Rafa - R. Chironhio - ebook

Rafa ebook

R. Chironhio

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Opis

Rafa a grandi dans l'une des plus grandes favelas de Rio et rêve de devenir footballeur professionnel.

Marquer était un sentiment génial, un sentiment de liberté intense. Peu importe la façon, du pied, de la tête, du nez, des fesses, Rafael voulait mettre ce ballon au fond des cages.
En un rien de temps, ses jambes retrouvèrent leur élasticité, et ses pieds redevinrent légers comme des plumes. Il se remit à courir tout en gardant un œil sur Guillermo qui longeait, balle aux pieds, la ligne de touche avec une habileté telle qu’on aurait dit un funambule sur son fil. Son corps flirtait avec les lois de la physique, oscillant de manière incroyable entre l’équilibre et la chute. La balle lui collait tellement aux pieds qu’on aurait dit que, d’une certaine façon, elle faisait partie de son corps. Le petit gaucher termina finalement sa course par un centre dans une sorte de déséquilibre esthétique, et l’objet en plastique arriva peu de temps après droit dessus Rafael, comme un cadeau tombé du ciel. Le moment semblait enfin venu pour lui de se faire plaisir...

Le jeune Rafa aura-t-il assez de courage pour surmonter les obstacles et mettre la balle dans son camp ? Entrez dans un univers où les rêves sont à la hauteur de la violence ambiante, avec ce thriller jeunesse intense et plein d'émotions !

EXTRAIT

Un adversaire avait choisi de ne pas revenir défendre son camp. Cela ne ressemblait pas à de la fainéantise, c’était autre chose. Rafael n’eut aucun mal à reconnaître ce môme. Et pour cause, c’était celui que Pépé avait frappé quelques jours plus tôt au visage. Il avait un mauvais pressentiment et ne voyait pas d’un bon œil le fait que ce trublion soit à nouveau sur le terrain. Il partagea aussitôt cette pensée avec son frère mais Pablo ne sembla pas vraiment l’écouter. Le corner avait été bien tiré : la balle survola le groupe d’enfants puis retomba au deuxième poteau comme une feuille morte sur Emmanuel, un petit black à la frappe de mule.
Sans se donner la peine d’un contrôle, le môme la reprit de volée. Tom plongea pour la beauté du geste mais le ballon avait été si bien placé par le petit attaquant de poche qu'il ne le frôla même pas du bout des doigts.
Le but donna aussitôt naissance à de franches accolades. Mais tous ne vinrent pas féliciter le petit bonhomme pour son exploit. Léo était trop loin pour ça et Pépé…. trop mal en point.
Agenouillé dans le soleil qui déclinait, une main posée au sol, le massif favelado ne les regardait même pas célébrer. Il était seul, au milieu du terrain, à observer son ombre se remplir peu à peu de la couleur de son sang.
Un moment d’inattention de sa part fut suffisant pour que numéro 13, cet affreux sac d’os vienne lui enfoncer sa lame dans le bas du dos, en lâche. Et de disparaître ensuite à la vitesse de l’éclair dans le dédale sinueux de la favela.
Tout cela avait été si vite…
En se levant, Rafael éprouva soudain une sensation bizarre, comme si ses jambes s’étaient soudain changées en plomb.
« Toute cette vilaine scène ne pouvait être qu’un mauvais rêve », pensa-t-il, nauséeux.
Mais à mesure qu’il se rapprochait de son pote, cette pensée s’éloignait, inexorablement. Aussi atroce était-elle à admettre, c’était bel et bien la réalité qui s’offrait à ses yeux, une réalité glaçante de cruauté.

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R. Chironhio

Rafa – petit roi des favelas

Roman

© Lys Bleu Éditions – R.Chironhio

ISBN : 978-2-85113-679-4

Le code de la propriété intellectuelle n’autorisant aux termes des paragraphes 2 et 3 de l’article L.122-5, d’une part, que les copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective et, d’autre part, sous réserve du nom de l’auteur et de la source, que les analyses et les courtes citations justifiées par le caractère critique, polémique, pédagogique, scientifique ou d’information, toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause, est illicite (article L.122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

Si tout est éphémère, alors donnons à chaque instant un goût extraordinaire.

À tous les amoureux du football, mais aussi à tous les autres qui, quel que soit leur âge, continuent de croire que la vie n’est finalement rien d’autre qu’un jeu. Un jeu que certains cherchent malheureusement à déguiser par tous les moyens en quelque chose de grave et de tragique… Qu’ils essayent pour voir !

Bien sportivement

Rafael était un enfant ayant grandi dans la Rocinha, une des plus grandes favelas brésiliennes. Construite sur une petite colline surplombant les quartiers résidentiels de Rio de Janeiro, elle était représentative d’un espace de liberté où la vie n’avait aucune restriction, où elle était partout, grouillante, bordélique, débordante…

Telle une fourmilière, jour comme nuit, la Rocinha ne s’endormait jamais vraiment. Comme un éternel refrain sans fin, de jour comme de nuit, des chiens tournaient en rond dans l’espoir d’attraper un jour leur queue, des poules déambulaient un peu partout dans les rues dans l’attente de se faire égorger, des femmes discutaient de tout, l’air de rien, des hommes se saoulaient au troquet du coin en se remémorant les exploits de leur équipe de foot préférée. Et au milieu de tous ces figurants de seconde zone, roulant du matin au soir, poussé par des enfants de tout âge, l’acteur principal des lieux avait la particularité de n’être fait ni de chair, ni de sang mais plutôt de plastique, ou au mieux, de cuir : un ballon. Cet objet rond avec lequel, dans la poussière des terrains vagues et des ruelles terreuses, le temps d’un match de football improvisé, les favelados jouaient jusqu’à souvent ne plus en pouvoir.

Comme beaucoup de ses amis, Rafael rêvait de devenir un jour footballeur professionnel.

En aurait-il le talent suffisant ?

Ce n’était pas sûr et pourtant il voulait y croire.

Sur le terrain poussiéreux de la Rocinha, chaque match qui se jouait était une sorte de tragi-comédie où la défaite sonnait comme une humiliation. Quels qu’en soient les sacrifices et le prix à payer, seule la victoire méritait que l’on s’intéresse à elle car du perdant tout le monde s’en moquait. Ce sont les vainqueurs qui écrivent l’histoire, jamais les autres, la vie est ainsi faite.

Le football est pour les enfants de toutes les favelas du monde, un moyen de se sentir vivant, important, essentiel au monde qui les entoure : un monde qui du haut de son lot de problèmes et d’injustices les dépasse au-delà des limites de l’imaginable.

Ils partagent, pour une majorité d’entre eux, l’espoir de vivre un jour de leur passion en sachant très bien que leur chance d’y arriver est infime. Le talent ne fait pas tout !

Sur la route, les obstacles pouvant vous empêcher de réaliser votre rêve sont nombreux et il en suffit souvent d’un seul pour que votre ambition se termine assez vite, noyée dans la boue et le reste.

1

Petite passoire

Rafael n’aimait pas jouer dans les buts.

Pour lui, être goal, c’était comme la pire des punitions. Dans les buts, il se sentait prisonnier, comme un condamné de sa cellule. Ses « amis » l’obligèrent pourtant ce jour-là à enfiler les gants. C’était à croire qu’aucun d’entre eux n’y connaissait rien en football. S’il avait été un grand sorcier, il leur aurait jeté un sort mais n’étant ni grand ni sorcier, il se contenta d’y penser et de sourire à cette idée.

Sans suspens, les buts se mirent rapidement à pleuvoir.Il s’agissait même, pour être honnête, d’un véritable déluge. On lui trouva rapidement un surnom digne de son talent, et ce surnom était : Petite passoire.

Chaque fois qu’un attaquant adverse se présentait devant lui, et cela arrivait souvent, il multipliait les plongeons… pour éviter à tout prix la balle qui faisait un mal de chien. Dans cet exercice d’esquive, Rafa démontrait un réel talent puisqu’il ne touchait presque pas le ballon.

A 8 à 0, Pépé, un môme aux portes de l’adolescence, insista auprès de son équipe pour qu’on le change de poste.

Le fait qu’il se prenne un but par Gerardo, un petit maigrichon qui faisait de l’asthme et qui, du fait d’avoir une jambe plus courte que l’autre, boitait comme un canard infirme avait été la goutte d’eau qui avait fait déborder le vase.

Pour son âge, le physique de Pépé était impressionnant, il avait le haut du corps très musclé. Rafael le regarda droit dans les yeux et il constata qu’ils étaient profondément enfoncés dans leurs orbites, rougies par l’effort. L’effet de la transpiration sur ses cheveux frisés lui donnait des airs de serpillère mal essorée.

Il s’exclama, l’air franchement énervé :

— Oh, les gars, on n’a qu’à essayer de mettre Rafa en attaque, qu’est-ce qu’on risque ? Il ne pourra de toute façon pas être plus nul que comme goal!

Pour Rafael, cette phrase avait eu quelque chose de christique et il regarda tout à coup Pépé comme s’il avait été une espèce de messie.

— Parce que tu crois peut-être qu’en le mettant devant, il va être meilleur ? Pff… Arrête la fumette, Rafa est bien trop petit pour jouer en attaque, lâcha Silvio, un grand mince à lunettes qui avait la particularité de cracher à la fin de chacune de ses phrases. Pépé jeta un regard de biais à lui lança un petit clin d’œil qui eut le don de le rassurer un peu quant à son sort.

Les avis étaient partagés. Chacun des petits footballeurs donnait son avis. La valse des arguments fallacieux et des contre-arguments non moins orientés allait bon train tandis que Rafael attendait silencieux la sentence, comme un condamné sa peine. Il se surprit à détester en silence ceux voulant qu’il reste goal et à aimer d’un amour sans borne tous les autres.

Au bout de quelques minutes qui lui parurent interminables, il laissa finalement sa place dans les buts au grand Léo, un môme guère plus épais qu’un fil de fer avec des bras qui étaient à eux seuls plus grands que des géants, et tout le reste en proportion.En son for intérieur, Rafael remercia les jurés, pour ce qui lui sembla être une remise de peine, voire une réhabilitation.

Étant donné l’heure déjà tardive, les deux équipes décidèrent d’un commun accord de mettre en pratique la règle du but en or : le premier qui marquait gagnait la partie. Ce qui était en soi une bonne nouvelle car remonter huit buts n’était pas l’affaire de cinq minutes.

Son état était tout à coup devenu celui d’un astronaute sur le point de découvrir une nouvelle planète. La vie valait d’un seul coup à nouveau le coup d’être vécue. Tout son corps vibrait d’impatience à l’idée de faire s’exprimer ses pieds. Il se sentait soudain l’énergie pour déplacer des montagnes mais ce ne fut là qu’un vain sentiment car à l’instant de toucher son premier ballon, ses muscles s’amollirent subitement, comme s’ils avaient été de la gelée laissée trop longtemps au soleil. Ses jambes se retrouvèrent sans énergie, liquéfiées en une espèce de pâte molle. Ça lui faisait l’effet qu’elles allaient s’écrouler, comme une mauvaise fondation.

Et le pire arriva lorsque Bruno, un petit gros d’une dizaine d’années, lui subtilisa le ballon dans les pieds. Un léger coup d’épaule avait suffi pour le faire valser dans les airs et il percuta si violemment le sol qu’il lui sembla avoir rebondi un peu. Il invectiva le monde entier d’une telle injustice mais, comme ses camarades de jeu, le monde avait, semble-t-il, autre chose à faire que de s’apitoyer sur son sort,d’autant que lors de la première audience, le jury populaire lui avait offert une issue favorable. La Justice est aveugle paraît-il.

Rafa se sentait profondément blessé dans son orgueil. L’humiliation planait au-dessus de sa tête, comme un oiseau de mauvais augure. La certitude de son inutilité, réelle et indiscutable cherchait à s’insinuer en lui, à l’envahir. Il la chassa avec le sang-froid du désespoir, posa un genou au sol, et fixa son regard sur l’horizon, là-bas où ressortaient vaguement, dans l’épaisse poussière, les délimitations du but adverse, deux grands poteaux de bois d’aspect miteux.

Il contempla ainsi ce lointain objectif un moment sans bouger, comme un pèlerin perdu au milieu du désert posé devant le mirage d’une oasis avant que sa soif de vaincre ne le pousse finalement à se relever.

Marquer était un sentiment génial, un sentiment de liberté intense. Peu importe la façon, du pied, de la tête, du nez, des fesses, Rafael voulait mettre ce ballon au fond des cages.

En un rien de temps, ses jambes retrouvèrent leur élasticité, et ses pieds redevinrent légers comme des plumes. Il se remit à courir tout en gardant un œil sur Guillermo qui longeait, balle aux pieds, la ligne de touche avec une habileté telle qu’on aurait dit un funambule sur son fil. Son corps flirtait avec les lois de la physique, oscillant de manière incroyable entre l’équilibre et la chute. La balle lui collait tellement aux pieds qu’on aurait dit que, d’une certaine façon, elle faisait partie de son corps.

Le petit gaucher termina sa course par un centre dans une sorte de déséquilibre esthétique et l’objet en plastique arriva peu de temps après droit dessus Rafael, comme un cadeau tombé du ciel. Le moment semblait venu pour lui de se faire plaisir… enfin.

Il s’élança au milieu d’une foule de joueurs, comme un saumon hors de l’eau puis, la gravité fit le reste et il retomba comme une masse dans un énorme nuage de poussière. La chute ne fut pas sans douleur mais elle n’était rien en comparaison de la joie qui le traversa au moment de taper dans le ballon. Les dés étaient jetés, il ne restait désormais plus qu’à voir ce que le sort lui réservait.

Une joue plaquée contre le sol, les membres éparpillés comme les pattes d’une crevette déconfite, Rafa regardait à présent avec de grands yeux ronds la petite boule blanche s’éloigner de lui toujours un peu plus. Il la voyait cheminer lentement dans les airs, terriblement lentement, comme au ralenti. Et ce n’est véritablement qu’à l’instant où elle se mit à rejoindre le sol que le temps lui sembla tout à coup retrouver sa cadence normale, comme si quelqu’un avait subitement réenclenché le mode Play d’un magnétoscope.

Le charme était rompu !

Tom qui était à ce moment là dans les buts, eut beau avoir plongé, sa détente ne fut pas suffisante pour qu’il réussisse à dévier la balle de sa trajectoire. Comme les autres de ses camarades, le petit mec la regarda lui passer au dessus de la caboche, impuissant. Le lob était parfait et Rafael devint fou de joie au moment d’en prendre conscience. Il voulut se relever mais un détail de poids l’en empêcha : ses coéquipiers lui avaient sauté dessus comme une horde de féroces rugbymen aussitôt après qu’il ait marqué.

Sous l’effet de la mêlée, il crut étouffer mille fois mais une partie de son cerveau pensa que c’était sans doute là le privilège d’une belle mort. Il ne se débattit donc pas, serra les dents et supporta la douleur… en héros.

Ce que ne savaient pas ses amis et qu’il se garderait naturellement bien de leur dire, c’était qu’il avait glissé et que mettre la tête avait été sa première idée.

Le talent tient parfois à peu de choses !

PLUS TARD

(À quelques minutes près)

2

Manolo

Le jour se levait paresseusement sur la Rocinha mais le soleil inondait déjà de ses puissants rayons une favela encore largement endormie. Il n’était pas huit heures et il faisait déjà chaud d’une chaleur sachant vous plomber l’envie de faire quoi que ce soit.

Mais rien faire n’était pas du goût de Rafael. Il se leva de son lit, se dirigea vers la salle de bain, s’y lava énergiquement les dents, enfila un short à peu près propre, un t-shirt pas tout à fait sale, prit son petit déjeuner (un chocolat chaud et deux biscottes fourrées à la confiture), laça ses baskets poussiéreuses d’un double nœud solide et sortit dans la rue.

À l’exception de quelques oiseaux planant paresseusement et de quelques chiens ayant l’air endormi, aucun être vivant n’était visible à l’horizon.

Rafael marchait à une cadence soutenue. Ses pieds se posaient en rythme sur l’asphalte et son talon branlant claquait comme un vieux volet dans une maison abandonnée. À chaque pas qu’il faisait, la semelle de sa chaussure droite se décollait un peu plus. Il était certain qu’il ne tarderait pas à la perdre comme une peau morte et l’idée le déprima quelque peu.

Il se rendait chez Manolo, un ami avec lequel il ne ressentait pas le besoin de parler pour se sentir bien. Quatorze ans, grand, plutôt mince mais avec néanmoins un petit bide de femme enceinte, un nez fin, de beaux yeux verts et de longs cheveux frisés la plupart du temps coiffés par un large bandeau qui lui cachait les oreilles. En quelques lignes, c’était ça Manolo.

Rafael arpentait la Rocinha à grands pas, le regard affûté, serein. Il aimait marcher tôt le matin dans les rues car elles étaient calmes et remplies de mystères. À part le bruit du moteur d’une mobylette qui s’engagea dans le petit chemin de terre bordé de détritus qu’il traversait, tout autour de lui était silencieux.

Une poule pointa tout à coup le bout de son bec et il chercha immédiatement à la shooter avec un caillou à portée de godasse. Il s’en fallut de peu pour qu’il la touche. Le morceau d’asphalte lui avait frôlé la crête et prise de panique, la poulette se mit alors à caqueter, battre des ailes et à courir partout comme une folle.

Rafael s’amusa un temps à la poursuivre jusqu’à ce que l’animal s’engouffre soudain dans une sombre étroite ruelle où était assis, seul et à même le sol, un vieil homme semblant sorti tout droit d’un autre siècle. Au moment de le voir, il s’arrêta net et le contempla, en silence, avec respect.

Le vieillard avait à ses pieds une petite coupelle métallique attendant d’être nourrie de quelques pièces de monnaie et, apposée contre ses genoux, une pancarte en carton où avaient été écrits d’une main tremblotante les mots : Soyez généreux, Dieu vous le rendra.

Même si la plupart des cariocas étaient de fervents adeptes de la messe du dimanche qui croyaient dur comme fer à l’existence du divin magicien, ils ne donnaient souvent rien aux mendiants tels que lui. Ce n’est pas qu’ils n’avaient pas confiance en la sainte promesse mais, Dieu ou pas, le peu qu’ils avaient, ils préféraient se le garder.

Rafael avait d’abord voulu y croire lui aussi avant de finalement se faire envahir par le doute. Il s’était couché un soir en bon croyant et au réveil…POUF… plus rien ! Dieu avait déserté son cœur. Sans qu’il ne sache réellement se l’expliquer, croire en lui était d’un seul coup devenu une affaire suffisante pour qu’il choisisse de ne plus préjuger de quelque chose qui n’existait pas de façon certaine.

Dieu croyait-il en lui ? : Là était la vraie question.

Le vieil homme le regarda d’abord passer avec une certaine indifférence puis il mit sa trompette à la bouche, gonfla les joues et souffla dans son embouchure.

Au moment de l’entendre jouer les premières notes, Rafael s’arrêta net de marcher, comme retenu par une étrange magie. Il se retourna ensuite vers le musicien et le regarda avec, dans les yeux, un semblant d’admiration. La mélodie qui était jouée n’était à proprement parler pas vraiment jolie mais l’instrument dégageait un son qui dans son ensemble le faisait se sentir bien.

L’enfant avait à présent ce drôle de sentiment de pouvoir rester là, à l’écouter jouer durant des heures. Mais il ne joua bien sûr pas aussi longtemps. Cinq minutes, peut-être, au grand maximum.

Une fois qu’il eut joué sa dernière note, le vieillard leva les yeux vers son jeune spectateur, le regarda d’un air triste, sans dire un mot tout en bourrant un peu de tabac dans le fourreau de sa grosse pipe en bois. Il craqua ensuite une allumette et l’alluma.

Rafael l’observa aspirer les premières bouffées, comme hypnotisé, en silence. Il voulut parler mais aucun mot ne sortit.

Cet homme le fascinait, l’impressionnait, tout simplement. Son visage exprimait un indicible désespoir et il y avait dans son regard une tristesse qui le mettait de plus en plus mal à l’aise. Il aurait aimé pouvoir l’aider d’une quelconque manière sauf qu’il ne savait pas comment car, à part un vieux bonbon mou qui cohabitait depuis plusieurs semaines maintenant avec une de ses poches de short, il ne lui sembla rien avoir à lui offrir.

Tous les deux restèrent muets, à se regarder comme des chiens de faïence jusqu’à ce que Rafa donne soudain l’ordre à ses jambes de s’activer. Elles lui obéirent sur le champ et il en profita pour se mettre à courir de toutes ses forces.

Cinq minutes plus tard, il arriva à bon port.

Manolo était là, en pyjama, affaissé sur le rebord de la fenêtre de sa chambre, à tirer sur son petit joint du matin.

Pour ce jeune adolescent, fumer de l’herbe n’était pas plus une habitude qu’un réflexe devenu quotidien. La fumette était chez lui un moyen de fuir une réalité qui, à bien des égards, lui faisait mal. Il faut dire aussi que la vie ne l’avait pas épargnée.

Lui et son grand frère Ricardo avaient perdu leur mère très tôt d’un cancer et leur père les avait laissé tomber peu de temps après pour rejoindre une autre femme.

Depuis ce jour-là, les deux frangins vivaient seuls dans une petite maisonnée laissée comme seul héritage par leurs parents. Un abri de fortune dans lequel Manolo creusait jour après jour son terrier dans le squelette du temps pour répondre aux questions : Qui sommes-nous ? D’où venons-nous ? Où allons-nous ? en roulant joint sur joint sans jamais trouver de réponse en capacité de le satisfaire.

Il lui arrivait parfois de venir en classe mais cela était devenu quelque chose de plutôt rare depuis le jour où il avait appris à lire. Son éducation, il s’en chargeait. Quand il venait, c’était surtout pour voir les copains et aussi un peu le prof, pour qui il avait un profond respect.

Manolo convia rapidement son ami à venir s’asseoir dans sa chambre, à l’ombre. Vu la chaleur ambiante et l’effort qu’il venait de se coltiner, la proposition valait son pesant d’or. Rafael accepta bien sûr sans hésiter.

Les deux amis bavardèrent un moment de tout et de rien mais surtout de rien puis, le silence reprit ses droits et on entendit les mouches voler. Assis sur le lit, Rafa observait son pote se rouler un nouveau joint, en spectateur. Ses gestes étaient précis, rapides, limite instinctifs. Il était admiratif devant autant d’application, autant de maîtrise.

Au moment où il l’alluma, le foyer s’embrasa comme une torche et il souffla immédiatement dessus afin de calmer les flammes. Il avait l’habitude que la chose se produise, cela se voyait.

Au bout de quelques taffes seulement, la chambre se transforma en une espèce de gigantesque enfumoir et Rafa sentit progressivement son cerveau devenir la proie d’étranges hallucinations. Les murs lui semblaient vivants. Il les voyait soudain bouger, se déformer, se resserrer autour de lui et cela avait quelque chose de franchement effrayant. Il lui fallut plusieurs longues minutes avant qu’il ne pense à décoller une fesse du matelas aussi mou que du beurre. Vu son état, refaire le plein d’air à la fenêtre ne serait pas un luxe.

Aussitôt qu’il passa la tête dehors, cela alla tout de suite mieux. Son cerveau se remit à fonctionner pour ainsi dire normalement, ses pensées redevinrent cohérentes. Il avait faim…

L’ambiance de cette petite rue lui fit sur le moment penser à celle d’un de ces vieux westerns qui passaient parfois à la télé le samedi soir, silencieuse et quasiment déserte. Il s’attendait à voir débarquer deux cowboys prêts à se livrer un duel mais il n’en fut rien. Le seul humain visible à l’horizon était un dealer qui attendait, sur le trottoir d’en face, ses premiers clients.

Le garçon avait une sale trogne, de celle qu’il ne fait pas bon croiser à la tombée de la nuit. Il devint soudain nerveux au moment où, un peu plus haut sur la colline, le guetteur lâcha son cerf-volant. C’était le code convenu pour dire que la police n’était pas loin.

Le timing fut parfait : le marchand de drogue se fit la malle juste avant que ne débarque la voiture officielle de patrouille, une vieille Volkswagen guère plus silencieuse qu’un avion au décollage.

La bagnole passa dans la rue à petite vitesse, comme au ralenti. Le policier qui était assis sur le siège du passager lança un regard sévère à Rafael, comme s’il avait cherché à le rendre coupable de quelque chose. Avec son gros nez en forme de pomme de terre au milieu du visage, c’était un homme franchement laid.

Depuis quand Rafa était-il arrivé dans cette chambre aux allures de joyeux bordel ?

Des minutes, des heures, une vie ? Il ne le savait pas vraiment. Sa notion du temps avait soudain fondu comme un bonhomme de neige au dégel et il se sentait maintenant aussi mou qu’un individu projeté à terre par une décharge de haute tension.

Il suggéra tout à coup à son pote d’aller se promener dans la favela. Manolo lui lança alors un petit regard curieux, ne répondit rien, se leva de sa chaise et se dirigea tout doucement vers les toilettes comme s’il s’agissait des derniers mètres d’un éprouvant marathon. Il tourna ensuite la poignée métallique et la porte des WC s’ouvrit dans un grincement qui faisait penser à celui d’un crissement de craie. Puis il se retourna, esquissa un petit rictus et dit :

—Oublie-moi champion, je ne suis pas motivé pour bouger !

Rafael leva les épaules au ciel.

— Arrête de te faire désirer mec, c’est pénible à la longue, il s’interrompit un instant avant d’ajouter, vu le temps qu’il fait, Paola doit surement être à se balader dans la Rocinha.

Manolo qui avait fermé la porte des toilettes derrière lui, la rouvrit, passa sa ronde frimousse dans l’entrebâillement, afficha un grand sourire et dit :

— Le temps de faire ma petite affaire, de me changer et j’arrive, attends-moi là ! 

Il lâcha aussitôt après la fin de sa phrase un vent, un petit bruit sec sans aucun rapport avec un bon gros pet honnête, et cela fit sourire Rafael.

Pour faire sortir cet animal de son terrier, c’était simple, il suffisait de dire le prénom de cette jolie blonde aux yeux bleus. Rafael le savait, tous ceux le connaissant le savaient.

À chaque fois qu’il voyait cette donzelle, un immense bonheur viscéral montait en lui, c’était plus fort que lui. Il était amoureux.

Rafa attendait que son ami finisse sa petite affaire, allongé sur le lit. Il était sur le point de s’assoupir pour de bon au moment où une mouche vint se poser sur son épaule. L’insecte se frottait si fort sa tête avec ses pattes qu’il lui sembla qu’elle cherchait à se la détacher du corps. D’un furtif mouvement de la main, il tenta de l’écraser contre sa peau mais son geste fut trop lent et il le rata. Sous l’effet de la chaleur et des effluves de marijuana qui flottaient dans l’air, la communication entre son cerveau et ses muscles avait du mal à se faire.

Dans cette pièce vierge de toute décoration à proprement parler, le seul bruit audible était celui du robinet de la salle de bain duquel venait parfois s’écraser une goutte d’eau contre l’évier de porcelaine.

Ne supportant qu’en de rares occasions le silence, Rafael alla choisir un disque sur une étagère qui, du fait de son état délabré, ne semblait tenir en place que par une étrange magie. Il hésita entre deux enregistrements. Il faut dire aussi que de troisième, il n’y en avait pas. Il prit celui ou était inscrit le mot « samba », positionna le vinyle, le fit tourner et abaissa le bras. L’appareil se mit à crépiter, c’était bon signe !

Aux premiers battements de tambour, une force s’empara de son corps, comme si d’un seul coup, il avait été transformé en une marionnette de chiffon articulée par quelques fils invisibles. On aurait soudain dit qu’un orchestre avait pris d’assaut la petite chambre.

Manolo qui avait fini par délaisser son trône, le regardait se trémousser avec de grands yeux ronds, l’air amusé. À part un slip d’une couleur située entre le jaune et le blanc, il était maintenant nu comme un ver.

—Tu es un danseur né mon pote, lâcha-t-il, hilare.

—Vas donc t’habiller au lieu de te moquer gras du bide.

Manolo fut prêt une dizaine de minutes plus tard. C’était en moyenne le temps qu’il lui fallait pour enfiler une paire de tongs, un short, et une casquette.

Avant de partir, il mit dans son sac à dos le livre qu’il était en train de lire en ce moment.

— C’est quoi ton bouquin ? demanda Rafael d’un air faussement curieux.

Manolo laissa échapper un gloussement comparable à celui de la dinde au moment d’apprendre qu’elle était conviée pour Noël puis il lui murmura dans un souffle aux relents de bouche d’égout :

— Un roman.

— Un roman qui parle de quoi ?

Rafael se demanda bien pourquoi il avait posé cette question car en vérité, il n’avait pas envie de le savoir.

— C’est une grande épopée romanesque écrite par un auteur français du XIXème siècle, ça te va comme ça où est-ce que tu veux que je développe ?

— Non, je m’en fiche en fait, tu lis bien ce que tu veux, on a tous nos problèmes dans la vie.

—Ce n’est pas faux !

Le plus clair de son temps, Manolo le passait à s’abreuver les neurones de lectures dont ses amis ne comprenaient, pour la plupart, souvent même pas le simple titre. Il passait à l’égard de beaucoup d’entre eux comme une sorte d’extra-terrestre mais il s’en fichait. L’originalité était sa force !

La balade commença aux alentours de 9h00.

À part quelques femmes qui étendaient leur linge et un vieux chien qui semblait s’être pris de sympathie pour une poubelle, ils ne croisèrent dans un premier temps pas grand monde.

Manolo proposa soudain à son ami de se rendre tout en haut de la colline Saint Georges. Là où il avait pris pour habitude de regarder les gens et leurs petites manies. Rafael accepta. Il aimait bien y aller lui aussi car sous l’effet de l’altitude, les gens devenaient à ses yeux d’un seul coup si petits que cela lui donnait en comparaison, le sentiment d’être une sorte de Dieu. S’imaginer dans la peau d’un « super-héros » tel que lui était une chouette sensation, il fallait bien l’admettre.

Dans la rue principale, une grande banderole avait été installée à l’intention des touristes. Dessus, on pouvait y lire les mots : Bienvenue à Rocinha.

La plupart des locaux aimaient bien les touristes (surtout s’ils leur achetaient les objets qu’ils fabriquaient) mais Rafael, lui, ne les aimait pas. Cachés derrière leur appareil photo, il trouvait qu’ils ne servaient à rien. Quand ils les croisaient, il se plaisait à leur rappeler que leur favela n’était pas un zoo.