Irak - Encyclopaedia Universalis - ebook
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Alors que l'Égypte, à l'écart des trajectoires hostiles, n'était menacée somme toute qu'à l'embouchure du Nil et aux portes du Sinaï, l'Irak s'est trouvé immédiatement visé sur toute l'étendue de son territoire, étant donné sa position idéale entre la Méditerranée et le golfe Persique ...

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Irak

Introduction

Les structures géologiques qui, d’une certaine manière, dessinent d’avance la biographie des peuples révèlent qu’entre l’Europe et l’Extrême-Orient les liaisons n’ont pu se faire aisément que dans la direction sud-est - nord-ouest (et réciproquement), c’est-à-dire précisément suivant l’orientation du Tigre et de l’Euphrate, les fleuves jumeaux de la Mésopotamie. C’est par le golfe Persique et la mer Rouge, bien mieux que par les routes de l’Iran barrées de montagnes et de zones désertiques, que communiquent les deux mondes, méditerranéen et indien. Golfe de Suez et bouches du Shaṭṭ al-‘Arab sont ainsi des points stratégiques essentiels où confluent les courants continus d’une civilisation et d’une communauté indo-européennes ayant le monde arabe pour trait d’union. Le destin irakien doit être apprécié à sa juste valeur par référence à cette géométrie politique. Un survol attentif des siècles confirme que les rapports fondamentaux qui ont régi la politique des pharaons et des Babyloniens, tant entre eux qu’à l’égard des autres nations, demeurent ceux que connaît la diplomatie contemporaine. Le Caire et Bagdad reflètent et perpétuent le destin de Memphis et de Babylone.

Irak : drapeau. Irak (1963 ; modif. 2007). On retrouve ici les couleurs panarabiques de l'Égypte et de la Syrie. Quand ces deux pays lui firent en 1963 une proposition d'union, l'Irak adopta leur drapeau, mais en le chargeant d'une troisième étoile. L'union projetée ne put finalement se réaliser, mais l'Irak ne modifia pas son nouveau drapeau à trois étoiles vertes. Dans la première semaine de la guerre du Golfe, le 13 janvier 1991, Saddam Hussein a fait ajouter, entre les trois étoiles du drapeau irakien et dans la même couleur verte, les deux mots arabes Allahu akbar (« Dieu est grand »). Ce Takbir se lit de droite à gauche sur les deux faces, identiques du drapeau. Le 20 juin 2004, rejetant la graphie de l'ancien dictateur, les nouvelles autorités la modifièrent pour l'écriture coufique. L'une des plus anciennes de l'arabe pour le Coran, elle est en effet originaire de Mésopotamie.

Mais, alors que l’Égypte, à l’écart des trajectoires hostiles, n’était menacée somme toute qu’à l’embouchure du Nil et aux portes du Sinaï, l’Irak s’est trouvé immédiatement visé sur toute l’étendue de son territoire, étant donné sa position idéale entre la Méditerranée et le golfe Persique, le niveau très accessible de ses plaines à moins de 200 m d’altitude, l’utilité et l’attrait de ses fleuves en pleine zone de la soif. Les pouvoirs politiques indigènes y furent donc assiégés par l’étranger dès les premiers âges. Tant que les courants de transaction allaient d’est en ouest, le pays était balayé par des invasions asiatiques ; quand ces courants s’inversaient, l’Europe y pénétrait d’ouest en est au fil des fleuves. Bien que ce double courant ait déposé en ces lieux des éléments hétérogènes qui donnent au pays son caractère complexe et inquiet, il est remarquable que soit demeurée, accrochée au vieux socle sumérien, une tradition qui se retrouve à peu près intacte dans les masses rurales qui constituent le pays profond.

Le pays profond appartient culturellement à l’univers sémitique araméen limité au nord par les montagnes d’Arménie, au sud par le détroit de Bab al-Mandeb. Berceau du monothéisme, de la méditation sumérienne, qui fut à la source des deux Testaments et de l’islam, l’Irak est un condensé sociologique et spirituel de haute valeur symbolisé par l’alpha du Déluge et l’oméga de la Révélation. Là furent conçues les spéculations algébrico-astronomiques de la pensée ; là fut codifiée à partir d’Hammourabi la loi des cités ; là furent définies les saisons, délimités dans le zodiaque les espaces du ciel, fondés l’agriculture, la monarchie, les rites commerciaux, découvertes les équations sur lesquelles allaient s’édifier, à partir de la voûte, l’architecture monumentale de l’Égypte et de la Grèce. Dès le IIIe millénaire avant notre ère, Our, capitale d’Abraham, entourée d’un essaim de communes agricoles, avait atteint la gloire. La splendide Babylone en hérita.

Tel était le pays qui eut à subir d’abord les invasions asiatiques. Cyrus le Perse l’occupa en 539 avant J.-C. ; malgré le court intermède occidental des Séleucides, successeurs d’Alexandre le Grand, suivis eux-mêmes des Romains, la prépondérance asiatique se maintint durant près de mille ans avec les dynasties arsacides et sassanides dont la capitale Ctésiphon a pris la relève de Babylone. Les Arabes s’y installèrent en l’an 634 de notre ère, non point en conquérants, mais en parents sémitiques, et les califes ‘abbāsides y déployèrent trois siècles au moins de brillante civilisation ; puis, en 1258, les Mongols incendièrent Bagdad ; en 1534, les Ottomans s’y installèrent et y demeurèrent jusqu’en 1920, date à laquelle l’Irak libéré des Turcs est passé sous l’allégeance britannique. Il lui faudra quelque quarante ans de négociations, de crises et de conflits pour progresser de l’indépendance nominale à une liberté politique réelle dont la révolution du 14 juillet 1958 ne fut que le signal.

En effet, le coup d’État du général Kassem n’apporte pas au pays la liberté souhaitée. L’Irak, dirigé par les militaires, se rapproche d’abord de l’U.R.S.S. Saddam Hussein, qui prend la tête du régime baassiste en 1979, rompt avec Moscou et se tourne vers l’Occident. Dès 1980, il attaque l’Iran de l’ayatollah Khomeyni. La guerre, très meurtrière, dure huit ans et laisse le pays exsangue. En 1990, l’Irak envahit le Koweït, qui sera libéré à l’issue d’une intervention militaire internationale mandatée par l’O.N.U. Celle-ci impose un embargo à Bagdad et entreprend un processus de désarmement qui donne lieu, à partir de 1997, à des frictions qui vont en s’amplifiant jusqu’à l’intervention américano-britannique sans mandat onusien, en 2003, laquelle aboutit à la chute de Saddam Hussein. Depuis lors, l’Irak est en proie à la violence. Actes de résistance à l’occupation américaine et affrontements interconfessionnels entre communautés chiites et sunnites participent à l’effondrement de l’État, à la dégradation de la sécurité et de l’économie, y compris pétrolière.

Pierre ROSSI

1. Géographie

Frontalier du Koweït, de l’Arabie Saoudite, de la Jordanie et de la Syrie, d’une part, de la Turquie et de l’Iran, d’autre part, l’Irak constitue la charnière du monde arabe et du monde turco-iranien. Son territoire s’étend sur une superficie de 438 320 kilomètres carrés dont plus de la moitié est occupée par des espaces désertiques ou semi-désertiques. La Mésopotamie, où se situe la capitale, Bagdad, constitue l’axe de peuplement et d’urbanisation majeur du pays. Pôles secondaires du point de vue démographique, les hautes terres du Kurdistan au nord, riches en eau et en hydrocarbures, dominées par Mossoul, seconde ville du pays, et la basse Mésopotamie, au sud, marécageuse et pétrolière, dominée par Bassorah, troisième ville irakienne, sont au cœur des enjeux économiques et politiques de l’Irak d’aujourd’hui.

Longtemps espace de passage entre le monde méditerranéen et le monde indien, l’Irak a été exposé aux convoitises d’empires puissants dont les influences successives expliquent un peuplement complexe. Dans la seconde moitié du XXe siècle, l’exode rural a estompé les particularismes ethniques, linguistiques et religieux, tandis que l’idéologie nationaliste et arabiste du régime baassiste endiguait le risque de balkanisation. La résurgence violente des logiques communautaristes qui prévaut désormais se combine avec des enjeux économiques et stratégiques externes.

Trois « guerres du Golfe », la guerre Irak-Iran (1980-1988), la guerre Irak-Koweït (1990-1991) et l’intervention de la coalition menée par les États-Unis, puis l’occupation du pays -(2003-2011), ont compromis le développement agricole et industriel du treizième producteur mondial de pétrole, qui a été durement frappé par l’embargo à partir de 1990. Malgré les lourdes pertes humaines de la guerre Irak-Iran (plus de 200 000 morts), malgré la remontée du taux de mortalité, notamment infantile, consécutive aux sanctions internationales, et le départ des travailleurs étrangers dans la décennie de 1990, la population de l’Irak, qui comptait 12 millions d’habitants en 1977 et 16 millions en 1987, s’élèverait en 2013, en dépit de l’exil de centaines de milliers d’Irakiens, à plus de 31 millions d’habitants, parmi lesquels 38 p. 100 ont moins de quinze ans et seulement 3 p. 100 plus de soixante-cinq ans. Une telle structure par âge (une femme irakienne sur deux est âgée de 15 à 49 ans) et une fécondité élevée (nombre moyen d’enfants par femme de 3,6, estimation de 2013) expliquent que les projections donnent 45 millions d’Irakiens en 2025.

• Deux grands fleuves et quatre ensembles naturels inégalement peuplés

Dans ce pays où la température moyenne annuelle est presque partout supérieure à 20 0C et les précipitations inférieures à 100 millimètres sur une large partie du territoire, la combinaison d’éléments climatiques, topographiques et hydrographiques conduit à distinguer quatre ensembles naturels. Le premier, au sud et à l’ouest, regroupe des plateaux arides prolongeant les déserts d’Arabie et une plaine steppique se poursuivant en Syrie. Le deuxième, culminant à plus de 3 500 mètres, s’apparente aux massifs anatoliens et iraniens. Ces montagnes du nord-est dominent la troisième composante, un piémont de hautes plaines et de collines, où s’individualise le massif du Djebel Sindjar. Quant à la plaine alluviale et deltaïque du Tigre et de l’Euphrate qui confluent avant de se jeter dans le golfe Persique, elle demeure le centre de gravité du pays. Prenant leur source dans le Kurdistan turc, ces fleuves, entre lesquels se sont élaborées dès le IIIe millénaire de l’ère préchrétienne de grandes civilisations fondées sur la maîtrise de l’eau, ont fait l’objet, dans la partie irakienne de leur cours, d’aménagements hydrauliques d’envergure au cours du XXe siècle. La construction de ces barrages, lacs de régulation, canaux de dérivation des crues répondait à plusieurs objectifs : régulariser le débit des cours d’eau ; protéger les villes contre les inondations ; accroître les superficies irriguées ; produire de l’hydroélectricité. L’Euphrate, long de 2 700 kilomètres, en parcourt 1 200 en Irak, où il ne reçoit pas d’affluent, tandis que le Tigre, long de 1 899 kilomètres dont 1 418 en Irak, reçoit des affluents de rive gauche, issus des montagnes, alimentant une crue importante et brutale. En aval de Bagdad, les deux fleuves se rapprochent avant de s’écarter à nouveau. Ils divaguent alors en chenaux multiples sur une plaine marécageuse à la pente minime, encombrée de bras morts avant de mêler leurs eaux, formant ainsi, sur 170 kilomètres, le Chatt el-Arab. Ce monde amphibie est en rétraction du fait de l’assèchement des marais entrepris à partir de 1993, opération qui répondait autant à la volonté du régime de contrôler ce refuge de dissidents shiites qu’à un souci de bonification agricole. Les pluies méditerranéennes d’hiver en Turquie et la fonte des neiges sur les sommets au printemps donnent aux deux fleuves un régime pluvio-nival d’une très grande variabilité interannuelle et saisonnière. La construction de gigantesques barrages dans les pays d’amont, Syrie et Turquie, a aggravé de façon dramatique la diminution des débits vers l’aval.

Irak : milieux naturels. Irak. Grands ensembles naturels.

La localisation des régions pétrolières et les migrations internes s’ajoutent aux disponibilités en eau pour rendre compte de la répartition de la population sur le territoire national et de la hiérarchie des villes dans un pays où le taux d’urbanisation atteignait 66 p. 100 en 2011. La densité moyenne (66 hab./km2) cache d’énormes disparités. De vastes étendues inhabitées occupent pratiquement la moitié occidentale du pays et les densités restent inférieures à la moyenne nationale dans une bonne partie de la moitié orientale. Dans les vallées et les régions montagneuses, hormis les secteurs de haute montagne, on compte entre 50 et 500 habitants par kilomètre carré en moyenne, les densités réelles pouvant atteindre plusieurs milliers d’habitants par kilomètre carré en milieu urbain. Les densités culminent dans la région de Bagdad, et dans certains quartiers s’entassent plus de 200 000 habitants par kilomètre carré. L’afflux d’habitants du reste du pays vers la capitale, l’exode des populations montagnardes vers Mossoul et Kirkouk, des ruraux de basse Mésopotamie vers Bassorah, des paysanneries shiites vers les centres religieux ont accéléré la croissance urbaine et renforcé le poids démographique de la capitale, qui a absorbé un flot de réfugiés du nord lors des guerres kurdes (1961-1975) et du sud lors de la guerre contre l’Iran. Bagdad et ses périphéries concentrent presque le quart de la population nationale.

Irak : population. Irak. Population et villes en 2005.

• Un pays arabe et musulman où subsistent des minorités ethniques et religieuses

L’Irak est un pays majoritairement arabe et musulman, où des milieux de vie spécifiques, d’accès difficile, marais au sud et isolats montagnards au nord, ont favorisé la survivance de particularismes religieux, statistiquement très minoritaires. On estime qu’il y aurait en Irak 60 p. 100 d’Arabes shiites, 20 p. 100 d’Arabes sunnites, 17 p. 100 de Kurdes sunnites. Les 3 p. 100 restants regroupent des minorités religieuses ou linguistiques. Au sein de la population arabe, on distingue une composante arabe, bédouine et pastorale, sunnite, venue d’Arabie, et une composante mésopotamienne arabisée, paysanne et sédentaire, largement shiite, qui constitue 70 p. 100 de la population. Les tribus arabes sont venues en deux vagues : aux premiers temps de l’expansion arabo-musulmane au VIIe siècle ; puis chassées de la péninsule arabique par l’expansion des Saoud au XVIIe siècle. Ces tribus nomadisaient, sans se soucier de lignes immatérielles tracées ensuite dans le désert par les diplomates britanniques, devenues des frontières internationales sensibles. Aujourd’hui sédentarisées, ces populations pratiquent encore le dialecte nedji, issu du Nedj, le plateau central saoudien, différent du dialecte mésopotamien qui prédomine ailleurs dans le pays, hormis sur la très étroite façade littorale, où est localement parlé le dialecte du Golfe, le khaledji (en arabe, el Khaledj signifie « le Golfe »). Mais la distinction entre Arabes et Arabisés n’est plus une opposition entre deux modes de vie, et la diversité des dialectes s’estompe au profit d’un arabe standard propagé par l’école et les médias.

Populations montagnardes transfrontalières d’Iran, de Turquie, de Syrie et d’Irak, plus ponctuellement d’Arménie et de Géorgie, les Kurdes représentent le second groupe ethnique irakien. Au-delà d’une revendication de reconnaissance culturelle, d’autonomie ou d’indépendance, les Kurdes d’Irak présentent une grande diversité linguistique interne, mais sont très majoritairement sunnites. Néanmoins des Kurdes shiites vivent à la frontière iranienne, aux limites méridionales de l’aire kurde. Très localisé dans le Djebel Sindjar, le yézidisme est la troisième confession kurde. Les adeptes de cette religion syncrétique, empruntant aux traditions religieuses préislamiques de la région – zoroastrisme, nestorianisme, judaïsme –, ainsi qu’au soufisme, courant mystique de l’islam, sont indûment qualifiés « d’adorateurs du diable » par les musulmans, leur théologie reposant sur l’idée que la chute de Satan (Yézid) a été suivie de son salut. Dans les marais du bas Tigre, à l’autre extrémité du pays, les mandéens ou sabéens pratiquent, quant à eux, un syncrétisme très empreint de christianisme, qui fait de Jean-Baptiste leur plus grand prophète, d’où la dénomination de « chrétiens de saint Jean » appliquée à cette communauté d’artisans. À la différence de ces minorités autochtones, les Turcomans, surtout implantés dans la région de Kirkouk, sont venus d’Asie centrale, initialement comme mercenaires dans les garnisons omeyyades, puis auprès des califes abbasides. Une autre vague turcomane arrive en Irak à l’époque seldjoukide et la dernière sous les Ottomans. Ces populations d’origine turkmène font usage de l’alphabet arabe pour écrire leur langue, proche du turc, et pratiquent l’islam sunnite.