Les voleurs d'énergie - Aurélien Bernier - ebook

Les voleurs d'énergie ebook

Aurélien Bernier

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Opis

Une analyse critique de la gestion et de l'exploitation des sources d'énergie au XXIe siècle.Chauffage, éclairage, mobilité, alimentation, production de biens et de services… l’énergie est à chaque instant au cœur des activités humaines. Le contrôle de sa production, de sa diffusion et de sa distribution est hautement stratégique. Source de conflits, voire de guerres, l’exploitation et la consommation énergétique sont très inégalitaires, accentuent les déséquilibres entre nations riches et pauvres et entraînent des risques majeurs pour l’homme et son environnement. Ce livre raconte, pour la première fois, l’histoire de la propriété des énergies et des systèmes mis en place pour les exploiter. Privée à l’origine, l’énergie devint largement publique au cours du XXe siècle. La France ne fut pas le seul pays à nationaliser l’énergie ; un mouvement quasi-mondial s’est développé pour mettre fin aux abus scandaleux des grands groupes privés. Aujourd’hui, le privé veut reprendre l’exploitation des énergies par tous les moyens : saccage d’entreprises nationales publiques comme EDF, adoption de directives ultralibérales par l’Union européenne, ouvertures à la concurrence forcées pour les pays du Sud… Alors que les activités pétrolières ont déjà largement été reconquises par les multinationales, les services publics de l’électricité et du gaz sont attaqués partout sur la planète. Comme pour le transport ferroviaire, l’eau ou les déchets, la santé ou l’éducation, il s’agit de transférer aux grandes firmes privées une activité très rentable, niant aux citoyens tout droit de regard sur cette industrie qui les concerne dans leur quotidien et leur devenir.Découvrez, au travers d'un ouvrage fourni, une réflexion originale pour reconstruire un service public des énergies qui réponde aux enjeux sociaux et environnementaux de notre époque. EXTRAITDans les pays du Sud, la question énergétique s’est longtemps confondue avec la question pétrolière et celle de l’indépendance nationale, conduisant à de fortes tensions avec les pays riches. Pour la France, le Royaume-Uni ou les Pays-Bas de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, les colonies et les pays pauvres sous influences sont le moyen d’accéder directement à des ressources de brut. Quant aux firmes américaines, elles étendirent rapidement leurs prospections au-delà du territoire national, notamment sur le reste du continent. Lorsque certains gouvernements de pays dominés, qu’ils fussent démocratiques ou autoritaires, cherchèrent à s’émanciper de la tutelle occidentale, la propriété des systèmes énergétiques devint pour eux une préoccupation centrale. Indépendantisme énergétique en Amérique latineEn 1921, la Standard Oil s’implante en Bolivie. L’année précédente, un coup d’État mené par les Républicains a chassé les libéraux du pouvoir, mais n’a pas modifié la propriété privée des ressources. Dans le Paraguay voisin, c’est la Royal Dutch Shell qui contrôle le pétrole. À la fin de la décennie, les deux compagnies anglo-saxonnes pensent que le sous-sol de la région de Gran Chaco, revendiquée à la fois par la Bolivie et le Paraguay, contient des hydrocarbures. Cette présence supposée de ressources dans le contexte tendu de la Grande Dépression conduit les deux pays à entrer en conflit armé. Entre 1932 et 1935, la guerre du Chaco fait, selon les estimations, de 85 à 130 000 morts. Le Paraguay gagnera la majeure partie du territoire contesté, mais aucun hydrocarbure n’y sera trouvé… avant 2012.À PROPOS DE L'AUTEURAurélien Bernier a travaillé dix ans pour l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (ADEME). Essayiste et conférencier, il collabore régulièrement au Monde diplomatique. Dernières publications : Comment la mondialisation a tuée l’écologie (Mille et une nuits, 2012); La gauche radicale et ses tabous (Seuil, 2014); La démondialisation ou le chaos (Utopia, 2016).

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Couverture

Page de titre

Aux salariés en lutte pour la défense des services publics en général et de l’énergie publique en particulier.

Pour Eugénie, ma source inépuisable d’énergie.

Et pour Justine, nouvelle

Introduction

Nous sommes le 17 janvier 2001, dans l’État le plus riche du pays le plus riche au monde : la Californie. L’État de la Silicon Valley, des industries de pointe, des multinationales Chevron, Apple, Hewlett-Packard, des studios cinématographiques d’Hollywood… Un État aussi riche que des pays comme l’Italie ou l’Espagne. Malgré cette puissance colossale, il se produit ce jour-là un événement que l’on croyait réservé au Tiers-monde. Les lumières s’éteignent dans les supermarchés, les entreprises, les logements. Faute d’électricité, des restaurants installent des chandelles pour permettre aux clients de dîner. Dans le nord du territoire, 600 000 abonnés sont privés de courant. Au cours de la soirée, le gouverneur démocrate Gray Davis déclare l’état d’urgence. Des coupures d’électricité tournantes sont décrétées, ainsi qu’un rationnement de la demande.

Cette situation incroyable n’est pas due à une catastrophe naturelle. Aucun ouragan n’a déferlé sur la côte Ouest des États-Unis durant cet hiver 2001. Pour trouver la raison de ce black-out, il faut remonter plus de quatre ans en arrière. Le 23 septembre 1996, la Californie adopte le Electric Utility Industry Restructuring Act (« Loi de restructuration de l’industrie électrique »), qui dérégule le marché de l’électricité. Auparavant, la production et la fourniture d’électricité étaient confiées à des entreprises privées réalisant une mission de service public, dont les conditions d’exercice étaient assez rigoureusement encadrées par la loi. Le territoire américain était divisé en zones de monopole sur lesquelles l’entreprise exerçant le service public de fourniture électrique n’était pas soumise à concurrence.

La nouvelle loi introduit la concurrence. Elle impose également une séparation des activités de production et de fourniture d’électricité autrefois réalisées par une seule et même compagnie : la vente de courant au client final, avec tout ce que cela suppose comme services (acheminement de l’électricité, fourniture et entretien d’un compteur, relevés de consommation, facturation, encaissement…), est confiée à une entreprise distincte de celles qui possèdent les usines de production électrique.

Le 31 mars 1998, une Bourse de l’électricité est ouverte. Puisque les activités de production et de commercialisation sont maintenant séparées, cette plateforme d’échanges permet aux fournisseurs d’acheter l’électricité aux producteurs pour ensuite la revendre au client final. Mais ce nouvel outil introduit également un risque : celui de la manipulation des cours. Une activité dans laquelle s’illustrera notamment la multinationale Enron.

Société texane d’exploitation de gaz, Enron se lance au début des années 1990 dans l’achat et la vente de produits financiers liés à l’énergie. À partir de 1996, elle se situe comme acteur clé de la dérégulation californienne du marché de l’électricité. Pour augmenter ses profits déjà confortables, elle procède à toute une série de manœuvres frauduleuses qui font grimper le prix du courant en Bourse. Les gestionnaires de centrales électriques participent également à ces malversations qui provoquent une pénurie : la production n’est plus suffisante pour couvrir les besoins de l’État.

Le 14 juin 2000, un pic de chaleur conduit à une première coupure qui touche 97 000 abonnés dans la baie de San-Francisco. La « main invisible du marché » n’est pas parvenue à approvisionner les climatiseurs, fortement sollicités pendant cette sécheresse. Puis l’hiver suivant, ce fameux 17 janvier 2001, la baisse des températures et la forte demande de chauffage conduisent à l’extinction d’une grande partie du réseau. La situation est tellement critique et complexe à régler que l’état d’urgence instauré durera jusqu’au 13 novembre 2003, soit près de trois ans. La crise de l’énergie californienne aura coûté entre 40 et 45 milliards de dollars.

Cette histoire pourrait faire sourire. L’histoire d’une libéralisation délirante, d’un gigantesque scandale boursier (les méfaits d’Enron, d’ailleurs, ne se limitèrent pas à la seule spéculation sur l’électricité) et le reflet de la dépendance absolue de nos sociétés aux ressources énergétiques. Malheureusement, la leçon n’a pas été retenue. Les grandes entreprises privées et les institutions financières, Fonds monétaire international en tête, défendent coûte que coûte l’ouverture à la concurrence du secteur de l’énergie, dans les pays du Nord comme dans ceux du Sud. L’Union européenne, elle, manœuvre pour créer un grand marché unique et dérégulé de l’électricité et du gaz qui s’imposerait à tous ses États membres. L’argument est toujours le même : le marché est efficace, contrairement au service public. Et lorsque le marché ne fonctionne pas correctement, c’est qu’il n’est pas encore suffisamment « libre ».

Pour les multinationales, ce processus de libéralisation est une stratégie de reconquête. Avec la Grande Dépression des années 1930, la critique des grands groupes, les « trusts », devient courante dans le monde entier et cible en premier lieu les firmes de l’énergie. Des services publics de l’électricité ou du gaz se déploient aux États-Unis dans le cadre du New Deal et les premières nationalisations pétrolières ont lieu en Amérique latine. Des projets similaires sont étudiés en Europe, mais retardés par la Seconde Guerre mondiale. Au sortir des conflits et de ces années abominables, des progrès sociaux spectaculaires sont arrachés, parmi lesquels la mise en place de services et d’établissements publics, dont on nous explique souvent qu’ils sont des spécificités françaises, mais qui au contraire se sont généralisés tout au long du XXe siècle.

C’est le recours à la puissance publique aux États-Unis qui atténue le choc de la Grande Dépression. Ce sont les nationalisations de la fin des années 1940 qui permettent à la plupart des pays européens de se reconstruire et de sortir les populations de la pénurie. Dans les années 1940 à 1970, dans les pays du Sud nouvellement indépendants, c’est la propriété publique qui permet de s’affranchir un temps de la tutelle des grandes puissances occidentales. À chaque fois, l’industrie de l’énergie occupe une place stratégique.

Affaibli par la crise économique des années 1930 puis par la Seconde Guerre mondiale, inquiet de la montée du communisme puis de l’émergence des anciennes colonies, le grand patronat occidental n’a pas été en mesure de s’opposer à cette parenthèse historique : pour la première fois, l’industrie de l’énergie échappait en grande partie à son contrôle direct. Son obsession sera de mettre un terme à ce mouvement d’expropriation et de reconquérir le terrain perdu. Comme je le montre dans ce livre, c’est cette ambition qui se concrétise actuellement.

Je n’insisterai pas ici sur les aspects du débat sur l’énergie qui obnubilent les grands médias : quelles techniques de production privilégier, quels impacts de ces choix sur la croissance économique ou l’environnement, quelle durabilité des gisements de pétrole, de gaz, de charbon ou d’uranium… De très nombreux ouvrages ou sites Internet abordent déjà ces questions. Ce dont je traite dans ces pages, c’est la façon dont s’opère la concentration de l’énergie et les modes d’appropriation des systèmes énergétiques1.

La guerre du capitalisme contre l’énergie publique est planétaire. Elle utilise partout des ressorts communs : l’ouverture forcée à la concurrence, la financiarisation, la libre circulation de l’énergie par-delà les frontières, l’instrumentalisation de la lutte contre les changements climatiques pour justifier les privatisations… Elle sait également s’adapter à des contextes sociopolitiques différents, attaquant de manière frontale (comme ce fut le cas au Royaume-Uni dans les années 1980) ou progressive (comme en France depuis la fin des années 1990).

Quoi qu’il en soit, si elle suivait son cours, cette privatisation serait un terrible retour en arrière. Ce que la classe dirigeante a en tête aujourd’hui a déjà existé : aux XVIIIe et XIXe siècles, quand des firmes privées utilisaient leur position dominante pour vendre l’énergie à des prix exorbitants, tout en ne desservant que les territoires « rentables » et les populations solvables.

Les pages qui suivent ne se contentent pas de dévoiler ce processus de reconquête de la propriété privée des systèmes énergétiques par les multinationales ; elles visent également à penser un autre système énergétique, tant au niveau national qu’international. Puisque le système énergétique est à la fois le produit et le moteur du système capitaliste, sortir du capitalisme impose de reprendre en main la production et la distribution d’énergie. Cela impose de créer des relations internationales de coopération, et non de concurrence, en repensant les échanges d’énergie entre nations. Faute de quoi nous resterons, dans le meilleur des cas, prisonniers d’une concurrence internationale mortifère et, dans le pire des cas, complices du pillage énergétique des pays les plus pauvres, pour le plus grand bonheur des actionnaires de nos multinationales.

La lecture de ce livre ne nécessite aucune compétence technique particulière. Je souhaite juste préciser ou rappeler, dans cette introduction, quelques notions simples concernant l’organisation des systèmes énergétiques modernes, qui ont des conséquences directes en matière de libéralisation.

On distingue plusieurs grandes activités dans l’industrie de l’énergie : la production, le transport, la distribution et la fourniture. Pour les énergies fossiles (gaz, pétrole, charbon) et l’uranium, la production consiste à extraire la matière première du sous-sol. Pour l’électricité, il s’agit de transformer une énergie dite primaire (gaz, pétrole, charbon, uranium, force hydraulique, vent, soleil, bois, déchets…) dans une centrale électrique. Lorsqu’il y a combustion (de gaz, de pétrole, de charbon, de biomasse, de déchets) pour produire le courant, on parle de centrale thermique.

Une fois la production effectuée, il faut la transporter vers les consommateurs ou éventuellement vers des sites de traitement (le pétrole brut, par exemple, nécessite d’être raffiné dans une usine). Les moyens et les filières de transport sont très différents d’une énergie à l’autre. Pour un combustible solide comme le charbon, les réseaux classiques de transports internationaux et nationaux sont mobilisés : bateaux, trains, camions ; mais comme le charbon est une ressource assez bien répartie sur la planète, le transport sur de très longues distances représente des quantités relativement faibles. Pour le gaz et le pétrole, à l’inverse, le transport international porte sur des volumes gigantesques. Le fret maritime, ferré ou routier est en concurrence avec des réseaux transnationaux d’oléoducs et de gazoducs. Pour l’électricité, enfin, le transport sur de longues distances est réalisé par des réseaux de lignes à haute et très haute tension.

Pour arriver au client final, la dernière phase est la distribution ou la fourniture, et là encore, les modalités sont très différentes. Les combustibles pétroliers seront accessibles dans des stations-service ou livrés sur le site de consommation (à domicile, à une usine, un commerce ou un bâtiment public) par un distributeur de fioul. Le charbon est lui aussi directement livré aux industriels qui le consomment ou disponible pour le particulier (mais les quantités sont négligeables) dans les réseaux de grande distribution. L’électricité et le gaz, eux, ont un statut particulier : il s’agit d’énergies « de réseau », ce qui signifie qu’un réseau de distribution dessert individuellement chaque consommateur connecté. L’électricité transportée sur des lignes à haute ou très haute tension pour parcourir de longues distances est ensuite transformée puis injectée sur des réseaux de moyenne puis de basse tension dont les ramifications vont jusqu’à chaque client final. Le gaz, transporté par des gazoducs de grand diamètre sur de longues distances est ensuite réparti dans des branches de réseau de plus petits diamètres, jusqu’à parvenir au domicile d’un ménage, à un bâtiment public ou à une entreprise. Les « activités de réseau » sont toutes les activités qui permettent d’acheminer, depuis les sites de production, le gaz ou l’électricité au client. On fait souvent la distinction entre deux grandes parties du réseau électrique ou gazier : le réseau de transport, pour les longues distances, et le réseau de distribution, pour la desserte locale.

Les différents secteurs d’activité d’un système électrique. Activités de production, de réseau, de fourniture.

Le terme « distribution » peut prêter à confusion, car il est souvent employé à la fois pour désigner une activité de gestion de réseau (la maintenance des lignes à moyenne ou basse tension, des canalisations de gaz de faible diamètre) et l’activité de commercialisation. L’énergie de réseau nécessite la pose de compteurs, le relevé des consommations, l’établissement de factures, un service après-vente… On parle encore souvent de « distribution » pour ces activités car, pendant longtemps, les mêmes entreprises de service public s’occupaient à la fois du réseau physique de distribution et du volet commercial. Avec la libéralisation, nous verrons que ces métiers sont maintenant exercés par des entreprises distinctes. Pour désigner les activités commerciales de vente de détail d’électricité ou de gaz, j’utiliserai donc le terme de fourniture.

Ces énergies de réseau nécessitent un approvisionnement des clients en continu. Il faut donc adapter en permanence la distribution d’électricité et de gaz aux consommations. Ce travail est appelé l’équilibrage du réseau. Dans le secteur électrique, il est fortement compliqué par le fait que les moyens de stocker l’électricité sont rares et qu’ils ne sont, à l’heure actuelle, que de très faible puissance. L’introduction sur le réseau d’énergies renouvelables éolienne et photovoltaïque dont, par principe, la production dépend de facteurs météorologiques non prévisibles à moyen et long terme (on dit qu’elle est intermittente), ajoute encore une difficulté.

Ces ajustements de la production et de la distribution électrique et gazière se font tout au long de l’année, mais aussi tout au long de la journée. Chaque jour, en effet, la consommation électrique et gazière varie en permanence. Elle est plus faible la nuit et connaît plusieurs pics dans la journée.

Pour équilibrer le réseau électrique, par exemple, il faut démarrer, arrêter, augmenter ou réduire la puissance de certaines centrales. Les moyens de production dont il est difficile d’ajuster en temps réel la puissance utilisée (le nucléaire, l’hydraulique installée au fil des cours d’eau) répondent à la demande incompressible. On l’appelle la production de base : celle qui couvre la consommation au moment de la journée où la demande est la plus faible. À l’inverse, lors des pics de consommation, on déclenche une production de pointe, grâce à des centrales dont la mise en route est rapide ou la puissance facilement modulable.

Enfin, on pourra – éventuellement – garder en tête que la puissance d’un système énergétique s’exprime communément en mégawatt (un million de watts). Si une centrale de 1 000 mégawatts fonctionne à pleine puissance pendant une heure, elle fournit une énergie de 1 000 mégawattheures. C’est cette unité que l’on retrouvera, par exemple, lorsqu’il sera question d’échanger en Bourse des quantités de gaz ou d’électricité.

Pour le reste, ne nous laissons pas impressionner par les débats de spécialistes ou par la complexité croissante de la technologie. La question énergétique est une question politique, peut-être même, en dépit des apparences, l’une des plus politiques qui soit. Elle concerne donc chaque citoyen.

1. L’expression « système énergétique » désigne l’ensemble de la chaîne de l’énergie mise en place par une société : les moyens de production, de transformation, de distribution, les choix d’utilisation, les modes de propriété, de régulation… Cette notion est donc politique et pas seulement technique.

1. L’émergence privée des systèmes énergétiques industriels

Le « charbon de terre » (par opposition au « charbon de bois ») est une source d’énergie connue depuis le Moyen-Âge, mais son exploitation reste limitée jusqu’à la Révolution industrielle. À partir du XVIIIe siècle, en revanche, sa production augmente fortement. Le charbon ne remplace par les consommations de bois mais s’y ajoute, et fournit l’énergie supplémentaire nécessaire à la très forte croissance de l’industrie. Le capitalisme industriel et les grandes banques ont un intérêt évident à en prendre immédiatement possession. Plus tard, dans les secteurs du pétrole et de l’électricité, l’histoire se répétera presque à l’identique : les premiers chercheurs d’« or noir » et les inventeurs géniaux de systèmes électriques céderont vite la place au grand patronat et à la finance.

La haute bourgeoisie du charbon

Le 19 novembre 1757, le vicomte Jacques Desandrouin, le comte François Marie Le Danois et le prince Emmanuel de Croÿ-Solre fondent à proximité de Valenciennes, dans le nord de la France, la Compagnie des mines d’Anzin. Les trois hommes sont parmi les précurseurs du charbon français et viennent de créer la première véritable grande société industrielle pour l’exploitation de la houille. Jacques Desandrouin (1682-1761) est le fils d’un richissime maître verrier, qui utilisait déjà du charbon pour ses fourneaux à la fin du XVIIe siècle. Quant à François Marie Le Danois (1710-1784) et Emmanuel de Croÿ-Solre (1718-1784), ce sont des militaires français de la haute noblesse.

La Révolution française fait trembler la Compagnie de mine d’Anzin : les actifs des nobles émigrés, qui représentaient près de 60 % du capital, sont saisis. Mais ils sont rapidement rachetés par Jean-Marie Stanislas Desandrouin (1738-1821), fils du fondateur, qui redresse la société avant d’en revendre une grande partie à un groupe financier. Au début du XIXe siècle, la Compagnie est devenue l’un des principaux sites industriels européens, symbole de l’entreprise capitaliste de l’époque. Le romancier Émile Zola (1840-1902) y fait même référence dans son livre Germinal.

En Lorraine également, les grandes familles s’approprient les ressources de charbon. Le 9 juin 1821, la Compagnie des mines de houille de Schoenecken est créée pour exploiter un premier puits d’extraction en Moselle. En 1846, Alexis Charles de Wendel d’Hayange (1809-1870) rachète l’entreprise, qui devient Compagnie des houillères de Stiring et se lance dans une production industrielle. Le nouveau propriétaire des mines appartient à la cinquième génération de la dynastie de maîtres de forges fondée en 1704, quand Jean-Martin Wendel (1665-1737) achetait les forges lorraines de Hayange. Alexis Charles de Wendel est l’un des hommes les plus puissants du pays. Élu représentant de la Moselle à l’Assemblée législative le 13 mai 1849, il soutient Louis-Napoléon Bonaparte et approuvera le coup d’État du 2 décembre 1851, par lequel Napoléon III restaure l’Empire.

Comme en France, on trouve à la tête de l’industrie charbonnière de Grande-Bretagne les familles ou les personnalités les plus riches et les plus influentes : la famille Wilkinson, qui règne sur l’acier, l’homme d’affaires Charles Montagu (1658-1721), administrateur de la Banque d’Angleterre…

C’est de façon quasi naturelle que la principale source d’énergie de la Révolution industrielle tombe entre les mains du capitalisme. Les entreprises privées sondent les sols, le pouvoir politique accorde des permis d’exploitation ou des concessions, les banques et la Bourse apportent les capitaux.

Au cours du XIXe siècle, les valeurs minières font l’objet d’une spéculation considérable. En 1829, des négociants de la région de Lille prospectent à la recherche de charbon et découvrent un gisement à Denain. Trois ans plus tard, ils reçoivent par ordonnance royale une concession sur plus de 3 400 hectares. En décembre 1832, ils fondent la Compagnie des mines de Douchy, dont l’action cote 2,22 francs en février 1833. En mai, la firme découvre une nouvelle veine de charbon. Au mois de janvier 1834, le cours a grimpé à 300 francs : sa valeur a été multipliée par 135.

Ce que l’on appelle la « fièvre houillère » contamine l’Europe. À sa création en 1852, la Compagnie des mines de Courrières, dans le Pas-de-Calais, émet des actions d’une valeur de 300 francs. Le premier dividende est versé en 1858 et s’élève à 150 francs par action. Seize ans plus tard, en 1874, le dividende annuel atteint 1 750 francs. Dans l’intervalle, le cours de l’action a été multiplié par 50 alors que la production n’a été multipliée que par six. À Lille, une Bourse ouverte en 1861 est spécialisée dans l’achat et la vente d’actions de sociétés minières. À la veille de la Première Guerre mondiale, en 1913, on trouve quatre sociétés minières parmi les vingt premières capitalisations françaises : la Compagnie de Lens (4e), la Compagnie de Courrières (7e), la Compagnie de Vicoigne (16e), la Compagnie de Béthune (20e).

Les grandes fortunes de l’électricité et du pétrole

La Révolution industrielle de la fin du XIXe siècle a permis l’ascension sociale d’intelligences brillantes qui, à la différence des propriétaires de la filière charbonnière, ne possédaient pas de patrimoine important. C’est le cas, notamment, de l’américain Thomas Alva Edison (1847-1931), septième fils d’une mère institutrice et d’un père commerçant, qui accumule les inventions dès son adolescence. Dans le domaine de l’électricité, il développe l’ampoule électrique (1879), la génératrice à courant continu (1882), ou encore la lampe fluorescente (1895). Mais pour financer ses recherches et leurs applications, Edison a besoin de capitaux. Ils lui sont fournis par la finance new-yorkaise : John Pierpont Morgan (1837-1913), Anthony Joseph Drexel (1826-1893), Spencer Trask (1844-1909), les héritiers de Cornelius Vanderbilt (1794-1877). Cette manne lui servira à fonder l’Edison Electric Light Company en 1878 à New York.

Le principal concurrent d’Edison, George Westinghouse Jr. (1846-1914), est lui aussi issu des classes moyennes : il est le fils d’un propriétaire d’atelier mécanique de l’État de New York. Ne croyant pas au système à courant continu défendu par Edison, il développe le courant alternatif, ce qui déclenche une longue lutte économique, politique et juridique entre les deux hommes. George Westinghouse remporte la bataille lorsque son système est choisi pour éclairer l’Exposition universelle de Chicago en 1893, puis pour équiper la première centrale hydro-électrique construite sur les chutes du Niagara. Au long de sa carrière, il aura fondé 60 entreprises et déposé plus de 360 brevets grâce, là aussi, aux capitaux des grandes fortunes américaines.

La concurrence économique, la course aux brevets et les appétits des actionnaires poussent à la concentration économique. Après avoir racheté des fabricants de lampes, de dynamos, de moteurs électriques… l’Edison Electric Light Company est priée, sous la pression de ses grands actionnaires, de fusionner avec la Thomson-Houston Electric Company. C’est chose faite en 1882 : General Electric, le premier géant mondial de l’électricité vient de voir le jour.

En Allemagne, à la même époque, le roi de la filière électrique est Ernst Werner Siemens (1816-1892), un fils de métayer. Il développe à l’origine une entreprise de télégraphe nationale, puis, grâce à des capitaux levés en Bourse, achète des mines de cuivre en Perse, bâtit des lignes de télégraphe reliant l’Europe à la Russie ou à Téhéran. Après avoir découvert le principe de la dynamo en 1866, Siemens s’attaque au secteur de l’électricité. En 1881, il installe l’éclairage public dans la ville britannique de Godalming, dans la banlieue de Londres, pour distribuer le courant produit par sa turbine hydraulique située sur la rivière qui traverse la commune. Le groupe Siemens se met également à fabriquer des motrices électriques, des ampoules… Devenu richissime, Ernst Werner Siemens est anobli en 1888, quatre ans avant sa mort, par l’empereur Frédéric III.

Le capitalisme trouvera plus lucratif encore avec le secteur du pétrole. Contrairement au charbon, cette ressource nécessite peu de main-d’œuvre pour son extraction et ne demande pas de systèmes électro-mécaniques coûteux comme en exige l’industrie électrique.

Connu depuis l’Antiquité, le pétrole est pendant longtemps fourni par des affleurements naturels facilement accessibles ou trouvé par hasard dans des puits creusés pour d’autres usages (l’alimentation en eau, notamment). Les premiers véritables forages pétroliers sont effectués dans les années 1850 en Roumanie, en Allemagne et aux États-Unis.

En 1859, la production américaine n’est que de 274 tonnes. Trois ans plus tard, elle atteint déjà 395 000 tonnes. La guerre de Sécession (1861-1865) perturbe l’essor de l’industrie pétrolière américaine, mais durant cette période, un négociant du nom de John Davison Rockefeller (1839-1937) s’intéresse à cette activité. Trouvant l’exploration et la production trop risquées, il ouvre des raffineries pour transformer le pétrole brut. Réinvestissant en permanence les profits qu’il tire de salaires très bas, il crée la Standard Oil of Ohio en 1870 puis se lance dans une stratégie de conquête monopolistique. En 1872, il absorbe les principales raffineries du pays. En 1900, plus de 90 % du pétrole raffiné aux États-Unis est contrôlé par la Standard Oil.

Avec la production automobile de masse au début du XXe siècle, un formidable marché s’ouvre. Les actifs de la Standard Oil explosent : de 150 millions de dollars en 1895, ils passent à plus de 350 en 1906. Rockefeller est devenu l’homme le plus riche et le plus puissant des États-Unis, développant ses activités à l’international ; son pétrole lampan1 est exporté en Chine et, en 1906, la Standard Oil Company of New York ouvre un terminal pétrolier à Alexandrie.

En Europe, c’est au bord de la mer Caspienne, dans la ville russe de Bakou, que se concentre la production. La première raffinerie a été bâtie en 1834, mais l’essor pétrolier de la région commence en 1873, lorsque Ludvig et Robert Nobel, les frères du chimiste suédois Alfred Nobel (1833-1896), rachètent les sites de raffinage et les modernisent grâce aux profits tirés de leurs usines d’armement. Dix ans plus tard, la ville produit un million et demi de tonnes de pétrole. En 1879, les trois frères Nobel s’associent avec des barons et militaires russes pour fonder la société Branobel. Vingt ans plus tard, la firme pèse près de 18 % de la production du pays et 8,6 % de la production mondiale.

Dans la Russie tsariste, la Branobel doit subir la concurrence acharnée de la famille de banquiers Rothschild, qui a fondé en 1886 la Compagnie pétrolière de la Caspienne et de la Mer Noire. La Standard Oil de John D. Rockefeller cherche également à s’implanter. Mais les conditions de travail très dures dans l’industrie pétrolière favorisent le développement des idées révolutionnaires. Des grèves insurrectionnelles éclatent à Bakou à partir de 1903, conduites par le responsable bolchevique Joseph Djugachvili (1878-1953), qui sera mieux connu par la suite sous le nom de Staline.

Une timide régulation publique

Face à l’émergence d’une industrie privée de l’énergie, les pouvoirs publics se sont longtemps bornés à organiser la concurrence ou à répartir les parts de marché.

Aux XVIIIe et XIXe siècles, le développement des énergies de réseau dans les pays industrialisés s’opère le plus souvent par le biais de concessions. Ce principe juridique, qui existe depuis l’Empire romain (27 avant notre ère – 476), permet de confier des travaux publics ou l’exploitation d’une partie du domaine public à des entreprises privées.

Lorsque les réseaux de gaz manufacturé2 se développent dans les centres urbains occidentaux au XIXe siècle, les communes doivent délivrer des autorisations d’occupation de la voie publique pour installer les canalisations. En France, le 6 décembre 1821, le Préfet de la Seine adopte un règlement qui détermine les conditions d’ouverture des tranchées pour enterrer le réseau gazier. Les parcours sont validés par le Préfet et les travaux sont visés par les ingénieurs des services des Eaux et du pavé de Paris. L’année suivante, des instructions ministérielles précisent que deux compagnies ne pourront occuper une même rue. Chaque entreprise étend son réseau de proche en proche, créant des zones de monopole de fait. En 1839, Paris est divisé par les pouvoirs publics en six zones concédées aux six exploitants qui se partageaient le marché de la distribution.

C’est aux États-Unis que la régulation publique des firmes privées de l’énergie est poussée le plus loin. À la fin du XIXe siècle, le formidable empire Rockefeller, bâti sur la ruine de dizaines de petits raffineurs, symbolise la concentration extrême dans l’industrie de l’énergie, dénoncée à la fois par la presse et par les deux grands partis politiques. En 1890, sous la présidence républicaine de Benjamin Harrison (1833-1901), le Sénateur de l’Ohio John Sherman (1823-1900), lui aussi républicain, rédige et fait adopter une loi « anti-trust ». Le Sherman Antitrust Act condamne les alliances qui auraient pour but de réduire la concurrence et les monopoles qui créeraient des abus de position dominante. Mais la concentration des firmes en tant que telle n’est pas remise en cause par le texte, et l’empire Rockefeller n’est pas réellement touché.

En 1911, par contre, le Département de la Justice attaque la Standard Oil pour prises de positions monopolistiques. En 1914, le procès aboutit à son démantèlement en 34 sociétés indépendantes. Cette séparation imposée laissera prospérer malgré tout des firmes gigantesques, qui seront les géants pétroliers mondiaux du XXe siècle : la Standard Oil Company of New York (SOCONY) deviendra Mobil, la Standard Oil Company of California (SOCAL) se transformera en Chevron, la Standard Oil of New Jersey sera renommée Exxon.

Le secteur de l’énergie est donc très tôt régulé, mais cette régulation répond soit à des problématiques d’aménagement de l’espace public ou de sécurité (notamment pour le passage des réseaux de gaz) soit à des problématiques de concurrence. Pendant deux siècles et demi, la propriété privée des systèmes énergétiques n’est pas remise en cause par les États. Mais au tout début du XXe siècle, les choses commenceront à changer…

1. Avant le développement du moteur à explosion, le pétrole est surtout utilisé dans des lampes, pour l’éclairage.

2. Gaz produit à partir de houille dans des « usines à gaz ». Il sert à l’origine pour l’éclairage.

2. Les pionniers de « l’énergie publique »

En 1867, le Canada devient un État fédéral, avec le statut de « dominion » britannique : indépendant financièrement et sur le plan des politiques intérieures, il reste dépendant du Royaume-Uni en matière de politiques extérieures. Il est alors composé de quatre provinces : le Québec, l’Ontario, le Nouveau-Brunswick, la Nouvelle-Écosse. La loi constitutionnelle répartit les pouvoirs entre le gouvernement fédéral et les provinces.

Situé à l’Ouest du Québec, l’Ontario est bordé par les Grands lacs et les États américains du Minnesota, du Michigan, de l’Ohio, de la Pennsylvanie et de New York. Dans sa pointe Sud, à la frontière avec les États-Unis, se trouvent les chutes d’eau les plus puissantes d’Amérique du Nord, celles du Niagara. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, les premières turbines électriques y sont installées par des entreprises privées, notamment des firmes américaines qui exportent le courant produit aux États-Unis.

Un service public de l’énergie pour l’Ontario

L’Ontario est une province riche et peuplée, et l’électricité est une ressource indispensable au développement économique de l’époque. Mais la rente électrique est aussi une aubaine pour les capitalistes américains et canadiens du secteur de l’énergie. Pour maximiser les rendements financiers, il leur suffit de diriger les investissements vers les zones les plus peuplées et de vendre le courant au prix fort. Grâce au contrôle de l’énergie électrique et aux profits accumulés, les investisseurs étendent leurs activités aux équipements domestiques et urbains ainsi qu’aux transports, ce qui leur donne un pouvoir considérable vis-à-vis des municipalités. À l’inverse, dans les zones peu denses, il n’est pas assez rentable de construire des lignes électriques, ce qui laisse les campagnes à l’écart du développement économique et social, qui à cette période étaient liés.

Dès la fin du XIXe siècle, des municipalités tentent de réagir aux abus de position dominante et aux tarifs pratiqués par les compagnies électriques privées. En 1899, les élus de la ville de Toronto envisagent de créer une centrale électrique municipale, mais le gouvernement libéral de George William Ross (1841-1914) s’y oppose fermement. Cela n’empêche pas certains industriels et hommes politiques locaux de se fédérer pour porter une revendication nouvelle : créer un secteur public de l’énergie. Leurs motivations sont diverses. Pour certains, il s’agit de favoriser et de décentraliser le développement industriel et agricole de la province, voire d’améliorer le quotidien des habitants modestes. D’autres craignent que le formidable gisement de la rivière Niagara soit accaparé par la ville canadienne de Toronto et celle, américaine, de Buffalo. Parmi eux, se trouve un entrepreneur du nom d’Adam Beck (1857-1925), qui transformera l’avenir énergétique de l’Ontario.