rennes, dans une petite rue oubliée entre deux boulevards, un peu en retrait d’une promenade longeant la Vilaine, ce fleuve côtier qui traverse la capitale de la Bretagne avant d’aller se jeter en Atlantique, pas très loin de sa grande sœur, la Loire.

Il avait beaucoup plu les jours précédents et jamais la Vilaine n’avait mieux mérité son nom: ses flots charriaient une eau limoneuse, comme si tous les éleveurs de cochons, de Vitré à Châteaubourg, s’étaient donné le mot pour curer, ce jour-là, leurs fosses à lisier.

Pourquoi les rivières de l’Ille-et-Vilaine avaient-elles des noms aussi peu engageants? La Rance, la Seiche, la Vilaine… pas terrible !

L’Aven, l’Ellé, la Laïta dans le Sud-Finistère avaient une consonance nettement plus poétique.

Le quartier avait dû être chic autrefois; à présent il sentait le négligé. Nombre de ses hôtels particuliers auraient eu besoin, pour retrouver leur lustre, d’un sérieux ravalement et surtout que les ouvriers ne rechignent pas à la peine, ne lésinent pas sur la peinture.

De ces maisons de maître, comme chez les vieilles coquettes, ne subsistait que l’arrogance d’avoir été belles en leur temps. Les promoteurs devaient avoir pour elles le regard du vautour des westerns pour le cadavre à venir, attendant patiemment qu’elles tombent dans leur escarcelle afin de les rayer de la carte au profit de clapiers de luxe pour cadres aisés.

Mary Lester arrêta sa Twingo au mitan de la rue Liothaud et examina avec circonspection la maison où elle était attendue : deux étages de style rococo prétentiard, avec un toit à pans coupés où des tabatières de zinc terni devaient éclairer les chambres de bonne, des fenêtres en anse de panier à claveaux de pierre et rouleaux de briques vernissées, une porte d’entrée à double battant donnant sur une sorte de petit porche carrelé en noir et blanc.

Au-dessus de ce porche, un balcon ceinturé d’une main courante à balustres de ciment dont la peinture s’écaillait. Un rosier grimpant aux longs bras griffus disputait l’espace aux feuilles vert sombre, drues et luisantes d’un lierre conquérant.

Les fenêtres du rez-de-chaussée, voilées de rideaux grisâtres, étaient défendues par des persiennes métalliques pleurant des larmes rouillées. Elles n’avaient pas dû être fermées depuis un quart de siècle et il aurait été vain d’essayer de les clore.

Au mur, sous la boîte aux lettres, une pancarte pendue de guingois annonçait: Chambres pour étudiants.

Mary Lester se demanda ce qu’elle était venue faire dans cette galère. Elle descendit de voiture, ferma sa portière sans la claquer et s’approcha avec circonspection. L’affaire, si affaire il y avait, ne l’inspirait guère.

Elle avait fait le déplacement parce que la voix de son interlocutrice, au téléphone, lui avait semblé pathétique.

Pathétique… qui en 2002 se souciait d’une voix pathétique? Qui, hors Mary Lester?

Elle tira sur une poignée de fer rouillé qui pendait au bout d’une chaînette et un tintement de clochette se fit entendre à l’intérieur de la maison. Puis la porte s’entrouvrit, un visage lunaire apparut dans l’embrasure, un œil soupçonneux se posa sur Mary.

L’examen dura quelques instants et la porte s’ouvrit davantage; Mary vit alors dans son entier l’habitante des lieux.

C’était une femme d’un âge indéfinissable, mal fagotée dans une robe grise. Ses cheveux, d’un blond artificiel, auraient eu besoin des soins d’un artiste capillaire.

Elle s’était maquillée gauchement, comme un pierrot lunaire qui se serait trempé le visage dans de la farine avant de se poudrer les joues et le menton d’un rose trop vif; quant à ses lèvres minces, elles paraissaient énormes tant le rouge écarlate, maladroitement appliqué, avait débordé, lui dessinant une bouche de clown. Il ne lui manquait plus qu’un faux nez de la même couleur pour faire rire les petits enfants.

Les sourcils, en accent circonflexe, avaient été marqués au crayon noir gras…

Oui, madame Florence de Trébédan, puisque c’était d’elle qu’il s’agissait, était pathétique.

Mais elle avait une voix, madame de Trébédan, une voix chaude et grave, une voix à annoncer les vols de longs courriers dans une aérogare et, accessoirement, à faire fondre le cœur de Mary Lester.

— C’est pour une chambre? demanda-t-elle.

— Euh, non, dit Mary, vous m’avez téléphoné, je suis Mary Lester.

— Ah! dit madame de Trébédan en mettant la main sur son cœur, c’est vous…

Mary eut l’impression quelle était surprise, pourtant c’était bien elle qui l’avait suppliée de venir.

Madame de Trébédan pivota sur elle-même, invitant Mary:

— Entrez donc!

Mary la suivit dans un vestibule sombre, aux murs habillés jusqu’à mi-hauteur de boiseries ouvrées qui sentaient la cire.

— Je ne vous attendais pas si tôt, comment avez-vous fait pour venir si vite?

— Il n’y a guère que deux cents kilomètres de Quimper à Rennes, dit Mary, et la circulation était extrêmement fluide. Juste quelques camions sur la voie express…

Madame de Trébédan s’empressait:

— Par ici, s’il vous plaît. Voulez-vous une tasse de thé? Je me lève tôt et, d’ordinaire, j’en prends à cette heure.

En plus, elle jouait les duchesses ! Peut-être l’était-elle, d’ailleurs…

Un large escalier d’un bois aussi sombre que celui qui garnissait les murs menait à l’étage. Une porte s’ouvrait sous cet escalier. Madame de Trébédan la tira.

— Donnez-vous la peine d’entrer.

Puis elle expliqua avec une certaine emphase:

— C’est mon salon particulier. Je le mets à la disposition des locataires qui veulent recevoir.

Elle ne précisa pas qui l’on pouvait recevoir ni quelle était la nature de ces réceptions. On sentait dans sa bouche que le mot évoquait un certain faste. Maîtres d’hôtel? Champagne ? Petits fours? Valses viennoises? Non ! Plus simplement un local où trois ou quatre personnes pouvaient se tenir, ce qui ne devait pas être le cas dans les chambres.

— Vous avez beaucoup de pensionnaires? demanda Mary.

Madame de Trébédan fit sa bouche en cul de poule pour rectifier:

— Locataires… je ne fais que loger.

— Pardonnez-moi, dit Mary.

On était à cheval sur le poids des mots. Elle en prit bonne note.

— Actuellement ce n’est pas plein, dit la logeuse, puisque logeuse il y avait. La rentrée universitaire n’est pas encore faite, précisa-t-elle. J’ai juste deux étudiants africains et une jeune fille qui doit passer son diplôme d’infirmière. Elle est en stage à l’hôpital de Pontchaillou.

Et elle ajouta en confidence:

— Elle veut être infirmière pour enfants. C’est une fille bien, vous savez!

Elle soupira:

— Si seulement Jacky…

Elle ne finit pas sa phrase mais Mary savait que Jacky était son fils, qu’il avait disparu, et que c’était pour le retrouver qu’on l’avait fait venir. Et elle n’était pas loin de penser que madame de Trébédan considérait l’apprentie infirmière comme la bru qu’il lui aurait fallu, celle qui aurait su éloigner son Jacky des mauvaises fréquentations et, accessoirement, assister sa maman en ses vieux jours.

Madame de Trébédan tira une chaise collée à la table, invitant d’un geste Mary à s’asseoir et disparut:

— Je vais chercher le thé…

Mary regarda autour d’elle. La pièce, qui voulait être un petit boudoir élégant, faisait davantage penser au débarras d’un brocanteur de quartier pauvre qu’à un salon bourgeois.

Il y avait là des meubles de tous styles, de toutes époques, accumulés sans souci de décoration, mais non sans poussière.

La seule recherche qui avait prévalu tendait à ménager un passage dans le fatras.

Les murs, tapissés d’un papier bleu ciel sur lequel des bergères à longues robes et à éventails, style Marie-Antoinette au petit Trianon, posaient des regards enamourés sur des petits marquis poudrés paradant au milieu de pauvres moutons enrubannés, étaient couverts de photos encadrées vieilles d’un siècle. On y voyait des bourgeois sévères aux nez pointus et aux lèvres minces toiser l’objectif avec suffisance, des vieilles dames aussi dignes que revêches, des gamins en col marin posant avec leur cerceau.

Toute une époque !

Mary s’assit du bout des fesses sur le siège qu’on lui avait offert. Madame de Trébédan revint, portant comme le Saint-Sacrement un plateau sur lequel une théière en argent voisinait avec deux tasses et leurs soucoupes, le tout en porcelaine anglaise d’un style fin XIXe s’accordant particulièrement bien avec la tapisserie.

À bien la regarder, on s’apercevait que madame de Trébédan ne devait guère avoir plus de cinquante ans. Mais avec ce maquillage grotesque, cette méchante robe et l’avachissement de toute sa personne, on lui en donnait dix de plus.

— Jacky, dit Mary. Il s’agit de ce garçon dont vous m’avez parlé au téléphone?

Madame de Trébédan baissa les yeux, comme si on l’accusait d’avoir été une mauvaise mère.

— Oui, dit-elle enfin. Jacky, mon fils. C’est de lui que je vous ai parlé, c’est sa disparition qui me tourmente.

Elle fit le service en s’appliquant, en serrant ses lèvres minces. Elle était bien de la race de ces ancêtres immortalisés par le daguerréotype. Qu’auraient pensé ces braves gens s’ils l’avaient vue maquillée de la sorte? ne se seraient-ils pas étranglés dans leurs hauts cols amidonnés en pensant que leur descendante était devenue « une femme de mauvaise vie »?

Mary porta sa tasse à ses lèvres et but lentement en regardant par la fenêtre. Puis elle reposa le récipient et, ne sachant que dire, fit, en regardant autour d’elle:

— Belle maison!

Madame de Trébédan sourit, flattée. Son rouge à lèvres avait maculé le bord de sa tasse.

— C’est mon arrière-grand-père - elle montra un portrait au mur - qui l’a fait bâtir. À l’époque nous étions en pleine campagne, toutes ces constructions qui nous bouchent la vue n’existaient pas. Depuis la terrasse, on voyait les péniches passer sur la Vilaine.

Ses yeux se perdirent dans le vague, comme si elle voyait encore les chalands passer devant ses fenêtres.

— Ma famille avait la plus grosse affaire de négoce de vins de la région, dit-elle fièrement. Là où l’on a construit les immeubles, il y avait des chais, des entrepôts…

Elle rêvassa un instant, nostalgique. Mary n’était pas venue à Rennes pour connaître, dans le détail, les vicissitudes qui avaient contraint la descendante de ces illustres marchands de pinard à transformer leur hôtel particulier en meublé au mois.

— Eh bien, madame de Trébédan, dit-elle, que puis-je faire pour vous?

— Pardon? dit madame de Trébédan en revenant sur terre.

— Qu’est-il arrivé à votre fils?

Le visage de clown blanc se rembrunit:

— Je ne sais pas, et c’est bien ce qui m’inquiète. Il a disparu depuis bientôt un mois.

— Il vivait ici?

— Vous voulez dire, à Rennes?

— Non, dans cette maison.

Elle baissa la tête comme une coupable.

— Non, dit-elle d’une voix si basse que Mary dut tendre l’oreille pour comprendre, il y a plus d’un an qu’il est parti habiter ailleurs.

— Où ça?

Elle leva les épaules, les cils, pinça les lèvres et dit, évasive:

— Je ne sais pas.

— À Rennes?

— Je ne sais pas, redit madame de Trébédan en levant les yeux sur Mary.

— Mais alors, demanda Mary, comment pouvez-vous être sûre qu’il a disparu?

— C’est qu’avant, toutes les semaines, il m’amenait son linge à laver. Et puis, il téléphonait de temps en temps.

— Et là, depuis un mois ?

— Plus rien. Plus un coup de fil, plus de linge. Comment fait-il?

Mary eut envie de lui dire que les laveries automatiques n’étaient pas faites pour les chiens. Elle se retint.

— Il a peut-être trouvé une copine qui lui fait sa lessive.

— Pfff ! fit madame de Trébédan d’un ton méprisant, vous y croyez?

— Ça existe, dit Mary. Des femmes qui lavent du linge, qui font la cuisine pour leur compagnon, même maintenant ça doit bien exister.

En disant ça, elle pensait qu’elle n’en faisait pas partie. Madame de Trébédan dut avoir la même pensée:

— Vous le feriez, vous? demanda-t-elle.

Mary en fut agacée.

— Il ne s’agit pas de moi, madame, il s’agit de votre fils…

— Non, vous ne le feriez pas, dit-elle en regardant Mary avec une sorte de rancune. Les jeunes ne vivent plus comme nous. S’il en a trouvé une qui lui lave son linge et lui fait à manger, c’est qu’elle a l’âge d’être sa mère.

Elle renifla avec mépris, puis se moucha bruyamment dans un kleenex, le maculant de fond de teint.

— Et que fait-il dans la vie, ce garçon?

— Il est étudiant en médecine.

Elle précisa:

— En deuxième année.

Puis elle ajouta:

— Mon mari était médecin militaire, il est décédé en mille neuf cent quatre-vingt-quinze et depuis lors…

Elle renifla de nouveau.

— Jacky avait quinze ans lorsque son père est mort. C’était un élève brillant, un petit garçon docile…

— La disparition de son père l’aurait-elle fait basculer? demanda Mary.

— Non, ce n’est pas le mot qui convient. Bien sûr, pour un garçon la mort brutale d’un père n’est jamais chose anodine. Mais Jacky a continué à travailler comme avant. Il est entré à la faculté de médecine, il a passé brillamment sa première année et puis…

— De quoi est mort votre mari?

— D’un accident de voiture.

— Ah…

— Mon Dieu! dit-elle en enfouissant son visage dans ses mains, il ne me restait que Jacky, et si ça se trouve, il est mort!

De gros sanglots la secouaient.

— Allons, dit Mary aussi embarrassée qu’agacée, un garçon de vingt-deux ans ne disparaît pas comme ça, madame de Trébédan! Il a probablement des occupations qui l’accaparent.

— Quelles occupations? demanda madame de Trébédan sur un ton agressif.

Mary ne répondit pas.

— De quels revenus disposait-il? demanda-t-elle.

— Il n’avait pas de revenus! dit madame de Trébédan en se tordant les mains.

Mary Lester était de plus en plus agacée. Qu’était-elle venue faire dans cette galère?

— Il ne vivait tout de même pas de l’air du temps, ironisa-t-elle.

— Non bien sûr, dit madame de Trébédan, tous les mois je lui versais une somme…

— Combien?

— Trois mille francs.

Madame de Trébédan n’était pas encore passée à l’euro…

Trois mille francs… Pas de quoi entretenir une danseuse! Madame de Trébédan dut lire dans les pensées de Mary Lester. Elle se défendit sans qu’on l’attaquât:

— Je sais bien que ça ne fait pas beaucoup, mais je ne pouvais lui donner plus!

— Vous l’avait-il demandé?

— Non. Il savait bien que je ne pouvais pas faire mieux. Je n’ai que la moitié de la pension de mon mari et pour joindre les deux bouts, je dois louer des chambres.

— Eh bien ! Madame de Trébédan, rien ne me paraît anormal dans l’attitude de votre fils. Il y a des tas d’étudiants dans son cas. Les parents ne peuvent pas toujours assumer des études longues et coûteuses. Alors ils travaillent.

Madame de Trébédan regarda Mary, interdite:

— Vous voulez dire que…

— Je veux dire que Jacky a dû trouver un emploi.

— Un emploi… Mais il ne sait rien faire! Qui songerait à lui proposer un emploi?

Mary sourit. Il était temps que madame de Trébédan se tienne au courant de l’évolution des mœurs.

— On ne lui en proposera pas, dit-elle, mais s’il cherche à s’employer, soyez assurée qu’il trouvera.

Madame de Trébédan la regardait d’un air dubitatif, et même légèrement réprobateur.

Mary précisa:

— Vous n’avez jamais entendu parler des boîtes d’intérim?

Madame de Trébédan balbutia:

— Si, mais… mais… Ça concerne surtout les manutentionnaires, les ouvriers, n’est-ce pas?

Elle ne classait évidemment pas son cher petit dans ce sous-prolétariat.

— Ça concerne toutes les professions, dit Mary. Et il n’y a pas de honte à travailler pour gagner sa vie.

Elle se leva:

— Je crains fort d’être venue à Rennes pour rien, madame de Trébédan.

La mère de Jacky se remit à pleurer sans retenue. De grosses larmes qui ravinaient le plâtras recouvrant ses joues.

— Vous n’allez donc pas me le rechercher? Je peux vous payer, vous savez. J’ai beau ne pas être riche…

Mary retint un haussement d’épaules. Il s’agissait bien de cela! L’appel de madame de Trébédan l’avait surprise pendant une période de vacances. Elle avait terminé le récit de sa découverte de l’or du Louvre, Paris-Flash venait de le publier et elle se trouvait soudain désœuvrée. Alors elle avait accepté de venir à Rennes.

Pour rien, elle en était maintenant persuadée.

Mais bon, elle irait à la fac de médecine, elle verrait les copains de Jacques de Trébédan et elle apprendrait que le jeune homme avait pris un appartement avec une copine et qu’il travaillait dans une grande surface ou dans un Mac Do pour arrondir ses fins de mois. Ensuite elle le rencontrerait, lui ferait part des angoisses de sa mère, l’engagerait à venir la voir ou tout au moins à donner de ses nouvelles de temps en temps.

Rien de bien excitant.

— Avez-vous une photo de votre fils? demanda-t-elle.

 

Chapitre 2

 

Assise sur le lit, dans la chambre qu’elle avait retenue dans un hôtel de la place des Lices, au cœur du vieux Rennes, Mary Lester contemplait la photo de Jacky de Trébédan.

Un joli garçon ma foi, blond tirant sur le roux, avec un sourire un peu en biais, à la fois candide et canaille qui lui donnait un faux air de Robert Redford.

— Beau mec, apprécia-t-elle à mi-voix.

Un coup d’œil sur sa montre lui apprit qu’elle avait le temps d’aller jusqu’à la fac de médecine prendre des nouvelles de son « client ».

Elle ne ressentait pas la moindre inquiétude quant à son sort. Et si madame de Trébédan avait été moins pitoyable, Mary aurait fait immédiatement demi-tour et aurait rejoint Quimper dans la journée.

Y a-t-il lieu de s’alarmer parce qu’un garçon de vingt-deux ans entend voler de ses propres ailes ? Tant de parents se plaignent d’une descendance qui ne se résoud pas à quitter le cocon familial !

Ah, on n’est jamais content!

Mais voilà, madame de Trébédan était pitoyable, donc elle faisait pitié… Et Mary s’était laissé prendre aux larmes de la veuve. Était-ce de la comédie? Même pas! De l’inconscience. Madame de Trébédan était inconsciente. Elle ne réalisait pas que son « petit gars » était un homme désormais. Elle ne réalisait pas que l’atmosphère de sa maison était débilitante. Il y avait plein de choses que madame de Trébédan ne réalisait pas.

Et, quand Mary avait accepté avec réticence de rester quelques jours à Rennes pour rechercher Jacky, elle avait aussitôt proposé de l’héberger:

— J’ai trois chambres de libres, avait-elle dit, dont la plus belle, celle qui s’ouvre sur la terrasse. Voulez-vous la voir?

Non, Mary n’avait pas voulu voir. Rien que la pensée de passer une heure de plus dans cette baraque lui fichait le cafard. Et elle comprenait mieux que personne ce jeune Trébédan, qui avait pris la poudre d’escampette.

Madame de Trébédan avait fait la moue. Une si belle chambre! Cette jeunesse, décidément, était bien difficile à comprendre.

 

 

Les hôpitaux avaient toujours produit une impression fâcheuse sur le moral de Mary Lester et le CHR de Pontchaillou ne fit pas exception à la règle.

Par ailleurs, le quartier de l’université de médecine était si vaste qu’elle se sentit désemparée.

Elle erra de l’institut médico-légal à l’école nationale de santé publique, pour revenir au centre de transfusion sanguine puis au centre de rééducation fonctionnelle pour l’enfance.

À quelle porte frapper?

Elle finit par s’adresser à l’accueil, au centre de transfusion sanguine où l’hôtesse se méprit, pensant qu’elle venait pour un don. Mary la détrompa:

— Comment feriez-vous, demanda-t-elle à la secrétaire postée derrière son ordinateur, comment feriez-vous pour retrouver un étudiant en médecine?

L’autre la regarda stupidement, visiblement elle ne comprenait pas le sens de la question.

— Des étudiants en médecine? Ce n’est pas ça qui manque ici, dit-elle.

Mary précisa:

— Je recherche un jeune homme, un étudiant en deuxième année. Il s’appelle Jacques de Trébédan, voici sa photo.

La fille prit la photo, parut apprécier le physique de Jacky comme Mary elle-même l’avait apprécié, et la rendit comme à regret:

— Désolée, je ne connais pas.

Puis elle expliqua:

— Il y a tant d’étudiants à Rennes…

— Oui, dit Mary, mais vous auriez pu l’apercevoir.

— Désolée, redit la fille.

— Vous ne voyez pas qui pourrait me renseigner?

— Non… Enfin, plutôt que d’errer dans les multiples services de la fac de Villejean, moi j’essaierais les bistrots…

— Les bistrots?

— Ben oui, dit la fille, tous les étudiants se retrouvent tôt ou tard au bistrot. Vous allez sûrement trouver quelqu’un qui le connaît. D’ailleurs, une gueule comme ça, ça ne s’oublie pas! N’importe quel barman vous renseignera.

— Merci, dit Mary. Je vais faire comme ça.

Qu’elle était bête de n’y avoir pas pensé toute seule!

 

 

Ce fut le barman de La Lune Rousse qui la renseigna. Jacky? il ne connaissait que lui. Mais c’est vrai, il ne l’avait pas vu depuis un bon moment.

L’établissement s’ouvrait sur une rue piétonne, au rez-de-chaussée d’une maison à pans de bois.

À l’intérieur l’atmosphère était glauque, enfumée. Une musique syncopée sortait de baffles dissimulés derrière les bouteilles, des groupes de jeunes gens et jeunes filles entraient, repartaient, dans un joyeux brouhaha.

Mary ne détonnait pas dans cette ambiance. Ne ressemblait-elle pas à n’importe laquelle de ces jeunes filles?

Le barman allait et venait derrière son comptoir, servant les consommations, essuyant les verres avec une dextérité incroyable. Chacun de ses gestes était précis, efficace. Son regard bleu enregistrait tout ce qui se passait dans la salle.

— Tenez, dit-il à Mary, la petite brune là-bas au fond, c’est sa copine, Margot. D’ordinaire ils ne se quittent pas. Elle pourra vous dire où se trouve Jacky.

Il était déjà retourné à autre chose et plongeait derrière son comptoir en disant au serveur qui lui avait passé la commande:

— Deux «Leffe», deux, ça marche!

Et pour marcher, ça marchait! La caisse enregistreuse n’arrêtait pas de s’ouvrir et de se fermer pour se rouvrir à nouveau.

La jeune fille que l’on avait désignée à Mary pour être l’amie de Jacky de Trébédan pouvait avoir une vingtaine d’années. Ses cheveux très noirs étaient coupés très court, et un rouge à lèvres cerise couvrait sa petite bouche charnue. Hors ça, elle n’était pas maquillée et, avec son visage pâle, elle faisait penser à un portrait de la garçonne peint par Van Dongen.

Une charmante petite garçonne qui sirotait un Coca-Cola au moyen d’un chalumeau en forme de clé de sol, les yeux dans le vague.

— Je peux m’asseoir? demanda Mary en montrant la chaise vide devant la table.

La fille la regarda, intriguée, et dit, en posant son verre:

— C'est pas la place qui manque…

Elle montrait la banquette de moleskine où plusieurs emplacements étaient vides.

— Bien sûr, dit Mary, mais comme je voudrais vous dire quelques mots…

— Quelques mots ? répéta Margot sur la défensive. Mais je ne vous connais pas.

— Non, mais vous connaissez Jacques de Trébédan.

Le visage de la fille changea, reflétant en quelques fugaces instants la surprise, la méfiance, l’hostilité. Puis elle demanda:

— Vous savez où il est?

— Non, dit Mary, et c’est même ce que je souhaitais vous demander.

La jeune fille eut une moue amère:

— Je n’en sais rien!

— On m’a dit que vous étiez ensemble! s’exclama Mary.

La jeune fille toisa Mary avec insolence:

— Vous voyez bien que je suis seule!

— Ce n’est pas ce que je veux dire, fit Mary agacée, et vous le savez bien! Allons, n’êtes-vous pas sa petite amie?

— Humph… fit la fille, j’étais…

— Vous vous êtes fâchés?

Sa bouche s’arrondit sur la paille musicale tandis qu’elle aspirait une gorgée de Coca. Elle but et laissa tomber:

— Même pas! Il a disparu.

— Disparu? fit en écho Mary, incrédule.

La garçonne confirma d’un air ennuyé, en regardant tourner les glaçons dans son verre:

— Comme je vous dis!

— Depuis combien de temps?

— Bientôt un mois.

— Vous habitiez ensemble?

— Oui.

— Où ça?

— Dans une résidence d’étudiants, cours Kennedy.

— Vous-même, vous êtes étudiante?

— Oui, en sociologie.

Elle fixa soudain Mary en fronçant les sourcils et posa la question que celle-ci attendait depuis le début de l’entretien:

— Mais pourquoi me demandez-vous ça?

Ça avait mis du temps à venir, mais c’était venu!

— Madame de Trébédan, la mère de Jacky, m’a demandé de le retrouver, dit Mary. Elle aussi s’inquiète de ne plus voir son fils.

Nouvelle moue. La gamine savait parfaitement jouer de sa jolie petite bouche:

— Tiens, voilà que son fils l’intéresse maintenant?

— Pourquoi ce ton sarcastique? Elle semble l’aimer beaucoup.

— Trop et mal, dit la jeune fille.

C’était lapidaire et catégorique.

Et comme Mary la regardait, surprise, elle précisa:

— Pour le garder sous sa coupe…

— N’est-ce pas ce qu’on appelle une mère abusive? demanda Mary.

— C’est en effet comme ça qu’on les appelle, dit l’étudiante.

Elle sourit :

— Je fais aussi de la psycho…

Puis elle regarda plus attentivement Mary:

— Vous êtes de la police?

Mary éluda:

— En quelque sorte…

La jeune fille se recula sur la banquette de moleskine comme si son interlocutrice eût été atteinte d’une maladie contagieuse particulièrement répugnante.

— N’ayez pas peur, dit Mary, en réalité je fais du journalisme d’investigation et j’ai été mêlée à quelques affaires qui ont eu un certain retentissement. C’est pour ça que madame de Trébédan a fait appel à moi.

Margot se détendit un peu tout en restant sur la défensive :

— De quoi avez-vous peur? demanda Mary.

Margot aspira une goulée de Coca et laissa tomber avec lassitude:

— Je ne sais pas.

Puis elle regarda longuement Mary comme pour la jauger. Elle dut avoir confiance car, après un instant de silence, elle se décida à parler.

— Par moments, dit-elle, j’ai l’impression d’être surveillée.

— Surveillée? Mais par qui? Par Madame Mère?

— Oh non!

Elle eut un rire bref, sans joie, comme si cette hypothèse lui avait paru particulièrement incongrue.

— On la verrait de loin, ajouta-t-elle. Non, c’est un sentiment, comme ça.

Elle rêvassa un moment, les yeux dans le vague et ajouta:

— Comme si des forces mauvaises tournaient autour de moi.

Encore une qui devait lire trop de romans de Stephen King ou de Brussolo. Des forces mauvaises, quelle imagination !

— Et, dit Mary en retenant un sourire, ces forces mauvaises ne se sont jamais matérialisées?

— Peut-être… il y a parfois une grosse voiture noire qui stationne au pied de la tour…

— Vous habitez une tour?

— Oui.

— Je suppose qu’il doit y avoir pas mal d’habitants là-dedans, dit Mary. Combien d’étages?

— Seize.

— Et combien d’appartements par étage?

Margot eut une moue d’ignorance:

— Je ne sais pas, moi. Au moins quatre.

— Ça fait soixante-quatre logements, calcula Mary. Je suppose qu’il y a d’autres immeubles près de cette tour.

— Pour ça oui ! C’est pas ça qui manque.

— Et vous avez tout de même l’impression que c’est vous, personnellement, qu’on surveille.

— Oui, dit Margot catégorique, et je suis même sûre que l’on a fouillé chez nous.

Du coup Mary eut l’air intéressé:

— Fouillé chez vous? Comment ça?

— Je ne sais pas, dit Margot, mais on a dérangé mes affaires.

— Peut-être est-ce Jacky qui est revenu en votre absence ?

— Je ne crois pas, il aurait emporté les vêtements, les livres auxquels il tient. Il n’en a pas tant, avec ce que lui donne sa mère…

— Et vous-même, de quoi vivez-vous?

— J’ai une bourse, et mes parents m’aident. Ce n’est pas comme cette vieille…

Elle ne termina pas sa phrase mais elle ne semblait pas porter cette belle-mère virtuelle dans son cœur.

— Heureusement qu’il y a le foot, dit-elle.

Mary fronça les sourcils:

— Le foot?

— Oui, Jacky joue au Stade Rennais. C’est un très bon joueur, il s’entraîne avec les professionnels et il est souvent sur la feuille de match comme remplaçant. Il est rentré à plusieurs reprises en cours de partie cette saison. Il était même question qu’on lui fasse signer un contrat professionnel dès la saison prochaine. Mais maintenant…

— Et… il est payé pour ça ?

— Et comment ! dit Margot.

Elle sourit plus largement :

— Ça rapporte, le foot !

— Mais il n’en a rien dit à sa mère !

— Bien sûr que non, fit Margot méprisante, cette vieille chouette aurait été fichue de lui taxer une partie de son fric. Et lui, ajouta-t-elle, il aurait été bien assez naïf pour lui en donner.

— Ah… dit Mary.

Un nouveau paramètre dans le paysage. Elle demanda :

— Il n’a pas reparu au foot non plus?

— Non, je vous dis qu’il a disparu!

Elle regardait Mary comme si elle avait affaire à une demeurée.

Et elle ajouta en la fixant droit dans les yeux:

— Il est parti un beau matin et il n’est pas revenu.

— C’est invraisemblable! s’exclama Mary. Et personne n’a songé à prévenir la police?

— À quel titre l’aurais-je fait? Nous ne sommes pas mariés!

— Et sa mère?

— Sa mère… sa mère, elle a fait appel à vous, sa mère !

Et comme Mary demeurait muette elle proposa:

— Le club de foot, peut-être ?

Et elle haussa les épaules :

— Je ne sais pas !