Le Sommeil et les rêves - Ligaran - ebook

Le Sommeil et les rêves ebook

Ligaran

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Extrait : "Ce livre est l'exposé des études que j'ai depuis longtemps entreprises sur les rêves et les phénomènes qui s'y rattachent. Un premier aperçu en avait été donné dans les Annales médico-psychologiques du système nerveux. Depuis la publication de ces mémoires, j'ai cherché à compléter et à étendre mes observations, en les rapprochant de faits qui m'étaient communiqués par des amis, ou que j'avais puisés chez des auteurs dignes de foi."À PROPOS DES ÉDITIONS Ligaran : Les éditions Ligaran proposent des versions numériques de grands classiques de la littérature ainsi que des livres rares, dans les domaines suivants : • Fiction : roman, poésie, théâtre, jeunesse, policier, libertin. • Non fiction : histoire, essais, biographies, pratiques.

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EAN : 9782335095616

©Ligaran 2015

Préface

Ce livre est l’exposé des études que j’ai depuis longtemps entreprises sur les rêves et les phénomènes qui s’y rattachent. Un premier aperçu en avait été donné dans les Annales médico-psycho-logiques du système nerveux (Des hallucinations hypnagogiques, janvier 1848 ; – Nouvelles observations sur les analogies des phénomènes du rêve et de l’aliénation mentale, juillet 1853 ; – De certains faits observés dans les rêves et dans l’état intermédiaire entre la veille et le sommeil, avril 1857).

Depuis la publication de ces mémoires, j’ai cherché à compléter et à étendre mes observations, en les rapprochant de faits qui m’étaient communiqués par des amis, ou que j’avais puisés chez des auteurs dignes de foi. Je crois avoir été mis ainsi sur la voie de la véritable théorie du rêve ; je suis loin cependant de prétendre en avoir dissipé toutes les obscurités. Peut-être en s’imposant une méthode d’observations aussi sévère et aussi suivie que celle à laquelle j’ai eu recours, d’autres psychologistes seront-ils plus heureux que moi. Mais, pour ne nous laisser rien ignorer de ce curieux phénomène, il faut que celui qui les étudie s’astreigne à une expérimentation de tous les jours. Trop souvent les personnes qui se livrent à la science des manifestations de lame et des opérations de la pensée substituent à l’observation patiente et méthodique, la seule voie qui nous puisse conduire à la vérité, des conceptions tirées d’idées préconçues ou de théories purement spéculatives. Aussi la psychologie n’a-t-elle fait jusqu’à présent que des progrès très lents. Je me suis efforcé d’éviter ces défauts ; je n’ai en conséquence adopté que les principes qui découlent de l’observation. N’appartenant d’ailleurs à aucune secte philosophique, j’ai observé simplement les laits avec le plus de rigueur qu’il m’a été possible, et je les ai laissé en quelque sorte parler. Pour ce qui est du redoutable problème des causes premières, j’ai évité de l’aborder, convaincu de l’impossibilité de le résoudre. L’homme n’a de la Divinité et de l’infini qu’un sentiment, qu’une notion vague, bien que vive, qui ne saurait se prêter à ces conceptions claires, précises, qui constituent la connaissance. Tout ce qu’il lui est permis d’atteindre, ce sont les phénomènes ; car c’est par les phénomènes qu’il est en relation avec la nature, et les phénomènes seuls agissent sur ses sens, source ordinaire de ses connaissances et de ses idées. En étudiant les rêves et le sommeil qui les amène, je n’ai guère cherché que la loi suivant laquelle ils se produisent, les circonstances auxquelles ils se rattachent. Cette étude m’a paru conduire à des résultats qui jettent quelque jour sur notre constitution psychologique et la formation des idées. Je n’ai point séparé dans mes recherches l’homme physique de l’homme moral, parce que dans notre existence terrestre ces deux faces de la personnalité sont étroitement unies. On ne saurait connaître les opérations de l’intelligence et les phases de la vie pensante, sans avoir préalablement étudié le jeu de l’organisme ; la réaction du corps sur l’âme et de laine sur le corps est de tous les instants. L’homme, même lorsqu’il suppose échapper le plus à l’influence des organes, en subit encore l’empire. La psychologie demeurera toujours incomplète tant qu’elle ne tiendra compte de tous les faits physiologiques. Rien ne le montre mieux que l’étude des rêves, que les observations dont je présente dans cet ouvrage le détail et l’enchaînement. Ne voulant pas sortir du domaine des faits qui relèvent de l’expérience, je laisserai le lecteur libre de tirer des conséquences métaphysiques de plusieurs des phénomènes que j’indique, et je resterai prudemment dans les bornes de l’induction la plus naturelle et la plus légitime.

La méthode dans laquelle je me renferme est donc toute d’observation. C’est celle qui a fait faire tant de progrès aux sciences physiques, qui, appliquée par l’école écossaise, a fait entrer la philosophie dans une voie plus sûre et assurera l’avancement des sciences morales et psychologiques. Mais qu’on n’oublie pas que l’expérience, pour rester un guide sûr, doit être conduite avec cette vigilance, ces précautions, cette surveillance sur toutes les causes d’erreurs, qui constituent la méthode critique. L’observation n’a d’autorité et de valeur qu’autant qu’elle est contrôlée par un jugement sévère, que l’imagination n’intervient pas pour exagérer ou dénaturer ses résultats, ou que des théories préconçues ne donnent pas le change sur la véritable cause des phénomènes. Le besoin de merveilleux, le penchant au surnaturel, la facilité à admettre, en vertu de croyances irrationnelles, des faits qu’on a pris à peine le soin de constater, encombrent la psychologie d’une foule d’opinions, d’assertions et d’hypothèses qui nuisent singulièrement à son avancement. Tout ce qui tient au sommeil et au rêve se prête plus encore que les autres faits psychologiques à cette invasion de l’imagination sur le champ de l’observation. Et telle est la raison pour laquelle un phénomène aussi universellement constaté que le rêve, demeure encore enveloppé des mêmes obscurités qui dérobaient, dans le principe, à l’homme tous les phénomènes de la nature.

Si j’ai pu percer en quelques points ces ténèbres épaisses, j’aurai atteint mon but ; d’abord j’aurai éclairé une des questions les plus curieuses de l’existence psychique, ensuite j’aurai apporté un témoignage de plus en faveur de la supériorité de la méthode expérimentale sur celle qui part de conceptions abstraites et d’axiomes ontologiques.

Ce livre se divise de fait en deux parties. Dans la première, j’expose la formation des rêves, ainsi qu’elle ressort de mes études ; dans la seconde, j’applique les principes déduits de mes observations à des faits d’un ordre analogue, plus étranges, parce qu’ils sont plus rares, mais qu’il ne m’a pas été toujours permis d’étudier par moi-même : l’hypnotisme, le somnambulisme, et certains états pathologiques dans lesquels on a cru reconnaître des phénomènes en contradiction avec l’ordre naturel des choses. Je hasarde sans doute çà et là, surtout dans l’appendice et les notes, quelques vues théoriques qui peuvent ne pas paraître suffisamment établies ; mais, en les exposant, je les livre plus à l’étude, que je ne les présente comme des vérités démontrées. Les progrès de l’anatomie et de la physiologie serviront un jour à les contrôler. La connaissance de la composition et de l’action de l’encéphale est encore dans l’enfance. Les analyses chimiques qui ont été tentées ne sont que de grossiers essais. Il y a là toute une physique physiologique qui réclame les lumières de la chimie organique aujourd’hui à peine constituée. La psychologie a besoin de ses indications pour se rendre compte d’actions qui lui échappent, et la pathologie mentale, à son tour, achèvera d’éclairer le problème. Mais, en attendant, il est permis de proposer quelques aperçus qui s’appuient sur l’observation des faits. Aussi, quand je n’ai pu parvenir à démontrer, je crois du moins donner utilement à réfléchir. Il est toujours bon de ramener l’homme à l’étude de soi-même. En nous observant et redescendant dans notre conscience intime, nous comprenons davantage tout ce qu’il y a d’admirable dans notre organisation, et notre intelligence s’élève à des hauteurs qui nous font planer au-dessus des mesquins intérêts de la vie terrestre. Notre pensée s’ennoblit ; elle devient plus sereine et plus pure !

CHAPITRE PREMIERMa méthode d’observation

Le lecteur vient de voir par ma préface quels principes m’ont guidé dans cet essai sur le sommeil et les rêves. C’est de la psychologie expérimentale que j’ai voulu faire. Avant d’entrer dans l’exposé de mes observations, je dois dire quelques mots de la manière dont je les ai recueillies. Il est nécessaire que chacun soit à même de répéter mes expériences, afin d’en vérifier la rigueur et de s’assurer de la légitimité des inductions que j’en tire. Voilà bien des années que je poursuis sur moi-même une étude qu’il est loisible à tout homme d’entreprendre, mais dont on ne s’est guère occupé, faute de constance, d’attention suffisante et parce qu’on a négligé diverses précautions que, pour ce motif, je tiens à signaler.

Je m’observe tantôt dans mon lit, tantôt dans mon fauteuil, au moment où le sommeil me gagne ; je note exactement dans quelles dispositions je me trouvais avant de m’endormir, et je prie la personne qui est près de moi de m’éveiller, à des instants plus ou moins éloignés du moment où je me suis assoupi. Réveillé en sursaut, la mémoire du rêve auquel on m’a soudainement arraché est encore présente à mon esprit, dans la fraîcheur même de l’impression. Il m’est alors facile de rapprocher les détails de ce rêve des circonstances où je m’étais placé pour m’endormir. Je consigne sur un cahier ces observations, comme le fait un médecin dans son journal pour les cas qu’il observe. Et en relisant le répertoire que je me suis ainsi dressé, j’ai saisi, entre des rêves qui s’étaient produits à diverses époques de ma vie, des coïncidences, des analogies dont la similitude des circonstances qui les avaient pour ainsi dire provoquées m’ont bien souvent donné la clef.

L’observation à deux est presque toujours indispensable ; car avant que l’esprit ait repris conscience de soi-même, il se passe des faits psychologiques dont la mémoire peut sans doute persister après le réveil, mais qui sont liés à des manifestations qu’autrui seul peut constater. Ainsi, les mots qu’on prononce, assoupi ou dans un rêve agité, doivent être entendus par quelqu’un qui vous les puisse rapporter. Il n’est pas jusqu’aux gestes, aux attitudes qui n’aient aussi leur importance. Enfin, ce qui rend nécessaire le concours d’une seconde personne, c’est l’impossibilité où vous seriez de vous éveiller à un moment donné, par un procédé mécanique, comme vous le faites avec l’aide d’une main complaisante. Il va sans dire que, pour être en position de recueillir des observations utiles, il faut être prédisposé à la rêvasserie, aux rêves, sujet à ces hallucinations hypnagogiques que je décrirai plus loin ; tel est précisément mon cas. Peu de personnes rêvent aussi vite, aussi fréquemment que moi ; fort rarement le souvenir de ce que j’ai rêvé m’échappe, et la mémoire de mes rêves subsiste souvent pendant plusieurs mois aussi fraîche, je dirai volontiers aussi saisissante, qu’au moment de mon réveil. De plus, je m’endors aisément le soir, et durant ces courts instants de sommeil je commence des rêves dont je puis vérifier, au bout de quelques secondes, la relation avec ce qui m’occupait précédemment. Enfin, le moindre écart dans mon régime, le plus léger changement dans mes habitudes, fait naître en moi des rêves ou des hallucinations hypnagogiques en désaccord complet avec ceux de ma vie de tous les jours. J’ai donc presque constamment en main la mesure des effets produits par des causes qu’il m’est possible d’apprécier.

Maintenant que le public connaît ma méthode et est dans la confidence de mon tempérament, je vais me présenter devant lui tour à tour assoupi ou endormi, et lui dire ce qu’il m’advient alors. J’aurai d’ailleurs besoin de le mettre encore plus dans le secret de mes faiblesses et de mes défauts. Pour des observations de cette sorte, où l’âme cherche à découvrir comment elle agit, il lui faut se découvrir avec simplicité et candeur aux regards d’autrui, et, comme celui qui pose devant un peintre, laisser à tous ses mouvements leur aisance et leur naturel. Non seulement j’ai besoin de mettre de côté mon amour-propre individuel, mais encore mon orgueil d’homme et presque ma dignité de créature de Dieu. C’est que cette intelligence dont nous sommes si tiers, force est de la montrer passant à tout instant par des alternatives de puissance et de faiblesse. Rien n’est plus humiliant que de voir un moment de sommeil ou d’assoupissement nous ravaler, comme on le verra dans mes observations, au niveau de l’enfant qui vagit ou du vieillard qui radote ; il est triste d’avoir à constater notre misère et d’étudier des phénomènes qui nous mettent constamment en présence d’une décomposition ou d’une suspension de la pensée voisine de la mort. Mais le philosophe trouve dans la satisfaction d’une vérité découverte la consolation des faits désolants qu’elle peut nous révéler, et si la curiosité qui nous pousse à scruter les merveilleux détails de notre organisation physique nous fait aisément surmonter le dégoût des chairs mortes et des cadavres éventrés, l’intérêt qu’excite la connaissance psychologique de l’homme nous fera passer par-dessus les tristesses que le spectacle de l’intelligence humaine, sous toutes ses phases, peut nous réserver. Bien d’autres avant moi se sont chargés de mettre en lumière ce qu’il y a de noble, de grand, de puissant, d’étendu, de sublime même dans l’entendement humain ; il ne reste guère qu’à étudier l’intelligence en déshabillé, et à nous dire ce qu’elle devient quand elle secoue ce vêtement d’apparat que l’on appelle la raison, et cette contenance quelque peu fatigante que l’on nomme la conscience.

CHAPITRE IIDe l’état physiologique pendant le sommeil

Avant de nous occuper des phénomènes dont le sommeil forme le point de départ, il est indispensable de se faire une idée précise de l’état où se trouve l’homme qui dort. Pour arriver à cette détermination, mes observations personnelles ne sauraient suffire ; je dois emprunter les lumières de la physiologie. Toutefois, vu ce qu’elles laissent encore d’obscur, j’essayerai de les contrôler par les faits que me suggère ma propre expérience. D’ailleurs, ce n’est point une théorie complète du sommeil, sous le rapport physiologique, que j’ai ici à établir. La tâche serait trop lourde, et bien d’autres que moi, de plus habiles, y ont échoué. Rechercher quelles sont les principales circonstances biologiques et les modifications de notre économie qui coïncident avec l’apparition du sommeil, c’est là seulement ce que je me propose. Un certain nombre de faits recueillis par les médecins, fournis par une étude attentive des phénomènes de la vie physique, me semblent suffire à nous donner une notion des changements qui s’opèrent en nous pendant le sommeil. Ces changements sont d’autant plus nécessaires à noter qu’ils se rattachent précisément aux causes que j’ai été conduit à assigner, par la suite de mes expériences, à certains phénomènes liés au sommeil.

Ainsi, on ne trouvera dans ce chapitre rien de plus que ce qu’on peut raisonnablement attendre de la méthode purement expérimentale et inductive.

Le sommeil chez l’homme, comme chez les animaux, est amené par le besoin de repos ; c’est la forme principale et périodique sous laquelle les êtres animés rendent à l’organisme fatigué l’énergie nécessaire pour vaquer à de nouvelles occupations et continuer les actes constitutifs de la vie de relation. Et, en effet, les phénomènes qui se produisent pendant le sommeil indiquent un ralentissement dans les fonctions de la vie, une suspension d’action des organes chargés de nous mettre en rapport avec le monde extérieur. La circulation se fait plus lentement ; la respiration, la digestion sont moins actives ; les mouvements musculaires ont presque totalement cessé, et les sens sont émoussés, ou aux trois quarts abolis.

Le sommeil est le plus ordinairement la conséquence de la fatigue que nous éprouvons à mettre en jeu les organes placés sous l’empire de la volonté ; comme durant la veille nous ne cessons pas d’agir, comme, d’autre part, nous ne pouvons, en vertu de notre constitution propre, produire qu’une certaine somme d’activité, le besoin du repos procuré par le sommeil se fait sentir périodiquement et à des intervalles d’autant plus rapprochés que nous sommes doués d’une moindre énergie pour agir. Selon que ce sommeil est plus ou moins complet, nos membres et nos sens, notre cerveau et nos muscles sont plus ou moins reposés, c’est-à-dire plus ou moins aptes à entrer de nouveau en jeu durant un laps de temps déterminé. L’épuisement de nos forces intellectuelles et physiques s’annonce par l’envie de dormir, et si nous voulons lutter contre l’invasion du sommeil à l’aide d’une surexcitation de la force nerveuse, notre fatigue augmente, cette surexcitation passée, et le besoin ne tarde pas à devenir plus impérieux.

Ainsi, cette force cachée et mystérieuse qui donne à l’économie son impulsion et entretient la vie, en stimulant nos fonctions et nos facultés, n’agit plus, quand nous dormons, avec la même puissance que durant la veille. L’homme, l’animal est-il fatigué, ou, pour parler plus exactement, a-t-il dépensé presque tout l’approvisionnement de la force vitale qu’avait comme accumulée en lui le dernier sommeil, il n’a plus l’énergie suffisante pour entretenir, sans surexcitation, ce jeu complet de l’économie qui s’appelle la veille ; il voit ses fonctions se ralentir, ses organes ne plus obéir aussi docilement à sa volonté, et l’organisme devenir en quelque sorte plus obtus : c’est ce qu’on appelle l’envie de dormir. L’homme alors, par le repos de ses organes fatigués, doit laisser le temps à une nouvelle quantité de force vitale ou nerveuse de s’accumuler en lui, de la même façon que la torpille épuisée par des décharges réitérées de la force électrique qu’elle engendre a besoin d’un certain laps de temps et d’un repos de l’appareil électrophorique pour être apte à produire de nouvelles décharges. C’est à cela que paraît tenir la succession de la veille et du sommeil, du sommeil et de la veille.

Toutefois, en recourant à l’effort dont je viens de parler, l’homme est doué de la faculté de pouvoir, par un acte de sa volonté, entretenir encore un certain temps le mouvement et la veille, la surexcitation des nerfs déterminant une reproduction de la force vitale épuisée. L’appareil nervoso-biologique est fatigué, la quantité de vie qu’il fournit a diminué, mais, soit au moyen d’excitants, soit par une réaction morale, nous parvenons à empêcher l’engourdissement de gagner les membres et le cerveau, les nerfs et l’intelligence. Il se produit, dans ce cas, une lutte entre les nerfs et l’économie, lutte qui nous épuiserait si elle était prolongée, et ne tarderait pas à amener un trouble profond dans l’appareil sensoriel ou l’encéphale. L’insomnie, la privation de sommeil, à quelque cause qu’elle tienne, engendre la folie, parce que le système cérébro-spinal est alors contraint de fournir incessamment à une dépense de force nerveuse que rien ne répare. Mais une fois engourdi, l’organisme ne sort du sommeil que par l’effet d’une excitation externe, ou quand la quantité de force nerveuse produite et non dépensée est devenue tellement abondante, qu’elle détermine à elle seule une excitation sur les organes. En sorte que notre sommeil sera de plus ou moins longue durée. Des causes semi-pathologiques, une légère congestion cérébrale, l’absence de mouvement peuvent d’ailleurs le prolonger ou le faire naître ; car, comme il résulte de la non-dépense de force nerveuse, quand même celle-ci se trouve encore accumulée en proportion suffisante pour fournir à la veille, nous nous endormons si nous n’en faisons pas usage. Toutes les circonstances qui diminuent ou suspendent l’exercice des facultés mentales tendent ainsi à amener le sommeil.

Par une cause inverse de celle qui se produit, si l’on combat volontairement l’envie de dormir à l’aide d’un surcroît forcé d’activité, l’excès de sommeil alourdit et émousse l’intelligence.

Il ne faut pas, on le sait, donner à l’organisme un repos trop prolongé, car en ramenant plus souvent qu’il n’est nécessaire l’engourdissement du système nerveux, le sommeil finirait par en affaiblir l’énergie.

« Quand le sommeil est habituellement trop long, écrit Cabanis, il engourdit le système nerveux, il peut même finir par hébéter entièrement les fonctions du cerveau. On verra sans peine que cela doit être ainsi si l’on veut faire attention que le sommeil suspend une grande partie des opérations de la sensibilité, notamment celles qui paraissent plus particulièrement destinées à les exciter toutes, puisque c’est d’elles que viennent les plus importantes impressions, et que par l’effet de ces impressions mêmes, dont la pensée tire ses plus indispensables matériaux, elles dirigent, étendent et fortifient le plus grand nombre des fonctions sensitives et réagissent sympathiquement sur les autres. »

Ce que je viens de dire montre que l’homme n’est pas seulement placé sous l’influence de sa volonté mettant en jeu ses organes, qu’il obéit encore plus souvent à des influences extérieures. Son corps, ses sens sont incessamment provoqués à l’action par des causes placées en dehors de lui. Aussi, afin de nous livrer au repos, cherchons-nous la position, les lieux, les conditions les plus propres à nous faire échapper aux incitations extérieures. L’homme, de même que l’animal, fait choix pour dormir d’un endroit retiré, tranquille, où rien ne vient l’arracher au repos dont il éprouve le besoin. Il adopte la posture qui n’exige aucun effort volontaire, qui l’expose le moins à subir les effets des forces externes dont il est en quelque sorte environné. Le serpent s’enroule sur lui-même, l’oiseau cache sa tête sous son aile, la fouine se couvre les yeux avec sa queue, le hérisson se met en boule, le chien place son museau sous sa patte, l’homme s’étend sur le côté ou sur le dos, il s’assied ou s’allonge. C’est seulement quand le besoin de sommeil est devenu tout à fait irrésistible, c’est-à-dire quand la force d’action et de volonté dont nous disposons est totalement épuisée, que nous dormons dans quelque position que nous nous trouvions placés, comme cela a lieu à la suite d’une extrême fatigue.

J’ai dit que le dormeur doit se réveiller de lui-même, lorsque, après un certain temps de repos, cette force vitale s’est reformée en quantité plus que suffisante. On a dit que c’était l’âme qui éveillait le corps ; que la première veille, tandis que le second sommeille ; que l’âme secoue l’engourdissement des membres et des organes. Telle est notamment l’opinion qu’a développée Jouffroy avec son talent habituel dans ses Mélanges philosophiques. Mais ici l’ingénieux observateur ne nous paraît pas s’être rendu un compte suffisant du phénomène. Et d’abord, en se servant du mot âme, il a le tort de recourir à un principe dont il ne pouvait nettement définir le caractère. L’âme, Jouffroy le reconnaît lui-même, ne peut prendre connaissance des objets qui l’entourent que par l’intermédiaire des sens. Puisque les sens sont complètement endormis, comment la notion d’un fait extérieur lui parviendrait-elle ? Il est clair que si le sommeil devient moins profond, par suite d’un commencement de réparation de la perte de force vitale, les sens ne seront pas aussi assoupis ; ils éprouveront une tendance à entrer en jeu, et transmettront déjà à l’intelligence quelques impressions. Ce sont ces impressions qui font sortir le cerveau de son état d’engourdissement, provoquent l’attention et la volonté, et cette dernière, à son tour, achève de secouer l’engourdissement des organes. Le point de départ a donc été un ravivement d’activité dans les sens. La volonté ne fait que finir ce que la sensation a commencé. Et la preuve, c’est que si le sommeil est très profond, autrement dit, si par suite du besoin de repos les sens sont dans un état de torpeur extrême, il est nécessaire pour nous réveiller de les soumettre à une excitation énergique et prolongée, autrement nous ne nous réveillons pas. Ainsi la volonté de s’éveiller ne se manifeste qu’autant que l’intelligence a perçu l’impression des sens, et pour recevoir l’impression, ceux-ci doivent être déjà sortis de l’engourdissement complet.

Jouffroy conclut de la manière dont il conçoit le phénomène que l’âme est toujours éveillée. Il faut bien s’entendre sur ce mot. Veut-on parler de l’intelligence ; l’assertion n’est pas exacte. Car celle-ci peut, de même que le corps, présenter des degrés divers d’engourdissement. Ce qui arrive pour les sens a lieu également pour le cerveau. Si l’intelligence demeurait dans le même état pendant le sommeil et pendant la veille, elle ne perdrait pas presque toujours, dans le premier cas, la volonté et la raison, deux de ses attributs essentiels. Il est vrai que certains auteurs soutiennent que les facultés intellectuelles ne sont pas altérées durant le sommeil, et que le caractère incohérent, déraisonnable des songes tient à ce que les sens ne fournissent alors à nos perceptions que des éléments incomplets ; mais il est facile de leur répondre par ce fait que, dans l’état de veille, bien que les sens puissent cesser de nous transmettre des impressions complètes, la raison agit encore normalement si elle n’est pas malade, et que conséquemment l’intelligence peut fonctionner régulièrement, quoique cela n’ait point lieu pour les sens. Nous rectifions alors par la pensée la perception incomplète ou confuse dont nous ne sommes pas dupes ; nous suppléons par la mémoire à la donnée insuffisante qu’apportent les sens. C’est ce qui arrive, d’une part, dans le cas d’une illusion de l’oreille, de la vue ou du toucher ; c’est ce qui s’observe, de l’autre, chez l’aveugle ou le sourd-muet. Mais dans le rêve, nous ne formons qu’incomplètement des idées, nous portons des jugements chimériques et absurdes, l’association des idées ne se fait plus sous l’empire de la volonté, et toutes les notions de l’intelligence se présentent confondues ou confuses ; les facultés intellectuelles sont donc en réalité momentanément troublées.

De plus, l’attention, qui est une des facultés de l’intelligence, un des actes par lesquels elle arrive à la connaissance, est visiblement affaiblie dans le sommeil. Car, ainsi que l’a judicieusement fait observer Dugald Stewart, tout ce qui tend à diminuer l’attention provoque à dormir, et plus l’attention est faible chez un individu, plus facilement le sommeil s’empare de lui. Tous les hommes ne sont pas également capables d’attention, et la grande puissance qu’on peut apporter dans celle-ci est une preuve de force intellectuelle.

Du moment qu’en dormant nous cessons de vouloir, de comparer, de comprendre, d’être attentif, c’est que l’intelligence s’engourdit comme les membres. On dira peut-être que ce n’est pas l’intelligence mais le cerveau qui chancelle. À cela je réponds qu’il n’est pas possible de distinguer, dans notre mode actuel d’existence, l’organe de la force par laquelle il agit. Notre intelligence ne se manifeste qu’à la condition que le cerveau fonctionne plus ou moins complètement ; et si celui-ci tombe dans un état de langueur ou d’hébétude, on doit dire que l’intelligence s’affaiblit. Du moment donc que le cerveau participe de ce même engourdissement qui envahit le reste du corps, l’intelligence s’endort comme l’organisme sensitif, et ainsi que nous voyons, durant le sommeil, les sens ne s’émousser qu’incomplètement et exercer encore quelque action, l’intelligence le plus ordinairement garde des traces d’activité. Cela n’autorise point à dire que l’âme veille et que le corps sommeille, puisque dans le sommeil ils conservent leur corrélation habituelle ; et en même temps que les sens s’émoussent, que les membres s’engourdissent, l’intelligence devient plus obtuse. Mais bien que l’un et l’autre atteints momentanément, dans leur activité, le corps et l’intelligence continuent d’être dans un rapport mutuel qui fait que l’excitation imprimée aux sens se communique à l’esprit, et qu’alors l’esprit à son tour excite les sens et achève de les réveiller.

En fait, le réveil est dû à des influences venues du dehors, ou à des impressions amenées par le jeu des fonctions animales, intellectuelles qui s’est, continué pendant le sommeil. L’accumulation de l’urine dans la vessie, des matières fécales dans le rectum, par exemple, déterminent en nous des sensations qui sont assez énergiques pour nous faire sortir de l’engourdissement. Semblablement un rêve qui a fortement impressionné notre imagination, un cauchemar, nous réveillent, parce qu’ils impriment au cerveau une secousse qui se communique bientôt au reste du corps. Ainsi, que les sensations se produisent par les opérations de l’économie, ou qu’elles soient dues à une excitation du dehors, c’est toujours dans l’intelligence qu’elles se réfléchissent ; elles agissent soit sur la moelle, soit sur le cerveau, et elles provoquent des actions instinctives ou volontaires ; mais cela ne prouve pas que l’âme, autrement dit le principe actif et pensant, soit plus éveillée que le corps. L’un et l’autre sont simplement susceptibles, à raison d’une excitation transmise par les sens et perçue par l’esprit, ou éprouvée par l’esprit et communiquée aux sens, d’être arrachés à leur état de torpeur.

En thèse générale, la cause vraiment naturelle du réveil spontané est l’excitation résultant, dans l’appareil cérébro-spinal, de l’accumulation de force nerveuse qui s’est effectuée pendant le repos.

L’accumulation peut n’être pas encore suffisante pour que le réveil s’opère de soi-même, mais être cependant assez grande pour qu’à la suite d’une excitation accidentelle, légère, la veille reprenne son cours. Les forces ont été réparées, incomplètement sans doute, mais elles l’ont été cependant, et notre économie, nantie d’une provision d’activité, pourra faire face à une veille nouvelle.

La suspension des fonctions animales et intellectuelles n’est, au reste, jamais complète ; car la suspension complète serait la mort. Mais les ressorts de notre machine peuvent passer par tous les degrés d’activité, depuis l’exaltation la plus vive jusqu’à la torpeur la plus profonde, et sur l’échelle décroissante d’énergie vitale on trouve successivement la simple rêvasserie, le sommeil léger avec rêves, le sommeil profond, à rêves incomplets et mal définis, ou sans rêves, l’état comateux, l’évanouissement.

Dugald Stewart, d’ordinaire si fin, si judicieux observateur des phénomènes psychologiques, est cependant tombé dans une erreur manifeste quand il pose cette alternative, ou que la volonté reste suspendue pendant le sommeil, ou qu’elle perd son influence sur les facultés de l’esprit et les membres du corps. La volonté est rarement alors aussi complètement abolie que dans l’état comateux ; d’ordinaire elle apparaît encore, mais elle a perdu une partie de son action et de son énergie par suite du demi-engourdissement des organes qu’elle met en jeu pour se produire ; elle peut donc, comme les membres, être plus ou moins éveillée. Si elle n’agit pas, ce n’est pas le résultat nécessaire de ce que les organes, devenus obtus, sont rebelles à son stimulant, c’est aussi parce que le cerveau peut lui-même être engourdi comme les membres. Au reste, l’erreur commise par le philosophe écossais n’est pas la seule qu’on puisse reprocher à sa théorie du sommeil ; on s’aperçoit, en la lisant, qu’il n’a pas assez étudié les faits physiologiques. Il n’a point remarqué que les mouvements involontaires et vitaux peuvent s’engourdir, se ralentir durant le sommeil, comme ceux de l’intelligence, en vertu de l’affaiblissement de la force nerveuse, et que, par contre, les opérations de l’âme dépendant de la volonté ne restent pas toujours suspendues, ainsi qu’il le soutient. Nous voulons en rêve, et quelquefois fortement, mais l’inertie de nos organes et l’absence du jugement, qui met à la disposition de la volonté les moyens de se manifester, font obstacle à son accomplissement. La volonté demeure à l’état de simple idée, à moins que le corps ne soit que partiellement endormi, qu’une surexcitation antérieure n’ait laissé un excédant de force nerveuse suffisant pour tenir comme éveillés les organes, les parties de l’encéphale dont l’esprit a besoin pour faire exécuter sa conception. Tel est notamment le cas chez le somnambule, comme je le ferai voir dans la suite de cet ouvrage.

On ne saurait donc admettre que l’intelligence agisse également dans les diverses formes de sommeil, et, quoi qu’aient avancé certains philosophes, la pensée peut alors être plus ou moins complète, les opérations intellectuelles s’effectuer avec une conscience plus ou moins nette et d’une façon plus ou moins active. Sans doute l’idiot, le crétin, l’homme atteint de ramollissement cérébral, pensent encore ; mais cette pensée, faible et incohérente, souvent suspendue et soumise à des intermittences, ne saurait être comparée à la réflexion de l’homme sain.

Un fait dont Jouffroy s’est appuyé pour soutenir que dans le sommeil l’esprit demeure éveillé et fait en quelque sorte sentinelle, c’est le réveil à la suite de bruits étranges ou inconnus, et la persistance du sommeil quand ces bruits frappent depuis longtemps l’oreille du dormeur, rassuré dès lors sur leur caractère. Le meunier, habitué au tic-tac de son moulin, n’en éprouve aucune incommodité pendant qu’il dort ; le Parisien, fait au bruit des voitures, ne s’aperçoit pas des commotions qu’elles déterminent, le soir ou le matin, dans sa chambre. Au contraire, celui qui couche pour la première fois dans un moulin, ou qui est arrivé depuis peu à Paris, est sans cesse inquiété par un bruit inaccoutumé et sort à tout instant de son sommeil. C’est ici le lieu de reproduire la remarque que j’ai consignée plus haut. L’âme ne saurait entendre que par l’intermédiaire de l’ouïe, ou au moins des commotions que le corps ressent ; sort-elle de la demi-torpeur qui constitue son sommeil pour ordonner à l’organisme de reprendre son activité, surprise ou effrayée qu’elle est par des bruits inaccoutumés, c’est que le sens auditif a transmis le bruit au cerveau ; cette transmission a déterminé sur l’encéphale une excitation qui n’est que la conséquence de l’impression de l’oreille. Celle-ci n’était pas complètement insensible ou engourdie, sinon elle n’aurait pu recevoir l’ébranlement ; l’intelligence non plus n’était pas complètement suspendue, sinon elle n’aurait pu percevoir le son. Et, ainsi que l’observe judicieusement Jouffroy, quand l’intelligence est déjà informée de la cause du bruit externe, il lui suffit d’une conception rapide et fugitive pour se la rappeler ; elle ne sort pas alors de son état, ou, pour mieux dire, elle n’en sort que pour y rentrer aussitôt, et le corps demeure dans cet engourdissement partiel qui est le propre du sommeil.

Toutefois Jouffroy, s’il n’a vu qu’imparfaitement les choses, a été fondé cependant à reconnaître ici un phénomène analogue à celui qui se produit lors de la concentration de l’attention. L’intelligence acquiert l’habitude de demeurer indifférente à certaines sensations, pour n’en percevoir que certaines autres. L’homme qui s’est fait à travailler au milieu de la conversation et du bruit, est comme le dormeur que n’éveillent plus les sons, les commotions auxquels il est accoutumé. Il y a là un phénomène d’habitude et de puissance de l’attention, une énergie de l’esprit inverse de la disposition à la distraction. Mais cette force intellectuelle, qui apparaît souvent au plus haut degré chez le mathématicien ou l’homme en proie à une préoccupation profonde, n’implique pas le jeu complet de l’intelligence, et est compatible avec le sommeil, c’est-à-dire avec un certain degré d’affaiblissement de la sensibilité. On en aura la preuve par ce qui sera dit dans cet ouvrage du somnambulisme naturel et de l’extase. L’intelligence doit être réputée engourdie quand, dans leur ensemble, ses facultés manifestent de l’hébétude ; mais cela n’empêche pas que l’une de ces facultés ne puisse alors continuer d’agir normalement, souvent même elle le fait avec une intensité plus grande que dans la veille. Nous reviendrons sur ce sujet à propos des rêves.

Du reste, la volonté affaiblie pendant le sommeil peut être surexcitée et comme réveillée avant les sens ; elle est susceptible de sortir de son engourdissement avant que le corps ait totalement secoué le sien. Parfois dans un rêve, un cauchemar surtout, nous voulons et ne pouvons rendre les organes dociles à cette volonté. Nous nous croyons en danger, et nous voulons appeler du secours, nous ne parvenons qu’à pousser des cris faibles et inarticulés ; nous cherchons alors à nous arracher au sommeil par la conscience vague que nous avons qu’un songe nous oppresse, et nous n’y parvenons qu’avec peine. Ici la volonté est visiblement plus éveillée que les sens externes ; mais il est à noter que ce qui a ravivé cette volonté, ce sont des impressions sensorielles internes très vives ; tant il est vrai que les sens doivent d’abord transmettre des incitations à l’esprit pour qu’il agisse.

Je n’entrerai donc pas davantage dans cette distinction de l’âme et du corps, sur laquelle on a trop appuyé pour le sommeil ; il me suffit de dire que leurs deux mécanismes agissent de concert, et conservent leurs relations réciproques.

Ce que je dois chercher, c’est la cause de l’engourdissement de la faculté volontaire et de la force d’attention, qui correspond pour l’esprit, quand on s’endort, au ralentissement de l’activité musculaire, à l’hébétude des sens et à la détente de nos ressorts organiques.

L’engourdissement dans un organe est dû au ralentissement de la circulation dans les artères et surtout dans les veines, ralentissement qui réagit sur les nerfs. Ceux-ci, en même temps qu’ils sont les incitateurs de la circulation, en subissent aussi le contrecoup, et quand la circulation devient moins active, la sensibilité s’émousse ou s’affaiblit.

Réciproquement, si la sensibilité s’affaiblit, la circulation s’opère plus lentement. Voyons ce qui se passe lorsque, par la station prolongée d’une partie du corps, d’une jambe par exemple, dans la même position, l’engourdissement se produit. En laissant notre jambe immobile, nous n’avons plus stimulé la force nerveuse ; son action se ralentit, et ce ralentissement réagissant sur la circulation, le sang coule avec moins de rapidité ; c’est ce qui nous fait éprouver les fourmillements caractéristiques de l’engourdissement. Le même phénomène a lieu lorsque la paralysie s’annonce ; l’affaiblissement de la force nerveuse détermine de temps en temps des arrêts dans la circulation, et des fourmillements sont les avant-coureurs de la perte du mouvement ou de la sensibilité. Inversement, ralentissons-nous la circulation en comprimant un organe, un membre, un doigt, la sensibilité s’y émousse. Ici la circulation réagit sur la force nerveuse, tandis que dans le premier cas c’était la force nerveuse qui réagissait sur la circulation.

Dans la fièvre nerveuse, comme l’a noté le docteur Sandras, le pouls offre une vivacité particulière ; la pulsation frappe vite et disparaît rapidement ; on sent que l’action cède immédiatement après que l’ondée a passé ; l’ondée sanguine a, quoique variable de volume, quelque chose de brusque et de dur qui fait place à l’instant à une vivacité frappante des parois artérielles. La peau prend alors de la chaleur, mais c’est une chaleur superficielle qui disparaît quand on laisse quelque temps la main au contact du malade. Ici l’inégalité de l’action nerveuse donne à la circulation un mouvement inégal qui amène des congestions actives et passives successives. Le sang coule vite, puis lentement, voilà pourquoi la chaleur est de peu de durée. Il y a pour ce motif, dans le pouls, quelque chose de dur qui tient à la tension extrême, puis au relâchement. Cette observation du pouls dans la fièvre nerveuse nous montre bien l’action des nerfs sur la circulation.

Le ralentissement circulatoire a pour effet de comprimer l’organe où il se produit, soit que cette compression s’effectue mécaniquement, soit qu’elle résulte simplement de l’affaiblissement de l’influx nerveux. Ce qui se passe pour les organes en général doit donc avoir lieu pour le cerveau. La force nerveuse est affaiblie par suite de la dépense de la veille, la circulation ralentie ; il s’opère dans l’encéphale une compression analogue à celle qu’éprouvent les membres engourdis ; de là, diminution de la force d’attention et de volonté.

Ne voyons-nous pas que, lorsque nous éprouvons de la céphalalgie, que nous sentons le sang comprimer notre cerveau, notre attention devient pénible, notre activité moins énergique. Si le mal de tête est nerveux, c’est-à-dire si c’est la force nerveuse qui est affaiblie, soit à raison d’une trop vive surexcitation due à l’usage de boissons excitantes, soit par suite d’une atonie idiopathique du système, la sensation est encore la même ; mais ici c’est l’influx nerveux qui a ralenti la circulation et engorgé les vaisseaux, tandis que dans la céphalalgie déterminée par la congestion sanguine, c’est le sang qui s’arrête, qui s’engorge dans les vaisseaux et réagit sur les nerfs et l’encéphale. Nous avons là deux modes de congestion importants à distinguer, bien que leurs symptômes se rapprochent beaucoup. Car, comme l’a remarqué M. Andral, c’est une loi en pathologie, que dans tout organe, la diminution de la quantité de sang qu’il doit normalement contenir produit des désordres fonctionnels aussi bien que la présence d’une quantité de sang surabondante. Mais de plus, dans l’un et l’autre cas, les désordres fonctionnels sont parfois exactement semblables. Le cœur, le poumon et l’estomac présentent ces phénomènes aussi bien que le cerveau, et l’on a trouvé fréquemment ce dernier organe ainsi que ses membranes complètement exsangues chez des enfants morts au milieu de convulsions. L’état comateux aussi bien que le délire coïncident avec la pâleur des centres nerveux. Dans la chlorose, aussi bien que dans l’hyperémie, la céphalalgie, il y a des étourdissements, des vertiges, des tintements d’oreilles.

Déjà un anatomiste éminent, J. Henle, avait signalé les distinctions à établir dans le phénomène de la congestion ; il a fait remarquer qu’il dépend d’une atonie des vaisseaux et de leurs nerfs, qu’il peut survenir directement en même temps que l’atonie des nerfs de la vie animale, ce qui constitue la congestion passive ; ou indirectement, et avec l’exaltation de l’action de ces nerfs, d’où résulte la congestion dite active. Ces deux congestions capillaires se manifestent, la première par un sentiment de froid, la seconde par une augmentation de chaleur.

Dans le sommeil normal la température du corps humain s’abaisse, les nerfs perdent de leur activité ; il y a congestion passive. Nous trouvons donc là une vérification de l’explication du phénomène donnée ci-dessus.

La nuit, qui diminue le nombre des sensations, qui n’apporte pas toutes les causes d’excitation du jour, stimule ainsi moins l’appareil sensoriel ; elle ne met pas autant en jeu la force nerveuse, et voilà pourquoi elle provoque l’homme au sommeil, d’autant plus qu’elle vient se joindre à la fatigue de la veille.

Pour échapper à cette influence soporifique de la nuit, il faudra multiplier par des moyens factices les causes d’excitation, employer la lumière artificielle, les boissons qui accélèrent la circulation, la musique, ou recourir à l’attrait de quelque forte passion.

De la sorte on pourra transporter la veille là où la nature a marqué le repos, et réciproquement mettre le repos là où devait se placer la veille. Ce renversement de l’état normal ne s’opère pas sans de graves inconvénients pour la santé, car le sommeil du jour n’est jamais aussi réparateur que celui de la nuit. Quand le soleil est levé, mille causes tendent à mettre en activité nos sens, et le ralentissement de la circulation, propre au sommeil, ne se produit plus d’une manière aussi régulière. « Le sommeil diurne, écrit le docteur Michel Lévy, laisse après lui des symptômes de réfection incomplète qui persistent jusqu’à la fin du jour, tels qu’un peu de pesanteur de tête, de la paresse des sens, l’amertume ou l’empâtement de la bouche. »

Le même auteur a noté que le sommeil auquel on se livre de jour, dans les pays du Midi, ou durant les fortes chaleurs, n’a pas les mêmes vertus que le sommeil de nuit. La nature provoque cependant alors à dormir ; mais la congestion qui détermine ce sommeil n’est plus du même ordre. La haute température engendre une congestion active ; et c’est cette congestion qui s’opère, toutes les fois qu’au lieu d’être simplement amené par le besoin de réparer nos forces nerveuses, le sommeil est la conséquence de l’afflux de sang dans le cerveau, d’une accélération de la circulation due à la digestion ; il prend toujours plus ou moins, dans ce cas, un caractère pathologique. L’ivresse donne naissance à un pareil sommeil. Aussi est-elle généralement accompagnée de pesanteurs de tête, de céphalalgie. Le sang qui presse sur les diverses parties du cerveau affaiblit l’action nerveuse. Cet affaiblissement, s’il est la suite de l’emploi des toxiques ou de l’abus des alcooliques, est fréquemment précédé d’une surexcitation violente dont l’atonie nerveuse est le contrecoup ; les facultés intellectuelles, ravivées d’abord par l’injection d’une certaine quantité d’alcoolique, tombent ensuite dans le collapsus.

L’analogie de l’état cérébral de l’homme ivre et du dormeur achève de nous démontrer que le sommeil est la conséquence d’une congestion passagère. Mais la congestion n’est pas de la même nature dans l’un et l’autre cas. Lors de la céphalalgie due à une congestion sanguine, la tête, au lieu de se refroidir, devient plus chaude, la congestion est active. Quant aux effets produits sur l’intelligence dans l’une et l’autre congestion, ils présentent une certaine analogie.

L’aliénation mentale, qui offre, comme on le verra plus loin, tant de ressemblance, sous le rapport du délire qu’elle amène, avec le rêve, tient de même, le plus ordinairement, à un état congestif de l’encéphale que produit ou qu’entretient la surexcitation nerveuse. La folie paralytique, ou paralysie générale des aliénés, est incontestablement due à une cause de cet ordre. La plupart de ceux chez lesquels la folie va éclater se plaignent de maux de tête avec des sensations particulières dans le cerveau. « Aux uns, écrit le docteur A. Sauze, il semble qu’on comprime on déchire la tête, les autres éprouvent une sensation de vide ou de froid dans le crâne. Les malades accusent aussi une lassitude que rien ne semble justifier. Ils sont incapables de se livrer à leurs occupations habituelles. » Bref, il se manifeste chez eux quelque chose qui rappelle l’invasion du sommeil, et cela certainement parce que la cause qui agit est analogue dans les deux phénomènes. J’ai souvent remarqué que lorsque je souffre de névralgie, les approches du sommeil redoublent mes douleurs et me donnent de la céphalalgie locale, comme celle qui est, selon M. Sauze, un des symptômes de l’aliénation mentale.

Un des effets de l’engourdissement auquel est dû le sommeil étant de rendre plus obtuse la sensibilité, on comprend qu’il se manifeste, quand le sommeil est très profond, un commencement d’anesthésie dans certains organes. Il y a des dormeurs dont le sommeil est si complet, qu’on les touche, on les choque, on les frappe même, sans les réveiller. P. Prévost, de Genève, a cité l’exemple d’une personne à laquelle on brûla, pendant son sommeil, un calus au pied, sans qu’elle s’en aperçût. Le froid, qui amène le sommeil parce qu’il ralentit la circulation et détermine une congestion passive du cerveau, engendre aussi l’anesthésie incomplète, et l’on a pu, à l’aide de refrigérants, produire des anesthésies locales.

On le voit, quand on prend soin de distinguer les différentes formes de la congestion, on ne se trouve plus en face des contradictions dont M. Lélut accuse la théorie physiologique du sommeil. Ces contradictions n’apparaissent que si l’on s’en tient à une étude superficielle du phénomène ; elles demandent pour être résolues un examen attentif du mode d’action de l’économie.

Les diverses parties du système cérébro-spinal, ayant chacune leurs fonctions propres, sont susceptibles d’un déploiement plus ou moins grand d’activité. La force nerveuse ou vitale n’est pas également répandue dans tout l’organisme, dans tous les foyers d’innervation. On comprend donc que pendant le sommeil telle partie de notre système nerveux soit en proie à un engourdissement plus ou moins prononcé, selon qu’elle a plus ou moins épuisé la force qui y réside. La moelle épinière, la moelle allongée, le cervelet, le mésolobe, les tubercules quadrijumeaux, les lobes cérébraux peuvent être inégalement affaiblis, inégalement engourdis, ou, pour parler plus simplement, les diverses parties du corps peuvent ne pas dormir d’un sommeil égal. De faciles observations nous montrent l’inégalité possible de cet engourdissement. Au moment de notre réveil, certains membres, certains muscles demeurent plus longtemps engourdis que d’autres. Voulons-nous nous lever rapidement, nous le faisons, mais en trébuchant ; c’est que le cervelet, régulateur des mouvements de locomotion, n’est point encore sorti de l’engourdissement qu’ont déjà secoué les lobes cérébraux. Chez l’homme qui rêvasse en marchant, l’intelligence, autrement dit les lobes cérébraux par lesquels elle s’exerce, commence déjà à s’engourdir, tandis que la moelle épinière, le cervelet, sont encore en plein exercice. Chez celui qui laisse en dormant, et sans en avoir conscience, ses excréments lui échapper, la moelle allongée, premier moteur du mouvement de défécation, n’est point engourdie, tandis que les lobes cérébraux, le cervelet le sont. Ce qui a lieu pour les grandes divisions du système cérébro-spinal, et peut-être aussi, bien qu’à un moindre degré, pour le système du grand sympathique, doit se passer pour les diverses parties du cerveau proprement dit. Leur degré d’engourdissement doit varier de l’une à l’autre, suivant que l’une ou l’autre éprouve plus ou moins le besoin de réparer sa force nerveuse. Malheureusement, les physiologistes ignorent encore quelles sont les fonctions précises de ces diverses parties. À quelles opérations de la vie ou de l’intelligence président la glande pinéale, les corps striés, le corps calleux, la voûte à trois piliers, la corne d’Ammon, les deux substances blanche et grise des lobes cérébraux, c’est ce sur quoi les médecins n’ont pu se mettre d’accord, ce qui demeure encore environné de beaucoup d’incertitudes.

À mon avis, on ne saurait nier que les différentes opérations intellectuelles, et les divers sentiments moraux, ne réclament plus spécialement le concours de certaines parties respectives de l’encéphale. Cela ressort avec évidence d’un grand nombre d’observations. Non pas que pour cela j’admette les localisations des phrénologistes ; la cranioscopie repose, comme l’ont démontré MM. Lélut et Flourens, sur un empirisme arbitraire ; mais la phrénologie mise hors de cause, il reste encore ce fait attesté par bien des autopsies, c’est que la perte de la mémoire de certains ordres d’objets ou de mots, l’affaiblissement du jugement, de la faculté d’abstraction, correspondent aux altérations de certaines parties ou à des arrêts de développement de l’encéphale. Le fait est manifeste chez les idiots. La formation d’une tumeur intra-crânienne peut frapper d’impuissance la mémoire ou l’aptitude à parler, à juger, à enchaîner les idées. Chaque opération de l’intelligence exige sans doute le concours de diverses facultés, mais il y a en elle un principe qui répond à un organe spécial.

Pour arriver, non pas à cette détermination, encore impossible dans l’état de nos connaissances, mais à démontrer l’inégalité d’action des facultés intellectuelles qu’engendrent les lobes cérébraux, peut-être avec le concours du cervelet, il nous faut étudier les phénomènes intellectuels qui se passent pendant le sommeil ; c’est ce que je ferai dans le chapitre suivant.

CHAPITRE IIIDes rêves et de la manière dont fonctionne l’intelligence pendant le sommeil

J’ai dit que l’engourdissement qui constitue le sommeil n’envahit pas généralement au même degré toutes les parties du système cérébro-spinal ; nous en avons une première preuve dans ce fait, qu’au moment où l’on s’endort, l’engourdissement ne gagne pas à la fois et également tous nos sens, toutes nos fonctions actives et conscientes ; une autre preuve déjà rappelée ci-dessus, c’est qu’au réveil, tel organe persiste souvent plus que tel autre dans sa demi-torpeur. La nature des mouvements cérébraux et nerveux qui se continuent pendant le sommeil nous permet d’apprécier s’il est plus ou moins profond. Le même criterium est applicable aux facultés intellectuelles ; la perceptivité, la mémoire, l’imagination, la volonté, le jugement sont inégalement développés pendant le rêve ; ce qui dénote des degrés divers d’activité dans telle ou telle partie des hémisphères cérébraux. Tantôt notre esprit évoque des images à lui connues, par exemple la figure d’un ami, d’un parent, sans se rappeler son nom ; tantôt les sensations que nous transmettent les sens, aux trois quarts éveillés, ne sont qu’imparfaitement perçues ; nous leur attribuons une intensité, un caractère qu’elles n’ont pas. Dans le premier cas, il y a atonie de la mémoire ; dans le second, affaiblissement de la perceptivité. Une autre fois, nous supposons que nous avons pris part à des évènements impossibles, à des faits bien plus anciens que nous ; nous croyons à l’existence de personnes que nous savons mortes, à des voyages instantanés de plusieurs centaines de lieues ; ici c’est le jugement qui est affaibli. Il est des rêves où nous ne pouvons parvenir à nous représenter des images qui nous sont familières, à former des idées, à vouloir des actes que nous désirons, à nous abstenir d’actions qui nous font horreur ; dans ces songes, l’imagination ou la volonté sont visiblement affaiblies. Au reste, l’affaiblissement dont est atteinte une faculté, et nécessairement l’organe encéphalique qui y préside, varie lui-même pendant la durée du sommeil. Tel organe cérébral s’engourdit, puis commence à se réveiller par suite d’une excitation passagère, se rendort, pour se réveiller encore, et ainsi de suite.

Du conflit de ces organes cérébraux inégalement engourdis résulte le caractère du rêve. Plus l’engourdissement domine, plus le rêve est vague, fugace ; plus certains organes ont été éveillés dans le sommeil, plus le rêve laisse, au contraire, de traces dans notre esprit. Si même il n’y a d’engourdis que quelques sens, quelques facultés secondaires, et que, sur certains points, la mémoire, l’imagination, le jugement, la volonté restent intacts, nous pourrons dans nos rêves combiner des idées d’une manière suivie, composer des vers, comme l’avait fait Voltaire pour un chant de la Henriade ; de la musique, comme le fit Tartini pour sa fameuse sonate du Diable ; opérer une découverte scientifique, comme rapporte l’avoir fait le physiologiste Burdach. La concentration de la pensée sur un sujet, l’écart de toute cause de distraction, ne feront que favoriser, pendant le sommeil, ces opérations de l’intelligence. Ajoutons que, non seulement certaines parties du cerveau peuvent demeurer éveillées, tandis que d’autres restent engourdies, mais qu’elles sont même susceptibles d’un plus grand degré de surexcitation, en vertu de diverses causes, par exemple l’alimentation, les boissons, les émotions morales antérieures, la fatigue même qui a amené la douleur, laquelle, ainsi que le note Cabanis, devient à son tour une cause de surexcitation. Toutefois, comme l’a remarqué judicieusement M. Charma dans son Mémoire sur le sommeil, ce sont là des cas rares : le bon sens, les conceptions suivies n’apparaissent en songe que comme des éclairs, et en quelque sorte automatiquement.

Ce n’est ni l’attention ni la volonté qui amènent devant le regard intellectuel ces images que nous prenons en rêve pour des réalités ; elles se produisent d’elles-mêmes, suivant une certaine loi due au mouvement inconscient du cerveau et qu’il s’agit de découvrir ; elles dominent ainsi l’attention et la volonté, et par ce motif nous apparaissent comme des créations objectives, comme des produits qui n’émanent point de nous et que nous contemplons de la même façon que des choses extérieures. Ce sont, non pas seulement des idées, mais des images, et ce caractère d’extériorité est précisément la cause qui nous fait croire à leur réalité.

Toutefois, ne l’oublions pas, nos rêves, comme nos pensées, comme les idées qui surgissent tout à coup dans notre esprit éveillé, comme nos actes, sont la résultante de toutes les impressions internes ou externes auxquelles notre organisme général est soumis. Ainsi que l’a fort bien montré M. Lélut, dans un excellent travail sur la Physiologie de la pensée, tous les organes du corps humain sont des foyers d’impressions sensibles. Il se fait incessamment, de ces impressions sensibles, des réveils qui n’en sont que des reproductions plus ou moins affaiblies ; et du concours de ces impressions naît le sentiment de la personnalité.

M. Peisse a eu raison de reprocher à certains aliénistes de ne pas faire une part assez large dans la production de la folie, et par conséquent dans celle des idées, aux sensations qui naissent de la vie purement végétative. Ce sont précisément ces impressions qui constituent le plus notre personnalité, car étant inconscientes, elles n’ont rien d’objectif ; elles sont vraiment nous. « Le cerveau, comme il le dit, intervient sans doute toujours, en tant que condition instrumentale de toute représentation intellective ou affective dans la conscience, dans le moi ; mais il n’est en quelque sorte que l’écho des modifications survenues dans les profondeurs du système général ganglionnaire en qui résident les sources mères de la vitalité. Ce sont ces modes divers de la sensibilité organique, appelés à tort insensibles par Bichat, qui, exprimés dans le sens intime comme états et affections propres du moi, donnent naissance à l’infinie variété de sentiments, d’émotions, de dispositions par lesquels se révèle plus ou moins vivement la conscience de l’existence. »

Le défaut d’harmonie et de liaison régulière de ces impressions, dû à un inégal éveil des organes, détermine une perturbation dans nos idées et nos sentiments, une aberration du sentiment de la personnalité, et cette perturbation est le délire du rêve.