Les Oubliés - Tome 2 - Léna Jomahé - ebook

Les Oubliés - Tome 2 ebook

Léna Jomahé

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Opis

La liberté n'a pas de prix, mais si mon sang peut aider à l'acheter, alors je serrerai les dents.

Ils sont prêts à faire éclater la vérité et rendre la liberté à un peuple ayant vécu trop longtemps dans le mensonge, l’ignorance et l'oppression.
Le premier sauvetage l'a prouvé : la route n’est pas sans danger. Eléa, Gabriel, Clara, Louis et tous les autres arriveront-ils vivants au bout de leur aventure ? Une chose est sûre : ce combat laissera des traces aussi bien physiques que psychologiques.

Poursuivez l'aventure des Oubliés en vous lançant dans le second tome de la saga !

EXTRAIT

Quatre jours. Quatre jours que nous sommes sorties de l’enfer et que, grâce à Louis, nous avons retrouvé la liberté. Quatre jours que je sursaute au moindre bruit, que l’angoisse m’envahit dès que je me retrouve enfermée dans une pièce, que je me réveille en criant, les yeux chargés de larmes et le souffle court. Quatre jours que la douleur physique reflue, mais que le choc psychologique s’accroît. Je suis en train de prendre pleinement conscience de ce que nous avons traversé et la peur ne me lâche plus. Elle reste là, tapie quelque part au fond de moi, et peut ressurgir à tout moment, même lorsque je souris ou que je ris.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

C'est une lecture qui ne vous laissera pas indemne ! - Mes petites lectures en plusieurs vies

Les Oubliés est une histoire que j'avais adoré, Jour Un m'a complètement conquise, dès les premières pages je me suis réappropriée l'histoire, les personnages et ce qu'ils étaient en train de vivre. - Livre sa vie

L'auteure distille avec parcimonie les informations au fil des pages tant est si bien que le lecteur ne peut jamais perdre le fil de l'histoire. Tout est magnifiquement bien décrit, toute les pièces du puzzle s'imbriquent les uns dans les autres. - Blog de Katia Eray

À PROPOS DE L'AUTEUR

Née en 1978 à Grenoble, Léna Jomahé a eu pendant plusieurs années la bougeotte. Après quelques aller-retour entre Bordeaux et La Martinique, elle a décidé de déposer définitivement ses valises dans le sud-ouest de la France, en 2013. Très grande passionnée des lectures de l’imaginaire depuis son plus jeune âge, elle a toujours rêvé d’écrire. En 2013, elle décide de se jeter enfin à l’eau. Ce sera la naissance de sa première saga : Les Oubliés – Tome 1 : Derniers Jours.
Avec les pieds sur terre et la tête dans les nuages, son imagination toujours en ébullition la met à rude épreuve, ses doigts brûlent de nouvelles histoires à coucher sur son clavier et elle aimerait disposer de journée de 53H28 exactement afin de pouvoir se consacrer à toutes sans exceptions.

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Les Oubliés

Tome 2

ISBN : 979-1-094-78613-0
Les Oubliés, Tome 2, Jour Un
Copyright © 2016 Éditions Plume Blanche
Copyright © Illustration couverture, Blanche
Tous droits réservé

Léna Jomahé

Les Oubliés

Tome 2

Jour Un

(Roman)

« La vie crée l’ordre, mais l’ordre ne crée pas la vie. »
ANTOINE DE SAINT-EXUPERY
Quand la vie est une cage,
chaque jour est une larme.
JACQUES PREVERT
À celui qui m’a transmis sa passion de la lecture et de l’écriture.
À mon grand-père.

Prologue

Quatre jours. Quatre jours que nous sommes sorties de l’enfer et que, grâce à Louis, nous avons retrouvé la liberté. Quatre jours que je sursaute au moindre bruit, que l’angoisse m’envahit dès que je me retrouve enfermée dans une pièce, que je me réveille en criant, les yeux chargés de larmes et le souffle court. Quatre jours que la douleur physique reflue, mais que le choc psychologique s’accroît. Je suis en train de prendre pleinement conscience de ce que nous avons traversé et la peur ne me lâche plus. Elle reste là, tapie quelque part au fond de moi, et peut ressurgir à tout moment, même lorsque je souris ou que je ris. 
Je sais que Lucie traverse la même crise que moi, mais nous sommes présentes l’une pour l’autre. Nous ne nous quittons plus, toujours à l’affût de la détresse de l’autre, prêtes à intervenir si besoin est. Louis et Alice sont formidables également, ils supportent nos moments d’absence pendant lesquels nous nous renfermons sur nous-mêmes et revivons les horreurs passées. Ils sont aux petits soins et à notre écoute. Depuis deux jours, je peux enfin sortir de mon lit et ils se relaient pour nous faire découvrir leur ville. Cette ville qui ressemble tant à la Nouvelle New York et qui, en même temps, en est tellement différente. Ici, le gris des immeubles laisse place à des peintures colorées, comme si les habitants avaient trop souffert de tout ce gris. Les rues ressemblent donc à d’immenses arcs-en-ciel, il en émane une chaleur que je n’avais jamais ressentie auparavant. Dans les allées les gens se saluent, s’arrêtent pour discuter, pour échanger des marchandises, et, en faisant tout cela, ils se touchent… une main qui se pose sur un bras, une paume qui effleure une épaule… une habitude qui paraîtrait totalement déplacée à la Nouvelle New York et qui, ici, semble naturelle. J’ai vraiment hâte d’en découvrir plus sur ce monde que je ne maîtrise pas, mais qui m’attire indubitablement. 
Une bourrasque fait voltiger mes cheveux. Je ferme les yeux et me laisse envahir par son souffle et sa chaleur, comme pour me laver de l’intérieur. Assise sur le toit de l’immeuble de Louis et d’Alice, j’admire le coucher de soleil en compagnie de Lucie. La boule de feu qui baisse à l’horizon donne aux peintures des immeubles des reflets rouge et or qui rendent l’endroit encore plus magnifique. Lucie murmure :
— Comme c’est beau !
J’acquiesce, car il n’y a pas grand-chose à ajouter et aussi peut-être un peu parce que ma gorge se serre devant tant de beauté. Au-dessus de nous, le ciel explose dans un flamboiement de couleurs. Les quelques nuages épars semblent comme éclairés de l’intérieur, des oiseaux dansent dans le ciel au rythme des courants d’air. J’ai presque l’impression de voir voltiger les notes de la musique qu’écoute Alice et qui nous parvient depuis sa fenêtre ouverte. Ce moment me semble tellement irréel qu’une larme s’échappe de mon œil. Un bruit dans les escaliers, derrière nous, me fait revenir au présent. Je m’essuie rapidement la joue et me retourne pour accueillir les nouveaux arrivants. Je ne peux m’empêcher de grimacer lorsque je découvre qu’il s’agit de Félicia et d’Alan. Oh, je n’ai rien contre Alan, au contraire, il est vraiment très gentil, mais Félicia… est vraiment… Félicia ! Je ne sais pas si j’ai assez de mots dans mon vocabulaire pour la décrire. D’ailleurs, avant même qu’ils n’arrivent à notre hauteur, je l’entends se plaindre : 
— Mais, pourquoi as-tu voulu que nous venions ici ?
Alan fait un geste en direction du ciel et de la ville avant de lui répondre :
— Pour admirer le coucher du soleil.
Elle hausse les épaules et lève les yeux au ciel :
— Et que veux-tu que ça me fasse un coucher de soleil ? Ce n’est pas comme si le paysage était beau ! Tous ces immeubles à perte de vue, moi, ça me donne plutôt la nausée !
Alan courbe le dos et s’affaisse un peu plus.
— Très bien, redescendons alors.
— Pour retourner nous enfermer dans ce minuscule appartement ? Certainement pas ! Maintenant que nous sommes là, autant rester. 
Elle se laisse tomber sur le rebord à côté de moi, je me décale vers Lucie pour mettre le plus de distance possible entre elle et moi. Alan me lance un regard d’excuse avant de s’installer à son tour. Comme toujours à l’arrivée de Félicia, l’ambiance paraît se refroidir et Lucie attrape ma main pour se rassurer. Nous continuons à admirer la nuit qui s’avance dans un silence uniquement interrompu par les reniflements de dédain de Félicia. La jeune fille a grandi à la Nouvelle Paris et elle ne cesse de nous rappeler qu’à ses yeux, sa ville reste la plus magnifique. Je n’ai pas encore osé lui demander ce qu’elle fait ici. À vrai dire, ça ne m’intéresse pas plus que ça, mais vu que nous allons partager un bout de chemin ensemble, il faudra bien qu´à un moment ou à un autre, je m’intéresse à elle. Penser à notre départ qui approche me remplit de joie. Ce soir… ce soir nous partons pour un autre continent, pour une autre ville, pour Marseille, et je vais enfin retrouver Gabriel ! Comme si mes émotions jouaient au yoyo, mon moral chute à nouveau… Gabriel… j’espère que sa mission se passe bien. J’angoisse à l’idée qu’il lui arrive quelque chose, de le perdre avant même de l’avoir retrouvé. Lucie, qui a senti l’angoisse m’envahir, me presse légèrement la main. Je suis sur le point de me tourner vers elle pour lui expliquer mon mal-être, lorsqu’un tintement provenant de la cage d’escalier nous fait nous retourner. Louis émerge, les bras chargés d’un grand panier, suivi de près par Alice. Cette dernière porte une immense couverture et s’empresse de l’étendre au sol, à quelques mètres de nous.
— Le repas est servi ! lance Louis en déposant le panier au sol.
Alice sautille dans notre direction en tapant dans ses mains. 
— Un pique-nique sur le toit ! Cela fait des mois que nous n’en avons pas fait.
Son regard s’assombrit plusieurs secondes, mais elle secoue la tête et reprend :
— Nous avions l’habitude de venir dîner ici au moins une fois par semaine avec nos parents, nous avons arrêté lorsque…
Elle ne finit pas sa phrase, se contentant de hausser les épaules, mais j’ai compris. C’est le premier pique-nique qu’ils font depuis la disparition de leurs parents. Ma gorge se serre à nouveau. Ils ne nous ont pas encore expliqué ce qu’il s’était passé, mais leurs réactions à chaque fois qu’ils évoquent leur famille ne laissent pas place au doute, ils ne sont pas morts de manière naturelle. Elle s’approche de moi et m’aide à me redresser. La douleur me laisse à peu près tranquille maintenant, mais lorsqu’il s’agit de m’asseoir ou de me relever, des élancements se font encore ressentir. Lorsqu’elle est certaine que je suis stabilisée, elle me laisse me débrouiller et se penche vers Lucie. Cette dernière veut faire comme si tout allait bien et a laissé ses béquilles dans sa chambre, mais la journée a été longue, nous avons beaucoup marché et je vois, à la grimace qu’elle fait en se relevant, que la douleur de sa jambe s’est réveillée. Je secoue la tête et lui souris.
— Quand est-ce que tu vas comprendre que tu as été blessée, Lucie ? Tu ne devrais pas forcer comme ça.
Elle me tire la langue avant de répondre :
— Je comprendrai quand, toi aussi, tu comprendras que tu l’es également.
Mon sourire s’élargit, bien vite remplacé par une grimace au moment où je me penche pour m’asseoir sur la couverture.
— Ah, tu vois ! s’exclame-t-elle. Tu n’es même pas capable de t’asseoir toute seule !
Je soupire et je lève les yeux au ciel.
— Oui, mais moi au moins, je peux marcher sans aide !
Alice glousse et Lucie me fusille du regard.
— Oh, mais moi aussi ! 
Pour me le prouver, elle lâche le bras d’Alice et fait deux pas toute seule. Au second, son visage se déforme sous la douleur et elle ne peut s’empêcher de lâcher un gémissement. 
Alice éclate de rire et la rattrape in extremis. 
— C’est bon, c’est bon, les filles, vous avez été toutes les deux blessées, et vous vous portez toutes les deux mieux, mais chaque chose en son temps ! Et pour le moment, Lucie, tu ne peux pas encore marcher toute seule.
Je lance un sourire faussement satisfait à mon amie, mais Alice fronce les sourcils en me regardant et reprend :
— Et, toi, tu ne peux pas encore te lever ni t’asseoir sans aide, et tu ne peux rien porter. Et, l’une comme l’autre, vous prendrez de quoi calmer la douleur avant de partir, autrement, je ne vous autorise pas à monter dans la navette.
Lucie et moi nous regardons et explosons de rire. Alice se comporte avec nous comme une vraie mère, et ça fait du bien d’avoir quelqu’un qui se soucie de nous après tout ce que nous avons traversé. Mon éclat de rire est bien vite arrêté par la douleur, un petit couinement sort de ma bouche.
— Et tu ne peux pas rire ! lâche Alice, avant de me faire un clin d’œil. 
Nous finissons par tous nous installer sur la couverture, tandis que Louis sort un à un les plats qu’ils ont préparés. La vision de toute cette nourriture me met l’eau à la bouche. Notre pique-nique se compose d’une énorme salade de pommes de terre, de tranches de rôti, de chips maison, de tomates, d’œufs, d’une salade de fruits et d’un gâteau au chocolat confectionné par Alice. Nous mangeons dans la bonne humeur, seulement interrompus par les jérémiades de Félicia, auxquelles nous ne prêtons plus attention. À la fin du repas, Alice nous tend, à Lucie et moi, nos médicaments contre la douleur, et attend patiemment, sourcils foncés et bras croisés, que nous les ayons avalés pour aider son frère à ranger. Tout en s’activant, elle grommelle :
— Si j’avais eu mon mot à dire, vous ne seriez pas parties ce soir, vous n’êtes pas encore totalement remises et ce n’est pas prudent. Mais, vu que personne ne me demande mon avis...
Je me déplace pour toucher son bras. Toucher quelqu’un que je ne connais pas très bien est encore nouveau pour moi, mais j’aime cette nouveauté, ce rapprochement entre les gens, et je le fais avec plaisir.
— Je te remercie pour tout ce que tu as fait pour nous. Et j’espère que nous reviendrons bientôt. Mais je dois absolument aller retrouver mon… - je m’arrête et reprends en choisissant mes mots - … je dois aller retrouver Gabriel. Je m’inquiète pour lui, et je sais qu’il s’inquiète pour moi. Mais une fois que nous serons réunis, j’espère que nous pourrons revenir vous aider. J’ai bien compris que les choses étaient en train de changer, que quelque chose se préparait et je veux y participer ! 
En face de moi Louis acquiesce.
— Nous vous accueillerons avec joie, réplique-t-il. De toute façon, je vais faire le trajet avec vous. Je dois m’entretenir avec Samuel sur la suite des évènements. Je resterai donc plusieurs jours à Marseille, si vous voulez revenir avec moi, ce sera avec plaisir.
Je me tourne vers Lucie, le regard interrogatif. Elle hoche vigoureusement la tête, un grand sourire aux lèvres. Je le lui rends avant de répondre à Louis.
— Très bien, j’en discuterai avec Gabriel, mais nous serons ravies de revenir.
Nous finissons de plier bagage et redescendons dans le calme à l’appartement, puis après une longue accolade avec Alice, nous la laissons pour rejoindre la rue : l’heure du départ a sonné.
***
Je suis réveillée par Louis qui me secoue doucement :
— Clara, nous arrivons, me chuchote-t-il.
Je m’étire et la douleur me fait hoqueter. Je le vois poser un doigt sur ses lèvres et faire un signe du menton en direction de Félicia :
— Chut… j’aimerais bien qu’elle ne se réveille pas tout de suite, je n’ai pas envie de l’entendre se plaindre à nouveau. 
Je lui souris et acquiesce. Sur le siège à côté de moi, Lucie bâille en levant les bras au-dessus de sa tête. Je porte mon regard sur l’extérieur. Le jour se lève à peine, le ciel commence tout juste à se teinter. Je fronce les sourcils et me tourne vers Louis.
— Tu ne disais pas que nous n’en avions que pour quatre heures de vol ?
— Oui, mais il faut prendre en compte le décalage horaire. Il n’est pas loin de six heures du matin ici. Je viens d’avoir Naïa, la femme du chef de la communauté, à la radio : elle vient nous récupérer à la sortie de la ville. Apparemment, Samuel ne peut pas venir, ils ont eu des soucis avec la mission d’hier soir…
À ses mots, mon sang se glace. Louis, qui me voit blêmir, m’attrape la main et la tapote.
— Ne t’inquiète pas, Gabriel va bien, mais il y a un blessé et un mort. Ça ne va pas être un jour facile pour eux.
J’ai honte, mais je pousse un soupir de soulagement, imitée par Lucie. Louis hoche la tête, il me comprend, puis il retourne s’installer à côté de Ralph qui pilote. 
J’attrape la main de Lucie et laisse mon regard se perdre dehors. Nous ne distinguons pas grand-chose, mais je vois la cime des arbres se rapprocher. La navette perd encore de l’altitude et de la vitesse, jusqu’à nous donner l’impression de rouler au sol. Puis, dans un dernier virage, elle se pose au milieu d’un vaste champ. Louis se lève et s’approche de la porte. Il l’ouvre, passe la tête à l’extérieur et nous fait signe de le suivre. Je fais un geste en direction d’Alan et de Félicia. Il secoue la tête.
— Laisse-les dormir, de toute façon Naïa n’aura pas assez de place pour tous nous emmener en une seule fois. Elle reviendra les chercher après. Ralph va rester avec eux.
— Merci bien ! grommelle ce dernier.
Lucie pouffe et je ne peux retenir un petit rire, puis, en équilibre sur ses béquilles, elle m’aide à me redresser et nous suivons Louis.
Dehors, un vent tiède envahit mes poumons. Il y a dans l’air une humidité chargée d’un je-ne-sais-quoi qui apporte une odeur très agréable. Nous nous sommes posés sur un grand terrain sur lequel, en plissant les yeux, je devine toute une série de parcours et du matériel de sport. Certainement un terrain d’entraînement. Sur notre droite, deux lumières attirent mon attention. Louis s’avance dans leur direction et nous lui emboîtons le pas. Alors que nous nous approchons, je découvre ce que je pense être une voiture. Je n’en ai jamais vu en vrai, seulement dans les livres de l’institut, et rien qu’à l’idée de monter dedans, je suis toute excitée. Une femme saute du véhicule et s’approche de nous.
— Montez vite. Nous ne devons pas traîner. Si Samuel découvre que je ne suis plus là, il ne va pas être content.
Elle parle vite, d’une voix chaleureuse et, malgré ce qu’elle dit, j’entends de l’amusement dans sa voix.
— Il ne sait pas que nous venons ? demande Louis.
Dans la lumière, je vois la femme acquiescer.
— Si, mais il ne sait pas que vous arrivez aujourd’hui. Et, vu les évènements d’hier soir, il ne va pas apprécier que je m’éloigne toute seule.
Sa voix se brise sur la dernière phrase et je me sens tout à coup gênée de l’avoir fait venir jusqu’ici pour nous récupérer. Louis doit être dans le même état d’esprit, car c’est presque en s’excusant qu’il reprend :
— Nous avons encore trois personnes dans la navette, tu veux que j’aille les chercher maintenant ? 
La femme réfléchit quelques secondes puis secoue la tête :
— Non, c’est bon, de toute façon, nous ne pourrons pas tous entrer dans la voiture. J’enverrai quelqu’un les chercher tout à l’heure. 
Puis, elle nous tourne le dos et remonte dans le véhicule. Louis nous aide à nous installer sur les sièges arrière et prend place à l’avant, à côté de notre conductrice. Elle tourne la clef, le moteur démarre. La sensation de rouler en voiture est totalement différente de ce que l’on ressent en navette. Déjà, elle est totalement ouverte, l’air vient emmêler nos cheveux et nous fouetter le visage, nous obligeant presque à fermer les yeux. Ensuite, nous sommes en contact direct avec la route, nous en sentons toutes les aspérités, tous les trous, toutes les bosses, et le trajet se transforme très vite en calvaire pour mes côtes cassées. Enfin, ajoutée à tous ces éléments, la vitesse paraît beaucoup plus impressionnante qu’en navette, si bien que je me retrouve rapidement agrippée au siège avant, la peur me tordant l’estomac. Après un trajet qui me semble interminable, Naïa arrête enfin le véhicule devant une petite maison et en descend en vitesse.
— Bienvenue chez nous ! nous lance-t-elle en s’arrêtant à l’entrée d’un jardin qui semble magnifique.
Louis nous aide à nouveau à nous extirper de la voiture, et nous suivons Naïa à l’intérieur de la demeure. En traversant le jardin, je me fais la réflexion que j´ai hâte que le jour soit complètement levé afin de le découvrir sous la lumière du Soleil. Les fleurs commencent tout juste à s’ouvrir et embaument déjà l’air, venant titiller mon odorat avec ravissement. Naïa nous guide jusqu’à sa cuisine et nous invite à nous installer.
— Vous souhaitez peut-être manger quelque chose ?
Louis acquiesce, tandis que Lucie et moi secouons la tête. Naïa nous regarde, surprise.
— Tout ce trajet ne vous a pas donné faim ?
Je fixe Lucie, avant de répondre un peu gênée :
— Eh bien si… mais j’aimerais beaucoup rejoindre Gabriel. Est-ce qu’il loge loin d’ici ? Est-ce que vous pensez qu’il dort encore ?
Elle pose sur moi son regard chaleureux. 
— Je ne sais pas s’il dort encore, et non, il n’habite pas loin. En revanche, ils ont eu une nuit très difficile et il serait préférable d’attendre encore une heure ou deux avant d’y aller.
J’acquiesce en silence, légèrement déçue, mais après tout, nous ne sommes plus très loin l’un de l’autre et ce ne sont pas quelques heures qui changeront grand-chose. Je prends donc place à la table, imitée par Lucie, et lance un grand sourire à Naïa. 
— Très bien, alors je serais ravie de prendre un petit-déjeuner.
Son visage s’éclaire et je découvre à quel point elle est magnifique. Ses traits à la peau sombre respirent l’intelligence et la bonté. Elle a beau être physiquement très différente de ma mère, ce qu’elle dégage me la rappelle plus que jamais.
— Formidable ! lance-t-elle. Je vous prépare ça dans une minute, mais avant je dois envoyer quelqu’un récupérer vos amis.
Nous acquiesçons et elle s’éclipse dans le couloir. Pendant son absence, je regarde autour de moi. La maison de la famille a l’air fort sympathique, toute de bois et de couleurs douces ; la cuisine immense donne l’impression d’avoir été construite pour accueillir d’innombrables personnes. Mon regard est attiré par la fenêtre au-dessus de l’évier. Cela me fait bizarre de voir des plantes à hauteur de fenêtre, moi qui ai grandi en immeuble, au milieu du béton, j’ai l’impression d’avoir atterri dans un autre monde. Je remarque du coin de l’œil que Lucie et Louis sont tout autant subjugués que moi. Naïa revient puis s’installe derrière son plan de travail.
— Crêpes pour tout le monde ? demande-t-elle.
J’en salive d’avance, et nos vigoureux hochements de tête la font sourire. Alors qu’elle les prépare, la porte d’entrée claque. Une jeune femme, plutôt grande et avec de belles formes, fait son apparition, suivie de Ralph, Alan et Félicia. La tête de cette dernière laisse supposer que le trajet n’a pas été des plus calmes, et le regard que lui lance la jeune femme qui les a accompagnés en dit long lui aussi.
— Il y a eu un problème, Rebecca ? demande Naïa.
La jeune femme secoue la tête et fusille Félicia du regard.
— Non, c’est bon, rien que je ne puisse régler toute seule.
Naïa suit le regard de Rebecca, puis l’interroge des yeux. La jeune femme hausse les épaules et se laisse tomber sur une chaise à côté de nous. Elle soupire un grand coup et se tourne vers nous, un sourire aux lèvres.
— Bonjour, je suis Rebecca…
Elle me tend la main et, tandis que je m’en saisis, elle ajoute tout en lançant un regard peu amène à Félicia :
—… la maîtresse d’arme de notre communauté.
J’étouffe un gloussement qui provoque tout de même quelques élancements dans mes côtes, tandis que Lucie éclate franchement de rire. Rebecca me plaît déjà énormément. Je sens que Félicia a du souci à se faire si elle décide de rester à Marseille.
Une heure plus tard, nous sommes tous attablés devant une montagne hallucinante de crêpes. Notre hôte a sorti du sucre et un assortiment de confitures, y compris une au chocolat. Je plante ma cuillère dans cette dernière puis la porte à ma bouche. Le goût qui explose sur ma langue me fait pousser des soupirs d’aise. Rebecca éclate de rire.
— Ça s’appelle de la pâte à tartiner, nous explique Naïa. La recette me vient de ma mère. Il paraît que dans l’Ancien Monde, on pouvait en acheter par pots entiers. 
Son regard se voile et elle secoue la tête.
— Maintenant, c’est plus compliqué, mais, heureusement, nous avons des contacts à la Nouvelle Pretoria qui nous font parvenir le cacao qui me permet d’en préparer. 
Pendant plus d’une demi-heure, nous mangeons en discutant gaiement. Chaque bouchée, qui me fait découvrir un nouveau goût, est pour moi un ravissement. Louis, Rebecca, Lucie et moi faisons mine de ne pas entendre les plaintes à répétitions de Félicia, et laissons lâchement le pauvre Alan se débrouiller avec elle. Naïa essaye bien pendant un moment de faire connaissance avec la jeune fille, mais très vite, elle baisse les bras et vient s’installer en bout-de-table, de notre côté. Rebecca est en train de nous raconter certaines des anecdotes qu’elle a vécues à la salle de tir, lorsque la porte d’entrée claque : un jeune, qui ressemble beaucoup à Naïa, fait alors irruption dans la cuisine. Il a l’air un peu en colère, et à sa vue, elle se lève de sa chaise, les yeux et le visage fermés.
— Jason ! C’est maintenant que tu rentres ? Tu pensais vraiment que de m’éviter à ton retour allait me faire oublier que tu étais parti contre l’avis de ton père ?
Le jeune homme secoue la tête et s’assied à côté d’elle. 
— Ce n’est pas le moment, maman. Je suis déjà bien assez remonté comme ça ! 
Elle pose ses mains sur ses hanches et toise son fils.
— Et, c’est censé me calmer ? Je me moque que tu sois en colère ! Si ton père n’est pas capable de te remonter les bretelles, moi je vais le faire !
Jason soupire et se lève de sa chaise.
— OK, j’ai compris. Je pense que je vais aller faire un tour et que je vais éviter la maison quelque temps. De toute façon, ce sera mieux pour tout le monde que je ne croise pas papa pendant plusieurs jours.
Naïa hausse les sourcils.
— Et pouvons-nous savoir où tu comptes habiter ?
Il la regarde droit dans les yeux avant de répondre :
— Je te rappelle qu’il y a des chambres libres chez Eléa et Gabriel, cela fait déjà plusieurs nuits que j’y dors, au cas où tu ne t’en souviendrais pas. Je peux donc très bien rester là-bas.
Elle le fixe, un sourire triomphant sur les lèvres, et répond :
— Eh bien, non, vois-tu ! Nous avons de nouveaux arrivants et ils vont avoir besoin d’être logés. Comme ils sont ici pour retrouver Gabriel, je pense que la meilleure solution serait qu’ils s’installent là-bas. 
Jason nous regarde tour à tour et se laisse à nouveau tomber sur sa chaise en se passant la main sur le visage.
— Maman, je te jure qu’il ne faut pas que je croise papa pour le moment. Nous avons un énorme désaccord, et tant qu’il n’aura pas changé d’avis, je n’aurai rien à lui dire ! 
Naïa fronce les sourcils et lui lance un regard sévère.
— Nous en parlerons plus tard, ce n’est pas le moment, de la même façon que tu ne vas pas t’en tirer comme ça pour ta petite escapade. Pour l’instant, j’aimerais surtout savoir si Gabriel est réveillé.
En disant cela, elle me jette un coup d’œil. Je sens mon cœur bondir dans ma poitrine. J’ai l’impression que le temps s’arrête et que Jason met des heures à répondre. Puis, finalement, il hoche la tête, mon pouls s’accélère. Je suis déjà debout, prête à bondir hors de la cuisine, lorsque je me rends compte que je ne sais pas où aller. Je me tourne vers Naïa, juste à temps pour la voir lever les yeux au ciel.
— Lorsque tu sors de la maison, tu prends à droite, tu descends toute la rue, jusqu’à la plage. La maison de Gabriel et d’Eléa est la dernière. Tu ne peux pas la rater, elle est bleu turquoise.
Elle a à peine le temps de finir sa phrase que je suis déjà en train de traverser le jardin en courant. Mes côtes me font mal, mais peu importe. Gabriel n’est qu’à quelques maisons de moi et j’ai très envie de le retrouver. Je suis déjà dans la rue lorsque j’entends Lucie m’appeler :
— Clara, attends-moi !
Je me retourne, mais ne m’arrête pas pour autant. Elle lève ses béquilles au ciel avant de s’exclamer :
— D’accord, très bien ! File, je te rejoins !
Je la remercie d’un signe de tête et continue ma course.
La route me paraît interminable, mais enfin, je distingue le bleu turquoise de la maison dans laquelle je vais enfin retrouver Gabriel. Mon cœur bat à tout rompre dans ma poitrine, mes côtes me font mal, mais tout ceci me passe au-dessus de la tête tant je me concentre sur l’instant présent. Alors que j’atteins enfin la grille du jardin, la porte d’entrée s’ouvre. Je m’arrête, la main sur le portail, le cœur manquant quelques battements. Izzie apparaît sur le perron et je vois plusieurs émotions passer sur son joli visage : l’étonnement, le questionnement, et enfin la joie.
— Clara, c’est bien toi ? lance-t-elle.
Puis, un peu plus fort.
— C’est pas vrai, Clara ! Gabriel, Gabriel, viens vite ! Clara est là !
À l’intérieur de la maison, j’entends un remue-ménage, de la vaisselle qui se casse, quelque chose qui tombe, et, au moment où je pousse la grille pour entrer, il sort à son tour de la maison. Il s’arrête une seconde en me découvrant, puis descend les marches en courant et en m’ouvrant les bras. Des larmes emplissent mes yeux, et je m’arrête en plein milieu de l’allée, attendant qu’il me rejoigne. Lorsqu’il est à ma hauteur, je me jette dans ses bras et il me fait tourner en riant.
— Clara ! Je suis tellement heureux de te voir ! J’ai cru que tu n’arriverais jamais ! 
Il m’embrasse sur les joues, dans les cheveux, sur le front et me serre tellement fort contre lui que, pendant un moment, j’ai peur pour mes côtes. 
— J’ai eu tellement peur, Clara, j’ai cru que j’allais devenir fou ! continue-t-il.
Maintenant, les larmes coulent sur mes joues. Le soulagement et la joie de l’avoir retrouvé me font prendre vraiment conscience de tout ce qu’il s’est passé ces deux derniers mois. Il me repose et, voyant les larmes couler, tend la main et la passe tendrement sur ma joue pour les essuyer. Il me regarde, sourcils froncés, pour comprendre les raisons de mon malaise, mais je hausse légèrement les épaules et attrape sa main pour entrelacer nos doigts.
— Je suis là maintenant, et nous n’allons plus nous quitter.
Il me prend à nouveau contre lui et déclare :
— Oh non ! Nous n’allons plus nous quitter !
Deux secondes plus tard, je le sens se raidir et murmurer :
— Mince, Eléa !
Il me repousse légèrement, juste assez pour que je puisse me retourner et découvrir, à l’étage, une jeune fille qui disparaît de derrière la fenêtre. Il m’embrasse une dernière fois sur le front, me presse la main et s’éloigne de moi.
— Entre, Izzie va s’occuper de toi. Je dois aller parler à Eléa.
J’acquiesce et le suis à l’intérieur. Alors qu’il disparaît en courant dans les escaliers, Izzie me prend à son tour dans ses bras et me glisse à l’oreille pour me rassurer :
— Ne t’inquiète pas. Eléa est une fille adorable et intelligente, elle comprendra qu’il ne lui ait pas encore parlé de toi. 
Je déglutis difficilement et ferme les yeux pour me laisser aller à son étreinte. J’espère qu’elle a raison.

Chapitre 1

Eléa
Je me retrouve à genoux sur le sol. Le souffle me manque, des spasmes secouent ma cage thoracique, me donnant l’impression de me broyer le cœur à chaque mouvement. Des larmes coulent sur mes joues et me brûlent les yeux, je tente de les essuyer d’une main tremblotante. L’image de Gabriel faisant tourner cette fille contre lui semble gravée sur mes rétines. Je ne comprends pas. Qui est-elle pour lui ? Et moi ? Je pensais… je pensais que lui et moi avions une relation sérieuse. Je me remémore tous les moments que nous avons partagés, cherchant le moindre indice qui aurait pu me mettre sur une piste, mais je ne trouve rien. Pour moi, les choses étaient claires, nous étions ensembles et amoureux. Je secoue la tête et me la prends entre les mains. Aurore s’accroupit à mes côtés. Elle a vu la scène par-dessus mon épaule, je sens son hésitation au moment où elle tend la main vers moi.
— Eléa… je suis certaine que ce n’est rien. Ce doit être une amie, rien de plus.
Je voudrais lui répondre, mais ma gorge est nouée par des mots que je ne veux pas prononcer. Mes épaules tremblent sous les sanglots, elle s’approche un peu plus de moi et me prend dans ses bras.
— Chut…, tente-t-elle de me calmer en me caressant les cheveux. Il est entré dans la maison, si tu veux mon avis il ne va pas tarder à arriver pour tout t’expliquer. 
Elle me saisit le menton et m’oblige à relever la tête vers elle. Tendrement, elle essuie les larmes qui coulent sans discontinuer sur mes joues.
— Sèche-moi ça. Tu es plus forte que ce que tu crois, Eléa !
Je secoue la tête et arrive à bafouiller :
— Pas pour ça… pas pour lui… il représente tellement pour moi…
Ma voix se casse et je prends une respiration laborieuse avant de continuer :
— Et s’il avait vraiment quelqu’un d’autre dans sa vie ?
Ces mots me semblent irréels et je me les entends prononcer comme dans un cauchemar.
— Si tout ce auquel j’ai cru depuis plusieurs mois n’était qu’un mensonge ?
Les larmes débordent à nouveau. Aurore m’embrasse sur le front avant de me serrer une nouvelle fois contre elle.
— Si c’est le cas, murmure-t-elle, fils ou pas, de Grand Gouverneur, je lui arrache les yeux et je l’abandonne dans un coin perdu.
Elle recule et désigne Simon du menton. 
— Et laisse-moi te dire que ce n’est rien en comparaison de ce que lui, lui fera !
Un sourire timide se dessine sur ma bouche. Je connais Aurore, je sais qu’elle me soutiendra. Mon regard glisse sur Simon et le coin de mes lèvres s’affaisse. Je n’ai pas le droit de craquer maintenant, il a besoin de nous. 
Aurore se relève et m’aide à en faire autant, puis lentement nous nous approchons de notre moitié blonde. Mon cœur se serre. Il est là, pâle, allongé sur un lit qui semble beaucoup trop grand pour lui, les yeux fermés, les traits tirés. Si son torse ne se soulevait pas à intervalles réguliers, nous pourrions penser qu’il est… mort. Je serre les mâchoires et pince les lèvres. Tout ceci est de ma faute. Si je ne l’avais pas embarqué avec moi dans toute cette histoire, il ne serait pas couché entre ces draps aujourd’hui. Il serait encore à l’institut des Grands, près de la Nouvelle Paris, il serait en pleine forme et suivrait une formation des plus intéressantes. Je regrette tellement. Si je venais à le perdre, je m’en voudrais pour le reste de ma vie. Comme à son habitude, Aurore semble deviner mes pensées. Elle m’attrape la main et me la presse tendrement.
— Tu n’y es pour rien, ma chérie. Nous aurions tous fait les mêmes choix à ta place. Et il a pris sa décision tout seul.
Je m’apprête à la contredire lorsque l’on frappe à la porte. Mon cœur s’emballe. Je sais qu’il s’agit de Gabriel. J’ai peur de la conversation à venir, je ne suis absolument pas prête à l’entendre me briser le cœur. Aurore me presse une dernière fois la main, elle se penche vers moi pour m’embrasser sur la joue, puis elle s’avance vers la sortie. Je la retiens au dernier moment.
— Non attends, reste ici. Je n’ai pas vraiment envie de discuter de ma relation avec lui, devant Simon.
Je détaille mon ami.
— Je vais dans ma chambre.
Elle acquiesce et prend place dans le fauteuil près du lit. 
Les jambes tremblantes, le cœur tambourinant dans ma poitrine, je m’approche de la porte à pas incertains. Je prends une grande inspiration et alors que des points noirs dansent devant mes yeux, je l’ouvre en grand. Il est là, devant moi, les traits tirés, son regard vert perçant tentant de deviner ce qu’il se passe dans ma tête. Au moment où ses yeux croisent les miens, je retiens un gémissement de douleur. Je ferme les paupières et m’agrippe au chambranle pour ne pas m’écrouler. S’il me quitte, mon monde cessera de tourner. Je viens déjà de tirer un trait sur tout ce qui faisait ma vie jusqu’à aujourd’hui, mais perdre son amour sera au-dessus de mes forces.
— Eléa, murmure-t-il. Je… je peux tout t’expliquer.
Je secoue la tête et sans le regarder, pour ne pas flancher, je passe à côté de lui et traverse le couloir pour entrer dans notre chambre… notre chambre. En sera-t-il encore ainsi dans quelques heures ? Je me passe la main sur le visage et me retourne vers lui en fixant un point au-dessus de sa tête.
— Pas ici, pas comme ça, je n’ai pas envie de me donner en spectacle.
Il acquiesce et me suit dans la pièce. Je m’installe en tailleur sur le lit et jette un coup d’œil par la fenêtre ouverte, de là où je suis, je ne vois que la mer à perte de vue ainsi que le haut des arbres du jardin. Je repense, avec un pincement au cœur, au jour où Naïa nous a fait découvrir la maison. Une journée magnifique. Nous venions d’arriver à Marseille, Samuel avait décidé de nous apporter son soutien, et à la fin d’une belle balade à la découverte de la ville, Naïa s’était arrêtée devant la demeure. Cette maison qui m’avait tout de suite fait penser à Aurore : je savais que sa couleur bleu-turquoise lui plairait. Et puis était venu le moment de la répartition des chambres… nous étions tellement heureux. 
Je reporte mon attention sur Gabriel lorsqu’il prend place près de moi. Instinctivement, je recule de quelques centimètres. Je vois un éclair de douleur traverser son regard. Je ne le comprends pas, je ne le comprends plus. Je m’apprête à prendre la parole, mais il m’arrête d’un geste de la main et il lâche sa bombe.
— Je suis désolé Eléa, j’aurais dû t’en parler avant, mais tu avais tellement de choses en tête que je ne voulais pas t’inquiéter avec mes propres problèmes.
Sa voix arrive jusqu’à moi comme si j’avais la tête plongée dans l’eau. Mon cœur bat tellement fort qu’il couvre ses paroles. Je fixe ses lèvres ; ça m’est plus facile que de le regarder dans les yeux. Les miens doivent être vides. Je me suis retranchée au fin fond de mon esprit pour amortir le choc.
— Clara est…
Elle a donc un prénom maintenant : Clara.
—… ma sœur. Ma demi-sœur pour être exact. La fille de mon père.
Je cligne des yeux plusieurs fois. Je tente de comprendre ce qu’il vient de dire, il continue à parler, mais je n’écoute plus. Je suis restée bloquée sur un mot : sœur. Mon cœur se gonfle, ma gorge se serre, et les larmes débordent de mes yeux. Je me prends la tête entre les mains et je sanglote sans pouvoir m’arrêter.
Gabriel s’interrompt. Je sens le lit bouger et le matelas s’affaisser contre mon genou. Puis je sens sa chaleur, sa chaleur libératrice, sa chaleur bienveillante. Il m’entoure de ses bras et me serre contre lui en murmurant mon prénom en boucle. Il caresse mes cheveux, mon dos, mes bras, pour m’apaiser, me réconforter, me faire comprendre qu’il est toujours là, qu’il y a toujours un nous, que rien n’a changé. Peu à peu, mes sanglots s’espacent, mes larmes se tarissent, les battements intempestifs de mon cœur se font plus réguliers. Je me laisse aller encore quelques minutes à son étreinte, jusqu’à être certaine qu’il ne partira pas, qu’il ne me brisera pas le cœur, puis je me recule et le fixe dans les yeux. Le bleu contre le vert. Un vert si profond, si perçant, qu’il lit en moi à chaque échange, qu’il me retourne jusqu’au plus profond de mon être, qu’à chaque fois il me gonfle d’amour. Il pose ses mains sur mes joues et s’approche lentement de moi. Lorsque ses lèvres se posent sur les miennes, mon corps explose de joie. Il m’aime encore ! Le monde se remet à tourner correctement, ma vie se replace, l’étau qui enserrait ma poitrine s’évapore. Je soupire d’aise, et un sourire franc se dessine sur mes lèvres. Gabriel met un terme à notre baiser, beaucoup trop rapidement à mon goût et il pose son front contre le mien.
— Comment as-tu pu imaginer qu’il y avait quelqu’un d’autre dans ma vie ? murmure-t-il.
Je secoue la tête et hausse les épaules. Les images de la scène que j’ai surprise s’imposent de nouveau à moi. Tout, dans leur gestuelle, dans leurs mots, aurait trompé n’importe qui. Mais j’aurais dû savoir, j’aurais dû avoir confiance en lui, je n’aurais jamais dû douter. Je soupire et me laisse tomber en arrière sur le matelas. 
— Je ne sais pas. 
Je me racle la gorge pour essayer d’éclaircir ma voix encore rauque.
— Je… je pense que j’ai du mal à gérer mes sentiments.
Je souffle.
— Ça fait un peu cliché, non ? La fille qui pleure dès que son petit copain en serre une autre dans ses bras.
Gabriel s’allonge à mes côtés et passe un bras et une jambe en travers de moi. Il m’embrasse sur la tempe avant de me répondre :
— Je dirais surtout que c’est inattendu, venant de toi, tu parais parfois si dure pour ton âge.
Je tourne la tête vers lui. Il est allongé sur le côté, la tête en appui sur une main, son bras et sa jambe m’englobant : il me regarde. Ses cheveux noirs, éternellement en bataille, font ressortir encore plus ses yeux verts. Depuis notre arrivée à Marseille, sa peau a pris une teinte halée, lui apportant un petit plus qui me fait craquer. Il est tellement beau, tellement présent, tellement rassurant, qu’au fond de moi, je suis persuadée que je ne le mérite pas. Malgré cette constatation qui devrait m’inquiéter, un petit sourire se dessine sur mes lèvres.
Gabriel sourit en retour et m’interroge :
— À quoi penses-tu ?
Je secoue la tête, je n’ai pas spécialement envie de lui parler de mes peurs, et ce n’est pas ce qui m’a fait sourire. Il se penche vers moi, prêt à m’embrasser, mais s’arrête à quelques centimètres de mes lèvres.
— À quoi penses-tu ? demande-t-il à nouveau.
Je tends la bouche vers lui, mais il recule, plantant son regard dans le mien.
— Tant que tu ne me dévoileras pas tes pensées, tu seras punie de baisers !
Je grommelle et tente de me redresser, mais il resserre son étreinte.
— Tu crois vraiment qu’un petit truc comme toi va arriver à s’échapper ?
Il a touché ma corde sensible et il le sait, je le vois à la lueur d’amusement qui brille dans ses yeux. Faussement énervée, je fais mine de me débattre un peu plus fort, ce qui le fait rire à gorge déployée. J’aime son rire. Il me fait vibrer, mais je ne dois pas me laisser distraire. Je veux lui prouver qu’une petite chose comme moi peut avoir le dessus. Au moment où il s’y attend le moins, je donne une ruade qui le déstabilise suffisamment pour le faire desserrer son étreinte. Je profite de ce moment d’inattention pour me sortir de l’étau dans lequel il m’a enfermée, et me jette sur lui, puis le renverse sur le dos et m’assieds à califourchon sur son ventre. D’un geste rapide, j’attrape ses mains, et les bloque au-dessus de sa tête : il est vaincu. Oh ! Je ne me fais pas d’illusions, s’il voulait renverser la situation il pourrait le faire sans problème, mais j’ai eu le dessus, et il joue le jeu. J’approche lentement ma tête de lui et pose tendrement mes lèvres sur les siennes. Je lâche ses mains pour pouvoir enfouir les miennes dans ses cheveux, il en profite pour passer ses bras autour de ma taille. Une de ses mains remonte lentement de mes fesses à mon dos pour finir par se perdre dans mes cheveux et maintenir ma bouche contre la sienne. Il approfondit notre baiser, sa langue trouve la mienne, faisant s’emballer mon cœur. De sa main libre, il tire sur mon tee-shirt pour le faire remonter. Je ris, secoue la tête et mets fin à notre baiser à contrecœur.
— Non, non, non, pas maintenant. 
Il me lance un regard de chien battu et j’éclate de rire.
Je dépose un dernier baiser sur ses lèvres et pour plus de sécurité, je descends de son ventre pour m’asseoir en tailleur sur le lit.
— Lisa ne va pas tarder à arriver pour voir Simon, je veux être là, mais avant ça, il faut que tu m’en dises plus sur ta… sœur.
Ce mot résonne bizarrement à mes oreilles. Je suis abasourdie qu’il ne m’ait pas parlé d’elle avant. Et puis, tout à coup, une idée me frappe. Je fronce les sourcils et le foudroie du regard.
— D’ailleurs, tu ne te moquerais pas un peu de moi Monsieur le fils UNIQUE du Grand Gouverneur ? grogné-je en plantant mon index à plusieurs reprises dans son thorax. Ce n’est pas comme si tous les habitants des villes du Nouveau Monde n’étaient pas au courant de tout ce qu’il se passe dans la vie du Grand Gouverneur ! Tu ne crois pas que nous aurions été informés si tu avais eu une sœur ?
Gabriel saisit mon index et entrelace ses doigts aux miens.
— À quel endroit est-ce que tu as arrêté d’écouter tout à l’heure ?
Je hausse les épaules et lui réponds du bout des lèvres.
— Sœur.
Il sourit avant de reprendre ses explications.
— Donc… Clara est ma demi-sœur…
Je hausse les épaules et entrouvre la bouche pour m’exprimer, mais il m’arrête en levant la main face à lui. 
— Laisse-moi terminer, tu poseras tes questions à la fin.
Cette conversation et sa manière d’agir me rappellent étrangement la conversation que nous avons eue, il y a quelques mois, à propos des Oubliés. Je fronce le nez, lui tire la langue, mais l’invite à continuer d’un mouvement de tête.
— Je disais donc… Clara est ma demi-sœur – il marque un temps d’arrêt comme pour me défier de l’interrompre une nouvelle fois, il est vraiment impossible – je n’ai découvert son existence qu’il y a trois ans. Il s’agit de la fille de mon père, ma mère n’est apparemment pas au courant.
Je lève la main à mon tour et il accepte de me laisser parler.
— Tu veux dire que ton père a eu une aventure et que de cette aventure est née Clara ?
Il ricane.
— Je ne pense pas qu’il n’ait eu qu’une seule aventure. Mais effectivement de l’une d’entre elles est née Clara. 
Je secoue la tête d’incompréhension.
— Mais comment l’as-tu appris ?
— Clara a toujours été au courant. Elle le voyait une fois par an pour son anniversaire, mais elle a toujours eu l’interdiction formelle d’en parler. De mon côté, j’avais un doute depuis quelques mois. J’étais tombé sur des documents d’accouchement en fouillant dans les affaires de mon père. Ces documents ne me concernaient pas, j’ai donc noté l’adresse de l’appartement de la femme dans un coin de ma tête. Par la suite, je me suis, à plusieurs reprises, surpris à traîner près de l’immeuble identifié, jusqu’au jour où une jeune fille en est sortie et où j’ai su. Je ne l’ai pas approchée de très près ce jour-là, mais il ne faisait plus aucun doute que j’avais une sœur.
Un sourire tendre étire ses lèvres lorsqu’il dit ce dernier mot, ce qui en fait naître un sur les miennes. 
— Mais tu n’as même pas cherché à lui parler pour être certain ?
Il secoue la tête.
— Oh non ! Tu verras en faisant sa connaissance que je n’avais pas besoin de confirmation.
Je m’allonge à nouveau et pose ma tête sur son ventre.
— Et comment es-tu arrivé à la rencontrer ?
Il me caresse les cheveux avant de répondre.
— J’ai demandé à Izzie de faire la porte-parole.
Je souris, j’aurais dû m’en douter.
— Je lui ai raconté toute l’histoire et nous sommes retournés ensemble en bas de l’immeuble de Clara. Je ne voulais pas entrer dans le bâtiment, de peur que l’on me reconnaisse, et surtout je me voyais mal arriver face à sa mère. Nous avons dû revenir à plusieurs reprises avant qu’elle ne se montre enfin. Lorsqu’elle est sortie de l’allée, Izzie est allée à sa rencontre. Elle lui a expliqué qu’elle savait qui elle était, et que si elle était d’accord, je souhaitais la rencontrer.
Je l’interromps.
— Pourquoi est-ce que tu n’y es pas allé toi-même ?
— J’avais peur de sa réaction. Je ne voulais pas la déranger. Si elle avait dit non à Izzie, je n’aurais pas insisté.
— Et…
— Et… elle a été telle que je l’ai toujours connue ensuite : fraîche, forte et spontanée. Elle a tout de suite accepté de venir me voir. Lorsqu’elle est arrivée en face de moi, elle s’est jetée à mon cou en disant que je lui avais manqué toute sa vie.
Il rit à ce souvenir.
— Elle n’avait que douze ans à l’époque, mais c’était déjà un sacré bout de femme.
Sa voix respire le bonheur et la fierté, je trouve leur histoire très touchante. Malgré tout, je ne peux m’empêcher de penser au Grand Gouverneur. En plus d’être un dirigeant de la pire espèce, il est le pire des maris et des pères. Un homme qui trompe sa femme, qui ment à son fils et qui ne voit jamais sa fille. Comment avoir confiance en une telle personne ?
Nous ne disons rien pendant plusieurs secondes, puis je finis par rompre le silence avec la question qui me brûle les lèvres.
— Mais pourquoi est-ce que tu ne m’as rien dit avant ?
Je me redresse et me tourne vers lui en attente de sa réponse. Il hausse les épaules.
— Je n’ai pas voulu t’embêter avec tout ça. Tu avais déjà bien des choses en tête, je ne voulais pas en rajouter. J’ai profité des trois jours que j’ai passés à la Nouvelle New York pour aller la voir. Mon père a appris l’année dernière que j’avais connaissance de son existence, avec ce que je m’apprêtais à faire, elle était en danger, je lui ai donc demandé d’être prête à s’enfuir.
Il s’arrête et se passe la main sur le visage.
— C’est le Com’ que j’ai envoyé le jour où nous avons été attaqués par la garde rapprochée de mon père. Nous avions convenu qu’elle rejoindrait la communauté proche de la Nouvelle New York, avec son amie Lucie, et qu’elle me contacterait à ce moment-là… je n’ai pas eu de nouvelles jusqu’à ce matin.
Je le regarde, interloquée.
— Mais c’était il y a deux mois ! Que s’est-il passé ?
Il secoue la tête.
— Je n’en ai pas la moindre idée. Lorsque je t’ai vue à la fenêtre… ton regard… mon cœur s’est brisé. Je l’ai laissée avec Izzie pour venir t’expliquer. 
Penaude, je m’allonge contre lui et l’embrasse sur la joue.
— Je suis désolée… mais si tu m’avais mise au courant avant… je ne voulais pas gâcher ce moment.
Il m’attrape le menton et me lève la tête vers lui pour déposer un baiser tout léger sur mes lèvres.
— Tu n’as pas à t’excuser. Je ne sais pas vraiment comment j’aurais réagi dans la situation inverse. 
J’éclate de rire.
— Oh ! Moi je sais très bien comment tu aurais réagi, tu serais descendu et ça se serait terminé en bagarre.
Il grince des dents, puis finit par acquiescer. Au moment où je lève à nouveau la tête pour l’embrasser, on gratte à la porte, puis la voix étouffée d’Aurore nous parvient.
— Eléa… je suis désolée de te déranger… Lisa vient d’arriver. Elle nous attend avec Izzie pour examiner Simon. 
Gabriel se lève d’un bond et me tend la main. 
— Allez viens, allons voir comment va Simon. Nous descendrons ensuite discuter avec ma sœur.
Nous rejoignons Aurore dans le couloir. Je lui fais comprendre par un petit signe de tête que tout va bien et que je lui expliquerai plus tard la teneur de ma conversation avec Gabriel. Elle secoue la tête et me montre la chambre de Simon du menton. Je me tourne dans cette direction et découvre Izzie qui me fait un clin d’œil. Malgré ce petit signe de bonne humeur, mon amie a les traits tirés et est aussi pâle que les murs du couloir. Je n’ose même pas imaginer dans quel état elle doit être à l’intérieur et je me demande comment elle arrive à tenir debout sans s’effondrer.
Elle s’approche de nous et prend Gabriel dans ses bras.
— Ta sœur va bien. Je l’ai confiée à Anaïs le temps que nous redescendions.
Il l’embrasse sur la joue et murmure :
— Merci. Je suis vraiment soulagé qu’elle soit enfin arrivée. Je me demande ce qui a bien pu se passer.
Elle acquiesce.
— Elle n’a rien voulu me dire pour le moment. Elle préfère attendre que tu sois là, mais son visage s’est totalement fermé quand j’ai commencé à lui poser des questions.
Gabriel serre les mâchoires et ses traits se figent. Il a l’air réellement inquiet, je lui attrape la main et attire son attention.
— Descends la voir si tu veux. Je te rejoins ensuite.
Il secoue la tête.
— Non, je veux être avec toi. Clara est là maintenant. Nous pourrons discuter plus tard.
Je n’ai pas le temps d’insister, car depuis la chambre, Lisa nous appelle. Lorsque nous entrons, je constate qu’elle a défait les bandages de Simon et qu’elle l’ausculte déjà. Elle se tourne vers nous.
— Il ne saigne plus et les points tiennent. Il n’a pas de fièvre ce qui est bon signe, nous avons évité l’infection. Je vous avoue que c’est ce qui me faisait le plus peur. 
Elle attrape des compresses et s’attelle à refaire les pansements. Izzie s’approche du lit et glisse sa main dans celle de Simon. 
— Est-ce que tu sais dans combien de temps il se réveillera ? s’informe-t-elle.
Lisa termine avant de lui répondre. Elle retire ses gants, se laisse tomber dans le fauteuil et secoue la tête.
— Je n’en ai pas la moindre idée. 
Elle montre l’environnement.
— La médecine ici est assez… rudimentaire. Nous n’avons pas d’hôpitaux, et très peu de matériel. Nous arrivons à obtenir d’autres communautés ce qui est indispensable, mais il ne faudrait pas avoir besoin de subir une lourde intervention. 
Gabriel pose la question avant que je n’aie le temps de le faire.
— Comment les autres communautés arrivent-elles à obtenir du matériel médical ?
— En fait, il n’y a qu’une seule communauté qui peut en fournir, c’est celle qui a élu domicile près de la Nouvelle Tokyo. Ils le fabriquent. Ils ont à leur disposition des laboratoires et sont suffisamment nombreux et expérimentés pour en fabriquer pour toutes les autres communautés. Nous disposons de médicaments, de perfusions, de matériel de première nécessité, mais pour le reste…
Elle ne termine pas sa phrase. Son visage se ferme. Je comprends qu’elle a dû perdre déjà beaucoup de patients par manque de moyen.
Elle se relève et se frotte les mains. 
— En tout cas, pour Simon, tout indique qu’il n’y aura pas de complications. Nous n’avons plus qu’à attendre qu’il se réveille. 
Elle tend la main et presse l’épaule d’Izzie.
— Ton amoureux à l’air fort. Je suis certaine que ça va aller.
Je pousse un soupir de soulagement, imitée par Aurore. Lisa range ses affaires avant d’annoncer.
— Je reviens dans la journée vous déposer des poches de perfusions. Il n’y aura pas grand-chose de plus à faire pour lui, si ce n’est désinfecter ses plaies matin et soir.
Nous acquiesçons en cœur. Simon est entouré des personnes qui l’aiment le plus au monde, je sais qu’il ne manquera de rien. 
Avant de sortir de la pièce, Lisa se tourne vers nous.
— Nous disons au revoir à Pedro demain. Je suis persuadée que ça ferait plaisir à son père et à sa mère que vous soyez là. Et puis Juan aura besoin de votre soutien.
Ma gorge se serre. J’ai encore du mal à me dire que je ne verrai plus jamais mon ami, je ne suis d’ailleurs pas certaine que l’on puisse un jour se faire à la perte de quelqu’un. Mes yeux me piquent et je presse très fort les paupières pour empêcher les larmes de couler. Gabriel m’attrape la main et Izzie renifle. La journée de demain risque d’être difficile pour tout le monde. 
Une fois Lisa partie, je me tourne vers Izzie. 
— Est-ce que l’on peut te laisser seule avec lui un moment ? Il est temps pour Gabriel de retrouver sa sœur.
Izzie acquiesce et s’installe dans le fauteuil. J’interroge Aurore.
— Tu veux venir avec nous ou tu restes ici ?
Elle me désigne Izzie du menton.
— Je vais les laisser seuls, articule-t-elle à voix basse. Je descends avec vous, nous avons, nous aussi, beaucoup de choses à nous dire, termine-t-elle plus haut.
Je lui souris tendrement et de ma main libre, saisis la sienne. Dans le fond, je suis ravie qu’elle nous accompagne, j’appréhende un peu de rencontrer Clara.
— Très bien, en avant alors ! lancé-je d’une voix plus assurée que je ne le suis vraiment.
Nous quittons Izzie et Simon pour rejoindre le rez-de-chaussée. D’après les bruits de vaisselle, tout le monde est réuni dans le salon. Mon cœur s’emballe alors que nous approchons de la porte. Lorsque nous pénétrons dans la pièce, toutes les têtes se tournent vers nous.
Assise au milieu du canapé, une jeune fille se lève. Son visage s’éclaire lorsqu’elle voit Gabriel et elle lui lance un sourire magnifique. Comme j’ai pu le constater lorsqu’elle est arrivée, elle est éblouissante. Ses longs cheveux ondulent sur ses épaules et descendent jusqu’en bas de son dos, son visage est fin, ses traits superbement dessinés, et lorsqu’elle pose les yeux sur moi, j’en perds mon souffle. Son regard vert perçant lit en moi jusqu’au fond de mon âme : le regard de Gabriel.

Chapitre 2

Clara
Izzie m’entraîne dans la cuisine. Je suis étonnée de les voir déjà aussi bien installés. La pièce est grande, équipée de tout le confort nécessaire, avec en son centre, un immense plan de travail faisant office de table, encadré de plusieurs tabourets. À l’étage, j’entends Gabriel se déplacer. Je secoue la tête. Je ne comprends pas pourquoi il n’a pas voulu parler de moi à Eléa jusqu’à maintenant. Je n’ose même pas imaginer sa réaction. La seule personne au courant de mon existence est Izzie, j’ai parfois l’impression qu’il a honte d’avoir une sœur illégitime. Je serre les poings et plisse le nez, ce n’est pas le moment de ruminer tout ça. Izzie m’a rassurée suffisamment souvent à ce sujet. Cette dernière se tourne vers moi et me lance un pâle sourire avant de me serrer contre elle.
— Tu nous as fait tellement peur ! souffle-t-elle. Gabriel était inquiet. Où étais-tu passée ? Cela fait deux mois qu’il t’a envoyé le Com’, on s’attendait à te voir arriver au maximum deux semaines après.
Des fourmillements me traversent des pieds à la tête et des points noirs dansent devant mes yeux. Des images de l’horreur que j’ai vécue durant ces deux mois assaillent mon cerveau : je revois Lucie, couchée sur ce lit, me tournant le dos, le corps secoué de sanglots, les traits de plus en plus tirés. Je repense à la peur, au froid, à la faim et surtout à l’angoisse de ne pas savoir ce qu’est devenue ma mère. Ma gorge se serre, je ferme les yeux et prends une grande inspiration avant de répondre d’une voix rauque et tremblotante :
— Nous parlerons de tout ça plus tard, quand tout le monde sera là. Ce n’est pas un récit que j’ai envie de faire plusieurs fois.
Elle me détaille quelques secondes de ses grands yeux bleus, mais elle n’insiste pas. Je la trouve fatiguée, son regard habituellement pétillant et malicieux semble triste. Je la saisis par la main au moment où elle se détourne.
— Que se passe-t-il, Izzie ? Je vois bien que tu es triste. Il est arrivé quelque chose hier soir, je suis au courant, tu… tu connaissais bien le garçon qui est… qui a… disparu ?
Ma voix s’éteint sur le dernier mot, à notre âge nous ne devrions pas avoir ce genre de conversation. 
J’ai vu juste, je le sais lorsque ses lèvres se mettent à trembler. Elle ouvre la bouche, la referme et se passe une main sur le visage. Puis, sans dire un mot, elle s’assied sur un des tabourets et se prend la tête entre les paumes. Je m’approche d’elle et pose la mienne dans son dos.
— Veux-tu en parler ?
Elle hausse les épaules et renifle.
— Pedro était un ami, finit-elle par souffler. Il s’est fait tuer hier soir durant la mission de sauvetage des Oubliés.
Elle me regarde, ses yeux sont remplis de larmes. Mon cœur se serre, je ne connaissais pas ce Pedro, mais je comprends la peine d’Izzie. Elle ferme les paupières et continue en pointant le plafond du doigt :
— Et là-haut il y a… Simon – sa voix déraille avant que les larmes coulent sur ses joues – Simon est… – elle ne finit pas sa phrase et pose la main sur son cœur, je comprends, elle n’a pas besoin d’en dire plus – il a reçu deux balles durant le sauvetage. Le médecin a fait tout ce qu’il fallait, mais nous ne sommes pas encore certains que tout ira bien pour lui.