La mort au bord de l'étang - Jean Failler - ebook

La mort au bord de l'étang ebook

Jean Failler

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Opis

Quand un banal accident de chasse dissimule bien des secrets...

Cette fois, le patron de Mary Lester lui confie une enquête de routine, un accident de chasse où un industriel a trouvé la mort. Il y a des témoins dignes de foi, des notables qui ont assisté au drame...Un fusil qui explose, ça arrive et le commissaire principal est tranquille : cette fois, tout ce que pourra faire l'inspecteur Lester, c'est de remplir les paperasses habituelles en pareil cas, sans aller chercher midi à quatorze heures, sans mettre tout le monde sans dessus dessous. Voire, quand Mary Lester se penche sur le plus anodin des problèmes, voilà qu'il devient tout soudain extraordinairement complexe. Après tout, cet accident n'est peut-être pas aussi accidentel qu'il le paraît.
Mais quans Mary Lester s'en mêle, rien n'est jamais banal !

Plongée dans l'univers des chasseurs pour ce tome 3 des aventures de Mary Lester !

EXTRAIT

Le corps de ferme de la Neuve Maison n’avait été élevé à la dignité de rendez-vous de chasse qu’à une date toute récente. Boulois s’en souvenait. Il y avait une quinzaine d’années à peine, cette cour sablée et roulée avec soin, bordée d’hortensias et de géraniums défleuris où tout à l’heure les puissantes berlines des nouveaux actionnaires allaient se ranger en bon ordre, n’était qu’un cloaque puant où les vaches s’enfonçaient jusqu’au jarret, et se dégageaient avec un bruit de succion mou et dégoûtant pour regagner leur étable.
Et leur étable, vénérable maison de granit deux fois centenaire, une date gauchement gravée dans un linteau de porte en attestait, dont les murs de guingois étaient renforcés d’arcs-boutants rendus nécessaires par une gîte impressionnante, vidée de son purin, dûment désinfectée, carrelée de grès rustique, était devenue la maison des chasseurs.
Dans la sérénité du matin, Boulois attendait patiemment près de sa vieille Peugeot garée derrière le court de tennis.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

Un roman qui m'a donné envie de poursuivre cette série a travers la Bretagne. - Blog Biblio

Habile, têtue, fine mouche, irrévérencieuse, animée d'un profond sens de la justice, d'un égal mépris des intrigues politiciennes, ce personnage attachant permet aussi une belle immersion, enquête après enquête, dans divers recoins de notre chère Bretagne. - Charbyde2, Babelio

À PROPOS DE L'AUTEUR

Cet ancien mareyeur breton devenu auteur de romans policiers a connu un parcours atypique !

Passionné de littérature, c’est à 20 ans qu'il donne naissance à ses premiers écrits, alors qu’il occupe un poste de poissonnier à Quimper. En 30 ans d’exercice des métiers de la Mer, il va nous livrer pièces de théâtre, romans historiques, nouvelles, puis une collection de romans d’aventures pour la jeunesse, et une série de romans policiers, Mary Lester.

À travers Les Enquêtes de Mary Lester, aujourd’hui au nombre de quarante-sept, Jean Failler montre son attachement à la Bretagne, et nous donne l’occasion de découvrir non seulement les divers paysages et villes du pays, mais aussi ses réalités économiques. La plupart du temps basées sur des faits réels, ces fictions se confrontent au contexte social et culturel actuel. Pas de folklore ni de violence dans ces livres destinés à tous publics, loin des clichés touristiques, mais des enquêtes dans un vrai style policier.

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Jean FAILLER

 

 

La mort

au bord

de l’étang

 

 

éditions du Palémon

ZA de Troyalac’h

10 rue André Michelin

29170 St-Évarzec

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ce livre appartient à

xxxxxxexlibrisxxxxxx

 

 

Remerciements à :

Pierre DELIGNY.

 

 

 

Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres, des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant ou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.

 

ISBN 978-2907572-14-9

 

La loi du 11 mars 1957 n’autorisant, aux termes des alinéas 2 et 3 de l’article 41, d’une part, que les copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective, et, d’autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemple et d’illustration, toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur, de l’éditeur ou de leurs ayants droit ou ayants cause, est illicite (alinéa 1er - article 40).

Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles 425 et suivants du Code Pénal. 2010/© Éditions du Palémon.

 

 

 

Retrouvez les enquêtes

de Mary Lester sur internet :

http://www.marylester.com

 

Éditions du Palémon

ZA de Troyalac’h - N° 10

Rue André Michelin - 29170 St-Évarzec

Dépôt légal 4e trimestre 1998.

Chapitre 1

 

Le corps de ferme de la Neuve Maison n’avait été élevé à la dignité de rendez-vous de chasse qu’à une date toute récente. Boulois s’en souvenait. Il y avait une quinzaine d’années à peine, cette cour sablée et roulée avec soin, bordée d’hortensias et de géraniums défleuris où tout à l’heure les puissantes berlines des nouveaux actionnaires allaient se ranger en bon ordre, n’était qu’un cloaque puant où les vaches s’enfonçaient jusqu’au jarret, et se dégageaient avec un bruit de succion mou et dégoûtant pour regagner leur étable.

Et leur étable, vénérable maison de granit deux fois centenaire, une date gauchement gravée dans un linteau de porte en attestait, dont les murs de guingois étaient renforcés d’arcs-boutants rendus nécessaires par une gîte impressionnante, vidée de son purin, dûment désinfectée, carrelée de grès rustique, était devenue la maison des chasseurs.

Dans la sérénité du matin, Boulois attendait patiemment près de sa vieille Peugeot garée derrière le court de tennis.

La ferme comprenait quatre bâtiments de dimensions inégales qui cernaient la cour. Il y avait, tout en longueur, le pavillon des chasseurs avec, à chaque pignon, une énorme cheminée de pierre, puis, perpendiculaire à cette longue bâtisse, l’ancienne remise à outils et son four à pain de pierre à l’ancienne, qu’un lierre épais couvrait d’abondance. Luxueusement refaite, cette maison construite en gros blocs de granit gris abritait au rez-de-chaussée un salon cossu meublé de fauteuils lourds et confortables qui s’ouvrait sur la cour par une large porte-fenêtre à petits carreaux. Après le repas, ces dames y feraient un bridge si le temps ne permettait pas le tennis. La maison du garde, qui faisait face au pavillon de chasse, était la construction la plus récente de l’enclos. Trapue, sans grâce, blanchie à la chaux avec des contrevents verts, elle portait aussi à son fronton sa date de naissance : 1938. Enfin, fermant le carré, le plus ancien bâtiment de la ferme. Tout de granit lui aussi, moussu, bas, accroché au sol comme pour défier les tempêtes d’ouest, il rappelait, par ses murs aveugles et ses portes étroites comme des meurtrières, un temps lointain où l’impôt se calculait au nombre d’ouvertures d’une maison.

Lucien Bévin, le garde, par autorisation de madame veuve Delval, y élevait quelques canards, quelques poules et deux douzaines de lapins qu’il vendait de droite et de gauche pour agrémenter sa maigre pension d’ancien cantonnier.

Derrière la maison du garde, invisibles de la cour qu'ils auraient déshonorée par leur aspect purement utilitaire (brique nue et toiture d’éverite), il y avait les « communs » comme disait madame Delval jeune dans un souci de distinction ; dans le pays on appelait plutôt ces locaux « remises » ou « hangars ». Ils servaient de garage au tracteur, à sa remorque et aux instruments aratoires.

On pouvait le dire maintenant, il avait bien travaillé, le Fernand ! Quand, au départ du dernier locataire, il avait annoncé qu’il ne relouerait plus, qu’il gardait la ferme pour en faire sa résidence de retraite, on s’était esclaffé au village. Une maison de retraite dans ces taudis brenneux juste bons à abriter des vaches ! Assurément, le maître de la Neuve Maison était devenu fou ! Ne pouvait-il se faire construire une villa au bord de la mer comme tout le monde ?

Non, justement. Pour ses vieux jours, Fernand Delval pouvait certes s’offrir ce qu’il y avait de mieux en matière de logis. Ses moyens financiers le lui permettaient, mais il n’avait que faire d’une maison au bord de la mer. Là où ses ancêtres paysans avaient vécu, il vivrait les dernières années de sa vie, et là où ils étaient morts, il mourrait.

Alors, faisant fi des sarcasmes du voisinage, il s’était mis à l’œuvre patiemment, retrouvant pour l’occasion la persévérance et la ténacité de ceux de son ethnie bigoudène, entreprenant les travaux selon un ordre bien établi : d’abord la cour, puis l’étable, la remise et la vieille maison.

Au fil du temps on avait vu le bourbier où pataugeaient les vaches se transformer en une belle esplanade sablée, puis des artisans du pays s’étaient occupés des bâtiments.

Petits bouts par petits bouts, sans se presser, surveillant journellement les différents corps de métier, il avait mis près de dix ans pour faire de ces misérables chaumines les pimpantes maisons que tout le monde maintenant lui enviait. Et, lorsqu’il eut fini ses travaux, quand les bâtisses remises à neuf eurent reçu leurs meubles, quand la piscine fut mise en eau, quand le tennis de terre rouge soigneusement roulé n’attendit plus que les joueurs, Fernand Delval mourut.

Il mourut comme ça, sans crier gare, en contemplant ses hortensias. Lucien Bévin, le garde, à qui il venait de donner des instructions, l’avait vu soudain porter à sa poitrine ses mains qu’il avait coutume de tenir croisées dans son dos. Il avait vu ses doigts se crisper sur l’étoffe du gilet de laine qu’il portait toujours sous sa veste, ses yeux exprimer une indicible surprise et ses lèvres jaunies de nicotine laisser échapper la Gauloise qu’il venait d’allumer. D’une masse, il était tombé en avant dans ses fleurs pour ne plus se relever.

A cet endroit précis, son chien, qui ne le quittait jamais, resta toute la semaine qui suivit l’enterrement, prostré et gémissant. On s’extasia sur la fidélité, sur l’instinct de l'animal qui, mystérieusement, reconnaissait l’endroit où son maître était mort, jusqu’au jour où Lucien, en ratissant le parterre, ramena au bout de son outil les lunettes du défunt que, dans la confusion, personne n’avait songé à ramasser.

Fernand Delval était mort au printemps précédent, et Louis Boulois, bien qu’il eût souvent sans indulgence fait le compte des défauts et des excès de son ami, éprouvait chaque jour davantage la cruelle impression de vide que cause la disparition d’un être cher.

Boulois aimait cette terre, il s’y sentait chez lui. Depuis combien de temps arpentait-il à chaque automne les bois, les landes, les guérets et les chaumes de la Neuve Maison ? Quarante-cinq ? Cinquante ans ? Oui, il devait bien y avoir un demi-siècle en comptant les cinq années de guerre pendant lesquelles on n’avait pas chassé, trop pris, bien sûr, par d’autres préoccupations.

Or, pour cette dernière ouverture, il n’éprouvait pas le même plaisir qu’autrefois. Pas d’impatience, pas de fébrilité, pas d’insomnie la veille de la date sacrée. La mort de Fernand Delval avait entraîné des modifications radicales dans des traditions bien établies. Des vieux copains du père Fernand, lui seul demeurait dans l’effectif des chasseurs. Les autres, comme des objets qui ont trop servi, avaient été débarqués en route. De nouveaux actionnaires prenaient leur place, plus riches, plus jeunes, socialement plus importants. Il s’ensuivait un bouleversement des habitudes que Boulois trouvait déplorable.

Le protocole rural n’était plus respecté. De toujours il était d’usage de convier au pavillon de chasse, pour un repas en commun, les cultivateurs des fermes voisines. Ce repas avait traditionnellement lieu le samedi précédant l’ouverture. Les paysans se sentaient honorés de cette invitation « au château ». Par la suite, ces contacts établis lors d’un repas, contribuaient fortement à résoudre les petits différends qui surgissaient inévitablement au cours de la saison : barrières mal refermées, clôtures endommagées par les chiens, cultures piétinées.

Cette fois, Henri Louis Delval, l’héritier du domaine, avait jugé suffisant de faire parvenir aux propriétaires, par la poste, une bouteille de goutte en guise de cadeau. C’était, Boulois s’en rendait compte, une erreur impardonnable. Cette bouteille apportée par le facteur avec un mandat, montant du loyer, aurait comme un goût de mépris et ne remplacerait jamais le contact chaleureux d’un repas. Dans les jours qui suivraient, quand on se rencontrerait dans les champs, au hasard de la chasse, on ne manquerait pas de sentir, dans les paroles échangées, un ton de reproche pour ce que les cultivateurs considéreraient comme un affront.

Et puis, ça se saurait au bourg. Il subsistait entre les chasseurs locaux, le plus souvent de condition modeste, et les gens venus de la ville, une sourde animosité, les premiers reprochant aux seconds d’accaparer, « à coup de billets de mille », les meilleurs terrains de la chasse communale.

Ainsi les cultivateurs, qui louaient leurs terres aux chasses privées, étaient vivement critiqués ; au comptoir du « Gros Chêne », le bistrot du bourg, les tournées de vin rouge aidant, on dénoncerait avec virulence les salopards qui trahissaient la campagne au profit de la ville pour une bouteille de « casse patte ».

Tant que la tractation se passait au pavillon de chasse de la Neuve Maison, rien ne transpirait, les madrés propriétaires laissant entendre qu’ils avaient reçu, en échange de concessions aussi ridicules qu’un droit de chasse sur trois bouts de champ, des sommes mystérieuses et des avantages considérables.

Boulois haussa les épaules. Qu’y pouvait-il ? Lui-même, n’était-il pas à la remorque ? L’ancienne équipe, la bande à Delval, comme on disait, n’avait certes pas renoncé à chasser sans regret. Raymond Bellong, François Meunier et Jérôme Amiel, avec lesquels on s’était payé de si franches rigolades, devaient trouver le temps long ce matin. Rayés d’autorité de la liste des actionnaires par Henri Louis Delval, quelle société de chasse les accueillerait, à soixante-dix ans passés ? Et puis, le plaisir n’était-il pas de chasser ensemble ? Sans les copains, quel intérêt ? Personne pour se moquer de la légendaire maladresse de Raymond Bellong, ironiquement baptisé « le protecteur du gibier ». Et à midi, à table, plus de Jérôme Amiel, l’intarissable Jérôme Amiel et ses éternelles gaudrioles, tous les ans ressassées, avec des variations, il est vrai, mais dont on riait toujours sans retenue.

En se retrouvant ainsi seul rescapé d’une si fine équipe, Louis Boulois avait l’impression de trahir ses vieux compagnons. N’aurait-il pas mieux fait, par solidarité avec ces réprouvés, de renoncer lui aussi ?

Henri Louis, certes, l’aimait bien et il devait à l’affection que lui portait le fils de son ami d’avoir été gardé. Il savait aussi, sans fausse modestie, qu’il était un fusil redoutable et que, pour « faire le tableau », sa présence était indispensable. Il savait encore qu’il avait un chien remarquable et que, lorsque la chasse au faisan serait fermée, lorsque les canards de l’étang seraient exterminés, Henri Louis se retrouverait bien seul s’il n’avait avec lui le père Boulois pour traquer la bécasse dans des taillis inextricables, ou pour suivre le lapin au cul des chiens courants, activités bien plus pénibles et hasardeuses que le tir de volatiles domestiques sortis des volières la veille de la chasse, et auxquelles rechigneraient certainement les nouveaux actionnaires.

Mais ce qu’il ne savait pas, le père Boulois, c’est que Henri Louis avait pris en charge le prix de l’action que le vieil homme, modeste artisan en retraite, n’aurait certes pas pu assumer.

En effet, et cela coûtait cher. Il avait été convenu avec un éleveur de gibier, que chaque samedi, il serait lâché sur les terres de la Neuve Maison, trente faisans, trente canards et vingt perdrix.

Et à la nuit tombée, la camionnette du marchand était passée prendre le garde à la ferme pour procéder avec lui au lâcher. Lucien Bévin, ainsi qu’il lui avait été recommandé, avait scrupuleusement compté les oiseaux au sortir de leurs cages d’osier. Mais il n’avait pas vu, sans un pincement au cœur, ce gibier de luxe s’enfoncer avec hésitation dans les champs noyés de brume. Le prix de ces volatiles représentait un mois de son salaire.

Cependant, si ces messieurs se montraient maladroits, ce qui était probable, il pouvait espérer, dans le courant de la semaine, les capturer de nouveau, car ces volailles, indûment parées du nom de gibier, étaient bien incapables de subsister dans la nature ; elles seraient bientôt de retour pour quémander leur pitance près des habitations. Il suffirait d’agrainer judicieusement les chemins menant à la ferme et, bien vite, faisans, perdrix et canards viendraient se mêler à sa basse-cour. Bévin en rendrait quelques-uns à la chasse pour la forme, mais la plus grosse part serait revendue. L'argent n'a pas d'odeur.

Boulois avait garé sa vieille Peugeot près des anciens chenils, tout au fond de la propriété, derrière un massif, comme s’il craignait, par la présence de son antique bagnole, de déparer une si belle demeure.

Sur le siège avant, à la place du passager qui était depuis toujours la sienne, Rodrigue attendait que les réjouissances commencent. Il n’était plus tout jeune lui non plus, ce serait sa dixième ouverture. Il colla sa truffe brune au carreau, jetant à son maître un regard éloquent qui disait :

– Alors, on y va ? Mais qu’attend-on ?

Louis Boulois tapota de l’index replié au carreau avec un regard complice et le chien, après avoir agité un instant son embryon de queue, se recoucha en rond sur la banquette protégée par une vieille couverture, avec un grognement en forme de soupir.

Depuis qu’il chassait, Louis Boulois avait des épagneuls. Il aimait la quête courte, l’arrêt ferme, le rapport impeccable des « rouquins ». Il aimait ces chiens de caractère, de mauvais caractère disaient certains, leur opiniâtreté, leur goût du travail bien fait (pas un pouce de terrain qui ne fût exploré), leur mépris des ronces, leur goût de l’eau.

Vu son âge, il eût été grand temps qu’il donnât un jeune compagnon à Rodrigue. Il avait toujours procédé ainsi, le vieux chien dressant le jeune, la passation des pouvoirs se faisait automatiquement. Mais, sans se l’avouer vraiment, et la tournure que prenait la chasse à la Neuve Maison le confortait dans cette conviction, Rodrigue serait son dernier chien. Après lui, c’en serait fini. Il mettrait au clou son fusil démodé - crosse anglaise et canons juxtaposés, modèle Robust de la Manufacture d’Armes et de Cycles de Saint-Etienne - aux tubes débronzés, aux bois griffés par les ronces, pâlis par les rosées de l’aube et les bruines du crépuscule et il ne serait plus qu’un vieil homme, ressassant dans sa tête chenue, le souvenir des bonheurs morts.

Etait-il si vieux ? Non point. L’œil était bon, le jarret solide et tout à l’heure, sur les canards haut dans le ciel, sur les faisans traversards lancés comme des boulets, sur les lapins, touffes de poil fauve au cul blanc un instant entrevus entre deux landes, Boulois montrerait à ces jeunots arrogants qu’ils avaient encore - en matière de chasse du moins - un bout de chemin à faire pour lui arriver à la cheville.

Un crissement de porte attira son attention. On se réveillait à l’ancienne remise. De loin, il vit Henri Louis debout sur le seuil, humant la brise. Il avait dormi là avec femme et enfants, et maintenant, les mains dans les poches de sa culotte de cheval, il suivait du regard la longue allée pierreuse qui, au-delà de l’étang, débouchait après le virage sur la route départementale, par laquelle allaient arriver les actionnaires de la chasse.

Tout était calme. De la ferme voisine, une fumée bleue montait droit dans l’air paisible du matin. A la lisière du petit bois, un coq faisan arpentait le chemin, grave et digne, en hochant la tête, tout imbu de son importance dans sa somptueuse livrée d’or et de feu. Henri Louis Delval sourit, satisfait, et se frotta les mains. La chasse serait belle et cette brume ténue, qui voilait la cime des grands peupliers là-bas, au-delà du tennis, annonçait une superbe journée d’automne.

Il rentra dans la grande salle au-dessus de laquelle, dans les chambres mansardées, sa femme et ses enfants dormaient encore. Une ère nouvelle commençait à la chasse de la Neuve Maison. On allait voir ce qu’on allait voir ! Bientôt on dirait dans toute la région, que la chasse Delval n’avait rien à envier aux meilleurs territoires solognots.

Au loin la cloche du village tinta, grêle, comme timide, appelant les fidèles à la messe. Un moteur ronfla, des portières claquèrent. Henri Louis se précipita croyant que les chasseurs arrivaient ; ce n’étaient que les fermiers voisins qui se rendaient, au village, à l’office. Henri Louis sourit. Il souriait volontiers quand une pensée qu’il jugeait satisfaisante lui venait. Or, il venait de songer à la messe du samedi soir. Quelle trouvaille ! Le dimanche matin, on y gagnait une heure au lit sans risquer son paradis. Dès son lever, on pouvait endosser son habit de chasse. Vive le concile !

En ce jour sacré d’ouverture, il inaugurait sa nouvelle tenue, celle que lui avait offerte sa femme lors de leur dernier voyage à Paris : la culotte de cheval, les bottes doublées de peau, la veste de tweed feuille morte, renforcée aux coudes de pièces de cuir, et la casquette assortie. Il se regarda complaisamment dans la glace de la vieille armoire achetée chez un antiquaire, dont l’humidité avait piqueté le tain de myriades de taches opaques. Un vrai gentleman farmer !

– Ça a tout de même plus d’allure que mon ancienne tenue, dit-il tout haut.

Il prit son fusil, tout neuf lui aussi, un Verney Caron, une arme de luxe à la bascule finement ciselée de scènes de chasse, dont la crosse lisse et mate, l’armurier le lui avait assuré, était en « fleur de noyer » poncée à l’huile. Il savait y faire, cet armurier. Il prononçait « Verney Caron » avec une onction de prélat en manipulant l’arme comme une relique sacrée ; Marie Luce Delval n’avait pas su résister à ce nom magique qui sonnait à ses oreilles comme le plus haut symbole du luxe et de la classe. Un nom qui, elle le trouvait, seyait bien à son « standing ». Dans le même ordre d’idée, elle avait insisté pour qu’il s’équipât dans un magasin chic du faubourg Saint-Honoré.

– Je veux bien, avait-elle dit, vous accompagner à la Neuve Maison pour la saison de chasse, mais faites-moi la grâce, Henri Louis, d’y inviter nos amis. Je ne tiens pas à passer mes dimanches en compagnie des ploucs qu’on y trouve d’habitude.

Il avait fallu que Fernand Delval meure pour que ses amis, « les ploucs », fussent relégués hors de ce territoire qu’à la longue ils avaient fini par considérer comme leur, et pour qu’une nouvelle génération d’actionnaires, brillant plus par leur vie mondaine et leur fortune que par leur amour de la chasse, prît leur place.

Henri Louis n’avait été intraitable que sur un point : tant qu’il le désirerait, Louis Boulois serait membre de la nouvelle société de chasse. Il n’y avait pas à revenir là-dessus. Ceci en dépit des véhémentes objurgations de Marie Luce qui reprochait pêle-mêle au père Boulois d’être vulgaire (en dépit des recommandations qui lui avaient été faites, ne continuait-il pas d’appeler Henri Louis « Riton », surnom qu’il portait depuis sa petite enfance), inélégant (elle disait sale), et surtout, mais cela elle ne le disait pas, d’avoir connu la famille Delval quand Fernand n’était encore qu’un petit charcutier de village que la guerre allait prodigieusement enrichir.

Marie Luce, en haussant les épaules, s’était pliée à ce qu’elle appela une « lubie » de Henri Louis, mais une ride de dépit avait barré son joli front, ses joues de porcelaine s’étaient empourprées et ses lèvres pincées jusqu’à ne plus former qu’un trait livide, signes, pour qui la connaissait, de forte contrariété.

Assurément, d’une manière ou d’une autre, Henri Louis lui payerait cet affront. Car, sans ce Boulois, madame Delval jeune aurait pu se prévaloir d’être la présidente d’une chasse véritablement présidentielle.

A la longue table de chêne massif où Paulette, la femme du garde, disposerait le couvert tout à l’heure, il y aurait Robert Santano, P.D.G. de l’armement Santano (grande pêche, cabotage, vedettes de tourisme), Jean Arenberg, le chirurgien, Président du Rotary Club, Marc Bollène, import-export, Président de la Chambre de Commerce, Julien Poingt, P.D.G. des Etablissements Poingt et Cie, mécanique de précision, machines pour la conserve et l’industrie (huit cent cinquante ouvriers dans trois usines), Bertrand Lostelier, P.D.G. des transports frigorifiques par la route (TFPR) et des travaux publics Picaud. Plus leurs femmes bien sûr, et naturellement Henri Louis Delval, doublement Président, d’abord des conserves et salaisons Delval, et aussi de la chasse de la Neuve Maison. Bien malin qui eût pu dire à quelle présidence il tenait le plus.

Henri Louis consulta sa montre : huit heures trente, personne n’était encore arrivé. Jamais on ne serait prêt à débuter à neuf heures ! Ce retard l’agaçait. Dans le lointain, il entendait déjà des coups de feu. Les autres années, tout le monde était à poste bien avant l’heure officielle de l’ouverture de la chasse. Depuis plus de six mois qu’on attendait cette date, il ne convenait pas d’en perdre une seule minute. Il avait souhaité donner rendez-vous une heure plus tôt, mais les nouveaux actionnaires s’étaient récriés : « Bien assez de se presser toute la semaine, pas le dimanche, de grâce ! ».

Chaque samedi soir avaient lieu chez les uns et chez les autres des réceptions bien arrosées d’où il n’était pas rare que l’on rentrât à l’aube.

Avant son mariage, Henri Louis n’aurait jamais accepté une invitation la veille de l’ouverture. Marie Luce, qui se souciait des traditions familiales des Delval comme un poisson d’une pomme, avait changé tout ça. La veille au soir, le raout avait eu lieu chez un promoteur immobilier qui arrosait son quarantième anniversaire. Henri Louis avait pu, prétextant une migraine, se dégager suffisamment tôt, laissant sa femme poursuivre la fête sans lui. Il ne l’avait pas entendue rentrer car il était dans son premier sommeil, et quand il s’était levé, elle dormait encore comme une souche.

A nouveau il ouvrit la porte et sortit dans la cour ; des coups de fusils claquaient dans les lointains et, du côté des bois du calvaire, on entendait la superbe musique d’une meute de chiens courants lancés sur la piste d’un lièvre.

– Ce sont les chiens du notaire.

Louis Boulois, silencieux, apparut aux côtés de Henri Louis. Celui-ci tourna la tête et tendit la main au vieil homme.

– Salut Louis. Il y a longtemps que tu es là ?

Boulois consulta sa montre :

– Une bonne heure.

– Tu aurais dû rentrer boire un coup !

– Je ne voulais pas réveiller ta femme, et puis, je n’ai pas soif.

Les deux hommes demeurèrent silencieux, l’oreille attentive.

– Ils sont sur un lièvre, dit enfin le vieux qui, pour interpréter la voix des chiens, avait une oreille incomparable. Le père Antoine, de la ferme du manoir d’en bas, m’a dit qu’il voyait souvent un gros capucin à toucher la maison.

– Et le notaire l’aura su, dit Henri Louis. Il sait toujours tout celui-là !

Au loin la menée se poursuivait, furieuse, comme si les chiens entendaient se venger sur la bête de chasse d’avoir été confinés au chenil pendant de si longs mois. Leur musique parvenait aux deux hommes avec plus ou moins de force, atténuée quand leur quête les menait dans un vallon, plus perceptible lorsque le capucin suivait une ligne de crête.

– On dirait qu’il a une bonne meute, le notaire, cette année, dit Henri Louis ; ils ne lâchent pas la voie un seul instant, il n’y a pas une hésitation là-dedans !

– C’est vrai, dit Boulois, il a six fauves de Bretagne, deux vieux de six ans qu’il avait déjà l’an passé, et quatre jeunes de deux ans qui vont déjà comme des anciens. Il va se régaler, il y a du lapin cette année.

Deux détonations retentirent, plus proches, et la voix des chiens mourut.

– En voilà déjà un dans la musette, dit Louis Boulois. Pour moi, ils sont dans l’ancienne carrière, le notaire a réussi à la louer cette année.

– C’est un bon coin, dit Henri Louis laconique.

– Tu parles, fit le vieux avec conviction, pour le lapin, c’est le meilleur !

Il ajouta après un silence :

– C’est nous qui aurions dû l’avoir !

Henri Louis haussa les épaules. Louer la carrière ? Pour quoi faire ? Il n’y avait plus de chiens courants, puisque Jérôme Amiel n’était plus là, il n’y avait plus de furet, puisque François Meunier n’était plus là non plus…

– Cette année, dit Henri Louis d’une voix légèrement embarrassée, on va faire de la plume. Tu vas voir Louis, ça va rigoler !

Le vieux plissa son front et fit une moue sceptique. On verrait bien, de toutes façons, il n’y avait pas le choix. Il y eut un temps de silence. Le vieux consulta sa montre et dit :

– Tu es sûr qu’ils vont venir aujourd’hui tes gugusses ? On aurait dû commencer depuis une heure déjà !

Agacé par le reproche sous-jacent, Henri Louis consulta sa montre à son tour :

– Neuf heures, merde, qu’est-ce qu’ils foutent ?

– Qu’est-ce que tu as prévu ce matin ? demanda le vieux.

– Nous irons d’abord à l’étang…

– Tu parles, grommela Boulois, les canards sauvages, s’il y en avait, se sont fait la malle depuis belle lurette !

– Pas sûr, dit Henri Louis avec une moue, les joncs sont hauts, ils ont de la défense et n’ont pas encore été chassés. Avec les chiens on devrait faire voler.

– Peut-être, mais le plus gros sera parti, insista le vieux.

– Ah, je le sais bien, dit Henri Louis, je le sais bien, mais que veux-tu que j’y fasse ? Il y aura toujours les canards de tir.

– Alors, dit le vieux, s’il y a les canards de tir, nous voilà sauvés ! Du gibier de basse-cour ! Ça n’a pas d’aile, pas de méfiance ! Ah ! Les autres années on démarrait à huit heures précises, pas question de perdre une minute un jour d’ouverture !

– Tiens, voilà une voiture, dit Henri Louis pas fâché de changer de sujet.

Une grosse Mercedes gris métallisé, aux vitres fumées, fit crisser le sable de la cour.

– C’est Santano, dit Henri Louis, viens que je te présente.

Chapitre 2

Trois hommes sortirent du lourd véhicule.

– Cher ami, ne me dites pas que nous sommes en retard ! L’aiguille du compteur n’est pas descendue en dessous de cent cinquante !

Robert Santano s’avançait la main tendue vers les deux hommes. C’était un homme d’une cinquantaine d’années, grand, massif, arborant comme un trophée une panse généreuse et une barbe frisée de dieu grec. On s’attendait à entendre une voix de stentor sortir de ce corps de géant. Il n’en était rien, le timbre de l’armateur était aigu et désagréablement nasillard. Dans son dos, les employés de l’armement le surnommaient « l’éléphant de mer ». Quand dans son travail tout n’allait pas à sa guise, il piquait de terribles colères, sa voix atteignait alors des paroxysmes dans l’aigu, et ce presque ultrason usait plus les nerfs de ses victimes par son intensité que par les reproches qu’il véhiculait.

– Du diable, mon cher Président, je me demande comment nous sommes encore vivants ! Robert pesait de tout son poids sur l’accélérateur, et, croyez-moi, quand il pèse de tout son poids, c’est quelque chose ! A la Chambre nous sommes payés pour le savoir !

C’était Marc Bollène qui parlait. Il ne s’agissait pas de la chambre des députés, mais de chambre de commerce dont il était Président où, et Robert Santano, c’était bien connu, faisait régner sa loi.

Petit, chauve et rondouillard, Marc Bollène avait quarante-huit ans. Son teint fleuri et ses joues pleines annonçaient le bon vivant. Il se murmurait dans son entourage, qu’il devait son élection au fait qu’il « savait déjeuner », ce qui est, paraît-il, une qualité essentielle pour un homme d’affaires.

Derrière les deux hommes se tenait un troisième qu’ils dissimulaient presque complètement. Bollène fit mine de bousculer le géant et dit d’un ton plaisant :

– Mais écartez-vous donc, Santano, vous ne voyez donc pas que vous privez ce pauvre Arenberg d’air et de lumière ?

– Ça me fait très plaisir de vous voir ici, docteur, dit Henri Louis. Sous la banalité de la phrase perçait la sincérité. Henri Louis Delval était fier de montrer sa belle propriété à ces gens de qualité.

Le docteur Arenberg, chirurgien renommé, était mince et de taille moyenne. Il pratiquait assidûment le tennis et passait pour une bonne raquette. De plus, son métier le tenait à l’écart des excès de table et pour ces deux raisons conjuguées, bien qu’il fût de la même génération que ses compagnons, il paraissait dix ans de moins qu’eux. Ses yeux sombres, brillants d’intelligence, étaient protégés par de fines lunettes à monture d’or et ses cheveux châtains soigneusement partagés par une raie, lui donnaient un air d’étudiant sage, ce qu’il avait probablement été.

– Tout le plaisir est pour moi, mon cher Président ! Quelle somptueuse propriété ! Si je m’attendais à ça, mais c’est Versailles !

Henri Louis buvait du petit lait.

– N’exagérons rien mon cher docteur, ce n’est rien qu’un petit truc à la campagne !

En retrait, Louis Boulois observait la scène en faisant intérieurement ses commentaires :

– Et allez donc, passe-moi la pommade, je te filerai la brosse à reluire ! Riton, le petit Riton qui se fait appeler Président ! Le ridicule ne tue plus, c’est à mourir de rire ! Dommage que les autres ne voient pas ça ! J’en connais un qui doit se retourner dans sa tombe ma parole ! Et l’autre imbécile qui en rajoute : « c’est Versailles ! » Avec tout ça, plus personne ne pense que nous sommes censés être ici pour chasser ! Il en manque encore une fournée.

Henri Louis s’en inquiétait aussi :

– Mais il manque Julien et Bertrand !

– Ils ne devraient plus tarder, dit l’armateur. Bertrand devait passer prendre Julien. Il aura eu quelques difficultés à le réveiller car hier soir il en tenait une, je ne vous dis que ça ! Vous êtes parti trop tôt mon cher Delval, vous auriez vu ce final !

– Julien a même dû laisser sa voiture, dit Bollène. Il n’était vraiment pas en état de conduire.

– Il n’était même pas en état de marcher, ajouta Santano de sa voix de fausset, avant d’éclater de rire.

Le vieux n’avait encore pas dit un mot. Et vous croyez, pensa-t-il, qu’ils vont être en état de chasser ? Dire que je suis condamné à suivre cette bande de guignols ! L’année dernière à cette heure-ci, nous étions dans le grand chaume du bois Ménard, Rodrigue en arrêt ferme, Ferdi le chien de Fernand patronant sur une compagnie de perdreaux. Douze gris, je m'en souviens bien. J’avais fait un doublé et Fernand en avait tué un. Sacré Fernand, il ne se souvenait jamais qu’il avait un fusil à deux coups !

Un rugissement de moteur montant crescendo interrompit ses agréables réminiscences. Des pneus crièrent sur le bitume de la petite départementale et, dans un nuage de poussière, une voiture basse déboula sur le chemin de terre.

– Ça c’est Bertrand, dit Bollène, il n’y a que lui pour conduire de la sorte !

Et Arenberg ajouta :

– Ma parole, il est encore plus fou que vous mon cher Santano ; que je sois pendu s’il ne fait pas au moins du cent vingt. Il se croit au Dakar, l’animal !

La petite voiture de sport, balayant le gravier dans un virage savamment contrôlé, vint s’immobiliser près de la Mercedes et le chauffeur en jaillit.

– Coucou, c’est nous, fit-il d’un ton enjoué. On dirait que vous nous attendiez !

Il se pencha à l’intérieur de la voiture :

– Julien, tu sors ? On est arrivé !

Il se releva et s’adressant au groupe :

– Ma parole, il s’est endormi ! Dieu sait pourtant si je l’ai secoué ! Croyez-moi, je n’ai pas chômé ! Je me suis même payé une escadrille de poules qui se promenait sur la route. J’espère que je n’ai pas cassé un phare !

Il fit le tour de la voiture, se pencha, et se releva triomphalement, tenant à la main une boule de plumes d’où perlaient des gouttes de sang.

– Eh ! Les gars, c’est trop drôle ! J’ai fait l’ouverture avant vous ! Une sacrée poule qui est restée dans mon spoiler. Au moins, je suis sûr de n’être pas bredouille !

Il s’esclaffa bruyamment, imité par ses amis.

Boulois, lui, restait de marbre.

Ce n’est pas possible, pensait-il, celui-ci est encore pire que les autres ! Quel petit con ! Parce que ça a du fric, ça se croit tout permis ! Il a dû massacrer les poules de la vieille Louise. Sauvage va ! Il s’étonnerait probablement si je lui disais qu’il n’a rien d’un civilisé ! Ça commence bien, qu’ils continuent donc à se comporter comme ça, et nous allons être bien vus par le voisinage.

L’intermède causé par la poule s’apaisa. Il avait été convenu, comble de drôlerie, qu’elle figurerait dans le lot qui, ce soir, serait attribué à Bertrand Lostelier.

– Je ne voudrais pas avoir l’air de vous bousculer, dit Henri Louis, mais si nous voulons abattre quelques pièces avant midi, il serait grand temps de s’y mettre. Ah ! Permettez-moi de vous présenter Louis Boulois.

L’aréopage s’inclina comme un seul homme.

Julien Poingt avait fini par sortir de la voiture basse, arborant une mine de papier mâché, qu’une barbe de la veille accentuait encore. Il avait à peine passé le cap de la quarantaine, mais on sentait à son corps lourd de graisse malsaine, à ses yeux striés de veinules rouges et aux poches flasques qui pendaient sous ses yeux, que c’était l’homme de tous les abus.

Trop d’alcool, trop de bouffe, trop de tabac, pas assez d’exercice, pas assez de sommeil… Boulois avait instantanément fait son diagnostic. C’était, comme disent les Anglais, un oiseau pour le chat.

Il posait sur l’assistance des yeux glauques et ahuris, semblait ne reconnaître personne et se demander ce qu’il faisait là. Tout autre que lui, au sortir d’une soirée où l’on avait trop bu, trop mangé, trop fumé, se serait empli avec délectation les poumons de cet air pur de campagne parfumé de ravenelles et de senteurs d’étable.

Poingt, lui, allumait fébrilement une cigarette de ses doigts tremblants et en aspirait goulûment la fumée, comme si sa vie en dépendait.

– Louis Boulois, poursuivait Henri Louis, était le plus fidèle ami de mon père. Un grand chasseur, un grand fusil, et il a un chien, je ne vous dis que ça ! Il chasse ici depuis…

– Cinquante ans, laissa tomber le vieux que ces compliments excessifs mettaient mal à l’aise.

– Cinquante ans, reprit en écho Henri Louis. Je n’étais pas né qu’il chassait déjà ici. Vous vous rendez compte ?

On hocha du chef pour montrer qu’on se rendait compte. Henri Louis pénétra alors dans la salle de chasse avec sa suite sur les talons.

– Phénoménale la cheminée, s’exclama Santano de sa voix de châtré.

Phénoménale elle l’était, en effet, cette colossale cheminée dont le linteau de granit d’une seule pièce dépassait les cinq mètres de long. Elle occupait tout le fond de la pièce et reposait sur les murs latéraux. Sur la hotte de moellons jointoyés étaient accrochés des trophées de cerfs, de sangliers, de biches et de chevreuils achetés par Louis Delval au hasard des ventes aux enchères dans les châteaux des environs. Car, si le domaine de la Neuve Maison avait de tout temps été un excellent territoire pour le petit gibier, de mémoire d’homme on n’y avait jamais connu de grands animaux. Cependant, ce mur de trophées faisait sur les visiteurs une grosse impression.

De chaque côté de l’âtre, dans la cheminée même, on trouvait les bancs de pierre où s’asseyaient autrefois les ancêtres qui demeuraient là immobiles, perdus dans d’interminables rêveries, fixant les flammes de leurs yeux morts ou contant aux petits enfants de terrifiantes histoires pleines d’ankou, de revenants et d’esprits maléfiques.

A gauche de la cheminée, on avait aménagé des rateliers à fusils dont le chêne ciré luisait doucement aux flammes de l’âtre. A droite, des portemanteaux et un long banc coffre rustique sur lequel on s’asseyait pour enfiler les bottes.

Henri Louis posa son Verney Caron au ratelier et conseilla à ses amis d’en faire autant.

– Une bonne habitude à prendre, dit-il. Cet après-midi il y aura ici des femmes et peut-être des enfants… Il ne faudrait pas que les armes traînent à portée de leurs mains.

Lostelier ricana de façon désagréable :

– Surtout pas d’armes entre les mains des femmes ! Sait-on ce qu’elles en feraient ? Pour ma part, j’ai toujours refusé d’apprendre à chasser à ma femme. Et pourtant, elle me l’a demandé !

A nouveau on rit trop fort de la plaisanterie et Henri Louis, qui se préoccupait toujours des fusils et de leur rangement, fit remarquer qu’il y avait, perfectionnement suprême, un ratelier pour les superposés et un autre pour les juxtaposés. Les trous dans la planchette supérieure n’étaient pas, dans les deux cas, disposés de la même façon.

– Et les automatiques ? demanda Poingt.

– Les automatiques, mon cher Julien, dit Henri Louis, n’ont qu’un seul canon et vont donc indifféremment dans l’un ou dans l’autre.

– Tiens donc, dit l’armateur, notre ami Poingt s’est payé un automatique !

– Un cinq coups, fit Poingt.

– Je crains que ça ne soit pas autorisé, dit Henri Louis. Votre armurier aurait dû vous le réduire à trois coups.

– C’est ce qu’il m’a dit, fit Poingt désinvolte, mais j’ai refusé cette modification. Avec cinq coups j’ai plus de chances qu’avec trois.

– S’il vous fournit également les cartouches, je comprends qu’il n’en ait rien fait, s’esclaffa de nouveau l’armateur.

Boulois avait compris qu’il ne servait à rien de s’impatienter. Il déposa donc son arme au ratelier. En se retournant, il se heurta au dernier arrivé, Bertrand Lostelier qui s’excusa.

– Permettez, cher Monsieur, je crois que nous allons avoir ce ratelier pour nous tout seuls, car moi aussi j’ai un juxtaposé.

Boulois examina l’arme qui reposait près de la sienne : une crosse très sombre, presque noire, de longs canons parfaitement bronzés, huilés comme il convenait, une culasse blanche, brillante et ciselée.

– Un Darne, dit-il simplement.

– En effet, dit Lostelier, un Darne. Je le tiens de mon beau-père. Il me l’a offert pour mon premier permis et je ne m’en suis jamais séparé.

– C’est une bonne arme, fit Boulois laconique.

– J’en ai toujours été très satisfait.

– Elle présente cependant un inconvénient à mes yeux, dit le vieux.

– La culasse mobile, dit Lostelier, je sais. Il est arrivé qu’on m’en fasse reproche en Sologne. Le fusil ne cassant pas, vos voisins ne savent jamais s’il est armé ou pas. Cependant, par sa conception même et sa robustesse, cette arme est la plus sûre du monde. Après quelques battues, mes compagnons se sont rendu compte que je n’étais pas un fou dangereux et que je respectais les consignes de sécurité plutôt deux fois qu’une.

– Je vois que vous n’êtes pas un bleu, dit Boulois. J’en suis ravi. J’avais craint de n’avoir à faire qu’à des débutants.

– De mon côté vous n’avez rien à redouter, dit Lostelier en riant. J’en suis à ma vingtième ouverture. Mais je n’ai jamais beaucoup chassé ici. Mon beau-père avait des actions en Sologne et nous y allions presque tous les dimanches. Il fallait voir les tableaux que nous y faisions ! Deux cents faisans, trois cents canards, des perdrix, du chevreuil, du cochon quelquefois… Je ne vous parle pas des lapins ! Mais, peut-être que nous pourrons arriver à en faire autant ici, maintenant que Henri Louis a pris les choses en main.