Marée blanche - Jean Failler - ebook

Marée blanche ebook

Jean Failler

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Opis

Les enquêtes épineuses de Mary Lester se poursuivent et la jeune policière peut compter sur son instinct !

Comme il y a pénurie d'inspecteurs au commissariat de Concarneau, Mary Lester y est détachée pour enquêter sur la mort d'un jeune homme. Oh, rien de bien mystérieux, vraisemblablement un règlement de comptes entre marginaux. Voire...

On le sait, Mary Lester a le chic pour apercevoir, derrière des faits paraissant évidents, d'autres qui le sont moins. Et quand elle a saisi un fil conducteur, on peut compter sur elle, en dépit du scepticisme de ses supérieurs, pour débrouiller tout l'écheveau. Elle va s'immerger dans une petite ville secouée par la crise de la pêche, découvrant, dans un monde dont elle ignore tout, des personnages aussi fragiles que rudes, bien attachants malgré leurs manières brusques.

Et il y a urgence, car si la marée noire tue la flore et la faune, la Marée blanche, elle, tue les hommes.

Un roman policier saisissant qui nous fait découvrir l’univers complexe des marins pêcheurs avec ses joies et ses aléas.

EXTRAIT

22 novembre.

Sur la mer turquoise, de longues houles ondulaient, couronnées d’écume. Le vent d’ouest soufflait en rafales brutales et désordonnées, le ciel était noir. Un temps à grains. Par moments la pluie se déchaînait et, chassée par le vent, passait à l’horizontale, cinglant les vitres de la cabine, si drue qu’elle plongeait la timonerie dans une sorte d’univers glauque. Puis, aussi subitement, les nuages lourds se déchiraient et un grand pan de ciel bleu apparaissait. Il y avait alors un soleil extraordinaire et il semblait qu’on passait en un instant du plus noir de l’hiver au plus lumineux du printemps.

À la barre de son chalutier bleu et blanc, Nicolas Le Maout, l’épaule calée contre la cloison de la cabine, les yeux plissés par la fatigue, regardait venir la côte ; une longue plage de sable fin barrait le fond de la baie, séparant le ciel de la mer d’un trait d’ivoire éclatant.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

Pas de doute, Jean Failler a l'art de nous faire cogiter tout en nous présentant sa chère Bretagne. Ici encore, tout lecteur connaissant Concarneau se repérera aisément au cœur de la Cité. Découvrez cet auteur dont le personnage récurrent nous transporte dans la lignée d'Agatha Christie. -  Pampoune Lectures

Au final, un épisode plaisant à lire et qui met en avant l'une des professions les plus rudes et les moins reconnues de notre société. - KiriHara, Babelio

À PROPOS DE L’AUTEUR

Cet ancien mareyeur breton devenu auteur de romans policiers a connu un parcours atypique !

Passionné de littérature, c’est à 20 ans qu’il donne naissance à ses premiers écrits, alors qu’il occupe un poste de poissonnier à Quimper. En 30 ans d’exercice des métiers de la Mer, il va nous livrer pièces de théâtre, romans historiques, nouvelles, puis une collection de romans d’aventures pour la jeunesse, et une série de romans policiers, Mary Lester.

À travers Les Enquêtes de Mary Lester, aujourd’hui au nombre de quarante-trois, Jean Failler montre son attachement à la Bretagne, et nous donne l’occasion de découvrir non seulement les divers paysages et villes du pays, mais aussi ses réalités économiques. La plupart du temps basées sur des faits réels, ces fictions se confrontent au contexte social et culturel actuel. Pas de folklore ni de violence dans ces livres destinés à tous publics, loin des clichés touristiques, mais des enquêtes dans un vrai style policier.

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JEAN FAILLER

Marée blanche

BIBLIOGRAPHIE

CE LIVRE EST UN ROMAN

Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres,

des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant

ou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.

Car mon bateau est mon trésor…

I

22 novembre.

Sur la mer turquoise, de longues houles ondulaient, couronnées d’écume. Le vent d’ouest soufflait en rafales brutales et désordonnées, le ciel était noir. Un temps à grains. Par moments la pluie se déchaînait et, chassée par le vent, passait à l’horizontale, cinglant les vitres de la cabine, si drue qu’elle plongeait la timonerie dans une sorte d’univers glauque. Puis, aussi subitement, les nuages lourds se déchiraient et un grand pan de ciel bleu apparaissait. Il y avait alors un soleil extraordinaire et il semblait qu’on passait en un instant du plus noir de l’hiver au plus lumineux du printemps.

À la barre de son chalutier bleu et blanc, Nicolas Le Maout, l’épaule calée contre la cloison de la cabine, les yeux plissés par la fatigue, regardait venir la côte ; une longue plage de sable fin barrait le fond de la baie, séparant le ciel de la mer d’un trait d’ivoire éclatant. Derrière se dessinaient les champs, les bois, et puis, sur tribord, Concarneau. Ce qu’on apercevait d’abord en venant de la mer, c’était les immeubles HLM de Kerandon, une longue barrière blanche posée contre le ciel. Entre eux et la mer, les maisons descendaient jusqu’à la ville close plantée sur son rocher, qui trempait ses vieilles murailles dans les eaux paisibles du port. Derrière, il y avait la criée, mais on ne la voyait pas encore.

Des entrailles du bateau montait le grondement sourd du diesel qui tournait à demi-régime. Une lourde silhouette se dressa derrière Nicolas Le Maout, emplissant la petite cabine de sa carrure formidable.

Nicolas détourna à peine la tête et dit d’une voix lasse :

— On arrive.

Et l’autre bougonna d’un timbre éraillé :

— Pas trop tôt !

— Comme tu dis, Petit Pierrot, mes bottes sont lourdes, fit Nicolas Le Maout.

Et il passa d’un pied sur l’autre dans une sorte de danse lente pour tenter de désengourdir ses jambes lasses, puis il prit sur une tablette devant lui un paquet de gauloises froissé, en sortit une cigarette tordue qu’il alluma à un briquet de plastique jaune sans se soucier de la curieuse forme du cylindre de tabac.

La cabine empestait l’huile chaude, le poisson, le tabac et il fallait avoir le cœur bien accroché pour supporter les mouvements du bateau dans cette atmosphère confinée. Qu’importe, ici au moins on n’avait pas froid ; et du froid, de l’humidité, du vent, ces hommes venaient d’en avoir plus que leur compte.

Accablé de fatigue, le reste de l’équipage, deux matelots, dormait dans le poste, capelé dans leurs cirés jaunes, encore bottés. Comme ils étaient tombés, le sommeil les avait pris.

L’Atalante avait quitté le banc de Porcupine, dans le Sud-Irlande, vingt-quatre heures plus tôt par une mer bien formée pour regagner son port d’attache et c’est en Manche qu’ils avaient eu l’avarie. Nicolas Le Maout qui tenait la barre pour ce passage difficile avait senti un choc violent, et aussitôt tout le bateau s’était mis à vibrer d’une manière si inquiétante qu’il avait dû passer au point mort ; dès lors les vibrations avaient cessé mais si peu qu’elles eussent duré, elles avaient réveillé le mécanicien Pierre Landrin. Pierre Landrin, dit Petit Pierrot par dérision – il mesurait un mètre quatre-vingt-quinze et pesait cent vingt kilos – s’était péniblement extrait de sa banette pour venir aux nouvelles :

— Nic, qu’est-ce qui se passe ?

— On a touché quelque chose.

La voix était tendue, anxieuse.

— Un bateau ?

C’était leur hantise. À cet endroit le rail d’Ouessant voyait de jour comme de nuit passer des armadas de navires de commerce et d’énormes pétroliers capables d’envoyer une coque de noix comme l’Atalante par le fond sans même s’en apercevoir. De la même manière, l’Atalante pouvait couper en deux un voilier de plaisance, car il y en avait qui croisaient sur cette route pour rejoindre l’Angleterre. Cependant, en cette saison, le risque de rencontrer un plaisancier était réduit.

Privé de propulsion, le petit chalutier montait et redescendait sur les vagues comme un bouchon. Le front barré d’un pli soucieux, le patron, Nicolas Le Maout, répondit lentement :

— Pas un bateau, une épave. Un tronc d’arbre, ou bien un container sorti de sa pontée. Saloperie !

— Embraye, dit le mécanicien. Le moteur tournait au ralenti. Nicolas Le Maout enclencha la marche avant et le bateau reprit son erre tout doucement. Petit Pierrot écoutait attentivement, la main sur la rambarde.

— J’entends rien, dit-il enfin.

— Attends !

Lentement le patron poussait la manette des gaz et quand le moteur atteignit un bon régime, le bateau fut repris par cet intense tremblement.

— Coupe ! ordonna Petit Pierrot. C’est l’hélice qui a pris un jeton. On a dû toucher une putain de bille de bois et elle doit être faussée.

— Alors, demanda le patron, qu’est-ce qu’on fait ?

— Essaye doucement. Peut-être qu’à demi-vitesse l’hélice tiendra le coup. Pour moi, on a dû perdre une pale.

— Manquait plus que ça ! tonna Nicolas Le Maout en tapant du poing sur la barre. Des frais, encore des frais ! À cause de ces foutus cargos de merde qui surchargent leurs bateaux ! Au premier coup de gîte, on largue la pontée et tant pis pour ceux qui la trouvent sur leur chemin !

Il ne se passait pas d’hiver sans que des cargos, maintenant chargés en pontée, perdent une partie de leur cargaison sous les coups de boutoir de la mer. Toutes ces épaves finissaient à la côte, transformant peu à peu les plages en annexes de décharge publique. On trouvait ainsi mêlés aux goémons des couches-culottes, des boîtes de lait concentré, voire des insecticides ou même des explosifs. Les pétroliers qui dégazaient dans le Raz de Sein exterminaient la flore et la faune sous leur abominable magma noir qu’il fallait évacuer à la pelle, mais les plus redoutés des marins étaient les grumiers qui, lorsqu’ils perdaient une partie de leur cargaison, mettaient en péril les bateaux de pêche. En effet, un tronc de bois exotique heurté en bout pouvait percer une coque d’acier sans coup férir.

Mais jurer ne servait à rien. Il ne restait plus qu’à prier pour que l’on puisse rentrer à demi-régime.

On mettrait douze heures de plus, on raterait la vente du mercredi, donc les meilleurs cours. Et puis, il faudrait hisser le bateau sur le slipway, perdre huit jours de pêche, sans compter la facture… Le remplacement de l’hélice s’imposerait probablement, encore heureux si l’arbre n’était pas faussé ! Petit Pierrot était descendu dans la cale pour voir s’il n’y avait pas de voie d’eau. Parfois un arbre de transmission faussé ouvrait les tôles et, sur un bateau en acier, c’était le naufrage assuré.

Quand il remonta dans la cabine, il dit soulagé :

— Y’a pas d’eau dans les fonds !

— Encore heureux, grinça Nicolas Le Maout entre ses dents.

— Mais il faudra y aller mollo, parce que si ça se remet à vibrer comme tout à l’heure…

Il n’acheva pas sa phrase, ce n’était pas utile, le patron avait compris. Il leur fallait rentrer à toute petite vitesse, sans quoi l’Atalante ne reverrait pas son port d’attache.

Dieu sait si la nuit avait été longue. Nicolas avait refusé de quitter la barre. L’Atalante était son bateau, même si les traites couraient encore pour de longues années. En avait-il rêvé quand il était mousse, puis quand il était matelot. Avoir son bateau à lui ! Et maintenant qu’il avait réalisé son rêve, pas question de le laisser s’enfoncer au milieu des flots. Il fallait le ramener à bon port.

Le port était là, au fond de la baie, Nicolas Le Maout se sentit soulagé.

Un intense rayon de soleil dorait les puissantes murailles dont, au XVIIe siècle, Sébastien Le Prestre de Vauban avait ceint l’îlot de Conq pour en faire une imprenable place forte qu’on appelait depuis la ville close. Derrière les remparts le ciel était de plus en plus noir. Dans l’avant-port, désormais réservé à la plaisance, les petits yachts blancs se miraient dans l’eau calme. Une magnifique carte postale, un photographe n’aurait pas manqué un si beau cliché. Mais en ce moment, Nicolas Le Maout se souciait bien peu des photographes et de leurs photos. Tout ce qu’il voyait, c’est qu’il rentrait avec une maigre pêche, un bateau endommagé et vingt-quatre heures de retard qui se traduiraient par une perte sèche de vingt ou trente pour cent sur la vente. Les parts seraient maigres et quand il aurait payé les avitailleurs, la glace, le gasoil, quand la banque aurait prélevé son dû, il ne resterait pas grand-chose pour l’équipage.

Certes, il était content de retrouver Maryvonne sa femme, Loïc et Bernard ses deux garçons, mais il savait qu’après les premières effusions, la conversation roulerait sur les traites de la maison, du bateau et la voiture qu’il faudrait bien changer, avant que la vieille ne rende l’âme. Le fric, toujours le fric ! Où en prendre ? On pêchait de moins en moins et les cours étaient de plus en plus bas. Il n’y avait que les frais qui ne diminuaient pas !

Sur le pont, Lili et Jean Fanch – les deux matelots – les yeux encore pleins de sommeil, s’affairaient pour l’accostage. Nicolas Le Maout, le regard dur, les regardait faire, l’air préoccupé. Il sortit la tête hors de la passerelle :

— Holà, vous deux, venez donc voir un peu !

L’Atalante embouquait le chenal qui mène à l’arrière-port, là où se tient la criée. Le patron passa au point mort et le bateau n’avança plus que sur son erre, fendant les eaux calmes du bassin irisées de mazout. Les deux hommes s’arrêtèrent devant la passerelle, le visage levé, le regard interrogatif. Louis Moing, dit Lili, était un petit homme mince dont le visage mangé de barbe était marqué d’une longue cicatrice livide qui allait de la pommette au menton, cruel souvenir d’un panneau de chalut qui l’avait frappé en pleine face alors qu’il s’apprêtait à larguer le cul du filet. Il avait, ce jour-là, dû à Petit Pierrot d’avoir la vie sauve. Le colosse l’avait croché d’une seule main par son ciré alors qu’inconscient et tout sanglant, une vague l’emportait par-dessus le bord. Lili Moing qui paraissait soixante-cinq ans en avait quarante. L’autre matelot s’appelait Jean François Lours. Il avait trente ans et était le cousin par alliance de Nicolas. Sous un aspect fluet, ce taciturne était dur à la peine, capable de ramander un cul de chalut déchiré sous n’importe quel temps. Ces quatre hommes étaient des « chiens de mer ». Leurs pères, leurs grands-pères avaient été marins avant eux. Ils n’avaient jamais envisagé leur avenir ailleurs que sur un bateau de pêche et d’ailleurs, hors pêcher, que savaient-ils faire ?

— Pour ce que vous savez, dit Nicolas Le Maout en les regardant bien droit dans les yeux, souvenez-vous de ce que je vous ai dit : motus. Et comme les deux autres opinaient du chef il ajouta :

— Que j’apprenne qu’un d’entre vous a ouvert sa grande gueule, jamais plus il ne foutra les pieds sur mon bateau. Et je m’arrangerai pour qu’il ne puisse pas les mettre sur un autre non plus. Vous voilà avertis, à bon entendeur…

Un mouvement de tête les renvoya à la manœuvre ; Nicolas Le Maout embraya de nouveau et l’Atalante vint accoster en douceur sous la grue qui, dans la nuit froide de novembre, allait vider ses cales du produit de cinquante traits de chalut.

II

15 décembre.

Mary Lester resserra le col de son duffel-coat autour de son cou et frissonna. Derrière elle, l’employé de la morgue repoussait le grand tiroir où reposait le corps de Tibère. Il y eut un bruit de roulements parfaitement huilés, puis un claquement sec ; le tombeau provisoire de Tibère s’était verrouillé automatiquement. Ce bruit, par ce qu’il avait d’inexorable et de définitif, fit de nouveau frissonner Mary.

Tibère s’appelait en réalité Lucien Le Berre, dit le petit Le Berre, puis par raccourci, petit Berre, et enfin Tibère. Aucune parenté avec l’empereur. Vingt-sept ans, pas de métier bien défini, barman occasionnel pendant la saison touristique, docker suppléant quand le port manquait de main-d’œuvre (ce qui ne s’était pas vu depuis des lustres), et pilier de bistrot à temps plein.

Derrière elle, le préposé aux macchabées allumait une gauloise. La pièce était entièrement carrelée de blanc, il y avait une table, également carrelée, probablement destinée aux autopsies et, dans le fond, occupant tout le pan de mur, un meuble en inox, sorte de vaste commode réfrigérée où étaient rangés les corps en attente de dernière demeure. Se détachant sur le mur blanc, une pancarte portant une inscription en capitales rouges : DÉFENSE DE FUMER. L’employé en blouse blanche suivit le regard de Mary et montra sa cigarette :

— Ça ne vous dérange pas ?

— Non.

Elle préférait l’odeur de cigarette à celle écœurante du désinfectant qui empestait la morgue.

Le type eut un petit rire et tendit le pouce derrière son épaule, montrant le meuble d’inox :

— Le tabac ne risque plus de lui faire de mal !

Ça devait être de l’humour. Mary le regarda froidement tandis qu’il poussait la lourde porte métallique. Elle sortit et huma avec délices l’air frais du dehors qui sentait la campagne, la terre fraîchement labourée.

— Vous le connaissiez ?

— Bien sûr, dit l’homme en soufflant sa fumée avec une sorte de suffisance. Qui ne connaissait pas Tibère ? Un personnage, Madame, un type qui aurait pu être un grand peintre s’il avait voulu mais voilà, les copains, la liche, il avait presque viré grignou.

Et comme Mary le regardait d’un air interrogatif, il expliqua :

— Clochard quoi. C’est comme ça qu’on les appelle ici. S’il n’avait pas eu sa vieille, il aurait été à la rue depuis longtemps.

— Et, la liche, c’est probablement…

Elle fit, en levant le coude, le geste de porter un verre à ses lèvres.

— Ouais, fit l’homme avec un rire gras. Le jaja…

— Compris, dit Mary.

Vu sa trogne, il ne devait pas cracher dessus. C’est vrai qu’avec un tel métier il avait des circonstances atténuantes. Elle s’imagina un instant rentrant chez elle imprégnée de cette odeur de morgue et frémit d’horreur. Puis se reprenant, elle demanda :

— Il habitait chez sa mère ?

— Oui.

— Où ça ?

— À Lanriec.

— Lanriec ? dit Mary.

L’homme la regarda, surpris. Qu’est-ce c’était que cette bonne femme qui ne connaissait rien à rien ?

— Je ne suis pas d’ici, dit-elle.

L’homme hocha la tête, il comprenait. Il prit le temps de tirer une bouffée de sa cigarette et de la rejeter voluptueusement.

— C’est de l’autre côté de l’eau, dit-il enfin. Faut passer le pont ou traverser au bout de la ville close.

Il tira une nouvelle bouffée et, après réflexion, ajouta :

— On peut aussi y aller par le port de commerce.

Mary hocha la tête, comme pour aller à Rome, les chemins pour se rendre à Lanriec ne manquaient pas.

Elle demanda :

— Il avait des ennemis ?

— Des ennemis ? répéta le gardien des morts d’un air stupéfait. Tibère des ennemis ? J’crois pas ! Pourquoi en aurait-il eu ?

— Je ne sais pas non plus, dit Mary, je cherche. Qui aurait pu lui en vouloir assez pour l’arranger à ce point ?

— Je ne vois pas, dit l’homme en tirant sur son mégot d’un air perplexe.

Il réfléchit puis ajouta :

— Il devait bien avoir quelques ardoises impayées dans les bistrots.

— On se tue pour ça par ici ? demanda Mary.

L’homme jeta son bout de cigarette dans l’herbe mouillée, l’écrasa consciencieusement du bout du pied et se mit à rire.

— Heureusement que non, ça serait un drôle de massacre, on serait obligé d’agrandir ma boutique !

— Bien, dit-elle, je vous remercie.

Le gardien en tenue qui l’attendait au volant de la R 12 break la ramena au commissariat.

*

Pour le lieutenant de police Mary Lester, la journée avait commencé de façon bizarre. Il y avait d’abord eu la réunion habituelle dans le bureau du commissaire Fabien à Quimper et, au moment de sortir, cette interpellation du patron :

— Un moment, Lester. Deux mots à vous dire.

Vaguement inquiète, Mary avait attendu que les autres inspecteurs sortent du bureau du patron.

Ils étaient passés devant elle en la regardant, certains avec curiosité, d’autres avec une ironie à peine voilée. Son succès dans ce qu’on appelait maintenant « l’affaire Lostelier »1 n’avait pas plu à tout le monde.

Quand la porte capitonnée se fut refermée, le commissaire Fabien la pria de s’asseoir et lui dit en souriant :

— Ne vous inquiétez pas, Lester, il n’y a rien de cassé. Simplement, mon collègue de Concarneau qui a besoin d’un spécialiste.

— Un spécialiste ? dit Mary en fronçant les sourcils.

— Oui jeune fille, dit le commissaire, figurez-vous qu’on a retrouvé hier un corps flottant dans le bassin du port de pêche à Concarneau. Une sorte de marginal qui aurait été tabassé avant d’être jeté à l’eau. Ça ne vous rappelle rien ?

Mary fixa le commissaire : se moquait-il ? Non, c’était sa façon de présenter les choses, son humour, un peu lourdingue, mais pas méchant. Il faisait allusion à la première enquête que Mary avait menée au commissariat de Lorient, et dont le point de départ avait été un clochard repêché dans le port2.

— C’est un exercice où, paraît-il, vous excellez.

— Il n’y a donc pas d’inspecteurs à Concarneau ? demanda-t-elle.

— Si, dit le commissaire, quatre.

— Alors ?

— Alors il y en a un qui a la grippe, un autre qui est en stage au Mont d’Or, un troisième qui est aux sports d’hiver.

— Et le quatrième ?

— Aux dires du commissaire Dumont, c’est un poivrot en instance de retraite. Il le garde au poste en attendant qu’il dégage.

— Bien, patron, que dois-je faire ?

— Tout simplement prendre votre voiture, aller à Concarneau et vous présenter au commissaire Dumont. Il vous donnera ses directives.

*

Une petite demi-heure de voiture suffit à Mary pour atteindre le grand port de pêche. À dix heures elle frappait à la porte du commissaire Dumont qui l’attendait.

Le commissaire Dumont était un quinquagénaire athlétique. Il avait le visage tanné des hommes qui vivent au grand air et ses cheveux gris étaient taillés ras en une sorte de brosse qui sentait la coupe militaire à six pas.

S’était-il attendu à voir arriver une jeune fille dans son bureau alors qu’on lui avait annoncé un lieutenant ? Il n’en laissa rien paraître et accueillit fort aimablement Mary, lui exposa l’affaire pour laquelle il requérait ses services : un marginal repêché dans les eaux du port. Un accident, probablement, comme il s’en était déjà produit vingt, mais le corps portait des traces de coups et une enquête s’imposait.

— Je pense, dit Mary, que la première chose à faire est d’aller voir le corps.

— Oui, dit le commissaire. Je suis désolé d’avoir à vous imposer cette corvée mais…

Mary le coupa :

— Mais ça fait partie du métier.

Dumont la regarda, apparemment surpris qu’elle le prenne sur ce ton.

— Bien, dit le commissaire en se levant, le corps est à la morgue de l’hôpital, demandez au chef de poste une voiture et un chauffeur. Dès votre retour, revenez me rendre compte.

Il n’y a pas que la coupe de cheveux qui sente le militaire, se dit Mary, le ton aussi. Il n’aurait pas fait Saint-Cyr celui-là, avant d’entrer dans la police ?

*

— Alors, dit le commissaire Dumont, ce macchabée ?

Il regardait la jeune femme d’un regard bleu et froid.

Un regard de légionnaire. Elle grimaça :

— Pas beau à voir !

— Fallait s’en douter, dit Dumont. Je vous avais dit qu’il avait été molesté…

Mary pouffa, le commissaire la regarda sévèrement :

— Ça vous fait rire ?

Elle se reprit :

— Excusez-moi, Monsieur, c’est nerveux. Et puis, c’est ce mot que vous avez employé, molesté.

Dumont eut soudain l’air de s’impatienter :

— Peu importent les mots, lieutenant. Molesté, dérouillé, passé à tabac… Vous pouvez choisir.

— Aucun ne me convient, Monsieur.

— Voyez-vous ça ! ironisa le commissaire.

Ses doigts épais jouaient avec un crayon. Il en tapota le dessus de son bureau en fixant Mary :

— Et, selon vous, qu’est-il donc arrivé à ce pauvre Le Berre ?

— Il a été torturé.

Dumont siffla et se leva, fit quelques pas dans le bureau en hochant la tête d’un air surpris :

— Eh bien, vous au moins vous n’y allez pas par quatre chemins !

— Avez-vous vu le corps ? demanda Mary.

— Non. Mais je n’aurais pas dû vous laisser aller à la morgue toute seule…

— Que j’y sois allée seule ou en compagnie ne change rien à l’affaire : le malheureux Tibère a eu toutes les incisives cassées, le visage martelé de coups, les doigts écrasés, des brûlures de cigarette sur la poitrine, sur le ventre, sur le sexe…

Dumont fixait Mary d’un drôle d’air, intrigué, se demandant visiblement où elle voulait en venir. Il y eut un blanc et comme le commissaire continuait de la regarder sans ciller, elle dit en le fixant à son tour :

— On moleste très fort par ici, Monsieur.

Le commissaire fut sur le point de se fâcher. Un lieutenant lui aurait parlé sur ce ton, c’était l’explosion garantie. Mais le culot et l’aplomb de cette gamine l’amusaient. Il eut un mince sourire.

— Je dirais même, poursuivit-elle encouragée par ce sourire, qu’on l’a torturé pour lui faire avouer quelque chose.

Le commissaire se renversa dans son fauteuil, cette fois il riait franchement :

— Lui faire avouer quoi ? Son coin à champignons ? Ses trous à crevettes ?

Il se leva, marcha jusqu’à la fenêtre et s’adressa à Mary en lui tournant le dos :

— Un peu de sérieux lieutenant, ça ne tient pas debout ! Ce Lucien Le Berre était un pauvre type ! Un pauvre type qui n’avait pas trois ronds devant lui ! Il aura été bousillé par ses copains de squat pour un litre de rouge !

Mary hocha la tête négativement :

— Non Monsieur. S’il avait reçu deux ou trois coups de couteau, pourquoi pas, mais là il a été systématiquement torturé. Et puis, si ses copains l’avaient tué dans leur squat, comme vous dites, ils n’auraient pas pris la peine de venir le balancer dans le port.

Le commissaire paraissait ruminer, fort ennuyé que ce ne fût pas un crime de marginaux. Il dit sans grande conviction :

— Vous êtes encore jeune dans le métier, lieutenant. Ces clochards, ces grignoux comme on dit ici, peuvent être pris d’une fureur destructrice. J’en ai vu un une fois sur lequel ils s’étaient acharnés à quatre, il était lardé de plus de cent coups de couteau !

— Et le lendemain, dit Mary, vous avez retrouvé les coupables dormant près de leur victime, baignant dans le sang et dans le vin rouge, l’Opinel à la main…

— Oui, concéda le commissaire comme à regret.

— Tibère ne dormait plus au squat depuis une semaine, dit Mary.

Le commissaire se retourna et, s’adossant au radiateur :

— De qui tenez-vous ça ?

— Du type de la morgue, il le connaissait.

— Ah ? Et où résidait-il donc ?

— Il était retourné chez sa mère, à Lanriec…

— On m’avait pourtant dit que la vieille ne voulait plus le voir.

— Faut croire qu’ils s’étaient réconciliés.

— Êtes-vous allée jusqu’à chez elle ?

— Pas encore, vous m’aviez dit de repasser ici après la morgue.

— Bon, eh bien, allez-y maintenant.

— Je pense qu’il vaudrait mieux que je prenne ma voiture.

— Comme il vous plaira, dit Dumont en retournant s’asseoir.

En voilà au moins un qui n’est pas contrariant, se dit Mary en montant dans sa petite Austin.

*

Bernadette Le Berre habitait une vieille maison d’un étage dans une venelle du Passage Lanriec. La petite rue, mal pavée, était si étroite qu’elle n’osa pas s’y engager en voiture. Elle se gara sur une grande place, face à la vieille ville close, derrière une grosse BMW immatriculée en Belgique. Elle se fit la réflexion que, même hors saison, Concarneau attirait les touristes.

Mary trouva madame Le Berre, attablée devant un café pain beurre en compagnie de deux autres femmes de son âge, toutes vêtues de noir. La maison comportait au rez-de-chaussée deux pièces séparées par un couloir. À droite, une cuisine avec une étroite fenêtre donnant sur la venelle sans soleil, à gauche Mary entrevit par la porte entrebâillée un lit haut avec un édredon grenat. Sans doute la chambre de Bernadette Le Berre.

Le sol du couloir était en ciment brut, les cloisons en planches peintes d’un vert cru assez surprenant dans une maison. Comme souvent dans les demeures des marins, on avait utilisé des restes de peinture ayant servi pour le bateau. Décoration étonnante.

Dans la cuisine, un linoléum à bout de course laissait voir sa trame. Sur une cuisinière à charbon qui servait à la cuisine et au chauffage, une antique cafetière émaillée bleue et rouge. Et puis un buffet en formica et une table de bois blanc couverte d’une toile cirée jaune, quatre chaises paillées, un évier écaillé sous lequel on apercevait le bleu métallisé d’une bouteille de gaz.

Bernadette Le Berre avait un visage blafard où se détachaient ses yeux rougis. Elle regardait ses amies avec un air de détresse, comme pour chercher leur réconfort. Pendant des années, elle avait travaillé au déchargement des bateaux sur les quais, la nuit, pieds et mains dans la glace, exposée à toutes les bises. Elle en avait gardé d’épaisses mains rouges qui paraissaient incongrues sur la toile cirée jaune.

Les yeux en dessous, elle épiait Mary avec une hostilité résignée, tandis que les voisines la fixaient hardiment, prêtes à mordre.

— Je voudrais vous parler, Madame, dit Mary.

Surprise par cette voix douce, Bernadette leva les yeux sur Mary, puis porta son regard sur ses deux amies, comme pour leur demander conseil.

— Eh bien, dit l’une des commères effrontément, allez-y !

Mary les fixa, beaucoup moins amène :

— Je souhaiterais parler à madame Le Berre « en particulier ».

La vieille femme parut soudain décontenancée :

— J’ai rien à cacher, dit-elle hargneusement en regardant Mary par en dessous.

En voilà une, se dit Mary, qui a dû prendre son compte de taloches ! Elle fixa la vieille femme :

— Eh bien, si vous n’avez rien à cacher, vous raconterez ça à ces dames plus tard.

— Vous êtes l’assistante sociale ? demanda Bernadette Le Berre.

— Pas précisément…