Le visiteur du vendredi - Jean Failler - ebook

Le visiteur du vendredi ebook

Jean Failler

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Opis

Le golfe du Morbihan, un territoire paisible, est-il en passe de perdre sa bonne réputation ?

Les services de police de Vannes sont saisis de plaintes répétées de “dames” épiées par un mystérieux voyeur. Des voyeurs, on connaît ça du côté d’Arradon !
En général, ils sévissent l’été dans les campings. Or cette fois, le malotru s’active hors saison estivale et, comble de mauvais goût, dans de luxueuses villas bordant la «petite mer». Le commissaire Chasségnac de Vannes est dans ses petits souliers ; ces “dames” ont des relations dans les hautes sphères politiques… Il se confie à son ami le divisionnaire Fabien qui a sous ses ordres une policière particulièrement futée, le capitaine Mary Lester.
Fabien serait-il assez bon pour dépanner son collègue Chasségnac et détacher son enquêtrice vedette dans le Morbihan ? Allons, la solidarité entre commissaires n’est pas un vain mot ! Surtout quand elle arrange le divisionnaire Fabien.

Dans ce 39e tome, la célèbre Mary Lester est appelée à la rescousse pour une enquête d'envergure dans le Morbihan !

EXTRAIT

Le téléphone sonna, troublant le silence du petit bureau qu’occupaient Mary Lester et le lieutenant Jean-Pierre Fortin, un local fort modeste, situé au premier étage du commissariat de Quimper.
Deux plateaux plastifiés, du plus pur style administratif, disposés à angle droit à usage de table reposaient sur des caissons métalliques grisâtres pourvus de tiroirs. Plaquées aux murs peints d’un vert terne, deux armoires à usage de classeur et, devant les bureaux, deux chaises de tube en coquille de plastique orangé étaient destinées aux visiteurs. Cette teinte mettait un peu de soleil dans la grisaille ambiante, mais un tout petit peu seulement.
L’ensemble était aussi enthousiasmant qu’un clair de lune sur un dépôt d’Emmaüs.
L’habitude étant une seconde nature, les flics qui occupaient ces locaux ne voyaient plus ce morne décor ; cependant, les suspects interrogés y reniflaient comme des remugles d’univers carcéral, surtout quand ils avaient de bonnes raisons de redouter les foudres de la justice.
L’ordinateur du lieutenant Fortin avait été repoussé à l’extrême bord de la table, ce qui permettait à ce zélé fonctionnaire de s’immerger dans l’Équipe, son journal favori, en prenant ses aises.
À la cinquième sonnerie, le capitaine Lester, qui tapait un rapport, leva des yeux excédés de son écran pour regarder Fortin qui, perdu dans sa passionnante lecture, ne semblait rien entendre :
— Tu es sourd ?
Le grand lieutenant tressaillit :
— Hein ? Quoi ?

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

Jean Failler nous offre un intéressant aperçu de cette banlieue chic parisienne, déplacée en Bretagne Sud depuis quelques années. - Blog Charbyde 27

À PROPOS DE L'AUTEUR

Cet ancien mareyeur breton devenu auteur de romans policiers a connu un parcours atypique !

Passionné de littérature, c’est à 20 ans qu’il donne naissance à ses premiers écrits, alors qu’il occupe un poste de poissonnier à Quimper. En 30 ans d’exercice des métiers de la Mer, il va nous livrer pièces de théâtre, romans historiques, nouvelles, puis une collection de romans d’aventures pour la jeunesse, et une série de romans policiers, Mary Lester.

À travers Les Enquêtes de Mary Lester, aujourd’hui au nombre de quarante-sept, Jean Failler montre son attachement à la Bretagne, et nous donne l’occasion de découvrir non seulement les divers paysages et villes du pays, mais aussi ses réalités économiques. La plupart du temps basées sur des faits réels, ces fictions se confrontent au contexte social et culturel actuel. Pas de folklore ni de violence dans ces livres destinés à tous publics, loin des clichés touristiques, mais des enquêtes dans un vrai style policier.

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Jean FAILLER

 

 

LE VISITEUR

DU VENDREDI

 

 

éditions du Palémon

ZA de Troyalac’h

10 rue André Michelin

29170 St-Évarzec

 

À mes amis

 

Pierre Magnan

Bruno Floc’h

Pierrot Le Tellec

François Caillarec

Élise Léon

Jean-Paul Kerdilès

François Labboz

Jacques Queïnnec

François Le Signor

Jean Bléas

Georges Tanneau

Frédéric Le Theuff

 

À ma tante Jeanette Failler

 

En hommage aux gendarmes

 

Audrey Berthaut

Alicia Champion

Daniel Brière

lâchement assassinés dans l’exercice de leur fonction.

 

Remerciements à

 

Anne Boëlle

Jean-Claude Colrat

Marie-Laure Duhamel

Delphine Hamon

Martine Henry

Lucette Labboz

Joëlle Lijour

Isabelle Stéphant

 

 

Ce livre appartient à

xxxxxxexlibrisxxxxxx

 

Retrouvez les Enquêtes de Mary Lester

et tous les ouvrages des Éditions du Palémon sur :

 

www.palemon.fr

 

Dépôt légal 2e trimestre 2013

 

ISBN : 978-2-916248-36-3

 

 

CE LIVRE EST UN ROMAN.

Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres, des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant ou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.

 

Aux termes du Code de la propriété intellectuelle, toute reproduction ou représentation, intégrale ou partielle de la présente publication, faite par quelque procédé que ce soit (reprographie, microfilmage, scannérisation, numérisation…) sans le consentement de l'auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L 335 2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle. L'autorisation d'effectuer des reproductions par reprographie doit être obtenue auprès du Centre Français d'Exploitation du droit de Copie (CFC) - 20, rue des Grands Augustins - 75 006 PARIS - Tél. 01 44 07 47 70/Fax : 01 46 34 67 19. - © 2013 - Éditions du Palémon.

 

Chapitre 1

Le téléphone sonna, troublant le silence du petit bureau qu’occupaient Mary Lester et le lieutenant Jean-Pierre Fortin, un local fort modeste, situé au premier étage du commissariat de Quimper.

Deux plateaux plastifiés, du plus pur style administratif, disposés à angle droit à usage de table reposaient sur des caissons métalliques grisâtres pourvus de tiroirs. Plaquées aux murs peints d’un vert terne, deux armoires à usage de classeur et, devant les bureaux, deux chaises de tube en coquille de plastique orangé étaient destinées aux visiteurs. Cette teinte mettait un peu de soleil dans la grisaille ambiante, mais un tout petit peu seulement.

L’ensemble était aussi enthousiasmant qu’un clair de lune sur un dépôt d’Emmaüs.

L’habitude étant une seconde nature, les flics qui occupaient ces locaux ne voyaient plus ce morne décor ; cependant, les suspects interrogés y reniflaient comme des remugles d’univers carcéral, surtout quand ils avaient de bonnes raisons de redouter les foudres de la justice.

L’ordinateur du lieutenant Fortin avait été repoussé à l’extrême bord de la table, ce qui permettait à ce zélé fonctionnaire de s’immerger dans l’Équipe, son journal favori, en prenant ses aises.

À la cinquième sonnerie, le capitaine Lester, qui tapait un rapport, leva des yeux excédés de son écran pour regarder Fortin qui, perdu dans sa passionnante lecture, ne semblait rien entendre :

— Tu es sourd ?

Le grand lieutenant tressaillit :

— Hein ? Quoi ?

Il paraissait tout soudain descendre d’un nuage.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Il y a que le téléphone sonne.

— Ouais… et alors ?

Elle secoua la tête, ce qui traduisait son agacement. Par moments, Fortin avait le don de la mettre hors d’elle.

— Tu n’entends pas ?

Fortin aurait dû se méfier, sa voix était trop douce.

— Ben si…

Elle explosa en montrant l’appareil :

— Alors, qu’est-ce que tu attends pour répondre ?

Fortin sentit qu’il était temps de faire quelque chose. Pour ne pas avoir l’air de céder trop vite, il replia son journal tranquillement et tendit la main vers l’appareil qui continuait de sonner.

— T’énerve pas…

— Je ne m’énerve pas, fit-elle, contre toute vraisemblance, tu vois bien que je suis occupée, tu pourrais…

— De toute façon, je suis sûr que c’est pour toi !

— Eh bien, prends quand même !

Le lieutenant haussa ses larges épaules en grommelant :

— Si c’est un ordre, capitaine…

Mary, la bouche pincée, le regarda. Ce qu’il pouvait être c… par moments !

Sans s’émouvoir, le grand jeta d’une voix égale :

— Lieutenant Fortin, j’écoute…

Son front se plissa et il demanda :

— Qui ?

Son interlocuteur dut se répéter, alors il couvrit le micro de sa large paume et dit avec satisfaction :

— Je t’avais bien dit que c’était pour toi !

Elle eut à nouveau une mimique d’agacement et abandonnant son clavier, elle prit l’appareil des mains de Fortin.

— Allô ?

Elle reconnut immédiatement la voix et le timbre fortement marqué d’accent douarneniste du brigadier Mériadec de permanence ce jour-là.

— Capitaine, il y a quelqu’un qui demande après vous.

Malgré son énervement, la tournure de phrase la fit sourire. Elle répéta :

— Après moi ?

— Voui ! confirma le brigadier Mériadec.

— Il a donné son nom ?

— Voui, ce serait un certain Yann Charpentier.

Mary resta un instant silencieuse puis répéta :

— Charpentier ?

— C’est ce qu’il m’a dit, réaffirma Mériadec.

— De quoi s’agit-il ?

— Il n’a pas précisé, il a juste dit que c’était personnel.

— Ah… Personnel ?

Elle soupira.

« Qu’est-ce que c’était encore que ce raseur ? Le mieux était de le lui demander pour s’en débarrasser au plus tôt.»

Elle soupira, résignée :

— Eh bien, passez-le moi, Mériadec !

Il y eut un déclic et elle demanda :

— Allô, monsieur Charpentier ?

Une voix mâle, bien timbrée, lui répondit :

— Lui-même. C’est bien au capitaine Lester que j’ai l’honneur de parler ?

— Oui, monsieur, dit-elle sur la réserve.

Que lui voulait donc ce type ?

— C’est à quel propos ?

— Je voulais juste vous demander des nouvelles de votre chat…

Elle s’était attendue à tout, sauf à ça. Après un temps de silence, elle répéta :

— De mon chat ?

— Oui, un gros, un magnifique chat noir qui a récemment été blessé par balle…

Tout d’un coup elle fit le rapprochement. Cette voix…

— Vous êtes…

— Yann Charpentier, le vétérinaire qui l’a recousu…

Son mécontentement fondit comme neige au soleil.

— Oh docteur, fit-elle, je suis confuse… J’étais occupée et…

Il protesta :

— C’est moi qui m’excuse de vous appeler sur votre lieu de travail. Si je vous dérange, je ne m’attarderai pas.

— Pas du tout ! Pas du tout ! dit-elle très vite. Grâce à vos bons soins, Miz Du va très bien, je vous remercie. C’est bien aimable à vous de vous en inquiéter.

— Il n’a pas été trop traumatisé ?

— Pensez-vous ! C’est un chat de combat, il en a vu d’autres.

C’était une conversation bizarre, ponctuée de silences.

— Un chat de combat ? Vous m’étonnez ! Je n’ai jamais entendu parler de cette espèce.

— Un chat de garde, aurais-je dû dire.

— Un chat de garde ? Vous me surprenez encore plus.

— Pourtant il garde ma maison comme le ferait un chien, mieux même que le ferait un chien…

Il soupira :

— Eh bien, on en apprend tous les jours ! Vous m’intriguez, ce ne doit pas être un chat ordinaire.

— Non, ce n’est pas un chat ordinaire, loin de là. D’ailleurs, vous-même me l’avez fait remarquer.

— En effet…

Mary voyait Fortin qui la regardait d’un air interrogatif. Du doigt, elle lui fit signe qu’il n’y avait rien de grave.

Elle demanda :

— Vous êtes à votre cabinet en ce moment ?

— Non, j’avais un changement de carte grise à faire à la préfecture et, en sortant, je me suis permis de vous appeler.

— Vous êtes toujours en ville ?

— Oui, je vous l’ai dit, devant la préfecture.

La préfecture était à deux rues de l’hôtel de police et n’était séparée du café de l’Épée que par la largeur de l’Odet, ce fleuve côtier qui coupe la ville en deux. Elle proposa :

— Si vous avez quelques minutes, je vous offre un café à l’Épée.

Le vétérinaire n’hésita pas une seconde :

— Bien volontiers, je vous attends.

— À tout de suite.

Elle raccrocha, se leva et endossa cette veste de cuir qu’elle appelait son bleu de travail, un bleu qui sentait le bon faiseur.

— Je m’absente quelques minutes, Jipi…

— J’ai entendu, dit le grand lieutenant sans relever la tête. Si je comprends bien, je boirai mon jus tout seul.

— Mais non ! Je sais bien que tu iras voir Albert, sa mère fait du si bon café !

Albert Passepoil, le lieutenant informatique, ne venait jamais au travail sans la thermos de café préparée amoureusement par sa mère et il avait toujours plaisir à le partager avec Mary ou Jean-Pierre Fortin.

— Et puis, si tu t’ennuies, tu peux toujours terminer mon rapport.

— Je ne m’ennuie jamais, assura Fortin.

Elle le taquina :

— Surtout quand il y a un rapport à taper.

Il ne marcha pas dans la provocation et dit d’une voix suave :

— Tu fais ça tellement mieux que moi !

— Ben tiens… Et toi, qu’est-ce que tu fais de mieux que moi ?

Il montra son journal, ironique :

— Lire L’Équipe.

Elle leva les yeux au ciel :

— Faut reconnaître que, de ce côté, tu es insurpassable.

Après cet échange de piques, elle gagna la porte, mais s’arrêta avant de la refermer :

— Qu’est-ce qui t’arrive aujourd’hui, Jipi ?

Il répondit brutalement :

— Pourquoi tu me demandes ça ?

— Je ne sais pas… Je ne te sens pas, ce matin.

— Tu ne me sens pas, tu ne me sens pas… Ça veut dire quoi ?

— Je trouve que tu as une drôle de tête. Tu ne serais pas en train de nous couver quelque chose ?

Fortin détestait aborder ce sujet. Ce colosse qui ne tremblait pas devant une douzaine de voyous était terrorisé par l’idée d’être malade. Un rhume le mettait à l’article de la mort et, quand une enquête nécessitait une visite dans un hôpital, il n’en menait pas large.

— J’couve rien ! assura-t-il furieux.

— Alors, c’est que tu me caches quelque chose.

— Que veux-tu que je te cache ?

— Je ne sais pas, dit-elle, je trouve que tu n’as pas l’air franc du collier.

— Moi ?

L’indignation le tétanisait.

Elle en remit une couche :

— Ouais, je trouve que tu as une gueule de faux-cul.

— De faux-cul ? répéta-t-il douloureusement en se levant à demi, tu es gonflée Mary Lester, tu vas trop loin !

— Peut-être, concéda-t-elle après un temps de silence, peut-être… Dans ce cas, je te prie de m’excuser.

— Ouais, grommela-t-il en se rasseyant.

— On en reparle tout à l’heure, dit-elle, le scrutant une dernière fois.

Il haussa à nouveau ses puissantes épaules :

— Vaudrait mieux qu’on n’en reparle pas.

 

Chapitre 2

Elle ferma la porte doucement et Fortin se passa la main sur le front. Cette diablesse devinait tout. La veille, le commissaire Fabien l’avait fait venir jusqu’à son bureau pour une petite conversation entre hommes.

Le sujet n’était autre que Mary Lester. Fortin n’aimait pas du tout être ainsi convoqué par le grand patron.Il pensait qu’il ne ressort jamais rien de bon de ces tête à tête avec la haute autorité et, contrairement à certains qui « fayotaient » sans état d’âme, plus il était loin du patron, mieux il se portait.

Cependant le commissaire Fabien l’avait reçu avec une chaleur que le lieutenant Fortin n’avait jamais connue, ce qui n’avait fait que renforcer sa méfiance.

— Fortin, avait-il dit, Mary Lester m’inquiète.

Tout ce que le lieutenant avait trouvé à répondre, c’était bêtement : « Ah bon ? »

— Je crains, avait poursuivi le commissaire, que sa dernière enquête ne l’ait ébranlée psychiquement.

Fortin avait ouvert de grands yeux. Il ignorait les périphrases et fonçait droit au but.

— Vous pensez qu’elle a pété un plomb ?

— Tss ! avait fait Fabien, réprobateur.

Il était choqué tant par la trivialité de la formule que par ce qu’elle impliquait.

— Ai-je dit quelque chose de tel ?

Décidément ce gros type était sans nuances. Folle, Mary Lester ? Grand Dieu non !

— Je redoute que les péripéties qu’elle a endurées n’aient affecté son caractère.

Le front du grand lieutenant se plissa : « affecté son caractère ? » Qu’est-ce que le patron pouvait bien vouloir dire ? C’était peut-être la même chose que péter un plomb ?

Le patron le regardait, perplexe. Fortin décida que les deux formules se valaient et déclara :

— Il y a de quoi ! D’abord elle se fait allumer dans une rue de Meudon1, ensuite on essaye de lui faire avaler qu’un arbre centenaire n’a jamais été là où il était la veille, et, cerise sur le gâteau, un cinglé vient chez elle essayer de la tuer. Il y a de quoi avoir les flubes2, non ? Et en plus…

Fortin s’arrêta net, prenant soudain conscience qu’il allait dire quelque chose de trop.

Le patron ne fut pas dupe :

— En plus ?

— Euh, rien patron.

— Si, si, il y a quelque chose de plus, Fortin, allons, pas de cachotteries entre nous !

— Patron, dit-il éperdu, c’est qu’elle m’a dit de ne pas en parler.

— Elle vous a dit de ne pas en parler à tout le commissariat…

Fortin semblait souffrir mille maux. Sous sa masse, le siège réservé aux visiteurs, mis à mal, geignait.

— Mais je suis sûr, insinua Fabien, que vous en avez parlé à votre femme !

En bon flic, le commissaire avait l’art de prêcher le faux pour savoir le vrai.

— Ma femme… bredouilla Fortin au comble de l’embarras, ma femme ce n’est pas pareil.

Fabien croisa les bras et tonna :

— Comment ce n’est pas pareil ? Vous faites confiance à votre femme et vous ne le faites pas à votre patron ? Je retiens ça, lieutenant !

Il jouait admirablement l’indignation, si bien que Fortin se sentit plus mal que jamais.

Puis le commissaire se pencha sur son bureau, les bras croisés, et demanda à mi-voix en fixant le lieutenant d’un regard plein de curiosité.

— Une histoire de cœur ?

Fortin tressaillit. Il était mal barré entre Mary Lester si intuitive et ce commissaire qui devinait tout ! Il bredouilla :

— C’est-à-dire… Elle avait un copain depuis un moment…

— L’architecte ? demanda Fabien.

De nouveau, les yeux du lieutenant Fortin s’élargirent comme des soucoupes :

— Vous… Vous saviez ?

— Lieutenant, dit Fabien sibyllin, vous seriez étonné d’apprendre tout ce que je sais !

— Mais alors, si vous savez…

— Je veux que vous me le confirmiez !

Le grand se rendit :

— Ben voilà, c’est fini.

— Il l’a quittée ?

Fortin pencha misérablement la tête :

— J’sais pas qui a quitté l’autre, avoua-t-il, mais tout ce que je sais c’est qu’ils ne sont plus ensemble.

— Elle vous l’a dit ?

Fortin hocha la tête affirmativement.

— Manquait plus que cela ! gronda le commissaire.

Il se leva, fit quatre pas vers la fenêtre, revint vers le bureau, et se bloqua devant Fortin :

— Elle en est très affectée ?

Fortin renifla :

— J’sais pas. Elle essaye de faire bon visage, mais…

Le commissaire reprit ses déambulations tandis que Fortin restait prostré sur sa chaise, ne sachant quelle contenance tenir.

Tout en marchant, le patron soliloquait :

— Pas drôle qu’elle broie du noir, toute seule dans sa maison avec son chat, et ces images de l’agression de Blanic qui doivent hanter ses nuits. Si, en plus, elle a une déception amoureuse…

Il se planta devant Fortin :

— Il faudrait qu’elle change d’air, lieutenant, qu’elle prenne des vacances…

— Je lui ai dit, fit Fortin, mais elle ne veut pas. Elle garde ses congés pour aller voir une de ses copines en Australie.

Le patron fronça les sourcils :

— En Australie ?

— C’est ce qu’elle m’a dit.

Fabien bougonna :

— En Australie… A-t-on idée ?

À cela, Fortin ne sut que répondre. N’avait-elle pas déjà fait le voyage, sur un coup de tête ?3 D’ailleurs, le patron n’attendait pas de réponse. Il continua de soliloquer :

— Sans l’envoyer si loin, il faudrait l’éloigner de Quimper…

— Oui, mais comment ? demanda Fortin.

Le patron pila une nouvelle fois devant lui :

— Pour des raisons professionnelles, lieutenant.

— Ça, ce n’est pas de mon ressort, patron, parvint à dire Fortin.

— C’est vrai, lieutenant, cette décision m’appartient. Je vous remercie.

C’était le congé que Fortin attendait depuis qu’il était rentré dans ce bureau. Il se leva sans plus attendre et dit au commissaire Fabien :

— Pour l’histoire de son mec, patron, je ne vous ai rien dit, hein ?

— Rien, lieutenant, soyez tranquille. Quant à vous, de votre côté, ne faites pas état de cette conversation.

Il le fixa de son regard « laser », comme disait Fortin en parlant de ces yeux trop bleus qui semblaient lire dans son âme, et ajouta :

— À personne, vous m’avez entendu ? Même pas à votre femme !

— Compris patron.

Il put enfin sortir, mécontent de lui, en se disant que, décidément, ces apartés avec le commissaire Fabien n’apporteraient jamais rien de bon.

La porte fermée, le divisionnaire se remit à arpenter sa moquette en rongeant l’ongle de son index, signe, chez lui, de grande perplexité.

Il se rassit et écarta les bras en signe d’impuissance, contemplant sans les voir les courriers que son secrétaire avait déposés sur sa table.

Il prit les feuillets machinalement et s’efforça de lire mais sans pouvoir se concentrer.

Il fut tiré de sa lecture par la sonnerie du téléphone et la voix du brigadier Mériadec.

— Le commissaire Chasségnac pour vous, patron.

— Je prends, dit-il, ravi d’être sorti du tourbillon infernal de ces réflexions qui ne débouchaient nulle part.

Pierre Chasségnac occupait à Vannes le poste qu’occupait Fabien à Quimper. Plus jeune que Fabien d’une bonne dizaine d’années, il n’était pas encore divisionnaire, mais il avait le temps et les qualités requises pour y parvenir. Les deux hommes avaient fait connaissance au cours de ces réunions interpolice qui rassemblent périodiquement les patrons des services de la région Ouest et avaient sympathisé.

— Allô, Chasségnac ? Comment va ?

— Ça peut aller, dit Chasségnac sans enthousiasme.

Ils échangèrent les menus propos qui précèdent toute conversation, la pluie, le beau temps, « ça va chez toi ? » « pas mal, merci ! » jusqu’à ce que Fabien demande :

— Quel bon vent t’amène ?

— Bon vent… Bon vent… C’est vite dit, grommela Chasségnac.

— Quelque chose te tracasse ?

— Ouais, une connerie, mais qui n’en reste pas moins préoccupante.

— Ah…

— Un voyeur.

Fabien faillit éclater de rire.

— Un voyeur ? Si c’est tout ce que tu as comme tracas, tu es un homme heureux, mon cher Pierre.

— Tu peux rire, fit Chasségnac amer, j’en ai ri au début moi aussi. Un type qui faisait des trous dans les tentes pour regarder les femmes se déshabiller, j’ai trouvé ça marrant.

— Tous les étés, vous avez des affaires de ce genre, remarqua Fabien.

— Ouais, mais d’ordinaire, elles s’arrêtent au départ des campeurs. Cependant, je continue de recevoir des plaintes…

— Où opère-t-il, ce rigolo ?

La voix morne de Chasségnac disait qu’il ne voyait rien de rigolo à cette situation.

— Autour de Vannes : Sarzeau, Arradon, Baden…, dans des villas isolées, de préférence habitées par des femmes seules. Et ces femmes ont, en général, des maris qui occupent des situations en vue et qui ont le bras long.

— Je vois, dit Fabien sans se mouiller.

Chasségnac risqua :

— Je pensais que tu aurais peut-être une idée, car moi je ne sais par quel bout prendre le problème.

Après un temps de silence, Chasségnac demanda :

— Qu’est-ce que tu ferais à ma place ?

— Moi, dit Fabien sans hésiter, je confierais l’enquête au capitaine Lester.

— Ouais, mais moi je n’ai pas de capitaine Lester dans mes effectifs. Au fait, comment va-t-elle ?

— Tu es au courant de ses derniers exploits, je suppose ? demanda Fabien.

— Évidemment ! Toute la maison Poulaga est au courant. Se taper les bœuf-carottes, en coller carrément un au tapis et s’en tirer les cuisses propres, il faut le faire ! Ah, elle ne fait jamais rien à moitié, ta souris !

— Comme tu dis, fit Fabien, secrètement flatté.

— Sur quoi est-elle en ce moment ?

Fabien soupira :

— Tu sais ce que c’est, la routine, les petits dealers, les petits casseurs…

— Après les émotions qu’elle a eues, ça doit lui paraître bien fade, observa Chasségnac.

— Bien fade ou bien reposant…

— Ouais…

Il y eut un silence, puis Chasségnac risqua :

— Dis donc…

« Tiens, on a quelque chose à me demander » pensa Fabien.

— Oui ? fit-il d’une voix faussement candide.

La réponse semblait avoir du mal à sortir :

— Humm… Tu ne voudrais pas me la détacher ?

Les yeux de Fabien se plissèrent et sa bouche se pinça, réprimant un sourire :

— La détacher…

— Oui…

— À Vannes ?

— Évidemment !

— Mais pour quoi faire ?

Fabien jouait l’étonnement à merveille.

— Pour s’occuper un peu de mon voyeur.

— Holà ! Je ne sais pas si elle voudra… Il faudrait que je lui demande.

— Que tu lui demandes ? s’étonna Chasségnac, ne suffit-il pas que tu lui en donnes l’ordre ?

— Je crains fort que non.

Nouveau silence, puis Fabien ajouta d’un ton pénétré :

— C’est qu’on ne manœuvre pas le capitaine Lester comme un flic ordinaire !

— Même quand on est son divisionnaire ?

— Surtout quand on est son divisionnaire ! Question de psychologie, mon cher Pierre. La plupart de mes flics, je veux dire tous mes flics m’obéissent au doigt et à l’œil…

— Sauf le capitaine Lester ?

Il y avait comme du sarcasme dans la voix de Chasségnac.

— Avec Lester, mieux vaut convaincre qu’ordonner. Je préfère t’avertir, si toutefois tu persistes à vouloir utiliser ses compétences.

— Je vois… fit Chasségnac en pensant qu’il était temps que le vieux Fabien prenne sa retraite.

Il ne voyait rien, mais, sur l’instant, il ne trouvait rien de plus intelligent à ajouter.

Après un silence, il laissa tomber :

— Eh bien, fais pour le mieux…

— Je ne sais pas si ça suffira, fit Fabien.

— Je te fais confiance, assura Chasségnac, tu sauras bien la convaincre.

— Je l’espère, dit prudemment Fabien. Je te tiens au courant.

— Je t’en remercie par avance, mon cher Lucien. Et si tu passes par Vannes…

— C’est ça, je passe te voir et tu m’offriras un verre. Salut !

Il raccrocha et se frotta les mains en monoloquant :

— Coup double ! J’oblige ce cher Chasségnac, et j’envoie Mary Lester en vacances dans le Morbihan.

Fier de son machiavélisme, il ricana : « J’espère que tu n’auras pas à le regretter, Chasségnac ! »

1 La solution à deux balles dans Villa des quatre vents

2 Avoir peur dans l’argot de Fortin

3 Voir Te souviens-tu de Souliko’o ?

 

Chapitre 3

Mary Lester suivait le bord de la rivière pour rejoindre le café de l’Épée.

Le temps était gris mais doux. Les grosses pluies d’octobre avaient gonflé les flots de l’Odet qui couraient, brunâtres des alluvions arrachés en amont aux labours d’automne, entre les passerelles de fer aux jambes graciles.

Pour la rivière comme pour les arbres, le brun était la couleur de l’automne. L’été, aux grandes marées, l’onde était d’un vert profond, car l’océan remontait au cœur de la cité et, à mi-marée, on pouvait admirer les bancs de gros mulets musant dans une eau calme où se miraient les géraniums et les fleurs estivales.

La floraison avait changé. L’été passé, les jardiniers de la ville avaient suspendu aux rambardes bordant la rivière des jardinières de chrysanthèmes aux riches couleurs d’or, de bronze et de sang.

Spectacle magnifique sur un fond de cathédrale et de vieux remparts de granit gris qu’un pâle soleil dorait.

Venant de la mer, une cohorte noire de nuages bas remontait menaçante vers le cœur de la ville. Un nouveau déluge s’annonçait dans un délai très proche.

Mary se hâta vers le café de l’Épée - une institution à Quimper - quasiment vide à cette heure de la matinée.

Elle reconnut sans difficultés le vétérinaire qui avait si bien soigné Miz Du. Il était assis sur la banquette qui longeait le mur, juste devant le bas-relief représentant Quimper aux temps très anciens où l’Odet prenait ses aises dans la vieille ville et où les grandes marées venaient baigner le pied des remparts ; il consultait, perplexe, un dossier qui émanait probablement de la préfecture.

Apercevant Mary, il se leva pour la saluer.

— Bonjour capitaine, je suis confus de vous avoir dérangée…

Elle le regarda en souriant. Sans être très grand, il devait frôler le mètre quatre-vingt et sans avoir la prodigieuse musculature du lieutenant Fortin, une prestance athlétique indéniable émanait de toute sa personne. Le tailleur qui avait confectionné sa veste de tweed empiècée de cuir aux coudes n’avait pas dû recourir aux épaulettes pour valoriser sa carrure.

— Si cela m’avait dérangée, dit-elle en lui tendant la main, j’aurais bien trouvé un prétexte. Je suppose que vous ne seriez tout de même pas venu jusqu’au commissariat me relancer ?

— Non, dit-il en riant, je ne me rends dans ce genre d’endroits que lorsque je ne peux pas faire autrement.

Il rit plus largement, découvrant une impeccable denture d’un blanc éblouissant.

— La dernière fois que j’ai eu à fréquenter ces lieux, c’était à la suite d’une fiesta mémorable, à Nantes, lorsque j’ai obtenu mon diplôme. J’avais fait le pari de tenir en équilibre sur la tête de la statue de la fontaine de la place Royale.

Mary rit à son tour :

— C’est du beau ! Et alors ?

— Eh bien ça s’est terminé au poste, évidemment.

— Mais vous aviez gagné votre pari ?

— Et comment ! Les copains ont même tiré des photos. Seulement, j’ai passé la nuit à grelotter. J’étais trempé et ces salauds de flics ne m’ont même pas fourni une serviette.

— Ah, soupira-t-elle, le room-service laisse parfois à désirer à l’hôtel de police.

Elle s’installa face à lui et glissa :

— Entre nous, vous l’aviez bien cherché !

Il reconnut :

— Ouais, vous comprendrez mieux ma prévention contre vos locaux.

Elle soupira :

— On en est tous là, Docteur ! Moi aussi, j’aimerais mieux travailler dans des lieux plus avenants.

— Arrêtez de m’appeler Docteur, je ne suis que vétérinaire !

— Vous n’en avez que plus de mérite !

— Ah bon ? fit-il en la regardant curieusement. Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?

— Eh bien, un docteur, son patient lui précise où il a mal, lui décrit ses symptômes… Vos clients à vous ne vous en disent pas autant.

Il rit, découvrant de nouveau ses belles dents blanches :

— C’est vrai, il faut deviner…

— Bon, je ne vous appelle plus docteur et vous ne m’appelez plus capitaine.

— D’accord, mais comment dois-je vous appeler ?

— Madame Lester, si vous êtes formaliste, sinon, mes amis m’appellent Mary.

— Mary… répéta-t-il songeur, ça me va très bien, mais que dira monsieur Lester ?

— À part mon père, qui ne se mêle pas de mes fréquentations, je ne connais pas d’autre monsieur Lester.

Il la regarda, interdit :

— Mais vous m’avez dit…

— Je vous ai dit « madame », c’est vrai, mais c’est parce que mademoiselle, ça fait un peu vieille fille…

— Vous n’avez rien d’une vieille fille, protesta-t-il, du moins comme je me les représente.

Et il ajouta avec malice :

— Et je m’y connais, j’en compte quelques-unes dans ma clientèle.

Elle s’imaginait très bien les mémères aux chats qui frappaient à sa porte lorsque le minet était constipé ou que le toutou avait du mal à lever la papatte.

Elle retint un sourire, mais cela n’échappa pas à Yann Charpentier. Il demanda :

— Qu’est-ce qui vous amuse ?

— Les mémères aux chats, avoua-t-elle.

Il fit mine de se fâcher :

— Ne vous moquez pas de ma fidèle clientèle !

— Dieu m’en garde ! N’en fais-je pas partie ?

— Oh, vous, ce n’est pas pareil ! Votre chat n’a rien d’un minet de rentière, puisque, vous-même me l’avez dit, c’est un chat guerrier. Ne l’ai-je pas soigné pour une blessure de guerre ?

— En quelque sorte, si.

— Au fait, comment va-t-il ?

— Le mieux du monde.

— Vous m’en voyez ravi. Ne m’aviez-vous pas promis de me raconter comment votre chat avait reçu cette blessure ?

— Si, mais je suppose que vous l’avez appris par le journal ?

— Dans les grandes lignes, oui, j’aurais préféré les entendre de votre bouche… D’ailleurs, les journaux n’ont pas parlé du chat…

— Non, et c’est mieux ainsi. Cependant je ne me dérobe pas, je vous raconterai l’affaire quand vous voudrez.

Elle sentit son téléphone portable vibrer dans sa poche. Après un geste d’excuse, elle prit la communication et entendit la grosse voix de Fortin.

— Mary, le singe te réclame…

— Il est malade ?

Il y eut un blanc sur la ligne puis Fortin demanda :

— J’crois pas… Pourquoi ?

— Parce que je suis en compagnie d’un vétérinaire, alors, à l’occasion…

— C’que t’es c… fit le grand. Il a déjà appelé deux fois.

— Qu’est-ce que tu lui as dit ?

— Que tu n’étais pas encore arrivée.

Elle s’exclama :

— Salopard ! J’étais là avant toi.

Le grand rigola :

— C’est ta parole contre la mienne. Mais non, je lui ai dit que tu étais juste sortie.

— Bon. S’il insiste, dis lui que je suis en route.

Elle se leva en s’excusant de nouveau :

— Ça ne sera pas pour tout de suite, les affaires reprennent. Mon patron me cherche, et il n’aime pas attendre.

Comme le vétérinaire la regardait avec perplexité, elle précisa :

— Mon adjoint appelle affectueusement notre commissaire « le singe ».

— Je vois, fit Charpentier. Et le singe n’est pas malade !

— Si, d’impatience. Rien qui puisse nécessiter vos soins, comme vous le voyez.

Elle but son café debout, cherchant de la monnaie dans sa poche, mais le vétérinaire avait mis la main sur le ticket de caisse :

— Je vous en prie…

Puis il demanda :

— Quand peut-on vous parler sans être interrompu ?

— Après le boulot.

Elle lui tendit sa carte :

— Tenez, voici mes coordonnées et mon numéro de portable. Rappelez-moi après dix-huit heures.

Le vétérinaire surpris par ce départ inattendu était déçu. Il considéra la carte et dit :

— D’accord… On pourrait peut-être déjeuner ensemble ?

— Avec plaisir, dit-elle. Faites-moi savoir quand vous serez libre.

— Je n’y manquerai pas, assura Yann Charpentier.

Elle lui adressa un clin d’œil complice :

— Au revoir… Je suis ravie de vous avoir revu.

Puis, elle se pressa de filer vers l’hôtel de police. De grosses gouttes de pluie commençaient à s’écraser sur le pavé et, quelque part derrière le mont Frugy, des éclairs livides rayaient le ciel noir tandis que de sourds grondements ébranlaient les nues.

Elle gagna le commissariat au trot et, à peine la porte refermée sur elle, un nouveau déluge s’abattait sur la ville.

 

Chapitre 4

Elle s’arrêta au bureau, le temps de suspendre son blouson, de s’ébrouer en râlant : « Temps de cochon ! » Puis elle demanda à Fortin, en montrant le plafond du pouce :

— Il a rappelé ?

Elle parlait de son patron, le divisionnaire Fabien, bien sûr.

— Pas encore. Mais il avait l’air agacé que tu ne sois pas encore revenue.

— Toujours impatient, ce cher Lucien, à ce que je vois ! ironisa-t-elle.

Elle entendit dans son dos une voix sèche qui disait :

— Toujours !

Fortin pâlit. Le patron était là, dans l’embrasure de la porte. Mary se retourna et, sans affecter la moindre gêne, elle s’exclama, enjouée :

— Ah patron, vous vous êtes dérangé ? Fallait pas, j’allais monter chez vous !

— Eh bien, qu’attendez-vous ? fit-il pète-sec. Il y a une heure que je vous espère !

« Que je vous espère ! », il n’y avait que ce cher Lucien pour oser placer des formules aussi surannées. Ce n’était pas pour rien que, lorsqu’on ne l’appelait pas irrévérencieusement « le singe », on lui appliquait le surnom de « Vieille France ».

— Quant à me déranger, fit « Vieille France », sarcastique, bien qu’il soit d’âge canonique, ce « cher Lucien » est encore capable de descendre et de remonter une volée de marches.

— Oh, mais je n’en doute pas, patron ! fit-elle.

Voyant une ébauche de sourire sur les lèvres de Fortin, le commissaire Fabien lui jeta :

— Ce n’est pas vous, lieutenant, qui appelleriez votre commissaire « cher Lucien ».

Fortin rougit, son sourire disparut aussi vite qu’il était apparu.

— Euh… non, patron !

— J’en suis bien aise, mon garçon. Mais sachez que je préfère cette dénomination à d’autres dont on use volontiers dans ce commissariat, comme « le singe », par exemple.

Cette fois le lieutenant Fortin rougit jusqu’à la racine des cheveux. Comment le divisionnaire Fabien savait-il que Fortin l’appelait ainsi ? Il avait donc des oreilles partout ?

— Oh, patron, bredouilla-t-il, je n’oserais jamais…

Le commissaire, ravi d’avoir semé le trouble dans ce grand corps, ne le lâchait pas de ses petits yeux qui semblaient avoir le pouvoir de scruter les âmes.

«M… se dit Fortin, il m’a entendu ! Ça m’apprendra à fermer ma grande g… !»

Le divisionnaire Fabien laissa malignement planer l’équivoque :

— Heureux de l’apprendre, Fortin, vraiment heureux! Continuez comme ça, et faites donc savoir à ceux de vos camarades qui se laissent aller de la sorte que je ne suis pas dupe.

Et il répéta, menaçant de l’index pour que ça rentre bien dans le crâne du lieutenant Fortin :

— Je ne suis pas dupe !

Puis il se tourna vers Mary qui attendait dans le couloir :

— Et maintenant, à nous deux, jeune fille !

Le patron escalada l’escalier au pas de charge, suivi par Mary Lester qui remarqua ironiquement, mais intérieurement : « Il a l’air bien remonté, notre Lulu d’amour ! »

Heureusement que, tout perspicace qu’il fût, le commissaire divisionnaire Fabien n’avait pas encore la faculté de lire dans les pensées de son enquêtrice préférée.

Il s’effaça galamment pour faire entrer Mary dans son bureau, tira la porte fermement, lui offrit une chaise d’un geste théâtral et s’en fut prendre sa place dans son (trop) grand fauteuil.

Elle s’assit et, comme il la contemplait d’un œil critique, les mains ouvertes plaquées l’une contre l’autre, elle se fendit d’un compliment :

— Félicitations, patron, vous avez l’air en pleine forme !

— Merci ! dit-il brièvement.

Puis il inclina la tête :

— Où étiez-vous ?

— Dans mon bureau où vous m’avez trouvée.

— Mais avant d’être dans votre bureau…

Légèrement contrariée, elle demanda :

— Il me faut un alibi ?

— Je vous ai posé une question.

Cette insistance commençait à agacer Mary Lester.

— Vous voulez le décompte de mon temps ? demanda-t-elle d’un ton acide.

Il la défia :

— Et pourquoi pas ? Je suis votre patron, non ?

Elle soupira :

— Assurément, mais j’ai dû louper quelque chose. Éclairez-moi. Quelqu’un est mort ?

Fabien ne répondit pas, mais continua de la fixer d’un air de dire : « j’attends… »

Alors, elle soupira une nouvelle fois.

— Je suis arrivée un peu avant neuf heures et j’ai entrepris de taper le rapport que vous m’aviez demandé sur ma dernière affaire.

— Et, ensuite ?

— Ensuite je me suis absentée quelques instants pour raison personnelle et, en revenant au bureau, je vous ai trouvé.