L'auberge de l'Escargot - Nadine Charlat - ebook

L'auberge de l'Escargot ebook

Nadine Charlat

0,0
36,97 zł

Opis

Lola, 26 ans, enseignante, subit au travail des persécutions quotidiennes de la part de sa hiérarchie. Soutenue par son mari, elle parvient à les surmonter jusqu’à ce qu’une nuit, au début du printemps, il disparaisse soudainement. Restée seule avec leur fille, elle attend son retour mais le printemps sera long pour cette Pénélope des temps modernes.

Récit initiatique pour les uns, drame psychologique pour les autres, des vies s’entremêlent et font resurgir de lourds secrets que Lola devra affronter.

À PROPOS DE L'AUTEURE

Nadine Charlat est enseignante depuis 23 ans. Titulaire d’une licence en biologie et en psychologie, elle a publié plusieurs livres. L’auberge de l’Escargot est son deuxième roman.

Ebooka przeczytasz w aplikacjach Legimi lub dowolnej aplikacji obsługującej format:

EPUB
MOBI

Liczba stron: 381

Oceny
0,0
0
0
0
0
0



Nadine Charlat

L’auberge de l’Escargot

Roman

© Lys Bleu Éditions – Nadine Charlat

ISBN : 979-10-377-1603-3

Le code de la propriété intellectuelle n’autorisant aux termes des paragraphes 2 et 3 de l’article L.122-5, d’une part, que les copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective et, d’autre part, sous réserve du nom de l’auteur et de la source, que les analyses et les courtes citations justifiées par le caractère critique, polémique, pédagogique, scientifique ou d’information, toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause, est illicite (article L.122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

Avertissement

Cette histoire est une œuvre de fiction. Toute ressemblance avec des évènements ayant existé n’est que pure coïncidence.

À Roland, mon compagnon,

qui m’a toujours soutenue dans l’adversité,

À Marion, Benjamin, Lucile, Thomas, Antoine et Clémence,

mes enfants qui sont mes supporters les plus enthousiastes,

À Éva et Alice, mes deux petites-filles.

De la même auteure

- Je vous montrerai les étoiles, Roman, Éditions Vérone, 2019.
- Se mettre à courir quand on est vieux, gros (sympa) et pas sportif, Sport santé, Éditions Amphora, 2020.

Préface

Le destin

C’était une forêt…

Une foule innombrable de racines, de troncs et de branches.

Ici, tous ont les mêmes préoccupations : pousser haut son feuillage pour atteindre la lumière, et enfoncer loin ses racines pour capter l’eau et le sel de la vie. Tous sont faits de la même matière et ont les mêmes besoins : chacun veut et doit grandir haut et fort, au plus près du soleil.

Arbres multiples et incalculables…

Ralentissons notre pas, et avec lui, le cours de notre existence. Tel l’escargot, ce paisible animal, avançons lentement, ralentissons notre vie jusqu’à la rendre immobile… Prenons le temps de nous arrêter et de regarder. Soyons attentifs… et observons. Nous voyons bien, alors, que chaque arbre est unique. Droits, tordus, penchés, vrillés ou tortueux. Bruns, blancs, orangés ou bigarrés. Fendus, nus, recouverts de lichen ou de mousses, rugueux, lisses ou en écailles. Hauts, maigrichons, solides, poussant en troupe ou solitaires. Envahis de lierre, mangés par les chenilles, sains, touffus ou au feuillage épars… Vraiment ! Il n’y en a pas deux semblables. Sous l’humus se cache la multitude de leurs racines qui s’entremêlent et échangent leur sève de vie.

Arbres, sources de vie, que resterait-il de nous si vous n’étiez plus là ?

J’ai emmené mes élèves à la découverte de la forêt. Parmi les travaux de la journée, une consigne : prendre le temps de toucher les troncs et de les regarder.

« Maîtresse, me dit un enfant, pourquoi y a-t-il une croix sur le tronc de cet arbre ? ».

Je suis la maîtresse et je sais (presque) tout. Je réponds, dogmatique : « Ce sont les forestiers, c’est parce que cet arbre doit être coupé. C’est une forêt gérée durablement. Ici, on ne coupe qu’un arbre à la fois pour laisser grandir les autres. »

« Oui, je sais que c’est pour le couper, me répond-il. Mais pourquoi c’est sur lui que c’est tombé et pas sur cet autre-là, à côté, qui est beaucoup plus vieux et plus gros ? Regarde maîtresse, comme il a l’air gentil cet arbre. Il y a plein de bébés arbres qui poussent à ses pieds. Pauvres petits arbres ! Les bébés vont être tout seuls, qui va s’occuper d’eux et les protéger ? Qui va leur donner à manger ? Ils ont besoin de leur maman. C’est pas juste. »

Cette fois, je n’ai pas de réponse. Oui, ce n’est pas juste pour cet arbre-là, et ce n’est pas juste pour ses rejetons. C’est un beau chêne, il a poussé bien droit, il a sans doute produit de beaux fruits. Les jeunes arbres qui poussent à ses pieds sont pleins de force et de vitalité. Peut-être partage-t-il avec eux la sève qu’il récolte grâce à ses racines solides et profondes. Une belle et bonne sève riche en éléments de vie qui les aide à grandir. Ils ont, comme nous, besoin de racines pour s’épanouir. Ce chêne, du fait de sa grande taille, est seul à avoir accès à la lumière. Ses enfants ont grandi dans son ombre. Parviendront-ils à se développer sereinement sans son aide ? Comment vont-ils réussir à s’adapter quand ils se retrouveront soudain en pleine lumière, sans la présence protectrice de ce solide parent à l’allure éternelle ?

Ce chêne a fait parfaitement ce que la Vie lui demandait de faire et c’est pourtant lui que le destin va bientôt frapper. Mais c’est aussi sa disparition qui permettra à l’une de ses pousses de devenir aussi haute et forte que ne l’était ce parent.

Prologue

Le voici enfin de retour.

Il n’est parti que depuis un peu plus d’un mois, mais les rues de Beauchâtel, ce village où il a grandi, vécu, aimé, où il a aussi pleuré, lui semblent différentes. Il ressent un curieux mélange de familiarité et d’étrangeté. Il presse le pas. Il est heureux de marcher à nouveau. Depuis vingt-quatre heures, il a pris une succession de trains, puis de bus. Il a attendu longtemps dans des halls et sur des quais de gare. Il a mal dormi, ses chevilles ont enflé à rester trop longtemps assis. Il a hâte de retrouver sa femme, sa fille, son chez-lui, son confort… même si ce n’est que pour quelques nuits seulement, avant, il l’espère, un nouveau départ. Il est un homme neuf, une nouvelle force tranquille est née en lui. Il a préparé ses mots, il sait ce qu’il va lui dire. Il sait qu’elle comprendra, il sait qu’elle acceptera.

Le voici au bas de l’immeuble. L’aube n’est pas encore tout à fait là. Il fait encore sombre en ce début du mois de mai.

Il hésite. Il observe cette porte qu’il connaît si bien et qu’il a franchie tant de fois, le cœur tantôt léger tantôt lourd, rapportant les peines et les joies de ses journées… C’est sa porte, leur porte… Il sent au creux de son ventre monter une légère appréhension. Il n’est soudain plus aussi sûr de la façon dont elle va accueillir son retour. Il la sait douce, mais énergique. Intelligente, mais discrète. Fragile, mais courageuse… C’est pour ça, pour toutes ces raisons-là, qu’il était parti. Il avait commencé à étouffer, et puis… Après, il n’avait plus trouvé les mots pour lui expliquer. Il ne s’était plus senti à la hauteur. Mais aujourd’hui, il va mieux. Il se sent fort à présent. Suffisamment solide en tout cas… Ils vont pouvoir repartir sur de nouvelles bases, avec un nouveau projet. S’aimer à nouveau comme ils se sont aimés au premier jour. Il va prendre soin d’elle. Et de leur fille.

Tout est éteint et la porte est fermée à clé. Il est surpris : elle ne fermait jamais les portes et n’éteignait jamais les lumières… Peut-être n’est-elle pas là ? Peut-être sont-elles parties ? Non, c’est impossible, elle n’a ni amis ni famille. Hormis sa mère, mais… Elle n’a nul endroit où aller.

Elle a sans doute évolué aussi de son côté. Une fois seule, elle s’est certainement sentie moins en sécurité et a préféré s’enfermer. Il lui avait souvent reproché ce qu’il considérait comme une négligence, mais aujourd’hui, le voilà qui en sourit. Dans la nouvelle vie qu’il va lui proposer, il sera inutile de fermer des portes !

Elle doit dormir encore, mais il peut la réveiller ; elle sera tellement heureuse de son retour ! Elle lui pardonnera bien vite de l’avoir sortie de son sommeil. Il reprend confiance. Il sonne. Une lampe s’allume, une porte s’ouvre… Des pas précipités se font entendre dans l’escalier… Elle arrive. Il va enfin la revoir. Il imagine sa surprise et sa joie quand elle va le voir. Elle ne parlera pas, elle mettra simplement ses bras autour de son cou et l’enlacera amoureusement. Elle se blottira tendrement au creux de ses bras, tout contre lui. Peut-être va-t-elle pleurer un peu… Il aime bien quand elle laisse paraître un peu de sa fragilité. Il va retrouver la délicieuse odeur de ses jolis cheveux châtain clair, si doux au toucher… La clé tourne dans la serrure. La porte s’ouvre…

« C’est pour quoi ? » prononce lentement une voix pâteuse et grave de fumeuse.

La femme qui a ouvert la porte est petite. Bien qu’elle paraisse encore jeune, son visage est déjà marqué par les excès de sa vie. Une odeur nauséabonde de fumée froide et de respiration alcoolisée l’accompagne. Mathias a un mouvement de recul. Les mots lui manquent, il ne comprend pas pourquoi cette femme est là, chez eux.

Après un instant d’hésitation, sans savoir quoi répondre, il bafouille :

« Bonjour, Madame… Je suis Mathias Sarrasat. »

Elle n’a pas l’air de comprendre.

« Oui ? Et qu’est-ce que vous me voulez à une heure pareille ? »

C’est à son tour de n’y rien comprendre… Se serait-il trompé de porte ? Est-ce qu’il serait en train de faire un mauvais rêve ? Un cauchemar stupide ? Aurait-il, comme dans un mauvais roman, franchi une porte spatio-temporelle pour arriver dans un monde où il n’aurait jamais vécu dans cet appartement, au 10, rue de la Liberté ?

« Excusez-moi de vous avoir réveillée… mais normalement j’habite ici. J’ai toujours vécu là. Je loue cet appartement avec mon épouse depuis une dizaine d’années. »

La femme réfléchit. « Votre épouse, c’était pas la petite blonde qui a eu son portrait en première page de tous les journaux ? » demande-t-elle, « Ben, c’est l’ancienne locataire. Vous savez donc pas ce qui s’est passé ? Je sais pas où vous étiez mais vous auriez mieux fait de rester ici pour vous occuper de votre famille ! Ah la la, quel drame ! Quelle histoire affreuse ! »

Elle arrête net sa logorrhée. Elle le dévisage. Elle ne va pas lui raconter une affaire pareille sur le pas de la porte à cinq heures du matin en chemise de nuit. Et puis… à bien l’observer, il a l’air plutôt sympathique cet homme-là ! Elle lui propose de monter prendre un café. Mathias décline poliment sa proposition. La porte se referme. Le voilà à nouveau seul, il ne sait plus où aller… Il est désemparé.

Seul sur ce trottoir, il chancelle. Il a l’impression que le sol se dérobe sous ses pieds.

Il n’avait jamais douté qu’elle serait là à son retour, qu’elle l’aurait attendu jour après jour… Il ne sait même plus soudain pourquoi il était parti. Une sourde colère monte en lui. Une colère contre lui-même. Il n’aurait jamais dû la laisser toute seule. Pourquoi dans son histoire à lui, Pénélope n’a-t-elle pas réussi à attendre le retour d’Ulysse ? « Vous auriez mieux fait de rester ici pour vous occuper de votre famille », a dit la femme. Qu’est-ce qui a bien pu se passer ? Pourquoi a-t-elle fait la une de la presse locale ? Pourquoi n’habite-t-elle plus ici ? Où est-elle ? Que lui est-il arrivé ? Un drame… son cœur se serre. Pourvu qu’il ne soit rien arrivé à sa fille…

Mathias reste un moment immobile à fixer cette maudite porte qu’il ne franchira sans doute plus jamais. Un bruit de moteur se fait entendre… les phares d’une voiture éclairent soudain la rue. Le cœur de Mathias s’emballe. Il ne veut pas être vu par les gens de cette ville, des gens qui ont sans doute beaucoup parlé de lui depuis quelques semaines et certainement pas en bien. Il ne veut pas leur dire bonjour ni répondre aux questions qu’ils ne manqueraient pas de lui poser. D’un geste rapide, il reprend son sac et marche droit devant lui, comme un fantôme, dans les rues endormies du village, le regard rivé sur les dalles en ciment du trottoir.

Première partie

Chapitre 1

Une nuit, au début du printemps 2019

Dehors, le vent souffle fort.

Il y a d’abord eu une légère brise en début d’après-midi, puis des rafales de plus en plus fortes ont agité sauvagement les branches du vieux platane. Quelques rameaux se sont envolés et gisent encore sur les trottoirs au milieu de flaques d’eau. On peut y voir quelques bourgeons qui ont déjà éclaté pour laisser surgir les premiers bouquets de feuilles. Le printemps est en avance cette année. En ce milieu du mois de mars, les journées se sont un peu allongées. Le vent a emporté avec lui les derniers nuages, et quand le soleil s’est couché, la nuit s’est installée en laissant apparaître un ciel enfin dégagé.

Elle a du mal à trouver le sommeil…

Aussitôt couchée, le petit moulin de ses pensées s’est mis à tourner. Comme d’habitude, le samedi a été trop court. Entre son mari, sa fille, sa maison et son travail, elle a une vie heureuse et bien remplie. Elle a déjà fait plusieurs fois le point de tout ce qu’elle devra faire le lendemain. Elle s’est répété mentalement en boucle cette « to do list ». Il va lui falloir se lever tôt pour venir à bout de ses nombreuses tâches, pour que tout soit prêt lundi matin. Faire entrer quarante-huit heures de travail dans une journée de vingt-quatre heures est devenu au fil des années un challenge quotidien. Calculer le nombre d’heures et de minutes qui restent avant le soir est pour elle une seconde nature, une sorte de pensée automatique. C’est une besogneuse, une perfectionniste, endurante à l’effort. Elle calcule, certes, mais elle ne compte pas ses heures. Elle va devoir probablement aussi se coucher tard demain soir…

Elle s’inquiète, car si elle ne parvient pas à s’endormir rapidement, elle va encore être fatiguée. Trop fatiguée pour être efficace. Il faut absolument qu’elle s’endorme. Elle se tourne et se retourne.

Elle aurait pu s’endormir rapidement : elle est suffisamment fatiguée pour cela. Mais dehors, le vent souffle et un volet bat régulièrement sur la façade d’une maison voisine. Le sommeil vient, elle le guette, elle le sent arriver. Soudain, la porte de sa chambre s’ouvre. Un homme entre. La voilà debout… En voulant aller à sa rencontre, elle trébuche dans le tapis et perd l’équilibre… Elle sursaute… Ce n’était que le début d’un rêve, mais elle a donné un violent coup de pied dans le tibia de Mathias. Comme d’habitude, son mari s’est couché avec le soleil et s’est endormi avec les poules. Contrairement à elle, il ne souffre jamais d’insomnies. Ce sursaut soudain les réveille tous les deux. Il bougonne un instant, marmonne qu’elle devrait se mettre à la course à pied avec lui au lieu de courir dans son lit tous les soirs, que ça lui épargnerait quelques bleus et lui permettrait de dormir tranquillement. Elle n’a pas le temps de rétorquer qu’elle aurait bien aimé faire du sport et courir un peu de temps à autre, elle aussi, mais qu’elle est bien trop occupée pour ça, que déjà il lui tourne le dos et se rendort. Elle reste là, allongée dans le noir, écoutant les bruits du vent qui semble soudain se calmer. Elle envie la facilité à s’endormir qu’a son mari. Elle s’interroge sur le sens de cette vision nocturne et de cette chute imaginaire quand, sans s’en apercevoir, elle sombre à nouveau dans un sommeil léger, puis profond. Elle rêve… Cloé court devant elle, elle essaie de la suivre, mais ses jambes sont trop lourdes. Elle n’avance pas. Sa fille s’éloigne et va lui échapper.

Elle dort à présent à poings fermés.

Dans son sommeil, Mathias se retourne et l’enlace. Tendrement, du bout des doigts, il effleure ses cheveux, puis sa joue. Il met beaucoup de tendresse dans ses gestes. Cela la réveille et la contrarie d’abord. Elle aurait voulu retourner dans son rêve pour rattraper sa fille. Et puis elle est tellement fatiguée, elle a eu tant de difficultés à s’assoupir ! Est-ce qu’elle va pouvoir se rendormir si elle accepte de se réveiller maintenant ? Elle ne bouge pas. Mais, peu à peu, les gestes tendres de son mari l’émeuvent. Elle sent sa respiration sur son épaule et le poids de sa main chaude sur son ventre. Elle aime ce contact. Elle aime la chaleur de sa peau, elle a toujours aimé son odeur… Et puis, il faut reconnaître que depuis la naissance de Cloé, ces moments de douceur qui avaient semblé être leur raison de vivre à tous les deux pendant une année entière se sont progressivement écourtés, puis espacés, pour finalement presque disparaître. Il n’avait pas fallu plus de six ans pour qu’ils deviennent un vieux couple !

Finalement, elle accepte de se réveiller tout à fait pour profiter de cet élan de tendresse. Elle se retourne pour se rapprocher de lui et de son corps musclé. Tendrement, elle commence à le caresser doucement en retour, elle effleure le contour de son visage, son menton mal rasé, légèrement râpeux qui lui donne cet air de baroudeur qui lui sied si bien. Sa main s’attarde un instant sur son cou et sur sa pomme d’Adam saillante, puis descend sur son torse. Elle emmêle un instant ses doigts dans la toison qui lui couvre le buste, avant d’avancer sa main vers son épaule carrée d’homme sportif. Elle palpe les muscles de ses bras. Comme il a la peau douce ! Elle se retient d’aller tout de suite le palper du côté de son entrejambe. Elle savoure doucement l’idée de ce qui va se passer entre eux… Elle laisse monter en elle son envie de lui.

Quand il lui murmure « Je t’aime… », son cœur s’envole. Cela fait bien longtemps qu’il ne lui a pas dit ces petits mots si doux et si rassurants qui sonnent comme une promesse. Elle ne se souvient pas les avoir entendus depuis la naissance de Cloé. Elle se serre un peu plus contre lui. Elle sent qu’elle l’aime davantage de le savoir encore capable de dire ces quelques mots en apparence si simples mais si durs à prononcer.

Dans un souffle, il ajoute « … ma Camille ».

Elle retire son bras aussitôt, se retourne et s’éloigne rapidement de lui. Sa respiration s’accélère. Le souffle lui manque. Elle vient de recevoir un coup d’épée en plein cœur. Le néant envahit soudainement son cerveau… elle a l’impression de tomber. La chute est interminable. Et Mathias qui se rapproche d’elle et continue à la caresser doucement !

« Je t’aime, ma Camille. » Ces quelques mots résonnent dans sa tête. Une seule question émerge dans son cerveau qui s’est soudain embrumé : « Pourquoi ? Pourquoi… Pourquoi… ? »

— Je m’appelle Lola, lui répond-elle d’une voix étonnamment claire.

***

Mathias se réveille brusquement et relâche son étreinte. En un instant, il est debout.

Fin du rêve.

Il maugrée : « Ça y est maintenant c’est foutu. Tu vas me le reprocher toute ta vie. »

Lola reste immobile. Elle lui tourne le dos. Elle fixe le noir. Elle ne répond pas ; elle réfléchit.

Ainsi, c’est donc vrai… Elle a souvent pensé, depuis quelques mois, qu’il était possible qu’il la trompe. Mais jusque-là, elle n’a pas voulu le croire. Elle s’était parfois intérieurement reproché d’être jalouse, de ne pas avoir foi en l’homme qu’elle aime. Elle avait décidé de lui faire confiance, ou tout au moins d’essayer. Elle avait sciemment mis en place une stratégie de déni et décidé de fermer les yeux pour ne pas voir en face cette vérité qui dérange. Elle voulait croire les explications maladroites qu’il fournissait immanquablement. Lors d’un de ses moments de doute, elle avait décidé de lui pardonner si un jour elle était mise face à l’évidence. Il semblerait que ce jour soit venu. À cause de ce lapsus, elle ne peut plus faire semblant de ne pas savoir. Il va lui falloir être forte.

« Camille… » songe-t-elle. Elle ne connaît aucune Camille. Quoique… Il y avait cette collègue qui s’appelait Camille l’année dernière. Mais quand même… Non, pas elle. Elle est trop vulgaire. Il ne peut pas la tromper avec cette fille-là.

Peut-être a-t-il rencontré quelqu’un par internet, ou au travail… Une cliente qui a cherché à le séduire ? Peut-être est-ce dans son club de course à pied ? Il ne lui parle jamais des filles qui courent avec lui. Il doit pourtant bien y en avoir. Mathias est tellement séduisant. Elle-même ne s’y est-elle pas laissée prendre ? Elle se souvient de leur rencontre. Elle emménageait alors à Lyon pour son premier poste. Elle avait besoin de quelques meubles. Elle s’était rendue au Home-mobilier de Villefranche. Pendant la vente, il la regardait comme si elle était la personne la plus jolie et la plus intéressante qu’il ait vue depuis des lustres. Elle avait tout de suite été flattée de sentir qu’elle plaisait à un homme comme lui. Son estime de soi était remontée en flèche. Elle, Lola, issue d’une famille bien loin d’appartenir à l’élite, elle qui faisait partie de « ces gens qui ne sont rien », comme les avait qualifiés le Président, était capable de séduire le plus bel homme qu’elle ait croisé depuis bien longtemps : le chef du rayon « petit mobilier » du magasin. Un teint hâlé, de petites rides amusées au coin de ses yeux bleus délavés, une étincelle malicieuse dans le regard, des sourcils noirs bien dessinés lui donnant un regard franc, un halo de cheveux noirs, bouclés et touffus encadrant son beau visage. Tout en lui respirait l’harmonie et la bonne santé. Il lui avait plu dès leur première rencontre. Il lui avait proposé de lui livrer et de l’aider à installer les quelques meubles qu’elle venait d’acheter. Elle avait accepté et il était venu le soir même. Ils avaient monté ensemble son lit, son bureau, sa commode, son buffet bas, travaillant et riant ensemble comme deux vieux amis. Après ça, ils ne s’étaient plus jamais quittés. Elle avait rapidement laissé son petit appartement lyonnais pour venir vivre avec lui ici, à Beauchâtel, rue de la Liberté. Elle se demandait encore ce qui lui avait plu chez elle. Elle se disait qu’elle n’avait eu pour le séduire que l’avantage de la jeunesse. À l’époque, elle n’avait que vingt-trois ans, tandis que lui en avait déjà trente-trois. C’était la seule explication plausible qu’elle avait réussi à imaginer pour expliquer la chance qu’elle avait d’être aimée de lui ; elle n’a jamais compris pourquoi il était resté célibataire si longtemps, pourquoi il n’avait jamais succombé au charme d’une autre femme, pourquoi il l’avait choisie, elle plutôt qu’une autre. « J’ai l’âge du Christ » lui avait-il dit, « Tu peux m’appeler Mon Dieu, si tu veux, ou Mathias, ça veut dire la même chose et c’est plus simple. » Elle avait ri.

Mais voilà que Mathias, son amour, l’homme de sa vie, « l’homme de la situation », comme il aime à se décrire, celui sur qui elle a toujours pu compter, son soutien indéfectible, cet homme parfait qui sait être si drôle, celui qui a toujours un mot amusant, une bonne blague à dire, qui se sort de toutes les situations par un jeu de mots… « demots… laids… » aurait-il dit… voilà que son Mathias aime aujourd’hui une autre femme.

Il sort de la chambre… Que fait-il à présent ? Peut-être va-t-il encore s’en sortir par une pirouette linguistique ? Lola attend une explication ou une bonne réplique. Elle espère. Elle ne bouge pas. Elle a en horreur les conflits, surtout avec lui ; elle l’aime tellement. Et puis, elle a peur de se retrouver toute seule pour élever leur fille. Elle ne veut surtout pas avoir une discussion houleuse. Elle ne supporterait pas de le voir chercher à se justifier. Jusque-là, il a toujours pensé qu’elle ne se doutait de rien.

Lola est prête à supporter bien des choses. Pour tout dire, elle est même prête à tout supporter. Tout sauf des cris. Tout sauf une dispute. Et tout sauf une séparation. Elle a elle-même trop souffert du départ de son père. Elle a envie d’une vie sereine auprès de son mari. Et surtout, elle pense que Cloé a besoin de son papa. Chaque fois qu’elle a eu un doute, elle a préféré garder pour elle ses angoisses et ne rien dire. Ne pas en parler. Ne rien formuler à voix haute pour ne pas donner d’existence à ses peurs. Faire semblant de ne rien voir, préférer passer pour une idiote, tant ses stratagèmes pour fuir la maison et retrouver une maîtresse « en secret » étaient maladroits et enfantins. « Ma chérie, je vais faire le plein d’essence ! » lui disait-il. Elle lui faisait remarquer qu’il passerait devant la station en allant au boulot le lendemain. Il lui rétorquait que le lendemain, il serait pressé. Elle n’insistait pas et le laissait partir. Puis il disparaissait plusieurs heures. Aller faire le plein d’essence, laver la voiture, aller au recyclage, sortir la poubelle, faire des courses… autant d’activités qui avaient fini ces derniers mois par occuper la quasi-totalité de ses jours de repos.

Tout ça et puis, l’année dernière, sa voiture stationnée au bas de l’immeuble de Lise. Lise, sa meilleure amie. Son amie d’enfance. Lola et Lise, Lise et Lola… les deux inséparables. Elles avaient partagé tous leurs secrets depuis la maternelle. Lola avait remarqué qu’elle avait pris ses distances avec elle depuis quelque temps. Sans doute un sursaut de pudeur de sa part… elle devait être gênée de partager aussi son mari. Lola avait regretté d’avoir justement choisi cette après-midi-là pour aller à Villefranche et rendre une visite impromptue à son amie. Quand elle avait vu la voiture de Mathias garée au bas de l’immeuble, elle était repartie le cœur serré. À son retour, elle lui avait demandé : « Bonjour, mon chéri, tu étais où ? »

Ailleurs… Menteur. Depuis, elle a rayé Lise de la liste de ses amis. Elle a bloqué son numéro de téléphone et mis son adresse mail dans les indésirables. Elle s’est désabonnée de son compte Twitter et l’a supprimée de sa liste d’amis Facebook. Elle ne l’a pas revue depuis. Vingt ans d’amitié détruits en quelques secondes pour une histoire de fesses… Une histoire somme toute tellement banale. Mais on a beau savoir que le sexe a toujours mené le monde, la pilule reste dure à avaler, d’autant plus quand la maîtresse est votre meilleure amie et que l’on réalise qu’elle a accordé plus d’importance à une coucherie qu’à vos vingt ans d’amitié.

La situation a vraiment empiré depuis novembre. Il a été de plus en plus difficile de faire semblant de ne s’apercevoir de rien alors que Mathias, qui est d’une nature optimiste et joviale, est devenu de plus en plus taciturne au fil des jours tandis que ses sorties impromptues se sont multipliées. Sans doute a-t-il rencontré cette Camille à cette époque ? pense Lola.

Son cœur se serre un peu plus. Ses yeux piquent, son menton tremble, elle ne veut pas pleurer encore. Malgré ses infidélités, elle doit reconnaître que Mathias est toujours resté pour elle un soutien et une présence rassurante, surtout depuis le début de cette difficile année scolaire. Elle est souvent rentrée de son travail en larmes. Chaque fois, il l’a serrée dans ses bras, il l’a écoutée lui raconter ses malheurs, il a maudit ceux qui lui faisaient du mal, il a cherché et trouvé quelques mots drôles pour la faire rire et dédramatiser des situations qu’il lui aurait été difficile de supporter sans lui. Elle a voulu croire que seul un mari aimant pouvait montrer autant de patience et trouver les mots qu’il fallait pour la consoler.

Lola sourit au travers de ses larmes en se remémorant ce qu’il avait dit, vendredi soir, quand elle était rentrée, furieuse et désespérée. Il l’a serrée dans ses bras. « Comme je te comprends… Je suis comme toi, la boutade me monte au nez à chaque fois que je pense à ta directrice », avait-il plaisanté. « D’ailleurs, tu connais la différence entre Nelly Stalker et un pot de chambre ? » Elle avait cherché et n’avait pas trouvé. « Eh bien, si tu les as confondus, ne t’étonne pas du fait qu’elle soit légèrement en colère contre toi ! »

Elle avait souri et pu entamer son week-end avec un moral à peu près d’aplomb. Sans lui, elle le sait, elle n’aurait jamais pu supporter tout ce que sa directrice lui fait subir.

***

Mathias a juste enfilé un pantalon avant de sortir de la chambre. Il n’est plus là mais les mots qu’il a prononcés dans son demi-sommeil flottent encore dans le silence de la chambre.

« Je t’aime, ma Camille. »

Lola guette le bruit de ses pas et le suit par la pensée dans chacun de ses déplacements. Il est sorti sur le palier. Elle se rassure : pieds nus, il n’ira pas bien loin. Elle se retient de se lever et d’aller le retrouver dehors pour se glisser entre ses bras, poser sa tête sur sa poitrine et lui dire « je te pardonne ». Mais elle pressent un risque. En songe, elle l’imagine, crispé, les bras tendus le long du corps, lui montrant qu’il subit son étreinte en ne la serrant pas dans ses bras. Elle le voit la repoussant avant de s’éloigner, comme cela lui est parfois arrivé ces derniers temps.

Elle choisit d’essayer de se rendormir, ou tout au moins de simuler le sommeil. Elle espère que tout à l’heure, il reviendra se coucher et qu’il se rendormira. Demain matin, se dit-elle, il aura oublié cette histoire et leur vie pourra continuer comme avant.

Enfin, il revient dans la chambre. Lola est rassurée. « Ça y est, pense-t-elle, il a pris un peu l’air, il commence à avoir froid et il revient se coucher… » Mais il ne se couche pas. Que fait-il ? Il farfouille dans l’armoire… Qu’est-ce qu’il cherche ? Elle aurait voulu être tournée de l’autre côté pour pouvoir voir ce qu’il prend. Bien qu’elle soit inquiète, elle ne bouge cependant pas. Elle reste confiante. Elle sait qu’il va revenir s’allonger auprès d’elle. Elle en est sûre. Silence. Elle sent son regard sur elle. Ne pas bouger, respirer tranquillement, avec le ventre, avoir la respiration de quelqu’un qui dort. La porte de l’armoire se referme. Il quitte à nouveau la pièce. Silence encore, puis un bruit d’eau. La porte d’entrée qui s’ouvre, puis se referme. Il est sorti. Il a quitté la maison.

Cette fois, elle n’y tient plus. Il faut à tout prix le retenir, l’empêcher de partir. Elle se lève. Elle court vers la porte. Il l’a refermée à clé ! Cette manie de toujours tout fermer ! Il déteste les portes ouvertes ! Elle s’agace, cherche ses clés. Elles ne sont pas dans la poche de son blouson ni sur la console du hall d’entrée. Sur la table basse du salon ? Non plus. Elle refait mentalement le chemin qu’elle a parcouru en rentrant de l’école la veille après être passée chercher Cloé à la garderie. Elle était fatiguée, elle avait les joues rouges. Lola s’était inquiétée de savoir si sa fille avait de la fièvre. Elle était allée chercher le thermomètre. Elle avait effectivement un peu de fièvre, pas grand-chose, un petit trente-huit. Elle avait appelé le docteur. Il n’avait plus de place pour la recevoir. Trente-huit, ce n’était pas suffisamment grave. Si ça empirait, elle n’aurait qu’à s’adresser aux urgences. Lola court jusqu’à l’armoire à pharmacie. C’est ça : c’est là qu’elle retrouve son trousseau de clés, entre le sparadrap et l’éosine !

Vite… Lola a du mal à ouvrir la porte d’entrée. Elle est dans un état second, presque fébrile. Elle sort dans l’air frais de la nuit. Elle court pieds nus jusqu’au parking. La voiture de Mathias est là, sagement garée. Il est donc parti à pied.

Le vent s’est définitivement calmé et a laissé la place à une légère bise. L’air est doux pour la saison et la lune est magnifique. Mathias veut sans doute profiter un peu de la nuit. Lola est à nouveau rassurée. Il est juste allé faire un tour. Il va bientôt revenir.

***

Après de longues minutes passées à guetter le retour de son mari, Lola comprend qu’elle ne se rendormira plus. Il est quatre heures du matin. Elle avait de toute façon prévu de se lever de bonne heure. Elle décide de commencer sa journée tout de suite. Elle pourra faire le ménage avant que Cloé se réveille. Mathias sera content de retrouver un appartement propre et accueillant quand il rentrera, et cela leur permettra ensuite de passer une journée agréable avec leur fille. Ils pourraient l’emmener au cinéma. Il faudra qu’elle regarde ce qui passe en ce moment.

Elle se dirige vers la salle de bain. Une bonne douche lui permettra d’aborder la journée un peu plus sereinement. Elle ferme les yeux, l’eau chaude qui glisse sur son visage lui fait du bien. Elle oublie un moment les évènements de la nuit et les mots de Mathias. Elle s’essuie ensuite consciencieusement, puis comme tous les matins depuis maintenant plus de vingt ans, elle s’applique à recouvrir une grande partie de son corps de pommade. Pommade à la vitamine D le soir et pommade à la cortisone le matin. Ces deux produits parviennent avec peine à contenir les poussées de psoriasis qui lui pourrissent la vie depuis l’âge de cinq ans. Si elle omet une seule fois ce rituel, aussitôt le psoriasis en profite pour envahir sa peau en plaques rouges au milieu desquelles d’affreuses croûtes blanches prennent naissance, puis desquament sur ses vêtements et sur le sol autour d’elle. Elle a alors la très désagréable impression qu’il neige dans son sillage… Quand elle était enfant, c’était sa mère qui se chargeait de l’enduire de crème. Celle-ci s’agaçait et lui reprochait de lui faire perdre son précieux temps. Elle entend encore parfois sa voix résonner à ses oreilles… « Je n’ai pas que ça à faire moi ! »

Le collège et le lycée avaient été un enfer. Pas question de montrer ce corps hideux. Pas de piscine, dispenses de sport tous les étés. Le docteur Durand était conciliant et acceptait de lui remplir les attestations de « non-aptitude à la natation ». Elle allait le voir souvent. Elle l’aimait bien. Sa mère l’attendait dans la salle d’attente. Les professeurs en revanche n’étaient pas très compréhensifs. Ils ne croyaient pas à la sincérité des certificats médicaux. Elle avait droit à des remarques du genre « Encore ! Comme par hasard… ! » Pas question qu’ils la laissent tranquillement aller en étude pendant que ses camarades apprenaient à nager. Elle devait participer à toutes les séances. Elle restait assise sur un banc au bord de la piscine. Pas de jupe, pas de débardeur, pas de sorties. Cette maladie de peau la hantait…

Il en fut ainsi jusqu’à ce qu’elle rencontre Mathias. Il lui avait dit qu’elle était jolie, qu’il ne fallait pas qu’elle se cache. Elle avait osé se montrer et il ne l’avait pas rejetée. Il lui avait même promis de la débarrasser de ça. Il avait une théorie réjouissante : « Tu as du psoriasis parce que tu es “mal dans ta peau”. Si tu étais “mal dans tes baskets”, tu aurais mal aux pieds. Je vais si bien m’occuper de toi, tu seras tellement heureuse, que tu ne seras plus jamais stressée. Tu verras, tu vas retrouver une belle peau toute lisse. » Elle avait mis deux fois plus de pommade. Les taches s’étaient un peu atténuées. Quand elle avait attendu Cloé, elles avaient complètement disparu. Ils s’étaient mariés, Cloé était née, et le psoriasis était revenu. Mathias était déçu. Il n’en avait plus jamais parlé.

Lola détaille encore une fois le reflet de son corps nu dans le miroir en pied de la salle de bain. Elle est plutôt mince. Elle a de jolis cheveux châtains aux reflets blonds, légèrement ondulés, qu’elle laisse se répartir librement sur ses épaules. C’est grâce à cette précieuse chevelure que, bien habillée et correctement maquillée, elle arrive à se trouver presque jolie. Elle observe ses yeux cernés. Son visage est marqué par la fatigue. Elle y applique méticuleusement un peu de fond de teint. Pas question d’avoir l’air fatigué ! Tous les matins, elle met aussi du mascara vert sur ses cils et du fard vert foncé sur ses paupières pour mettre en valeur la couleur de ses yeux. Ils sont en réalité plus verts que marron, mais personne jamais ne la dévisage d’assez près pour s’en apercevoir. Ce matin, malgré le soin qu’elle apporte à son maquillage, elle est bien forcée de constater qu’elle n’a pas de « beaux yeux » et que son regard est éteint, « un regard de poisson frit », disait sa mère. « Hou que tu m’énerves, avec ton regard de poisson frit ! Tu ne pourrais pas prendre l’air un peu plus intelligent quand on te parle ! »

Et sa bouche… Toute une affaire ! Elle avait toujours eu une mauvaise dentition. Ses dents n’étaient pas suffisamment irrégulières pour qu’on lui propose de mettre un appareil pour les redresser. Mais pas vraiment bien rangées non plus. À cause de leur couleur, plus gris-jaune que blanche, elle se retenait de sourire franchement. Elle applique sur ses lèvres depuis des années, plusieurs fois par jour, un peu de baume rose framboise sur fond bleuté, pour neutraliser la couleur naturelle de ses dents et leur donner une impression de blancheur. Un conseil trouvé sur internet.

Oui, soupire-t-elle, habillée, maquillée, elle ne s’en sort pas si mal. Elle peut faire illusion.

Mais sitôt déshabillée et démaquillée, c’est une autre histoire. Des vergetures autour des seins et sur les hanches, de petits bourrelets sous le nombril, et, un peu partout sur ses bras, dans son dos, sur ses jambes, ces vilaines rougeurs qu’elle contient difficilement… Comment en vouloir à Mathias, qui est si beau, de se laisser tenter par les autres femmes plus attrayantes qui l’entourent ? Avec le corps que lui a donné dame Nature, comment pourrait-elle lutter ? Elle a d’ailleurs depuis longtemps renoncé à le séduire. Tout ce qu’elle peut faire c’est simplement être là, présente, pour prendre soin de lui. Faire le ménage, faire la cuisine, laver son linge, se grimer un peu pour ne pas trop lui déplaire, l’écouter lorsqu’il a envie de parler, ce qui est plutôt rare, et l’aimer, simplement, l’aimer pour le remercier d’être là et de lui avoir permis de devenir mère en lui faisant un si beau bébé. L’aimer sans rien attendre en retour et se réjouir simplement qu’il revienne chaque fois. Même si, en ce moment, elle ne peut se retenir de l’imaginer dans les bras d’une maîtresse sans doute plus pulpeuse qu’elle, à la chair plus ferme et à la peau plus lisse. En plus d’un profond sentiment d’injustice, elle ressent une angoisse sourde…

Et si cette fois, il ne revenait pas ? Inquiète, elle se lance à corps perdu dans le ménage de l’appartement. Il faut que leur foyer soit accueillant quand il rentrera. Elle ne peut pas passer l’aspirateur pour ne pas réveiller Cloé et les voisins, mais qu’à cela ne tienne, après avoir balayé et lavé les sols, elle astique les murs, lave les vitres, dépoussière les plafonds…

À sept heures du matin, elle est épuisée. Mathias n’est pas encore rentré. Elle pénètre doucement dans la chambre de Cloé.

Chapitre 2

Premier jour sans Mathias

Il fait grand jour quand Cloé se réveille.

Elle a bien dormi et a drôlement faim. Sa maman est encore venue dormir avec elle et elle prend toute la place. Mais elle sent bon… Ce qui est bizarre, c’est qu’elle se soit habillée et maquillée avant de la rejoindre dans son lit.

Quand Cloé était petite, c’est elle qui réclamait qu’elle dorme dans sa chambre. C’était facile : il lui suffisait de faire semblant de pleurer en répétant « J’veux faire un câlin à Maman », avec des hoquets dans la voix pour qu’elle arrive immédiatement. Elle la prenait alors dans ses bras et lui caressait doucement les cheveux et le dos en lui disant : « Allons, mon cœur, ne pleure plus, Maman est là. » Papa n’était pas content. Il disait que c’étaient des caprices et qu’à son âge, elle pouvait bien dormir seule et les laisser tranquilles tous les deux. Il se plaignait souvent de ne plus avoir de « vie de couple », mais c’était un concept qui échappait totalement à la petite fille. Tout ce qui lui importait était que Maman ne supporte pas de la voir pleurer, et que, victorieuse, elle puisse s’endormir tranquillement auprès d’elle. Cloé se sentait forte. Grâce à tous les caprices qu’elle avait faits et auxquels sa mère avait toujours cédé, juste parce qu’elle l’aimait trop et qu’elle était incapable de la laisser pleurer sans en avoir le cœur complètement déchiré, Cloé avait appris qu’elle était aimable et qu’elle avait le pouvoir d’agir sur le monde.

Mais elle avait grandi, et même si elle aimait toujours bien l’odeur et la chaleur de sa maman, elle avait honte à présent de dormir encore avec elle à cinq ans. À l’école, plus aucun enfant ne dormait avec ses parents. La maîtresse leur avait posé la question, et ils avaient tous rigolé en disant que « bien sûr que non, ils ne dormaient plus avec leurs parents. Ils n’étaient plus des bébés ! »

Cloé s’interroge. C’est bizarre qu’elle soit venue cette nuit… Peut-être qu’ils s’étaient disputés, comme les parents de Méline… peut-être que Papa a fini par se décider à lui dire son secret et que Maman s’est fâchée contre lui comme il le craignait. Mais pourquoi s’est-elle maquillée ?

Dehors, il fait déjà jour. On est dimanche. Cloé connaît bien les jours de la semaine. Elle sait que le dimanche est tout à la fin de la comptine des jours, et que c’est le deuxième jour « maison », juste avant de recommencer une nouvelle semaine. Donc il n’y a pas d’école aujourd’hui. Elle se lève doucement. D’habitude, le dimanche, c’est Papa qui se lève le premier. Il se fait couler un café, allume la radio et sort les affaires du petit-déjeuner. Ensuite, il attend, en regardant Facebook sur son téléphone portable, que Maman et elle se réveillent. Mais aujourd’hui, pas de radio. Pas d’odeur de café. Les bols ne sont pas sur la table. Cloé s’inquiète et va voir discrètement dans la chambre des parents. Personne. Dans les toilettes alors ? Non, personne. Cloé cherche partout, dans toutes les pièces de l’appartement. Tout est propre et bien rangé alors que Maman s’est plainte hier soir en disant qu’il y avait trop de bazar partout, qu’elle aurait bien voulu que Cloé range au moins ses affaires.

Papa n’est pas là.

Tout est vraiment trop inquiétant ce matin. Cloé décide d’aller réveiller Maman.

***

« Maman, il est où Papa ? » Cloé s’est assise au bord du lit et lui caresse la joue pour la réveiller en douceur.

Elle ouvre les yeux aussitôt. Elle a l’air d’être fatiguée et préoccupée. « Je me suis endormie… Je ne sais pas où il est. Je vais l’appeler ».

Comme d’habitude, elle ne sait pas où elle a posé son téléphone… Elle ne sait jamais où elle a mis ses affaires. Son téléphone, ses clés, sa brosse à dents… Elle perd tout et passe beaucoup de temps à chercher tous les trucs qu’elle a perdus. Papa raconte qu’un jour elle a été tellement distraite qu’elle a oublié sa tête dans le frigidaire. Cloé se demande comment elle a pu faire pour fermer la porte avec sa tête à l’intérieur… Si Papa avait été là aujourd’hui, il lui aurait dit de regarder si elle n’aurait pas, par hasard, laissé traîner son téléphone dans le four micro-ondes. Mais justement, Papa n’est pas là, alors Cloé l’aide à chercher. Elle regarde dans tous les tiroirs, sous les lits, dans le lave-vaisselle. Finalement, c’est Maman qui le retrouve elle-même au fond de son sac à main.

Elle essaie d’appeler Papa. Pas de réponse. Il n’a sans doute pas eu le temps de décrocher. Elle essaie une deuxième fois. Toujours aucune réponse. « Ne t’inquiète pas mon cœur, je vais lui envoyer un message. Il va me rappeler. »

Elle met longtemps à rédiger ce message. De temps en temps, elle regarde Cloé avec une expression bizarre. Une drôle d’expression qui fait un petit peu peur…

***

Si Lola met autant de temps à écrire à son mari, c’est qu’elle hésite beaucoup sur le contenu du message. Au début, elle a écrit la vérité. Elle a écrit qu’elle ne lui en veut pas, qu’il peut rentrer, qu’elle ne lui fera aucun reproche. Mais elle sait que ce n’est pas ce qu’il a envie d’entendre. D’ailleurs, elle ne sait pas ce qu’il veut entendre. Elle l’aime, mais il faut reconnaître qu’il est un peu compliqué depuis quelque temps. Irascible, utilisant souvent un ton de reproche, il laisse paraître entre ses mots de nombreux sous-entendus. Mais après lui avoir soufflé le froid, il semble regretter son comportement, sort un bon mot, une pointe d’humour pour détendre l’atmosphère, puis s’échappe. Dur dur de s’y retrouver.