Nuremberg du communisme - Hélène Blanc - ebook

Nuremberg du communisme ebook

Hélène Blanc

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Opis

Un document inédit qui dévoile, pour la première fois, l'histoire d'un bien étrange procès ... Un véritable "Nuremberg du communisme" qui n'aura finalement pas lieu. Pourquoi ?EXTRAITQuoi qu’il en soit, ce putsch de 1991, qu’Andreï Gratchev qualifie de « pétard mouillé » fut pourtant décisif même s’il aboutit à des résultats contraires aux attentes des protagonistes.Outre le fait de propulser au pouvoir, sans violence, les démocrates-réformateurs d’Eltsine après avoir neutralisé un Gorbatchev discrédité, devenu encombrant, il aura deux conséquences majeures : l’élimination institutionnelle, par Eltsine, du Parti communiste d’État malgré l’opposition de Gorbatchev et la désagrégation irréversible, en principe, de l’Empire soviétique.En effet, de 1990 à 1991, l’espace soviétique se délite inexorablement. Comme poussées par le vent de l’Histoire, les Républiques soviétiques firent sécession. Soucieux de préserver de bonnes relations avec elles, d’éviter un bain de sang ou de se concilier l’Occident, Eltsine ne s’y opposera pas. Au contraire, il semble les encourager. Et l’Empire tant redouté s’écroula tel un château de cartes.CE QU'EN PENSE LA CRITIQUECe livre en nous entrainant dans les secrets du nouveau pouvoir, cherche a apporter des réponses à l’un des grands mystère de la Russie post-soviétique et a « rendre hommage à tous ces dissidents connus ou anonymes, qui refusèrent le totalitarisme en URSS comme dans le Bloc soviétique ». - Dominique Iwan, France Inter InfosÀ PROPOS DE L'AUTEURAngliciste, docteur ès études slaves des Langues Orientales (ENLOV), Hélène Blanc fait l’essentiel de sa carrière au C.N.R.S. Elle la termine dans un laboratoire mixte CNRS-Collège de France. Médiatique, reconnue de longue date comme l’un des grands experts des mondes slave et est-européen, ses travaux et ses documents politiques sur l’Est, la criminalité organisée (mafias, oligarchies) et les services secrets soviéto-russes, font autorité. Avec sa consoeur Renata Lesnik, dès 2000, elle fut la première à mettre en garde la communauté internationale contre les ambitions illimitées de Vladimir Poutine. Présidente de Magna Europa, elle dirige en outre la revue européenne Transitions & Sociétés. Hélène Blanc collaborant depuis vingt-cinq ans avec la politologue Renata Lesnik, elles ont initié, ensemble, “la recherche d’investigation” en révélant, dès 1987, l’existence de mafias soviétiques protégées par le pouvoir politique et les services secrets, ouvrant ainsi de nouveaux champs de recherche. Après avoir pronostiqué les deux putschs de 1991 et 1993 à Moscou, décelé l’émergence des oligarques sous Eltsine, elles annonçaient l’apparition des nouveaux oligarques des années 2000 et la mutation sociopolitique de la Russie sous la présidence de Vladimir Poutine.

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À Renata Lesnik, une femme d’honneur.

À ma famille, à mes ancêtres.

À Doudou, Tara et Vicky.

Aux millions de disparus du tsarisme et du communisme. À tous ceux qui sont tombés pour la liberté, victimes de la barbarie, de l’aveuglement ou de la folie des Hommes.

Et à une future Russie enfin libre !

L’AVIS D’HENRY BOGDAN

Le centième anniversaire de la « Révolution » dite d’Octobre – en réalité un putsch auquel le peuple de Petrograd n’a pas participé – va donner lieu chez les grands éditeurs français, notamment parisiens, à la publication de nombreux ouvrages par les spécialistes du domaine.

Cette œuvre originale d’Hélène Blanc, expert incontesté des mondes russe et soviétique, s’ajoute aux nombreux ouvrages souvent cosignés avec la politologue moldave Renata Lesnik. L’auteur connaît parfaitement tous les rouages du système soviétique et également ceux appliqués par l’ex-URSS aux peuples allogènes ou conquis.

Trop longtemps, un silence de plomb a régné sur ces problématiques, ce qui contraste étonnamment avec l’abondante littérature et les films décrivant les crimes de l’Allemagne nazie et de son armée dans les pays vaincus ou annexés. Le monde entier en a pris connaissance grâce au procès de Nuremberg en 1945-1946 mais il n’y a eu rien de semblable pour les crimes bolcheviks ou communistes commis depuis l’automne 1917. À ce Nuremberg du nazisme, ironie de l’Histoire, le procureur soviétique n’était autre qu’Andreï Vychinsky, principal pourvoyeur des pelotons d’exécution lors des grands procès staliniens des années 1930.

Il fallait évidemment rappeler l’existence de ce procès de l’après-guerre qui fit mesurer au monde toute l’horreur, la barbarie d’un régime qu’il n’est pas de mots assez forts pour qualifier. Pourquoi n’y aurait-il pas un jour un Nuremberg du communisme pour rappeler les multiples crimes impunis commis par Lénine et ses successeurs ?

Même les ouvrages « honnêtes », consacrés à l’histoire soviétique de 1917 aux années 1980 ne donnent qu’un raccourci des problèmes soulevés par l’auteur. Il ne faut jamais oublier que l’URSS a servi de modèle à de nombreux naïfs qui la voyaient comme le « paradis des travailleurs » alors même que ceux-ci y vivaient dans des conditions particulièrement dures, sans cesse menacés d’une répression justifiée ou non.

L’auteur nous aide à mieux comprendre ce système mortifère dont tous les membres de la société ont été victimes.

C’est seulement aux Russes qu’il appartiendrait de juger un jour cette période tragique de leur histoire. À eux et aux populations soumises au système concentrationnaire du Goulag qui a fourni à l’État une main-d’œuvre quasi gratuite. Ce qui a permis au régime d’exhiber devant le monde libre des résultats économiques surprenants.

Grand merci à Hélène Blanc pour nous avoir emmenés de l’autre côté du miroir afin de nous exposer deux événements majeurs et interactifs : d’abord les dessous du putsch de 1991 – qui précipita la fin de l’Empire soviétique – puis, le procès avorté du régime communiste, un épisode inconnu ou oublié de la période Eltsine.

En effet, depuis la fin des années 1990, la version officielle nous présente Mikhaïl Gorbatchev comme la victime des putschistes d’août 1991. Rien n’est moins sûr. À la lumière de nombreux témoignages, cet ouvrage éclaire sous un jour très différent le rôle pour le moins ambigu du leader soviétique dans cet épisode ubuesque. Et révèle qui fut le véritable Gorbatchev. On tombe de haut !

S’agissant du « Nuremberg du communisme », le récit du seul témoin privilégié, le dissident Vladimir Boukovski, se révèle riche et surprenant. La conclusion de ce procès s’avère totalement inattendue.

Je vais ranger l’ouvrage d’Hélène Blanc dans ma bibliothèque pour le relire de temps à autre.

Je laisse au lecteur le plaisir de la découverte.

Et d’en débattre s’il le souhaite.

Henry Bogdan, historien.

LE TÉMOIGNAGE D’ALEXANDRE MELNIK

En ce début de nouveau millénaire, l’Humanité vit au rythme effréné d’une globalisation où tout s’accélère et se télescope.

Professeur en géopolitique, enseignant à travers la planète, je sais à quel point les jeunes générations de futurs décideurs sont, de nos jours, à la fois friandes de connaissances de fond et dépourvues de repères clés sur l’évolution du monde.

Dans ce contexte, je trouve le livre d’Hélène Blanc opportun et fort utile. Voire indispensable car il questionne en profondeur une problématique aussi essentielle que la nature du système soviétique ayant façonné le XXe siècle. Et par conséquent le monde d’aujourd’hui et de demain.

Pour expliquer les causes de la chute de l’URSS, l’auteur dresse une mosaïque des témoignages exclusifs de nombreux acteurs et témoins privilégiés de ce séisme historique.

Une place particulière revient ici à celui que je considère comme le dissident (de nos jours, la signification même de ce mot est quasiment ignorée de la plupart de mes étudiants), le plus clairvoyant et le plus brillant intellectuellement, Vladimir Boukovski.

Il reste à regretter que son talent et son courage ne soient pas appréciés à leur juste valeur dans un Occident dont les principes fondamentaux (liberté individuelle, dignité humaine, démocratie, primauté de la loi) ont inspiré ses œuvres et sa vie de défenseur des Droits de l’Homme sous la chape de plomb d’un État totalitaire.

À travers ces témoignages croisés, sur fond d’éclairages toujours pertinents mais jamais insistants de l’auteur, le lecteur s’interroge sur l’essentiel. À savoir, sur le Fond, au détriment de la Forme, trop souvent dominante en France : pourquoi l’ensemble soviétique, composé de 15 pays différents et cimentés, pendant environ trois générations, par l’idéologie communiste, s’est-il effondré, en 1991, en quelques semaines, comme un château de cartes ?

Quel rôle revient, dans ce contexte, à la Perestroïka lancée par Mikhaïl Gorbatchev en 1985 ? Quelle était sa véritable genèse, inconnue du grand public ? Qui était réellement Gorbatchev ?

Comment qualifier la tentative de putsch d’août 1991 qui a accéléré l’éclatement du soviétisme ?

Quel portrait de Boris Eltsine faut-il brosser, avec le recul historique, face à ses innombrables facéties, mais sans oublier son rôle de véritable fossoyeur du communisme en Russie, dont il fut le premier président élu au suffrage universel durant toute l’histoire séculaire de ce pays ?

Autant d’enjeux qui m’interpellent non seulement comme professeur, mais aussi à titre personnel, car la plupart de ces événements je les ai vécus de l’intérieur pour avoir été l’un des speech writers (autrement dit l’une des « plumes » de Mikhaïl Gorbatchev) en matière de stratégie diplomatique. Plus tard, j’allais devenir l’attaché de presse de l’ambassade de Russie à Paris (1991-1995).

Je n’oublierai jamais cette époque charnière qui a déplacé les plaques tectoniques de l’Histoire et qui fait partie intégrante de ma trajectoire de vie. De ce point de vue, le passionnant ouvrage d’Hélène Blanc m’a renvoyé à moi-même.

Il m’a amené à m’interroger, une nouvelle fois, sur mes choix, expertises, opinions et valeurs que je tente, aujourd’hui, de transmettre aux jeunes, en quête de leur place dans le monde de demain.

Enfin, l’autre sujet fondamental, traité par l’auteur avec lucidité et force arguments, constitue un sujet qui me place également devant une bouleversante interrogation existentielle : le Nuremberg du communisme.

Pourquoi le système politique, qui porte dans son ADN le Goulag (bien antérieur aux camps de concentration nazis), n’a-t-il jamais été jugé par la justice des Hommes ? Pire, les partis communistes existent toujours en Europe, notamment en France, et une certaine perception du communisme présenté par certains comme une « belle utopie » continue à brouiller et polluer la vision des citoyens occidentaux.

À titre personnel, pour avoir moi-même été communiste (l’adhésion au PC fut un point de passage obligé pour toute personne ambitieuse, avide de progression sociale et de voyages, née en URSS, comme moi, à la fin des années 1950), je considère le communisme comme un crime contre l’Humanité.

Je l’affirme en connaissance de cause et en assumant la pleine responsabilité de mes propos. La nature criminelle de ce régime émane, en substance, de sa négation intrinsèque des libertés individuelles, conformément au concept initial de son « père fondateur », Karl Marx.

Ce qui débouche in fine sur la lobotomisation des esprits et des comportements humains chez des Russes qui se réfugient encore dans un déni de réalité bien après la disparition du système. Comme c’est le cas dans la Russie contemporaine de Poutine qui, bien entendu, sans être communiste, porte les terribles stigmates de cette mentalité, jamais enterrée, exorcisée, ni jugée. Plus tôt un verdict, sans complaisance, sera prononcé et son cadavre – enterré – mieux ce sera pour ceux qui, coincés actuellement dans une sorte de prison mentale, pourront enfin bâtir et piloter, en toute liberté, leur avenir si l’on se place dans une perspective historique à long terme, bien au-delà du régime actuel.

Seulement voilà, je me demande avec l’auteur s’il n’est pas trop tard et si nous n’avons pas perdu l’occasion historique d’établir ce diagnostic lors de l’effondrement de l’Empire soviétique…

Mais ce serait un autre sujet.

En conclusion, merci à Hélène Blanc pour ce livre original, fertile en révélations, vibrant d’authenticité, qui illustre une fois de plus sa rigueur intellectuelle.

Un ouvrage qui porte sur le passé, mais qui éclaire le présent et se projette vers l’avenir. »

Alexandre Melnik,

Professeur et expert en géopolitique.

Ancien diplomate soviétique et russe.

Auteur, notamment de l’autobiographie L’Itinéraire d’un diplomate franco-russe. Vingt ans après la chute du Mur de Berlin, L’Harmattan, 2009 ; EBOOK Reconnecter la France au monde. Globalisation, mode d’emploi, Eyrolles – Atlantico, 2014 ; Kissa, Amazon, 2017.

Première partie

Ante scriptum

2017 marque les cent ans de la Révolution dite d’Octobre, même si, à cause d’un décalage entre les calendriers géorgien et julien – celui des Orthodoxes –, en réalité ce coup d’État a eu lieu le 6 novembre.

L’occasion rêvée sans nul doute pour historiens et spécialistes de la Russie de revisiter la Première Guerre mondiale, la « Révolution », la Guerre civile, le massacre des Romanov, l’exil des Russes blancs, etc. Et de ressusciter les vieilles icônes : Lénine, Staline…

Mon objectif ne consiste pas à analyser l’idéologie communiste, la plus grande utopie du XXe siècle. Beaucoup d’expert se chargeront d’en vanter les acquis. Libre à eux.

Pour ma part, j’ai fait un autre choix : celui de me pencher sur la fin du régime soviétique, totalitaire s’il en est, catalysé par le putsch d’août 1991, à Moscou. Et sur ses conséquences capitales : une ribambelle de Républiques et d’États pressés de s’extirper du carcan soviétique pour rejoindre le monde libre. Avant l’effondrement de l’Empire…

Impossible néanmoins de décrypter la véritable fin de l’URSS sans remonter quelques années en arrière afin de démêler l’écheveau des fils responsables de la chute de l’Empire soviétique.

Dès le début, pour le régime bolchevik, propagande et désinformation deviennent les deux priorités d’une communication mensongère. Il s’agit donc de dépasser apparences et faux-semblants afin d’analyser objectivement les événements qui provoquèrent cet imprévisible Tchernobyl historique que fut l’implosion de l’Union soviétique.

Chapitre I CHRONIQUE D’UNE AGONIE

Après le glacis stalinien et la toute relative démocratisation khrouchtchévienne, sous Leonid Brejnev (1964-1982), le PCUS (Parti communiste de l’Union soviétique) s’est mué en mafia : les deux mondes – politique et criminel – n’en font plus qu’un, sous l’égide de services secrets guidés par leurs intérêts propres. Le bilan est surréaliste. L’URSS, en proie à l’arbitraire le plus total, subit une corruption endémique qui régit la société. Le système économique hyper-bureaucratisé est en faillite ; la production, en chute libre. Et le niveau de vie du Soviétique lambda connaît une baisse constante.

En novembre 1982, à la mort de Brejnev, fait inattendu, c’est Youri Andropov, le mythique patron du KGB qui, désigné par le Politburo, devient le nouveau leader du pays…

La « Révolution » selon Andropov

La disparition de Leonid Brejnev permet au clan Andropov de s’emparer, enfin, du pouvoir absolu. Plus que tout au monde, Youri Andropov rêvait du poste de Brejnev et ce, depuis le début des années 1960. Pour quoi faire ? Selon Fédor Bourlatski, qui œuvra longtemps dans l’ombre du grand « You. V. » – son surnom au sein des services – Andropov n’en faisait pas mystère.

S’il est normal qu’un État dispose de services de renseignement, le KGB ne ressemble guère à ses homologues étrangers. C’est sans nul doute l’organisation la plus tentaculaire, la plus experte mais aussi la plus violente, la plus implacable de toutes.

Dès son arrivée à la tête du KGB, Andropov s’applique à restaurer la discipline dans ses rangs. Il fait interdire l’alcool pendant le service et multiplie par trois la puissance de son réseau à l’étranger. Sous son égide, les grandes institutions internationales devinrent de véritables « nids d’espions » à l’instar des ambassades soviétiques à l’étranger. Ces agents sous couverture diplomatique furent nommés à des postes hiérarchiques beaucoup plus importants. Autre succès d’Andropov : en 1978, il réussit à hisser le KGB au même niveau que le Parti. D’organisme délégué auprès du Conseil des ministres soviétique, celui-ci devient le KGB de l’URSS. À partir de là s’instaure un partenariat KGB-PCUS sur un pied d’égalité.

Qui était donc Youri Andropov ?

Cet ancien ambassadeur soviétique en Hongrie, qui avait activement participé à écraser la révolte hongroise de 1956 et réprimer le Printemps de Prague (1968), règne sans partage sur le KGB depuis 1967. D’après l’historien Fédor Bourlatski, son proche collaborateur, après sa nomination à la tête du KGB, au moment des adieux à son ancienne équipe, Andropov lui a assuré :

« Je ne pars pas pour toujours. Je reviendrai au Comité Central ! »1

Cette affirmation révèle une stratégie à très long terme, un domaine incontesté du KGB.

En apprenant sa nomination comme Secrétaire général, la grande majorité des Soviétiques reste perplexe. Toujours aussi naïfs, les Occidentaux, eux, considèrent l’apparatchik comme un libéral plutôt « sympa parce qu’il porte des jeans, qu’il parle anglais, et que cet amateur de jazz boit du whisky ». Toujours les apparences…

Cela dit, d’après tous les témoignages, Youri Andropov était effectivement un homme brillant, fin, extrêmement cultivé, amateur de littérature, de musique, de théâtre, ce qui constitue rarement l’apanage du guébiste classique. Il a même commis quelques poèmes. Tel ce court spécimen :

« La rumeur court parmi le peuple

Qu’en un éclair le pouvoir corrompt les individus.

Pourtant, chose beaucoup plus dangereuse :

Très souvent, ce sont les individus qui corrompent le pouvoir ! »2

Observation frappée au coin du bon sens.

Chacun sait que le pouvoir corrompt les dirigeants. Mais ce sont bien les faiblesses humaines qui conduisent les individus aux erreurs, aux fautes, aux dérapages et à trahir principes, valeurs et idéologies. En Union soviétique, lequel a corrompu l’autre ? La question reste posée.

Arkadi Chevtchenko, ex-officiel soviétique de très haut rang, témoigne :

« Andropov avait la réputation d’être l’un des personnages les plus sensés du Bureau politique. Ses collaborateurs reconnaissaient qu’il était d’une grande intelligence, subtil, cultivé. L’ayant observé attentivement à plusieurs occasions, je ne pouvais m’empêcher d’admirer l’habileté avec laquelle il se présentait sous des dehors à la fois insaisissables et joviaux. […] De fait, son impitoyable abolition de la dissidence et son opposition forcenée à toute forme de pluralisme politique en URSS opposent un démenti à cette image d’un homme policé, grand amateur d’art doublé d’un intellectuel. Les opérations du KGB, dont aucune n’aurait pu avoir lieu sans son approbation, reprenaient d’anciennes méthodes, cruelles, grossières, et elles se poursuivirent à un rythme soutenu pendant toute la durée de son mandat. »3

Aurait-on déjà oublié qu’Andropov, décidément fort inventif, fut aussi celui qui décida d’utiliser l’asile psychiatrique comme instrument de répression politique de la libre pensée ? Châtiment que l’on doit à Lénine. Cette traque menée contre les citoyens « déviants » de la ligne officielle du Parti-État – ces « anti-soviétiques » baptisés « dissidents » par la presse occidentale – fut implacable. Alors qu’ils furent tout simplement les premiers défenseurs des Droits de l’Homme à exiger les libertés fondamentales et l’application de la Constitution. Évidemment, ces « insensés » ne pouvaient que souffrir d’aliénation mentale !

Cette prise de pouvoir par Youri Andropov, lourde de sens, a échappé à l’Occident. Or, elle officialisait le fait que les services secrets avaient fini par arracher le pouvoir au Parti-État. Le KGB s’était progressivement immiscé dans la gestion étatique au point de devenir l’unique organisme à diriger réellement le pays. Insensiblement, ce bras armé exécuteur des basses œuvres d’un régime totalitaire, a fini par se hisser au rang de maître du pays.

La fin rapide d’Andropov, atteint de maladie rénale, restera d’ailleurs entachée de suspicion dans les annales du Kremlin. Des rumeurs d’empoisonnement courent encore. Pour se replacer dans le contexte de l’époque, il faut se remémorer que « depuis Brejnev, le PCUS était devenu une gigantesque association de malfaiteurs. Alors, au fil des années, le KGB, seul organisme à fonctionner encore, s’est tout bonnement substitué à l’État. Projets et stratégies étaient élaborés au KGB ; le Politburo les entérinait avant de les retourner au KGB pour application. Le vrai pouvoir, c’était le KGB. »4

Comment oublier que durant les dernières années de sa vie, impotent, Brejnev jouait les potiches ? Pourtant, jusqu’à sa disparition, celui-ci fut protégé par Youri Andropov. Il est clair aujourd’hui que, bien avant sa nomination officielle, ce dernier dictait déjà ses quatre volontés au Politburo grâce aux dossiers compromettants qu’il détenait sur chaque membre de ce « cerveau collectif ». Sans transition, il y plaça aussi ses pions, dont son disciple préféré, Mikhaïl Gorbatchev. Ce dernier lui doit tout. Jusqu’au fameux concept de la « Maison commune européenne », autre concept dû à Andropov.

De 1982, une année clé, on doit donc retenir que, sous l’impulsion d’Andropov, se produit une formidable « révolution de palais » qui détrône le Parti communiste. L’homme restera à jamais ce chef mythique du KGB qui fut « le grand maître d’œuvre des méthodes d’infiltration et de désinformation de l’Union soviétique après Staline ».5

La vénération du président russe Vladimir Poutine pour son prédécesseur n’a rien de fortuit. Le fait que ce tsar rouge du KGB parvenu au Kremlin, « régnait sur un empire bâti sur la trahison, soudé par des informateurs et des espions »6 inspire manifestement un successeur au destin similaire. Culte révélateur. Andropov incarne le cerveau qui redonna au KGB ses (trois) lettres de noblesse car, sous sa direction, les opérations de renseignement et de désinformation atteignirent leur point culminant. Bien inférieur, toutefois, à celui qui explosa sous Vladimir Poutine. Un niveau jamais atteint par le passé.

Depuis lors, fait capital, cette police secrète impitoyable est toujours demeurée à côté, voire au-dessus du pouvoir politique. Dépassé, le PCUS a laissé faire.

Parfaitement informé, Arkadi Chevtchenko atteste :

« Pour protéger et étendre son pouvoir, le gouvernement soviétique dut abandonner une large part de son autorité au profit du KGB. Si cette police secrète ne gère pas tout le pays, elle s’est acquis un contrôle considérable sur les dirigeants en place. Il n’est évidemment plus question d’alliance à la Staline et Beria ; les hommes d’aujourd’hui font preuve de plus de subtilité, de moins de brutalité. Mais leur pouvoir n’en est pas moins vaste et insidieux. Si ces empereurs clandestins n’ont pas encore supplanté le Bureau politique, ils ne manquent pas d’ambition. À preuve les manœuvres de Youri Andropov pour succéder à Brejnev, au rang de Secrétaire général. »7

Parvenu au sommet, le nouveau patron du pays fait un terrible constat : il hérite d’une industrie stagnante, d’une agriculture agonisante, d’une sphère culturelle coiffée par l’idéologie, totalement à court d’inspiration. Le tout sur fond de corruption généralisée gangrenant tous les niveaux du pouvoir.

Le regretté Leonid Pliouchtch, célèbre dissident ukrainien et intellectuel hors pair, corrobore :

« Parmi ces Henseks (abréviation ukrainienne de Secrétaire général) hostiles et étrangers à toutes les nations, Andropov, chef de la police secrète et de l’espionnage, était le seul à connaître et à comprendre la nécessité d’une réforme profonde de la machine impériale. Toutefois, il n’a fait que préparer la candidature du réformateur Gorbatchev. C’est au regard de la question nationale que celui-ci fit preuve d’une incompréhension maximale des problèmes auxquels était confronté l’Empire. »8

Ce bilan catastrophique confirmait ce dont le KGB, à commencer par Andropov, avait pris conscience depuis bien des années.

Vladimir Krioutchkov, ancien putschiste et exprésident du même KGB, le confirme :

« Les organes de la Sécurité de l’État furent les premiers, bien avant 1985, à lancer une formule devenue ensuite un lieu commun : “On ne peut plus vivre ainsi !” »9

Filip Bobkov, ancien vice-président du KGB, lui aussi l’a reconnu bien volontiers à diverses reprises :

« Dès 1985, le KGB avait parfaitement compris que l’URSS ne pouvait se développer sans la Perestroïka (Reconstruction, NdA). »10

Quant à la journaliste Laure Mandeville, à l’époque correspondante du Figaro à Moscou, elle certifie :

« Quand Gorbatchev est arrivé au faîte du pouvoir, le diagnostic sur le système en faillite dont avait accouché l’idéologie du socialisme réel avait d’ailleurs déjà été posé depuis longtemps par son prédécesseur et mentor Youri Andropov […] À la fin des années 1970, les services secrets soviétiques avaient en effet une idée assez précise de l’échec patent de l’expérience économique communiste et des risques qui pesaient sur le système et ses prétentions à concurrencer le monde libre. »11

Fin 1982, mesurant l’ampleur vertigineuse du phénomène, Andropov se voit confronté à un choix décisif : laisser les choses en l’état, au risque de graves troubles populaires ou prendre l’initiative d’un vrai changement tout en le contrôlant de près.

Laure Mandeville témoigne également d’une théorie qui, en Russie, s’est confirmée au fil des années :

« Toutes les analyses qui commencent à émerger sur les origines de la Perestroïka mettent en évidence le rôle capital du KGB. C’est dans ses officines particulièrement bien informées que l’effondrement du système soviétique et l’ampleur du fossé technologique séparant l’Ouest de l’URSS furent le plus tôt détectés. C’est au cœur de la machine du KGB que mûrit l’idée d’une réforme du système, pour échapper à la catastrophe. »12

À l’instar d’une poignée d’universitaires-chercheurs, en particulier russes, suisses et allemands dont les analyses concordent, la Française Françoise Thom en arrive, elle aussi, à la conclusion que la Perestroïka est née dans les arcanes du KGB.

Tout comme le journaliste Christophe Nick qui confirme que « l’idée de Perestroïka est née dans les académies du KGB. »13

Autre observateur de l’ex-URSS, le documentariste Nicolas Jallot affirme :

« En fabriquant la Perestroïka, le KGB comprend que la seule solution pour redynamiser l’Union soviétique est d’abandonner l’Europe centrale. Cette stratégie a pour but d’obtenir l’aide des Occidentaux à la fin des années 1980 où l’URSS connaît une crise économique catastrophique, et surtout de les conquérir. Grâce aux talents de M. Gorbatchev et de son épouse, la Russie gagne non seulement le cœur des Occidentaux, mais aussi leur confiance. »14

Dans son ouvrage prémonitoire La Chute finale, Emmanuel Todd incitait d’ailleurs le pouvoir soviétique à « renoncer à la doctrine Brejnev et laisser dériver l’Europe centrale vers l’Ouest. »15

Bon gré, mal gré, c’est ce qui se produisit sous le tandem Gorbatchev-Eltsine.

S’agissant de la Perestroïka, Andreï Ostalki, grand reporter aux Izvestia, tient à préciser lors d’un entretien :

« En réalité, c’est Youri Andropov et lui seul qui a lancé la “restructuration”. Avec son arrivée au pouvoir, en novembre 1982, a commencé la lutte contre la corruption à grande échelle. C’est également lui, et lui seul, qui inventa les termes “accélération, discipline, redressement”, etc. Autant de formules que l’Occident ne découvrira qu’après l’avènement de Gorbatchev. Un homme dont la vraie nature semble bien loin de celle qu’on lui a attribuée à l’étranger. »

Le regretté Hans Huyn, ancien ambassadeur d’Allemagne à Moscou, lui fait écho :

« Andropov prit conscience de la nécessité d’une refonte complète du système, et on peut donc le considérer comme le père de la Perestroïka. »16

En résumé, il ne fait aucun doute que le KGB soit impliqué dans les mutations qui surgirent en URSS avec la Perestroïka. Et que nombre « d’accidents » qui changèrent le cours de l’histoire soviéto-russe ne doivent rien au hasard. Bien au contraire, programmés et exécutés le plus souvent avec brio, ces événements ont servi les intérêts des services secrets et du Parti tout en manipulant l’Occident.

Dans son opus Gorbatchev and the Collapse of the Soviet Communist Party, Evguéni Novikov, du Département international du Comité central, révèle des vérités fort déplaisantes :

« Le processus de la “nouvelle pensée” fut réellement engagé dès la fin des années 1970, sous Andropov, au sein de cercles et de publications intellectuels… pour un public restreint et dans un langage sociologique sophistiqué. En dehors du Département international du Comité central (contrôlé par Andropov, NdA) avec ses instituts et ses publications spéciales, quantités d’instituts académiques furent attelés à ce projet. On inscrivit au programme la révision de l’idéologie, l’élaboration de modèles “alternatifs” et de moyens pour transformer l’actuel modèle en quelque chose de plus rationnel. Gorbatchev ne fut que l’héritier de ces projets, parce qu’il semblait le candidat le plus désigné pour les réaliser. […] »17

Aux yeux de Novikov, Vladimir Boukovski, Youri Afanassiev comme d’autres intellectuels russes, le véritable objectif de la Perestroïka consistait « à maintenir au pouvoir l’élite du Parti tout en berçant la population de vaines promesses ».

Ainsi, une fois de plus, la politique gorbatchévienne n’aura-t-elle été qu’une opération de communication bien orchestrée.

Sans être dupe des « courageux » idéologues entourant Gorbatchev, Novikov ne craint pas d’affirmer :

« Les idées les plus hardies de ces penseurs n’outre-passaient tout de même pas les bornes du marxisme-léninisme : on ne prétendait qu’à une révision de sa variante “léninienne” et à le rapprocher ainsi de la social-démocratie. »18

L’Occident, qui a toujours pris ses désirs pour la réalité, s’est vite enthousiasmé pour le couple Gorbatchev, jeune, occidentalisé, porteur d’un « projet de démocratisation » de l’Union soviétique. Il a refusé de voir les écueils et les obstacles d’une entreprise beaucoup trop tardive.

Enfin, Novikov rectifie une erreur d’interprétation due aux médias :

« Beaucoup de journalistes ont présenté la défunte Glasnost (“Transparence” ou encore “Parole vraie”, NdA) comme ayant signifié la fin du marxisme, alors qu’en réalité elle remontait à une tradition du marxisme européen abandonnée par les Soviétiques dès 1924. »19

Le célèbre dissident soviétique Vladimir Boukovski, qui ne fut pas dupe une seconde de ce Gorbyshow, met tout le monde d’accord :

« Depuis l’effondrement du régime, ce n’est un secret pour personne en Russie que la prétendue “nouvelle pensée” fut mise au point par divers “brain trusts” du Comité central longtemps avant Gorbatchev. Les “intellectuels du Parti”, anciens responsables de l’élaboration de ces projets en parlent volontiers aujourd’hui. Gorbatchev lui-même confirma le fait en 1988, lorsque l’échec de la Perestroïka fut évident et qu’il dut expliquer pourquoi le plan dans son ensemble avait été aussi mal conçu.

Comment cela, mal conçu ? s’écria-t-il, indigné. Le plan avait été fort bien étudié, et longtemps avant 1985 : 110 études et projets furent alors présentés au Comité central par diverses grosses têtes. Tous remontent à une époque bien antérieure à 1985. »20

Pourtant, à l’Ouest, surtout en France, on s’obstine à perpétuer la légende du « hardi réformateur » de Stavropol. En Europe, en dépit de nombreuses avancées des connaissances, les Français demeurent obstinément les derniers des gorby-maniaques.

Et Boukovski de conclure :

« Quant aux articles et aux livres d’auteurs russes ou étrangers décrivant l’histoire réelle sur ce point, on ne les publie généralement pas… »21

Autre variante plus subtile : on fait mine de publier ces ouvrages pour mieux les « étouffer » ensuite, terme très parlant du jargon éditorial. On sait qu’une promotion inexistante, insuffisante ou mal conçue, condamne à mort un ouvrage nuisible à la Russie. Éditeurs convaincus, influencés, menacés ou achetés ? Les exemples ne manquent pas. C’est arrivé à des auteurs de ma connaissance…

Le véritable idéologue de la Perestroïka

Dès 1982, en homme d’action, Youri Andropov opte résolument pour de grands coups de balai et une enquête sans précédent afin de moraliser la vie socio-politique.