Son Excellence Eugene Rougon - Emile Zola - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1876

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Emile Zola

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Opis ebooka Son Excellence Eugene Rougon - Emile Zola

Son Excellence Eugene Rougon est un roman d’Émile Zola publié en 1876, sixieme volume de la série Les Rougon-Macquart. Dans cet ouvrage, selon ses propres termes, Zola pénetre les « coulisses politiques » du Second Empire. Les personnages sont des proches du pouvoir : ministres, députés, hauts fonctionnaires. L'action se déroule de 1856 a 1861.

Opinie o ebooku Son Excellence Eugene Rougon - Emile Zola

Fragment ebooka Son Excellence Eugene Rougon - Emile Zola

A Propos
Chapitre 1
A Propos Zola:

Émile Zola (2 April 1840 – 29 September 1902) was an influential French novelist, the most important example of the literary school of naturalism, and a major figure in the political liberalization of France. Source: Wikipedia

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Chapitre 1

 

Le président était encore debout, au milieu du léger tumulte que son entrée venait de produire. Il s’assit, en disant a demi-voix, négligemment :

« La séance est ouverte. »

Et il classa les projets de loi, placés devant lui, sur le bureau. A sa gauche, un secrétaire, myope, le nez sur le papier, lisait le proces-verbal de la derniere séance, d’un balbutiement rapide que pas un député n’écoutait. Dans le brouhaha de la salle, cette lecture n’arrivait qu’aux oreilles des huissiers, tres dignes, tres corrects, en face des poses abandonnées des membres de la Chambre.

Il n’y avait pas cent députés présents. Les uns se renversaient a demi sur les banquettes de velours rouge, les yeux vagues, sommeillant déja. D’autres, pliés au bord de leurs pupitres comme sous l’ennui de cette corvée d’une séance publique, battaient doucement l’acajou du bout de leurs doigts. Par la baie vitrée qui taillait dans le ciel une demi-lune grise, tout le pluvieux apres-midi de mai entrait, tombant d’aplomb, éclairant régulierement la sévérité pompeuse de la salle. La lumiere descendait les gradins en une large nappe rougie, d’un éclat sombre, allumée ça et la d’un reflet rose, aux encoignures des bancs vides ; tandis que, derriere le président, la nudité des statues et des sculptures arretait des pans de clarté blanche.

Un député, au troisieme banc, a droite, était resté debout, dans l’étroit passage. Il frottait de la main son rude collier de barbe grisonnante, l’air préoccupé. Et, comme un huissier montait, il l’arreta et lui adressa une question a demi-voix.

« Non, monsieur Kahn, répondit l’huissier, M. le président du conseil d’État n’est pas encore arrivé. »

Alors, M. Kahn s’assit. Puis, se tournant brusquement vers son voisin de gauche :

« Dites donc, Béjuin, demanda-t-il, est-ce que vous avez vu Rougon, ce matin ? »

M. Béjuin, un petit homme maigre, noir, de mine silencieuse, leva la tete, les paupieres battantes, la tete ailleurs. Il avait tiré la planchette de son pupitre. Il faisait sa correspondance, sur du papier bleu, a en-tete commercial, portant ces mots : Béjuin et Cie, cristallerie de Saint-Florent.

« Rougon ? répéta-t-il. Non, je ne l’ai pas vu. Je n’ai pas eu le temps de passer au Conseil d’état. »

Et il se remit posément a sa besogne. Il consultait un carnet, il écrivait sa deuxieme lettre, sous le bourdonnement confus du secrétaire, qui achevait la lecture du proces-verbal.

M. Kahn se renversa, les bras croisés. Sa figure aux traits forts, dont le grand nez bien fait trahissait une origine juive, restait maussade. Il regarda les rosaces d’or du plafond, s’arreta au ruissellement d’une averse qui crevait en ce moment sur les vitres de la baie ; puis, les yeux perdus, il parut examiner attentivement l’ornementation compliquée du grand mur qu’il avait en face de lui. Aux deux bouts, il fut retenu un instant par les panneaux tendus de velours vert, chargés d’attributs et d’encadrements dorés. Puis, apres avoir mesuré d’un regard les paires de colonnes, entre lesquelles les statues allégoriques de la Liberté et de l’Ordre public mettaient leur face de marbre aux prunelles vides, il finit par s’absorber dans le spectacle du rideau de soie verte, qui cachait la fresque représentant Louis-Philippe pretant serment a la Charte.

Cependant, le secrétaire s’était assis. Le brouhaha continuait dans la salle. Le président, sans se presser, feuilletait toujours des papiers. Il appuya machinalement la main sur la pédale de la sonnette, dont la grosse sonnerie ne dérangea pas une seule des conversations particulieres. Et, debout au milieu du bruit, il resta la un moment, a attendre.

« Messieurs, commença-t-il, j’ai reçu une lettre… »

Il s’interrompit pour donner un nouveau coup de sonnette, attendant encore, dominant de sa figure grave et ennuyée le bureau monumental, qui étageait au-dessous de lui ses panneaux de marbre rouge encadrés de marbre blanc. Sa redingote boutonnée se détachait sur le bas-relief placé derriere le bureau, ou elle coupait d’une ligne noire les péplums de l’Agriculture et de l’Industrie, aux profils antiques.

« Messieurs, reprit-il, lorsqu’il eut obtenu un peu de silence, j’ai reçu une lettre de M. de Lamberthon, dans laquelle il s’excuse de ne pouvoir assister a la séance d’aujourd’hui. »

Il y eut un léger rire sur un banc, le sixieme en face du bureau. C’était un député tout jeune, vingt-huit ans au plus, blond et adorable, qui étouffait dans ses mains blanches une gaieté de jolie femme. Un de ses collegues, énorme, se rapprocha de trois places, pour lui demander a l’oreille :

« Est-ce que Lamberthon a vraiment trouvé sa femme… ? Contez-moi donc ça, La Rouquette. »

Le président avait pris une poignée de papiers. Il parlait d’une voix monotone ; des lambeaux de phrase arrivaient jusqu’au fond de la salle.

« Il y a des demandes de congé… M. Blachet, M. Buquin-Lecomte, M. de la Villardiere… »

Et, pendant que la Chambre consultée accordait les congés, M. Kahn, las sans doute de considérer la soie verte tendue devant l’image séditieuse de Louis-Philippe, s’était tourné a demi pour regarder les tribunes. Au-dessus du soubassement de marbre jaune veiné de laque, un seul rang de tribunes mettait, d’une colonne a l’autre, des bouts de rampe de velours amarante ; tandis que, tout en haut, un lambrequin de cuir gaufré n’arrivait pas a dissimuler le vide laissé par la suppression du second rang, réservé aux journalistes et au public, avant l’Empire. Entre les grosses colonnes, jaunies, développant leur pompe un peu lourde autour de l’hémicycle, les étroites loges s’enfonçaient, pleines d’ombre, presque vides, égayées par trois ou quatre toilettes claires de femme.

« Tiens ! le colonel Jobelin est venu », murmura M. Kahn.

Il sourit au colonel, qui l’avait aperçu. Le colonel Jobelin portait la redingote bleu foncé qu’il avait adoptée comme uniforme civil, depuis sa retraite. Il était tout seul dans la tribune des questeurs, avec sa rosette d’officier, si grande, qu’elle semblait le noud d’un foulard.

Plus loin, a gauche, les yeux de M. Kahn venaient de se fixer sur un jeune homme et une jeune femme, serrés tendrement l’un contre l’autre, dans un coin de la tribune du Conseil d’État. Le jeune homme se penchait a tous moments, parlait dans le cou de la jeune femme, qui souriait d’un air doux, sans le regarder, les yeux fixés sur la figure allégorique de l’Ordre public.

« Dites donc, Béjuin ? » murmura le député en poussant son collegue du genou.

M. Béjuin était a sa cinquieme lettre. Il leva la tete, effaré.

« La-haut, tenez, vous ne voyez pas le petit d’Escorailles et la jolie Mme Bouchard. Je parie qu’il lui pince les hanches. Elle a des yeux mourants… Tous les amis de Rougon se sont donc donné rendez-vous. Il y a encore la, dans la tribune du public, Mme Correur et le ménage Charbonnel. »

Un coup de sonnette plus prolongé retentit. Un huissier lança d’une belle voix de basse : « Silence, messieurs ! » On écouta. Et le président dit cette phrase, dont pas un mot ne fut perdu :

« M. Kahn demande l’autorisation de faire imprimer le discours qu’il a prononcé dans la discussion du projet de loi relatif a l’établissement d’une taxe municipale sur les voitures et les chevaux circulant dans Paris. »

Un murmure courut sur les bancs, et les conversations reprirent. M. La Rouquette était venu s’asseoir pres de M. Kahn.

« Vous travaillez donc pour les populations, vous ? » lui dit-il en plaisantant.

Puis, sans le laisser répondre, il ajouta :

« Vous n’avez pas vu Rougon ? vous n’avez rien appris ?… Tout le monde parle de la chose. Il paraît qu’il n’y a encore rien de certain. »

Il se tourna, il regarda l’horloge.

« Déja deux heures vingt ! C’est moi qui filerais, s’il n’y avait pas la lecture de ce diable de rapport !… Est-ce vraiment pour aujourd’hui ?

– On nous a tous prévenus, répondit M. Kahn. Je n’ai pas entendu dire qu’il y eut contrordre. Vous ferez bien de rester. On votera les quatre cent mille francs du bapteme tout de suite.

– Sans doute, reprit M. La Rouquette. Le vieux général Legrain, qui se trouve en ce moment perclus des deux jambes, s’est fait apporter par son domestique ; il est dans la salle des conférences, a attendre le vote… L’empereur a raison de compter sur le dévouement du Corps législatif tout entier. Pas une de nos voix ne doit lui manquer, dans cette occasion solennelle. »

Le jeune député avait fait un grand effort pour se donner la mine sérieuse d’un homme politique. Sa figure poupine, égayée de quelques poils blonds, se rengorgeait sur sa cravate, avec un léger balancement. Il parut gouter un instant les deux dernieres phrases d’orateur qu’il avait trouvées. Puis, brusquement, il partit d’un éclat de rire.

« Mon Dieu ! dit-il ; que ces Charbonnel ont une bonne tete ! »

Alors, M. Kahn et lui plaisanterent aux dépens des Charbonnel. La femme avait un châle jaune extravagant ; le mari portait une de ces redingotes de province, qui semblent taillées a coups de hache ; et tous deux, larges, rouges, écrasés, appuyaient presque le menton sur le velours de la rampe, pour mieux suivre la séance, a laquelle leurs yeux écarquillés ne paraissaient rien comprendre.

« Si Rougon saute, murmura M. La Rouquette, je ne donne pas deux sous du proces des Charbonnel… C’est comme Mme Correur… »

Il se pencha a l’oreille de M. Kahn, et continua tres bas :

« En somme, vous qui connaissez Rougon, dites-moi au juste ce que c’est que Mme Correur. Elle a tenu un hôtel, n’est-ce pas ? Autrefois, elle logeait Rougon. On raconte meme qu’elle lui pretait de l’argent… Et maintenant, quel métier fait-elle ? »

M. Kahn était devenu tres grave. Il frottait son collier de barbe, d’une main lente.

« Mme Correur est une dame fort respectable », dit-il nettement.

Ce mot coupa court a la curiosité de M. La Rouquette. Il pinça les levres, de l’air d’un écolier qui vient de recevoir une leçon. Tous deux regarderent un instant en silence Mme Correur, assise pres des Charbonnel. Elle avait une robe de soie mauve, tres voyante, avec beaucoup de dentelles et de bijoux ; la face trop rose, le front couvert de petits frisons de poupée blonde, elle montrait son cou gras, encore tres beau, malgré ses quarante-huit ans.

Mais, au fond de la salle, il y eut tout d’un coup un bruit de porte, un tapage de jupes, qui fit tourner les tetes. Une grande fille, d’une admirable beauté, mise tres étrangement, avec une robe de satin vert d’eau mal faite, venait d’entrer dans la loge du Corps diplomatique, suivie d’une dame âgée, vetue de noir.

« Tiens ! la belle Clorinde ! » murmura M. La Rouquette, qui se leva pour saluer a tout hasard.

M. Kahn s’était levé également. Il se pencha vers M. Béjuin, occupé a mettre ses lettres sous enveloppe.

« Dites donc, Béjuin, murmura-t-il, la comtesse Balbi et sa fille sont la… Je monte leur demander si elles n’ont pas vu Rougon. »

Au bureau, le président avait pris une nouvelle poignée de papiers. Il donna, sans cesser de lire, un regard a la belle Clorinde Balbi, dont l’arrivée soulevait un chuchotement dans la salle. Et, tout en passant les feuilles une a une a un secrétaire, il disait sans points ni virgules, d’une façon interminable :

« Présentation d’un projet de loi tendant a proroger la perception d’une surtaxe a l’octroi de la ville de Lille… Présentation d’un projet de loi relatif a la réunion en une seule commune des communes de Doulevant-le-Petit et de Ville-en-Blaisois (Haute-Marne). »

Quand M. Kahn redescendit, il était désolé.

« Décidément, personne ne l’a vu, dit-il a ses collegues Béjuin et La Rouquette, qu’il rencontra au bas de l’hémicycle. On m’a assuré que l’empereur l’avait fait demander hier soir, mais j’ignore ce qu’il est résulté de l’entretien… Rien n’est ennuyeux comme de ne pas savoir a quoi s’en tenir. »

M. La Rouquette, pendant qu’il tournait le dos, murmura a l’oreille de M. Béjuin :

« Ce pauvre Kahn a joliment peur que Rougon ne se fâche avec les Tuileries. Il pourrait courir apres son chemin de fer. »

Alors, M. Béjuin, qui parlait peu, lâcha gravement cette phrase :

« Le jour ou Rougon quittera le Conseil d’État, ce sera une perte pour tout le monde. »

Et il appela du geste un huissier, pour le prier d’aller jeter a la boîte les lettres qu’il venait d’écrire.

Les trois députés resterent au pied du bureau, a gauche. Ils causerent prudemment de la disgrâce qui menaçait Rougon. C’était une histoire compliquée. Un parent éloigné de l’impératrice, un sieur Rodriguez, réclamait au gouvernement français une somme de deux millions, depuis 1808. Pendant la guerre d’Espagne, ce Rodriguez, qui était armateur, eut un navire chargé de sucre et de café capturé dans le golfe de Gascogne et mené a Brest par une de nos frégates, la Vigilante. A la suite de l’instruction que fit la commission locale, l’officier d’administration conclut a la validité de la capture, sans en référer au Conseil des prises. Cependant, le sieur Rodriguez s’était empressé de se pourvoir au Conseil d’État. Puis, il était mort, et son fils, sous tous les gouvernements, avait tenté vainement d’évoquer l’affaire, jusqu’au jour ou un mot de son arriere-petite-cousine, devenue toute-puissante, finit par faire mettre le proces au rôle.

Au-dessus de leurs tetes, les trois députés entendaient la voix monotone du président, qui continuait :

« Présentation d’un projet de loi autorisant le département du Calvados a ouvrir un emprunt de trois cent mille francs… Présentation d’un projet de loi autorisant la ville d’Amiens a ouvrir un emprunt de deux cent mille francs pour la création de nouvelles promenades… Présentation d’un projet de loi autorisant le département des Côtes-du-Nord a ouvrir un emprunt de trois cent quarante-cinq mille francs, destiné a couvrir les déficits des cinq dernieres années… »

« La vérité est, dit M. Kahn en baissant encore la voix, que le Rodriguez en question avait eu une invention fort ingénieuse. Il possédait avec un de ses gendres, fixé a New York, des navires jumeaux voyageant a volonté sous le pavillon américain ou sous le pavillon espagnol, selon les dangers de la traversée… Rougon m’a affirmé que le navire capturé était bien a lui, et qu’il n’y avait aucunement lieu de faire droit a ses réclamations.

– D’autant plus, ajouta M. Béjuin, que la procédure est inattaquable. L’officier d’administration de Brest avait parfaitement le droit de conclure a la validation, selon la coutume du port, sans en référer au Conseil des prises. »

Il y eut un silence. M. La Rouquette, adossé contre le soubassement de marbre, levait le nez, tâchait de fixer l’attention de la belle Clorinde.

« Mais, demanda-t-il naivement, pourquoi Rougon ne veut-il pas qu’on rende les deux millions au Rodriguez ? Qu’est-ce que ça lui fait ?

– Il y a la une question de conscience », dit gravement M. Kahn.

M. La Rouquette regarda ses deux collegues l’un apres l’autre ; mais, les voyant solennels, il ne sourit meme pas.

« Puis, continua M. Kahn comme répondant aux choses qu’il ne disait pas tout haut, Rougon a des ennuis, depuis que Marsy est ministre de l’intérieur. Ils n’ont jamais pu se souffrir… Rougon me disait que, sans son attachement a l’empereur, auquel il a déja rendu tant de services, il serait depuis longtemps rentré dans la vie privée… Enfin, il n’est plus bien aux Tuileries, il sent la nécessité de faire peau neuve.

– Il agit en honnete homme, répéta M. Béjuin.

– Oui, dit M. La Rouquette d’un air fin, s’il veut se retirer, l’occasion est bonne… N’importe, ses amis seront désolés. Voyez donc le colonel la-haut, avec sa mine inquiete ; lui qui comptait si bien s’attacher son ruban rouge au cou, le 15 aout prochain !… Et la jolie Mme Bouchard qui avait juré que le digne M. Bouchard serait chef de division a l’Intérieur avant six mois ! Le petit d’Escorailles, l’enfant gâté de Rougon, devait mettre la nomination sous la serviette de M. Bouchard, le jour de la fete de madame… Tiens ! ou sont-ils donc, le petit d’Escorailles et la jolie Mme Bouchard ? »

Ces messieurs les chercherent. Enfin ils les découvrirent au fond de la tribune, dont ils occupaient le premier banc, a l’ouverture de la séance. Ils s’étaient réfugiés la, dans l’ombre, derriere un vieux monsieur chauve ; et ils restaient bien tranquilles tous les deux, tres rouges.

A ce moment, le président achevait sa lecture. Il jeta ces derniers mots d’une voix un peu tombée, qui s’embarrassait dans la rudesse barbare de la phrase :

« Présentation d’un projet de loi ayant pour objet d’autoriser l’élévation du taux d’intéret d’un emprunt autorisé par la loi du 9 juin 1853, et une imposition extraordinaire par le département de la Manche. »

M. Kahn venait de courir a la rencontre d’un député qui entrait dans la salle. Il l’amena, en disant :

« Voici M. de Combelot… Il va nous donner des nouvelles. »

M. de Combelot, un chambellan que le département des Landes avait nommé député sur un désir formel exprimé par l’empereur, s’inclina d’un air discret, en attendant qu’on le questionnât. C’était un grand bel homme, tres blanc de peau, avec une barbe d’un noir d’encre qui lui valait de vifs succes parmi les femmes.

« Eh bien ! interrogea M. Kahn, qu’est-ce qu’on dit au château ? Qu’est-ce que l’empereur a décidé ?

– Mon Dieu, répondit M. de Combelot en grasseyant, on dit bien des choses… L’empereur a la plus grande amitié pour M. le président du Conseil d’État. Il est certain que l’entrevue a été tres amicale… Oui, elle a été tres amicale. »

Et il s’arreta, apres avoir pesé le mot, pour savoir s’il ne s’était pas trop avancé.

« Alors, la démission est retirée ? reprit M. Kahn, dont les yeux brillerent.

– Je n’ai pas dit cela, reprit le chambellan tres inquiet. Je ne sais rien. Vous comprenez, ma situation est particuliere… »

Il n’acheva pas, il se contenta de sourire, et se hâta de monter a son banc. M. Kahn haussa les épaules, et s’adressant a M. La Rouquette :

« Mais, j’y songe, vous devriez etre au courant, vous ! Mme de Llorentz, votre sour, ne vous raconte donc rien ?

– Oh ! ma sour est plus muette encore que M. de Combelot, dit le jeune député en riant. Depuis qu’elle est dame du palais, elle a une gravité de ministre… Pourtant hier, elle m’assurait que la démission serait acceptée… A ce propos, une bonne histoire. On a envoyé, paraît-il, une dame pour fléchir Rougon. Vous ne savez pas ce qu’il a fait, Rougon ? Il a mis la dame a la porte ; notez qu’elle était délicieuse.

– Rougon est chaste », déclara solennellement M. Béjuin.

M. La Rouquette fut pris d’un fou rire. Il protestait ; il aurait cité des faits, s’il avait voulu.

« Ainsi, murmura-t-il, Mme Correur…

– Jamais ! dit M. Kahn, vous ne connaissez pas cette histoire.

– Eh bien, la belle Clorinde alors !

– Allons donc ! Rougon est trop fort pour s’oublier avec cette grande diablesse de fille. »

Et ces messieurs se rapprocherent, s’enfonçant dans une conversation risquée, a mots tres crus. Ils dirent les anecdotes qui circulaient sur ces deux Italiennes, la mere et la fille, moitié aventurieres et moitié grandes dames, qu’on rencontrait partout, au milieu de toutes les cohues : chez les ministres, dans les avant-scenes des petits théâtres, sur les plages a la mode, au fond des auberges perdues. La mere, assurait-on, sortait d’un lit royal ; la fille, avec une ignorance de nos conventions françaises qui faisait d’elle « une grande diablesse » originale et fort mal élevée, crevait des chevaux a la course, montrait ses bas sales et ses bottines éculées sur les trottoirs les jours de pluie, cherchait un mari avec des sourires hardis de femme faite. M. La Rouquette raconta que, chez le chevalier Rusconi, le légat d’Italie, elle était arrivée, un soir de bal, en Diane chasseresse, si nue, qu’elle avait failli etre demandée en mariage, le lendemain, par le vieux M. de Nougarede, un sénateur tres friand. Et, pendant cette histoire, les trois députés jetaient des regards sur la belle Clorinde, qui, malgré le reglement, regardait les membres de la Chambre les uns apres les autres, a l’aide d’une grosse jumelle de théâtre.

« Non, non, répéta M. Kahn, jamais Rougon ne serait assez fou !… Il la dit tres intelligente, et il la nomme en riant “mademoiselle Machiavel”. Elle l’amuse, voila tout.

– N’importe, conclut M. Béjuin, Rougon a tort de ne pas se marier… Ça asseoit un homme. »

Alors, tous trois tomberent d’accord sur la femme qu’il faudrait a Rougon : une femme d’un certain âge, trente-cinq ans au moins, riche, et qui tînt sa maison sur un pied de haute honneteté.

Cependant le brouhaha grandissait. Ils s’oubliaient a ce point dans leurs anecdotes scabreuses, qu’ils ne s’apercevaient plus de ce qui se passait autour d’eux. Au loin, au fond des couloirs, on entendait la voix perdue des huissiers qui criaient : « En séance, messieurs, en séance ! » Et des députés arrivaient de tous les côtés, par les portes d’acajou massif, ouvertes a deux battants, montrant les étoiles d’or de leurs panneaux. La salle, jusque-la a moitié vide, s’emplissait peu a peu. Les petits groupes, causant d’un air d’ennui d’un banc a l’autre, les dormeurs, étouffant leurs bâillements, étaient noyés dans le flot montant, au milieu d’une distribution considérable de poignées de main. En s’asseyant a leurs places, a droite comme a gauche, les membres se souriaient ; ils avaient un air de famille, des visages également pénétrés du devoir qu’ils venaient remplir la. Un gros homme, sur le dernier banc, a gauche, qui s’était assoupi trop profondément, fut réveillé par son voisin ; et, quand celui-ci lui eut dit quelques mots a l’oreille, il se hâta de se frotter les yeux, il prit une pose convenable. La séance, apres s’etre traînée dans des questions d’affaires fort ennuyeuses pour ces messieurs, allait prendre un intéret capital.

Poussés par la foule, M. Kahn et ses deux collegues monterent jusqu’a leurs bancs, sans en avoir conscience. Ils continuaient a causer, en étouffant des rires. M. La Rouquette racontait une nouvelle histoire sur la belle Clorinde. Elle avait eu, un jour, l’étonnante fantaisie de faire tendre sa chambre de draperies noires semées de larmes d’argent, et de recevoir la ses intimes, couchée sur son lit, ensevelie dans des couvertures également noires, qui ne laissaient passer que le bout de son nez.

M. Kahn s’asseyait, lorsqu’il revint brusquement a lui.

« Ce La Rouquette est idiot avec ses commérages ! murmura-t-il. Voila que j’ai manqué Rougon, maintenant ! »

Et, se tournant vers son voisin, d’un air furieux :

« Dites donc, Béjuin, vous auriez bien pu m’avertir ! »

Rougon, qui venait d’etre introduit avec le cérémonial d’usage, était déja assis entre deux conseillers d’État, au banc des commissaires du gouvernement, une sorte de caisse d’acajou énorme, installée au bas du bureau, a la place meme de la tribune supprimée. Il crevait de ses larges épaules son uniforme de drap vert, chargé d’or au collet et aux manches. La face tournée vers la salle, avec sa grosse chevelure grisonnante plantée sur son front carré, il éteignait ses yeux sous d’épaisses paupieres toujours a demi baissées ; et son grand nez, ses levres taillées en pleine chair, ses joues longues ou ses quarante-six ans ne mettaient pas une ride, avaient une vulgarité rude, que transfigurait par éclairs la beauté de la force. Il resta adossé, tranquillement, le menton dans le collet de son habit, sans paraître voir personne, l’air indifférent et un peu las.

« Il a son air de tous les jours », murmura M. Béjuin.

Sur les bancs, les députés se penchaient, pour voir la mine qu’il faisait. Un chuchotement de remarques discretes courait d’oreille a oreille. Mais l’entrée de Rougon produisait surtout une vive impression dans les tribunes. Les Charbonnel, pour montrer qu’ils étaient la, allongeaient leur paire de faces ravies, au risque de tomber. Mme Correur avait eu une légere toux, sortant un mouchoir qu’elle agita légerement, sous le prétexte de le porter a ses levres. Le colonel Jobelin s’était redressé, et la jolie Mme Bouchard, redescendue vivement au premier banc, soufflait un peu, en refaisant le noud de son chapeau, pendant que M. d’Escorailles, derriere elle, restait muet, tres contrarié. Quant a la belle Clorinde, elle ne se gena point. Voyant que Rougon ne levait pas les yeux, elle tapa a petits coups tres distincts sa jumelle sur le marbre de la colonne contre laquelle elle s’appuyait ; et, comme il ne la regardait toujours pas, elle dit a sa mere, d’une voix si claire, que toute la salle l’entendit :

« Il boude donc, le gros sournois ! »

Des députés se tournerent, avec des sourires. Rougon se décida a donner un regard a la belle Clorinde. Alors, pendant qu’il lui adressait un imperceptible signe de tete, elle, toute triomphante, battit des mains, se renversa en riant, en parlant haut a sa mere, sans se soucier le moins du monde de tous ces hommes, en bas, qui la dévisageaient.

Rougon, lentement, avant de laisser retomber ses paupieres, avait fait le tour des tribunes, ou son large regard enveloppa a la fois Mme Bouchard, le colonel Jobelin, Mme Correur et les Charbonnel. Son visage demeura muet. Il remit son menton dans le collet de son habit, les yeux a demi refermés, en étouffant un léger bâillement.

« Je vais toujours lui dire un mot », souffla M. Kahn a l’oreille de M. Béjuin.

Mais, comme il se levait, le président qui, depuis un instant, s’assurait que tous les députés étaient bien a leur poste, donna un coup de sonnette magistral. Et, brusquement, un silence profond régna.

Un monsieur blond était debout au premier banc, un banc de marbre jaune, a tablette de marbre blanc. Il tenait a la main un grand papier, qu’il couvait des yeux, tout en parlant.

« J’ai l’honneur, dit-il d’une voix chantante, de déposer un rapport sur le projet de loi portant ouverture au ministere d’État, sur l’exercice 1856, d’un crédit de quatre cent mille francs, pour les dépenses de la cérémonie et des fetes du bapteme du prince impérial. »

Et il faisait mine d’aller déposer le rapport, d’un pas ralenti, lorsque tous les députés, avec un ensemble parfait, crierent :

« La lecture ! la lecture ! »

Le rapporteur attendit que le président eut décidé que la lecture aurait lieu. Et il commença, d’un ton presque attendri :

« Messieurs, le projet de loi qui nous est présenté est de ceux qui font paraître trop lentes les formes ordinaires du vote, en ce qu’elles retardent l’élan spontané du Corps législatif. »

– Tres bien ! lancerent plusieurs membres.

« Dans les familles les plus humbles, continua le rapporteur en modulant chaque mot, la naissance d’un fils, d’un héritier, avec toutes les idées de transmission qui se rattachent a ce titre, est un sujet de si douce allégresse, que les épreuves du passé s’oublient et que l’espoir seul plane sur le berceau du nouveau-né. Mais que dire de cette fete du foyer, quand elle est en meme temps celle d’une grande nation, et qu’elle est aussi un événement européen ! »

Alors, ce fut un ravissement. Ce morceau de rhétorique fit pâmer la Chambre. Rougon, qui semblait dormir, ne voyait, devant lui, sur les gradins, que des visages épanouis. Certains députés exagéraient leur attention, les mains aux oreilles, pour ne rien perdre de cette prose soignée. Le rapporteur, apres une courte pause, haussait la voix.

« Ici, messieurs, c’est, en effet, la grande famille française qui convie tous ses membres a exprimer leur joie ; et quelle pompe ne faudrait-il pas, s’il était possible que les manifestations extérieures pussent répondre a la grandeur de ses légitimes espérances ! »

Et il ménagea une nouvelle pause.

« Tres bien ! tres bien ! crierent les memes voix.

– C’est délicatement dit, fit remarquer M. Kahn, n’est-ce pas, Béjuin ? »

M. Béjuin dodelinait de la tete, les yeux sur le lustre qui pendait de la baie vitrée, devant le bureau. Il jouissait.

Dans les tribunes, la belle Clorinde, la jumelle braquée, ne perdait pas un jeu de physionomie du rapporteur ; les Charbonnel avaient les yeux humides ; Mme Correur prenait une pose attentive de femme comme il faut ; tandis que le colonel approuvait de la tete, et que la jolie Mme Bouchard s’abandonnait sur les genoux de M. d’Escorailles. Cependant, au bureau, le président, les secrétaires, jusqu’aux huissiers, écoutaient, sans un geste, solennellement.

« Le berceau du prince impérial, reprit le rapporteur, est désormais la sécurité pour l’avenir ; car, en perpétuant la dynastie que nous avons tous acclamée, il assure la prospérité du pays, son repos dans la stabilité, et, par la meme, celui du reste de l’Europe. »

Quelques chut ! durent empecher l’enthousiasme d’éclater, a cette image touchante du berceau.

« A une autre époque, un rejeton de ce sang illustre semblait aussi promis a de grandes destinées, mais les temps n’ont aucune similitude. La paix est le résultat du regne sage et profond dont nous recueillons les fruits, de meme que le génie de la guerre dicta ce poeme épique qui constitue le premier Empire.

« Salué a sa naissance par le canon, qui, du Nord au Midi, proclamait le succes de nos armes, le Roi de Rome n’eut pas meme la fortune de servir sa patrie : tels furent alors les enseignements de la Providence. »

– Qu’est-ce qu’il dit donc ? il s’enfonce, murmura le sceptique M. La Rouquette. C’est maladroit, tout ce passage. Il va gâter son morceau. »

A la vérité, les députés devenaient inquiets. Pourquoi ce souvenir historique qui genait leur zele ? Certains se moucherent. Mais le rapporteur, sentant le froid jeté par sa derniere phrase, eut un sourire. Il haussa la voix, il poursuivit son antithese, en balançant les mots, certain de son effet.

« Mais venu dans un de ces jours solennels ou la naissance d’un seul doit etre regardée comme le salut de tous, l’Enfant de France semble aujourd’hui nous donner, a nous comme aux générations futures, le droit de vivre et de mourir au foyer paternel. Tel est désormais le gage de la clémence divine. »

Ce fut une chute de phrase exquise. Tous les députés comprirent, et un murmure d’aise passa dans la salle. L’assurance d’une paix éternelle était vraiment douce. Ces messieurs, rassurés, reprirent leurs poses charmées d’hommes politiques faisant une débauche de littérature. Ils avaient des loisirs. L’Europe était a leur maître.

« L’empereur, devenu l’arbitre de l’Europe, continuait le rapporteur avec une ampleur nouvelle, allait signer cette paix généreuse, qui, réunissant les forces productives des nations, est l’alliance des peuples autant que celle des rois, lorsqu’il plut a Dieu de mettre le comble a son bonheur en meme temps qu’a sa gloire. N’est-il pas permis de penser que, des cet instant, il entrevit de nombreuses années prosperes, en regardant ce berceau ou repose, encore si petit, le continuateur de sa grande politique ? »

Tres jolie encore, cette image. Et cela était certainement permis : des députés l’affirmaient, en hochant doucement la tete. Mais le rapport commençait a paraître un peu long. Beaucoup de membres redevenaient graves ; plusieurs meme regardaient les tribunes du coin de l’oil, en gens pratiques qui éprouvaient quelque ennui a se montrer ainsi, dans le déshabillé de leur politique. D’autres s’oubliaient, la face terreuse, songeant a leurs affaires, battant de nouveau du bout des doigts l’acajou de leurs pupitres ; et, vaguement, dans leur mémoire, passaient d’anciennes séances, d’anciens dévouements, qui acclamaient des pouvoirs au berceau. M. La Rouquette se tournait fréquemment pour voir l’heure ; quand l’aiguille marqua trois heures moins un quart, il eut un geste désespéré ; il manquait un rendez-vous. Côte a côte, M. Kahn et M. Béjuin restaient immobiles, les bras croisés, les paupieres clignotantes, passant des grands panneaux de velours vert au bas relief de marbre blanc, que la redingote du président tachait de noir. Et, dans la tribune diplomatique, la belle Clorinde, la jumelle toujours braquée, s’était remise a examiner longuement Rougon, qui gardait a son banc une attitude superbe de taureau assoupi.

Le rapporteur, pourtant, ne se pressait pas, lisait pour lui, avec un mouvement rythmé et béat des épaules.

« Ayons donc pleine et entiere confiance, et que le Corps législatif, dans cette grande et sérieuse occasion, se souvienne de sa parité d’origine avec l’empereur, laquelle lui donne presque un droit de famille de plus qu’aux autres corps de l’État de s’associer aux joies du souverain.

« Fils, comme lui, du libre vou du peuple, le Corps législatif devient donc a cette heure la voix meme de la nation pour offrir a l’auguste Enfant l’hommage d’un respect inaltérable, d’un dévouement a toute épreuve, et de cet amour sans bornes qui fait de la foi politique une religion dont on bénit les devoirs. »

Cela devait approcher de la fin, du moment ou il était question d’hommage, de religion et de devoirs. Les Charbonnel se risquerent a échanger leurs impressions a voix basse, tandis que Mme Correur étouffait une légere toux dans son mouchoir. Mme Bouchard remonta discretement au fond de la tribune du Conseil d’État, aupres de M. Jules d’Escorailles.

En effet, le rapporteur changeant brusquement de voix, descendant du ton solennel au ton familier, bredouilla rapidement :

« Nous vous proposons, messieurs, l’adoption pure et simple du projet de loi tel qu’il a été présenté par le Conseil d’État. »

Et il s’assit, au milieu d’une grande rumeur.

« Tres bien ! tres bien ! » criait toute la salle.

Des bravos éclaterent. M. de Combelot, dont l’attention souriante ne s’était pas démentie une minute, lança meme un : « Vive l’empereur ! » qui se perdit dans le bruit. Et l’on fit presque une ovation au colonel Jobelin, debout au bord de la tribune ou il était seul, s’oubliant a applaudir de ses mains seches, malgré le reglement. Toute l’extase des premieres phrases reparaissait avec un débordement nouveau de congratulations. C’était la fin de la corvée. D’un banc a l’autre, on échangeait des mots aimables, pendant qu’un flot d’amis se précipitaient vers le rapporteur, pour lui serrer énergiquement les deux mains.

Puis, dans le brouhaha, un mot domina bientôt.

« La délibération ! la délibération ! »

Le président, debout au bureau, semblait attendre ce cri. Il donna un coup de sonnette, et dans la salle subitement respectueuse, il dit :

« Messieurs, un grand nombre de membres demandent qu’on passe immédiatement a la délibération.

– Oui, oui », appuya d’une seule clameur la Chambre entiere.

Et il n’y eut pas de délibération. On vota tout de suite. Les deux articles du projet de loi, successivement mis aux voix, furent adoptés par assis et levé. A peine le président achevait-il la lecture de l’article, que, du haut en bas des gradins, tous les députés se levaient d’un bloc, avec un grand remuement de pieds, comme soulevés par un élan d’enthousiasme. Puis, les urnes circulerent, des huissiers passerent entre les bancs, recueillant les votes dans les boîtes de zinc. Le crédit de quatre cent mille francs était accordé a l’unanimité de deux cent trente-neuf voix.

« Voila de la bonne besogne, dit naivement M. Béjuin, qui se mit a rire ensuite, croyant avoir lâché un mot spirituel.

– Il est trois heures passées, moi je file », murmura M. La Rouquette, en passant devant M. Kahn.

La salle se vidait. Des députés, doucement, gagnaient les portes, semblaient disparaître dans les murs. L’ordre du jour appelait des lois d’intéret local. Bientôt, il n’y eut plus, sur les bancs, que les membres de bonne volonté, ceux qui n’avaient sans doute ce jour-la aucune affaire au-dehors ; ils continuerent leur somme interrompu, ils reprirent leur causerie au point ou ils l’avaient laissée ; et la séance s’acheva, ainsi qu’elle avait commencé, au milieu d’une tranquille indifférence. Meme le brouhaha tombait peu a peu, comme si le Corps législatif se fut completement endormi, dans un coin de Paris muet.

« Dites donc, Béjuin, demanda M. Kahn, tâchez a la sortie de faire causer Delestang. Il est venu avec Rougon, il doit savoir quelque chose.

– Tiens ! vous avez raison, c’est Delestang, murmura M. Béjuin, en regardant le conseiller d’État assis a la gauche de Rougon. Je ne les reconnais jamais, avec ces diables d’uniformes.

– Moi, je ne m’en vais pas, pour pincer notre grand homme, ajouta M. Kahn. Il faut que nous sachions. »

Le président mettait aux voix un défilé interminable de projets de loi, que l’on votait par assis et levé. Les députés, machinalement, se levaient, se rasseyaient, sans cesser de causer, sans meme cesser de dormir. L’ennui devenait tel, que les quelques curieux des tribunes s’en allerent. Seuls, les amis de Rougon restaient. Ils espéraient encore qu’il parlerait.

Tout d’un coup, un député, avec des favoris corrects d’avoué de province, se leva. Cela arreta net le fonctionnement monotone de la machine a voter. Une vive surprise fit tourner les tetes.

« Messieurs, dit le député, debout a son banc, je demande a m’expliquer sur les motifs qui m’ont forcé a me séparer, bien malgré moi, de la majorité de la commission. »

La voix était si aigre, si drôle, que la belle Clorinde étouffa un rire dans ses mains. Mais, en bas, parmi ces messieurs, l’étonnement grandissait. Qu’était-ce donc ? pourquoi parlait-il ? Alors, en interrogeant, on finit par savoir que le président venait de mettre en discussion un projet de loi autorisant le département des Pyrénées-Orientales a emprunter deux cent cinquante mille francs, pour la construction d’un palais de justice, a Perpignan. L’orateur, un conseiller général du département, parlait contre le projet de loi. Cela parut intéressant. On écouta.

Cependant, le député aux favoris corrects procédait avec une prudence extreme. Il avait des phrases pleines de réticences, le long desquelles il envoyait des coups de chapeau a toutes les autorités imaginables. Mais les charges du département étaient lourdes ; et il fit un tableau complet de la situation financiere des Pyrénées Orientales. Puis, la nécessité d’un nouveau palais de justice ne lui semblait pas bien démontrée. Il parla ainsi pres d’un quart d’heure. Quand il s’assit, il était tres ému. Rougon, qui avait haussé les paupieres, les laissa retomber lentement.

Alors, ce fut le tour du rapporteur, un petit vieux tres vif, qui parla d’une voix nette, en homme sur de son terrain. D’abord, il eut un mot de politesse pour son honorable collegue, avec lequel il avait le regret de n’etre pas d’accord. Seulement, le département des Pyrénées Orientales était loin d’etre aussi obéré qu’on voulait bien le dire ; et il refit, avec d’autres chiffres, le tableau complet de la situation financiere du département. D’ailleurs, la nécessité d’un nouveau palais de justice ne pouvait etre niée. Il donna des détails. L’ancien palais se trouvait situé dans un quartier si populeux, que le bruit des rues empechait les juges d’entendre les avocats. En outre, il était trop petit : ainsi, lorsque les témoins, dans les proces de cour d’assises, étaient tres nombreux, ils devaient se tenir sur un palier de l’escalier, ce qui les laissait en butte a des obsessions dangereuses. Le rapporteur termina, en lançant comme argument irrésistible que c’était le garde des sceaux lui-meme qui avait provoqué la présentation du projet de loi.

Rougon ne bougeait pas, les mains nouées sur les cuisses, la nuque appuyée contre le banc d’acajou. Depuis que la discussion était ouverte, sa carrure semblait s’alourdir encore. Et, lentement, comme le premier orateur faisait mine de vouloir répliquer, il souleva son grand corps, sans se mettre debout tout a fait, disant d’une voix pâteuse cette seule phrase :

« Monsieur le rapporteur a oublié d’ajouter que le ministre de l’Intérieur et le ministre des Finances ont approuvé le projet de loi. »

Il se laissa retomber, il s’abandonna de nouveau, dans son attitude de taureau assoupi. Parmi les députés, il y avait eu un petit frémissement. L’orateur se rassit, en saluant du buste. Et la loi fut votée. Les quelques membres qui suivaient curieusement le débat, prirent des mines indifférentes.

Rougon avait parlé. D’une tribune a l’autre, le colonel Jobelin échangea un clignement d’yeux avec le ménage Charbonnel ; pendant que Mme Correur s’appretait a quitter la tribune, comme on quitte une loge de théâtre avant la tombée du rideau, lorsque le héros de la piece a lancé sa derniere tirade. Déja M. d’Escorailles et Mme Bouchard s’en étaient allés. Clorinde, debout contre la rampe de velours, dominant la salle de sa taille superbe, se drapait lentement dans un châle de dentelle, en promenant un regard autour de l’hémicycle. La pluie ne battait plus les vitres de la baie, mais le ciel restait sombre de quelque gros nuage. Sous la lumiere salie, l’acajou des pupitres semblait noir ; une buée d’ombre montait le long des gradins, ou des crânes chauves de députés gardaient seuls une tache blanche ; et, sur les marbres des soubassements, au-dessous de la pâleur vague des figures allégoriques, le président, les secrétaires et les huissiers, rangés en ligne, mettaient des silhouettes raidies d’ombres chinoises. La séance, dans ce jour brusquement tombé, se noyait.

« Bon Dieu ! on meurt la-dedans », dit Clorinde, en poussant sa mere hors de la tribune.

Et elle effaroucha les huissiers endormis sur le palier, par la façon étrange dont elle avait roulé son châle autour de ses reins.

En bas, dans le vestibule, ces dames rencontrerent le colonel Jobelin et Mme Correur.

« Nous l’attendons, dit le colonel ; peut-etre sortira-t-il par ici… En tout cas, j’ai fait signe a Kahn et a Béjuin, pour qu’ils viennent me donner des nouvelles. »

Mme Correur s’était approchée de la comtesse Balbi. Puis, d’une voix désolée :

« Ah ! ce serait un grand malheur ! » dit-elle, sans s’expliquer davantage.

Le colonel leva les yeux au ciel.

« Des hommes comme Rougon sont nécessaires au pays, reprit-il, apres un silence. L’empereur commettrait une faute. »

Et le silence recommença. Clorinde voulut allonger la tete dans la salle des pas perdus ; mais un huissier referma brusquement la porte. Alors, elle revint aupres de sa mere, muette sous sa voilette noire. Elle murmura :

« C’est crevant d’attendre. »

Des soldats arrivaient. Le colonel annonça que la séance était finie. En effet, les Charbonnel parurent, en haut de l’escalier. Ils descendaient prudemment, le long de la rampe, l’un derriere l’autre. Quand M. Charbonnel aperçut le colonel, il lui cria :

« Il n’en a pas dit long, mais il leur a joliment cloué le bec !

– Les occasions lui manquent, répondit le colonel a l’oreille du bonhomme, lorsque celui-ci fut pres de lui ; autrement vous l’entendriez ! Il faut qu’il s’échauffe. »

Cependant, les soldats avaient formé une double haie, de la salle des séances a la galerie de la présidence, ouverte sur le vestibule. Et un cortege parut, pendant que les tambours battaient aux champs. En tete marchaient deux huissiers, vetus de noir, portant le chapeau a claque sous le bras, la chaîne au cou, l’épée a pommeau d’acier au côté. Puis, venait le président, qu’escortaient deux officiers. Les secrétaires du bureau et le secrétaire général de la présidence suivaient. Quand le président passa devant la belle Clorinde, il lui sourit en homme du monde, malgré la pompe du cortege.

« Ah ! vous etes la », dit M. Kahn qui accourait effaré.

Et bien que la salle des pas perdus fut alors interdite au public, il les fit tous entrer, il les mena dans l’embrasure d’une des grandes portes-fenetres qui ouvrent sur le jardin. Il paraissait furibond.

« Je l’ai encore manqué ! reprit-il. Il a filé par la rue de Bourgogne, pendant que je le guettais dans la salle du général Foy… Mais ça ne fait rien, nous allons tout de meme savoir. J’ai lancé Béjuin aux trousses de Delestang. »

Et il y eut la une nouvelle attente, pendant dix bonnes minutes. Les députés sortaient d’un air nonchalant, par les deux grands tambours de drap vert qui masquaient les portes. Certains s’attardaient a allumer un cigare. D’autres, en petits groupes, stationnaient, riant, échangeant des poignées de main. Cependant, Mme Correur était allée contempler le groupe du Laocoon. Et, tandis que les Charbonnel pliaient le cou en arriere pour voir une mouette que la fantaisie bourgeoise du peintre avait peinte sur le cadre d’une fresque, comme envolée du tableau, la belle Clorinde, debout devant la grande Minerve de bronze, s’intéressait a ses bras et a sa gorge de déesse géante. Dans l’embrasure de la porte-fenetre, le colonel Jobelin et M. Kahn causaient vivement, a voix basse.

« Ah ! voici Béjuin ! » s’écria ce dernier.

Tous se rapprocherent, la face tendue. M. Béjuin respirait fortement.

« Eh bien ? lui demanda-t-on.

– Eh bien ! la démission est acceptée, Rougon se retire. »

Ce fut un coup de massue. Un gros silence régna. Clorinde, qui nouait nerveusement un coin de son châle pour occuper ses doigts irrités, vit alors au fond du jardin la jolie Mme Bouchard qui marchait doucement au bras de M. d’Escorailles, la tete un peu penchée sur son épaule. Ils étaient descendus avant les autres, ils avaient profité d’une porte ouverte ; et, dans ces allées réservées aux méditations graves, sous la dentelle des feuilles nouvelles, ils promenaient leur tendresse. Clorinde les appela de la main.

« Le grand homme se retire », dit-elle a la jeune femme qui souriait.

Mme Bouchard lâcha brusquement le bras de son cavalier, toute pâle et sérieuse ; pendant que M. Kahn, au milieu du groupe consterné des amis de Rougon, protestait, en levant désespérément les bras au ciel, sans trouver un mot.