Dictionnaire des Idées & Notions en Science politique - Encyclopaedia Universalis - ebook

Dictionnaire des Idées & Notions en Science politique ebook

Encyclopaedia Universalis

0,0
91,74 zł

Opis

Idées & Notions : joli titre pour une collection consacrée au savoir. Mais comment se relient les deux faces de ce diptyque ? Il est possible de le dire en peu de mots. Le volet « idées » traite des courants de pensée. Il passe en revue les théories, manifestes, écoles, doctrines. Mais toutes ces constructions s’élaborent à partir de « notions » qui les alimentent. Les notions sont les briques, les outils de base de la pensée, de la recherche, de la vie intellectuelle. Éclairons la distinction par un exemple : l’inconscient est une notion, le freudisme une idée. Les droits de l’homme, la concurrence ou l’évolution sont des notions. La théologie de la libération, la théorie néo-classique ou le darwinisme sont des idées. Notions et idées sont complémentaires. Les unes ne vont pas sans les autres. Notions et idées s’articulent, s’entrechoquent, s’engendrent mutuellement. Leur confrontation, qui remonte parfois à un lointain passé, tient la première place dans les débats d’aujourd’hui. La force de cette collection, c’est de les réunir et de les faire dialoguer. Le présent volume sélectionne idées et notions autour d’un thème commun : Dictionnaire des Idées & Notions en Science politique.

Ebooka przeczytasz w aplikacjach Legimi lub dowolnej aplikacji obsługującej format:

EPUB
MOBI

Liczba stron: 781




Universalis, une gamme complète de resssources numériques pour la recherche documentaire et l’enseignement.

ISBN : 9782852291270

© Encyclopædia Universalis France, 2019. Tous droits réservés.

Photo de couverture : © Karavai/Shutterstock

Retrouvez notre catalogue sur www.boutique.universalis.fr

Pour tout problème relatif aux ebooks Universalis, merci de nous contacter directement sur notre site internet :http://www.universalis.fr/assistance/espace-contact/contact

Bienvenue dans le Dictionnaire des Idées & Notions en Science politique, publié par Encyclopædia Universalis.

Vous pouvez accéder simplement aux articles du Dictionnaire à partir de la Table des matières.Pour une recherche plus ciblée, utilisez l’Index, qui analyse avec précision le contenu des articles et multiplie les accès aux sujets traités.

Afin de consulter dans les meilleures conditions cet ouvrage, nous vous conseillons d'utiliser, parmi les polices de caractères que propose votre tablette ou votre liseuse, une fonte adaptée aux ouvrages de référence. À défaut, vous risquez de voir certains caractères spéciaux remplacés par des carrés vides (□).

ADMINISTRATION

Le terme « administration » apparaît en français au XIIIe siècle pour signifier l’action de prendre soin d’une chose. Emprunté au latin classique, où il désigne déjà la gestion de biens privés ou de la chose publique (administratio rei publicae), il se comprend mieux encore si l’on rappelle l’opposition entre le minister, prêtre exécutant dans ses moindres détails (ad minus) le culte, et le magister sacrorum, le maître des sacrifices. La fonction subordonnée des ministres et de l’administration, essentielle dans la construction de l’État moderne, trouve ici son archétype religieux.

Max Weber énonce que « le grand État moderne dépend techniquement de manière absolue de sa base bureaucratique ». La bureaucratisation est ainsi l’aboutissement du principe de rationalité, fondement de l’activité étatique en Occident. Selon ce modèle, le gouvernement, investi des pouvoirs de préparation, d’élaboration et d’exécution des décisions du souverain (autrefois le roi, aujourd’hui le peuple par l’intermédiaire de ses élus) s’appuie sur l’administration pour conduire ces missions. Le rôle de cette dernière est donc d’apporter une collaboration technique : elle doit produire l’information sur les questions traitées et mettre en œuvre les décisions arrêtées par le pouvoir politique. Au service de l’action publique en qualité d’exécutants, les fonctionnaires sont tenus à l’apolitisme, au nom du principe de neutralité.

À la fois valorisée – dans certains pays comme la France – et contestée, servante et gouvernante, l’administration entretient toutefois des relations ambiguës avec le pouvoir politique tant elle est, de fait, étroitement associée aux enjeux qui concernent les décisions politiques elles-mêmes. Elle est soumise à des règles apparemment contradictoires : investie d’une mission d’intérêt général, elle constitue aussi l’instrument d’action du gouvernement qui ne représente qu’une fraction, plus ou moins majoritaire, de l’opinion et du corps électoral. Depuis les hauts fonctionnaires qui peuvent se confondre avec le gouvernement jusqu’aux agents « au guichet » en prise avec les administrés, l’administration apparaît, d’un bout à l’autre de sa chaîne hiérarchique, médiatrice du pouvoir.

• Administration et État

L’essor de l’administration se conjugue avec la montée en puissance de l’État moderne. En France, l’administration est présentée comme ayant constitué l’État : la rencontre intéressée entre le pouvoir royal et les élites urbaines a abouti à l’institution d’un appareil administratif au service du pouvoir politique, permettant ainsi à la monarchie de renforcer son autorité tout en légitimant son pouvoir. Le terme administration s’emploie depuis le milieu du XVIIIe siècle pour désigner la garantie de l’ordre et du bien-être publics. La Prusse s’est particulièrement servie de ce processus de légitimation par institutionnalisation et a été le premier État bureaucratique.

Le fonctionnariat est devenu un corps de métier dont le recrutement est fondé sur la compétence de ses agents, qui se sont vu attribuer des droits et des devoirs définis juridiquement. En France, les continuités entre l’Ancien Régime et la Révolution expliquent en partie la manière dont la centralisation politico-administrative s’est épanouie avec Napoléon, qui a consacré la puissance administrative, annonçant l’expansionnisme administratif qui accompagnera l’extension progressive des prérogatives de l’État. La valorisation du service public, les discours sur la défense de l’intérêt général, la méritocratie, la neutralité politique et la liberté d’opinion font peu à peu des fonctionnaires un rouage de la démocratie. Les personnels de l’administration semblent donc se distinguer à la fois comme groupe social et comme institution, et se définir dans un rapport particulier à l’État. Les grands corps de l’État en France, l’establishment au Royaume-Uni témoignent que la haute administration peut être intégrée à la classe dirigeante, au nom du nécessaire décloisonnement et de l’efficacité de l’action publique.

Cependant, le poids et la configuration de l’administration sont variables selon les pays. L’Europe du Nord, où 25 p. 100 des agents publics sont agents de l’État, se distingue de l’Europe du Sud, où la proportion atteint 80 p. 100, même si l’écart se réduit avec la décentralisation et la croissance des fonctions publiques territoriales. La reconnaissance sociale de l’administration est aussi très variable : la « répartition en lots » de l’administration italienne au service des partis politiques a longtemps été un emblème d’une instrumentalisation toujours possible des bureaucraties.

• Administration et politique

De fait, loin du modèle bureaucratique wébérien, l’administration est clairement perçue comme un enjeu politique et, à ce titre, est politisée. En France, 90 p. 100 des lois sont d’origine gouvernementale ; or c’est au sein de l’administration qu’elles sont élaborées. La haute fonction publique exerce une influence déterminante en sélectionnant en amont les problèmes, en préparant l’agenda politique et en énonçant les solutions entérinées, au nom de sa capacité d’expertise. En Allemagne, les « fonctionnaires politiques » sont nommés discrétionnairement par le ministre et relèvent d’une catégorie particulière de traitement : ils sont recrutés en-dehors des règles établies et quittent leurs fonctions en même temps que le ministre. L’existence de cabinets ministériels composés de collaborateurs choisis discrétionnairement par le ministre crée une double hiérarchie au sein de l’administration : celle des bureaux et celle des cabinets. Le partage clair des tâches qui préside à cette collaboration est théorique, tant les domaines du politique et de l’administratif s’interpénètrent constamment. Le pouvoir demande à l’expert administratif de justifier des choix politiques. Il en résulte une politisation certaine de la fonction publique, qui affecte aussi les recrutements et les carrières. L’influence des partis dans le choix et la carrière des fonctionnaires est extrêmement variable selon les pays : forte tradition d’indépendance au Royaume-Uni ou en Irlande, contrairement à la Grèce par exemple, tandis qu’en Allemagne le patronage est déterminant au niveau des évolutions de carrières et des promotions. La haute fonction publique peut constituer un tremplin vers une carrière politique, et la compatibilité entre mandat politique et maintien au sein de la fonction publique (grâce au système du détachement) constitue une réelle incitation, la candidature à une élection étant sans risque. En France, de nombreux énarques entrent en politique et, en moyenne, près d’un ministre et d’un député sur deux est issu de la fonction publique.

Au cercle vicieux de la bureaucratisation décrit par Michel Crozier (Le Phénomène bureaucratique, 1964), caractérisé par un fonctionnement coûteux, routinier et inefficace, s’ajoute donc une crise politique où se mêlent la critique des élites politico-administratives et la dénonciation du détournement de l’intérêt général par des acteurs défendant des intérêts distincts de ceux de la société civile. Le succès des analyses de Pierre Bourdieu sur la reproduction de la haute fonction publique (La Noblesse d’État, 1989) a alimenté la mise en accusation du processus de « fabrication des énarques » (Jean-Michel Eymeri) et souligné les limites du recrutement élitaire de généralistes recrutés sur concours, au détriment de spécialistes, formés tout au long de leur carrière et accédant à des postes de responsabilité en fonction de leurs capacités et de leurs résultats professionnels. Atteintes par la crise de l’État-providence, les administrations nationales se « modernisent » suivant des modalités de plus en plus déterminées par l’Union européenne.

David ALCAUD

ALTERMONDIALISME

Introduction

Comme pour tout mouvement social, la dénomination du mouvement « altermondialiste » est l’enjeu, en son sein et à l’extérieur, de luttes symboliques ayant pour objet le sens à lui donner. Elle fait par conséquent l’objet de discussions et de variations d’un pays et d’un groupe à l’autre, mais aussi dans le temps pourtant court de son histoire.

À la date fondatrice de la protestation du sommet de l’Organisation mondiale du commerce (O.M.C.) à Seattle en décembre 1999, l’expression « mobilisation contre la mondialisation néo-libérale », avec ses déclinaisons nationales (« antimondialisation » en France, « no-global » en Italie par exemple), est la plus usitée : les 1 200 groupes qui s’y rassemblent ont trouvé comme dénominateur commun, chacun dans leur spécialité (écologiste, humanitaire, droits de l’homme, etc.), la dénonciation des effets humains, sociaux et environnementaux de la mondialisation des flux économiques et financiers. L’expression a en effet le mérite de rendre compte de la réalité du mouvement dans sa phase d’éclosion : on a alors affaire à un regroupement hétéroclite de causes le plus souvent anciennes (les associations ayant précisément pour objet de lutter contre cette mondialisation comme Attac sont minoritaires et de création récente) qui s’associent le temps d’une mobilisation pour exiger un coup d’arrêt à la libéralisation du commerce et une réforme de l’O.M.C.

Isabelle SOMMIER

1. Naissance du mouvement antimondialisation

Les manifestants réunis à Seattle au moment où s’ouvrait l’assemblée générale de l’Organisation mondiale du commerce, l’O.M.C., en novembre 1999, ont entamé un cycle de mobilisation qui se développe sur toute la planète. Depuis lors, il n’est plus de sommet ou de conférence internationale d’importance – F.M.I., G8, G20, sommet européen, forum de Davos, etc. –, qui ne soit accompagné de manifestations et de conférences parallèles.

Il y avait bien eu quelques signes avant-coureurs : l’ampleur, en Grande-Bretagne puis dans de nombreux autres pays, de la campagne pour l’annulation de la dette des pays du Tiers Monde ; le succès des actions menées aux États-Unis et en France contre l’Accord multilatéral sur l’investissement (A.M.I.), en 1998 ou, la même année, la réussite étonnante de l’Association pour une taxation des transactions financières pour l’aide aux citoyens (Attac) en France, puis le soutien dont ont bénéficié José Bové et ses camarades de la Confédération paysanne. Déjà, l’impact mondial du soulèvement zapatiste, et le succès de la rencontre internationale organisée au Chiapas, durant l’été de 1996, témoignaient de ce changement de climat. Mais ce qui frappe les observateurs du monde entier, c’est la rapidité avec laquelle ces mouvements se sont développés et l’ampleur de la contestation. Restent de nombreuses questions, posées par le développement même de ces mouvements : sur l’origine et les bases de ces mobilisations, sur leur capacité de se coordonner à l’échelle internationale tout en se liant aux formes plus classiques d’organisations sociales – syndicats, associations ou O.N.G. –, et enfin sur les alternatives qu’elles dessinent.

• Contre la mondialisation libérale

La notion de « mondialisation » telle qu’elle est ici entendue renvoie aux formes actuelles du capitalisme, en y incluant ses aspects politiques, tant sont liées les mutations du capitalisme, l’ouverture des marchés, la position hégémonique acquise par la puissance américaine et le rôle des institutions internationales, – O.M.C., F.M.I. ou Banque mondiale –, qui en sont les vecteurs. Les mouvements eux-mêmes parlent ainsi de corporate globalization aux États-Unis, ce que l’on pourrait traduire par « mondialisation au service des grandes entreprises », ou de « mondialisation libérale » en Europe, où la définition mettra l’accent sur la face politique du processus.

La base première de la contestation porte sur les questions sociales. Même dans les pays qui, comme les États-Unis, ont connu une croissance économique soutenue, les transformations du capitalisme se sont accompagnées d’un accroissement important des inégalités et, plus généralement, d’une précarisation générale de l’emploi. Celle-ci touche toutes les couches de la société, du haut de l’échelle, où les stock-options peuvent représenter une part importante de la rémunération, aux emplois peu qualifiés qui déclinent toutes les variantes de la précarité. Ce qui est vrai à l’échelle d’un pays, l’est encore plus à l’échelle du monde, où jamais les inégalités n’ont été aussi fortes entre pays, la Banque mondiale considérant que l’augmentation de la pauvreté est devenue le problème majeur de la planète.

Autre thème très présent dans les mobilisations, les préoccupations environnementales. Sur ce terrain, les pratiques du transport maritime offrent un condensé de ce que dénoncent ces mouvements. Mise en lumière lors du naufrage de l’Erika, en décembre 1999, la logique du moindre coût suivie tout autant par les armateurs que par les affréteurs, en l’occurrence le groupe Total-Fina, encourage, au nom de la concurrence internationale, le recours aux navires battant pavillon de pays complaisants en matière fiscale, sociale et de sécurité. Associée à des contrôles techniques peu rigoureux ou sans effets, cette logique accroît inévitablement les risques pour l’environnement.

La démocratie est le troisième thème récurrent de toutes ces mobilisations. L’affaiblissement des pouvoirs des États s’est fait au profit d’institutions régionales, comme l’Union européenne, ou mondiales, qu’elles soient dotées ou non d’un statut formel, de l’O.M.C. au G20, sur lesquelles les citoyens n’ont pas, ou peu, de prise. D’où le désir, partout présent dans les mouvements, de pouvoir contrôler ces institutions et, plus généralement, de retrouver des lieux, du plus proche au plus lointain, où les choix démocratiquement déterminés pourraient être mis en œuvre.

• Une pluralité de préoccupations

Cette pluralité de préoccupations a été soulignée, lors des manifestations de Seattle, par certains observateurs qui se demandaient ce qui pouvait bien unir les syndicalistes de la sidérurgie, inquiets des conséquences sociales de l’ouverture des marchés, et les défenseurs des tortues et des dauphins, protestant contre l’usage, autorisé par les traités de libre commerce, de filets dérivants. Ils en concluaient que ces mouvements seraient de faible portée, qu’une coalition aussi hétéroclite rassemblée face à l’O.M.C. ne saurait durer au-delà de l’événement, et surtout qu’ils ne pouvaient être porteurs d’alternatives sérieuses à la mondialisation libérale. La suite des événements a pourtant montré la profondeur d’un mouvement aujourd’hui devenu planétaire. Le caractère global de la mondialisation libérale, que certains auteurs, comme François Chesnais, définissent comme un « nouveau régime d’accumulation du capital à dominante financière », permet de comprendre la pérennité de ces mouvements : même si les critiques portent sur des domaines très différents, les acteurs ont conscience de leur caractère complémentaire et de la nécessité de jouer la synergie entre ces combats. Les problèmes et les difficultés sont d’une autre nature.

Il s’agit d’abord du lien entre générations militantes ou, ce qui revient souvent au même, entre les mouvements engagés dans les mobilisations contre la mondialisation libérale et les syndicats et O.N.G. présents depuis longtemps sur le terrain.

• Une radicalisation de la jeunesse

La plupart des manifestants américains, ceux de Seattle et de Washington, avaient moins de vingt-cinq ans. Ce fut la même chose à Prague, en Europe. Ces manifestants, pour beaucoup des étudiants, ne sont pas membres, dans leur grande majorité, de partis politiques ni même d’organisations à caractère national. Aux États-Unis, leur engagement a souvent commencé avec les campagnes clean clothes, lesquelles, à partir des campus, entendaient moraliser la fabrication des vêtements, en vérifiant les conditions de travail et de salaires, y compris dans les pays du Sud où ces fabrications avaient été délocalisées. Beaucoup d’entre eux se reconnaissent dans les milieux « alternatifs » d’une culture qui pourrait se rattacher à la tradition libertaire ou à l’écologie radicale. Pour les manifestations, ils ont mis au point des méthodes d’action qui leur sont propres, basées sur l’action radicale non violente. La structure de base en est le « groupe affinitaire », ce qui permet à chacun de participer à l’action collective en gardant son identité et ses références. Ces groupes désignent des délégués qui se réunissent pour mettre au point les plans de manifestations, des formations à l’action non violente sont organisées, et les échanges, via Internet, se multiplient entre groupes venus de différentes régions.

Cette vague de radicalisation d’une fraction importante de la jeunesse, même si elle n’a pas, aujourd’hui, l’ampleur de celle des années 1960-1970, modifie profondément la situation des mouvements sociaux dans de nombreux pays. Mais, comme toujours quand une nouvelle génération militante se forme, le lien entre celle-ci et les mouvements plus anciens ne va pas de soi : les jeunes doivent se forger une identité, des pratiques, des repères, qui ne peuvent être ceux des générations précédentes. Les manifestations lancées depuis 1999 nous donnent une idée de ce que pourront être ces pratiques et cette identité : elles risquent fort de bousculer les traditions et les habitudes !

• Les victimes de la mondialisation

La convergence la plus naturelle ne serait-ce que pour des raisons symboliques, s’est réalisée avec les mouvements qui représentent les premières victimes de la mondialisation : mouvements de chômeurs et de paysans pauvres. Ces derniers se sont regroupés, au milieu des années 1990, dans Via Campesina, où l’on trouve, aux côtés de syndicats du Nord comme la Confédération paysanne, l’Assemblée des pauvres de Thaïlande, le « M.S.T. », mouvement des travailleurs ruraux sans terres du Brésil, etc. Ils se battent autant pour le droit à la terre que contre les O.G.M. et pour le maintien d’une agriculture naturelle. Ils dénoncent, dans les projets de l’O.M.C., l’ouverture généralisée des marchés des produits agricoles, mais aussi, derrière le débat sur la « propriété intellectuelle », la spoliation des populations des pays tropicaux qui voient leurs produits naturels brevetés par les firmes multinationales.

Parmi les composantes de ces mobilisations, il faut citer les mouvements de femmes qui se sont retrouvés, pour sa première édition en 2000, dans la « marche mondiale des femmes contre les violences et la pauvreté » et les O.N.G., myriade d’organisations dont le nombre ne cesse d’augmenter. Leur succès a une double origine. Depuis les années 1980, de nombreux jeunes préfèrent ce type d’engagement, plus concret et d’apparence moins idéologique, à l’adhésion à des formations politiques ou même à des syndicats. Le développement des O.N.G. s’explique aussi par les mutations de l’action internationale des États et des institutions multinationales : pour ces derniers, il est plus souple, moins compromettant, et surtout moins cher de s’appuyer sur des O.N.G. plutôt que d’intervenir directement pour régler une crise humanitaire ou pour aider au développement de pays pauvres. Les O.N.G. sont de plus en plus dépendantes des financements institutionnels et sont prises dans les contradictions classiques de toute action voulant à la fois s’appuyer sur un rapport de forces pour changer réellement les choses et poursuivre le dialogue et la concertation avec les institutions.

• La mobilisation du mouvement syndical

Mais l’enjeu majeur se situe dans le rapport aux syndicats, qui sont encore, et de loin, la composante la plus nombreuse et la plus structurée des mouvements sociaux et citoyens.

Aux États-Unis, le syndicalisme, organisé dans une confédération unique, l’A.F.L.-C.I.O., était présent massivement à Seattle et à Washington. C’est une rupture importante avec une histoire récente où les syndicats restaient centrés sur l’entreprise et se tenaient très proches du Parti démocrate : à la fin des années 1960, quand la vague de protestations contre la guerre du Vietnam était à son apogée, l’A.F.L.-C.I.O. était restée fidèle au président Johnson. Ce tournant s’explique par l’affaiblissement considérable que le syndicalisme a connu aux États-Unis, comme dans la plupart des pays développés, durant les années 1980 et le début des années 1990. L’influence de l’A.F.L.-C.I.O. tendait à se réduire aux usines d’automobiles de la région de Detroit et au secteur public, loin des entreprises à forte croissance économique, surtout concentrées dans l’ouest et dans le sud du pays. Pour prendre pied dans ces nouveaux secteurs, les syndicats ont dû répondre aux aspirations de leurs salariés, dont beaucoup de femmes, de jeunes, mais aussi de cadres et d’immigrés. C’était le début d’une mutation qui a amené l’A.F.L.-C.I.O. à prendre à son compte des revendications comme la demande de régularisation des immigrés clandestins, et à travailler avec les associations et les autres mouvements, les étudiants engagés dans la campagne clean clothes en particulier. Cette évolution a permis que l’engagement du syndicalisme américain contre la mondialisation libérale se fasse en coordination avec les autres mouvements, et surtout avec les jeunes, regroupés à Seattle et Washington dans le Direct Action Network (réseau d’action directe constitué sur Internet), cela sans prétendre régler tous les débats, l’A.F.L.-C.I.O. soutenant le candidat démocrate à l’élection présidentielle, pendant que de nombreux responsables d’O.N.G. et d’associations se rangeaient en 2000 derrière Ralph Nader, le candidat des Verts.

Cette complémentarité existe dans de nombreux pays du Sud, en Corée comme au Brésil, mais elle est plus difficile à concrétiser en Europe. En France, une partie significative du monde syndical – la C.G.T., Sud et le Groupe des 10, la F.S.U. – s’est trouvée au côté de la Confédération paysanne pour soutenir José Bové et participe aux campagnes menées par l’association Attac. Mais il existe aussi des cas plus difficiles, comme en Grande-Bretagne, où plus de deux décennies de thatchérisme ont affaibli les syndicats, peut-être plus que partout ailleurs. Ceux-ci ont rejeté les jeunes radicaux regroupés dans Reclaim the Streets, un mouvement issu de l’écologie radicale et qui entend récupérer l’espace urbain tout en luttant contre la mondialisation financière, et ne se sont que peu liés aux mobilisations pour l’annulation de la dette des pays pauvres, animées par la coalition Jubilee 2000.

Les mouvements contre la mondialisation libérale renouvellent les problématiques militantes et permettent de penser autrement les liens entre actions locales, nationales et internationales. Pour le syndicalisme, il s’agit donc d’un enjeu décisif.

• Une autre logique

L’impact des mobilisations qui remettent en cause la mondialisation libérale est amplifié par les contradictions internes aux institutions internationales.

Ces contradictions ne portent pas sur le fond des politiques qu’elles édictent. Le « consensus de Washington », ainsi dénommé du fait de la présence, dans la capitale fédérale, des sièges du F.M.I., de la Banque mondiale et du département du Trésor américain, continue à être la base des recommandations de ces institutions. On y retrouve les ingrédients classiques du libéralisme : ouverture des marchés, y compris celui des capitaux, privatisation des entreprises, réduction des déficits publics, etc.

Les débats portent sur les méthodes et sur les outils, et donc sur le rôle du F.M.I. et de la Banque mondiale. Mais les contradictions sont aussi, tout simplement, le reflet d’intérêts stratégiques et commerciaux différents. L’échec de l’O.M.C. à Seattle renvoie à des causes multiples, les conflits d’intérêts, spécialement entre Européens et Américains ayant pesé de tout leurs poids. Mais les manifestations ont été perçues comme le facteur déterminant, en partie parce qu’elles cristallisaient des attentes et des valeurs porteuses d’un autre sens qu’un simple conflit d’intérêt commercial.

Ces mouvements sociaux, ces mouvements citoyens se voient attribuer une responsabilité considérable : porteurs d’une capacité de blocage effective, on attend d’eux qu’ils proposent des alternatives et qu’ils dessinent une autre logique. Si l’on en est encore loin, les campagnes qu’ils animent au niveau international pour l’annulation de la dette des pays du Sud, contre l’intrusion de la logique du marché dans toutes les activités humaines, pour le contrôle de la spéculation financière et l’arrêt des plans d’ajustement du F.M.I. qui frappent en premier lieu les plus faibles, représentent déjà une esquisse d’une politique différente.

Christophe AGUITON

2. Analyse du mouvement altermondialiste

• Des mobilisations contre la globalisation

En 1999, l’échec des négociations de l’O.M.C., qui lui est en partie attribué, insuffle au mouvement de contestation de la globalisation une dynamique d’expansion remarquable. L’année 2000 connaît presque mensuellement un rendez-vous protestataire – à l’occasion de la réunion de Davos, des rencontres internationales du F.M.I., de la Banque mondiale, des sommets européens ou du G8, ou encore, en France, en témoignage de solidarité lors du procès des militants de la Confédération paysanne accusés du démontage du McDonald’s de Millau de l’année précédente. Les coopérations entre associations s’organisent et les réseaux se renforcent avec la tenue du premier Forum social mondial à Porto Alegre en janvier 2001, qui se présente alors comme un contre-sommet parallèle au Forum économique mondial de Davos réunissant depuis 1970 les élites économiques et politiques. La forme « forum » essaime ensuite à l’échelle continentale avec l’organisation à Florence, en novembre 2002, du premier Forum social européen, du premier Forum social des Amériques, à Quito en 2004, du premier Forum social africain, à Bamako en 2006, etc. Elle devient le principal lieu d’échanges et de débats mais aussi de socialisation des groupes divers par leurs traditions militantes et leurs modalités d’organisation (syndicats, associations, O.N.G., groupes de réflexion, réseaux) qui apprennent ainsi à se connaître, mais aussi à collaborer pour dégager des principes et lignes d’action communs.

La globalisation néo-libérale fournit un adversaire et une grammaire du monde articulant l’ensemble des maux dénoncés par les organisations dans leur champ d’intervention particulier. Les militants de l’antimondialisation vilipendent le « consensus de Washington » prônant le retrait de l’intervention de l’État en matière économique et sociale, les privatisations et la libéralisation des marchés financiers, sur lequel s’alignent depuis les années 1980 l’ensemble des politiques nationales, régionales (l’Union européenne, l’Accord de libre-échange nord-américain), internationales (G7 puis G8, F.M.I., Banque mondiale, O.M.C., O.C.D.E.).

• De l’anti- à l’altermondialisation

L’orientation savante de ce militantisme où le recours à la « contre-expertise » déborde des think tanks et clubs intellectuels stricto sensu, ainsi que l’importance en son sein des professions intellectuelles, confèrent au mouvement une forte dimension réflexive portant, notamment, sur son identité et ses perspectives. C’est ainsi que l’on voit apparaître dès 2001 de nouvelles dénominations, comme en Allemagne les « critiques de la globalisation » (Globalisierungskritiker) ou, en Belgique, l’« alterglobalisation ». Au cours de l’année 2002, le préfixe alter va progressivement remplacer celui d’anti, en France tout d’abord mais également ailleurs, soit explicitement, par l’importation et la traduction du terme en langue vernaculaire (comme en Espagne, le movimiento altermundialista), soit implicitement : ainsi la translation se retrouve-t-elle en langue anglaise avec le passage de l’expression no global à celle de new global, bien que la plus courante y reste l’anticorporate movement.

Cette requalification, entreprise à l’instigation d’Attac et relayée avec succès par les médias, vise plusieurs objectifs : tout d’abord se réapproprier le pouvoir de se définir, l’étiquette « anti » ayant été apposée de l’extérieur, par les médias ; ensuite, contrer l’image négative d’un mouvement simplement animé par une logique de dénonciation, défensif voire désuet, qui pourrait associer ses militants aux nostalgiques de l’État-nation et/ou aux « souverainistes ». À l’inverse, le préfixe « alter » est censé signifier que, loin d’être hostile au processus de mondialisation, ce mouvement se veut l’expression et le moteur d’une autre mondialisation, d’une mondialisation par le bas (globalization from below), selon une expression qui a commencé à poindre en 2001.

Ce faisant, la mondialisation des sociétés civiles est mise en concurrence de légitimité avec celle des flux marchands, tandis que l’acte de naissance et les objectifs du mouvement s’en trouvent déplacés : Seattle n’apparaît plus que comme le point de rencontre et de convergence, certes essentiel, de familles de mouvements sociaux engagées depuis plusieurs années dans une dynamique de transnationalisation, comme les O.N.G. environnementales depuis le Sommet de la Terre de Rio de Janeiro de 1992. Chacune peut dès lors revendiquer une part de paternité dans la naissance du « mouvement des mouvements » qu’est le mouvement altermondialiste. Enfin, le terme veut ouvrir une nouvelle phase stratégique : après la dénonciation, celle de la construction d’alternatives en particulier lors des forums sociaux où, par exemple, après avoir soulevé le problème de l’inégal accès à l’eau, les organisations de développement, écologistes ou encore paysannes poursuivent leur collaboration pour construire des campagnes communes et mener des expériences originales sur la question.

Dans cet esprit, quelques-uns, au premier rang desquels l’ex-président d’Attac, devenu son président d’honneur, Bernard Cassen, entendent même établir un « socle de propositions », un « consensus de Porto Alegre » opposable au décrié « consensus de Washington ». Mais cette proposition est loin de remporter l’adhésion tant elle heurte le souci d’autonomie et de fonctionnement horizontal des groupes composant la galaxie altermondialiste. Elle reflète par ailleurs un choix stratégique, relevant en quelque sorte de la « contre-hégémonie » gramscienne et de la conquête d’influence, qui n’est pas partagé par toutes ses composantes. Elle apparaît de toute façon peu réaliste en raison de sa persistante hétérogénéité qui, aux yeux des militants, constitue la force de leur mouvement.

• Un « mouvement pour la justice globale »

Cette hétérogénéité, mais aussi l’instabilité intrinsèque des regroupements militants qui varient selon la nature des mobilisations (campagnes, manifestations ou forums) expliquent que la dénomination du mouvement reste changeante. Aujourd’hui encore, certains activistes français préfèrent se reconnaître dans l’appellation « antiglobalisation », par distinction vis-à-vis d’Attac et de son projet d’élaboration d’une sorte de « programme », mais aussi pour jouer de la distinction toute française entre, d’un côté, le processus général de la « mondialisation » et, de l’autre, l’une de ses facettes : la « globalisation » (sous-entendu des flux économiques et financiers). Mais cette subtilité sémantique est impossible à traduire chez les non-francophones.

Dans le monde anglo-saxon, en revanche, se développe depuis 2003 l’expression « mouvement pour la justice globale » qui met l’accent sur deux caractéristiques et innovations supposées du mouvement : d’une part, sa dimension transnationale ; d’autre part, son cadrage sur la question de la justice, déclinée dans tous les domaines (sociale, économique, monétaire, environnementale, etc.).

Il est certain que l’existence d’un tel mouvement s’inscrit dans un monde globalisé, et ce au moins de trois points de vue. Elle traduit tout d’abord un élargissement significatif des cibles (les institutions internationales et, surtout sur le continent nord-américain, les multinationales) et des griefs au nom et au service des « pauvres lointains » que sont les habitants des pays du Sud, ou des « biens communs » de l’humanité comme la sauvegarde des ressources naturelles. L’enjeu des inégalités Nord-Sud et celui de la défense de l’environnement constituent ainsi les premiers ressorts de l’engagement des activistes français présents aux contre-sommets ou aux Forums sociaux européens depuis 2002.

La dimension « globale » tient par ailleurs à la configuration même du mouvement. Il regroupe des organisations de différents pays et des réseaux transnationaux qui, aidés par l’outil Internet, montent ensemble une campagne internationale (par exemple la campagne Drop the Debt à la charnière du nouveau millénaire) ou, le plus souvent, un événement : une mobilisation contre la tenue d’une réunion supranationale, un Forum social, voire une manifestation mondiale comme celle du 15 février 2003 contre la guerre, décidée lors du premier Forum social européen de Florence quatre mois plus tôt.

Enfin, on ne peut qu’être frappé par le profil homogène de ces militants engagés pour une cause lointaine. Fortement diplômés (70 p. 100 d’entre eux possèdent un diplôme de l’enseignement supérieur), appartenant dans leur très grande majorité aux professions intermédiaires (44 p. 100 des actifs interrogés au deuxième Forum social européen tenu en France en novembre 2003) et « cadres et professions intellectuelles supérieures » (42 p. 100), ils ont des dispositions au cosmopolitisme par leur maîtrise des langues étrangères, les liens qu’ils entretiennent dans d’autres pays ainsi que par leurs expériences de vie à l’étranger. En somme, leur portrait sociologique semble proche de celui des élites internationales qu’ils fustigent.

• L’expression d’une « société civile transnationale » ?

Il convient pourtant de faire preuve de prudence avant d’y voir un « mouvement social global » ou encore l’expression d’une « société civile transnationale ». Plusieurs enquêtes comparatives ont montré que les cibles et les priorités de mobilisations se revendiquant de la galaxie altermondialiste variaient selon les continents : l’attention pour les flux financiers et politiques financières des institutions comme le F.M.I. et la Banque mondiale s’observe surtout en Amérique latine, celle accordée aux multinationales plutôt dans les pays occidentaux, tandis que les pays africains et asiatiques dénoncent d’abord leurs propres gouvernements. La variété est également de mise dans le rapport des différents groupes (ou en tout cas des plus prolixes d’entre eux) au processus de mondialisation : s’agit-il de la « dompter » ou de la « maîtriser » pour lui donner un « visage humain », en s’appuyant sur les institutions européennes voire internationales (l’O.N.G. de solidarité Oxfam), ou en réhabilitant les régulations à l’échelle nationale (Attac) ? Ou faut-il envisager, au moyen d’une politique de relocalisation, un processus inverse de « déglobalisation », comme le préconisent Walden Bello et l’I.F.G. (International Forum on Globalization), qui regroupe depuis 1994 des intellectuels activistes d’une vingtaine de pays ?

Si les causes portées par les mobilisations altermondialistes sont tendanciellement élargies voire « globalisantes » – ce qui, en soit, n’est pas nouveau au regard, par exemple, de l’expérience antérieure des Internationales ouvrières –, leurs acteurs sont-ils « transnationaux » en tant que tels ? Rien n’est moins sûr. Les mobilisations altermondialistes se déroulent très majoritairement dans les pays occidentaux et latino-américains. Les continents asiatique et surtout africain, où se concentrent la plus grande part des « pauvres lointains » pour lesquels elles s’organisent, n’occupent qu’une place marginale bien qu’en progression  ; on est donc loin d’une « société globale ». D’où l’enjeu de la formule choisie en 2006 des forums mondiaux « polycentriques », c’est-à-dire se déroulant successivement sur trois continents (Bamako en Afrique, Karachi en Asie, Caracas en Amérique) ou encore celui de la tenue à Nairobi du F.S.M. de 2007 et à Dakar du F.S.M. de 2011.

Une étude approfondie des caractéristiques et motivations des militants invite à les considérer certes comme des cosmopolites mais comme des « cosmopolites enracinés » (rooted cosmopolitans) selon l’heureuse expression du sociologue américain Sidney Tarrow, par leur insertion sociale, la densité de leur participation politique nationale, conventionnelle comme hétérodoxe, par l’intérêt qu’ils continuent de porter à leur scène politique nationale et enfin par le lien qu’ils établissent entre leurs investissements national et « transnational ». Leur engagement est en effet multiple avec, pour les Français interrogés au Forum social européen de 2003, une affiliation moyenne à 2,4 organisations : 41 p. 100 d’entre eux appartiennent à une organisation altermondialiste stricto sensu, 34,6 p. 100 à un syndicat, 26 p. 100 à une organisation humanitaire. Viennent ensuite, autour de 17 p. 100 à 19 p. 100, l’appartenance à une association écologiste ou environnementaliste, de défense des droits de l’homme, pacifiste, à un parti politique. Ce multi-engagement des altermondialistes est variable d’un pays à un autre. Aussi cette photographie de la composition de la scène française, d’empreinte plutôt sociale, n’a rien à voir avec celle, par exemple, de la scène britannique dominée par les groupes de solidarité internationale, de défense du commerce équitable et confessionnels, ni avec celle de l’Allemagne où les « nouveaux mouvements sociaux » des années 1970 sont centraux. Et partout, les organisations actives ne sont que faiblement transnationales en tant que telles.

En conséquence, il faut se méfier de l’homogénéisation forcée que suggère la nouvelle dénomination de « mouvement pour la justice globale » qui participe, selon la politiste française Johanna Siméant, à la tendance à « l’ONGisation de la défense des causes et intérêts », observable depuis les années 1980. Forgée outre-Atlantique par une focale sur les O.S.I. (organisation de solidarité internationale), elle n’éclaire qu’une partie de la galaxie et, en tout état de cause, s’accorde très mal au cas français.

Isabelle SOMMIER

Bibliographie
Naissance du mouvement
ATTAC, Contre la dictature des marchés, ouvr. coll., La Dispute-Syllepse-VO Éditions, Paris, 1999Le théâtre de la mondialisation, acteurs, victimes, laissés-pour-compte, Les Temps modernes no 607, janv.-févr. 2000C. AGUITON, Le monde nous appartient, les acteurs d’une autre mondialisation, Plon, Paris, 2001J. BOVÉ & F. DUFOUR, Le monde n’est pas une marchandise, La Découverte, Paris, 2000M. CASTELLS, L’Ère de l’information, trad. de l’angl., 3 vol., Fayard, Paris, 1998-1999F. CHESNAIS, La Mondialisation du capital, Syros, Paris, nouv. éd., 1997N. KLEIN, No Logo, Flamingo, Londres, 2000 (No Logo. La Tyrannie des marques, Actes Sud, Arles, 2001)P. FREMEAUX, Sortir du piège, la gauche face à la mondialisation, Syros, Paris, 1998K. MOODY, Workers in a Lean World, Verso, Londres, 1997G. MCKAY, DIY Culture. Party and Protest in Nineties’ Britain, ibid., 1998J.-A. MORT et al., Not your Fathers Union Movement, ibid., 1998.
Analyse du mouvement
É. AGRIKOLIANSKY, O. FILLIEULE & N. MAYER dir., L’Altermondialisme en France, Flammarion, Paris, 2005E. FOUGIER, Altermondialisme, le nouveau mouvement d’émancipation ?, Lignes de repères, Paris, 2004É. AGRIKOLIANSKY, O. FILLIEULE& SOMMIER dir., Généalogie des mouvements altermondialistes en Europe, Karthala, Paris, 2008I. SOMMIER, Le Renouveau des mouvements contestataires à l’heure de la mondialisation, Flammarion, 2003M. WIEVIORKA dir., Un autre monde, Balland, Paris, 2003.

ANARCHISME

Du grec an-archê (absence-rejet de principe fondateur), les termes anarchie et anarchisme se distinguent par deux significations opposées. Le mot anarchie, employé au cours de la Révolution de 1789, pour stigmatiser l’action de fauteurs de troubles, désigne les situations de chaos social caractérisées par l’absence de toute organisation. Le terme anarchisme, tout au contraire, désigne une pensée politique radicalement critique à l’égard de l’ordre établi et qui dessine le projet d’une société émancipée des contraintes et des aliénations.

• Les théoriciens

Cette pensée politique s’est, dès ses premières formulations au XIXe siècle, orientée diversement. Publié en 1793, l’ouvrage de William Godwin, Political Justice, développe une réflexion critique sur les principes rationnels de la liberté individuelle, mettant en question tout régime politique limitant la liberté, tels les régimes d’assemblée. Dans L’Unique et sa propriété (1843), Max Stirner définit plus radicalement une philosophie individualiste, dénonçant toute forme d’aliénation, rejetant tout compromis avec les institutions et toute forme de subordination.

C’est cependant l’œuvre de Pierre Joseph Proudhon (1809-1865) qui a, le plus explicitement, conçu et argumenté la théorie de l’« anarchie positive » dans ses diverses dimensions, économique, politique et idéologique. En 1840, dans Qu’est-ce que la propriété ?, Proudhon se propose de démontrer que la propriété, sous sa forme capitaliste, se constitue par un détour, un « vol » des valeurs produites par le travail au profit du capital. Avant Karl Marx, Proudhon fait de l’appropriation d’une partie des valeurs issues du travail le fondement socio-économique de la société capitaliste, définissant ainsi le « régime propriétaire » comme un système social essentiellement injuste et illégitime. À ce régime d’injustice, il oppose un socialisme d’échange et de mutualité, visant à éliminer l’oppression et l’exploitation capitaliste. Ce serait le but de la « démocratie sociale » que de restituer aux producteurs, non seulement les produits de leur travail, mais l’organisation de celui-ci par la démocratisation des entreprises, faisant de chaque travailleur un membre actif et responsable du « conseil », système que l’on désignera, après la Seconde Guerre mondiale, par le concept d’autogestion.

Sur le plan politique, et, notamment après la révolution de 1848, Proudhon développe une critique non moins radicale des pouvoirs politiques qu’il considère comme des accaparements de la « force collective », du « pouvoir social », au profit des gouvernants et des États. Proudhon voit dans les multiples formes de gouvernements que l’histoire a engendrées des manifestations instables d’une même aliénation construite sur le modèle archaïque du pouvoir patriarcal. L’anarchisme aurait pour objectif l’émancipation des citoyens, la destruction des subordinations, l’élimination, notamment, des menaces de guerre, toujours présentes dans les régimes centralisés et les bureaucraties d’État. Dans ses derniers ouvrages, Proudhon dénonce la formation des États-nations, États bureaucratiques et centralisateurs. Il développe le projet d’un fédéralisme généralisé, restituant aux régions et aux communes leur autonomie au sein de confédérations pacifiques. Sa critique des centralismes n’épargne pas les projets communistes qui, à ses yeux, restent dociles à la tradition autoritaire et répressive.

Sur le plan intellectuel et idéologique, Proudhon accorde une importance socio-historique considérable aux aliénations inhérentes aux croyances en des absolus. Dans son grand œuvre De la justice dans l’Église et dans la Révolution (1858), il critique radicalement les religions, les croyances en un absolu transcendantal, et y voit une source des injustices, une forme de légitimation des inégalités et des subordinations. L’anarchisme aurait donc pour objectif de dissiper ces illusions, rejoignant par là le progrès des connaissances scientifiques. Ces thèmes furent repris et renouvelés par les disciples de Proudhon, tel le Russe Mikhaïl Bakounine (1814-1876).

• Les descendances

Après la Commune de Paris (1871) et la répression des tendances proudhoniennes, l’anarchisme n’a pas manqué d’évoluer en fonction des transformations politiques et sociales. L’anarcho-syndicalisme, qui s’est développé jusqu’en 1914, reprit les thèmes anarchistes dans la perspective du syndicalisme ouvrier. Renouvelant les thèmes proudhoniens de l’autonomie ouvrière et du fédéralisme mutuelliste, Fernand Pelloutier appelle, dans les années 1900, les ouvriers hostiles au système « centralisateur » à rejoindre les Bourses du travail dans lesquelles ils peuvent s’auto-organiser, négocier les contrats de travail et les salaires, faire ainsi des syndicats ouvriers les foyers de la future société fédéraliste.

Dans les années 1930, faisant le bilan des mouvements anarchistes, on pouvait distinguer trois courants : l’anarcho-syndicalisme, le communisme libertaire et l’individualisme anarchiste. C’est, notamment, dans le communisme libertaire que s’exprimèrent les réflexions sur la révolution bolchevique et les critiques les plus approfondies contre le centralisme soviétique et le régime du parti unique, suscitant par là une réprobation violente de la part des partis communistes. Cependant, les groupes anarchistes jouèrent un rôle majeur dans la résistance antifasciste. En Espagne, lors des élections de février 1936, les leaders anarchistes appelèrent à soutenir les candidats de gauche. Des représentants anarchistes de la C.N.T. (Confederacion nacional del trabajo) entrèrent dans le gouvernement du Frente popular.

Au-delà des mouvements anarchistes et des pratiques politiques qui se sont référés explicitement à cette mouvance, il faut aussi évoquer la diffusion considérable, en Europe et ailleurs, d’attitudes, de comportements, de manifestations, qui n’ont cessé de rappeler des thèmes proches de l’anarchisme. Aux États-Unis, l’anarchisme ouvrier des années 1920, qui luttait contre le chômage et les conditions de travail, échappait au contrôle des partis et refusait d’entrer dans leurs querelles. Mais les divers mouvements de « désobéissance civile », initiés dès le milieu du XIXe siècle, se fondaient déjà sur un jugement moral à l’encontre des lois ressenties comme illégitimes. Quant à l’anarchisme individualiste qu’a illustré Max Stirner, il a pris des formes plus diverses encore, répondant aux prises de conscience personnelle des injustices et des oppressions. Dans le domaine de la création artistique, nombre de créateurs ont retrouvé l’esprit de l’anarchisme à partir d’une insatisfaction qu’ils ne pouvaient exprimer qu’à travers une transgression des codes académiques. L’esprit anarchiste, en effet, resurgit lorsque le sujet expérimente une contradiction entre la situation qui lui est imposée et son aspiration à davantage de liberté et de créativité. L’anarchisme recherche d’autres liens sociaux que ceux que régulent les hiérarchies et les soumissions ; il cherche à créer des rapports d’égalité entre personnes libres, agissant et interagissant comme des acteurs autonomes.

Pierre ANSART

Bibliographie
P. ANSART, Naissance de l’anarchisme, Presses universitaires de France, Paris, 1970N. CHOMSKY, De l’espoir en l’avenir. Propos sur l’anarchisme et le socialisme, Agone, Marseille, 2001D. GUÉRIN, L’Anarchisme, de la doctrine à l’action, Gallimard, Paris, 1965M. GRAWITZ, Michel Bakounine, Plon, Paris, 1990D. TARIZZO, L’Anarchie. Histoire des mouvements libertaires dans le monde, Seghers, Paris, 1978.

ANTISÉMITISME

Introduction

Dans un pamphlet publié en 1879, La Victoire du judaïsme sur la germanité, le journaliste et agitateur politique allemand Wilhelm Marr utilise les mots de « sémitisme » et d’« aryanisme », dérivés des classifications de la linguistique et de l’anthropologie physique de la seconde moitié du XIXe siècle. La même année, il fonde la Ligue antisémite, qui consacre l’entrée du terme antisémitisme (Antisemitismus) dans le vocabulaire politique. Produite directement par les idéologies nationalistes et racistes alors en pleine expansion, cette expression nouvelle de la haine contre les juifs n’est cependant pas sans liens avec ce que Hannah Arendt désigne, dans la Préface de Sur l’antisémitisme, par « haine religieuse du Juif » (religious Jew-hatred) qu’on appelle aujourd’hui « antijudaisme », hostilité repérable dès l’Antiquité, qui va se prolonger et s’amplifier au Moyen Âge dans l’Occident chrétien, et finalement perdurer jusqu’au XXe siècle. L’antijudaïsme ne naît certes pas avec le christianisme, même si sa version chrétienne comporte une dimension théologique absente dans les sociétés païennes, déterminante pour comprendre les conditions spécifiques d’apparition de l’antisémitisme contemporain dans la culture occidentale. Il nous faut donc nécessairement faire retour sur cette « préhistoire » de l’antisémitisme avant d’aborder en tant que telles les causes immédiates de sa naissance et de son développement, aux XIXe et XXe siècles.

1. L’antijudaïsme de l’Antiquité au Moyen Âge

• L’Antiquité païenne et chrétienne

L’hostilité aux juifs n’avait pas de caractère systématique dans les empires de l’Antiquité, qui étendaient leur domination sur de multiples peuples aux cultes les plus divers. En Perse, en Grèce ou à Rome, les tensions ne procédaient pas principalement d’une mise en accusation de la religion juive ni d’une volonté de la société dominante de démontrer les erreurs des juifs par rapport à ses propres croyances. La persécution déclenchée à partir de — 167 par Antiochus IV Épiphane, qui entend interdire la pratique de la religion juive en Judée et force les juifs à participer aux rites païens, fait de ce point de vue figure d’exception. La profanation et le pillage du Temple de Jérusalem, les massacres et conversions forcées et l’instauration, dans le Temple, du culte de Zeus Olympien traduisent, combinés aux intentions politiques, des motifs expressément religieux qu’on ne retrouve pas par exemple chez les Romains, lorsqu’ils répriment les insurrections juives des Ier et IIe siècles. On peut cependant repérer, chez les lettrés grecs et romains, la constitution précoce d’un discours a priori hostile aux juifs. Depuis Hécatée d’Abdère (fin du IVe siècle av. J.-C.) jusqu’à Dion Cassius (155-235), en passant par Diodore de Sicile, Cicéron, Sénèque ou Tacite, les Anciens ont colporté des récits sur l’origine, les croyances et les rites du peuple juif où le mépris le dispute à l’ignorance. L’opprobre frappant ce peuple de « lépreux » expulsés d’Égypte, son inconcevable prétention à ne reconnaître qu’une seule divinité sans effigie, ses pratiques « irrationnelles » avérées (circoncision, sabbat) ou inventées pour la circonstance (adoration d’un âne, meurtre rituel), enfin la menace que représenterait son influente diaspora, tels sont les principaux motifs ressassés par les auteurs païens pour le stigmatiser.

L’antijudaïsme chrétien procède de mobiles différents. Né de la prédication au Ier siècle de Jésus de Nazareth et de ses disciples, le christianisme est l’une de ces nombreuses sectes messianiques et apocalyptiques juives qui surgissent à l’époque, au sein d’un judaïsme profondément divisé sur l’attitude à adopter face à l’occupant romain et à l’hellénisation qui progresse grâce à lui. Il en conserve évidemment de nombreux traits, comme le montrent les communautés judéo-chrétiennes du Ier siècle, qui entendent continuer d’observer la loi juive (circoncision, sabbat, interdits alimentaires, etc.). Il ne s’en sépare définitivement qu’à l’issue des deux guerres juives de 66-70 et de 132-135, qui scellent la faillite du « messianisme séculier » et confortent le judaïsme des pharisiens, qui ont condamné l’hérésie chrétienne. Du côté chrétien, la priorité donnée, en particulier par l’apôtre Paul, à la prédication des Gentils (les non-juifs), conduit aussi à insister sur les différences et à créer la plus grande distance possible entre les deux communautés. Dans les écrits des pères de l’Église grecs et latins, à partir du IIe siècle, la condamnation des valeurs religieuses et culturelles juives occupe une place de choix, comme l’illustre le Contre les Juifs de Tertullien (env. 200). Le stéréotype du peuple « déicide », assassin du Christ, devient alors un argument pour les dresser l’une contre l’autre, notamment chez Eusèbe de Césarée, Grégoire de Nysse et Jean Chrysostome. Au IVe siècle, un changement radical se produit. Par suite de l’alliance passée entre l’empereur Constantin Ier et le parti chrétien, le christianisme devient la religion prépondérante de l’Empire et s’érige en « Vrai Israël », selon l’esprit (Nouvelle Alliance), face à un Israël déchu, resté attaché à l’ancienne loi, selon la chair (Ancienne Alliance). Lorsque le christianisme est proclamé religion de l’Empire par Théodose Ier, en 380, les grandes lignes de la théologie chrétienne sont définitivement arrêtées à l’égard des juifs. Si la religion juive est la seule à conserver le statut de religio licita accordé sous l’empire païen aux multiples religions orientales (cultes d’Isis, de Mithra, etc.), c’est uniquement parce qu’Israël est considéré comme « peuple-témoin » d’une erreur et que sa conversion, à terme, s’inscrit dans l’eschatologie chrétienne. Il n’en reste pas moins que les juifs, qui n’ont reconnu ni la messianité ni la divinité de Jésus, portent la responsabilité de sa crucifixion, qu’ils ont été rejetés par Dieu, chassés de leur terre et condamnés à l’errance. Les chrétiens s’affirment les seuls héritiers et interprètes légitimes de l’Écriture, laquelle témoigne contre les juifs. Les interprétations que font ces derniers du texte sacré sont réputées insensées, comme l’énoncera en 553 une loi de l’empereur Justinien, la novelle 146.

• L’Occident médiéval

Tout au long du Moyen Âge, le sort réservé aux communautés juives variera selon les périodes et les contextes : protection relative et maintien dans une condition dépendante et humiliante, campagnes de conversion par la persuasion, persécutions violentes, conversions forcées et expulsions, diabolisation et ségrégation systématiques. L’évolution n’est pas uniforme dans l’ensemble du monde chrétien, mais une nette aggravation peut être repérée à partir du XIIe siècle.

Durant le haut Moyen Âge, l’Église s’applique à réduire la place qu’occupent encore les juifs dans la société, héritée de leur statut de citoyens sous l’Empire romain. Elle interdit aux clercs de s’attabler avec les juifs, à ces derniers de sortir en public pendant la période de tension religieuse allant du Jeudi saint à la fin des Pâques, ou de se mêler à la population chrétienne. Elle prohibe les mariages mixtes, jusque-là relativement fréquents, en particulier sous les Mérovingiens. Les fonctions de percepteur d’impôts et de juge sont fermées aux juifs. Les décisions réitérées des conciles locaux, entre le VIe et le VIIe siècle, montrent en même temps que l’Église peine à les faire appliquer rigoureusement. Elle s’attelle aussi à la tâche de ramener sur la bonne voie les « juifs perfides » – l’expression apparaît au VIIe siècle, l’adjectif latin étant alors utilisé au sens d’ « infidèle » –, par la conversion au christianisme en usant davantage de la persuasion que de la contrainte, comme le préconisait le pape Grégoire le Grand.

Ces mesures de l’Église n’altèrent pas encore en profondeur la condition des juifs dans le royaume franc, malgré la précarité qu’elles lui impriment, et n’apparentent nullement leur sort à celui de leurs coreligionnaires de l’Espagne wisigothique, après la conversion au christanisme des souverains de ce pays. Néophytes zélés, ceux-ci vont redoubler de rigueur à l’égard des juifs. Finalement, le roi Sisebut les oblige en 613 à recevoir le baptême. Nombreux sont ceux qui cherchent refuge dans des terres plus hospitalières, notamment en Provence.

La période des croisades marque un tournant dans l’antijudaïsme chrétien d’Occident. En 1095, l’appel à la première croisade entraîne une vague de violences contre les juifs, dans une moindre mesure en France mais surtout dans la vallée du Rhin. Des communautés sont massacrées à Spire, Mayence, Worms, Ratisbonne. La pratique des conversions forcées provoque des suicides collectifs pour échapper à l’apostasie. Les récits juifs des persécutions qui ont accompagné le passage des croisés font état de la protection accordée par certains évêques. En tout état de cause, l’Église ne peut être tenue responsable des massacres commis. Elle condamne derechef les violences similaires déclenchées par la deuxième croisade, en 1146. La bulle Sicut Iudeis prise par le pape Calixte II en 1122 ou 1123, qui garantissait la protection des juifs, fut réitérée par plusieurs de ses successeurs jusqu’au XVe siècle.

• Le resserrement de l’étau

Aux XIIe et XIIIe siècles apparaissent un peu partout en Occident chrétien des symptômes inquiétants d’une dégradation de la condition juive.

Les juifs dépendent de plus en plus du seul bon vouloir du prince qui peut disposer d’eux à sa guise. C’est ainsi que Philippe Auguste expulse les juifs du domaine royal en 1182 pour mettre la main sur leurs biens et renflouer le Trésor, avant d’autoriser leur retour en 1198. Le règne de Saint Louis est quant à lui marqué par toute une série de mesures dirigées contre les juifs et par le brûlement du Talmud (1242 ou 1244).

C’est aussi l’époque où resurgit la calomnie du meurtre rituel. Dans cette nouvelle version, les juifs sont accusés d’utiliser le sang de chrétiens sacrifiés pour la confection des pains azymes consommés pendant la fête de Pâque. La première de ces accusations est proférée en 1144 à Norwich en Angleterre. Malgré la dénonciation expresse de ce mensonge par Innocent IV dans sa lettre Lacrimabilem Iudaeorum adressée aux évêques en 1247, l’accusation se répétera. À Blois, en 1277, elle aboutit à l’anéantissement presque total de la communauté locale. Elle est suivie de bien d’autres.

Depuis le quatrième concile du Latran, en 1215, le juif doit porter sur lui la marque de sa différence : la rouelle en France, un chapeau particulier en Allemagne, un signe en forme de tables de la Loi en Angleterre. À la longue, l’antijudaïsme, justifié en dernière instance par la science théologique, a gagné à la fin du XIIIe siècle l’ensemble de la société chrétienne. Une nouvelle période d’expulsions s’ouvre pour les juifs d’Europe. En 1290, ce sont les communautés d’Angleterre et de Gascogne qui sont chassées. Des expulsions locales sont décidées en Allemagne et en Italie. En 1306, Philippe le Bel expulse une nouvelle fois les juifs du royaume de France.

Le Moyen Âge finissant est marqué par de profonds bouleversements. Les famines et les épidémies sont plus fréquentes. Les populations sont décimées. L’Occident est traversé par des crises sociales, économiques, politiques et religieuses. Tandis que les interdictions faites aux chrétiens de pratiquer l’usure se font de plus en plus rigoureuses, la spécialisation progressive du groupe juif dans le prêt à intérêt contribue à accentuer sa différence, même s’il est bien loin d’en avoir le monopole (banquiers cahorsins et lombards). Il devient la cible d’une certaine frange de la société, qui constitue sa clientèle, en particulier en période de famine ou de crise économique, où il est livré à la vindicte populaire.

Les années 1320-1321 voient déferler une croisade de pauvres, essentiellement des bergers, la croisade dite « des pastoureaux ». Elle donne lieu à des persécutions et des massacres de juifs dans le Midi, puis en Touraine et dans le Berry, où ces derniers sont accusés, avec les lépreux, d’empoisonner les puits. En 1336 et 1339, des bandes de paysans pauvres, les Judenschlager (« tueurs de juifs »), réunies autour d’un chef qu’ils appellent le « roi Armleder », font régner la terreur de l’Alsace à la Souabe. Pendant la grande épidémie de peste noire de 1348 à 1352, les juifs sont tenus pour responsables de la propagation du fléau et sont massacrés dans nombre de localités. Les persécutions s’étendent à toute l’Europe.

Les expulsions du royaume de France se multiplient à cette époque, jusqu’à l’expulsion définitive décidée par Charles VI, en 1394. En revanche, dans le Midi et dans les territoires qui ne sont pas encore rattachés à la couronne, les juifs continuent à mener une vie relativement paisible. Dans les royaumes d’Espagne voisins, les grandes persécutions de 1391 portent un coup fatal au judaïsme ibérique et entraînent des conversions forcées massives au christianisme qui créent la catégorie stigmatisée des conversos (convertis). Entre 1450 et 1520, de nombreuses villes allemandes expulsent leurs juifs, puis les rappellent ; les princes agissant de même. Toutefois, l’absence, dans l’Empire germanique, d’une autorité centrale susceptible de prononcer une expulsion globale limite l’impact de ces mesures. À la fin du XVe siècle, il est mis fin à la présence juive en Provence, annexée au royaume de France à la mort du roi René en 1480. En 1492, les souverains espagnols expulsent définitivement les juifs de leur pays, lesquels trouvent refuge dans l’Empire ottoman et dans une moindre mesure en Afrique du Nord.

• L’antijudaïsme en terre d’islam

Comparé à cette dégradation sensible observée dans le monde chrétien, le statut et la condition des juifs en terre d’islam sont restés dans l’ensemble plus stables et nettement plus cléments. Les relations entre musulmans et non-musulmans étaient régies par le pacte de la « dhimma », un terme qui signifie à la fois garantie, foi, protection, contrat et pacte. La présence en terre d’islam de non-musulmans, à condition qu’ils puissent se réclamer de la Bible, est expressément prévue par le Coran et la tradition, qui interdisent de les convertir par la contrainte et règlent en détail leur statut par une série de clauses qu’aucune autorité terrestre n’est censée pouvoir abroger ni modifier. Grâce à ces clauses, de fortes minorités chrétiennes et juives ont vécu longtemps au milieu des sociétés musulmanes en jouissant du statut de dhimmi, de « protégés », astreints au paiement de l’impôt de capitation. Leur infériorité se définit en termes sociaux et religieux. Les juifs sont obligés de se distinguer des musulmans par leur costume, leur coiffure, leurs montures et même par le choix de leurs noms. En contrepartie de ces restrictions, ils obtiennent la garantie de leur vie et de leurs biens et jouissent d’une grande liberté dans tout ce qui touche leurs affaires intérieures.

La compétition religieuse était moindre entre l’islam et le judaïsme, malgré des poussées d’hostilité virulente à l’endroit des juifs (la persécution des Almohades au XIIe siècle en fournissant le pire exemple). Les formes précitées de l’antijudaïsme médiéval chrétien ne se manifesteront donc pas en terre d’islam. Cette relative quiétude des relations entre les deux religions se maintiendra jusqu’à l’époque coloniale.

• L’antijudaïsme de la Renaissance au XVIIe siècle

Dans l’Espagne du XVe siècle, la suspicion permanente et la jalousie entretenue à l’encontre des conversos et de leur descendance, aussi appelés « nouveaux chrétiens » ou marranes, fait naître l’idée chez certains « vieux chrétiens » d’exiger des « statuts de pureté du sang » (estatutos de limpieza de sangre) pour l’accès aux offices publics. Le premier de ces statuts, arrêté par la ville de Tolède en 1449, fut condamné catégoriquement la même année par la bulle Humani generis inimicus du pape Nicolas V, en pure perte. Rapidement étendus aux ordres religieux, aux corporations de métier, officialisés en 1501 par deux pragmatiques des Rois Catholiques pour les fonctionnaires royaux, les statuts de « pureté de sang », qui viseront aussi les chrétiens d’ascendance musulmane (Moriscos) ou hérétique, deviennent une obsession en Espagne aux XVIe et XVIIe siècles. Après le milieu du XVIe siècle, en raison de ces statuts, bien des secteurs de la vie politique et économique furent réservés à des « vieux chrétiens » au « sang pur »(sangre limpia). Cette loi discriminatoire, abolies au Portugal en 1773, sévira en Espagne jusqu’au XIXe siècle. L’Inquisition, instaurée en 1478 en Espagne et en 1547 au Portugal, se chargera pour sa part de traquer les moindres pratiques « judaïsantes » chez les conversos et leurs descendants jusqu’au XVIIIe siècle.

Ni la Renaissance ni la Réforme ne parviennent à modifier l’image et la condition dégradées des juifs d’Europe. Le développement de l’imprimerie en Europe contribue puissamment à la propagande des stéréotypes antijuifs. Un humaniste comme Érasme ne leur applique guère ses principes de tolérance. Dépité qu’ ils n’aient pas adhéré à sa nouvelle doctrine, Luther publie en 1543 trois pamphlets Von den Juden und ihren Lügen (À Propos des juifs et de leurs mensonges), qui non seulement reprend les calomnies médiévales, mais appellent ouvertement à la violence contre les juifs, à brûler leurs synagogues et à les bannir. En raison du rejet par Luther de la doctrine de la transsubstantiation – qui affirme la présence réelle du Christ dans l’eucharistie –, les calomnies de meurtre rituel et de profanation d’hostie tendent en revanche à disparaître dans le monde protestant européen. C’est le courant calviniste, davantage ancré dans l’Ancien Testament, qui se montre finalement le plus accueillant à leur égard. Les nouveaux chrétiens fuyant la péninsule Ibérique créent à partir du XVIe siècle de nouvelles communautés dans le nord de l’Europe, en des lieux qui n’en abritaient pas jusque-là, notamment à Amsterdam,. C’est le puritain Cromwell qui autorise finalement en 1656 le retour des juifs en Angleterre, d’où il avaient été bannis en 1290 par un édit d’Edouard Ier.

Dans l’Europe catholique, les territoires relevant de la papauté (Comtat Venaissin, Avignon et domaine pontifical italien) sont les seuls encore, au début du XVIe siècle, en mesure de garder leurs juifs ou d’en accueillir de nouveaux.