Ça ne s'est pas passé comme ça - Tome 2 - Jean Failler - ebook

Ça ne s'est pas passé comme ça - Tome 2 ebook

Jean Failler

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Opis

Trois noyades en moins d'une semaine au même endroit : Mary Lester ne croit pas au hasard...

Mary Lester va donc, sous le couvert de sa garde rapprochée, le capitaine Fortin et lieutenant Gertrude Le Quintrec, et sous l'égide sourcilleuse de la redoutable juge Laurier, chercher à connaître l'envers du décor. Pour tout dire, les conclusions un peu hâtives du major Bottineau ne la satisfont pas. Une noyade accidentelle passe encore... Mais trois en moins d'une semaine et au même endroit, ce n'est pas plausible ! Mary en est persuadée, "Ça ne s'est pas passé comme ça !"

Retrouvez Mary Lester en pleine enquête, et replongez au cœur de la Bretagne !

EXTRAIT

— Votre flic préféré, du moins, je l’espère !
— Ah… le capitaine Lester…
— Commandant, s’il vous plaît !
— Faites excuse, dit l’infirmière d’une voix enjouée. Qui est-ce que vous avez amoché, cette fois-ci ?
— Moi-même !
— Pardon ?
— J’ai dit moi-même. Enfin, je ne me suis pas mutilée volontairement, on m’a donné un coup de main, ou plutôt un coup de fusil.
— Un coup de fusil ? Où ça ?
— Sur la tête !
— Décidément, fit l’infirmière, les flics ont la peau dure ! Vous ne parlez pas mal pour quelqu’un qui a une balle dans la tête !
— J’ai pas dit que j’avais une balle dans la tête, j’ai dit que quelqu’un m’avait frappée sur la tête avec un fusil.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

Jean Failler réussit une nouvelle fois à embringuer le lecteur dans une histoire qui ne traîne guère en longueur malgré les 500 pages ou presque de ce volume double [...] Le tout est empreint d’un humour subtil, sarcastique, caustique, bon enfant, selon les épisodes et les situations, tout en gardant un esprit pragmatique, cartésien, dans le développement de l’intrigue et la résolution logique de l’énigme. - Blog Les lectures de l'oncle Paul

On retrouve la verve de Jean Failler dans ce nouvel opus des aventures du commandant Lester : pas de temps mort, de l'action, de l'humour, bref tout ce qu'on aime ! - Houbbabzh, Babelio

À PROPOS DE L'AUTEUR

Jean Failler est un ancien mareyeur breton devenu auteur de romans policiers, qui a connu un parcours atypique ! Passionné de littérature, c’est à 20 ans qu’il donne naissance à ses premiers écrits, alors qu’il occupe un poste de poissonnier à Quimper. En 30 ans d’exercice des métiers de la Mer, il va nous livrer pièces de théâtre, romans historiques, nouvelles, puis une collection de romans d’aventures pour la jeunesse, et une série de romans policiers, Mary Lester. À travers Les Enquêtes de Mary Lester, aujourd’hui au nombre de quarante-sept, Jean Failler montre son attachement à la Bretagne, et nous donne l’occasion de découvrir non seulement les divers paysages et villes du pays, mais aussi ses réalités économiques. La plupart du temps basées sur des faits réels, ces fictions se confrontent au contexte social et culturel actuel. Pas de folklore ni de violence dans ces livres destinés à tous publics, loin des clichés touristiques, mais des enquêtes dans un vrai style policier.

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CE LIVRE EST UN ROMAN.

Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres, des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant ou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.

REMERCIEMENTS

Martine Bertéa

Anne Boëlle

Claire Borgo

Jean-Claude Colrat

Delphine Hamon

Lucette Labboz

Meven Le Donge

Myriam Morizur

À MES AMIS

Jean-François Coatmeur

Yves Craff

René Gouzien, « Gary »

Anne-Marie Guyonnet, « Nanou »

Michel Kermarec

Sezny Lansonneur, « Tonton »

Claude Le Loch’

Jean-Claude Müller-Boyer

Jacques Riou, « Jakez »

Chapitre 29

— J’sais toujours pas à quoi on joue, maugréa Fortin.

Il était occupé à écoper l’eau accumulée dans le canot Penn Sardin que l’obligeante dame Cartier avait mis à leur disposition.

Après quelques tractions sur le lanceur, le moteur de 9 CV avait consenti à démarrer en crachant un nuage de fumée blanche. Mary donna quelques coups de gaz pour le faire chauffer, puis elle coupa le starter.

Le moteur tournait rond en laissant pisser le mince filet d’eau du système de refroidissement. Du bout de l’aviron, Fortin éloigna le canot des enrochements et Mary embraya puis mit le cap sur l’épi de gros blocs de pierre qui protégeait le port.

— On va explorer une île, Jipi !

Elle ne pouvait dissimuler le plaisir que lui causait cette petite promenade sur l’eau. D’autant qu’elle pressentait que, sur cette île artificielle, il y avait un trésor à découvrir.

— Tu parles d’une exploration ! marmonna le grand.

Elle le morigéna :

— Et alors, tu n’es pas bien là ? Ne me dis pas que tu regrettes tes bordereaux…

— Non, mais j’aimerais comprendre…

Elle avait contourné l’île et l’abordait côté mer.

— On accoste et je t’explique.

Le grand para l’abordage avec l’aviron et prit pied sur un rocher, une amarre à la main. Ensuite, il coinça l’aviron entre deux blocs de pierre et amarra le canot, puis il tendit la main à Mary pour l’aider à débarquer.

Elle se dressa sur le sommet de cet îlet artificiel.

— Regarde ça, dit-elle, on a une vue magnifique sur la capitainerie.

— Ouais, et alors ?

— Tu as regardé le film tout à l’heure ?

— Comme toi, oui.

— Tu n’as rien remarqué ?

— Ben, j’ai remarqué que, tout d’un coup, il est devenu tout noir.

— D’accord, mais avant ?

— Avant quoi ?

— Avant que ça s’éteigne !

Le grand parut embarrassé.

— Fallait remarquer quelque chose ?

— Tu n’as pas aperçu comme des éclairs ?

— Des éclairs ?

— Oui, des petites lueurs fugaces.

— Des lueurs fugaces… Comme te l’a fait remarquer la petite dame, les lueurs, fugaces ou pas, ce n’est pas ça qui manque sur la mer, la nuit. Les bateaux qui passent, les phares qui clignotent, les reflets de la lune sur la houle…

— Rien de tout ça, mon vieux. Tu m’as dit tout à l’heure qu’avec une carabine 22 LR, rien n’était plus facile que de dégommer la caméra depuis cet endroit où nous sommes.

— C’est vrai ! reconnut-il.

— Il y a un gros malin qui a fait le même raisonnement que toi. Il s’est installé ici avec une arme de précision et il a flingué la caméra. Seulement, toujours comme tu l’as fait remarquer, il y a d’ici à la capitainerie une assez jolie distance, si bien que même un tireur d’élite était capable de manquer une cible aussi petite. Alors, qu’est-ce qu’il fait ?

— Est-ce que je sais, moi ?

— Tu devrais savoir ! C’est toi le tireur d’élite ! Ces devinettes commençaient à agacer le capitaine Fortin qui la regarda d’un air excédé. Elle sourit de son irritation et reprit :

— Eh bien, je vais te le dire : il vide son chargeur sur sa cible. Ça fait combien de cartouches ?

— Normalement, huit ou neuf.

— OK ! Ça veut dire qu’il y a probablement huit ou neuf étuis qui ont été éjectés.

— Ben oui…

— Et où se trouvent-ils ? Dans les pierres, là, autour de nous, ce qui rend leur récupération difficile, sinon impossible, pour le tireur qui agit de nuit, mais nous, en plein jour, nous serions bien les derniers des derniers si on n’en récupérait pas quelques-uns. Alors, au boulot ! J’ai repéré que les coups de feu sont partis de derrière ce gros rocher couvert de guano.

Elle alla s’allonger sur un bloc et fit mine d’épauler une carabine.

— Il devait être à peu près comme ça…

— Dans ce cas, comme ça éjecte en général à droite, on devrait les trouver par là, dit Fortin qui semblait se prendre au jeu.

Puis elle braqua les jumelles sur la caméra.

— Tiens, on voit parfaitement les deux trous. Il y en a un en plein milieu de l’optique. C’était un fameux tireur, dis donc ! Maintenant, cherchons les étuis ! proposa-t-elle en se relevant et s’époussetant.

Ils n’eurent pas à s’employer longtemps. Des petites douilles de cuivre brillaient parmi la pier-raille. Mary les saisit, les mains gantées de latex. Fortin avait pris les mêmes précautions. Ils recueillirent cinq étuis qu’elle serra précautionneusement dans une boîte d’allumettes vide.

— Il doit y en avoir d’autres qui se seront glissés dans les interstices des rochers… dit Mary. Mais pour le moment, ça suffira.

Fortin n’en revenait pas.

— Ça alors ! ne cessait-il de répéter. Ça alors !

— Allez, on rentre, dit Mary, et surtout pas un mot à la petite dame ! Ni à personne d’autre !

Le moteur consentit à redémarrer et, après quelques minutes de navigation, ils remirent le canot en place.

Mary et Fortin rendirent l’aviron, les brassières, le coupe-circuit et les jumelles à l’obligeante Juliette Cartier qui les attendait avec une curiosité mal dissimulée.

— Vous avez trouvé ce que vous cherchiez ?

Mary éluda :

— C’est un peu tôt pour le dire, mais en tout cas, je vous remercie pour votre obligeance.

Quand ils furent dans la voiture, Fortin demanda à Mary :

— Tu vas balancer tout ça aux gendarmes ?

— Que non ! fit-elle avec véhémence. Bottineau a beau faire l’aimable, je sens qu’il traîne la patte et que, chaque fois que je propose quelque chose, ça le fait doucement rigoler. Elle ajouta, mi-amusée, mi-dégoûtée : C’est à se demander si on fait le même métier !

Fortin haussa les épaules en reniflant. Son siège était fait, la gendarmerie et la police, c’était comme l’huile et le vinaigre : ça ne se mélangeait pas. Ou alors il fallait secouer fort et, quoi qu’on fasse, l’émulsion ne durait pas longtemps.

— Alors, comment vas-tu procéder ?

— Je poursuis l’enquête comme je l’entends, et quand j’aurai réuni assez d’éléments pour avoir une vue d’ensemble, je rends compte à la juge Laurier qui prendra ses responsabilités.

— Et là, Bottineau n’aura plus qu’à s’écraser, dit Fortin avec une âcre satisfaction. Il se frotta les mains et demanda : Qu’est-ce qui nous manque ?

— Une caméra de surveillance.

— Encore ?

— Oui, mais cette fois, ce sera une qui marche, du moins, je l’espère.

*

La Banque du Littoral avait sa vitrine dans la rue principale et sa caméra de surveillance paraissait en parfait état de fonctionnement. Mary s’y présenta au culot et demanda à rencontrer le directeur de l’établissement.

Après quelques réticences de l’hôtesse d’accueil, elle présenta sa carte qui lui ouvrit immédiatement l’accès au saint des saints.

Elle eut l’heureuse surprise de trouver, derrière le bureau directorial, un jeune homme souriant qui se leva pour l’accueillir :

— Julien Barnier, directeur de l’agence…

Mary lui rendit sa poignée de main et sa politesse.

— Commandant Lester, police nationale, et voici le capitaine Fortin, mon adjoint…

Barnier, qui avait encore l’air d’un étudiant, souriait en regardant Mary d’un air intrigué. Il finit par dire :

— Vous n’êtes pas tout à fait l’idée que je me faisais d’un commandant de police, madame Lester. Il considéra Fortin avec admiration et ajouta : J’aurais plutôt vu Monsieur dans cet emploi…

— C’est qu’il est déjà capitaine, monsieur Barnier, donc en route pour devenir commandant… Il en a déjà le physique et les qualités. Ce n’est plus qu’une question de temps. Mais il est jeune encore, la route des grandes espérances s’ouvre largement devant lui !

Ce panégyrique fit monter le rouge au front de Fortin qui ne pipa mot. Mary reprit :

— Mais puisqu’on en est aux confidences, si je puis me permettre, vous n’êtes pas non plus l’image que je me faisais d’un banquier. J’aurais plutôt vu un sexagénaire aux cheveux argentés, un peu ventri-potent, en costard trois-pièces à la veste croisée, dûment cravaté et fumant le cigare derrière son imposant bureau.

Cette description amusa le jeune directeur.

— Vous arrivez un peu trop tard, dit-il, mon prédécesseur, qui vient de prendre sa retraite, vous aurait comblé. C’était trait pour trait le portrait que vous venez de faire. L’auriez-vous connu ?

— Pas du tout, protesta Mary, c’est plutôt une sorte d’image d’Épinal qui me trotte par la tête. Et elle s’empressa d’ajouter : Mais rassurez-vous, je vais la réviser !

— J’y compte bien, fit Barnier en riant franchement. Blague à part, que puis-je faire pour vous ?

— Je vais vous l’expliquer, dit Mary. Mais c’est, bien entendu, sous le couvert de la confidence.

— C’est donc si sérieux ? s’étonna le banquier.

— Jugez-en : je suis chargée d’une enquête qui touche des gens importants…

Le jeune directeur devint grave.

— S’agirait-il du décès de madame Chapelain ?

Mary confirma :

— De madame Chapelain et de deux autres personnes. Trois morts en six jours, ça fait une assez belle moyenne, non ?

— En effet… Cependant, à ma connaissance, la Banque du Littoral n’est en rien concernée par ces tragiques événements. Il fronça les sourcils et s’enquit : À moins qu’un de mes collaborateurs…

Mary le rassura :

— Pas du tout, monsieur Barnier, pas du tout ! C’est beaucoup plus simple que ça. Comme vous le savez, les trois personnes qui ont trouvé la mort récemment ont été repêchées au port du Bloscon, à peu près toutes au même endroit. Tout tend à faire passer ces trois décès pour des accidents. Reconnaissez que cette somme de coïncidences rend l’hypothèse de l’accident hasardeuse.

— En effet, reconnut le banquier.

— D’autant, poursuivit Mary, qu’un nouvel élément laisse à penser qu’il ne s’agit pas de trois accidents, mais bien de trois crimes et je dirai même plus, de trois assassinats, ce qui est bien plus grave et plus inquiétant.

— Plus grave ? s’étonna le banquier. Quand on est mort, je ne vois pas ce qui peut être plus grave.

— L’assassinat implique la préméditation, monsieur Barnier, ce qui induit l’existence d’un esprit pervers donc difficile à cerner et surtout susceptible de récidive. Trois morts déjà ! S’il s’en produit un quatrième, pourra-t-on encore parler d’accident ?

La mimique du banquier indiqua que, si tel était le cas, il serait difficile en effet d’invoquer le mauvais sort.

Mary reprit :

— Cet élément, essentiel dans notre enquête, est le témoignage de noctambules qui ont aperçu un véhicule de couleur sombre, de type 4X4, embarquer la dernière victime. Malheureusement, si leurs témoignages concordent, aucun d’entre eux n’a été capable de fournir quelque donnée d’identification susceptible d’être utilisée. Le véhicule circulant tous feux éteints, ils n’ont pas pu non plus déchiffrer sa plaque d’immatriculation. Or, je me suis aperçue que votre établissement était pourvu d’une caméra qui prend la rue en enfilade.

— En effet, ces nouvelles dispositions sont dues aux exigences de nos assureurs.

— Bénis soient ces assureurs ! dit Mary. Alors ma question est la suivante : me permettez-vous de consulter vos enregistrements du jeudi 7 novembre entre 23 heures et minuit ?

Le jeune directeur eut l’air embarrassé.

— Il faudrait que vous introduisiez une requête… Il y a des lois…

— Je sais, la loi Informatique et Libertés… Je suis toujours la première à me conformer à la loi, mais en l’occurrence, nous sommes dans l’urgence. L’assassin a tué trois fois en six jours. S’il respecte sa cadence, il devrait récidiver demain soir. Par formalisme administratif, avons-nous le droit de prendre ce risque ?

Le banquier, de plus en plus gêné, desserrait son nœud de cravate, comme s’il éprouvait des difficultés à respirer.

Mary reprit l’offensive :

— Entendons-nous bien, monsieur Barnier, en aucun cas vous ne serez impliqué dans une infraction à la loi de la CNIL. Tout ce que je demande, c’est de voir si ce 4X4 est visible sur vos enregistrements. S’il l’est, je relève son numéro et nous nous occupons de la suite des événements. Officiellement, si jamais nous apercevons ce véhicule sur votre disque de surveillance, son numéro nous aura été communiqué par un témoin qui préfère garder l’anonymat. Votre banque ne sera donc en aucun cas impliquée dans cette affaire.

Cette assurance emporta les derniers scrupules du banquier.

— J’aime autant ça, dit-il. Je vais moi-même vous faire visionner nos enregistrements…

Comme tous les jeunes gens de sa génération, Julien Barnier était parfaitement rompu aux arcanes de l’informatique. Bientôt, la bande de surveillance défilait en accéléré. La rue était le plus souvent vide, cependant, de temps à autre, une voiture passait sans retenir l’attention des deux flics, tandis que le chrono qui apparaissait en haut de l’écran égrenait les minutes et les secondes.

À 23 h 35, Mary cria :

— Stop !

Une voiture correspondant à ce qu’elle cherchait venait d’apparaître à l’écran.

— Revenez en arrière ! ordonna-t-elle, tendue. Le banquier, pris par la fièvre de la chasse, ne s’offusqua pas de son ton autoritaire.

La bande repartit en marche arrière et la voiture reparut à l’écran.

— Un 4X4 BMW, dit le banquier.

— Il roule tous feux éteints, constata Mary, nous le tenons ! Puis elle commanda d’un ton radouci : Avancez doucement que l’on voie sa plaque arrière…

La voiture avança au ralenti et les trois soupirèrent avec un bel ensemble : c’eût été trop beau… la plaque arrière du 4X4 était maculée de boue !

— Bizarre, fit remarquer le banquier, le reste du véhicule semble propre.

— Il n’y a rien de bizarre là-dedans, monsieur Barnier, fit Mary. Nous n’avons pas affaire à un amateur ; s’il en était besoin, voilà la preuve qu’il y a préméditation ! Cependant, il ne doit pas y avoir autant de 4X4 BMW de couleur sombre que de Twingo grises dans le secteur. Pouvez-vous transférer ce disque à l’adresse que je vais vous donner ? demanda-t-elle après un instant de réflexion.

De nouveau, elle sentit la gêne de son interlocuteur. Il voulait bien faire tout ce que voulait Mary, mais sans compromettre l’établissement dont il avait la direction…

Mary le rassura :

— C’est l’adresse mail de notre commissariat. Je vais faire en sorte que les formes légales soient respectées. Je pense qu’un courrier du juge d’instruction en charge de cette affaire devrait pouvoir vous rassurer…

Le banquier reprenait des couleurs. Si la justice le couvrait…

— Tout à fait ! dit-il d’une voix plus ferme.

Il s’activa sur son clavier avec une virtuosité de pianiste jouant une toccata de Bach devant un jury de conservatoire, plaqua un dernier accord et annonça avec un grand sourire :

— Voilà, c’est parti ! Cependant, je ne sais si vous pourrez en faire grand usage, cette boue… Si seulement on avait pu voir la plaque avant !

— Consolez-vous, monsieur Barnier, je parierais trois mois de salaire que l’avant était aussi maculé que l’arrière !

— Alors, comment allez-vous l’identifier ?

Mary sourit.

— L’homme qui a reçu copie de votre disque n’est pas un policier extraordinaire, je veux dire en matière d’enquêtes. Cependant, en matière d’informatique, c’est un petit génie. Il va nous débarbouiller cette plaque en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Si vous permettez, je vais l’appeler…

Elle forma le numéro du lieutenant Passepoil.

— Allô, Albert ? Tu vas recevoir copie d’un enregistrement d’une caméra de surveillance. À 23 h 35, tu verras apparaître un 4X4 BMW dont la plaque arrière est maculée de boue. Essaie de voir quel numéro se cache derrière cette boue, s’il te plaît.

— Tout de suite, Mary ! Tu veux identifier le propriétaire de la voiture ?

— Exactement, mon vieux. Et le plus tôt sera le mieux.

Elle raccrocha.

— Voilà, soupira-t-elle. L’affaire est en bonnes mains. Je ne vais pas abuser de votre temps, Monsieur le directeur, et je vous remercie pour votre disponibilité. Je vais dès à présent faire le nécessaire pour que les formes légales soient respectées.

— Je vous fais confiance, assura Barnier et… tenez-moi au courant. Cette affaire me passionne !

Elle lui adressa un clin d’œil complice et dit en levant le pouce :

— Promis…

Chapitre 30

— Ça se dessine ! se réjouit Mary en se frottant les mains. Je commence à avoir une vue assez nette du mécanisme de ces trois crimes.

Ils étaient tous les deux assis dans la voiture de Fortin et Mary jubilait en pensant aux avancées qu’avait faites leur enquête en vingt-quatre heures.

Fortin, le front barré par les rides de l’incompréhension, ne partageait visiblement pas son enthousiasme.

— Tu as bien de la chance ! maugréa-t-il. Pour moi, c’est clair comme du jus de chique dans une bouteille en bois ! Et, bougon, il ajouta avec humeur : D’ailleurs, j’vois toujours pas ce que je suis venu foutre dans cette affaire ; à part conduire la voiture de Madame, je me demande bien à quoi je sers !

— À quoi tu sers ? répéta Mary. Tu me demandes à quoi tu sers alors que tu as eu une influence déterminante sur le cheminement de l’enquête ?

— Déterminante, marmonna Fortin, tu n’es pas obligée de te foutre de ma gueule en plus !

La jeune femme s’inquiétait car le grand accusait un sérieux coup de mou.

— Si tu penses vraiment que je me moque de toi, tu m’offenses grandement, Jean-Pierre !

— Humph ! fit le grand, touché (quand elle lui donnait son prénom en entier et qu’elle châtiait son langage aux limites de la préciosité, c’était qu’on ne plaisantait plus), en plus, c’est toi qui es offensée ?

— Parfaitement ! fit-elle d’un ton sec.

— Bof, dit-il, ébranlé, tes salades chez le banquier et puis maintenant, tu piges tout et moi je ne pige rien ! C’est pas me prendre pour un con, ça ?

Le visage de Mary se ferma.

— Si c’est comme ça que tu vois les choses… ramène-moi à ma voiture !

Du coup, Fortin se sentit misérable.

— Qu’est-ce que tu vas faire ?

— Je sais très bien ce que je vais faire, mais toi, tu vas retourner à tes bordereaux ! Gertrude te remplacera puisque tu ne me fais plus confiance.

— J’te fais confiance, mais…

— Mais quoi ?

Comme il ne répondait pas, elle radoucit son ton :

— C’est quand même grâce à toi que j’ai pu déterminer l’endroit d’où avaient été tirées les balles qui ont neutralisé la caméra de la marina…

— Ah ouais… fit le grand, un peu rassuré.

— Un expert en armes, ça ne s’improvise pas, Jipi !

Elle forçait un peu la note pour rasséréner son équipier qui avait le sentiment que son rôle était inversement proportionnel à sa carrure, c’est-à-dire tout petit, petit !

Ce n’était pas le moment de le laisser déprimer, mais bien de lui donner confiance.

— La découverte des étuis dans l’enrochement est un pas considérable pour la suite de l’enquête, ajouta-t-elle. Nous savons maintenant que la destruction du système de surveillance de la marina était le début d’un plan savamment établi. Cela démontre que l’on a affaire à un type particulièrement déterminé auquel je n’irais certainement pas me frotter si tu n’étais pas en couverture ! Elle regarda sa montre et reprit d’un ton ferme : Alors, qu’est-ce que tu décides ?

— Je reste, dit-il d’une voix presque inaudible.

— Bien, il est 17 h 30, comme le temps passe ! Tiens, on va rendre visite aux gendarmes pour voir s’ils ont enfin reçu les comptes rendus d’autopsie…

*

La rébellion étant domptée, elle se sentait en pleine forme pour affronter le major Bottineau qui, lui aussi, avait le moral en dessous du niveau de la mer. Mais auparavant, elle appela la juge Laurier qui feignit la surprise :

— Tiens, le commandant Lester ! Je croyais que vous m’aviez oubliée…

— Oh, Madame la juge !

La juge alla droit au but :

— Comment avancent nos affaires ?

Mary nota avec satisfaction ce « nos affaires » qui signalait que la juge était toujours derrière elle.

— Ça avance, Madame la juge, peut-être pas aussi vite que vous le souhaitez, mais des éléments se mettent en place.

— Et ce major Bottineau qui ne semblait pas très coopératif ? Ça va mieux ?

— Votre intervention s’est révélée déterminante, Madame la juge. Il n’y a plus d’opposition frontale, c’est déjà quelque chose.

— Ceci me laisserait-il entendre qu’il subsisterait des difficultés de ce côté ?

Ce que Mary entendait, c’est que si elle abondait dans le sens de la juge, le pauvre Bottineau ne tarderait pas à se faire remonter les bretelles. Elle amortit donc le choc.

— Pas vraiment des difficultés, plutôt des réticences. La force d’inertie. Vous savez ce que c’est… Un formalisme excessif qui risque de me faire perdre un temps précieux.

— Attention ! prévint la juge. Il ne s’agit pas non plus, sous couvert d’efficacité, de faire n’importe quoi ! Il faut respecter les procédures.

— Assurément, Madame la juge, cependant, il y a des procédures qu’il est en votre pouvoir d’accélérer.

— Dites toujours…

Mary la sentait méfiante.

— Voilà, je cherche à identifier une mystérieuse voiture qui apparaît dans les témoignages que j’ai recueillis, sans avoir jusqu’ici réussi à l’identifier. Pour cela, il pourrait être utile, voire déterminant, que je puisse visionner certaines caméras de surveillance et, en particulier, celles d’une banque qui couvre une rue…

— Il s’agit simplement de visionner un espace public ?

— Tout à fait. Mais je sens que si j’ai recours aux services du major Bottineau, ça va prendre un temps fou.

— Et que voulez-vous que je fasse ?

— Que vous me donniez votre aval. En bref, que vous m’adressiez une autorisation de visionner les bandes de la Banque du Littoral.

Il y eut un silence, la juge devait peser le pour et le contre. Finalement, elle se décida :

— Allez-y, commandant, je vous couvre.

— Merci Madame la juge !

— Et tenez-moi au courant !

— Ça va de soi, Madame la juge. D’ores et déjà, j’ai la conviction que le décès de madame Chapelain n’est pas accidentel.

— La conviction ? Ça ne suffira pas, commandant ! Des preuves, il me faut des preuves !

— J’entends bien, Madame la juge. Croyez bien que j’y travaille. À présent, je vais devoir aller affronter le major Bottineau.

Cette annonce parut réjouir la juge :

— Eh bien, bon courage, commandant !

*

Le major Bottineau vit arriver le commandant Lester sans joie. Il dit d’une voix morne :

— Je suppose que vous êtes là pour les rapports d’autopsie, commandant ?

Elle acquiesça :

— On ne peut rien vous cacher, major !

— Eh bien, les voilà ! soupira Bottineau.

Il fit glisser les chemises une à une sur le bureau devant lui en y allant à chaque fois du même commentaire :

— Noyade… Noyade… Noyade…

Soudain, il se leva, quitta son siège et se mit à tourner comme un fauve en cage dans son bureau.

— Vous pouvez vérifier ! lança-t-il d’un ton de défi.

Mary prit calmement les documents en commençant par celui qui concernait madame Chapelain. Le légiste avait découvert de l’eau de mer dans ses poumons. Par ailleurs, le corps ne présentait pas de lésions suspectes.

De l’eau de mer également dans les poumons de Léon Delbeck, mais une quantité notable d’alcool dans l’estomac (du rhum), des ecchymoses sur les lèvres et des plaies dans la bouche. Enfin, toujours de l’eau de mer dans les poumons de Simon Barazer, mais des ecchymoses sur les bras et également une importante quantité de bière dans l’estomac.

— Alors, fit le major, ça vous inspire, commandant ?

Et, comme Mary ne répondait pas assez vite à son gré, il balança à la volée :

— Accident ! Accident ! Accident ! Je ne sors pas de là !

— Ce seront donc vos conclusions ? finit par demander Mary.

— Il faut tout de même se rendre à l’évidence, commandant ! assena le gendarme comme s’il s’adressait à une retardée mentale.

La présumée retardée mentale n’entendait pas se rendre sans argumenter.

— Ouais, mais mon évidence n’est pas la même que la vôtre.

Le major leva les yeux au plafond et soupira, mi-excédé, mi-résigné :

— Développez !

Mary prit sa respiration.

— Je ne peux me résoudre à penser qu’une personne comme madame Chapelain ait pu quitter sa maison au crépuscule pour venir, en tenue de cocktail, nettoyer un bateau.

— Bon, admettons qu’elle ne soit pas venue le nettoyer, concéda le major, il y a cent autres raisons pour qu’elle soit descendue à la marina !

— Par exemple ?

— Eh bien, fit le major, pris de court, peut-être voulait-elle récupérer quelque chose et que, troublée par l’incident du port, elle avait oublié de le faire.

— Quelque chose comme quoi ?

— Je ne sais pas, moi, du champagne, de l’alcool, des cigarettes…

Mary hocha la tête.

— Pourquoi pas de la chnouf !

Le major tressaillit.

— Je n’ai jamais dit ça !

— En effet, reconnut Mary, vous ne l’avez pas dit… Mais pour le reste, champagne, cigarettes, alcool, vous maintenez ?

Le major, embarrassé, rétropédala :

— Je ne maintiens rien, ce n’est qu’une supposition, une hypothèse !

— Envisageons votre hypothèse, major. Supposons donc qu’elle se rappelle brusquement de quelque chose qu’elle avait oublié de récupérer… accorda-t-elle au gendarme qui l’écoutait attentivement. Pour autant, pensez-vous qu’elle se précipite vers le port sans même prendre le temps de se changer ?

Le major objecta :

— Si elle n’a qu’une commission à faire, elle n’a pas besoin de se changer !

— Admettons, concéda Mary, mais franchement, vous y croyez, major ?

— Ben, dit le major, embarrassé, ça s’est déjà vu. Vous savez, les femmes…

Il n’alla pas au bout de sa phrase, se rendant compte soudain que c’était à une femme qu’il s’adressait.

— Oui, lança-t-elle, les femmes, c’est bien connu, ça agit d’instinct et ça ne réfléchit pas. Ça ignore aussi qu’un voilier de 18 mètres ne se manie pas comme un vulgaire pêche-promenade, que le One Up n’était certainement pas sur le point de prendre la mer et qu’il n’y avait donc aucune urgence à se précipiter au port puisque, d’évidence, le bateau serait encore là le lendemain.

Le major ne disait rien, mais visiblement, il n’appréciait pas les considérations de Mary Lester. Elle demanda :

— Qu’en dit monsieur Chapelain ?

— Le pauvre homme est accablé, répondit le major, il ne s’explique pas non plus la présence de sa femme au port à cette heure.

— Où était-il, ce soir-là ?

— À une réception à la Chambre de Commerce. Un raout organisé pour une remise de Médailles du travail. Nous avons vérifié.

— Je vois, dit Mary, cinquante personnalités toutes plus importantes les unes que les autres ont confirmé sa présence à ce pince-fesses.

Ce terme cavalier pour désigner une réunion des élites locales parut défriser le major qui acquiesça cependant :

— Affirmatif, commandant.

Mary demanda alors sur le ton de la confidence :

— Pensez-vous que madame Chapelain ait pu avoir une liaison ?

Le major ouvrit de grands yeux horrifiés et regarda à droite et à gauche pour voir si des oreilles inopportunes ne traînaient pas. Rassuré, il dit à mi-voix :

— Vous croyez qu’elle aurait pu aller rejoindre un amant au port ? Puis, baissant encore la voix, il confia : Nous n’avons pas exclu cette éventualité, mais rien ne vient la confirmer. Madame Chapelain n’était à Roscoff que depuis peu de temps. Visiblement, elle n’y connaissait pas grand monde.

— Ça n’exclut pas un rendez-vous convenu justement parce qu’elle savait que son mari serait absent ce soir-là.

— Non, ça ne l’exclut pas, reconnut le major à regret. Mais comme nous n’avons pas l’ombre d’un motif pour explorer cette piste…

— Il vous reste la thèse de l’accident.

— Oui. Monsieur Chapelain pense d’ailleurs comme nous. Et, regardant Mary, il concéda, pour lui dorer la pilule : Vous avez des présomptions tout à fait honorables, commandant, mais on ne condamne pas pour des présomptions, il faut des preuves ! Des preuves ! insista-t-il.

Comme si elle ne le savait pas ! Agacée, elle changea de sujet :

— Une question, major : a-t-on retrouvé ses chaussures ?

Ce propos parut stupéfier le gendarme.

— Ses chaussures ? Elle n’avait pas de chaussures !

— Vous voulez dire qu’elle serait descendue au port pieds nus ?

— En tout cas, elle n’en avait pas quand on l’a sortie de l’eau.

— Elle les aura donc perdues en route.

— Probablement ! acquiesça Bottineau.

— Alors, il faut les retrouver !

— Les retrouver ? Mais on ne sait même pas ce qu’il faut chercher.

— Une paire de chaussures de femme ! Pas des tongs ou des tennis, des chaussures habillées telles qu’en porte une femme élégante avec une tenue de soirée.

— C’est vague ! soupira le major.

— Signe particulier, dit Mary, il se pourrait qu’elles aient des semelles rouges.

Cette fois, le major s’emporta :

— Vous vous moquez ?

— Pas du tout ! assura-t-elle avec le plus grand sérieux. Je dois être une des dernières personnes à avoir vu madame Chapelain vivante et je puis vous assurer que ce jour-là, elle portait une superbe paire de Louboutin.

— De quoi ? demanda le major en plissant le front. Cette fois, il était persuadé que cette donzelle se fichait de lui. Des « Louboutin » ? C’était quoi, ça ? Il avait bien eu, à la communale, un camarade qui se nommait Louboutin, mais, comme tous les gamins de son âge, il portait des galoches en carton bouilli et, autant qu’il s’en souvienne, elles n’avaient pas de semelles en cuir rouge, mais en bois blanc garni de clous.

— Les Louboutin, expliqua-t-elle patiemment, sont des chaussures de luxe. On n’en trouve guère à moins de mille euros la paire. Leur caractéristique est d’avoir la semelle rouge.

— Mille euros ! s’exclama Bottineau, épaté.

Pour ce prix, il avait au moins six paires de Méphisto et il trouvait que c’était déjà bien payé. Il contempla un instant les péniches impeccablement cirées qu’il avait aux pieds en songeant : « Et pourtant, je chausse du 46 ! » Puis il revint à Mary :

— Et où voulez-vous que je trouve ces godasses ?

Elle le corrigea :

— Une dame comme madame Chapelain ne porte pas des godasses, major, mais des escarpins.

Le major évacua cette mise au point d’un revers de main.

— Peu importe, ça ne m’en dit pas plus sur l’endroit où on serait susceptible de les retrouver, ces escarpins ! Qu’avez-vous derrière la tête, commandant ? s’inquiéta-t-il.

— Je pense que si on trouvait ces chaussures, ça nous en dirait plus sur la manière dont est morte madame Chapelain.

Cette fois, Bottineau feignit l’admiration :

— Rien que ça ! Et, du coup, ça ne serait plus un accident ?

— C’est probable, dit-elle et elle ajouta : Je pense aussi qu’elle a dû les perdre au moment où elle est tombée à l’eau. Donc il conviendrait d’orienter les recherches autour de la marina.

Perspective qui parut faire le désespoir du major.

— Mais si elles sont tombées à la mer, elles peuvent être n’importe où ! Les mouvements de marée, les courants ont pu les entraîner loin…

— Oui, reconnut-elle, mais en général, la mer ramène les épaves au rivage, non ?

Cette précision n’était pas de nature à rassurer le major.

— Vous voulez qu’on fouille le rivage ? Vous vous imaginez le personnel qu’il faudrait pour ça !

— Vous pourriez commencer par les poubelles destinées à recueillir les déchets rejetés par la mer. Ce n’est pas une tâche insurmontable.

— Bon, céda Bottineau, accablé, on va s’y mettre.

— Parfait, dit Mary, satisfaite.

Le major respira. Le temps qu’on trouve ces foutus escarpins, si toutefois on devait les trouver, ça lui laissait le temps de souffler. Cependant, s’il pensait en avoir fini avec le commandant Lester, il se trompait lourdement.

Elle le regarda avec un demi-sourire.

— Maintenant, si nous en venions à l’autre macchabée, major ?

Chapitre 31

Comme s’il voulait évacuer le trop-plein de tension qu’il sentait monter en lui, le major inspira longuement et souffla :

— Le patron pêcheur ?

— Non, pas lui…

— Alors je suppose que vous voulez parler de Barazer ?

Elle acquiesça :

— Vous supposez bien…

Le major s’efforça d’ironiser :

— Encore un crime, sans doute ?

La tentative d’ironie tomba à plat.

— Qui sait ? Vous ne trouvez pas que ça fait tout de même beaucoup de coïncidences, tous ces noyés ?

— Si, je vous l’ai déjà dit : ça fait beaucoup trop de coïncidences. Là, vous êtes contente ?

Elle se récria :

— Contente ? De quoi serais-je contente ? De nous voir avec trois noyés sur les bras ? Trois noyés en six jours, et tous au même endroit ? Vous plaisantez, major, je ne vois là aucune raison de me réjouir !

Visiblement, le major, lui non plus, n’avait pas le cœur à la plaisanterie. Il regarda Mary d’un air presque suppliant.

— Mais enfin, commandant, un marin ivre qui se noie en rentrant à son bateau, admettez que ça ressemble plus à un accident qu’à un crime !

Elle en convint :

— Ça y ressemble, en effet… Mais enfin, le Canada Dry ça ressemble à du champagne aussi, et pourtant, ce n’est pas du champagne.

— Peut-être, mais ce n’était pas du Canada Dry qu’avait consommé Barazer, le soir de sa mort.

Elle reconnut :

— Ça c’est sûr ! Cependant…

— Cependant quoi ?

Le major redevenait agressif.

— Cependant, dit Mary d’une voix lénifiante, Barazer n’est pas rentré à pied à son bateau. Des témoins l’ont vu monter dans un 4X4…

— Des témoins ?

— Oui, des clients de la Brasserie de la Mer. Vous ne pensez pas qu’il serait bon de retrouver ce 4X4 et son chauffeur ?

— Je vais voir ça, fit Bottineau en prenant note. Il leva les yeux sur Mary pour ironiser : Et à part retrouver une paire d’escarpins à semelles rouges et un hypothétique 4X4 et son chauffeur, qu’y a-t-il pour votre service, commandant ?

— Je pense qu’il serait bon que nous puissions également interroger les marins espagnols du chalutier Saint-Louis.

Il pouffa.

— Rien que ça ? Qu’est-ce que vous voulez leur demander ?

— Le patron de leur bateau est mort… Je pense que la moindre de choses serait de les entendre.

— Vous avez lu le rapport d’autopsie ? demanda le major.

— Oui, vous venez de me le communiquer.

Le major insista :

— Vous l’avez BIEN lu ?

— Pourquoi me demandez-vous ça ?

— Parce que si vous l’aviez BIEN lu, vous n’auriez pas manqué de retenir que Léon Delbeck avait une grande quantité d’alcool dans l’estomac.

— Je l’ai noté mais j’ai noté aussi, lorsque j’ai interrogé le matelot Lechat, que Léon Delbeck était abstème.

Le major la regarda avec des yeux ronds.

— Je croyais qu’il était du Nord…

Elle retint un sourire.

— Encore que cela ne soit pas le plus fréquent, on peut tout à la fois être du Nord et être abstème, major.

Le front plissé, le major demanda :

— Qu’est-ce que vous voulez me dire ?

— Je veux simplement vous dire que Léon Delbeck ne buvait pas d’alcool.

Il parut frappé par une lumière.

— Ah, c’est ça que ça veut dire, « abs »…

Elle l’aida :

— Abstème, oui, mais si ça vous arrange, on peut également dire « abstinent ». Monsieur Delbeck s’abstenait de boire de l’alcool.

— Pas ce soir-là, en tout cas ! dit Bottineau. Puis il pouffa. Un marin abstinent, n’importe quoi !

— Non, ce n’est pas n’importe quoi, major. J’admets que, comme les poissons volants, ce n’est pas la majorité de l’espèce, mais ça existe.

Le front plissé du major indiquait qu’il se demandait ce que venaient faire des poissons volants dans le tableau. Il parut secoué par une décharge électrique quand Mary ajouta :

— D’ailleurs, il a refusé de faire une dernière sortie avec son équipage.

— Ça ne prouve rien ! Pour moi, la seule preuve qui vaille, c’est le résultat de l’autopsie : Delbeck avait picolé, et du rhum en plus, et pas qu’un peu ! Vous n’allez pas réfuter le rapport du légiste, tout de même !

— Loin de moi cette idée ! Si le morticole a trouvé de l’alcool dans son estomac, c’est que Delbeck l’avait ingurgité ! Mais voilà, comment l’avait-il ingurgité ? That is the question !

— Tss ! fit le gendarme, réprobateur, il n’y a pas trente-six façons d’absorber de l’alcool, il me semble !

— Non, dit Mary, mais j’en connais au moins deux.

Le gendarme partit d’un gros rire.

— Au verre ou au goulot ?

Elle ne partagea pas son hilarité.

— Non, major. De gré ou de force.

Le gendarme en resta sans voix. Elle suggéra alors :

— Ce serait facile de faire la tournée des bars du port avec la photo de Delbeck et de demander si ce monsieur a consommé dans ces établissements.

— Vous croyez que je vais m’amuser à ça ? demanda le major très sèchement. Ce type a pu acheter une bouteille d’alcool dans un commerce et se la boire tout seul…

— Et dans quel but ?

— Pour conforter sa réputation d’abst… Il buta sur le mot et jura : Merde ! D’abstinent ! De Père la Vertu, quoi, de marin exemplaire…

Mary comprit qu’il était inutile d’insister. Le major Bottineau se tenait arc-bouté sur son rapport d’autopsie et rien ne lui ferait changer d’opinion.

Elle pensa à ses grands-parents qui avaient eu pour amis un couple d’instituteurs et elle se souvint d’une phrase du vieux maître d’école qui l’avait toujours amusée. Il avait coutume de dire en parlant d’un élève particulièrement rétif à son enseignement : « On ne peut pas faire boire un âne qui n’a pas soif ! »

C’était son constat d’impuissance dans les cas désespérés.

Elle pensa que, visiblement, on était dans un jour où le major n’avait pas soif.

*

Elle sortit de la gendarmerie un peu découragée. Mais de tels états d’âme ne duraient pas longtemps chez le commandant Lester. Fortin, qui l’attendait dans la voiture, demanda flegmatiquement :

— Alors ?

— Rien à en tirer, de ce Bottineau de malheur ! Je te jure, on l’aurait fait enquêter sur la mort de John Kennedy qu’il aurait conclu à un accident !

— Ça te surprend ? demanda le grand.

— Ça ne me surprend pas, ça me désole !

Fortin eut un geste d’indifférence.

— Qu’est-ce qu’on y peut ? Et comme elle ne répondait pas, il affirma : Rien ! On n’y peut rien ! Puis il risqua : Ça ne ressemblerait pas plutôt à de la naïveté ?

Elle lui lança un regard noir.

— De ma part ?

— Non, de la sienne.

— Je n’appelle pas ça de la naïveté. Ça tient plus de la faute professionnelle ! J’étais habituée à des esprits plus ouverts.

Fortin laissa transparaître le ressentiment qu’il avait toujours affiché envers les bleus, comme il les appelait :