Retour au pays maudit - Tome 1 - Jean Failler - ebook

Retour au pays maudit - Tome 1 ebook

Jean Failler

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Opis

Un promoteur puissant tenu responsable de la mort d'une femme mais protégé par les autorités, Mary Lester ne compte pas en rester là et espère bien le mener tout droit derrière les barreaux. 

Rentrée d’une éprouvante enquête à Notre-Dame-des-Landes au cours de laquelle elle a brillamment confondu le coupable d’un assassinat, le commandant Lester n’entend pas se reposer sur ses lauriers.
En effet, Bertrand Ascenscio, ce promoteur qui a causé la déchéance entraînant la mort de Cathy Vilard, n’a pas été inquiété par la justice qui estime qu’il n’y a pas lieu de rouvrir ce dossier.
Pour Mary Lester, les autorités craignent simplement de mettre en cause un homme d’influence dans une affaire où il n’apparaît pas à son avantage et où il risque une lourde peine de prison.
Elle ne peut en rester là. La partie qu’elle va jouer avec une nouvelle équipière, Jeanne de Longueville, est dangereuse. Elle va bientôt se rendre compte que deux femmes seules seront de peu de poids face à un ennemi bien organisé pour qui tous les coups sont permis.

Suivez les aventures de l'enquêtrice dans le 56e tome de la série !

EXTRAIT

Au retour de l’enquête qui les avait menés à Blain, Fortin avait déposé Mary à l’entrée de la venelle et, sans s’attarder, avait regagné ses pénates, pressé de retrouver sa maison et sa petite famille.
Mary foula avec plaisir les gros pavés de grès de la ruelle et gravit prestement les quatre marches de granit qui conduisaient à son domicile. Elle fit jouer le verrou et poussa la porte d’épaisses planches bleues qui couina sur ses vieilles pentures de fer rouillé.
Un miaulement répondit à la plainte des gonds mal graissés qui soutenaient l’huis et Mizdu se coula dans ses jambes. Elle posa son sac à terre pour le caresser, ce qui parut plaire infiniment au matou qui se mit à ronronner.
Amandine apparut, un torchon à la main, et son visage s’illumina lorsqu’elle aperçut Mary.
— Ah, enfin ! dit-elle en lui ouvrant ses bras.
Émue, Mary l’embrassa affectueusement. Puis Amandine la prit aux épaules et la tint un instant à bout de bras en l’examinant sous toutes les coutures d’un œil inquisiteur avant de constater, satisfaite :
— On dirait bien que, cette fois-ci, vous vous en tirez à moindres frais.À PROPOS DE L'AUTEUR

Jean Failler est un ancien mareyeur breton devenu auteur de romans policiers, qui a connu un parcours atypique ! Passionné de littérature, c’est à 20 ans qu’il donne naissance à ses premiers écrits, alors qu’il occupe un poste de poissonnier à Quimper. En 30 ans d’exercice des métiers de la Mer, il va nous livrer pièces de théâtre, romans historiques, nouvelles, puis une collection de romans d’aventures pour la jeunesse, et une série de romans policiers,  Mary Lester. À travers  Les Enquêtes de Mary Lester, Jean Failler montre son attachement à la Bretagne, et nous donne l’occasion de découvrir non seulement les divers paysages et villes du pays, mais aussi ses réalités économiques. La plupart du temps basées sur des faits réels, ces fictions se confrontent au contexte social et culturel actuel. Pas de folklore ni de violence dans ces livres destinés à tous publics, loin des clichés touristiques, mais des enquêtes dans un vrai style policier.

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Couverture

Page de titre

Les ouvrages de Jean Failler sont disponibles à la Bibliothèque Sonore du Finistère.

CE LIVRE EST UN ROMAN.

Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres, des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant ou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.

À MES AMIS

Claude Brillet

Arlette Muzellec

Paul Ferec

Monette Cardinaux

REMERCIEMENTS

Martine Bertéa

Sylvie Bruna

Jean-Claude Colrat

Laëtitia Gonidec

Delphine Hamon

Annie Le Chevanche

Meven Le Donge

Fanny Maily

Myriam Morizur

Nathalie Simon

Chapitre 1

Au retour de l’enquête qui les avait menés à Blain1, Fortin avait déposé Mary à l’entrée de la venelle et, sans s’attarder, avait regagné ses pénates, pressé de retrouver sa maison et sa petite famille.

Mary foula avec plaisir les gros pavés de grès de la ruelle et gravit prestement les quatre marches de granit qui conduisaient à son domicile. Elle fit jouer le verrou et poussa la porte d’épaisses planches bleues qui couina sur ses vieilles pentures de fer rouillé.

Un miaulement répondit à la plainte des gonds mal graissés qui soutenaient l’huis et Mizdu se coula dans ses jambes. Elle posa son sac à terre pour le caresser, ce qui parut plaire infiniment au matou qui se mit à ronronner.

Amandine apparut, un torchon à la main, et son visage s’illumina lorsqu’elle aperçut Mary.

— Ah, enfin ! dit-elle en lui ouvrant ses bras.

Émue, Mary l’embrassa affectueusement. Puis Amandine la prit aux épaules et la tint un instant à bout de bras en l’examinant sous toutes les coutures d’un œil inquisiteur avant de constater, satisfaite :

— On dirait bien que, cette fois-ci, vous vous en tirez à moindres frais.

Mary la taquina :

— Ne me laissez pas penser que vous le regrettez, Amandine.

— Oh ! fit la bonne dame offusquée.

Décidément, Amandine avait l’épiderme sensible. Mary esquissa un geste d’apaisement :

— Voyons, Amandine, vous me connaissez donc si mal ? Vous savez bien que je plaisantais !

Rouge d’indignation, son amie regimba :

— Est-ce qu’on plaisante avec ça ? Ce ne sont pas des choses à dire !

— Vous avez raison, Amandine, je n’aurais pas dû dire ça. On fait la paix ?

Amandine se précipita vers elle les larmes aux yeux :

— Vous n’êtes qu’une petite peste !

La chaleur de son effusion montrait qu’elle ne lui en tenait pas rancune.

Mary rendit les armes :

— C’est vrai.

Amandine se dégagea et, pour masquer son émotion, jeta d’un ton brusque :

— C’est pas le tout, il faut que j’aille surveiller ma cuisine !

Elle disparut en reniflant, et Mary, rassurée, caressa son chat qui ronronna de satisfaction.

Elle soliloqua en laissant son regard courir sur le jardin clos de murs, objet de toutes les attentions de son amie :

— Que ça fait plaisir de retrouver son chez-soi !

On était un vendredi soir et Mary avait pris soin de prévenir Amandine de son retour. Celle-ci avait donc eu le temps de faire des courses pour préparer un week-end gastronomique à celle qu’elle considérait désormais comme sa fille.

Évidemment, Yann Charpentier, son ami de cœur, fut de la fête.

Il arriva avec une bouteille et un bouquet de fleurs pour Amandine. C’était une attention qu’il avait toujours et à chaque fois leur vieille amie en était toute retournée.

Amandine, qui connaissait les goûts de Mary, avait ouvert deux douzaines de belles huîtres plates et, pour suivre, avait préparé des tronçons de turbot au beurre blanc accompagnés de petits légumes artistiquement disposés sur un large plat de faïence de Quimper. Pour le dessert, elle avait concocté elle-même des babas au rhum.

Bien entendu, elle fut chaudement félicitée.

Ces compliments gênaient bien un peu la cuisinière mais Amandine les appréciait tout de même. Une nouvelle fois, elle rosit de plaisir en déclarant :

— Vous voyez, quand je suis prévenue je peux faire quelque chose d’à peu près convenable…

Mary et Yann protestèrent :

— À peu près convenable ? Mais c’était admirable, Amandine !

— Ouais… dit celle-ci d’un air de doute.

Et elle poussa son pion :

— Maintenant, Mary Lester, si vous nous racontiez votre enquête au pays maudit, chez ces sauvages ? Pour Amandine, ces gens qui cassaient pour le plaisir de détruire et qui brûlaient des voitures ne pouvaient être autre chose que des sauvages, et le terroir qui les abritait, un pays maudit.

Mary partageait bien un peu cet avis qu’elle nuançait toutefois.

— Je n’étais pas chez les sauvages, Amandine…

— Pourtant…

— … ni dans un pays maudit. J’étais dans un des très beaux endroits de notre douce France, malheureusement envahi par des voyous qui se comportent comme des barbares. Cependant ces exactions ne sont pas l’apanage d’un territoire. Elles se produisent un peu partout.

Le visage fermé de la cuisinière trahissait son scepticisme.

— Eh bien, il n’y a pas de quoi s’en réjouir.

Mary, qui ne pouvait qu’être d’accord, ne voulut pas entamer une discussion qui eût gâté les retrouvailles.

— Je dois rédiger mon rapport, dit-elle.

— Pour monsieur Fabien ?

— En tout premier lieu, oui. Mais il y aura également une copie pour la juge Laurier et pour le commandant de la gendarmerie à Blain.

Et, avant qu’Amandine n’ait eu le temps de réclamer, elle ajouta :

— Et pour vous aussi, ma chère Amandine !

Flattée d’être à pied d’égalité avec ces importants personnages, Amandine fondit et son visage s’éclaira d’un large sourire.

— Au fait, reprit Mary, où en êtes-vous de vos projets de cinéma ?2

Une nouvelle fois, Amandine rosit de plaisir :

— Monsieur Demaisieux s’en occupe, mais il semble que ce ne soit pas une mince affaire que de réaliser un film !

Mary opina en hochant la tête :

— Je veux bien vous croire…

Yann, le vétérinaire ami de Mary, assistait à l’échange avec amusement. La conversation se poursuivit sur des considérations plus générales et Amandine ayant compris que les deux jeunes gens avaient hâte de se retrouver seuls, elle se retira en recommandant :

— Surtout, ne touchez à rien, je viendrai ranger tout ça demain matin.

Mary et son ami se gardèrent bien de transgresser cet ordre.

Après une très tendre nuit, en terminant leur petit-déjeuner, Yann proposa à Mary d’aller prendre l’air de la montagne.

— La montagne ? Quelle montagne ?

— Tu verras, dit-il d’un air mystérieux.

La montagne dont il était question ne culminait qu’à 280 mètres. C’était un pic des célèbres Montagnes Noires du Massif armoricain qui s’étendent de Glomel à Châteaulin, à moins d’une petite demi-heure de voiture de Quimper.

— Tu parles d’une montagne ! lança-t-elle à Yann en apercevant le roc.

— Attends un peu, on en reparlera quand on sera là-haut.

Elle fit la moue :

— Tu veux m’y faire monter ?

— Oui, mon cœur. Et il n’y a pas de tire-fesses ! Cependant, si tu as le vertige ou que tu crains le mal des cimes, je ne t’y force pas.

Elle répondit par une bourrade :

— Idiot !

Puis, après avoir considéré le pic, elle remarqua :

— Tu sembles bien connaître les lieux !

— Oui, j’ai fait du VTT par là…

On accédait au Karreg an Tan3 par un sentier escarpé bordé de broussailles et pavé de grosses pierres que Yann escaladait avec une facilité déconcertante. Mary essayait de suivre en ahanant. Elle finit par s’arrêter pour s’éponger le front :

— Tu veux ma mort ? demanda-t-elle à son amoureux qui la contemplait, goguenard.

À peine essoufflé, il rétorqua :

— Alors, commandant, on ne fait plus la fine bouche devant ma petite montagne ?

Il lui tendit la main :

— Viens donc !

Ils reprirent l’ascension à une allure plus modérée. Quand elle traînait, il la tirait en riant :

— Eh bien, commandant, il va falloir refaire un peu d’exercice. La forme laisse à désirer !

Le souffle lui manquait, elle ne trouvait même pas la force de lui répondre.

Au fur et à mesure qu’ils approchaient du sommet, des rocs en fer de lance jaillissaient du sol comme autant de lames brandies en une ultime menace par une armée de géants pétrifiés.

On eût dit que ces guerriers d’un autre âge protégeaient un dolmen, gigantesque table de pierre juchée sur d’inébranlables blocs de granit.

Mary reprenait son souffle en admirant le remarquable panorama qui s’étendait à ses pieds : la vallée de l’Aulne, ce paisible fleuve côtier canalisé de Nantes à Brest et qui serpente entre les monts, la baie de Douarnenez brasillant sous le soleil pâle, et plus loin, la pointe Saint-Mathieu qui, avec la pointe des Espagnols, garde la rade de Brest.

— C’est extraordinaire ! souffla enfin Mary.

Yann la contemplait avec amusement :

— Le coup d’œil vaut qu’on se donne un peu de peine, non ?

Finissant de reprendre sa respiration, elle acquiesça en hochant la tête. Puis Yann expliqua :

— En des temps reculés, cet endroit était très fréquenté par nos lointains ancêtres. D’ici, ils voyaient venir les invasions des Vikings et le guetteur, parfois alerté par un feu au sommet du Menez Hom, en allumait un à son tour qui avertissait les populations du bassin de Châteaulin. Et ainsi, de colline en colline, les gens pouvaient se mettre en défense ou aller se cacher dans les bois pour éviter d’être massacrés par les impitoyables hommes venus du Nord sur leurs drakkars.

Mary s’était assise dans la bruyère épaisse, adossée à l’un des pieds du dolmen. Épaule contre épaule et main dans la main, ils restèrent longtemps sous le charme de ce spectacle fantastique.

Puis Mary frissonna et Yann comprit qu’il était temps d’amorcer la descente qui fut moins rude mais pas moins périlleuse.

— Je passe devant, comme ça, si tu dégringoles, j’amortirai le choc, la prévint-il.

Elle le remercia chaudement :

— Quelle délicate attention !

Lorsqu’ils regagnèrent Quimper, il déposa son amoureuse à l’entrée de la venelle et s’excusa : il avait dans sa clinique des animaux récemment opérés par ses soins et qu’il devait surveiller.

Mary ne fut pas fâchée de se retrouver seule car elle avait un certain rapport à peaufiner, dans lequel, elle le savait bien, chaque virgule pèserait son poids.

1. Voir Au Rendez-vous de la Marquise, même auteur, même collection.

2 Voir C’est la faute du vent, même auteur, même collection.

3 La Roche du Feu, en breton.

Chapitre 2

Reposée par deux jours de farniente, Mary poussa la porte du commissariat à neuf heures le lundi matin, sur les pas du commissaire Fabien qui feignit l’étonnement et s’exclama d’une voix sucrée :

— Mais c’est le commandant Lester !

Elle entra dans son jeu en lui serrant la main :

— Soi-même, patron !

Si la surprise du divisionnaire était simulée – elle l’avait prévenu qu’elle rentrait –, son plaisir de revoir Mary ne l’était pas. Celui de Mary non plus d’ailleurs. Comme à chaque retour d’enquêtes extérieures, elle retrouvait « l’usine » (comme disait Fortin en parlant du commissariat) avec la satisfaction du marin qui revient au port après avoir affronté quelques rudes coups de tabac.

Le commissaire jeta un œil distrait sur le registre ouvert que l’officier de nuit lui présentait.

— Rien à signaler, Palud ?

Le brigadier-chef Palud étouffa un bâillement qui trahissait sa lassitude :

— La routine, monsieur le commissaire. Une bagarre d’ivrognes à la gare – les protagonistes sont derrière les barreaux –, un tapage nocturne à Penvillers, deux conduites sans permis, sans assurance et en état d’ivresse… On vous les a également gardés au frais.

— Délicate attention ! marmonna le commissaire.

Le brigadier allait poursuivre la litanie des incidents de la nuit mais le commissaire ne l’écoutait déjà plus. Il abrégea en retournant le registre vers le brigadier-chef :

— Rien de grave donc ?

— Non, patron. Comme je vous dis, la routine…

— Parfait ! Voyez donc ça avec Morvan…

C’était son nouvel adjoint, un vieux de la vieille qui effectuait sa dernière année de service après une carrière dans les Yvelines.

— Au fait, où est-il ?

— En patrouille à Kermoysan où on nous a signalé des attroupements de jeunes.

Le front du commissaire se plissa :

— Du sérieux ?

— Pour l’instant, non. Il est accompagné par le capitaine Fortin.

— Parfait ! approuva le commissaire soulagé.

Le capitaine Jean-Pierre Fortin savait parler aux jeunes. Sa carrure et sa haute taille leur en imposaient. Sa bienveillance aussi. Les plus turbulents disaient volontiers : « Il est cool, Fortin ! »

Mary sourit in petto. Les sentiments que portait le divisionnaire Fabien au capitaine Fortin étaient mitigés : d’un côté Fortin était incontournable dans les cas où – comme à la cité de Kermoysan où cohabitaient deux douzaines de nationalités – une attitude inappropriée pouvait provoquer une émeute avec, à la clé, quelques dizaines de voitures brûlées, et d’un autre côté il lui reprochait son indolence apparente et son manque d’ambition.

Ce dernier élément était en effet primordial aux yeux de monsieur Lucien Fabre qui, en dépit de sa courte taille et ses « cinquante kilos tout mouillé » (dixit Fortin) et en ayant démarré tout en bas de l’échelle en tant que préposé à la circulation, avait allègrement su parvenir, par le biais de concours internes, au sommet de la hiérarchie en devenant commissaire divisionnaire.

Ce n’était pas cet itinéraire d’excellence qu’avait choisi Jean-Pierre Fortin, dit « Jipi » ou « le grand ». Son binôme avec Mary Lester donnait des aigreurs à certains collègues qui surnommaient leur équipe « la tête et les jambes », Mary étant évidemment la tête… Pour autant, ce grand bonhomme n’était pas dépourvu de perspicacité. Il l’avait démontré à plusieurs reprises dans des enquêtes difficiles où l’astuce primait sur la force brute et où ses initiatives aussi fulgurantes que primaires débrouillaient des situations qui paraissaient indéme… ables (toujours dixit Fortin).

Se désintéressant subitement des faits divers de la nuit, le commissaire prit Mary par le coude :

— Venez donc par là, commandant, je suppose que nous avons des choses à nous dire ?

— Vous, je ne sais pas, mais moi, j’en ai pas mal. Je passe à mon bureau et je vous rejoins.

Le local qu’elle partageait avec Fortin était vide puisque le capitaine était en patrouille. Elle suspendit son duffle-coat au portemanteau, jeta un coup d’œil rapide au courrier qui l’attendait et, avant de frapper chez le patron, s’en fut saluer Albert Passepoil, le lieutenant informatique.

— Salut, Albert !

Le pâle Passepoil tressauta, se tourna vers Mary et rougit.

— Ma… Ma… Mary, bégaya-t-il.

Il n’avait pas encore réussi à éliminer totalement l’émotion qui le saisissait lorsque son idole poussait la porte de son bureau.

— Eh oui, c’est bien moi, fit-elle en lui faisant la bise, ce qui, si c’était possible, empourpra un peu plus son visage.

— Tu… tu… tu as besoin de moi ? demanda-t-il plein d’espoir.

— Toujours, assura-t-elle, j’ai toujours besoin de toi, mais pas dans l’immédiat. Comme je rentre de mission, je suis juste venue te saluer.

— Ah…

Ce fut tout ce qu’il trouva à dire.

Elle ne put résister à l’envie de le taquiner. Avec Mary Lester, le petit génie de l’informatique ne marchait pas, il courait.

— Ben quoi, dit-elle en feignant l’inquiétude, tu n’es pas content de me voir ?

Être soupçonné de cette infamie porta le visage de Passepoil à l’écarlate. Il protesta :

— Oh… Oh…

Mais elle était déjà passée à autre chose et demanda avec sollicitude :

— Ta maman va bien ?

Passepoil hocha la tête affirmativement :

— Voui ! Voui !

— Parfait !

Puis elle ajouta sur le ton de la confidence :

— Le patron m’attend. Je te vois plus tard ?

— Hon, Hon ! acquiesça Passepoil.

Elle sortit non sans lui avoir décoché un clin d’œil complice qui le ravit d’aise.

*

En homme soigneux, le commissaire divisionnaire Fabien avait accroché sa gabardine de coton beige au perroquet de bois vernis placé derrière son bureau. Avec ce vêtement et son Fléchet de feutre taupé, il faisait très flic de cinéma des années 1950. À la boutonnière de son veston sombre impeccablement repassé, la rosette de la Légion d’honneur rutilait comme une larme de sang.

Le divisionnaire Fabien n’était pas élégant uniquement dans sa tenue ; il l’était aussi dans chacune de ses attitudes.

Galamment, il présenta une chaise à Mary, attention qu’il n’aurait pas eue pour le capitaine Fortin qui, en toutes saisons, arborait un jean délavé, des baskets et un tee-shirt blanc sous un blouson de cuir fauve passablement râpé. Les jours de grande froidure, il enfilait tout de même un pull ras le cou de laine bleu marine entre le blouson et le tee-shirt.

En lui-même, le commissaire déplorait ce laisser-aller tout en reconnaissant que cette tenue était plus appropriée pour désamorcer un début d’émeute dans un quartier sensible qu’un complet trois-pièces. Il n’en appréciait pas moins l’élégance de bon aloi dont faisait preuve le commandant Lester en toutes circonstances.

— Eh bien, cette expédition dans le bocage ?

— Heureusement terminée ; voyez, je suis à peu près intacte.

Le commissaire fronça les sourcils :

— Pourquoi dites-vous cela ?

C’était demandé sur un ton de reproche.

— Parce que chaque fois que je m’éloigne de ma base, ma chère Amandine s’attend au pire. Remarquez, elle n’a pas tout à fait tort ! Brest… Roscoff… Douarnenez… Saint-Malo… J’en passe et des meilleures, on ne dira pas que je rechigne à payer de ma personne.

Le commissaire Fabien en convint volontiers, non sans céder à la tentation de lui balancer une petite pique.

— Je vous l’accorde ! Cependant, mais je me répète, on dirait que vous avez le chic pour plonger dans des situations impossibles.

Elle leva les yeux au ciel comme pour le prendre à témoin de tant d’ingratitude :

— Et voilà ! Ça va être ma faute.

— Il faut reconnaître que…

— Pardon ?

— Il faut reconnaître que vous êtes la seule dans mon commissariat à subir de telles avanies à répétition.

Elle s’indigna :

— Dites tout de suite que je fais exprès !

Le commissaire rétropédala vivement :

— Je n’ai pas dit ça ! Je constate simplement les faits. Vos collègues…

— D’une part, mes collègues n’ont pas de missions aussi sensibles, d’autre part…

Elle s’arrêta net. Fabien l’incita à continuer :

— D’autre part ?

Elle soupira :

— Non, rien !

Elle aurait pu, comme certains flics de sa connaissance, attendre dans sa bagnole qu’il se passe quelque chose… Et elle aurait pu balancer au patron, mais c’eût été cafarder. Elle vouait, depuis sa petite enfance à l’école, une détestation profonde envers les rapporteurs même si maintenant on ne parlait plus de mouchards, mais de « lanceurs d’alerte », ce qui, convenons-en, est nettement plus élégant, de même que les faux en écritures réservés aux « sans dent » deviennent, au plus haut sommet de l’État, des « déclarations insincères ». On ne dira jamais assez combien la langue française est riche.

À ce propos, quelque chose la turlupinait :

— Je serais curieuse de savoir comment le colonel Gourret vous a présenté les choses. À la manière du lanceur d’alerte assurément : « Je vous signale que le commandant Lester est éminemment dangereuse et que le lieutenant Le Quintrec est une brute. Ces deux éléments ont rallumé une situation conflictuelle que nous étions parvenus à maîtriser… »

Elle subodorait ce que, dans sa rancœur, l’officier avait pu annoncer.

Le commissaire feignit l’ignorance :

— Gourret, dites-vous ? Qui est ce colonel Gourret ?

— Une huile de la gendarmerie, semble-t-il. Le patron du major Abadie qui commande la brigade de Blain.

— Aurait-il eu à se plaindre de vos agissements ? demanda le commissaire d’un air innocent.

— À mon sens, il aurait plutôt eu lieu de s’en féliciter.

Il y eut un silence que Mary rompit d’un grand éclat de rire :

— Que vous jouez mal la comédie, patron ! Vous n’allez pas me faire croire que le colonel Gourret ne s’est pas plaint de mes méthodes ?

— Et pourquoi l’aurait-il fait ? rétorqua Fabien d’un air détaché.

— On se le demande, fit-elle mezza voce.

Elle lui tendit une enveloppe :

— Voici mon compte rendu.

— Ah, très bien ! se réjouit le commissaire en la prenant. Il la soupesa et laissa tomber, vaguement admiratif :

— Dites donc, il y en a là-dedans !

La sonnerie du téléphone le dispensa d’autre appréciation. Il décrocha, prononça « Allô » d’un ton sec, puis sa voix se radoucit :

— Bonjour, madame la juge !

Dans le même temps, il adressait une grimace significative à Mary. Puis il poursuivit aimablement :

— Mais certainement, madame la juge, certainement ! Elle doit être arrivée, je vais la faire chercher.

Il écouta et reprit :

— Vous préférez que je vous l’envoie ? Tout de suite ? Parfait, madame la juge. Mes hommages, madame la…

Il marqua un temps d’arrêt, secoua le téléphone d’un air surpris et raccrocha l’appareil en terminant sa phrase :

— … juge.

Il annonça à Mary :

— Voilà, vous en savez autant que moi : votre juge préférée vous attend toutes affaires cessantes.

Elle le scruta jusqu’à être inconvenante :

— Bien sûr, vous ignorez pourquoi ?

— Euh… fit-il embarrassé, elle vous l’expliquera mieux que je ne saurais le faire.

— Bien, fit-elle en se levant, j’y cours.

Le commissaire montra les feuillets qu’il avait sortis de l’enveloppe :

— Pendant ce temps, je vais prendre connaissance de tout ça.

Comme elle atteignait la porte, il ajouta d’un ton doucereux :

— Et n’oubliez pas, à votre retour, de passer par ici pour me tenir au courant de votre entretien avec cette chère dame Laurier, commandant.

— Je n’y manquerai pas, assura-t-elle en le saluant d’un signe de tête. Euh… si c’est trop personnel, je lui demanderai de l’écrire.

— Fichez-moi…

Elle n’entendit pas le reste, elle avait déjà refermé la porte et filait vers le bureau de Passepoil :

— Albert, je vais avoir besoin de toi.

Passepoil se redressa, soudainement tout attentif :

— Oui, Mary.

— Voilà : il s’agit de me trouver l’adresse du Centre de régulation des naissances de Nanterre.

— Nanterre ?

— Oui, Nanterre, en région parisienne.

Passepoil ne prenait pas de notes comme n’importe quel flic, avec un stylo et du papier, mais directement sur son clavier d’ordinateur où ses doigts voltigeaient à une vitesse prodigieuse.

— Ensuite, un certain docteur Vilard, un chirurgien réputé des Hôpitaux de Paris, a été tué dans un accident de voiture voici quatre ans. Comme ce type avait une renommée internationale, sa disparition a fait quelque bruit. Je voudrais que tu retrouves tout ce qui a été écrit à ce sujet dans la presse, et aussi tout ce que l’on sait sur ce Vilard : date et lieu de naissance, nom et adresse de ses parents, si sa dépouille a été inhumée ou livrée à la crémation. S’il a été enterré, tâche de savoir où.

Elle laissa à l’informaticien le temps de tout noter et poursuivit :

— Troisièmement, il me faut le domicile parisien du dénommé Ascenscio Bertrand et un vaste coup d’œil sur sa vie et son œuvre. Quatrièmement, la femme de cet Ascenscio n’est autre que la veuve du docteur Vilard dont je t’ai parlé plus tôt, et la mère de Cathy Vilard, cette jeune femme dont on a trouvé le cadavre dans les marais de Tréguennec. Il semble que celle qui est maintenant la femme en secondes noces de Bertrand Ascenscio soit malade et soignée dans une maison de santé…

— Là, Mary, on va se heurter au secret médical…

— Je sais bien, mais je ne te demande pas de le percer, simplement je voudrais savoir dans quel établissement cette dame Ascenscio est soignée.

— Tu… tu veux ça pour quand ? bredouilla Passepoil.

— Le plus tôt sera le mieux, comme d’habitude, mais cette fois il m’importe surtout d’avoir le plus de détails possible, même si ça doit te prendre deux ou trois jours.

Elle se leva :

— Tu me communiques ça par mail au plus vite ?

— O.K., Mary, au plus vite.

— Merci, Albert ! dit Mary en lui tapotant amicalement le crâne. Maintenant je me sauve. Tu ne devineras jamais où je vais.

La bouille de Passepoil indiquait qu’il n’éprouvait même pas le besoin de chercher. Alors Mary lui glissa en confidence :

— Je vais chez la juge Laurier !

Le sourire de Passepoil se mua en grimace. Il bredouilla :

— Bo… bonne chance !

Elle lui balança de nouveau ce clin d’œil complice et vaguement canaille qui le troublait tant et disparut.

*

La juge Laurier paraissait en grande forme. Elle se jeta sur Mary comme si elle voulait la bouffer tout cru :

— Vous voilà enfin !

— Bonjour, madame la juge !

Le front de la magistrate se plissa :

— Oui, bonjour !

— Ça fait plaisir d’être accueillie de la sorte ! Ça ne doit pas être fréquent dans ces murs…

La juge bougonna :

— Plaisir ? Attendez la suite !

Mary se fit attentive et la juge glapit en la fixant droit dans les yeux :

— Qu’avez-vous encore fichu à Blain ?

Bang ! On rentrait immédiatement dans le vif du sujet.

Mary écarquilla les yeux, se gratta la tête et répéta pour se donner le temps de trouver une réponse :

— À Blain ?

— À Blain, oui !

Après un instant de silence, elle répondit d’une voix dont la douceur contrastait avec l’aigreur de ton qui portait la question :

— Mais rien d’autre que ce que vous aviez prescrit, madame la juge.

— Rien d’autre, vraiment ?

Mary ouvrit de grands yeux pleins d’interrogation et la juge ordonna :

— Précisez !

Mary obtempéra toujours très calmement :

— Je me suis donc rendue à Blain sur ordre du commissaire Fabien et sur requête du conseiller Mervent pour avoir une vue plus précise de l’agression qu’avait subie un nommé Mathieu Champenois lors d’une chasse à courre.

Elle s’arrêta. Bouche pincée, la juge la scrutait de ses petits yeux funèbres, attendant la suite avec avidité. Alors elle poursuivit :

— Je me suis donc rendue sur les lieux où j’ai été accueillie par le major Abadie, chef de la Brigade de gendarmerie de Blain.

Elle fit un aparté :

— Un type bien, ce major Abadie. Il m’a reçue avec courtoisie et bienveillance. Ce n’est pas toujours le cas quand un flic se frotte aux gendarmes et ça mérite d’être souligné.

La juge réprima un geste d’agacement et laissa tomber, sarcastique :

— Nous soulignerons. Ensuite ?

Mary comprit qu’il serait bon d’aller droit au but, sans digression.

— Eh bien, il m’a exposé la situation – du point de vue de la gendarmerie bien sûr – et j’ai ensuite enquêté pour donner à mon patron une idée aussi large et aussi juste que possible de cette situation. À la suite de ces investigations, j’ai rédigé un rapport que vous avez consulté, je crois…

La juge acquiesça :

— En effet.

Mary reprit la main :

— Et puis, considérant que j’avais accompli ma mission, j’ai rejoint le commissariat ce matin pour me mettre à la disposition du commissaire Fabien.

— C’est tout ?

Mary réprima un haussement d’épaules :

— Vous savez bien que non. Monsieur Fabien m’a confié une autre mission, celle de me rendre à une convocation du major Abadie.

— Pour un témoignage, je crois.

— En effet. Lors de ma première incursion à Blain, j’avais été agressée par un individu et signalé l’incident au major. Je lui avais même présenté une photo de cette personne qu’il n’avait pas immédiatement identifiée. Il se trouvait que le corps de cet individu venait d’être retrouvé dans un ruisseau du bocage. Il avait été poignardé et, comme je m’étais plainte de ses agissements, il était normal que le major requière mon témoignage. Je me suis rendue sur-le-champ à cette convocation accompagnée par mon équipière habituelle, le lieutenant Le Quintrec.

Le corps maigre de la juge bascula en avant et, plaquant ses deux mains à plat sur son bureau, elle laissa tomber :

— Nous y voilà…

Comme Mary ne réagissait pas, elle précisa :

— Vous omettez la présence du capitaine Fortin.

— Je ne l’omets pas. Le capitaine Fortin nous a rejointes un peu plus tard à ma demande et en plein accord avec le commissaire Fabien.

— Je ne comprends pas, dit la juge d’un ton belliqueux, vous étiez requise pour un témoignage ! Qu’aviez-vous besoin de vous embarrasser de ces deux…

Elle hésita à user d’un terme par trop méprisant et ce fut Mary qui termina sa phrase d’une voix plus ferme :

— Ces deux officiers de police font partie de mon groupe, madame la juge.

Le bec pincé, la juge toisait Mary sans aménité.

Celle-ci poursuivit :

— On m’assigne une mission sur un territoire en situation insurrectionnelle…

La juge fronça les sourcils :

— Insurrectionnelle ? Vous ne pensez pas que vous y allez un peu fort, commandant ?

— Pas du tout ! assura Mary. N’est-ce pas le mot qui convient le mieux pour qualifier une révolte ouverte contre l’ordre établi, révolte qui chaque jour débouche sur l’émeute et que la police de la République ne parvient pas à mater ? Je pense même que je suis bien en dessous de la vérité. Mon métier comporte des risques et mon passé prouve que je n’ai jamais hésité à les prendre. Cependant, je ne me risquerai jamais à affronter seule une bande d’abrutis qui ne reculent devant aucune exaction.

Elle insista en faisant claquer ses doigts :

— Pour eux, la peau d’un flic compte pour moins que rien…

Elle fut tentée d’ajouter : « Pour la vôtre aussi, sans doute » mais se retint. Comme aurait dit Fortin : « Faut pas pousser mémère dans les orties. »

La juge réfléchit et souffla :

— À ma connaissance, personne ne vous a demandé de les affronter. Le major Abadie vous a simplement convoquée à titre de témoin.

— Eh bien, j’ai témoigné !

— Et vous avez poursuivi l’enquête.

— En effet ! J’avais été en contact direct avec la victime, José Itturiaz, et sa famille… Quand j’ai vu le major Abadie s’engager sur une mauvaise voie, j’ai voulu le remettre sur la piste du vrai coupable.

— Vous pouvez préciser ?

— Les soupçons du major se portaient sur un pauvre type un peu léger du bulbe…

Le front de la juge se plissa et Mary crut voir qu’elle réprimait un sourire.

— Pardon ?

— Je veux dire un peu simple…

— L’idiot du village ?

Elle acquiesça :

— C’est un peu ça.

— Un peu seulement ?

— Oui, un pauvre bougre qui vit avec sa vieille mère à cinquante ans passés, totalement en marge de la vie moderne, qui ignore superbement l’informatique, le téléphone portable et les cartes de crédit mais qui a une science de la campagne que peu de gens aujourd’hui possèdent. Ce pauvre bougre faisait un suspect idéal : il avait découvert le corps d’Itturiaz et à la suite d’une perquisition…

— … ordonnée par vous-même !

— Suggérée par moi-même, en effet, madame la juge, mais ordonnée par un juge du parquet de Nantes et conduite par le major Abadie !

— Sur vos conseils !

Elle reconnut :

— Il s’est rendu à mes raisons.

— Vous avez donc interféré dans une enquête de gendarmerie.

Marie se raidit :

— Permettez que je récuse le terme d’interférer, madame la juge. Ce verbe véhicule une connotation péjorative. Je préfère dire qu’avec le major Abadie, nous avons œuvré solidairement pour rechercher la vérité.

La juge la considérait sans aménité. La crispation de ses lèvres minces trahissait sa contrariété. Mary n’en avait cure. Elle poursuivit :

— Depuis le temps que les ministres successifs prônent une saine collaboration entre la gendarmerie et la police, je suppose que vous n’allez pas me chercher noise pour avoir obéi à cette directive.

Hiératique comme le sphinx de Gizeh, la juge attendait la suite. Alors Mary garda la parole :

— J’ai retrouvé dissimulée sous son lit la gaine du poignard qui était resté dans le corps de la victime.

La mère Laurier se décida enfin à parler :

— L’arme du crime, donc.

— C’est ce qu’on croyait à ce moment de l’enquête…

— Si bien que ce marginal est aussitôt devenu un suspect de tout premier plan.

Mary confirma :

— Tout à fait, madame la juge.

La juge eut soudain un grand mouvement de bras :

— Alors là, je ne comprends plus. Vous avez estimé que ce type n’était pas coupable.

— J’ai eu des doutes, en effet.

— Cette preuve ne vous suffisait pas ?

— Bien au contraire, ça en faisait beaucoup trop !

— Expliquez-vous !

Mary, qui commençait à en avoir sérieusement marre de ferrailler contre une magistrate aussi mal embouchée, lui tendit la grosse enveloppe.

— Je sais que votre temps est précieux et je ne voudrais pas en abuser, madame la juge, voici mon rapport sur les événements tels qu’ils se sont passés.

— Selon vous…

— Selon moi, en effet. Je suppose que le colonel Gourret n’est pas de cet avis ?

— Je ne connais pas l’avis du colonel Gourret, dit la juge d’une voix sèche. En revanche…

Elle brandit un papier :

— … j’ai là une plainte en bonne et due forme déposée par maître Peluchon.

Mary lui répondit de la même manière :

— Je n’ai pas l’honneur de connaître ce maître Peluchon !

— C’est un avocat du barreau de Nantes, des plus redoutables, paraît-il.

— Vous voulez dire qu’il n’aime pas les flics ?

Sans attendre la réponse de la juge, elle leva la main :

— C’est une maladie courante dans cette corporation comme dans bien d’autres d’ailleurs. De quoi m’accuse-t-il ?

— De rien. C’est cette demoiselle Le Quintrec qu’il tient dans son collimateur.

Mary sentit soudain une sueur froide lui couler le long de l’échine.

— Gertrude ?

La juge consulta son papier.

— C’est en effet son prénom. Lieutenant Gertrude Le Quintrec. Elle est accusée de voies de fait sur un certain Thomas Mérour…

— L’assassin ! s’exclama Mary.

La juge corrigea :

— L’assassin présumé. Elle l’aurait frappé avec une violence inouïe – je reprends les termes de maître Peluchon – lui occasionnant une fracture de la mâchoire nécessitant un arrêt maladie de cinq semaines.

Mary ne put s’empêcher de rire nerveusement.

La juge la reprit sévèrement :

— Ça vous fait rire ?

Mary ne répondit pas directement :

— Cinq semaines d’arrêt ! Mais à part saccager l’Arc de Triomphe, ce type n’a jamais rien foutu de sa vie !

— Vous n’en savez rien !