Te souviens-tu de Souliko'o ? - Tome 2 - Jean Failler - ebook

Te souviens-tu de Souliko'o ? - Tome 2 ebook

Jean Failler

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Opis

Aux grands maux les grands remèdes : Mary Lester poursuit son enquête en Australie !

Ayant appris que Vanco, l'agriculteur irascible, avait séjourné en Australie, Mary s'envole pour ce continent où elle espère trouver quelques réponses à toutes les questions que pose son comportement agressif.
Pourquoi Vanco a-t-il abandonné un magnifique domaine australien de trente mille hectares pour une misérable ferme cent fois plus petite en Finistère Nord ?
Elle a la chance d'être accueillie à bras ouverts par la famille résidant sur le domaine autrefois exploité par Vanco. Et là, les choses commencent à s'éclairer.
Elle a même la possibilité, grâce à un ancien policier de brousse, d'enquêter jusque dans la tribu aborigène des Musgrave qui, depuis la nuit des temps, occupe le territoire des Trois Rivières, l'endroit où se trouvait le ranch de Vanco. Celui-ci a laissé derrière lui un souvenir déplorable et personne ne semble le regretter.
Après un séjour enchanteur sous le soleil du printemps austral, elle retrouve l'automne breton et son concert de pluies et de vents. Elle retrouve aussi les enquêteurs des RG qui n'ont pas lâché la piste. Accusée de tous les méfaits, contrainte de se défendre devant un conseil de discipline qui ressemble plus à un tribunal qu'à autre chose, voilà une nouvelle fois Mary Lester dans de vilains draps.

Réussira-t-elle à se sortir du traquenard qui lui est tendu ?

Découvrez le tome 31 des aventures de Mary Lester, une enquêtrice originale et attachante !

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

Habile, têtue, fine mouche, irrévérencieuse, animée d'un profond sens de la justice, d'un égal mépris des intrigues politiciennes, ce personnage attachant permet aussi une belle immersion, enquête après enquête, dans divers recoins de notre chère Bretagne. - Charbyde2, Babelio

EXTRAIT

Où Mary atterrit en Australie et se fait inviter chez le constable Wellington.
« Le patron avait raison » se dit Mary Lester lorsque le 747 d’Air France se posa sur le tarmac de l’aéroport de Hong-Kong après onze heures et cinquante-cinq minutes de vol sans escale, changer d’air, ça fait du bien.
Reconnaissante envers le commissaire Fabien pour ses bons conseils, elle profita de l’escale pour lui adresser une carte postale, comme elle l’avait promis.
Sur l’immense aéroport de Singapour, l’air était tiède, moite, et Mary, totalement dépaysée, humait des fragrances inconnues. Tout un peuple de petits asiatiques en combinaisons de travail, certains portant des masques de protection respiratoire s’activait dans un désordre qui n’était qu’apparent.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Cet ancien mareyeur breton devenu auteur de romans policiers a connu un parcours atypique !

Passionné de littérature, c’est à 20 ans qu’il donne naissance à ses premiers écrits, alors qu’il occupe un poste de poissonnier à Quimper. En 30 ans d’exercice des métiers de la Mer, il va nous livrer pièces de théâtre, romans historiques, nouvelles, puis une collection de romans d’aventures pour la jeunesse, et une série de romans policiers, Mary Lester.

À travers Les Enquêtes de Mary Lester, aujourd’hui au nombre de quarante-sept, Jean Failler montre son attachement à la Bretagne, et nous donne l’occasion de découvrir non seulement les divers paysages et villes du pays, mais aussi ses réalités économiques. La plupart du temps basées sur des faits réels, ces fictions se confrontent au contexte social et culturel actuel. Pas de folklore ni de violence dans ces livres destinés à tous publics, loin des clichés touristiques, mais des enquêtes dans un vrai style policier.

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Jean FAILLER

 

Te souviens-tu

de Souliko'o

2ème partie

 

éditions du Palémon

ZA de Troyalac’h

10 rue André Michelin

29170 St-Évarzec

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ce livre appartient à

xxxxxxexlibrisxxxxxx

 

 

 

 

 

 

Bibliographie

 

- Ouest-France

- Le Télégramme

- Eaux et Rivières

- «Les Enquêtes de Napoléon Bonaparte»

d’Arthur Upfield, Éditions 10/18

- «Le Langage quotidien de la police»

de Michel Alexandre, Éditions Liber

 

 

 

Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres, des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant ou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.

 

ISBN 978-2907572-87-3

 

La loi du 11 mars 1957 n’autorisant, aux termes des alinéas 2 et 3 de l’article 41, d’une part, que les copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective, et, d’autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemple et d’illustration, toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur, de l’éditeur ou de leurs ayants droit ou ayants cause, est illicite (alinéa 1er - article 40).

Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles 425 et suivants du Code Pénal. 2011/© Éditions du Palémon.

 

 

 

Retrouvez les enquêtes

de Mary Lester sur internet :

http://www.marylester.com

 

Éditions du Palémon

ZA de Troyalac’h - N° 10

Rue André Michelin - 29170 St-Évarzec

Dépôt légal 4e trimestre 2007

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Chapitre 21

 

Où Mary atterrit en Australie et se fait inviter chez le constable Wellington.

 

« Le patron avait raison » se dit Mary Lester lorsque le 747 d’Air France se posa sur le tarmac de l’aéroport de Hong-Kong après onze heures et cinquante-cinq minutes de vol sans escale, changer d’air, ça fait du bien.

Reconnaissante envers le commissaire Fabien pour ses bons conseils, elle profita de l’escale pour lui adresser une carte postale, comme elle l’avait promis.

Sur l’immense aéroport de Singapour, l’air était tiède, moite, et Mary, totalement dépaysée, humait des fragrances inconnues. Tout un peuple de petits asiatiques en combinaisons de travail, certains portant des masques de protection respiratoire s’activait dans un désordre qui n’était qu’apparent.

Elle se dérouilla les jambes en déambulant dans la zone « duty free » du gigantesque aéroport, se laissa tenter par des « sushis » appétissants dans un restaurant japonais et but un café avant de regagner l’énorme appareil qui avait refait son plein de kérosène.

On avait accompli la moitié du voyage. Encore une dizaine d’heures et on toucherait Sydney. De là, il lui faudrait trouver une correspondance pour Brisbane. Au bout de la route, elle aurait passé plus de vingt-quatre heures en avion. Heureusement, elle avait apporté de la lecture et aussi son Ipod sur lequel étaient enregistrées ses musiques préférées.

Mais elle avait surtout étudié les documents reçus par Internet. La vie de Julius Van Korkelien y était retracée. C’était édifiant, mais il restait bien des trous, des zones obscures. Elle espérait en savoir plus aux Trois Rivières, le ranch que Vanco avait exploité pendant sa période australienne et qu’il avait soudain abandonné sans qu’on sache pourquoi.

Peut-être ferait-elle chou blanc, mais au moins aurait-elle obéi aux injonctions du commissaire Fabien : « Pourquoi n’allez-vous pas au bout du monde passer vos vacances? »

Ce qui était sûr, c’est qu’elle ne risquait pas de se heurter aux deux flics des RG et ça, c’était déjà un grand soulagement.

Elle essaya de regarder le film qui passait, une américanerie pleine d’explosions, d’effets spéciaux, de fumées, de bruit et de fureur qui ne l’inspira guère et qu’elle abandonna sans regrets. Son siège était incliné en position de relaxation. Elle posa sur ses yeux le cache-lumière mis à sa disposition et ne tarda pas à sombrer dans le sommeil.

Elle alterna ainsi des sommes plus ou moins longs avec des périodes de lecture, des pauses musicales et les en-cas servis par l’hôtesse de l’air.

Sydney brillait de tous ses feux lorsque l’appareil se posa sur la terre d’Australie.

Après les formalités de douane, ayant récupéré son bagage, elle s’enquit des correspondances pour Brisbane. Elle estimait avoir suffisamment dormi dans l’avion pour ne pas avoir besoin de prendre une chambre à l’hôtel.

Un moyen-courrier l’embarqua une heure plus tard et cette fois le voyage fut plus bref. Elle toucha la capitale du Queensland au milieu de la nuit.

Là, elle prit une chambre dans un hôtel proche de l’aéroport où elle se fit couler un bain dans lequel elle se plongea avec ravissement.

 

 

Le lendemain, un train brinquebalant la mena jusqu’à la ville de Menton, bled estimable pourvu de quatre pubs et d’un bureau de police.

C’est à ce bureau de police que Mary se présenta au constable Wellington qui dirigeait les forces de l’ordre dans ce bout du monde.

De haute taille, d’une minceur athlétique, le constable Wellington avait le cheveu d’un blond roussâtre et des yeux gris acier qui examinaient Mary avec perplexité.

— English? demanda-t-il avec un accent chantant.

— No, French…

Le constable Wellington ouvrit la bouche et Mary crut qu’il ne la refermerait jamais. Pourtant il finit par répéter « French? » avec l’incrédulité qu’il aurait mise à répéter « extraterrestrial? ».

— Yes! dit Mary en lui présentant son passeport.

Le constable Wellington examina longuement le document, comparant la photo à l’original et, posant le doigt sous son nom il lut avec un accent épouvantable :

— Mary Lester?

— Yes! redit-elle.

— It’s an english name!

Et comment, que c’était un nom à consonance anglaise! Mais elle n’allait pas se perdre en explications sur les causes qui l’avaient fait s’appeler Mary Lester et non Marie Le Ster comme ça aurait dû. Elle se borna à dire une nouvelle fois : « yes ».

Puis elle ajouta :

— But I’m French!

Le bureau de police et la maison du constable Wellington ne faisaient qu’une. Comme nombre de maisons voisines, elle était construite en bois et sur pilotis, ceci afin de permettre à l’air de circuler sous l’édifice en temps de grande chaleur.

Wellington avait établi une sorte de bureau dans la grande pièce du bas qui se trouvait tout de même surélevée de la route d’un bon mètre.

Le constable Wellington ne portait pas d’uniforme et pourtant personne n’aurait pu douter qu’il était flic. Quelque chose dans le maintien sans doute, et aussi dans les petits yeux gris et inquisiteurs qui ne lâchaient Mary que pour se poser sur le passeport.

Le rez-de-chaussée de la maison était parqueté et meublé d’une table métallique ainsi que d’une armoire de même facture où il rangeait ses dossiers. Au mur, trois cartes étaient punaisées : l’une d’Australie dans son entier, l’autre du Queensland, et la troisième de son district.

Le constable Wellington finit par se retourner et beugla :

— Janet… Janet…

Mary entendit un remue-ménage à l’étage, puis des pas dans l’escalier. Une porte s’ouvrit dans le dos du constable et le visage inquiet d’une femme apparut.

— What?

Le constable se leva vivement, sa tête frôlant le plafond bas :

— Janet, miss Mary Lester comes from France!

Le visage de la femme s’éclaira :

— France? Really?

Elle se précipita vers Mary et lui serra la main énergiquement, avec une chaleur enthousiaste en répétant : « Very glad, very glad! » ce qui laissa à penser à Mary qu’elle était particulièrement heureuse de la voir, sans pour autant lui laisser deviner les raisons de cette satisfaction.

Janet Wellington devait avoir quatre ou cinq ans de moins que son mari, ce qui la faisait approcher de la quarantaine. C’était une jolie femme brune, aux formes épanouies. Elle regardait Mary des pieds à la tête en répétant : « France! France! » avec émotion, énumérant ses connaissances : « Paris, Folies Bergères, Champs Elysées, Tour Eiffel, De Gaulle, Zinedine Zidane… » comme s’il s’agissait d’une terre et d’une espèce humaine mythique qu’elle n’aurait jamais espéré voir et qu’elle avait pourtant devant elle.

À la fin, ça en devenait gênant. Mary espéra qu’elle n’allait pas aller crier sur les toits de la ville qu’il y avait une Française dans ses murs.

Enfin, l’enthousiasme se calma et le constable demanda à Mary les raisons de sa visite.

— Tourisme?

Elle hocha la tête affirmativement :

— Yes!

— Je voudrais, dit-elle en anglais, que vous m’indiquiez où se trouve l’exploitation des Trois Rivières.

Elle parlait lentement, en articulant pour bien se faire comprendre, et aussi en espérant que le policier ferait de même pour lui répondre car cet anglais-australien lui était difficilement compréhensible lorsque ses interlocuteurs parlaient vite.

Et, sous le coup de l’enthousiasme provoqué par son arrivée, ils avaient tendance à manger leurs mots. Cependant, le constable avait compris le message.

— Trois Rivières, dit-il en soignant sa diction, ce n’est guère loin. Juste à une trentaine de kilomètres.

Il plaça le doigt sur la carte épinglée au mur derrière son bureau pour montrer où se trouvait l’exploitation en question.

— Ensuite, poursuivit-il, il faut faire de la piste pendant une vingtaine de kilomètres. Vous connaissez Bert Grossman?

— Non. Qui est-ce?

— Le propriétaire de l’exploitation des Trois Rivières.

— C’est lui qui a racheté le domaine à Julius Van Korkelien?

Elle sentit le regard gris du policier peser sur elle.

— Vous connaissez Julius Van Korkelien?

Son ton était nettement moins avenant.

Elle éluda :

— J’en ai entendu parler. En fait, il est venu s’installer en France près de chez moi…

— I see… fit-il, sans préciser ce qu’il voyait.

— Il semble avoir des méthodes de culture assez particulières, ajouta Mary.

Le constable Wellington ne disait plus rien. Il fixait Mary sans sourire, semblant se demander ce que cette jeune fille était réellement venue faire dans ce bled perdu d’Australie.

Sa femme sentit cette forme de tension dans la conversation et elle s’exclama, joyeuse :

— Je vais faire le thé. Vous aimez le thé?

— Bien sûr, madame, dit Mary.

La femme du constable la reprit :

— Pas madame, Janet!

— OK, Janet, moi c’est Mary.

— Allright! Allright Mary! dit-elle avec ravissement en disparaissant par la porte dérobée.

Mary revint vers Wellington :

— Étiez-vous déjà en poste ici lorsque Van Korkelien exploitait les Trois Rivières?

— Non, dit le constable, j’étais à cette époque à l’école de police de Brisbane. Mais le vieux Ed Mason, à qui j’ai succédé, l’a bien connu…

Il marqua un temps d’arrêt et ajouta à voix plus basse :

— À ce qu’il m’en a dit, ce n’était pas un individu très recommandable.

— Je m’en serais doutée, dit Mary. Et cet Ed Mason, il vit toujours?

— Oui, il s’est retiré à Edison justement. Vous voudriez le rencontrer?

— C’est possible?

— Je pense… Il a épousé une lubra, savez-vous?

Comment l’aurait-elle su? Elle demanda :

— C’est quoi une lubra?

— Une femme aborigène.

— Ah… Ce n’est pas courant?

— Non, les abos et les Aussies ne se mélangent guère. C’est mal perçu dans l’une comme dans l’autre des communautés. Mais voilà, Ed Mason est un broussard à l’ancienne mode, comme on n’en fait plus. Plutôt que d’aller profiter de sa retraite à Menton ou même à Brisbane comme l’aurait fait n’importe quel homme sensé, il est resté à Edison, un patelin minable où il n’y a qu’un seul pub.

Curieux pays, pensa Mary, que celui où on mesure l’attractivité d’une ville à son nombre de pubs!

— S’il s’y plaît… dit Mary.

— C’est surtout sa femme qui s’y plaît! C’est une Musgrave, de la tribu des Trois Rivières. Ainsi elle reste près des siens.

— Et son mari s’en accommode?

— C’est l’affaire d’Ed Mason, dit le constable Wellington laconiquement.

— Si je comprends bien, cette tribu vit près du ranch des Trois Rivières?

— Oui, dit Wellington.

Et il ajouta, en souriant :

— Ils étaient probablement déjà là quelques milliers d’années avant que l’homme blanc ne découvre l’Australie.

— Bien… Comment va-t-on à Edison? demanda Mary.

La bouche du constable se pinça :

— Si vous cherchez un service de bus, je crains fort qu’il n’y en ait pas…

— Ah… Je pourrais louer une voiture?

Le constable eut un sourire bizarre :

— Vous pourriez louer une voiture, mais il n’y a pas de route.

Mary le regarda, stupéfaite :

— Il n’y a pas de route?

— Pas au sens où vous l’entendez en Europe, précisa le constable. Il y a une piste sur laquelle vous vous égareriez immanquablement si votre voiture ne se retournait pas avant.

— Mais alors, comment y va-t-on?

— Le vieux Ed Mason y allait à dos de chameau mais maintenant les exploitations ont des camions à quatre roues motrices pour venir chercher du matériel à Menton. Vous pourriez attendre que le camion des Trois Rivières ou du Triangle passe, mais ça sera probablement en fin de semaine.

La déception se lisait sur le visage de Mary Lester. Elle n’avait tout de même pas fait un demi-tour du monde pour échouer si près du but!

— Je n’ai que quelques jours de vacances, dit-elle.

— Je pense, dit le constable Wellington en clignant de l’œil malicieusement, que, dès demain matin, une tournée d’inspection s’impose dans ce district. Voulez-vous en être?

Le visage de Mary s’éclaira :

— Ça serait formidable! Mais je sors d’un long voyage, pourriez-vous m’indiquer un hôtel où je puisse loger?

— Un hôtel? demanda le constable en arquant les sourcils, un hôtel à Menton…

Il réfléchit et sa réflexion ne parut pas lui apporter un élément de réponse satisfaisant. Il hocha la tête négativement :

— No… No…

Elle s’étonna :

— Il n’y a pas d’hôtel dans votre ville?

— Si, naturellement, fit Wellington embarrassé, mais un hôtel pour une lady qui vient de France, il n’y en a pas!

— Je ne suis pas difficile, assura-t-elle, du moment que je peux me laver et dormir…

— No, no, dit encore le constable.

Il se leva et dit à Mary :

— Venez!

À son tour elle emprunta la petite porte qui donnait sur un escalier menant à l’étage et elle se trouva dans un séjour meublé à l’anglaise, avec un canapé habillé de tissus à grosses fleurs et une large cheminée de pierre, au linteau de bois couvert de bibelots.

Janet Wellington avait posé sur une table basse sa belle théière d’argent au manche de corne et des tasses aux motifs étranges.

— Décorations aborigènes, dit-elle en montrant les tasses.

On la sentait fière de son service d’apparat qu’elle ne devait sortir que dans les grandes occasions, et l’arrivée d’une Française en était une.

Wellington fit part à sa femme de l’intention de Mary de s’installer dans une des auberges locales et Janet se récria avec indignation :

— Oh no! It’s not decent!

Ce n’était pas convenable, donc. Pourquoi n’était-ce pas convenable? Eh bien parce que la tonte des moutons venait de prendre fin et de nombreux gardiens avaient touché leur paye et feraient probablement beaucoup de bruit après avoir beaucoup bu.

— Vous allez dormir ici! décréta Janet.

Mary protesta : elle ne voulait pas encombrer. Mais Janet lui fit savoir que leurs deux filles étaient à l’université à Brisbane et que leurs chambres étaient donc libres. Mary pouvait en disposer comme elle voulait, et elle, Janet, en serait particulièrement honorée.

Mary n’hésita qu’un instant. Elle était lasse, un peu perdue dans ce monde si différent du sien, que l’idée de pouvoir se poser là, dans une maison hospitalière, la séduisait tout à fait.

On la conduisit dans une chambre mansardée à la tapisserie fleurie, une vraie chambre de jeune fille. Elle se laissa tomber sur le lit et sombra dans un sommeil profond. Une heure plus tard elle se réveillait, passait à la salle de bains pour se rafraîchir juste à temps pour être prête pour le dîner.

Elle offrit à madame Wellington une petite tour Eiffel en métal argenté et un flacon de n° 5 de Chanel qui plongea la bonne dame dans un ravissement proche de la pâmoison.

Bien entendu elle dut se raconter, décrire la ville où elle vivait et situer la Bretagne sur un Atlas. Ses hôtes étaient un peu déçus d’apprendre qu’elle n’habitait pas à Paris, mais lorsqu’elle leur annonça que sa ville n’était qu’à six cents kilomètres de la capitale, ils furent rassurés : rapportés à l’échelle de l’Australie, six cents kilomètres c’était un voisinage immédiat. Comme elle avait glissé dans ses bagages un bouquin de photos sur la Bretagne, elle le leur montra et offrit au constable des dépliants des offices de tourisme en Finistère qu’elle accumulait jusque-là sans grande utilité, simplement parce qu’elle avait trouvé que les photos qui les illustraient étaient belles. Il parut ravi du cadeau devant lequel il resta longuement s’extasier.

Et elle dut fournir moultes explications sur les chapelles, les costumes, les coiffes, la manière de vivre.

Devant les réactions de ses hôtes, elle avait l’impression de débarquer d’une autre planète. La suite du voyage lui prouva que, en fait, c’était un peu le cas.

Enfin, on se souhaita la bonne nuit.

 

Chapitre 22

 

Sur la piste. Où Ed Mason narre quelques exploits de Julius Van Korkelien à Mary.

 

Le jour se levait lorsque le constable frappa à sa porte. Mary prit une douche rapide, se vêtit d’un pantalon de toile kaki, de chaussures de marche et d’un tee-shirt sur lequel elle enfila un blouson de grosse toile. Elle ajouta un bob, kaki également, des lunettes de soleil et n’eut garde d’oublier son appareil photo.

Elle avait quitté la Bretagne en automne, ici c’était la fin du printemps. L’air était tiède, le vent doux comme une caresse.

Joe Wellington avait préparé un petit déjeuner copieux : café noir, pain grillé et côtes de mouton. Après ça, on pouvait voyager.

Sa femme vint, en robe de chambre, leur souhaiter bonne route avant de retourner se coucher.

La voiture de police était une Land Rover qui affichait quelques années de labeur difficile en brousse. Mais le moteur tournait rond et le fourniment qui occupait l’arrière du véhicule - bidons d’eau, d’essence - laissait penser que le constable connaissait son affaire et qu’il ne s’embarquait pas sans biscuits.

— Quelle est la distance jusqu’à Edison? demanda Mary.

— Une bonne trentaine de kilomètres, dit Joe.

Mary pensa que c’était l’affaire d’une petite demi-heure, mais après deux kilomètres de bitume, on était sur la piste, un chemin de terre vaguement empierré et creusé de nids de poule que Wellington s’ingéniait, parfois sans succès, à éviter.

Il était évident que c’était une piste qui avait été tracée par des cavaliers, pas par des bulldozers. Elle contournait des massifs d’arbustes qui paraissaient impénétrables, et d’énormes blocs de pierre que le constable évitait avec la dextérité d’un pilote de rallye. Elle plongeait soudain dans d’invraisemblables descentes où la Land Rover se mettait en crabe malgré les efforts de Joe pour la redresser, et ensuite il fallait remonter des pentes tellement abruptes que les quatre roues motrices de l’increvable Land Rover n’étaient pas de trop pour en voir le sommet.

Derrière le véhicule volait un nuage de poussière ocre qui se déposait sur les buissons de mulga et les eucalyptus à l’écorce blanche et brillante.

Mary, cramponnée des deux mains à son siège, essayait de dissimuler sa peur et elle comprenait pourquoi le constable l’avait dissuadée de louer une voiture. Même avec lui, elle doutait d’arriver entière au bout du voyage.

Joe, lui, ne paraissait pas trouver la situation anormale.

— Qu’est-ce que vous faites lorsque quelqu’un vient en face? demanda-t-elle lorsqu’une portion de piste moins mauvaise que les autres lui permit de se faire entendre.

— La situation ne s’est jamais produite, dit le constable avec un flegme tout britannique. Quand elle se produira, j’aviserai.

— Il n’y a pas de circulation?

— Je suis prévenu quand les fermiers viennent en ville.

Puis, en hurlant pour couvrir les bruits du moteur il ajouta :

— Le vieux Ed Mason parcourait ce territoire avec des chameaux.

Effectivement, dans une collision avec un chameau, la Land Rover risquait d’avoir le dessus. Néanmoins Mary s’étonna. Ce n’était donc pas une blague?

— Des chameaux? Il y a des chameaux ici?

— Oueille! dit le policier. Les premiers colons se sont aperçus que c’étaient les animaux les mieux adaptés à cette région d’Australie. Alors ils ont fait venir des chameliers d’Afghanistan avec leurs animaux. Plus tard, avec l’apparition de l’automobile, les Afghans ont perdu leur job. Alors ils sont rentrés chez eux, abandonnant leurs chameaux derrière eux. Certaines de ces bêtes sont redevenues sauvages; quand on en rencontre, il faut s’en méfier. D’autres, comme le vieux Ed Mason, ont continué à utiliser ces animaux jusqu’à leur retraite.

Il eut un rire bref comme un hennissement :

— Il s’entendait à mener les chameaux, mais il n’a jamais su conduire une voiture!

La piste jaune, les troncs gris-vert des arbres, leur feuillage vert foncé formaient une harmonie que Mary aurait bien voulu photographier, mais elle n’avait pas trop de ses deux mains pour se maintenir dans cette espèce de shaker fou qu’était devenue la Land Rover.

Enfin on atteignit une plaine où la route filait tout droit entre des clôtures de pieux de bois sur lesquels étaient tendus cinq fils de fer aussi parallèles qu’une portée de musique. Derrière ces fils, des moutons paissaient, des milliers de moutons… Mary n’en avait jamais vu autant.

Puis il y eut d’autres champs, avec des bœufs aux curieuses cornes retournées. Un chemin bordé de barrières blanches apparut.

— Par là on va aux Trois Rivières, dit Joe. Voulez-vous rendre visite à Bert Grossman?

— Si c’est possible, je voudrais tout d’abord rencontrer Ed Mason.

— OK, fit le constable laconiquement.

Il fit encore plusieurs kilomètres et s’arrêta au milieu d’une sorte d’agglomération d’une douzaine de cahutes misérables, faites de planches plus ou moins désassemblées, dont l’une était le fameux pub dont avait parlé Wellington.

Il était constitué de tôles disparates clouées au petit bonheur sur une charpente de bois et sa porte à demi dégondée battait en grinçant.

Un troupeau de chèvres avait traversé la rue et la poussière de ses pas flottait à cinquante centimètres du sol. Des crottes noires luisaient sur la pierre du chemin.

Quelques têtes noires curieuses sortirent des fenêtres et se ramassèrent vivement en voyant que c’était la voiture de police. Des enfants s’approchèrent, la curiosité prenant le pas sur la crainte, et un vieil homme blanc sortit de l’une des maisons sans se presser.

Il était vêtu d’un pantalon de cheval dont les derniers boutons ne se fermaient plus pour laisser de l’aisance à une bedaine conséquente. Ledit pantalon était retenu par des bretelles larges de trois doigts, et une chemise à carreaux qui avait fait bien de l’usage laissait voir une toison pectorale fournie et blanchissante.

Son crâne était protégé du soleil par un chapeau de brousse sans couleur et ses yeux trop bleus regardaient les visiteurs par-dessus de petites lunettes posées sur le bout de son nez aquilin.

— Le diable m’emporte si ce n’est pas ce sacré Joe Wellington! clama-t-il d’une voix éraillée.

Un brûle-gueule pendait au coin de sa bouche et une barbe de trois jours - plus blanche que grise - couvrait ses joues tannées par le soleil.

Il s’avança dans la poussière du chemin, les pieds nus et tendit la main au constable :

— Comment va, Joe?

— Et toi, vieux brigand, dit le constable en serrant la main tendue avec une telle vigueur que Mary se demanda lequel allait se faire arracher le bras le premier.

Rien de tel ne s’étant produit, on en revint aux choses sérieuses.

— Des problèmes, Joe? demanda l’ancien flic.

— Non, tournée de routine, assura Joe.

— J’vois que tu as une assistante de premier choix! dit Mason en toisant Mary de ses yeux mi-clos.

— C’est une Française, annonça fièrement Wellington.

— Une Française?

Le vieil homme paraissait vraiment étonné.

— Oui, une Française qui vient faire du tourisme.

Il regarda Mary d’un air malin et ajouta :

— Du tourisme, et peut-être un peu plus que ça, n’est-ce pas, Mary?

L’avantage, quand on est dans un pays étranger, c’est qu’on peut toujours faire semblant de ne pas comprendre, ça donne le temps de réfléchir.

— Comment? demanda-t-elle le plus ingénument du monde.

Joe ne lui répondit pas et, se penchant vers le vieil homme qu’il dominait d’une tête, fit le mystérieux :

— Elle connaît même un de tes vieux amis!

Ed Mason fixa Joe de ses petits yeux rusés :

— Ah oueille? Et comment qu’il s’appelle, c’t’ami?

— Il s’appelle Julius Van Korkelien!

La pipe du vieux faillit tomber. Il la retint d’une main et s’exclama :

— L’gars Julius… Il est mort, l’gars Julius!

— L’est mort… L’est mort… C’est toi qui le dis! L’as-tu seulement vu en macchabée?

— Personne ne l’a vu! s’exclama le vieux policier. Tu sais bien que…

Il s’interrompit brusquement.

— J’sais quoi? demanda le constable.

— Rien… Rien… fit Ed Mason songeur.

— Eh bien alors il n’est pas mort, puisque la demoiselle ici le connaît! triompha le constable. Ça te la coupe, hein, vieux coyote!

Le vieux ne fit que répéter :

— J’y crois pas! J’y crois pas!

Et il avait vraiment l’air de regretter que Julius n’ait pas rendu son âme au Diable. Puis il demanda d’un air malin en clignant des yeux vers Mary :

— Et ousqu’il serait donc?

Ce fut Wellington qui répondit :

— En France. Près de chez mademoiselle.

Mason demanda prudemment :

— C’est un de vos amis?

Mary sourit :

— Pas vraiment!

Le vieil homme hocha la tête, cracha dans la poussière et laissa tomber d’un air de commisération profonde :

— Si c’était vrai, ça ne serait vraiment pas de chance pour vous! Mais ça s’peut pas!

Les enfants s’étaient agglutinés autour d’eux, les regardant avec de grands yeux curieux.

Mason prit son chapeau et, d’un large geste du bras, mima la colère et fit semblant de les frapper :

— Qu’est-ce que c’est que ça? Voulez-vous retourner à l’école?

Ils s’égaillèrent en piaillant et Ed Mason invita Mary et Joe à entrer chez lui. Wellington, qui connaissait bien son ancien collègue s’en fut chercher un pack de Fourex dans son véhicule.

— On sera aussi bien autour d’un verre pour causer!

Le vieux policier approuva chaleureusement :

— Tu l’as dit, Joe Wellington!

Mary entra dans une pièce sombre sommairement meublée. Une femme noire se tenait dans un coin, regardant les visiteurs d’un air apeuré.

— Ma femme, dit le broussard avec désinvolture.

Elle avait largement l’âge d’être sa fille.

— Comment s’appelle-t-elle? demanda Mary.

— Souliko’o, fit le vieux, elle s’appelle Souliko’o. C’est une bonne lubra. ( Lubra ou Yin : femme aborigène)

Mary s’approcha de la femme qui la regardait venir avec une appréhension mêlée de curiosité et lui tendit la main :

— Bonjour, Souliko’o.

La jeune femme tendit la main à son tour, timidement, en baissant les yeux, sans mot dire. Elle avait une bonne figure ronde, pleine où le blanc des yeux et des dents blanches luisaient. Son visage était zébré de profondes cicatrices. Mary se demanda si c’étaient là des marques rituelles.

— Vous allez bien? s’enquit Mary.

Ed Mason répondit pour elle :

— Oui, oui, elle va bien!

Il semblait s’impatienter. Il ordonna cavalièrement Mary :

— V’nez donc un peu par là m’causer de c’maudit fils de pute.

Mary sourit à la lubra et revint vers les deux hommes qui s’étaient attablés devant des boîtes de bière tandis que Souliko’o s’effaçait discrètement derrière un rideau dépenaillé. Mason poussa une boîte vers Mary :

— Servez-vous donc, c’est la police qui régale!

Elle remercia et, regardant Wellington elle se risqua :

— J’aimerais mieux de l’eau…

Le constable assura :

— Ici, il vaut vraiment mieux boire de la bière.

Il avait appuyé sur le « vraiment » et elle comprit qu’il avait ses raisons. Alors elle fit sauter l’opercule de la boîte et, se conformant aux usages locaux, elle but directement dans ce récipient, ce qui parut réjouir fort l’ancien flic.

Il prit le temps d’allumer sa pipe et, après avoir tiré une bouffée, il la rejeta vers le plafond, plongea ses mains dans les poches de son pantalon et allongea ses jambes devant lui avec un air de béatitude absolue.

Puis il prit sa pipe et ouvrit les yeux.

— Ainsi vous connaissez Van Korkelien?

— Je connais en effet un Julius Van Korkelien, monsieur Mason… Est-ce le même?

Elle lui présenta une photo qu’elle avait tirée sur son imprimante, à partir des clichés pris à Trébeurnou.

Le vieil homme assura ses lunettes pour examiner le cliché. Il le regarda longuement et finit par se redresser.

— C’est lui? demanda Mary.

Le vieux flic secoua la tête négativement :

— Non, ça pourrait y r’sembler mais c’t’un vrai squelette c’t’homme!

— Il était plus fort que ça quand il était ici?

— Plus fort? J’pense bien! C’était l’homme comme qui dirait le plus fort du coin! Quand il est arrivé, il d’vait bien peser ses deux cent quarante livres! Il avait acheté Trois Rivières à la fille du vieux Patty Smith qui v’nait d’mourir. L’vieux avait él’vé sa fille unique comme une princesse et elle n’a pas voulu rester dans la brousse. Elle voulait réaliser son héritage - comme elle disait en mettant sa bouche en cul de poule - pour aller vivre à Sydney, mais ça posait un drôle de problème…

Il ouvrit une nouvelle boîte de bière et la sécha en quatre gorgées. Pendant quelques instants Mary ne vit que sa glotte qui allait et venait comme un petit animal affolé sous la peau sèche du cou parsemée de poils blancs. Enfin il fit sonner le cul de la boîte vide sur la table et rota sans complexes.

— Quel problème? demanda Mary. Il y avait d’autres héritiers?

— Non, mais ses cousins, les frères Breen, Jasper et Silas Breen, n’l’entendaient pas de c’t’oreille. Ils possédaient le domaine voisin et avaient travaillé celui de leur oncle lorsque celui-ci était devenu trop vieux pour l’faire lui-même. Ils espéraient bien que les Trois Rivières leur r’viendrait et voilà que c’te pisseuse venait vendre l’domaine sous leur nez en disant qu’elle en avait assez d’la brousse et des brousseux!

Il cligna de l’œil d’un air malin :

— Au départ, j’crois bien que l’Silas avait des vues sur elle. Elle avait beau être sa cousine, il l’aurait bien mariée pour avoir l’domaine et aussi parce que c’était un beau brin d’fille. Mais, après qu’elle l’a incluse dans les brousseux, ça ne f’sait plus son affaire. Perdre la fille, qui l’considérait comme un moins que rien, c’était moindre mal, mais voir c’t’exploitation leur échapper, ça ne les arrangeait pas!

Le vieux décapsula une nouvelle boîte de bière et ajouta :

— Faut vous dire que Jasper et Silas étaient des terreurs dans tout le comté. Personne n’en v’nait à bout, qu’ce soit l’verre en main ou dans une bagarre. Et pourtant ici les types ne sont pas des tendres, et ils savent boire…

Mary hocha la tête pour montrer qu’elle en était tout à fait persuadée et Ed Mason ajouta :

— Et ils savent se battre aussi! Et ils aiment ça, en plus. Une bonne bagarre générale, c’est comme qui dirait l’sport national dans c’pays.

Il cligna de l’œil vers le constable :

— Pas vrai Joe?

— De ton temps… dit prudemment le constable. Maintenant les gens sont plus civilisés.

Ed Mason cracha avec mépris :

— Pff! civilisés… C’t’une manière de voir!

Il ne paraissait pas persuadé de trouver dans ce mot des motifs ni de satisfaction, ni de progrès.

Il soupira et revint à son propos :

— Sachant que les frères Breen convoitaient l’domaine, pas un voisin ne se serait avisé de venir mettre un dollar sur les terres du vieux Smith. Et voilà que ce grand type débarque de nulle part et achète les Trois Rivières. D’accord, ça ne faisait pas grand-chose, à peine trente mille hectares…

— Pardon! dit Mary interloquée, vous avez dit…

— Trente mille hectares, confirma Mason. Ici c’est une toute petite exploitation. Le Triangle, propriété des frères Breen, fait plus de deux cent mille hectares, mais elle est plus haut dans l’nord. La propriété du vieux Smith est idéalement placée près des Trois Rivières, d’où son nom, et elle bénéficie donc de tout l’arrosage qu’on peut désirer. Et par ici, ajouta-t-il, on n’en a jamais assez, d’arrosage.

Il en administra la preuve en ingurgitant allègrement sa troisième boîte de bière.

— C’est le vent qui dessèche, ajouta-t-il en reposant sa boîte sur la table avec un nouveau rot sonore.

Il parut perdu, demanda : « où j’en étais? »

— Aux frères Breen, dit Mary.

Ainsi aidé, il retrouva le fil de son discours :

— Ah oui… les Frères Breen… De rudes bagarreurs. Lorsqu’ils descendaient à Menton, les t’nanciers de pubs ramassaient l’mobilier quand ils en avaient le temps.

Il se tourna vers le constable :

— T’as pas connu ça, toi, Joe, tu es trop jeune. Et maintenant qu’ils ont pris de l’âge, les Breen se sont calmés, ils se sont civilisés, comme tu dis. Mais j’me rappelle la première fois que c’t’Hollandais est descendu à Menton, les deux frangins Breen étaient au pub. Le Van Korkelien y est allé et aussitôt il s’est pris le bec avec eux. Faut dire que ce sont eux qui le cherchaient. Ils étaient v’nus pour ça.

Il s’esclaffa, comme s’il évoquait la chose la plus drôle du monde :

— Tu aurais vu le pub s’vider, les gens décanillaient pour ne pas être pris dans la bagarre. J’vous l’ai dit, personne ici n’est contre une bonne bagarre de temps en temps. Mais, vus les monstres qui allaient s’affronter, on sentait que ça allait faire du vilain. Alors on se postait aux fenêtres, de l’extérieur, pour voir un peu ce qui allait s’passer. J’me rappelle, on prenait les paris, c’est allé à cinquante contre un pour les frères Breen. Personne n’aurait parié une dent de kangourou sur le Hollandais. On était venu me chercher, soi-disant pour que je rétablisse l’ordre. Qu’est-ce que tu peux faire pour rétablir l’ordre quand trois furieux comme ça s’empoignent? Moi, j’avais ma technique : j’les laissais s’démolir et ensuite je venais ramasser les morceaux. D’accord, ça prenait parfois du temps, mais si t’intervenais trop tôt, à tous les coups ils se liguaient pour te cogner dessus.

Il fit une grimace explicite :

— Très peu pour moi! J’faisais pas l’poids. Mais cette fois-là, ça n’a pas duré longtemps : il y a eu un raffut du diable, et après quelques minutes, on a vu la porte du pub s’ouvrir. Le Hollandais est sorti en traînant les frères Breen par le col, un dans chaque main. Il te les a soulevés aussi facilement que je soulève c’te boîte de bière…

Il en profita pour mettre une quatrième boîte en perce et s’humecter le gosier.

—…et il te les a balancés dans leur camion comme s’ils ne pesaient pas plus qu’un nourrisson. Et pourtant, les frères Breen c’était du costaud, au moins le quintal chacun! Mais après la correction qu’ils avaient prise, ils ont mis plus d’une semaine à remarcher droit. Alors le Hollandais est retourné dans le pub et il a empoigné à deux mains une barrique de 220 litres pleine de bière qui se trouvait là. Il l’a soulevée sans même faire une grimace et il l’a déposée sur le bar. Jamais on n’avait vu une chose pareille à Menton! Ensuite il a fini son verre et il a pris le temps de dire au vieux Sam qui était barman à l’époque : « Si tu connais d’autres personnes qui voient un inconvénient à mon installation dans la région, t’as qu’à leur dire que je suis aux Trois Rivières et que j’suis à leur disposition pour causer. » Tu parles, quand on a vu comment y causait, plus personne n’a bougé! Et après il s’est cru tout permis, évidemment!

— Qu’entendez-vous par là? demanda Mary.

— Ben il s’est mis à faire des cultures, quoi!

Mary s’étonna :

— C’est anormal?

La réflexion fit se plisser le front du vieux broussard.

— P’t’être pas, après tout, dans d’autres pays j’dis pas…

Et, après un nouveau temps de réflexion, il ajouta :

— Seulement ici c’est une région d’élevage, alors ça a surpris.

— Les aborigènes trouvent à s’employer dans les exploitations traditionnelles, expliqua Joe. Ils sont bouviers, gardiens de troupeaux, ils veillent au bon état des clôtures… Ils gagnent leur vie comme ça, et pour les éleveurs c’est une bonne main d’œuvre. Sans les abos, les exploitations ne peuvent plus tourner.

— Et, c’est surtout qu’il s’est accaparé l’eau! ajouta Ed Mason

— Comment ça?

— Il a carrément barré la rivière principale pour faire un lac afin d’avoir toute l’eau de la rivière.

— Barré la rivière? s’étonna Mary, mais elle est importante, je crois. Comment s’y est-il pris?

— Dynamite, dit le vieux laconiquement. Il a tout simplement fait sauter un pan de falaise dans le lit principal, là où les Trois Rivières se rejoignent.

— C’est vrai? demanda Mary en regardant Wellington, semblant se demander - tant l’affirmation était énorme - si on ne la menait pas en bateau.

— Oui, oui, dit Wellington. Rien de plus vrai!

Mary se souvint alors qu’à Trébeurnou aussi, Van Korkelien avait détourné une rivière. Plus petite, certes, mais à l’échelle du pays.

— Du coup, poursuivit le vieux, les éleveurs en aval n’ont plus eu de flotte pour leurs troupeaux et les abos qui vivaient au bord de la rivière depuis la nuit des temps ont vu leurs territoires de chasse et leur campement inondés. Ils ont dû déménager en catastrophe…

— Et personne n’a protesté?

— Si, mais l’temps que l’gouvernement fasse r’mettre les choses en ordre, tout le monde avait subi des préjudices, bien sûr.

— Donc Van Korkelien s’est mis tout le monde à dos?

— Ça, vous pouvez l’dire! Mais vu la façon dont il avait traité les frères Breen, vous pensez bien que personne n’est allé lui faire des remarques!

— Sauf les abos, précisa Joe qui jusque-là n’avait pas trouvé beaucoup d’occasions de parler.

— T’as raison! confirma le vieux, comme si le constable Wellington venait de lui remettre en mémoire un point essentiel qu’il avait oublié. Sauf les abos. Le vieux Gup Gup, le chef du village, est allé aux Trois Rivières avec Petits Yeux, son sorcier.

— Et alors? demanda Mary.

— Alors? Van Korkelien les a foutus dehors à coups de pied dans le cul!

— Ils ont porté plainte? demanda Mary.

Le broussard se mit à rire, comme si elle avait dit quelque chose de très drôle.

— Les abos, porter plainte? Vous n’y pensez pas! Ils ont décanillé.

— Où ça?

— Si on le savait! soupira le vieux. Avec les abos, vaut mieux pas chercher à comprendre. Quand ça les prend, ils partent en virée, ce qui signifie qu’ils disparaissent purement et simplement.

À nouveau le regard de Mary se porta sur le constable Wellington : une nouvelle fois, elle avait l’impression qu’on la prenait pour l’idiote du village.

Wellington sourit devant son air ébahi :

— C’est pourtant comme ça que ça se passe! dit-il. Les abos vont faire un bout de brousse, comme ils disent.

— Et ça dure combien de temps?

Wellington eut une moue évasive :

— Un jour, une semaine, un mois, davantage… Et puis un matin ils sont de retour, comme si de rien n’était.

— Cette fois ils étaient allés à un corroboree, dit le broussard.

— Un quoi?

— Un corroboree, une réunion de tribus où ils se retrouvent pour palabrer de choses importantes.

— Et ça se passe où?

Le vieil homme eut un geste vague de la main :

— Quelque part dans la montagne. Pas question qu’un blanc aille y mettre le nez, on ne le retrouverait jamais. Parce que là, il n’y a pas que des abos habitués à la compagnie des blancs, il y a aussi des tribus insoumises du désert.

— Comment avez-vous su pour ce corroboree? demanda Mary.

— J’ai vu les nuages de fumée, dit le vieux.

Il regarda Mary :

— Ça vous fait rigoler, hein? Mais ici c’est bien plus efficace que le téléphone portable. D’ailleurs, en brousse, il n’y a pas de relais pour ces téléphones, alors rien ne passe.

Ça ne faisait pas rigoler Mary Lester, mais alors pas du tout. Ça aurait probablement fait rigoler Gaubert, de Sciences-Po, et aussi le commandant Ulricht ainsi que son âme damnée le lieutenant Beaufort, mais Mary Lester, sûrement pas!