Merci monsieur le juge ! - Gérard Vincent - ebook

Merci monsieur le juge ! ebook

Gérard Vincent

0,0
22,32 zł

Opis

Gérard Vincent nous raconte sans détours et avec humour comment il a été victime d’une erreur judiciaire.Mon éditeur m’a bassiné le chignon pour que je me coltine ce baratin pour te filer l’envie de te farcir ce chef-d’oeuvre de la littérature. L’enculerie commence dans mon beau deux-pièces à sic du mat, par une envolée de dix perdreaux du 36, de chez les Orfèvres. J’ai cru qu’ils s’étaient plantés d’étage. Et merde !... C’est bien ma pomme qu’ils sont venus emballer ! 72 plombes à patauger dans les bégonias ! Après leur cinoche, sûr que j’allais m’arracher peinardos. Voilà qu’un juge d’instruction veut me baver à deux doigts des bacchantes. D’entrée, j’entrave que ce curieux est vraiment très curieux, sans me laisser jacter. Il me colle sous le pif un mandat de dépôt gratiné : « Association de malfaiteurs, bande organisée, extorsion de fonds, dans le cadre d’une enquête pour assassinat… » : un lascar a eu la mauvaise idée de se faire dessouder en plein Paname. Au ballon, je m’acoquine avec des bronzés, qui n’ont pas bruni au soleil. À la première convoque de l’instructeur, j’entrave direct que ce gonze se barre grave de la caisse, il dévisse du chapiteau, il a des pépins dans le melon. L’avocat que je m’engorge n’est pas mal non plus ; s’il existe un concours de nazes ou d’abrutis, sûr qu’il gagne !... Obligé de m’allonger sur 40 piges d’intimité avec le parrain des parrains corses, qui a toujours tenu le paveton : François Marcantoni ! L’homme était immense, immense ! Il ne faut pas pousser la marguerite. Je vais pas me farcir non plus un chapitre !!! T’as plus qu’à mettre la paluche dans ta fouille… !!! Et bon bouquinage.Un témoignage immersif par son style argotique une ambiance digne d’un bon film mafieuxEXTRAITJ’aplatis profond dans les profondeurs de la récupération humaine. Je sursaute, un taré aplatit la sonnette de mon deux-pièces-cuisine avec vue sur cour, où je pionce depuis plus de vingt piges1.Dans le cirage complet, j’arrive à gaffer2 ma tocante3 : six du mat !J’allume la loubarde4, je décarre rapidos du pageot. Les varices dans le beurre et les berlingots dans la moutarde, je crie, non, je gueule :« Ça va, ça va, deux minutes, c’est bon, j’arrive ! J’arrive ! Oh, du calme ! »Mais le taré a les portugaises ensablées5, il est toujours pendu à cette pute de sonnette.Dans le brouillard, les yeux dans la colle, j’entrebâille discrétos la lourde, je m’la prends en pleine tronche. A PROPOS DE L’AUTEURPersonnage important du milieu, bras droit de François Marcantoni, le parrain corse, de l’affaire Marković. PDG d’un label musical Baccarat international, Gérard Vincent a produit, plusieurs grandes stars françaises. Lui-même auteur-compositeur, il fit plusieurs tournées à travers la France. Auteur d’un premier livre, On ne refait pas sa vie comme on recoud un bouton, qui s’est vendu à plus 30000 exemplaires.

Ebooka przeczytasz w aplikacjach Legimi lub dowolnej aplikacji obsługującej format:

EPUB

Liczba stron: 515




DU MÊME AUTEUR

OUVRAGES PARUS

On ne refait pas sa vie comme on recoud un bouton à sa veste, Éditions France-Empire, Paris.

Gérard Vincent

MERCI Monsieur le Juge !

Photo de la couverture : © Gérard VINCENT

LA DESCENTE DE LIT

J’aplatis profond dans les profondeurs de la récupération humaine. Je sursaute, un taré aplatit la sonnette de mon deux-pièces-cuisine avec vue sur cour, où je pionce depuis plus de vingt piges1.

Dans le cirage complet, j’arrive à gaffer2 ma tocante3 : six du mat !

J’allume la loubarde4, je décarre rapidos du pageot. Les varices dans le beurre et les berlingots dans la moutarde, je crie, non, je gueule :

« Ça va, ça va, deux minutes, c’est bon, j’arrive ! J’arrive ! Oh, du calme ! »

Mais le taré a les portugaises ensablées5, il est toujours pendu à cette pute de sonnette.

Dans le brouillard, les yeux dans la colle, j’entrebâille discrétos la lourde, je m’la prends en pleine tronche. Je m’explose le dos contre le mur de l’entrée, un calibre enfoncé dans le bide : « Gérard Vincent, lève les mains, c’est la police, ne joue pas au con, sinon, tu vas morfler ! »

Je panique. J’obéis, ma serviette se fait la malle, je me retrouve les morbaques à l’air et le braquemart pendant.

De suite, je renifle des visiteurs admiratifs, envieux de ma virilité !…

« Mais putain de merde, qu’est-ce que vous me voulez ?…

– Ne fais pas le mariole, on va te mettre au parfum ! »

En un quart de seconde, une envolée de perdreaux envahit mon chez-moi, ou plutôt, ce qui n’est déjà plus un chez-moi.

J’hallucine, j’ai pas le temps de réagir que je me retrouve l’oignon planté sur un tabouret à oilpé6, avec l’ordre de ne pas bouger.

Bonjour le réveil câlin… !

J’ai la tirelire qui bastonne. Ils m’ont filé le traczire7, avec leur broliquat8 glacé sur la cave à ragoût9 !

D’entrée, ils balancent les pognes dans toute la baraque, les tiroirs, la poubelle, même le matelas y passe. Ils rampent sous le canapé, ils se farcissent les vagues de mes jeans et de mes costards ; ils démontent la tinette, grimpent au-dessus de l’armoire.

Je suis abasourdi, vert de gris…

Ils sont neuf lardus, accompagnés d’une frangine, gaulée à filer la trique à un macchabée, surtout à la fraîche !… Ça me bouche le siphon, comment une si belle sauterelle peut turbiner dans la volaille !… C’est vraiment du gâchis !

Je sais depuis un bail que la plus gironde n’est pas toujours la plus maligne. La preuve !…

Elle chope ma femme par le bras, et la trimbale dans la salle de bains pour approfondir sa putain de perquise10 à la noix.

J’ai beau m’astiquer le melon dans tous les sens, je ne comprends pas ce qui me dégringole sur l’étagère.

Sûr, ils se gourent de lascar, ou d’homonyme, va savoir…

J’en peux plus ! Ça fait plus d’une plombe qu’ils jouent les fouilleurs de merde, j’ai l’oignon qui colle au tabouret.

Ça commence à me chatouiller les ficelles !

S’ils s’appliquent un peu, c’est fondu ! Ils vont finir par mettre la paluche sur mon dépôt de munitions, mon labo pour enfariner, les bécanes à fabriquer les faux talbins11, et deux ou trois tapins que j’ai dû planquer par inadvertance dans mes quarante-cinq mètres carrés.

Normal, je demande connement ce qu’ils cherchent :

« Mon pote, tu sauras quand on aura trouvé. Pour le moment, tu la fermes !… Tu restes pénard, tu fais comme le vieux Charles, tu attends, t’as pigé ! »

Ça me fait une belle jambe, ça m’explose les globules, je commence à avoir des punaises qui grimpent.

« Alors toi poulet, t’es costaud ! Tu m’appelles mon pote, tu me files la lourde dans la vitrine, tu me braques, tu me fracasses le dos, tu dépouilles ma baraque, et tu veux peut-être que je te dise merci et que je t’embrasse, ou que je t’embrasse avant de te remercier ?…

– Vincent, on est désolés, on voulait t’apporter des croissants, mais à cette heure matinale, toutes les boulangeries sont lourdées.

– Tu peux toujours chanter poulet, j’aime pas les croissants, c’est trop gras, et ça fait grossir.

– Dans la police, on sait se tenir, on a un certain savoir-vivre. On ne t’a pas viré de ton plumard par plaisir. Regarde, un joli cadeau rédigé spécialement pour ta délicate personne, un beau mandat tout neuf d’un juge d’instruction !…

– À partir de maintenant, sept heures onze précises, tu es placé en garde à vue, sur commission rogatoire de M. Yvon Padre, premier juge d’instruction à Paris. Tiens, signe en bas de la feuille, à droite.

– Mais c’est quoi cette grosse enculade ? Dis-moi au moins ce qu’il me veut ton premier juge ?

– Oh, ce n’est pas méchant ! Simplement, que nous fassions un brin de causette, histoire de faire connaissance, et te poser quelques petites questions. Comme tu es un garçon vachement honnête, ça va se passer comme sur des roulettes !

– Ton curieux12et toi, poulet, eh vous vous mettez les doigts dans la prise, vous pédalez carrément à côté du vélo ! Moi, je n’ai rien à me reprocher, vous êtes jobards !

– On verra ça plus tard, pour le moment tu te sapes. Je te préviens, ça risque d’être un peu long. Prends un sac avec deux ou trois calbars et des clopes. »

Dommage, rien que pour les emmerder, ça m’aurait pas déplu de décoller à poil avec les flageolets en bandoulière.

Le cador, le singe, le chef, c’est un petit rondouillard grand comme mon porte-clés qui se prend pour Rambo. Il attaque copieux :

« Le 36, tu connais, n’est-ce pas ?

– Non, jamais ! Pourquoi ?

– Alors, c’est que jusque-là, t’as eu la baraka, ou tu es un gros menteur. »

J’ai le résiné13 qui bout, je barre légèrement en vrille.

« Poulet, avant de jacter, il faut te rencarder, je te répète : jamais ! Tu connais ton charbon ou t’es en stage ? Tu bosses qu’un week-end sur deux ?

– Vincent, tu n’as pas l’intention de me faire avaler que t’es un jeune perdreau de l’année, blanc comme neige.

– Tu avales ce que tu veux, j’en ai rien à chatouiller, fais ton beau métier mais, ne me traite pas de menteur !… »

Après avoir transformé copieusement mon chez-eux, en bordel, Rambo la Roulade rappelle ses clébards :

« Messieurs dames, on s’arrache, la renifle est terminée. »

Allez, maintenant c’est la poulette aux beaux nibards qui ramène sa fraise :

« Capitaine, il ne faut pas oublier sa charrette14.»

Il se tourne vers moi, me mate dans les yeux :

«Vincent, elle est où, ta caisse ? »

Alors là, qu’il aille se faire démonter la turbine. Pas question que je l’ouvre !

Je sens que le chef poulet ressent un certain plaisir à me parfumer qu’il est rencardé sévère sur mes petites habitudes.

C’est du cousu main, du bossé : « Troisième sous-sol, placard 327, dis-moi si je me goure ou non. »

Ce gros malin de « je sais tout » m’embrouille les allumettes15.

Je suis bien obligé d’approuver par un signe de tronche. Ils vont m’embaluchonner16. Avant qu’ils m’emportent, je me déballonne pas, je demande si je peux au moins embrasser ma femme.

« Permission accordée, mais pas de messe basse, t’as pigé ! »

La pauvre, elle se met à chialer et demande naïvement :

« Monsieur, ce qu’on lui reproche, c’est grave ?

– Je ne peux pas vous répondre.

– Est-ce que je peux au moins venir le voir ?

– Désolé madame, il est au secret, si vous voulez des nouvelles, vous pouvez m’appeler, je vous laisse mon numéro de téléphone. »

Il lui tend sa carte.

Elle murmure un merci, rempli de larmes. Ça me dévore les boyaux et me file aussi l’envie de chialer. Je me vautrerai jamais devant ce mec-là !

« Calmez-vous madame, il ne faut pas vous mettre dans un tel état. On a juste quelques bricoles à lui demander. »

Elle n’est pas belle celle-là ! Voilà que cette double enflure joue les consolateurs. Celui-là, quand il a entravé que le culot c’était gratos, il s’est gavé grave ses petits poumons !

Je commence à avoir les bourriches17 au bord du précipice. Je cherche au fond de moi un peu de patience, je fais des efforts énormes pour rester cool.

J’ai une enculée d’envie de me les faire, de leur démolir le baigneur. Le gros problème, c’est qu’ils sont nombreux et plutôt balèzes. Si je me prends pour Bruce Willis, ils vont me becter tout cru, me passer à tabac, et sans la fumée. Me piétiner comme un mégot. Pour eux, ce n’est que de la légitime défense, de la rébellion, histoire de palper de la monnaie. Allons-y, outrage !

Alors il vaut mieux pour ma carcasse que je fasse le canard, même le caneton.

En deux coups les gros, sans toucher le niño, je me retrouve au fond de l’ascenseur.

Rambo le Rouleur appuie direct sur le bouton du moins trois.

« Tu vois vieux, n’essaie pas de nous la faire à l’envers, on va t’y amener tout droit à ta mercos. 558 VG 75.

– Monsieur de la police, avant que j’aille porter le deuil18 pour chourave de charrette, tu veux peut-être les clés ?

– T’es con ou naïf ? Tu me prends pour un bleu-bite19 ? Ça fait plus de deux plombes qu’elles sont dans ma fouille, avec tes papelards et tout le reste. »

Alors là, j’y crois pas !

Ma tire est devenue un objet d’une immense curiosité. Ils se cassent le baigneur20 à démonter les tapis, la boîte à gants, le coffre, les accoudoirs, ils virent la roue de secours, on croirait des affamés qui cherchent de la becquetance.

Il faut voir les lumières ! Une vieille pile électrique naze, ils la décarcassent, on ne sait jamais, il y a peut-être un bazooka, ou un char d’assaut, de planqué à l’intérieur. Je ne sais pas ce qu’ils cherchent, mais, pour chercher, ça cherche ! Ça ne rigole pas. Je suis pas béton21 sur une bande de ramiers, ça ramone dur dans la moulure22. Un têtu fourre son pif sous la caisse. Un autre dans le moulin.

Moi, j’attends, pénard, tranquilloux, je me casse pas les jonquilles, je sais pertinemment qu’ils rament pour quechie23. Au fond, si ça les amuse, tant mieux pour eux, j’en ai rien à braire. Au moins, ça a un avantage, ça vire la poussière !…

Rambo le Rouleur ne se salit pas, il reste planté à côté de mézigue, à mater les autres turbiner. Normal, le boss, c’est le boss, il ne faut pas pousser, il ne va pas se dégueulasser les pognes, sinon c’est plus un boss !

Mon zob ! Rien de rien. Même pas une capsule de bibine, ni un ticket de métro.

Je sais, c’est pourri, dégueulasse, injuste, ignoble, ces pauvres volailles se sont déplumées pour que dalle. S’ils avaient un brin de museau, en lousdé24, ils m’auraient averti. J’aurais planqué un petit truc bien comestible, juste histoire de leur faire gentiment plaisir.

Tant pis pour leur barbe, ils n’avaient qu’à pas débouler à l’improviste !…

Les démonteurs ont terminé de démonter. Ils ont de grosses, grosses glandes.

Je crève d’envie de leur envoyer dans les molaires qu’ils me font de la peine, les chercheurs de l’introuvable, ces petites cervelles aux grosses paluches qui ramonent sans rien ramener.

Il ne faut pas se gratter le nombril, ce sont des déplumés très déçus, rongés par une curiosité malsaine.

Allez, direction les escaliers pour une sortie soi-disant discrète, devant mes gardiens, les voisins, le pharmacien, la crémière, les mères de famille avec leurs mômes qui se barrent à l’école, et par-dessus le marché, le facteur médusé, entouré de badauds…

Le bonheur… le paradis quoi !!!

Après m’être engorgé tout ce foin et les désillusions de la police française, je me retrouve le cul entre deux perdreaux, à l’arrière d’une Peugeot. Si je n’étais pas dans ce merdier, j’aurais souri ; sérieux, je n’invente pas le blaze de la tire qui nous trimbale : Peugeot Évasion ! À croire que ces messieurs ont de l’humour.

Le guignol qui conduit a failli aplatir une pauvre mémé qui traversait sur les clous. Et ce connard déborde de savoir-vivre. Il n’a pas inventé l’eau tiède, ni la machine à compter les épluchures de patates. Il a le culot d’ouvrir sa grande bouche : « Espèce de vieille connasse, tu ne peux pas faire attention !… » Il me débecte, je hais ce genre de débris inhumain : « Dis-moi, Ayrton Senna, t’es au parfum ? Ils vont bientôt organiser les jeux olympiques pour les simplets. Tézigue, d’office, t’as pas à te gratter, t’es sélectionné, t’auras pas besoin de courir ; les médailles, c’est pour ta pomme. »

Mon voisin de droite, qui a plutôt l’air d’un judo casse-croûte de très bas étage que d’un préposé de la fonction publique :

« Vincent, tu la fermes ?

– Ah non ! Si vous, les représentants de l’ordre et du désordre, vous ne respectez pas les vieux, mais, bordel de merde, qui va le faire dans ce putain de pays ? C’est grave !…

Rambo la Roulade :

– Ça va, basta Vincent, tu vas pas nous baver sur les rouleaux !… »

J’ai les gauloises qui montent dans le rouge :

« Écoutez-moi, la maison poulaga, vous allez arrêter votre cinoche !!! Insulter une femme qui pourrait être votre mère !… C’est dégueulasse et lamentable !!!

– Tu vas fermer ta grande gueule ! C’est pas un tordu de ton espèce qui va nous faire la morale. Tu te prends pour qui ? Nous on est des lardus et de vrais lardus, et on t’emmerde ! C’est incroyable ça alors, quel culot !

– Vous m’arrachez du plumard comme des chacals, pour compter mes savonnettes, et vous m’emballez sans aucune raison ?

– Ne sois pas si impatient, on a trois jours et trois nuits à passer ensemble. Tu vois, on a le temps !

– Que trois jours ? Ça ne valait pas le coup de débouler à la rosée avec un régiment. Une simple convoque, je me serais pointé avec la fleur aux dents et c’était plié, au lieu de filer mon appart en vrille pour trouver l’heure. »

J’écrase.

Je mate à travers la vitre, les charbonneux et charbonneuses, qui barrent pour la mine. C’est drôle, aucun n’a le sourire. Comme quoi, d’aller gagner son brichton25, ce n’est pas la ritournelle.

Allez hop, c’est rebarré dans la jactance, mais cette fois version copine :

« Ça va grand, tu ne cailles pas trop ?

– Non pas du tout, j’ai des glaçons dans les olives, je suppose que ça fait partie du programme ?

– Vincent, je suis content de t’avoir enfin crevé en souplesse ce matin, depuis des mois et des mois que je bosse sur toi et ta bande de potes.

– Poulet, chacun prend son panard comme il peut ; si c’est ton truc, tant mieux. »

Tu gamberges duraille grand, ça fume, tu te demandes pour laquelle de toutes mes combines ils m’ont emballé.

« Eh, monsieur l’agent, tu devrais arrêter de suite la branlette devant des photos pour les grands. Mets-toi dans le cigare, je suis serein, j’ai la force de l’innocence.

– Tu as tapé juste ! Pour les photos, tu vas être servi. J’ai toute une collection que tu vas apprécier. De près, de loin, en gros plan, dans les troquets, au volant de supers bagnoles, à l’hôtel George V, dans le palace Royal Monceau, au Ritz, attablé dans des restos branchés, à la cambrousse, en train de lansquiner26 sur tes pâquerettes, et toujours en bonne compagnie.

– Je me demande à quoi ça peut te servir ta soi-disant collection, mis à part que mes potes sont beaux gosses, ma trombine photogénique, le reste, je vois pas !

– Toi, t’es un vieux roublard, nous, on est pas des cons non plus.

– Le roublard, il nage dans le pâté, et jusqu’au couvercle, sans rien piger !

Ayrton, le chefaillon qui, jusque-là, n’en a pas palpé une, ouvre son égout :

– Eh, Dugland, nous, on connaît par cœur la mélodie, il nous manque juste les paroles ; avec Tézigue, on va pouvoir boucler vite fait la chansonnette, après, tout le monde descend, et à la prochaine. Et tel que je te connais, en grand seigneur, tu vas découvrir comment on a bossé, tu vas en redemander, tu vas être en admiration, tu vas te sentir obligé de nous féliciter. »

Il peut se la bourrer profonde dans le vagin mon admiration, et s’exciter le clito avec… ce débris !

Pin-pon, pin-pon…

Et l’immense lourde du 36 du quai des Orfèvres s’ouvre, je suis chez les cadors des cadors. J’ai plus de salive, j’ai la marmotte bouffée par les crapauds27.

1. Piges : années.

2. Gaffer : attraper.

3. Tocante : montre.

4. Lourbarde : lumière.

5. Portugaises ensablées : ne pas entendre.

6. À oilpé : à poil.

7. Traczire : peur, trac.

8. Broliquat : revolver.

9. Cave à ragoût : ventre.

10. Perquise : perquisition.

11. Talbin : billet.

12. Curieux : juge.

13. Résiné : sang.

14. Charrette : voiture.

15. S’embrouiller les allumettes : se prendre la tête, expression de l’auteur.

16. Embaluchonner : apprehender.

17. Bourriche : coquille.

18. Porter le deuil : porter plaine.

19. Bleu-bite : débutant.

20. Se casser le baigneur : se casser la tête.

21. Béton : tombé.

22. Ramoner dans la moulure : entrer dans le tas.

23. Quechie : que dalle, rien.

24. En lousdé : en douce, discrètement, en cachette.

25. Brichton : pain.

26. Lansquiner : pisser.

27. La marmotte bouffée par les crapauds : expression de l’auteur.

LES MERLUS SONT DANS LE BOCAL

Mes quatre réveille-matin ouvrent la lourde de la tire en même temps… des piges et des piges de répète, la belle frangine ouvre la marche.

Rambo me balance à l’esgourde : « On va à la Crim’, au 5e. »

L’un des Colombo – et le subordonné du subordonné –, me cramponne le bras, il a le trac que je me viande sur les marches, ou que je me fasse la tangente. Les autres suivent le train, les pompes résonnent dans l’escalier.

Entre eux, ça jacasse dur, je tends les feuilles à donf28 :

« C’est zarbi29 qu’on n’ait rien trouvé ; sûr et certain, ce marlou30 a une planque, pourtant, on a tout remué. »

J’ai envie de leur envoyer : « Mon con, dans le trou du cul de ta grand-mère, t’as pas reniflé ? »

Mais je continue à grimper, dans le mépris de mon silence ; ça y est, j’y suis, ça sent le renfermé, la salle de torture, le tabac froid, la machine à jactance…

Sur le palier, j’ai les légumes qui décongèlent ; le grand taulier m’attend avec un sourire vicelard et un tantinet venimeux :

« Bonjour… mon seigneur… Gérard Vincent. »

Il me tend la paluche, je fais un effort de politesse, et lui tends la mienne.

Pendant qu’il me tient la louche :

« Comment va ce cher François Marcantoni ? »

Franchement, qu’est-ce que ça peut lui foutre à cette phlébite costardée, ce que devient mon ami !

« François va très très bien, il trimbale son âge à travers les chemins laborieux de son existence, avec le vague à l’âme de ses quatre-vingt-cinq piges et surtout, loin de la tourmente policière.

Dans l’enjambée, j’enchaîne :

– Tu peux me dire qu’est-ce que je viens branler ici ?

– Allons Vincent, tu t’en doutes bien ! Remarque, je comprends, quand on se mouille tous les jours, on finit par ne plus savoir dans quoi on a trempé.

– Des doutes, on m’en a collé depuis que je suis moutard, en prenant de la bouteille, ça ne s’arrange pas… !

– Je te rassure Vincent, dans un jour ou deux, tu n’auras plus rien à apprendre, je te laisse en bonne compagnie, ces messieurs dames vont prendre soin de toi. »

Je suis dans la panade complète, je ne suis pas Napoléon pour que l’empereur se déboutonne à me réceptionner, c’est louche, même super-louche.

Je suis planté dans un burlingue, un vrai foutoir, il faut voir la zone ; la femme de ménage, plutôt l’agent de service, a dû se barrer, se faire dorer le nombril à Marrakech ou Tombouctou depuis un bon bout de temps !…

Je commence à avoir les crochets, normal, j’ai pas eu le temps de prendre mon petit-dej ; sûr et certain qu’à midi, midi et demie au plus tard, c’est bouclé, plié, je rentre au bercail, ça peut pas aller plus loin, allez, au maxi du maxi, à une plombe !

Les cow-boys rangent l’artillerie dans les tiroirs, le shérif rouleur ordonne de démonter mon portable et celui qu’ils ont tiré à ma femme, tout à fait illégalement d’ailleurs !… Ils vont pas se gratter, c’est les soi-disant représentants de la loi ! Normalement, je devrais porter le deuil pour vol commis par une bande de roycos malfaisants, mais là, c’est une autre paire de manches. D’abord, il faut se farcir le commissariat d’à côté : « Bonjour messieurs, je viens déposer plainte pour vol d’un portable, commis par vos collègues de la Crim’. » J’imagine la tronche du képi, et comment je me fais jeter !… Je viens d’apprendre aujourd’hui qu’il existe des chouraveurs de téléphones, même chez les lardus.

J’apprendrai plus tard à quel point mon tactile est une mine d’or pour ces princes des télécommunications ! C’est leur indic, leur cousin, ça remplace une balance, c’est le top des identifiants ; grâce au bigot, ils peuvent te localiser cent mètres à la ronde, ça leur permet de savoir où on s’envoie en l’air, et avec qui – pas encore dans quelle position, mais ça ne va pas tarder.

Je suis dans un mauvais polar, Arsène Lupin sans les pins. La mansarde, l’ordi, la chaise, rien que dix lardus, juste pour mon auguste personne.

L’interview s’enclenche plutôt mal, la pintade-fliquette, qui a pu constater dans ma salle de bains que ma dulcinée était superbement roulée, déboule avec un papelard et son stylo :

« Vincent, je vous conseille de faire très attention, je suis une femme, mais je ne rigole pas, vous allez me donner immédiatement la liste de toutes les personnes que vous fréquentez, avec leurs noms, leur adresses, et bien entendu, il me faut leurs numéros de téléphones fixes et de portables, et sans oublier leurs adresses mail. »

Ma parole, elle me prend pour le bottin mondain… le who’s who de la capitale, cette furie !

Elle est secouée la môme, ou elle a tiré un peu trop sur le tarpé31, elle me prend pour une sardine sans les arêtes.

Il faudrait que j’aie un coup dans la boîte pour faire plaisir à cette blondasse. Elle s’enfonce profond les doigts dans le chignon, je ne suis pas né sous le signe de la balance, je suis un vrai verseau, pur et dur.

Déjà que je nage dans la merde, je ne sais pas si je vais me noyer. Et cette connasse qui veut que j’invite aussi mes potes et mes amis ; si elle connaît son tapin32, il y a longtemps qu’elle doit être rencardée sur la couleur des calbars, le diamètre et la longueur des braquemarts de mes potes, sinon elle aurait dû faire caissière.

C’est que la miss s’enflamme du burnous en haussant la voix :

«Vincent, je vous conseille de me donner les renseignements que je vous demande, sinon ça va très mal se passer pour vous ! Si vous refusez, ça va vous coûter cher, j’appelle de suite le magistrat instructeur, je vous charge au maximum, vous n’êtes pas prêt de sortir de taule !

– Écoute belle gosse, tes conseils tu peux te les accrocher autour du cou, ça te fera un joli collier, et même si tu me fais voir tes beaux roberts33, tu n’auras aucun blaze34 de ma part ; si tu m’éponges35, ce n’est pas pareil, là, on peut toujours discuter, et pourquoi pas s’acoquiner. »

Je sens qu’elle va me mettre la tronche en trois épisodes. Son super-commandant fait signe à la miss connasse de s’arracher, elle ramasse son outillage, et ajoute : « Vous ne perdez rien pour attendre, on va se retrouver plus tard, croyez-moi, vous allez regretter vos propos de goujat immonde. »

Je la mate36 s’éloigner, de pile ou de face, bonjour le derche37.

Le frimeur qui est si joice38de m’avoir réveillé, a remarqué mon regard contemplatif et admirateur :

« Ne rêve pas Vincent, c’est déjà vendu, livré et emballé, je crois même qu’elle est enceinte !

– Dis-moi, elle est tombée d’un arbre cette frangine, ou sa mère s’est fait embrocher par un martien ? C’est clair, elle va pondre un crocodile, une panthère, ou un serpent venimeux.

– Elle fait tout simplement son métier Vincent, elle est jeune, elle a besoin de se faire les dents.

– La vache, t’as raison, j’ai cru qu’elle allait me mordre.

– Bon maintenant, assez plaisanté, on va parler entre hommes, je vais te montrer un album de photos, tu vas me dire ceux que tu reconnais, et ceux que tu n’as jamais vus, c’est clair ?

J’entrave de suite le coup d’arnaque :

– Te prends pas le sirop39, je connais tous les lascars40 de ton casting, ça va ? C’est assez précis ? Je ne suis pas une tomate verte qui vient de pousser. Je reconnais facile que ma mère m’a mis au monde dans la nuit, mais toi, tu as l’air de croire que c’était hier ! Si j’ai serré un jour par hasard la paluche41 d’un lascar dont la bobine se trouve dans ton album, si je prétends ne pas le connaître, toi, le grand malin, tu vas me sortir une carte postale en couleurs, avec sa paluche dans la mienne, et de suite, tu vas bigophoner à ton juge pour le mettre au jus que je suis marron, en flag42 de mensonge caractérisé. Laisse pisser la vieille dans le caniveau, ta tentative de passe-passe, c’est mort.

– Tu oublies où tu es Vincent : ici, c’est la Crim’ ! Des lascars dans ton genre, je m’en suis farci des tonnes, et des beaucoup plus balèzes que toi, j’en ai démonté des vrais de vrais ; alors, écoute bien, si tu joues encore au truand avec moi, je te garantis que tu vas casquer cher ? Contente-toi de répondre clairement aux questions, sinon, tu vas manger. T’as pigé ou je continue ?…

– J’ai entravé cinq sur cinq. Calme-toi Maigret, avant tout, tu me parfumes43 pourquoi tu m’as sauté, sinon, c’est clair je me ferme comme une huître, et tu peux toujours sauter à la corde pour la causerie.

– Puisque tu veux la jouer les gangsters, on va s’amuser tous les deux, je te promets, tu vas pleurer les mômes que t’as pas reconnus. »

Il ouvre son album de photos avec la rage, pointe son doigt sur une tronche : « C’est celui-là qui m’intéresse, les autres, j’en ai rien à foutre, n’essaye pas de me baratiner, je sais que tu le connais et même très bien. Crois-moi sur parole, tu ne peux pas te battre, j’ai assez d’éléments pour te tailler un costard sur mesure. »

J’hésite, je la boucle, j’ai un crapaud qui me bouffe la langue. Le monsieur n’apprécie pas du tout mon manque d’éloquence.

Il gueule : « Je te répète que tu le connais, tu ne vas pas avoir le culot de prétendre le contraire ! Tu es long à la détente mon pote, si je te dis que j’ai des billes, j’ai des billes. »

Je suis loin d’être détendu, j’ai les caramels qui trempent dans le nougat44, si on me file une olive dans l’oignon45, je fais cinq litres d’huile.

« Mais putain de con, tu crois qu’on a déboulé à six heures du matin chez toi par hasard ? Qu’on t’a tiré au sort, dans un chapeau, ou que nous sommes entrés parce qu’il y avait de la lumière peut-être ? Je vais être sympa, je vais t’aider à faire travailler tes petites méninges : la dernière fois que tu as rencontré cette personne, tu étais accompagné de deux de tes potes, et, comme vous vous refusez rien, bien entendu, vous avez dîné dans un resto branché, dans ces beaux quartiers que tu adores et où tu passes tes journées, sauf les week-ends, puisque monsieur part dans sa résidence secondaire en Seine-et-Marne. Je te le répète, on a bossé, j’ai toutes les preuves, je suis archi-rencardé. Tu ne vas pas me dire que ça te rappelle rien ! Ça y est, ça te revient, ou tu continues à faire semblant de chercher ? Tu réponds pas, alors, je continue : Claude le Secor, Raymond la Betterave, José l’Ingénieur, Alain le Promotteur, François le Parrain, Jeannot la Fermeture éclair, Franck des Champs, Marco le Sportif, dit “Pitbull”, ce sont bien tes amis ? Tu vois mon pote, j’invente rien, tu crois qu’on a passé des nuits et des nuits dans les bagnoles à se les geler, en bouffant des casse-dalle, pour le plaisir ? »

C’est uniquement pour l’astiquer46, et surtout gagner un peu de temps, que je m’aventure et lui balance le plus calmement possible, en lui dépliant mon charme hypocrite :

« Il faut que tu sois plus mignon avec moi, je suis très fragile ! J’ai la mémoire qui se barre en sucette, et si je mouline trop, je perds le bagout. C’est un problème de naissance, je n’y peux rien, que veux-tu, maman m’a fait ainsi !… »

Je sens que j’ai un peu trop tiré sur l’élastique, je vais me le prendre en pleine poire, et merde, tant pis, c’est dit, c’est dit !…

Il se lève d’un bon, il appelle un mannequin qui déboule en cavalant : « Foutez-moi cet énergumène au frais ! »

Il passe sa pogne sous son menton et ajoute :

« Ah ça, mon vieux, tu ne perds rien pour attendre, je t’ai assez vu ! Fais tourner ta marmite à fond, crois-moi, c’est dans ton intérêt, tu es en train de t’enfoncer profond. À chiquer, tu vas manger la gamelle, fais-moi confiance, et pendant des années ! Après, il ne faudra pas chialer. Je peux encore arranger les bords, mais après, ce sera trop tard, tant pis. Quand on joue et que c’est perdu, il faut savoir être un homme et l’accepter !…

– Pour accepter, il faudrait d’abord que j’aie flambé dans l’illégal. J’ai jamais maquillé dans le joujou, c’est pas mon truc ! Mon oseille, je la prends dans le blanc-bleu. »

En décollant de la chaise, je zieute la photo que j’ai failli bouffer. J’ai retapissé la tronche d’un vermoulu47 avec qui en fait j’ai gamélé une seule fois depuis ma maternelle : le cochon de lait du 66, avenue des Champs-Élysées, la « défiscalisateuse » mondaine, la câlineuse des perdreaux, le bibendum de la construction…

Un monument, ce Franck Rossette. Mais qu’est-ce qu’il a pu branler, ce connard, pour que je sois aujourd’hui enchristé48…

Je m’applique, je compte et recompte sur mes doigts : 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9… ça fait bien neuf marqués49 que je n’ai pas revu cette pipe.

28. À donf : à fond, complétement.

29. Zarbi : bizarre.

30. Marlou : voyou, filou.

31. Tarpé : pétard (en verlan).

32. Tarpin : travail.

33. Roberts : seins.

34. Blaze : nom.

35. Éponger : pratiquer une fellation.

36. Mater : regarder.

37. Derche : cul.

38. Joice : heureux, joyeux.

39. Se prendre le sirop : se prendre la tête.

40. Lascar : mec.

41. Paluche : main.

42. Flag : flagrant délit.

43. Parfumer : mettre au parfum.

44. Avoir les caramels qui trempent dans le nougat : être abasourdi, expression de l’auteur.

45. Oignon : cul.

46. Astiquer : énerver.

47. Vermoulu : véreux.

48. Enchristé : emprisonné.

49. Marqué : mois.

François MARCANTONI et Gérard VINCENT

FAUCHÉ PAR LES ANGES

Il m’est impossible de m’engauffrer50 ce marathon d’écriture, sans jacter de mon ami, vieux complice de toujours.

Un bonhomme, dans le vrai sens du terme, le parrain corsico, M. François Marcantoni : involontairement, il est le fil rouge de ce tourbillon d’enculades successives !… et puis, sans lui, une partie de moi-même n’existerait pas.

Je l’ai rencontré pour la première fois en 1964. À l’époque, je tricotais dans la chansonnette, il me fallait quelqu’un qui ait des relations dans le show-business où toutes les portes m’étaient verrouillées. « Paul le Malin » me présenta celui qui allait devenir mon ami, mon pote, et peut-être même aussi, un peu mon père… Notre première rencontre donna en quelque sorte le tempo de nos futures relations. Pas du cinoche, juste une vraie sincérité qu’il n’avait pas peur de vous envoyer en pleine tronche.

« Bonjour monsieur François.

– Assieds-toi grand, alors comme ça, tu te prends pour “la Callas” ? »

Lorsque l’on sait que ma voix ne dépassait pas deux octaves – et encore, en montant sur une échelle les jours de beau temps –, j’avais un peu le vertige.

« Bien sûr que je vais te le donner ton coup de main, mais tu sais, dans le show-biz, il n’y a pas d’homme, ni de parole ; le talent, ils s’en balancent, ce qui compte pour eux, c’est seulement le pognon, et rien que le pognon. »

J’apprendrai à mes dépens que le vieux corse avait plus que raison.

Et, c’est grâce à cet homme que j’ai eu la chance de rencontrer Raymond Pellegrin, Jean-Paul Belmondo, Eddie Vartan (le frère de Sylvie), Alphonse Boudard, Jean-Jacques Debout, Frédéric Dard, Francis Lalanne, et bien sûr, la star des stars : Alain Delon… et bien d’autres encore. Il y avait aussi les anciens truands : Auguste Le Breton, José Giovanni, Roger Knobelspiess ; quelques voyous en exercice : Francis le Belge, Michel Ardouin (dit « Porte-avions »), Tany Zampa ; et aussi le roi des seigneurs :

Anastasios, dit « François le Grec ».

Nous ne recevions que du beau linge ; certains étaient peut-être dangereux, mais tellement sympas. Aussi étrange que cela puisse paraître, on accueillait également de grands lardus51 : Pierre Ottavioli, Aimé-Blanc, et d’autres dont je préfère oublier le blaze, ainsi que des politicards, dont son compatriote Charles Pasqua, le gentil Tiberi, Roland Dumas – l’ancien ministre des affaires plutôt étrangères ; tout ce beau monde se retrouvait autour de notre table.

Mais il veillait, avec une grande attention, à ce que certains ne se rencontrent jamais : un ministre qui trinque avec un braqueur, bonjour la photo !

Il faut savoir que François était considéré comme un parrain, bien qu’il n’ait jamais parrainé personne. Par contre, quand deux lascars se retrouvaient en baramie52, il savait placer la bonne parole, et chacun retrouvait sa place autour d’un whisky.

Ces situations lui apportaient une immense satisfaction. Il adorait ce rôle qu’il jouait avec une très grande diplomatie. Il m’a si souvent confié, en pompant sur son barreau de chaise : « Eh bien, tu vois Vincent, c’est arrangé, c’est pas merveilleux ? »

Le grand bandit corse n’avait qu’une seule passion, celle de déconner ; il balançait une vanne toutes les deux minutes.

J’ai passé des week-ends chez lui avec Yves Mourousi, le journaliste phare de l’époque, à chialer de rire. Aux Grosses Têtes, chez le père Bouvard, il a fallu qu’il raconte : « Il y a une femme qui m’a téléphoné, pour me dire qu’avec la savonnette Marcantoni, tu auras toujours la peau lisse. »

Une de ses préférées : « À l’âge de quatre-vingt-seize ans, je serai blessé par un mari jaloux, et je survivrai à mes blessures. » Encore du François : « J’ai une copine qui s’est fait retendre la peau du ventre, maintenant, elle doit se raser la poitrine tous les matins. »

Il faut dire la vérité : François était un vrai cabot. Il bandait à chaque interview, que ce soit à la télé ou à la radio. Il aimait être pris en considération par les journalistes. Mais l’ancien braqueur était plein de trac, alors il fallait absolument que je l’accompagne, que ce soit chez Mireille Dumas, ou bien chez Fogiel.

Le jour où TF1 lui a consacré un documentaire à 7 sur 7, il fallait absolument encore et toujours que je sois présent. Ça le rassurait, il me faisait entièrement confiance pour imposer le déroulement des enregistrements !

Quand FR3 a réalisé un reportage sur les Tractions Avant, cette fois, il a exigé que j’apparaisse à l’écran, à ses côtés. Pourtant je n’étais vraiment pas chaud.

Aujourd’hui, je suis très heureux d’avoir partagé cette dernière image avec mon vieil ami.

L’homme au grand cœur a levé une dernière fois son chapeau et éteint son cigare pour toujours à l’âge de quatre-vingt-dix ans.

Si Dieu existe, il ne doit pas s’emmerder avec le Vieux ; je crois que c’est pour cette simple raison qu’il a pris la peine de l’appeler auprès de lui. J’espère que le jour où j’irai les rejoindre, je trouverai une bouteille au frais et que j’entendrai une voix avec un accent corse : « Ah, te voilà toi ! »

Nous avons vécu sous un soleil rieur ; désormais, mon cœur vit dans la brume et sous la pluie, hélas à tout jamais.

50. S’engauffrer : se farcir.

51. Ladu : commissaire de police, policier, flic.

52. En baramie : en dispute.

UN COUP DANS LE RÉTRO

Il faut être honnête : vous venez de vous engorger trois chapitres, sans être affranchi. Vous êtes en pleine brasse coulée.

Avant qu’il vous prenne la malheureuse tentation de filer ce chef-d’œuvre à la poubelle et de me réclamer de l’oseille, je préfère, par charité pour les pauvres éboueurs, et guidé par mon côté rat, vous pondre le début de cette magnifique enculade.

UN TOUR DE PÂTÉ DE TROP

Nous sommes confortablement attablés, pour ne pas dire affalés, à la terrasse du Fouquet’s ; on attaque notre deuxième bouteille de roteuse53.

Un œil sur les jupes des bombes atomiques du huitième, et la portugaise54 tendue aux confidences de mon pote Raymond.

Cent vingt kilos de cholestérol, vingt-sept de tension, le foie en sucette, et un petit pois dans le cigare qu’il trimbale avec aisance depuis des années.

J’essaie bêtement de le convaincre de faire du léger, il se met en pétard, me traite de barjot, et ajoute que depuis qu’il est diabétique, sa femme ne marche plus qu’aux gâteries, tellement elle aime le sucre.

La betterave réattaque sur ses aventures conjugales, quand notre ami Marco vient nous rejoindre.

Comme d’habitude, il a la tronche d’un bec de gaz qui ne veut pas s’allumer.

L’athlète donne dans le sport, alors le jeune homme ne boit jamais d’alcool.

Je sens mon Marco aussi hésitant qu’un païen devant une église :

« J’ai à te parler.

– Ben vas-y.

– Viens.

– Bon.

Je me lève et nous faisons le tour du pâté de maison :

– Qu’est-ce qui t’arrive ?

– Tu vois toujours le Vieux55 ?

– Oui, tous les jours.

– Tu vas me dire que ça me regarde pas, mais François56, c’est ton ami ; je te préviens, il va encore se retrouver au ballon.

– T’es marteau, toi ou quoi !

– François est mouillé dans une affaire de très gros sous, il protège un type qui s’appelle Franck, mais tu dois être au parfum.

– Jamais de la vie.

– Eh ben ce lascar prend de la grosse monnaie, crois-moi. Il se sert du Vieux pour entuber ses assos.

– C’est un plan de mytho ton embrouille !

– Écoute, un de mes meilleurs potes fait partie de ses associés. La semaine dernière, il lui a demandé de voir les comptes, et l’autre l’a envoyé se faire foutre. Il lui a mis le trac en le menaçant de se faire dessouder57 par l’équipe de Marcantoni.

– Si François trempait dans ce genre de combine, il y a longtemps que je serais au jus.

– Ça, c’est à toi de voir avec François !

– C’est tout du balourd.

– Va voir le Vieux.

– C’est clair que je vais le voir. J’en ai marre, mettez-vous bien dans le cigare que François a quatre-vingt-cinq ans, et ça fait des années qu’il est plus que pénard.

– Tu vas pas m’engueuler non plus !

– Elles me gonflent toutes ces trompettes qui se servent de son blaze pour des escroqueries à la con. Pour moi, ton pote, il joue de la mandoline.

– Vincent, je te donne ma parole que ce mec-là, est plus que blanc-bleu, je le connais depuis des années.

– Et tu l’as trouvé où celui-là ?

– Il est ingénieur et travaille pour l’armée.

– J’m’en tape de ce qu’il fait, t’es sûr de lui ?

– Certain !

– Amène-le moi, je veux le voir ton diplômé ! »

Quinze jours plus tard, à la brasserie Le Paris, mon pote Marco me présente son ingénieur :

« Bonjour, José.

– Moi, c’est Vincent, assieds-toi, prends un verre. Il paraît que t’as une très belle histoire à me raconter.

– Je ne sais pas si elle est très belle, mais, par contre, elle est authentique.

– Eh bien je t’écoute.

– Nous nous trouvions dans les bureaux d’un certain Franck Rossette, avec lequel j’entretiens des relations professionnelles dans le cadre d’une opération boursière. J’étais accompagné des autres associés pour régler un important litige financier. Il était évident que M. Rossette ne souhaitait pas nous mettre les comptes à disposition. Devant l’intransigeance des associés de passer outre ce problème, M. Rossette s’est subitement levé et nous a clairement menacés.

– Menacés de quoi ?

– Que son ami François Marcantoni réglerait le problème, et que cela allait être très très chaud pour nous, qu’on allait finir coulés dans une dalle de béton. Je ne vous cache pas que j’ai pris ces menaces très au sérieux, et j’en ai parlé immédiatement à Marco.

– J’ai beaucoup de mal à te croire.

Et voilà le Marco qui chope les boules :

– Je te répète que mon ami n’est pas taré, il n’a aucun intérêt à t’embrouiller.

– Bon écoute, voilà comment on va faire, tu vas m’amener chez ce mytho, et tu vas lui répéter texto ce que tu viens si gentiment de me confier. Maintenant, Marco, je te préviens, si ton pote m’a baladé, je lui dévisse la tête !

– Monsieur Vincent, je n’ai rien à craindre, et si vous voulez, on peut y aller de suite, ses bureaux sont juste à côté.

– On finit tranquillement nos godets, et on y va.

Au moment de décoller, notre ami Claude se pointe :

– Qui t’a rencardé qu’on était ici ?…

– Tu connais le Marco, il m’a appelé dix fois ce matin pour que je lui rende son blé. Il m’a dit de venir le rejoindre ici pour le lui refiler. Vous allez où ?

– Je vais faire une déclaration d’amour à un taulier58 à la langue bien pendue ; si t’as rien à branler, viens avec nous.

Marco :

– Eh attends, Claude, t’oublies pas quelque chose ?

– Ça va, tiens ton blé ! Tu crois quoi ? Que j’suis venu ici pour voir ta bécane ?

– Comme ça, t’es plus léger, ma poule. »

Arrivés devant le 66, avenue des Champs-Élysées, nous nous entassons tous les quatre dans l’ascenseur.

Cinquième étage, droite, une plaque : entrer sans frapper… ça, c’est moins sûr !

C’est pas un bureau, mais une annexe de l’Élysée.

J’entre le premier et me dirige droit vers l’une des trois poupées de la réception.

« Bonjour messieurs, que puis-je faire pour vous ?

– Bonjour mademoiselle, je souhaiterais voir M. Franck Rossette, s’il vous plaît.

– Vous aviez rendez-vous ?

– Je suis désolé, mais je suis venu sans rendez-vous.

– Je regrette, il n’est pas là, mais je lui transmettrai un message, si vous le souhaitez.

– Je vous laisse mon numéro de téléphone, dites-lui que je suis le neveu de M. François, et que je souhaiterais le rencontrer rapidement. Merci mademoiselle, et à bientôt. »

Pendant que nous descendons les escaliers, Claude se marre :

« T’es gonflé toi, alors maintenant, le Vieux, c’est ton tonton ?!

– Eh oui, mon poto, puisqu’il est béni par les Corses, je vais lui présenter la Sainte Vierge, à ce phénomène.

Et cet obsédé me sert royal :

– La brune, ma parole, j’lui éclate le valseur59, elle marche en canard pendant un mois avec les yeux bordés de reconnaissance.

Et le Marco qui enchaîne :

– Faudrait que t’aies du gourdin pour ça.

– Sois gentil, déjà qu’il a rien dans le fifrelot60, laisse-le au moins rêver.

Le José, il a pas l’air d’apprécier notre humour de bistrot ; c’est vrai qu’on n’a pas fait les mêmes écoles…

Le lendemain matin, comme tous les week-ends, je pars m’oxygéner les bronches avec madame, direction la camp61, j’ai mon gazon à tailler.

À neuf heures, mon portable sonne : Alain le promoteur, un ami intime :

« T’es où ?

– C’est samedi, comme d’hab, je déboule à Provins.

– Il faut que j’te vois de toute urgence, je suis à la Trémoille.

– Ça peut attendre lundi ? Sinon tu viens grailler à la taule ce soir.

– C’est important, si ça dérange pas ta femme, je serai chez vous vers vingt heures.

– OK, t’amène les glaçons.

– À ce soir. »

Je viens de mettre le rifle62 au bbq63, quand j’entends un coup de klaxon.

J’ouvre le portail, Alain descend de sa mercos, me fait la bise :

« T’es tout seul ? Marie-Claire t’a fait la malle ?

– Laisse tomber ma nana, si je suis venu c’est que ça urge.

– T’es en cavale ?

– Arrête de déconner Vincent, c’est hyper sérieux.

– Rentre, tu vas m’expliquer.

– Non, non, je préfère qu’on reste dehors. »

Je connais l’oiseau, pour qu’il soit dans un tel état, c’est qu’il lui est tombé un éléphant sur le bonnet.

« Hier après-midi t’es allé rendre visite à un type qui s’appelle Franck, non ?

– Mais c’est quoi ce délire, tout le monde me parle de ce connard, qu’est-ce que t’as à voir avec lui ?

– Vincent, je bosse avec lui, il m’apporte plus de la moitié de mon chiffre, il me file tous ses immeubles à construire.

– Comment tu sais que j’ai été le voir ?

– Il m’a appelé et m’a donné ton nom et ton numéro de téléphone.

– Putain, j’y crois pas, c’est quoi ce bordel ? J’ai jamais vu ta Joconde, je suis allé à son burlingue, mais il n’était pas là, j’ai laissé mon numéro à sa secrétaire pour qu’il m’appelle.

– Écoute, je ne sais pas ce qui s’est passé, mais il est en panique complète, il est mort de trouille, il a tout de suite appelé les flics. »

Je lui raconte pourquoi j’ai déboulé chez son pote.

« Écoute Vincent, c’est pas le genre du bonhomme à se servir de François, c’est pas son monde, il est trop intelligent pour ça, et surtout il n’a pas besoin de tout ce cinéma ; je ne connais pas celui qui est à l’origine de cette histoire, mais crois-moi tu te fais balader. Il faut absolument que tu le rencontres, tu verras par toi-même.

– Je suis plus que d’accord, si j’ai mis les pinceaux dans son burlingue, c’était pour le confronter.

– Mais il faut faire vite Vincent.

– Prends rencard pour lundi.

– Vincent, j’ai ta parole que tu ne viendras pas accompagné ?

– Tu me prends pour une patineuse, Alain ? Si t’insistes, je m’achète un tutu et je me carre une carotte dans le valseur.

– Vincent, ne te vexe pas, c’est Franck qui flippe. Il ne veut voir que toi.

– Je te préviens, s’il me fait le coup du protégé, je lui enfonce mon doigt au fond des narines et bien profond.

– Fais-moi confiance.

– Bon, on voit ça la semaine prochaine. Allez, viens maintenant, sinon on va se prendre des coups de balai… et pas un mot devant ma femme. »

De retour à Paris, je dépose ma nana et je déboule chez le Vieux.

À peine arrivé, il m’offre un verre de Château Margaux ; toujours grand seigneur ce François.

« Qu’est-ce qui t’arrive que tu viennes me voir un dimanche ?

– ll y a deux ou trois trucs sur lesquels j’ai besoin d’être affranchi.

– Eh, bois un coup d’abord.

– J’ai appris que tu te gaves en protégeant un certain Franck Rossette.

– Je me gave avec qui, tu dis ?

– Franck Rossette, il turbine dans un burlingue sur les Champs.

– Tu m’apprends une bonne nouvelle, et t’es venu un dimanche soir pour m’apporter ma part.

– Écoute-moi, c’est sérieux.

– Je te dis que je le connais pas ce connard, et toi t’avales ce genre de salades ?

– Je t’ai pas dit que j’avalais, je le vois demain ton soi-disant protégé.

– Je suis pas sûr que celui qui t’a raconté ce mensonge, il nous veut du bien.

– J’ai vu le mec, il m’a paru sincère.

– Et depuis quand t’es devenu expert en sincérité toi ?

Je ne veux pas l’embrouiller, le Vieux, avec tous les détails mais je réattaque quand même avec le Rossette :

– Gamberge bien François, t’as pas oublié, tu ne connais vraiment pas ce type ?

– Ma parole, t’es devenu plus con qu’une chèvre corse ! Si je te dis que je l’ai jamais vu, c’est que je l’ai jamais vu, il est inconnu au bataillon.

– Alors, je vois ce menteur demain.

– Méfie-toi de ce genre de baratineurs, ça n’apporte que des malheurs ; alors il faut être très prudent, ne va pas te mouiller.

– T’inquiète pas, tu sais très bien que je n’ai jamais été kamikaze.

– N’oublie pas qu’il est déjà allé chialer dans les bras des condés ; tu ne vas pas plus loin, tu lui fous un bon coup de pied au cul, ça lui remettra les neurones en place.

Je ne vais pas lui pourrir sa soirée :

– Ton bordeaux, il est bon, mais un verre c’est un peu juste.

– Eh, je suis pas ton barman, tu te sers.

On descend la bouteille.

– Allez mon François, il est tard, je m’arrache.

– Rentre bien et oublie pas t’embrasser ta femme.

– Comme d’hab, j’y manquerai pas. »

En repartant, mon téléphone vibre dans ma poche, c’est Alain :

« Salut Vincent, j’ai pris rendez-vous avec Franck demain à dix-neuf heures à La Mascotte, place des Ternes ; et surtout tu viens seul, fais pas le con, j’ai donné ma parole.

– De quoi t’as peur ? Bon, j’y serai. »

J’aurais dû m’en douter, une mayonnaise qui monte aussi vite, n’est pas faite qu’avec des œufs…

Le lendemain, j’y vais avec du plomb dans les pompes. Je le sens pas du tout ce rencard, j’ai envie de faire demi-tour, mais bon, j’ai promis à Alain, donc j’enquille dans la brasserie.

Mon pote est assis au fond, attablé à côté du Bibendum Michelin, les lunettes en plus.

Alain fait les présentations :

« Franck, je te présente Vincent, Vincent, Franck. »

Je salue tout le monde. La diplomatie n’est pas ma qualité première, j’attaque direct :

« Je ne te connais pas, je ne t’ai jamais vu, et je t’ai jamais rien demandé, alors pourquoi t’es allé dégueuler chez les poulets ?

– Ne vous fâchez pas monsieur Vincent, laissez-moi vous expliquer. Vous êtes venu vendredi, accompagné d’une personne répondant au nom de José. Ce José est un escroc, je dirais même, un truand doublé d’une crapule.

Parti comme il est parti, dans cinq minutes, il va me faire avaler que ce José est en cavale et qu’il a flingué trois poulets.

– Et moi, qu’est-ce que j’ai à voir là-dedans ?

– La société pour laquelle nous travaillions, a été victime d’une escroquerie de plusieurs millions d’euros. Ce José est impliqué dans cette affaire. Lors de notre dernière réunion, j’ai exigé des explications. Il a monté les autres associés contre moi en leur faisant croire que j’étais à l’origine de cette malversation. Des mots s’en sont suivis, et il est parti en claquant la porte. Nous aurions pu en rester là et régler ce différent avec nos avocats. Par malheur, il y a trois semaines de cela, un de nos collaborateurs a été abattu de trois balles dans la tête en plein Paris. Depuis, je suis contraint d’être en relation permanente avec la brigade criminelle. C’est pour cette raison qu’aussitôt après votre départ de mes bureaux, je les ai appelés. Ils sont arrivés immédiatement, et m’ont informé que j’étais en danger de mort. Vous comprenez maintenant ? »

Ce mec est en train de me filer au bord de la piscine et sans calebar64 ; s’il me pousse encore un peu, je vais plonger et ça va éclabousser grave.

– Non, et j’en ai rien à branler.

– Je vous jure monsieur Vincent que c’est la vérité.

L’andouillette trempe dans son jus.

– François Marcantoni, ça te dit quelque chose ? Il paraît que t’es frileux et que tu t’en sers de couverture…

– J’ai déjà entendu ce nom à la télé, mais ne l’ai jamais rencontré.

Je sais pas si c’est ses mains moites ou son visage rouge comme un coucher de soleil, mais j’avais tendance à le croire :

– Bon, tu sais ce que tu vas faire, tu vas arranger une rencontre avec José ; je serai là et on sera fixés.

– Mais monsieur Vincent, ce n’est pas possible, j’ai déposé plainte contre cette personne, et il m’est absolument interdit de communiquer avec elle.

– Elle est un peu facile celle-là.

Alain intervient :

– Vincent, je suis au courant, je te garantis que c’est la vérité.

C’est drôle, tous les menteurs te farinent65avec leur « c’est la vérité ».

– Bon écoute, si tu peux pas le voir, ne m’dis pas que ça va te gêner de voir son ami Marco ; c’est lui qui m’a amené ce fameux José.

Bibendum flippe sévère, mais finit par donner son accord.

– Paris ne brûle pas encore, donc on a le temps, on s’appelle la semaine prochaine, mais écoute bien, si tu m’as menti, je le prendrai très très mal. T’as bien compris.

– Oui monsieur Vincent, le rendez-vous aura lieu où ?

– T’inquiète pas, on te dira. »

53. Roteuse : champagne.

54. Portugaise : oreille.

55. Vieux : François Marcantoni.

56. François : François Marcantoni.

57. Dessouder : tuer.

58. Taulier : patron.

59. Valseur : cul.

60. Fifrelot : cerveau.

61. Camp : la campagne.

62. Rifle : feu.

63. Bbq : barbecue.

64. Calebar : caleçon.

65. Fariner : baratiner.

LES TALONS DANS LE BITUME

Nous sommes attablés dans une baraque un peu bancale qui tient à peine debout, comme sa tôlière, Jeannine Gertrude, à quinze bornes de Provins, dans la plate Seine-et-Marne, au milieu d’un bled paumé, et, le comble, en face de la gendarmerie.

Avant de devenir la princesse du pot-au-feu – je suis injuste, la Reine ! la vraie ! la Quinte flush ! –, elle a usé ses pompes sur les trottoirs de Buenos Aires, avant de donner de l’affection aux passants de la rue Saint-Denis. La Bocussette, elle ne donne pas dans la bricole, c’est du haut de gamme, le top du top sa gamelle ! Pour planquer ses soixante-dix piges, elle se maquille comme un Apache ; elle se balade en minijupe avec talons aiguilles, s’il vous plaît, le portail toujours grand ouvert pour nous permettre de jeter un œil sur ses nichons siliconés, qu’elle fait changer comme moi je change les pneus de ma BM.

Sa marmite, tu la files à une anorexique, elle en reprend trois fois, et se rebecte cinq kilos, facile !…

Nous sommes en train de nous goinfrer et de siffler quelques boutanches66 de Bordeaux 62 pas dégueu, juste histoire de se la faire coquine, un peu crapuleuse, avec tendresse, le tout bordé d’amitié.

J’aime ces grands moments que nous prenons à la vie. Si je pouvais, j’arrêterais les montres pour que ces immenses plaisirs ne finissent jamais.

Elle ne fait pas dans le régime ; chaque plat, c’est une montagne, et si tu n’as pas les crochets67, tu peux te prendre une assiette en pleine tronche : « Allez les enfants, il faut manger, ça va refroidir, et il faut tout me finir. »

Cuisses douces tricote cher dans le vulgos68, elle a les pelotes qui se peluchent69mais, sur les mâles, il faut lui reconnaître une certaine expérience : « Les bonshommes, c’est comme les tirelires, ils sont tous fendus. »

Elle ne mouline pas dans la chansonnette : « Pour garder ton homme, tu lui fais prendre du poids en becquetant, et tu le lui reprends au plumard ; il te fera jamais la malle et il gardera toujours une taille de guêpe. »

Et pour habiller le tout : « Je sais de quoi je parle, j’en ai desserré quelques-unes ; je peux vous affirmer : ce n’est pas la cravate qui fait l’homme, c’est la grosseur du nœud. »

Et aussi les plus glauques : « Quand tu tiens une bite entre les doigts, tu ne sais pas où il va te la mettre, mais tu es sûr qu’il va te la mettre, et pas dans les oreilles !… »

Maintenant, c’est le Vieux qui a chopé le micro, il attaque son one-man-show ; c’est parti, on va se respirer Raimu, Fernandel, De Funès, que des bons !… Tout le répertoire pendant deux plombes.

En lever de rideau, d’abord des histoires corses. Ça fait des années que je me les engauffre ; s’il oublie un mot, je peux lui souffler, mais ça ne risque pas !

Pas question de casser l’ambiance : je fais semblant de me les tartiner pour la première fois, ça lui fait tellement plaisir. Et puis ça n’empêche pas les mourants de mourir, les voleurs de voler !

« Tu la connais celle de Doumé ?

– Non François, tu sais très bien que je ne les retiens pas !

– Le bon Dieu, il t’a pas filé de cervelle, mais par pitié, il t’a collé deux esgourdes, alors écoute : c’est Doumé qui va à un enterrement avec son âne, le cousin s’inquiète et lui demande : “Oh Doumé, dis-moi, pourquoi tu as apporté l’âne ? – Eh pardi, c’est pour porter le deuil.”

Une lichette de pinard pour la voix :

– C’est une gonzesse qui rentre dans un commissariat. Elle hurle : “Je me suis fait violer, je me suis fait violer par un sadique, et cet enfant de putain est Corse ! J’en suis certaine. Vous le connaissez ? – Non !… – Alors pourquoi affirmez- vous qu’il est Corse ? – Oh c’est très simple monsieur l’agent, c’est moi qui ai dû faire tout le travail.” »

C’est l’Olympia ! Le Casino de Paris, la Cigale… il manque que les projos !

Et merde, mon portable qui sonne. Le Vieux fait un peu la gueule, mais tant pis, je réponds… !

« Allô, allô, allô ?

Avec ce bordel, j’entends que dalle, je me casse dans le jardin.

– Bonjour Vincent, c’est Franck.

– Ah, salut Franck !

– Vous vous souvenez de moi, on s’est vus avec Alain le promoteur, à La Mascotte la semaine dernière, je vous rappelle comme prévu.

– Toi et ta basse-cour, je ne risque pas de t’oublier ; c’est sympa d’appeler, tu m’excuses, je suis occupé, on peut se rappeler plus tard ?

– Juste deux minutes, monsieur Vincent, il faut que vous sachiez que je sors à l’instant de la Brigade Criminelle ; ils m’ont parlé de vous.

– Pourquoi de moi ?

– Justement, il faut absolument que l’on se rencontre au plus vite avec votre ami.

– Lundi, je suis libre.

– Vous connaissez l’Hôtel Powers, rue François 1er ?

– Ne te prends pas le chapeau, c’est dans cette taule que j’ai pris mon premier panard avec la Reine d’Autriche.

– Pardon ?

– Rien, laisse tomber !

– Très bien, à quinze heures, si ça vous convient.

– Quinze, ça baigne, à demain.

– Avec votre ami ?

– Moi j’y serai, mais mon mia70, je ne sais pas si je vais le choper, ne te tire par sur les bretelles, je fais le maxi.

– Merci et bonsoir monsieur Vincent.

– Salut, hasta mañana. »

« Oh grand, tu nous gonfles avec ton bigot, on ne peut pas casser la graine entre nous sans être emboucanés !

– Tu permets monsieur François, c’est ton petit protégé de mes deux, celui à qui tu prends des tonnes d’oseille.

– Si ce mec a balancé du pognon, c’est que tu m’as torpillé, parce que moi, j’ai touché que des châtaignes !

– Ce n’est pas une affaire de monnaie, mais de principe.

– Vincent t’es têtu, je t’ai déjà dit de laisser braire, la bave du crapaud n’atteint pas la blanche colombe.

– C’est pas moi, tu vois bien que c’est lui qui m’appelle.

– Ce que je comprends, c’est que t’es en train de te mettre les doigts dans la confiture.

– Excuse-moi monsieur le conseilleur, mais, c’est bien toi qui m’as appris que les menteurs, il faut les suivre jusque devant leur porte ?!