Bouboule est mort - Jean Failler - ebook

Bouboule est mort ebook

Jean Failler

0,0
27,62 zł

Opis

Qui a bien pu tuer Bouboule ?

Quand une vieille dame vient au commissariat pour annoncer que Bouboule a disparu, tout le monde se marre sauf moi car je sais ce que peut représenter la compagnie d'un chien pour une dame esseulée. Mais quand cette dame vous précise que le Bouboule en question n'est pas son chien mais son fils unique, ça devient tout de suite plus sérieux.
Comme le gaillard, qui approche tout de même de la cinquantaine, tient un garage à Saint-Brieuc, tout le monde pense que ce sacré Bouboule est parti en vacances et que c'est bien son droit. Mais la vieille dame ne croit pas à cette histoire de congés.
D'ordinaire, son fils lui téléphone tous les jours. Sa ténacité finit par m'intriguer, et je me résous à rendre visite à Bouboule dans son garage pour lui demander de rassurer sa bonne vieille maman.
Mais Bouboule ne me dira rien, car Bouboule est mort ! Et pas de mort naturelle, je vous prie de le croire !

Retrouvez Mary Lester, accompagnée d'une vieille dame tenace, dans une nouvelle enquête à suspense. Un polar breton à la fois sombre et teinté d'humour !

EXTRAIT

Le commissaire divisionnaire Fabien n’était pas encore revenu de convalescence et le commissaire Mervent, qui avait assuré son intérim, n’était pas encore parti vers sa nouvelle affectation.
Enfin, il n’était plus non plus tout à fait des nôtres, car, depuis qu’il avait appris sa promotion place Beauvau en tant que conseiller du ministre de l’Intérieur, si son corps passait de temps en temps sans voir personne au commissariat, son esprit était déjà dans la capitale.
Il s’était sans regret déchargé de la conduite des affaires courantes sur le commandant Ségalen, le plus ancien des officiers de police en poste au commissariat, ce qui nous arrangeait bien car Ségalen était un type sympathique et qui ne la ramenait pas.
Au physique c’était un grand chauve aux yeux bleus, peu causant, mais c’était un homme de terrain qui connaissait son affaire et menait la boutique avec doigté et efficacité.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

[...] un roman policier des plus agréables. - Tana77, Babelio

J'aime beaucoup cette histoire car elle est vraiment très approfondie et les personnages sont assez multiples. - LunaZione, Babelio

Habile, têtue, fine mouche, irrévérencieuse, animée d'un profond sens de la justice, d'un égal mépris des intrigues politiciennes, ce personnage attachant permet aussi une belle immersion, enquête après enquête, dans divers recoins de notre chère Bretagne. - Charbyde2, Babelio

À PROPOS DE L'AUTEUR

Cet ancien mareyeur breton devenu auteur de romans policiers a connu un parcours atypique !

Passionné de littérature, c’est à 20 ans qu’il donne naissance à ses premiers écrits, alors qu’il occupe un poste de poissonnier à Quimper. En 30 ans d’exercice des métiers de la Mer, il va nous livrer pièces de théâtre, romans historiques, nouvelles, puis une collection de romans d’aventures pour la jeunesse, et une série de romans policiers, Mary Lester.

À travers Les Enquêtes de Mary Lester, aujourd’hui au nombre de quarante-sept, Jean Failler montre son attachement à la Bretagne, et nous donne l’occasion de découvrir non seulement les divers paysages et villes du pays, mais aussi ses réalités économiques. La plupart du temps basées sur des faits réels, ces fictions se confrontent au contexte social et culturel actuel. Pas de folklore ni de violence dans ces livres destinés à tous publics, loin des clichés touristiques, mais des enquêtes dans un vrai style policier.

Ebooka przeczytasz w aplikacjach Legimi lub dowolnej aplikacji obsługującej format:

EPUB
MOBI

Liczba stron: 299

Oceny
0,0
0
0
0
0
0



 

Jean FAILLER

 

Bouboule

est mort

 

éditions du Palémon

ZA de Troyalac’h

10 rue André Michelin

29170 St-Évarzec

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ce livre appartient à

xxxxxxexlibrisxxxxxx

 

 

 

En hommage

au gendarme Raphaël CLIN,

mort en service le 12 février 2006

à Saint-Martin (Guadeloupe)

 

 

 

Remerciements à :

Anne Boëlle

Delphine Hamon

Armand Marot

Corinne Monot

Alain-Gabriel Monot

Pierrette Verdys

 

 

 

Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres, des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant ou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.

 

ISBN 978-2907572-76-7

 

La loi du 11 mars 1957 n’autorisant, aux termes des alinéas 2 et 3 de l’article 41, d’une part, que les copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective, et, d’autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemple et d’illustration, toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur, de l’éditeur ou de leurs ayants droit ou ayants cause, est illicite (alinéa 1er - article 40).

Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles 425 et suivants du Code Pénal. 2011/© Éditions du Palémon.

 

 

 

Retrouvez les enquêtes

de Mary Lester sur internet :

http://www.marylester.com

 

Éditions du Palémon

ZA de Troyalac’h - N° 10

Rue André Michelin - 29170 St-Évarzec

Dépôt légal 2e trimestre 2006

 

Chapitre 1

 

Le commissaire divisionnaire Fabien n’était pas encore revenu de convalescence et le commissaire Mervent, qui avait assuré son intérim, n’était pas encore parti vers sa nouvelle affectation.

Enfin, il n’était plus non plus tout à fait des nôtres, car, depuis qu’il avait appris sa promotion place Beauvau en tant que conseiller du ministre de l’Intérieur, si son corps passait de temps en temps sans voir personne au commissariat, son esprit était déjà dans la capitale.

Il s’était sans regret déchargé de la conduite des affaires courantes sur le commandant Ségalen, le plus ancien des officiers de police en poste au commissariat, ce qui nous arrangeait bien car Ségalen était un type sympathique et qui ne la ramenait pas.

Au physique c’était un grand chauve aux yeux bleus, peu causant, mais c’était un homme de terrain qui connaissait son affaire et menait la boutique avec doigté et efficacité.

Ce fut donc lui qui passa un matin dans le petit bureau que j’occupe avec le lieutenant Fortin. Il pouvait être neuf heures et demie. Fortin finissait de lire L’Équipe et moi je tapais un rapport relatif à une affaire de vol à l’arraché sur laquelle le lieutenant et moi-même nous étions penchés dans le courant de la semaine passée.

Ce qui est bien avec Fortin, c’est qu’on se partage harmonieusement le boulot: j’avais repéré la petite frappe qui arrachait leur sac aux grands-mères à la sortie du Monoprix et Fortin l’avait prise en chasse.

Le gamin était véloce mais une fois lancé, le quintal de muscles du lieutenant Fortin était inarrêtable. Le grand avait réussi à poser la main sur le porte-bagages du scooter sur lequel nos deux lascars s’apprêtaient à prendre la fuite et il avait soulevé la roue arrière d’une seule main, si bien que le conducteur avait eu beau emballer son moteur, sa roue arrière tournait dans le vide.

Et, lorsque Fortin avait lâché l’engin, celui-ci s’était cabré et avait filé comme un bolide jusqu’à un muret situé à trois mètres de là contre lequel il s’était écrasé.

Il n’y avait plus eu qu’à menotter les deux loustics rendus moins agiles après ce choc et à les ramener au commissariat où ils avaient passé la nuit en geôle.

Fortin estimant - à juste titre - qu’il avait fait sa part du travail n’avait aucun état d’âme et il lisait son journal paisiblement.

— Salut Ségalen, dit-il au nouveau chef du commissariat en repliant ses feuilles.

Ségalen lui serra la main.

— On ne se la foule pas ici, ironisa-t-il.

Je corrigeai:

— Les mecs ne se la foulent pas, dis-je, et les femmes se farcissent tout le boulot, comme d’hab!

Il rigola et me tendit la main:

— Salut Lester. Qu’est-ce que tu tapes là?

— Le rapport sur les vols à l’arraché.

— Ce sont les deux jeunes qui sont au trou?

— Eux-mêmes, répondit Fortin.

— Ils ont avoué?

Le lieutenant rigola lugubrement:

— Je ne vois pas comment ils auraient pu faire autrement. On a les témoignages, la dernière victime a porté plainte…

— Et les autres?

— On les a convoquées pour qu’elles viennent retapisser les gus.

— Vous avez prévu une représentation?

— Ouais, dit Fortin, dès que les plaignantes seront arrivées.

— Tu les as convoquées?

— Ouais.

— À quelle heure?

Fortin regarda sa montre:

— Onze heures, on a le temps.

— Bien, dit Ségalen.

Il revint vers moi.

— Tu en as encore pour longtemps avec ton rapport?

— J’ai quasiment terminé, le temps de relire et j’imprime.

— Bon, alors je t’envoie quelqu’un.

Voyant mon geste de recul, il sourit:

— Pas de panique, Mervent n’est pas de retour! Mais comme tu t’occupes des vieilles dames, une de plus, une de moins…

— Attends, lui dis-je, c’est quoi cette histoire?

Il fit le mystérieux:

— Je te laisse la surprise. Quand tu auras fini, demande à la réception qu’on fasse monter le paquet cadeau.

Il sortit et ferma la porte en m’adressant un clin d’œil complice.

— Je n’aime pas ça, déclarai-je en regardant Fortin. Qu’est-ce qu’il a voulu dire avec son paquet cadeau?

— J’en sais rien, répondit Fortin l’esprit ailleurs.

Tu ne veux pas aller voir qui poireaute dans l’aquarium?

L’aquarium est la salle d’attente, une pièce entièrement vitrée dans laquelle on peut faire mijoter les patients tout en les observant discrètement.

— Si tu veux, accepta Fortin en repliant son journal sans enthousiasme.

— Merci, dis-je.

Je finis de taper mon rapport, je le relus, corrigeant ici une faute de frappe, là une tournure de phrase et je lançai l’impression. L’imprimante commençait à cracher ses feuilles lorsque Fortin revint l’air perplexe:

— Il y a une douzaine de gus qui attendent, annonça-t-il, les clients habituels, et puis il y a aussi une petite vieille qui pleure.

— C’est peut-être une nouvelle victime de nos deux lascars, supposai-je.

— Je ne crois pas, répondit Fortin, elle a son sac.

— Ah…

Je pris mon téléphone et j’appelai le brigadier-chef Mélennec.

— Ici Lester, Mélennec, Ségalen m’a dit qu’il y avait un cadeau pour moi à l’accueil… Vous avez une idée de ce que ça peut être?

— Oh là, oui capitaine! s’exclama Mélennec. C’est une vieille femme, elle n’arrête pas de pleurer.

— C’est donc ça, dis-je, faites-la monter, Mélennec.

Mélennec est le plus ancien des « en tenue ». Il prendra sa retraite dans quelques mois et, eu égard à ses années de service, on lui confie l’accueil, un poste où il n’y a pas trop de mauvais coups à prendre.

En attendant ma patiente, je recueillis les feuillets crachés par l’imprimante. Je les agrafais et les plaçais dans une chemise lorsqu’on frappa à la porte.

La bonne figure de Mélennec apparut:

— C’est la dame en question, capitaine, me dit-il.

La personne qui passa la porte en hésitant pouvait avoir dans les soixante-quinze ans. Elle était petite, mince, vêtue d’un long manteau beige et coiffée d’un chapeau dans les mêmes teintes que le manteau, auquel il ne manquait que l’anse pour qu’il ait tout à fait l’air d’un pot de chambre renversé. Elle serrait convulsivement son sac à main contre elle, comme si elle craignait qu’on le lui arrachât.

Je me levai pour l’accueillir et lui présentai une chaise:

— Asseyez-vous, madame.

— Merci, dit-elle dans un souffle.

Elle jetait des regards furtifs autour d’elle et, lorsque Fortin qui était sorti fit irruption, elle parut effrayée. Il est vrai que sa haute taille et sa carrure impressionnante paraissaient occuper tout l’espace dans le petit bureau.

— Quel est votre nom madame? demandai-je.

— Lévénez, Solange Lévénez.

Elle étouffa un sanglot et prit un mouchoir dans sa poche pour s’éponger les yeux. Elle avait un regard bleu, presque transparent, mais le blanc de ses yeux était rougi, comme si elle avait beaucoup pleuré.

Je continuai:

— Vous habitez à Quimper?

Elle hocha la tête affirmativement.

— Où ça?

— Chemin du Halage… au numéro 27.

— Vous êtes mariée?

— Veuve…

— Vous avez des enfants?

Elle hocha de nouveau la tête affirmativement:

— Un.

— Quel est son prénom?

C’était agaçant, il fallait lui arracher les mots.

— Victor…

— Victor Lévénez…

— C’est ça.

— Quel âge a-t-il?

— Quarante-huit ans.

— Que fait-il?

— Il est garagiste.

— À Quimper?

— Non, à Saint-Brieuc…

Elle serrait toujours convulsivement son sac, toute ramassée sur elle-même, les jambes serrées repliées sous sa chaise, comme si elle s’attendait à recevoir un mauvais coup.

J’essayai de la mettre en confiance:

— Détendez-vous, madame Lévénez. Voulez-vous un café?

Elle me regarda comme si je venais de lui faire une proposition inconvenante et ne répondit pas. J’adressai un signe de la tête à Fortin et le grand se leva.

Nous restâmes nous regarder en silence jusqu’à ce qu’il revienne, portant trois gobelets en plastique pleins d’un liquide brunâtre et fumant. Il en posa un devant madame Lévénez, un autre devant moi et garda le sien en main.

Madame Lévénez finit par prendre le gobelet. Elle le contempla avec méfiance, comme s’il contenait du poison, puis se mit à boire à petites gorgées.

— Ainsi on a essayé de vous arracher votre sac à vous aussi? demanda Fortin.

Elle le regarda, stupéfaite.

— Mais non!

Le grand me lança un coup d’œil intrigué et je haussai légèrement les épaules.

— Personne n’a essayé de m’arracher mon sac! dit-elle presque véhémente. Qu’est-ce que vous me racontez là?

Je posai mon verre vide devant moi:

— Mais alors, Madame Lévénez, demandai-je, qu’est-ce qui vous amène ici?

— Bouboule a disparu, dit-elle d’un air pénétré.

Je vis les épaules du grand s’affaisser, ses lèvres souffler et je pensai comme lui: « encore une rombière qui a perdu son chien-chien! » Mais je demandai quand même:

— Qui est Bouboule?

— C’est mon fils!

Je m’étonnai:

— Vous venez de me dire qu’il s’appelle Victor!

Elle s’animait, comme si le café, si médiocre fut-il, avait fait son effet.

— Victor c’est son prénom, mais moi je l’appelle Bouboule.

Elle expliqua:

— Vous comprenez, quand il était petit il était plutôt grassouillet. Et, comme son père se prénommait également Victor, pour les distinguer l’un de l’autre quand on les appelait, on l’a surnommé Bouboule.

— Et le surnom lui est resté, dis-je.

— C’est ça, dit-elle, ravie d’être enfin comprise.

— Et vous me dites que ce garçon a disparu?

— Oui.

— Dans quelles circonstances?

— Ah, ça, je n’en sais rien!

Je regardai Fortin et Fortin me regarda semblant me demander s’il ne valait pas mieux appeler la cellule psychiatrique de l’hôpital Gourmelen.

Je lui fis signe d’attendre.

— Vous êtes allée à Saint-Brieuc?

— Non, fit-elle en secouant la tête. Mais d’ordinaire mon Bouboule me téléphone tous les jours, et voilà un mois qu’il n’a pas appelé.

— Il sera parti en vacances, plaidai-je.

Elle secoua la tête négativement, sûre de son fait:

— Non. D’abord il n’allait jamais en vacances, ensuite il m’aurait prévenue. Vous comprenez, mon Bouboule et moi on se disait tout!

Une nouvelle vague de larmes lui monta aux paupières. Elle les épongea, renifla et me regarda avec reproche.

Qu’est-ce que j’avais bien pu faire pour mériter un tel regard?

— Il n’était pas marié? demandai-je.

Elle haussa les épaules en reniflant:

— Divorcé. Je lui avais bien dit que cette fille était une moins que rien, attirée par son argent, qu’elle était, voilà tout!

Je réprimai un sourire devant cette tournure directement venue du Breton.

— Ils n’ont pas d’enfants?

— Non.

— Et vous dites qu’il avait de l’argent?

Elle haussa les épaules:

— Il avait, comme vous dites, car lorsqu’on tombe sur une dépensière comme celle-là, l’argent ne dure guère!

Elle arborait, pour dire ça, une bouche pincée, une vraie bouche de belle-mère à qui on ne la fait pas et qui sait si bien jeter dans la conversation, quand un malheur est arrivé: « Je vous l’avais bien dit! »

— Qu’est devenue sa femme?

— Est-ce que je sais? Elle a bien pu aller au diable, je m’en fiche!

— Elle était originaire de la région de Saint-Brieuc?

— Évidemment, sans ça mon Bouboule ne serait jamais allé s’installer là-bas. Il serait resté près de moi, à Quimper.

Elle renifla et ajouta:

— Et rien de tout ça ne serait arrivé!

— Mais qu’est-ce qui est arrivé, à la fin? demandai-je.

Ça commençait sérieusement à m’agacer.

— Eh bien, il est arrivé que Bouboule ne me téléphone plus!

Elle me regarda:

— Vous allez faire quelque chose?

— Je vais vous demander d’attendre un peu, dis-je. Quelle est l’adresse du garage de votre fils?

— Rue du Petit Bourg, à Saint-Brieuc. Ça s’appelle SBBA.

— Et ça veut dire?

— Saint-Brieuc Belles Autos.

J’eus une moue admirative:

— Vous m’en direz tant!

Je me levai:

— Le lieutenant Fortin va vous reconduire à la salle d’attente et je vais procéder à quelques vérifications et vous reverrai ensuite.

Elle se leva et suivit docilement Fortin. Arrivée à la porte, elle se retourna:

— Ça va durer longtemps?

— Je ferai au plus vite, madame Lévénez.

 

Chapitre 2

 

Fortin revint de mauvaise humeur:

— Dis donc, tu ne vas pas te laisser embobiner par cette cinglée?

— D’abord, rien ne nous dit qu’elle est cinglée, répondis-je, ensuite ça ne coûtera pas cher de donner quelques coups de fil.

— Et ma présentation? demanda-t-il.

— Eh bien, tu te la fais ta présentation, mon grand. C’est toi qui les as arrêtés, non?

— Je te signale qu’on était ensemble, s’exclama-t-il mal content.

— Merci de t’en souvenir, dis-je. Enfin, pour cette petite cérémonie, vois avec Passepoil, ça l’aguerrira.

Albert Passepoil, petit génie de l’informatique entré au commissariat de Quimper grâce à Fortin, n’était certes pas un type à mettre sur le terrain. À dire vrai, il était même l’antithèse de Fortin: aussi malingre que Fortin était costaud, aussi habile derrière un écran que Fortin était emprunté.

On dit que les extrêmes s’attirent, axiome vérifié par l’amitié et l’admiration qu’ils se vouaient l’un à l’autre.

— Bon, ça ira, maugréa-t-il.

— Et puis, lui dis-je avec un clin d’œil complice, je ne suis pas loin. Si tu es perdu, tu sonnes!

Il haussa furieusement les épaules et partit organiser sa présentation.

Je repris le téléphone et j’appelai un copain que j’avais connu autrefois dans un stage. Ludovic Leslay était capitaine maintenant et je savais qu’il avait été affecté à Saint-Brieuc récemment. On mit quelque temps à me le passer, mais lorsque je me présentai, ce fut l’explosion:

— Mary? Bon Dieu, ce que ça me fait plaisir de t’entendre! Qu’est-ce que tu deviens?

Nous échangeâmes quelques souvenirs, évoquant des amis nommés ici ou là, ceux qui étaient partis en retraite et ceux qu’on ne pouvait pas paqueter, et patati et patata, comme font deux vieux amis qui ne se sont pas vus depuis longtemps. Enfin, il en vint au fait:

— Je suppose que tu ne m’appelles pas pour qu’on joue les anciens combattants?

— Mais non, on est toujours au combat, mon vieux Ludo!

— Exact. Moi j’en ai encore pour vingt ans. Et toi?

— Je m’en fiche dis-je, je ne suis pas pressée de vieillir. La rue du Petit Bourg, à Saint-Brieuc, ça te dit quelque chose?

— Je vois, mais ce n’est pas en ville.

— Ah?

— Comme son nom l’indique, c’est à la périphérie, dit-il.

Et il ajouta:

— Domaine de la gendarmerie.

— Dis donc, tu as l’air bien à cheval sur les quartiers réservés!

Il protesta:

— Moi? Sûrement pas! Mais le patron et son homologue de la gendarmerie sont à couteaux tirés, alors on fait gaffe.

— Tu n’aurais pas un correspondant chez les tuniques bleues par hasard?

— Qu’est-ce qui t’arrive encore, Mary Lester, demanda-t-il, il me semble que tu t’égares loin de ton territoire.

— Oui, dis-je, mais moi je ne suis à couteaux tirés avec personne. Une petite vieille sort de mon bureau en larmes. Son Bouboule a disparu!

— Son chien?

— Non, son fils.

— Elle a un fils qui s’appelle Bouboule?

— Il paraît.

— Et ce fils est à Saint-Brieuc?

— Comme j’ai eu l’honneur de te le dire. Victor Lévénez, dit Bouboule, 48 ans, garagiste rue du Petit Bourg à Saint-Brieuc.

— Oh non, ne me dis pas que c’est ce pourri! fit Ludovic Leslay accablé.

— Tu connais le personnage?

— Mais tout Saint-Brieuc connaît le personnage, comme tu dis.

— Il est si moche que ça?

— Même pas! Il est plutôt la risée de tous.

J’entendis mon copain ricaner.

— Un pochetron qui essaye de frimer et de se faire passer pour ce qu’il n’est pas. Mais j’aime autant que tu t’adresses aux gendarmes. Ce sont eux qui ont autorité sur cette juridiction.

— Alors, ton honorable correspondant dans cette honorable arme?

— Il s’appelle Hélias, Claude Hélias et il est adjudant.

— Je peux l’appeler de ta part?

— Évidemment! On fait du foot ensemble en corpo le dimanche.

Ludo me demanda de passer le voir si jamais je m’aventurais à Saint-Brieuc, et je lui fis promettre la même chose si ses pas le menaient un jour à Quimper. Nous échangeâmes encore quelques généralités et je raccrochai.

Puis je formai le numéro qu’il m’avait donné. Je me présentai à l’adjudant Hélias et je lui exposai le motif du coup de téléphone.

Sa réaction fut la même que celle du capitaine Leslay. Victor Lévénez était bien connu des services de gendarmerie, non pas pour un trafic de voitures volées comme je l’avais pensé un instant, mais pour de multiples conduites en état d’ivresse.

— Il buvait? demandai-je.

— C’est peu dire, fit l’adjudant. Il ne faisait même que ça! C’est sûrement l’ivrogne le plus connu de Plérin à Langueux. Mais au fait, s’exclama-t-il, on n’a pas du tout entendu parler de lui pendant les fêtes de fin d’année!

— C’est pour ça que je vous téléphone, dis-je, j’ai dans la salle d’attente sa mère, qui se plaint que son fils a disparu.

— Elle le voyait souvent?

— Non, mais ils se téléphonaient quotidiennement. Et soudain, depuis un mois, plus rien. Vous ne pensez pas qu’il faudrait aller voir?

— Où ça? Dans son garage?

— Oui, et dans son appartement, s’il n’habitait pas sur les lieux.

— Je vais en parler au patron, déclara l’adjudant. Est-ce qu’il y a une plainte de déposée?

— Pas encore.

— Eh bien, demandez donc à cette dame de déposer une demande de recherche officielle. Le patron est extrêmement formaliste et…

— Oh, il a bien raison, dis-je. J’en connais qui sont toujours prêts à nous coller un vice de forme pour foutre tout notre boulot en l’air, alors la prudence s’impose… Dites-moi les choses franchement, adjudant, est-ce que vous verriez un inconvénient à ce que je sois présente lorsque vous perquisitionnerez ce garage?

Il se mit à rire:

— Moi? Mais pas du tout! Pourquoi?

— Eh bien parce que nos deux administrations ont souvent quelques préventions l’une envers l’autre.

— Ça ne me concerne pas, dit l’adjudant.

— Et votre chef?

— Le major? Non, si tout est fait selon les procédures, il sera tout à fait réglo.

— Parfait, dis-je, voilà qui me rassure complètement. Je vais m’occuper d’obtenir cette plainte de madame Lévénez, et je vous rappelle.

Je demandai au brigadier-chef Mélennec de faire remonter la vieille dame.

— Reprenons, madame Lévénez, lui dis-je.

— Vous avez eu des nouvelles de mon fils?

Elle était vraiment pathétique, accrochée à son sac comme à une bouée de sauvetage.

— On va en avoir… Quand votre fils vous a-t-il téléphoné pour la dernière fois?

— Le 13 décembre, déclara-t-elle.

— Vous êtes sûre?

— Certaine! Chaque mois, le 13, je joue au Loto. J’ai appelé Bouboule quand je suis rentrée du bureau de tabac où je joue.

— Que vous a-t-il dit?

— Que si on gagnait, il m’emmènerait faire une croisière sur un paquebot, en Grèce. Il était comme ça, mon Bouboule, toujours gentil et attentionné.

Elle me regarda, extasiée:

— Vous vous rendez compte, une croisière en Grèce, sur un paquebot de luxe, avec rien que des gens chics… J’aurais acheté des tenues…

La tête levée au ciel, elle souriait aux anges. Puis le rêve se brisa soudain et de gros nuages noirs envahirent son horizon.

— On n’a pas gagné, dit-elle d’une voix atone.

Elle resta un moment silencieuse, les yeux perdus dans un rêve intérieur.

— Après il n’a plus jamais téléphoné, continua-t-elle.

— Et vous, vous avez essayé de le rappeler?

— Oh oui, tous les jours, et plusieurs fois par jour! Personne ne répondait.

— Vous téléphoniez au garage ou chez lui?

— Au garage, il n’avait pas le téléphone à l’appartement. Vous comprenez, il ne voulait pas être dérangé par les clients.

Je hochai la tête pour montrer que je comprenais.

— Alors j’ai téléphoné à madame Joncour, poursuivit-elle.

— Qui est cette dame Joncour?

— La propriétaire de son appartement. Elle m’a dit comme ça qu’une fenêtre était restée ouverte et que son fils était allé la fermer car il avait beaucoup plu. Il n’y avait personne à l’appartement mais tout était en ordre. Je lui ai demandé d’aller voir au garage, et elle a de nouveau envoyé son fils. Mais le garage était fermé et Gilles n’avait pas la clé.

— Gilles, c’est le fils de madame Joncour?

Il était temps que je mette de l’ordre! J’adore ces gens qui vous balancent des prénoms et des noms comme si vous connaissiez intimement les personnes dont ils parlent.

— Ben oui, c’est ce que je vous ai dit.

Je n’avais rien entendu de tel, mais je gardai ma remarque pour moi. Pas la peine d’ajouter à la confusion…

— Gilles a regardé par la fente de la boîte aux lettres, dit madame Lévénez, mais le garage était vide. La voiture de Bouboule n’y était pas.

— C’était quoi comme voiture?

— Une belle voiture, ma foi. Une Mercedes de collection. Il m’a emmenée une fois chez madame Michu, je peux vous dire que ça a fait impression!

— Qui est madame Michu?

— La concierge du bâtiment C 3 dans la cité des Colibris.

— Vous la connaissez bien?

— Oui, son mari travaillait avec mon mari à la Galva.

— C’était quoi, la Galva?

— Une grande usine de Galvanisation. Il y en avait du monde là-dedans! Maintenant il n’y a plus rien!

Elle parut méditer encore une fois, puis haussa les épaules au terme de sa réflexion intérieure.

— Alors Gilles est allé à la gendarmerie pour signaler la disparition de Bouboule.

— Ah… Et qu’ont dit les gendarmes?

Elle prit un papier dans son sac et lut avec difficulté:

— Fichier des personnes recherchées…

— Vous voulez dire qu’ils ont fait une inscription au fichier des personnes recherchées?

— Probable… C’est ça que Gilles m’a dit. J’ai écrit pour ne pas oublier. Et puis ils ont dit qu’il fallait attendre. Noël est passé, le premier de l’An aussi, et maintenant il y a un mois que je suis sans nouvelles de mon fils. Alors je voudrais bien savoir…

— Je comprends bien, madame Lévénez, dis-je. Il va falloir que vous signiez quelques documents qui me permettront d’intervenir légalement sur la disparition de votre fils.

Elle hocha la tête en femme qui a pesé depuis longtemps le poids de la paperasserie dans notre société moderne, et apposa une signature laborieuse sur les imprimés que je venais de remplir. Puis je la raccompagnai jusqu’à la porte de sortie en lui promettant de la tenir au courant de l’évolution des choses.

Ensuite j’appelai le commandant Ségalen pour le remercier du « cadeau ».

Il se mit à rire:

— Elle est complètement folle, non?

— Je ne pense pas, dis-je. C’est une brave femme, un peu simple peut-être, mais surtout très inquiète.

Il me regarda, surpris:

— Tu ne la prends pas au sérieux, j’espère.

— Si, mon vieux. Elle a demandé l’ouverture d’une enquête en bonne et due forme, et je pense qu’elle a raison. Il faut que nous sachions ce qu’est devenu son Bouboule.

Il me regardait, interdit.

— Aussi je te demande l’autorisation de prendre contact avec les gendarmes de Saint-Brieuc pour poursuivre les investigations sur place.

Et, comme il ne me répondait pas, j’ajoutai:

— Ou si tu ne veux pas que ce soit moi qui y aille, mets un autre officier sur l’affaire. Maintenant nous ne pouvons plus reculer.

Il paraissait bien regretter de m’avoir fait ce « cadeau ». Mais il était trop tard.

— Eh bien, puisque tu as commencé, continue, dit-il résigné.

Je n’en demandai pas plus.

 

Chapitre 3

 

Je pris donc la route de Saint-Brieuc le matin du 16 janvier et je me rendis compte que ce n’était pas la porte à côté. Il me fallut deux bonnes heures pour y arriver.

Puis j’essayai de m’orienter dans cette ville que je ne connaissais pas, traverser des ponts qui, en pleine agglomération, enjambaient des vallées.

Enfin, je dénichai la gendarmerie. Je demandai au jeune gendarme de permanence à l’accueil de prévenir l’adjudant Hélias et son chef direct, le major Brannellec, de mon arrivée.

Hélias, qui vint m’accueillir, avait une petite quarantaine d’années et paraissait d’un naturel souriant. Il me mena au bureau du major Brannellec, un quinquagénaire aux yeux sombres et inquisiteurs, aux cheveux gris taillés en une brosse rase, qui me salua avec une raideur toute militaire.

Il scruta les documents que je lui confiai avec un scrupule excessif et une attention telle que je faillis lui demander s’il comptait les apprendre par cœur.

Pendant un moment je crus même qu’il allait regarder les imprimés en transparence, comme on le fait pour un billet de banque suspect.

Il finit par me les rendre, comme à regret, en disant:

— C’est bon, ça paraît en règle.

Il n’en était visiblement pas complètement convaincu.

— Nous pouvons donc nous rendre au garage du présumé disparu?

Voyez un peu si j’y allais sur des œufs!

— Affirmatif! dit le major.

Il n’avait pas envie d’en dire plus. Je sortis avec l’adjudant qui me demanda:

— On va au garage directement?

Je réfléchis:

— On n’a pas de clé.

— On peut faire venir un serrurier, proposa l’adjudant.

Je contre-proposai:

— On pourrait aussi aller voir à son appartement si on ne trouve pas une clé.

— OK, dit le gendarme.

J’embarquai dans la fourgonnette Peugeot bleue, sur la banquette arrière, tandis que Hélias s’asseyait près du chauffeur qui était un jeune gendarme répondant au nom de Frank Bellion.

L’appartement qu’occupait Victor Lévénez était situé à quatre ou cinq cents mètres de son garage. Il s’agissait d’une bien modeste résidence.

La dame Joncour, sa logeuse, habitait au rez-de-chaussée d’une maison de deux étages, Victor Lévénez occupait le second.

Madame Joncour était une forte personne à qui le moindre déplacement arrachait son lot de soupirs douloureux. Elle nous confia la clé de son locataire en disant:

— Je ne vais pas avec vous, rapport à mon emphysème.

Je considérai l’escalier de bois qui montait au pignon, desservant ainsi le second étage de la maison, en me disant que c’était une chance. Je ne m’y risquai qu’avec appréhension tant les marches semblaient pourries et glissantes. Elles n’auraient probablement pas résisté au quintal et demi de madame Joncour.

L’adjudant Hélias m’avait emboîté le pas - à distance respectable tout de même - et nous nous retrouvâmes dans une pièce à usage de cuisine-entrée-salle de bains-débarras.

L’autre pièce, séparée de la cuisine par un étroit couloir au fond duquel une cabine de douche en plastique jauni et fendillé, probablement récupérée dans quelque dépôt d’Emmaüs, gouttait.

La chambre était meublée d’un lit double qui n’avait pas été défait, d’une vieille armoire à la glace fendue et une odeur de renfermé, de rance et de moisi semblait coller à la vieille tapisserie couleur crotte de chien, mais en beaucoup plus moche. Je retins cependant mon envie d’ouvrir la fenêtre.

Cette armoire, dont les portes couinèrent, contenait quelques chemises, un complet démodé depuis vingt ans et des sandales de cuir à lanières qui ne devaient servir que lorsqu’il faisait beau.

Je regardai dans les tiroirs des tables de nuit mais, parmi des bouts de ficelle, des boîtes de pâte pectorale collées par le sucre fondu et un canif sans lame, je ne vis rien qui ressemblait à une clé. Un morceau de papier semblant découpé dans un cahier d’écolier et plié en deux attira mon attention. Je l’ouvris et je lus ce message édifiant: Tu ne t’en tireras pas toujours, j’aurai ta peau, sale petite pédale.

L’adjudant avait regardé dans la cuisine, ouvert et refermé quelques tiroirs sans grande conviction.

Je l’interpellai:

— Adjudant! Regardez ça!

Il se retourna. Je tenais le papier délicatement entre le pouce et l’index de mes doigts gantés de latex.

Hélias lut et me regarda perplexe:

— Des menaces?

— Il semble, répondis-je. Avez-vous entendu dire que Lévénez était homosexuel?

— Ma foi non. On ne lui connaissait pas de relations féminines.

Il réfléchit et corrigea:

— Sauf Bamako.

— Qui était Bamako?

— Une pauvre fille venue on ne sait comment du Mali.

— Une clandestine?

— Ouais. Elle était à la rue, enceinte, et Bouboule l’a hébergée un moment dans son garage.

— Qu’est-elle devenue?

— Nous avons prévenu les organismes sociaux qui l’ont prise en charge.

— Où est-elle maintenant?

— Je n’en sais rien, mais je pourrais me renseigner.

— Oui, ça serait bien.

Je mis le papier dans un sachet de plastique et le tendis à l’adjudant.

— Il y a peut-être des empreintes là-dessus.

— Peut-être, dit Hélias d’un air de doute en mettant le sachet dans sa poche.

Il manquait de conviction, ce brave Hélias. Au seuil de la cuisine, il soupira avec découragement:

— Quel bordel! Vous voulez vraiment qu’on fouille tout ça?

— Pas pour l’instant, le rassurai-je, nous avons mieux à faire.

L’adjudant me regarda, semblant se demander ce que cachait ce « pas pour l’instant ». Quand on pense que ce Joncour avait prétendu que l’appartement était en ordre!

— Nous recherchons une clé, annonçai-je, une clé qui sert tous les jours. Quelqu’un de normalement constitué l’aurait laissée en évidence.

L’adjudant ricana:

— Quelqu’un de normalement constitué, comme vous dites!

Encore un qui n’avait pas une grande estime pour le disparu.

— Il ne nous reste plus qu’à aller au garage, décidai-je.

Nous redescendîmes prudemment l’escalier branlant et je rendis la clé à madame Joncour qui l’accrocha à un clou près de sa porte avant de retourner s’asseoir sur un large fauteuil à lattes de bois garni de coussins.

J’eus l’intuition que le meuble avait été fabriqué à l’intention de son formidable arrière-train.

— Où est-ce qu’il a bien pu aller? demanda la vieille dame.

— Je l’ignore, dis-je, mais sa mère s’inquiète.

— Je sais, dit madame Joncour, elle m’a téléphoné… Ah, on a bien du tourment avec les enfants, n’est-ce pas?

L’enfant en question approchait de la cinquantaine, mais pour sa mère, il restait un enfant.

— Je crois que c’était un ami de votre fils? demandai-je.

— Ah oui! Ils sortaient souvent ensemble.

— Votre fils est également garagiste, n’est-ce pas?

— Oui…

— Monsieur Lévénez et lui étaient donc en concurrence?

— Oh non! protesta-t-elle. Mon Gilles lui fait dans la réparation. Victor était spécialisé dans les belles autos. Vous savez, les vieilles voitures de collection. Il les remettait en état et les entretenait.

— Il avait beaucoup de clients?

Madame Joncour eut une moue évasive:

— Je ne sais pas.

Et elle ajouta:

— Je ne vais jamais jusque là-bas.

— Depuis combien de temps Victor Lévénez était-il votre locataire?

— Bof… depuis cinq ou six ans. Avant il avait une femme, mais elle a fichu le camp…

— Et depuis combien de temps avait-il son garage?

— À peu près pareil.

— Cinq ou six ans?

— Oui, il a acheté quand monsieur Poussard a pris sa retraite.

— Bien, dis-je, je vous remercie, madame Joncour.

Pendant l’interrogatoire de la vieille femme, l’adjudant Hélias était resté muet près de moi. Il ne semblait pas avoir envie de faire du zèle.

Le jeune gendarme nous conduisit sans mot dire au garage de l’illustre Victor Lévénez, dit Bouboule.

La rue du Petit Bourg était une vieille rue triste qui sentait la misère et l’abandon. On devinait qu’un demi-siècle plus tôt elle avait été le cœur d’un quartier populaire qui embaumait le pain chaud le matin et qui retentissait du cri des enfants en blouses grises et bérets partant à l’école un cartable de carton bouilli sur le dos. Une vie d’une autre époque. Les anciens étaient morts et leurs héritiers avaient cherché sous d’autres cieux des lieux plus avenants.

Les maisons ne dépassaient pas les deux étages, on voyait une boulangerie à la façade carrelée de petites mosaïques et, derrière la vitrine empoussiérée, une pancarte de guingois: À VENDRE. Derrière les grilles rouillées d’une boucherie, À VENDRE… Aux Quatre saisons - Fruits et Légumes - À VENDRE…

— Ce n’est pas possible, dis-je au gendarme, tout est donc à vendre ici?

Il se mit à rire:

— Vous avez raison, à part le bistrot, tout est à vendre. Si vous voulez investir, c’est le moment. Les prix sont au plus bas.

Je regardai le bistrot en question qui se trouvait à l’angle d’une ruelle et qui avait probablement emprunté son enseigne à cette situation: Au Bon Coin. Une façade jaunâtre, des rideaux non moins jaunâtres derrière des vitres fendues. Ce n’était pas un trois étoiles.

Bien que de facture plus moderne que les autres maisons de la rue, le garage de Victor Lévénez n’était pas en meilleur état. Sur la façade de ciment où le blanc sale de la peinture s’en allait par plaques, une enseigne paraissait plus récente que le reste: SBBA en grosses lettres et en dessous la traduction: Saint-Brieuc Belles Autos. Frappé par quelque coup de lance-pierres bien ajusté, le A pendouillait à l’envers. Deux portes roulantes métalliques abaissées n’offraient pas un meilleur aspect et la petite porte latérale était fermée à clé.

— J’appelle un serrurier, dit l’adjudant Hélias.

Je risquai un œil par la fente de la boîte aux lettres mais je ne vis qu’un espace cimenté et désert.

Je revins à la camionnette et Hélias m’annonça avec emphase:

— L’homme de l’art sera là dans quelques minutes.

Je m’assis dans la voiture et l’adjudant me demanda:

— Qu’est-ce que vous en pensez?

— Je n’en sais rien, dis-je. Et vous?

— Pff! fit Hémon, je pense qu’on perd notre temps.

Puis il soupira:

— Il nous en aura fait perdre du temps, ce salopard de Bouboule.

— Ici aussi on l’appelle Bouboule? demandai-je.

— Ouais, fit l’adjudant. Je ne dis pas que c’est un mauvais bougre, mais c’est un type à histoires.

— Il devait tout de même travailler, dis-je.

L’adjudant rigola de nouveau:

— Je crois bien n’avoir jamais vu d’autre voiture que la sienne dans son garage.

— Sans blague, dis-je.

— Sans blague! répéta Hélias en écho.

Il ajouta:

— Et je sais de quoi je parle! Voici deux ans, il y a eu de nombreux vols de voitures dans la région. Alors on a surveillé les garages comme celui-ci où ces véhicules auraient pu être maquillés.

— Et alors?

— Et alors rien! Ce foutu Lévénez était même trop fainéant - ou trop ivrogne - pour se livrer à un trafic pourtant juteux.

Il ajouta:

— Finalement, on a démantelé un gang de Roumains qui expédiaient les véhicules volés vers les pays de l’Est.

— Mais de quoi vivait-il, ce Bouboule?

— Je suppose qu’il devait taper sa mère.

— Elle ne m’a pourtant pas paru excessivement riche.

L’adjudant sourit:

— Avec un fils pareil, elle ne pouvait pas l’être.

Il ajouta:

— Vous voulez connaître la journée type du garagiste Lévénez? Je peux vous en parler, car on l’a surveillé!

— Allez-y, dis-je curieuse.