La Débâcle - Emile Zola - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1892

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Emile Zola

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Opis ebooka La Débâcle - Emile Zola

La Débâcle est un roman d’Émile Zola publié en 1892, le dix-neuvieme volume de la série les Rougon-Macquart, dont il constitue la conclusion historique. Le premier roman (la Fortune des Rougon) évoquait le coup d’État du 2 décembre, qui mit en place le second Empire ; celui-ci a pour cadre la déroute de l’armée française devant les Prussiens a Sedan, et donc la chute de l’empire, remplacé le 4 septembre 1870 par la troisieme République.

Opinie o ebooku La Débâcle - Emile Zola

Fragment ebooka La Débâcle - Emile Zola

A Propos
Partie 1
Chapitre 1
Chapitre 2
A Propos Zola:

Émile Zola (2 April 1840 – 29 September 1902) was an influential French novelist, the most important example of the literary school of naturalism, and a major figure in the political liberalization of France. Source: Wikipedia

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Chapitre 1

 

A deux kilometres de Mulhouse, vers le Rhin, au milieu de la plaine fertile, le camp était dressé. Sous le jour finissant de cette soirée d’aout, au ciel trouble, traversé de lourds nuages, les tentes-abris s’alignaient, les faisceaux luisaient, s’espaçaient régulierement sur le front de bandiere ; tandis que, fusils chargés, les sentinelles les gardaient, immobiles, les yeux perdus, la-bas, dans les brumes violâtres du lointain horizon, qui montaient du grand fleuve.

On était arrivé de Belfort vers cinq heures. Il en était huit, et les hommes venaient seulement de toucher les vivres. Mais le bois devait s’etre égaré, la distribution n’avait pu avoir lieu. Impossible d’allumer du feu et de faire la soupe. Il avait fallu se contenter de mâcher a froid le biscuit, qu’on arrosait de grands coups d’eau-de-vie, ce qui achevait de casser les jambes, déja molles de fatigue. Deux soldats pourtant, en arriere des faisceaux, pres de la cantine, s’entetaient a vouloir enflammer un tas de bois vert, de jeunes troncs d’arbre qu’ils avaient coupés avec leurs sabres-baionnettes, et qui refusaient obstinément de bruler. Une grosse fumée, noire et lente, montait dans l’air du soir, d’une infinie tristesse.

Il n’y avait la que douze mille hommes, tout ce que le général Félix Douay avait avec lui du 7e corps d’armée. La 1re division, appelée la veille, était partie pour Froschwiller ; la 3e se trouvait encore a Lyon ; et il s’était décidé a quitter Belfort, a se porter ainsi en avant avec la 2e division, l’artillerie de réserve et une division de cavalerie, incomplete. Des feux avaient été aperçus a Lorrach. Une dépeche du sous-préfet de Schelestadt annonçait que les Prussiens allaient passer le Rhin a Markolsheim. Le général, se sentant trop isolé a l’extreme droite des autres corps, sans communication avec eux, venait de hâter d’autant plus son mouvement vers la frontiere, que, la veille, la nouvelle était arrivée de la surprise désastreuse de Wissembourg. D’une heure a l’autre, s’il n’avait pas lui-meme l’ennemi a repousser, il pouvait craindre d’etre appelé, pour soutenir le 1er corps. Ce jour-la, ce samedi d’inquiete journée d’orage, le 6 aout, on devait s’etre battu quelque part, du côté de Froschwiller : cela était dans le ciel anxieux et accablant, de grands frissons passaient, de brusques souffles de vent, chargés d’angoisse. Et, depuis deux jours, la division croyait marcher au combat, les soldats s’attendaient a trouver les Prussiens devant eux, au bout de cette marche forcée de Belfort a Mulhouse.

Le jour baissait, la retraite partit d’un coin éloigné du camp, un roulement des tambours, une sonnerie des clairons, faibles encore, emportés par le grand air. Et Jean Macquart, qui s’occupait a consolider la tente, en enfonçant les piquets davantage, se leva. Aux premiers bruits de guerre, il avait quitté Rognes, tout saignant du drame ou il venait de perdre sa femme Françoise et les terres qu’elle lui avait apportées ; il s’était réengagé a trente-neuf ans, retrouvant ses galons de caporal, tout de suite incorporé au 106e régiment de ligne, dont on complétait les cadres ; et, parfois, il s’étonnait encore, de se revoir avec la capote aux épaules, lui qui, apres Solférino, était si joyeux de quitter le service, de n’etre plus un traîneur de sabre, un tueur de monde. Mais quoi faire ? quand on n’a plus de métier, qu’on n’a plus ni femme ni bien au soleil, que le cour vous saute dans la gorge de tristesse et de rage ? Autant vaut-il cogner sur les ennemis, s’ils vous embetent. Et il se rappelait son cri : ah ! bon sang ! puisqu’il n’avait plus de courage a la travailler, il la défendrait, la vieille terre de France !

Jean, debout, jeta un coup d’oil dans le camp, ou une agitation derniere se produisait, au passage de la retraite. Quelques hommes couraient. D’autres, assoupis déja, se soulevaient, s’étiraient d’un air de lassitude irritée. Lui, patient, attendait l’appel, avec cette tranquillité d’humeur, ce bel équilibre raisonnable, qui faisait de lui un excellent soldat. Les camarades disaient qu’avec de l’instruction il serait peut-etre allé loin. Sachant tout juste lire et écrire, il n’ambitionnait meme pas le grade de sergent. Quand on a été paysan, on reste paysan.

Mais la vue du feu de bois vert qui fumait toujours, l’intéressa, et il interpella les deux hommes en train de s’acharner, Loubet et Lapoulle, tous deux de son escouade.

– Lâchez donc ça ! vous nous empoisonnez !

Loubet, maigre et vif, l’air farceur, ricanait.

– Ça prend, caporal, je vous assure… Souffle donc, toi !

Et il poussait Lapoulle, un colosse, qui s’épuisait a déchaîner une tempete, de ses joues enflées comme des outres, la face congestionnée, les yeux rouges et pleins de larmes.

Deux autres soldats de l’escouade, Chouteau et Pache, le premier étalé sur le dos, en fainéant qui aimait ses aises, l’autre accroupi, tres occupé a recoudre soigneusement une déchirure de sa culotte, éclaterent, égayés par l’affreuse grimace de cette brute de Lapoulle.

– Tourne-toi, souffle de l’autre côté, ça ira mieux ! cria Chouteau.

Jean les laissa rire. On n’allait peut-etre plus en trouver si souvent l’occasion ; et lui, avec son air de gros garçon sérieux, a la figure pleine et réguliere, n’était pourtant pas pour la mélancolie, fermant les yeux volontiers quand ses hommes prenaient du plaisir. Mais un autre groupe l’occupa, un soldat de son escouade encore, Maurice Levasseur, en train, depuis une heure bientôt, de causer avec un civil, un monsieur roux d’environ trente-six ans, une face de bon chien, éclairée de deux gros yeux bleus a fleur de tete, des yeux de myope qui l’avaient fait réformer. Un artilleur de la réserve, maréchal des logis, l’air crâne et d’aplomb avec ses moustaches et sa barbiche brunes, était venu les rejoindre ; et tous les trois s’oubliaient la, comme en famille.

Obligeamment, pour leur éviter quelque algarade, Jean crut devoir intervenir.

– Vous feriez bien de partir, monsieur. Voici la retraite, si le lieutenant vous voyait…

Maurice ne le laissa pas achever.

– Restez donc, Weiss.

Et, sechement, au caporal :

– Monsieur est mon beau-frere. Il a une permission du colonel, qu’il connaît.

De quoi se melait-il, ce paysan, dont les mains sentaient encore le fumier ? Lui, reçu avocat au dernier automne, engagé volontaire que la protection du colonel avait fait incorporer dans le 106e, sans passer par le dépôt, consentait bien a porter le sac ; mais, des les premieres heures, une répugnance, une sourde révolte l’avait dressé contre cet illettré, ce rustre qui le commandait.

– C’est bon, répondit Jean, de sa voix tranquille, faites-vous empoigner, je m’en fiche.

Puis, il tourna le dos, en voyant bien que Maurice ne mentait pas ; car le colonel, M. de Vineuil, passait a ce moment, de son grand air noble, sa longue face jaune coupée de ses épaisses moustaches blanches ; et il avait salué Weiss et le soldat d’un sourire. Vivement, le colonel se rendait a une ferme que l’on apercevait sur la droite, a deux ou trois cents pas, parmi des pruniers, et ou l’état-major s’était installé pour la nuit. On ignorait si le commandant du 7e corps se trouvait la, dans l’affreux deuil dont venait de le frapper la mort de son frere, tué a Wissembourg. Mais le général de brigade Bourgain-Desfeuilles, qui avait sous ses ordres le 106e, y était surement, tres braillard comme a l’ordinaire, roulant son gros corps sur ses courtes jambes, avec son teint fleuri de bon vivant que son peu de cervelle ne genait point. Une agitation grandissait autour de la ferme, des estafettes partaient et revenaient a chaque minute, toute l’attente fébrile des dépeches, trop lentes, sur cette grande bataille que chacun sentait fatale et voisine depuis le matin. Ou donc avait-elle été livrée, et quels en étaient a cette heure les résultats ? A mesure que tombait la nuit, il semblait que, sur le verger, sur les meules éparses autour des étables, l’anxiété roulât, s’étalât en un lac d’ombre. Et l’on disait encore qu’on venait d’arreter un espion Prussien rôdant autour du camp, et qu’on l’avait conduit a la ferme, pour que le général l’interrogeât. Peut-etre le colonel de Vineuil avait-il reçu quelque télégramme, qu’il courait si fort.

Cependant, Maurice s’était remis a causer avec son beau-frere Weiss et son cousin Honoré Fouchard, le maréchal des logis. La retraite, venue de loin, peu a peu grossie, passa pres d’eux, sonnante, battante, dans la paix mélancolique du crépuscule ; et ils ne semblerent meme pas l’entendre. Petit-fils d’un héros de la Grande Armée, le jeune homme était né, au Chesne-Populeux, d’un pere détourné de la gloire, tombé a un maigre emploi de percepteur. Sa mere, une paysanne, avait succombé en les mettant au monde, lui et sa sour jumelle Henriette, qui, toute petite, l’avait élevé. Et, s’il se trouvait la, engagé volontaire, c’était a la suite de grandes fautes, toute une dissipation de tempérament faible et exalté, de l’argent qu’il avait jeté au jeu, aux femmes, aux sottises de Paris dévorateur, lorsqu’il y était venu terminer son droit et que la famille s’était saignée pour faire de lui un monsieur. Le pere en était mort, la sour, apres s’etre dépouillée, avait eu la chance de trouver un mari, cet honnete garçon de Weiss, un Alsacien de Mulhouse, longtemps comptable a la Raffinerie générale du Chesne-Populeux, aujourd’hui contremaître chez M. Delaherche, un des principaux fabricants de drap de Sedan. Et Maurice se croyait bien corrigé, dans sa nervosité prompte a l’espoir du bien comme au découragement du mal, généreux, enthousiaste, mais sans fixité aucune, soumis a toutes les sautes du vent qui passe. Blond, petit, avec un front tres développé, un nez et un menton menus, le visage fin, il avait des yeux gris et caressants, un peu fous parfois.

Weiss était accouru a Mulhouse, a la veille des premieres hostilités, dans le brusque désir d’y régler une affaire de famille ; et, s’il s’était servi, pour serrer la main de son beau-frere, du bon vouloir du colonel de Vineuil, c’était que ce dernier se trouvait etre l’oncle de la jeune Madame Delaherche, une jolie veuve épousée l’année d’auparavant par le fabricant de drap, et que Maurice et Henriette avaient connue gamine, grâce a un hasard de voisinage. D’ailleurs, outre le colonel, Maurice venait de retrouver dans le capitaine de sa compagnie, le capitaine Beaudoin, une connaissance de Gilberte, la jeune Madame Delaherche, un ami a elle, intime, disait-on, lorsqu’elle était a Mézieres Madame Maginot, femme de M. Maginot, inspecteur des forets.

– Embrassez bien Henriette pour moi, répétait a Weiss le jeune homme, qui aimait passionnément sa sour. Dites-lui qu’elle sera contente, que je veux la rendre enfin fiere de moi.

Des larmes lui emplissaient les yeux, au souvenir de ses folies. Son beau-frere, ému lui-meme, coupa court, en s’adressant a Honoré Fouchard, l’artilleur.

– Et, des que je passerai a Remilly, je monterai dire a l’oncle Fouchard que je vous ai vu et que vous vous portez bien.

L’oncle Fouchard, un paysan, qui avait quelques terres et qui faisait le commerce de boucher ambulant, était un frere de la mere d’Henriette et de Maurice. Il habitait Remilly, en haut, sur le coteau, a six kilometres de Sedan.

– Bon ! répondit tranquillement Honoré, le pere s’en fiche, mais allez-y tout de meme, si ça vous fait plaisir.

A cette minute, une agitation se produisit, du côté de la ferme ; et ils en virent sortir, libre, conduit par un seul officier, le rôdeur, l’homme qu’on avait accusé d’etre un espion. Sans doute, il avait montré des papiers, conté une histoire, car on l’expulsait simplement du camp. De si loin, dans l’ombre naissante, on le distinguait mal, énorme, carré, avec une tete roussâtre.

Pourtant, Maurice eut un cri.

– Honoré, regarde donc… On dirait le Prussien, tu sais, Goliath !

Ce nom fit sursauter l’artilleur. Il braqua ses yeux ardents. Goliath Steinberg, le garçon de ferme, l’homme qui l’avait fâché avec son pere, qui lui avait pris Silvine, toute la vilaine histoire, toute l’abominable saleté dont il souffrait encore ! Il aurait couru, l’aurait étranglé. Mais déja l’homme, au dela des faisceaux, s’en allait, s’évanouissait dans la nuit.

– Oh ! Goliath ! murmura-t-il, pas possible ! Il est la-bas, avec les autres… Si jamais je le rencontre !

D’un geste menaçant, il avait montré l’horizon envahi de ténebres, tout cet orient violâtre, qui pour lui était la Prusse. Il y eut un silence, on entendit de nouveau la retraite, mais tres lointaine, qui se perdait a l’autre bout du camp, d’une douceur mourante au milieu des choses devenues indécises.

– Fichtre ! reprit Honoré, je vais me faire pincer, moi, si je ne suis pas la pour l’appel… Bonsoir ! adieu a tout le monde !

Et, ayant serré une derniere fois les deux mains de Weiss, il fila a grandes enjambées vers le monticule ou était parquée l’artillerie de réserve, sans avoir reparlé de son pere, sans rien avoir fait dire a Silvine, dont le nom lui brulait les levres.

Des minutes encore se passerent, et vers la gauche, du côté de la 2e brigade, un clairon sonna l’appel. Plus pres, un autre répondit. Puis, ce fut un troisieme, tres loin. De proche en proche, tous sonnaient a la fois, lorsque Gaude, le clairon de la compagnie, se décida, a toute volée des notes sonores. C’était un grand garçon, maigre et douloureux, sans un poil de barbe, toujours muet, et qui soufflait ses sonneries d’une haleine de tempete.

Alors, le sergent Sapin, un petit homme pincé et aux grands yeux vagues, commença l’appel. Sa voix grele jetait les noms, tandis que les soldats qui s’étaient approchés, répondaient sur tous les tons, du violoncelle a la flute. Mais un arret se produisit.

– Lapoulle ! répéta tres haut le sergent.

Personne ne répondit encore. Et il fallut que Jean se précipitât vers le tas de bois vert, que le fusilier Lapoulle, excité par les camarades, s’obstinait a vouloir enflammer. Maintenant, sur le ventre, le visage cuit, il chassait au ras du sol la fumée du bois, qui noircissait.

– Mais, tonnerre de Dieu ! lâchez donc ça ! cria Jean. Répondez a l’appel !

Lapoulle, ahuri, se souleva, parut comprendre, hurla un : Présent ! D’une telle voix de sauvage, que Loubet en tomba sur le derriere, tant il le trouva farce. Pache, qui avait fini sa couture, répondit, a peine distinct, d’un marmottement de priere. Chouteau, dédaigneusement, sans meme se lever, jeta le mot et s’étala davantage.

Cependant, le lieutenant de service, Rochas, immobile, attendait a quelques pas. Lorsque, l’appel fini, le sergent Sapin vint lui dire qu’il ne manquait personne, il gronda dans ses moustaches, en désignant du menton Weiss toujours en train de causer avec Maurice :

– Il y en a meme un de trop, qu’est-ce qu’il fiche, ce particulier-la ?

– Permission du colonel, mon lieutenant, crut devoir expliquer Jean, qui avait entendu.

Rochas haussa furieusement les épaules, et, sans un mot, se remit a marcher le long des tentes, en attendant l’extinction des feux ; pendant que Jean, les jambes cassées par l’étape de la journée, s’asseyait a quelques pas de Maurice, dont les paroles lui arriverent, bourdonnantes d’abord, sans qu’il les écoutât, envahi lui-meme de réflexions obscures, a peine formulées, au fond de son épaisse et lente cervelle.

Maurice était pour la guerre, la croyait inévitable, nécessaire a l’existence meme des nations. Cela s’imposait a lui, depuis qu’il se donnait aux idées évolutives, a toute cette théorie de l’évolution qui passionnait des lors la jeunesse lettrée. Est-ce que la vie n’est pas une guerre de chaque seconde ? est-ce que la condition meme de la nature n’est pas le combat continu, la victoire du plus digne, la force entretenue et renouvelée par l’action, la vie renaissant toujours jeune de la mort ? Et il se rappelait le grand élan qui l’avait soulevé, lorsque, pour racheter ses fautes, cette pensée d’etre soldat, d’aller se battre a la frontiere, lui était venue. Peut-etre la France du plébiscite, tout en se livrant a l’empereur, ne voulait-elle pas la guerre. Lui-meme, huit jours auparavant, la déclarait coupable et imbécile. On discutait sur cette candidature d’un prince allemand au trône d’Espagne ; dans la confusion qui, peu a peu, s’était faite, tout le monde semblait avoir tort ; si bien qu’on ne savait plus de quel côté partait la provocation, et que, seul, debout, l’inévitable demeurait, la loi fatale qui, a l’heure marquée, jette un peuple sur un autre. Mais un grand frisson avait traversé Paris, il revoyait la soirée ardente, les boulevards charriant la foule, les bandes qui secouaient des torches, en criant : A Berlin ! A Berlin ! Devant l’Hôtel de Ville, il entendait encore, montée sur le siege d’un cocher, une grande belle femme, au profil de reine, dans les plis d’un drapeau et chantant la Marseillaise. Était-ce donc menteur, le cour de Paris n’avait-il pas battu ? Et puis, comme toujours chez lui, apres cette exaltation nerveuse, des heures de doute affreux et de dégout avaient suivi : son arrivée a la caserne, l’adjudant qui l’avait reçu, le sergent qui l’avait fait habiller, la chambrée empestée et d’une crasse repoussante, la camaraderie grossiere avec ses nouveaux compagnons, l’exercice mécanique qui lui cassait les membres et lui appesantissait le cerveau. En moins d’une semaine pourtant, il s’était habitué, sans répugnance désormais. Et l’enthousiasme l’avait repris, lorsque le régiment était enfin parti pour Belfort.

Des les premiers jours, Maurice avait eu l’absolue certitude de la victoire. Pour lui, le plan de l’empereur était clair : jeter quatre cent mille hommes sur le Rhin, franchir le fleuve avant que les Prussiens fussent prets, séparer l’Allemagne du Nord de l’Allemagne du Sud par une pointe vigoureuse ; et, grâce a quelque succes éclatant, forcer tout de suite l’Autriche et l’Italie a se mettre avec la France. Le bruit n’avait-il pas couru, un instant, que ce 7e corps, dont son régiment faisait partie, devait prendre la mer a Brest, pour etre débarqué en Danemark et opérer une diversion qui obligerait la Prusse a immobiliser une de ses armées ? Elle allait etre surprise, accablée de toutes parts, écrasée en quelques semaines. Une simple promenade militaire, de Strasbourg a Berlin. Mais, depuis son attente a Belfort, des inquiétudes le tourmentaient. Le 7e corps, chargé de surveiller la trouée de la Foret-Noire, y était arrivé dans une confusion inexprimable, incomplet, manquant de tout. On attendait d’Italie la 3e division ; la 2e brigade de cavalerie restait a Lyon, par crainte d’un mouvement populaire ; et trois batteries s’étaient égarées, on ne savait ou. Puis, c’était un dénuement extraordinaire, les magasins de Belfort qui devaient tout fournir, étaient vides : ni tentes, ni marmites, ni ceintures de flanelle, ni cantines médicales, ni forges, ni entraves a chevaux. Pas un infirmier et pas un ouvrier d’administration. Au dernier moment, on venait de s’apercevoir que trente mille pieces de rechange manquaient, indispensables au service des fusils ; et il avait fallu envoyer a Paris un officier, qui en avait rapporté cinq mille, arrachées avec peine. D’autre part, ce qui l’angoissait, c’était l’inaction. Depuis deux semaines qu’on se trouvait la, pourquoi ne marchait-on pas en avant ? Il sentait bien que chaque jour de retard était une irréparable faute, une chance perdue de victoire. Et, devant le plan revé, se dressait la réalité de l’exécution, ce qu’il devait savoir plus tard, dont il n’avait alors que l’anxieuse et obscure conscience : les sept corps d’armée échelonnés, disséminés le long de la frontiere, de Metz a Bitche et de Bitche a Belfort ; les effectifs partout incomplets, les quatre cent trente mille hommes se réduisant a deux cent trente mille au plus ; les généraux se jalousant, bien décidés chacun a gagner son bâton de maréchal, sans porter aide au voisin ; la plus effroyable imprévoyance, la mobilisation et la concentration faites d’un seul coup pour gagner du temps, aboutissant a un gâchis inextricable ; la paralysie lente enfin, partie de haut, de l’empereur malade, incapable d’une résolution prompte, et qui allait envahir l’armée entiere, la désorganiser, l’annihiler, la jeter aux pires désastres, sans qu’elle put se défendre. Et, cependant, au-dessus du sourd malaise de l’attente, dans le frisson instinctif de ce qui allait venir, la certitude de victoire demeurait.

Brusquement, le 3 aout, avait éclaté la nouvelle de la victoire de Sarrebruck, remportée la veille. Grande victoire, on ne savait. Mais les journaux débordaient d’enthousiasme, c’était l’Allemagne envahie, le premier pas dans la marche glorieuse ; et le prince impérial, qui avait ramassé froidement une balle sur le champ de bataille, commençait sa légende. Puis, deux jours plus tard, lorsqu’on avait su la surprise et l’écrasement de Wissembourg, un cri de rage s’était échappé des poitrines. Cinq mille hommes pris dans un guet-apens, qui avaient résisté pendant dix heures a trente-cinq mille Prussiens, ce lâche massacre criait simplement vengeance ! Sans doute, les chefs étaient coupables de s’etre mal gardés et de n’avoir rien prévu. Mais tout cela allait etre réparé, Mac-Mahon avait appelé la 1re division du 7e corps, le 1er corps serait soutenu par le 5e, les Prussiens devaient, a cette heure, avoir repassé le Rhin, avec les baionnettes de nos fantassins dans le dos. Et la pensée qu’on s’était furieusement battu ce jour-la, l’attente de plus en plus enfiévrée des nouvelles, toute l’anxiété épandue s’élargissait a chaque minute sous le vaste ciel pâlissant.

C’était ce que Maurice répétait a Weiss.

– Ah ! on leur a surement aujourd’hui allongé une fameuse raclée !

Sans répondre, Weiss hocha la tete d’un air soucieux. Lui aussi regardait du côté du Rhin, vers cet Orient ou la nuit s’était déja completement faite, un mur noir, assombri de mystere. Depuis les dernieres sonneries de l’appel, un grand silence tombait sur le camp engourdi, troublé a peine par les pas et les voix de quelques soldats attardés. Une lumiere venait de s’allumer, une étoile clignotante, dans la salle de la ferme ou l’état-major veillait, attendant les dépeches qui arrivaient d’heure en heure, obscures encore. Et le feu de bois vert, enfin abandonné, fumait toujours d’une grosse fumée triste, qu’un léger vent poussait au-dessus de cette ferme inquiete, salissant au ciel les premieres étoiles.

– Une raclée, finit par répéter Weiss, Dieu vous entende !

Jean, toujours assis a quelques pas, dressa l’oreille ; tandis que le lieutenant Rochas, ayant surpris ce vou tremblant de doute, s’arreta net pour écouter.

– Comment ! reprit Maurice, vous n’avez pas une entiere confiance, vous croyez une défaite possible !

D’un geste, son beau-frere l’arreta, les mains frémissantes, sa bonne face tout d’un coup bouleversée et pâlie.

– Une défaite, le ciel nous en garde !… Vous savez, je suis de ce pays, mon grand-pere et ma grand’mere ont été assassinés par les Cosaques, en 1814 ; et, quand je songe a l’invasion, mes poings se serrent, je ferais le coup de feu, avec ma redingote, comme un troupier !… Une défaite, non, non ! je ne veux pas la croire possible !

Il se calma, il eut un abandon d’épaules, plein d’accablement.

– Seulement, que voulez-vous ! je ne suis pas tranquille… Je la connais bien, mon Alsace ; je viens de la traverser encore, pour mes affaires ; et nous avons vu, nous autres, ce qui crevait les yeux des généraux, et ce qu’ils ont refusé de voir… Ah ! la guerre avec la Prusse, nous la désirions, il y avait longtemps que nous attendions paisiblement de régler cette vieille querelle. Mais ça n’empechait pas nos relations de bon voisinage avec Bade et avec la Baviere, nous avons tous des parents ou des amis, de l’autre côté du Rhin. Nous pensions qu’ils revaient comme nous d’abattre l’orgueil insupportable des Prussiens… Et nous, si calmes, si résolus, voila plus de quinze jours que l’impatience et l’inquiétude nous prennent, a voir comment tout va de mal en pis. Des la déclaration de guerre, on a laissé les cavaliers ennemis terrifier les villages, reconnaître le terrain, couper les fils télégraphiques. Bade et la Baviere se levent, d’énormes mouvements de troupes ont lieu dans le Palatinat, les renseignements venus de partout, des marchés, des foires, nous prouvent que la frontiere est menacée ; et, quand les habitants, les maires des communes, effrayés enfin, accourent dire cela aux officiers qui passent, ceux-ci haussent les épaules : des hallucinations de poltrons, l’ennemi est loin… Quoi ? lorsqu’il n’aurait pas fallu perdre une heure, les jours et les jours se passent ! Que peut-on attendre ? que l’Allemagne tout entiere nous tombe sur les reins !

Il parlait d’une voix basse et désolée, comme s’il se fut répété ces choses a lui-meme, apres les avoir pensées longtemps.

– Ah ! l’Allemagne, je la connais bien aussi ; et le terrible, c’est que vous autres, vous paraissez l’ignorer autant que la Chine… Vous vous souvenez, Maurice, de mon cousin Gunther, ce garçon qui est venu, le printemps dernier, me serrer la main a Sedan. Il est mon cousin par les femmes : sa mere, une sour de la mienne, s’est mariée a Berlin ; et il est bien de la-bas, il a la haine de la France. Il sert aujourd’hui comme capitaine dans la garde prussienne… Le soir ou je l’ai reconduit a la gare, je l’entends encore me dire de sa voix coupante : « Si la France nous déclare la guerre, elle sera battue. »

Du coup, le lieutenant Rochas, qui s’était contenu jusque-la, s’avança, furieux. Âgé de pres de cinquante ans, c’était un grand diable maigre, avec une figure longue et creusée, tannée, enfumée. Le nez énorme, busqué, tombait dans une large bouche violente et bonne, ou se hérissaient de rudes moustaches grisonnantes. Et il s’emportait, la voix tonnante.

– Ah ça ! qu’est-ce que vous foutez la, vous, a décourager nos hommes !

Jean, sans se meler de la querelle, trouva au fond qu’il avait raison. Lui non plus, tout en commençant a s’étonner des longs retards et du désordre ou l’on était, n’avait jamais douté de la raclée formidable que l’on allait allonger aux Prussiens. C’était sur, puisqu’on n’était venu que pour ça.

– Mais, lieutenant, répondit Weiss interloqué, je ne veux décourager personne… Au contraire, je voudrais que tout le monde sut ce que je sais, parce que le mieux est de savoir pour prévoir et pouvoir… Et, tenez ! cette Allemagne…

Il continua, de son air raisonnable, il expliqua ses craintes : la Prusse grandie apres Sadowa, le mouvement national qui la plaçait a la tete des autres États allemands, tout ce vaste empire en formation, rajeuni, ayant l’enthousiasme et l’irrésistible élan de son unité a conquérir ; le systeme du service militaire obligatoire, qui mettait debout la nation en armes, instruite, disciplinée, pourvue d’un matériel puissant, rompue a la grande guerre, encore glorieuse de son triomphe foudroyant sur l’Autriche ; l’intelligence, la force morale de cette armée, commandée par des chefs presque tous jeunes, obéissant a un généralissime qui semblait devoir renouveler l’art de se battre, d’une prudence et d’une prévoyance parfaites, d’une netteté de vue merveilleuse. Et, en face de cette Allemagne, il osa ensuite montrer la France : l’Empire vieilli, acclamé encore au plébiscite, mais pourri a la base, ayant affaibli l’idée de patrie en détruisant la liberté, redevenu libéral trop tard et pour sa ruine, pret a crouler des qu’il ne satisferait plus les appétits de jouissances déchaînés par lui ; l’armée, certes, d’une admirable bravoure de race, toute chargée des lauriers de Crimée et d’Italie, seulement gâtée par le remplacement a prix d’argent, laissée dans sa routine de l’école d’Afrique, trop certaine de la victoire pour tenter le grand effort de la science nouvelle ; les généraux enfin, médiocres pour la plupart, dévorés de rivalités, quelques-uns d’une ignorance stupéfiante, et l’empereur a leur tete, souffrant et hésitant, trompé et se trompant, dans l’effroyable aventure qui commençait, ou tous se jetaient en aveugles, sans préparation sérieuse, au milieu d’un effarement, d’une débandade de troupeau mené a l’abattoir.

Rochas, béant, les yeux arrondis, écoutait. Son terrible nez s’était froncé. Puis, tout d’un coup, il prit le parti de rire, d’un rire énorme qui lui fendait les mâchoires.

– Qu’est-ce que vous nous chantez la, vous ! qu’est-ce que ça veut dire, toutes ces betises !… Mais ça n’a pas de sens, c’est trop bete pour qu’on se casse la tete a comprendre… Allez conter ça a des recrues, mais pas a moi, non ! pas a moi qui ai vingt-sept ans de service !

Et il se tapait la poitrine du poing. Fils d’un ouvrier maçon, venu du Limousin, né a Paris et répugnant a l’état de son pere, il s’était engagé des l’âge de dix-huit ans. Soldat de fortune, il avait porté le sac, caporal en Afrique, sergent a Sébastopol, lieutenant apres Solférino, ayant mis quinze années de dure existence et d’héroique bravoure pour conquérir ce grade, d’un manque tel d’instruction, qu’il ne devait jamais passer capitaine.

– Mais, monsieur, vous qui savez tout, vous ne savez pas ça… Oui, a Mazagran, j’avais dix-neuf ans a peine, et nous étions cent vingt-trois hommes, pas un de plus, et nous avons tenu quatre jours contre douze mille Arabes… Ah ! oui, pendant des années et des années, la-bas, en Afrique, a Mascara, a Biskra, a Dellys, plus tard dans la grande Kabylie, plus tard a Laghouat, si vous aviez été avec nous, monsieur, vous auriez vu tous ces sales moricauds filer comme des lievres, des que nous paraissions… Et a Sébastopol, monsieur, fichtre ! on ne peut pas dire que ç’a été commode. Des tempetes a vous déraciner les cheveux, un froid de loup, toujours des alertes, puis ces sauvages qui, a la fin, ont tout fait sauter ! N’empeche pas que nous les avons fait sauter eux-memes, oh ! en musique et dans la grande poele a frire !… Et a Solférino, vous n’y étiez pas, monsieur, alors pourquoi en parlez-vous ? Oui, a Solférino, ou il a fait si chaud, bien qu’il ait tombé ce jour-la plus d’eau que vous n’en avez peut-etre jamais vu dans votre vie ! a Solférino, la grande brossée aux Autrichiens, il fallait les voir, devant nos baionnettes, galoper, se culbuter, pour courir plus vite, comme s’ils avaient eu le feu au derriere !

Il éclatait d’aise, toute la vieille gaieté militaire française sonnait dans son rire de triomphe. C’était la légende, le troupier Français parcourant le monde, entre sa belle et une bouteille de bon vin, la conquete de la terre faite en chantant des refrains de goguette. Un caporal et quatre hommes, et des armées immenses mordaient la poussiere.

Brusquement, sa voix gronda.

– Battue, la France battue !… Ces cochons de Prussiens nous battre, nous autres !

Il s’approcha, saisit violemment Weiss par un revers de sa redingote. Tout son grand corps maigre de chevalier errant exprimait l’absolu mépris de l’ennemi, quel qu’il fut, dans une insouciance complete du temps et des lieux.

– Écoutez bien, monsieur… Si les Prussiens osent venir, nous les reconduirons chez eux a coups de pied dans le cul… Vous entendez, a coups de pied dans le cul, jusqu’a Berlin !

Et il eut un geste superbe, la sérénité d’un enfant, la conviction candide de l’innocent qui ne sait rien et ne craint rien.

– Parbleu ! c’est comme ça, parce que c’est comme ça !

Weiss, étourdi, convaincu presque, se hâta de déclarer qu’il ne demandait pas mieux. Quant a Maurice, qui se taisait, n’osant intervenir devant son supérieur, il finit par éclater de rire avec lui : ce diable d’homme, que d’ailleurs il jugeait stupide, lui faisait chaud au cour. De meme, Jean, d’un hochement de tete, avait approuvé chaque parole du lieutenant. Lui aussi était a Solférino, ou il avait tant plu. Et voila qui était parler ! Si tous les chefs avaient parlé comme ça, on ne se serait pas mal fichu qu’il manquât des marmites et des ceintures de flanelle !

La nuit était completement venue depuis longtemps, et Rochas continuait d’agiter ses grands membres dans les ténebres. Il n’avait jamais épelé qu’un volume des victoires de Napoléon, tombé au fond de son sac de la boîte d’un colporteur. Et il ne pouvait se calmer, et toute sa science sortit en un cri impétueux.

– L’Autriche rossée a Castiglione, a Marengo, a Austerlitz, a Wagram ! la Prusse rossée a Eylau, a Iéna, a Lutzen ! la Russie rossée a Friedland, a Smolensk, a la Moskowa ! l’Espagne, l’Angleterre rossées partout ! la terre entiere rossée, rossée de haut en bas, de long en large !… Et, aujourd’hui, c’est nous qui serions rossés ! Pourquoi ? Comment ? On aurait donc changé le monde ?

Il se grandit encore, levant son bras comme la hampe d’un drapeau !

– Tenez ! on s’est battu la-bas aujourd’hui, on attend les nouvelles. Eh bien ! les nouvelles, je vais vous les donner, moi !… On a rossé les Prussiens, rossé a ne leur laisser ni ailes ni pattes, rossé a en balayer les miettes !

Sous le ciel sombre, a ce moment, un grand cri douloureux passa. Était-ce la plainte d’un oiseau de nuit ? Était-ce une voix du mystere, venue de loin, chargée de larmes ? Tout le camp, noyé de ténebres, en frissonna, et l’anxiété épandue dans l’attente des dépeches si lentes a venir, s’en trouva enfiévrée, élargie encore. Au loin, dans la ferme, éclairant la veillée inquiete de l’état-major, la chandelle brulait plus haute, d’une flamme droite et immobile de cierge.

Mais il était dix heures, Gaude surgit du sol noir, ou il avait disparu, et le premier sonna le couvre-feu. Les autres clairons répondirent, s’éteignirent de proche en proche, dans une fanfare mourante, déja comme engourdie de sommeil. Et Weiss, qui s’était oublié la si tard, serra tendrement Maurice entre ses bras : bon espoir et bon courage ! il embrasserait Henriette pour son frere, il irait dire bien des choses a l’oncle Fouchard. Alors, comme il partait enfin, une rumeur courut, toute une agitation fébrile. C’était une grande victoire que le maréchal de Mac-Mahon venait de remporter : le prince royal de Prusse fait prisonnier avec vingt-cinq mille hommes, l’armée ennemie refoulée, détruite, laissant entre nos mains ses canons et ses bagages.

– Parbleu ! cria simplement Rochas, de sa voix de tonnerre.

Puis, poursuivant Weiss, tout heureux, qui se hâtait de rentrer a Mulhouse :

– A coups de pied dans le cul, monsieur, a coups de pied dans le cul, jusqu’a Berlin !

Un quart d’heure plus tard, une autre dépeche disait que l’armée avait du abandonner Worth et battait en retraite. Ah ! quelle nuit ! Rochas, foudroyé de sommeil, venait de s’envelopper dans son manteau et dormait sur la terre, insoucieux d’un abri, comme cela lui arrivait souvent. Maurice et Jean s’étaient glissés sous la tente, ou déja Loubet, Chouteau, Pache et Lapoulle se tassaient, la tete sur leur sac. On tenait six, a condition de replier les jambes. Loubet avait d’abord égayé leur faim a tous, en faisant croire a Lapoulle qu’il y aurait du poulet, le lendemain matin, a la distribution ; mais ils étaient trop las, ils ronflaient, les Prussiens pouvaient venir. Un instant, Jean resta sans bouger, serré contre Maurice ; malgré sa grande fatigue, il tardait a s’endormir, tout ce qu’avait dit ce monsieur lui tournait dans la tete, l’Allemagne en armes, innombrable, dévorante ; et il sentait bien que son compagnon non plus ne dormait pas, pensait aux memes choses. Puis, celui-ci eut une impatience, un mouvement de recul, et l’autre comprit qu’il le genait. Entre le paysan et le lettré, l’inimitié d’instinct, la répugnance de classe et d’éducation étaient comme un malaise physique. Le premier pourtant en éprouvait une honte, une tristesse au fond, se faisant petit, tâchant d’échapper a ce mépris hostile qu’il devinait la. Si la nuit dehors devenait fraîche, on étouffait tellement sous la tente, parmi l’entassement des corps, que Maurice, exaspéré de fievre, sortit d’un saut brusque, alla s’étendre a quelques pas. Jean, malheureux, roula dans un cauchemar, un demi-sommeil pénible, ou se melaient le regret de ne pas etre aimé et l’appréhension d’un immense malheur, dont il croyait entendre le galop, la-bas, au fond de l’inconnu.

Des heures durent se passer, tout le camp noir, immobile, semblait s’anéantir sous l’oppression de la vaste nuit mauvaise, ou pesait ce quelque chose d’effroyable, sans nom encore. Des sursauts venaient d’un lac d’ombre, un râle subit sortait d’une tente invisible. Ensuite, c’étaient des bruits qu’on ne reconnaissait pas, l’ébrouement d’un cheval, le choc d’un sabre, la fuite d’un rôdeur attardé, toutes les ordinaires rumeurs qui prenaient des retentissements de menace. Mais, tout a coup, pres des cantines, une grande lueur éclata. Le front de bandiere en était vivement éclairé, on aperçut les faisceaux alignés, les canons des fusils réguliers et clairs, ou filaient des reflets rouges, pareils a des coulures fraîches de sang ; et les sentinelles, sombres et droites, apparurent dans ce brusque incendie. Était-ce donc l’ennemi, que les chefs annonçaient depuis deux jours, et que l’on était venu chercher de Belfort a Mulhouse ? Puis, au milieu d’un grand pétillement d’étincelles, la flamme s’éteignit. Ce n’était que le tas de bois vert, si longtemps tracassé par Lapoulle, qui, apres avoir couvé pendant des heures, venait de flamber comme un feu de paille.

Jean, effrayé par cette clarté vive, sortit a son tour précipitamment de la tente ; et il faillit buter dans Maurice, soulevé sur un coude, regardant. Déja, la nuit était retombée plus opaque, les deux hommes resterent allongés sur la terre nue, a quelques pas l’un de l’autre. Il n’y avait plus, en face d’eux, au fond des ténebres épaisses, que la fenetre toujours éclairée de la ferme, cette chandelle perdue qui semblait veiller un mort. Quelle heure pouvait-il etre ? deux heures, trois heures peut-etre. La-bas, l’état-major ne s’était décidément pas couché. On entendait la voix braillarde du général Bourgain-Desfeuilles, enragé de cette nuit de veille, pendant laquelle il n’avait pu se soutenir qu’a l’aide de grogs et de cigares. De nouveaux télégrammes arrivaient, les choses devaient se gâter, des ombres d’estafettes galopaient, affolées et indistinctes. Il y eut des piétinements, des jurons, comme un cri étouffé de mort, suivi d’un effrayant silence. Quoi donc ? était-ce la fin ? Un souffle glacé avait couru sur le camp, anéanti de sommeil et d’angoisse.

Et ce fut alors que Jean et Maurice reconnurent le colonel de Vineuil, dans une ombre maigre et haute, qui passait rapidement. Il devait etre avec le major Bouroche, un gros homme a tete de lion. Tous les deux échangeaient des paroles sans suite, de ces paroles incompletes, chuchotées, comme on en entend dans les mauvais reves.

– Elle vient de Bâle… Notre 1re division détruite… Douze heures de combat, toute l’armée en retraite…

L’ombre du colonel s’arreta, appela une autre ombre qui se hâtait, légere, fine et correcte.

– C’est vous, Beaudouin ?

– Oui, mon colonel.

– Ah ! mon ami, Mac-Mahon battu a Froschwiller, Frossard battu a Spickeren, de Failly immobilisé, inutile entre les deux… A Froschwiller, un seul corps contre toute une armée, des prodiges. Et tout emporté, la déroute, la panique, la France ouverte…

Des larmes l’étranglaient, des paroles encore se perdirent, les trois ombres disparurent, noyées, fondues.

Dans un frémissement de tout son etre, Maurice s’était mis debout.

– Mon Dieu ! bégaya-t-il.

Et il ne trouvait rien autre chose, tandis que Jean, le cour glacé, murmurait :

– Ah ! fichu sort !… Ce monsieur, votre parent, avait tout de meme raison de dire qu’ils sont plus forts que nous.

Hors de lui, Maurice l’aurait étranglé. Les Prussiens plus forts que les Français ! c’était de cela que saignait son orgueil. Déja, le paysan ajoutait, calme et tetu :

– Ça ne fait rien, voyez-vous. Ce n’est pas parce qu’on reçoit une tape, qu’on doit se rendre… Faudra cogner tout de meme.

Mais, devant eux, une longue figure s’était dressée. Ils reconnurent Rochas, drapé encore de son manteau, et que les bruits errants, le souffle de la défaite peut-etre venait de tirer de son dur sommeil. Il questionna, voulut savoir.

Quand il eut compris, a grand-peine, une immense stupeur se peignit dans ses yeux vides d’enfant.

A plus de dix reprises, il répéta :

– Battus ! comment battus ? pourquoi battus ?

Maintenant, a l’orient, le jour blanchissait, un jour louche d’une infinie tristesse, sur les tentes endormies, dans l’une desquelles on commençait a distinguer les faces terreuses de Loubet et de Lapoulle, de Chouteau et de Pache, qui ronflaient toujours, la bouche ouverte. Une aube de deuil se levait, parmi les brumes couleur de suie qui étaient montées, la-bas, du fleuve lointain.


Chapitre 2

 

Vers huit heures, le soleil dissipa les nuées lourdes, et un ardent et pur dimanche d’aout resplendit sur Mulhouse, au milieu de la vaste plaine fertile. Du camp, maintenant éveillé, bourdonnant de vie, on entendait les cloches de toutes les paroisses carillonner a la volée, dans l’air limpide. Ce beau dimanche d’effroyable désastre avait sa gaieté, son ciel éclatant des jours de fete.

Gaude, brusquement, sonna a la distribution, et Loubet s’étonna. Quoi ? qu’y avait-il ? était-ce le poulet qu’il avait promis la veille a Lapoulle ? Né dans les Halles, rue de la Cossonnerie, fils de hasard d’une marchande au petit tas, engagé « pour des sous », comme il disait, apres avoir fait tous les métiers, il était le fricoteur, le nez tourné continuellement a la friandise. Et il alla voir, pendant que Chouteau, l’artiste, le peintre en bâtiments de Montmartre, bel homme et révolutionnaire, furieux d’avoir été rappelé apres son temps fini, blaguait férocement Pache, qu’il venait de surprendre en train de faire sa priere, a genoux derriere la tente. En voila un calotin ! est-ce qu’il ne pouvait pas lui demander cent mille livres de rente, a son bon Dieu ? Mais Pache, arrivé d’un village perdu de la Picardie, chétif et la tete en pointe, se laissait plaisanter, avec la douceur muette des martyrs. Il était le souffre-douleur de l’escouade, en compagnie de Lapoulle, le colosse, la brute poussée dans les marais de la Sologne, si ignorant de tout, que, le jour de son arrivée au régiment, il avait demandé a voir le roi. Et, bien que la nouvelle désastreuse de Froschwiller circulât depuis le lever, les quatre hommes riaient, faisaient avec leur indifférence de machine les besognes accoutumées.

Mais il y eut un grognement de surprise goguenarde. C’était Jean, le caporal, qui, accompagné de Maurice, revenait de la distribution, avec du bois a bruler. Enfin, on distribuait le bois, que les troupes avaient vainement attendu la veille, pour cuire la soupe. Douze heures de retard seulement.

– Bravo, l’intendance ! cria Chouteau.

– N’importe, ça y est ! dit Loubet. Ah ! ce que je vais vous faire un chouette pot-au-feu !

D’habitude, il se chargeait volontiers de la popote ; et on l’en remerciait, car il cuisinait a ravir. Mais il accablait alors Lapoulle de corvées extraordinaires.

– Va chercher le champagne, va chercher les truffes…

Puis, ce matin-la, une idée baroque de gamin de Paris se moquant d’un innocent, lui traversa la cervelle.

– Plus vite que ça ! donne-moi le poulet.

– Ou donc, le poulet ?

– Mais la, par terre… Le poulet que je t’ai promis, le poulet que le caporal vient d’apporter !

Il lui désignait un gros caillou blanc, a leurs pieds. Lapoulle, interloqué, finit par le prendre et par le retourner entre ses doigts.

– Tonnerre de Dieu ! veux-tu laver le poulet !… Encore ! lave-lui les pattes, lave-lui le cou !… A grande eau, feignant !

Et, pour rien, pour la rigolade, parce que l’idée de la soupe le rendait gai et farceur, il flanqua la pierre avec la viande dans la marmite pleine d’eau.

– C’est ça qui va donner du gout au bouillon ! Ah ! tu ne savais pas ça, tu ne sais donc rien, sacrée andouille !… Tu auras le croupion, tu verras si c’est tendre !

L’escouade se tordait de la tete de Lapoulle, maintenant convaincu, se pourléchant. Cet animal de Loubet, pas moyen de s’ennuyer avec lui ! Et, lorsque le feu crépita au soleil, lorsque la marmite se mit a chanter, tous, en dévotion, rangés autour, s’épanouirent, regardant danser la viande, humant la bonne odeur qui commençait a se répandre. Ils avaient une faim de chien depuis la veille, l’idée de manger emportait tout. On était rossé, mais ça n’empechait pas qu’il fallait s’emplir. D’un bout a l’autre du camp, les feux des cuisines flambaient, les marmites bouillaient, et c’était une joie vorace et chantante, au milieu des claires volées de cloches qui continuaient a venir de toutes les paroisses de Mulhouse.

Mais, comme il allait etre neuf heures, une agitation se propagea, des officiers coururent, et le lieutenant Rochas, a qui le capitaine Beaudoin avait donné un ordre, passa devant les tentes de sa section.

– Allons, pliez tout, emballez tout, on part !

– Mais la soupe ?

– Un autre jour, la soupe ! On part tout de suite !

Le clairon de Gaude sonnait, impérieux. Ce fut une consternation, une colere sourde. Eh quoi ! partir sans manger, ne pas attendre une heure que la soupe fut possible ! L’escouade voulut quand meme boire le bouillon ; mais ce n’était encore que de l’eau chaude ; et la viande, pas cuite, résistait, pareille a du cuir sous les dents. Chouteau grogna des paroles rageuses. Jean dut intervenir, afin de hâter les préparatifs de ses hommes. Qu’y avait-il donc de si pressé, a filer ainsi, a bousculer les gens, sans leur laisser le temps de reprendre des forces ? Et, comme, devant Maurice, on disait qu’on marchait a la rencontre des Prussiens, pour la revanche, il haussa les épaules, incrédule. En moins d’un quart d’heure, le camp fut levé, les tentes pliées, rattachées sur les sacs, les faisceaux défaits, et il ne resta, sur la terre nue, que les feux des cuisines qui achevaient de s’éteindre.

C’étaient de graves raisons qui venaient de décider le général Douay a une retraite immédiate. La dépeche du sous-préfet de Schelestadt, vieille déja de trois jours, se trouvait confirmée : on télégraphiait qu’on avait vu de nouveau les feux des Prussiens qui menaçaient Markolsheim ; et, d’autre part, un télégramme annonçait qu’un corps d’armée ennemi passait le Rhin a Huningue. Des détails arrivaient, abondants, précis : la cavalerie et l’artillerie aperçues, les troupes en marche, se rendant de toutes parts a leur point de ralliement. Si l’on s’attardait une heure, c’était surement la ligne de retraite sur Belfort coupée. Dans le contre-coup de la défaite, apres Wissembourg et Froschwiller, le général, isolé, perdu a l’avant-garde, n’avait qu’a se replier en hâte ; d’autant plus que les nouvelles, reçues le matin, aggravaient encore celles de la nuit.

En avant, était parti l’état-major, au grand trot, poussant de l’éperon les montures, dans la crainte d’etre devancé et de trouver déja les Prussiens a Altkirch. Le général Bourgain-Desfeuilles, qui prévoyait une étape dure, avait eu la précaution de traverser Mulhouse, pour y déjeuner copieusement, en maugréant de la bousculade. Et Mulhouse, sur le passage des officiers, était désolé ; les habitants, a l’annonce de la retraite, sortaient dans les rues, se lamentaient du brusque départ de ces troupes, dont ils avaient si instamment imploré la venue : on les abandonnait donc, les richesses incalculables entassées dans la gare allaient-elles etre laissées a l’ennemi, leur ville elle-meme devait-elle, avant le soir, n’etre plus qu’une ville conquise ? Puis, le long des routes, au travers des campagnes, les habitants des villages, des maisons isolées, s’étaient eux aussi plantés devant leur porte, étonnés, effarés. Eh quoi ! ces régiments qu’ils avaient vus passer la veille, marchant au combat, se repliaient, fuyaient sans avoir combattu ! Les chefs étaient sombres, hâtaient leurs chevaux, sans vouloir répondre aux questions, comme si le malheur eut galopé a leurs trousses. C’était donc vrai que les Prussiens venaient d’écraser l’armée, qu’ils coulaient de toutes parts en France, comme la crue d’un fleuve débordé ? Et déja, dans l’air muet, les populations, gagnées par la panique montante, croyaient entendre le lointain roulement de l’invasion, grondant plus haut de minute en minute ; et déja, des charrettes s’emplissaient de meubles, des maisons se vidaient, des familles se sauvaient a la file par les chemins, ou passait le galop d’épouvante.

Dans la confusion de la retraite, le long du canal du Rhône au Rhin, pres du pont, le 106e dut s’arreter, au premier kilometre de l’étape. Les ordres de marche, mal donnés et plus mal exécutés encore, venaient d’accumuler la toute la 2e division ; et le passage était si étroit, un passage de cinq metres a peine, que le défilé s’éternisait.

Deux heures s’écoulerent, le 106e attendait toujours, immobile, devant l’interminable flot qui passait devant lui. Les hommes debout, sous le soleil ardent, le sac au dos, l’arme au pied, finissaient par se révolter d’impatience.

– Paraît que nous sommes de l’arriere-garde, dit la voix blagueuse de Loubet.

Mais Chouteau s’emporta.

– C’est pour se foutre de nous qu’ils nous font cuire. Nous étions la les premiers, nous aurions du filer.

Et, comme, de l’autre côté du canal, par la vaste plaine fertile, par les chemins plats, entre les houblonnieres et les blés murs, on se rendait bien compte maintenant du mouvement de retraite des troupes, qui refaisaient en sens inverse le chemin déja fait la veille, des ricanements circulerent, toute une moquerie furieuse.

– Ah ! nous nous cavalons ! reprit Chouteau ! Eh bien ! elle est rigolo, leur marche a l’ennemi, dont ils nous bourrent les oreilles, depuis l’autre matin… Non, vrai, c’est trop crâne ! On arrive, et puis on refout le camp, sans avoir seulement le temps d’avaler sa soupe !

L’enragement des rires augmenta, et Maurice, qui était pres de Chouteau, lui donnait raison. Puisqu’on restait la, comme des pieux, a attendre depuis deux heures, pourquoi ne les avait-on pas laissés faire tranquillement bouillir la soupe et la manger ? La faim les reprenait, ils avaient une rancune noire de leur marmite renversée trop tôt, sans qu’ils pussent comprendre la nécessité de cette précipitation, qui leur paraissait imbécile et lâche. De fameux lievres, tout de meme !

Mais le lieutenant Rochas rudoya le sergent Sapin, qu’il accusait de la mauvaise tenue de ses hommes. Attiré par le bruit, le capitaine Beaudoin s’était approché.

– Silence dans les rangs !

Jean, muet, en vieux soldat d’Italie, rompu a la discipline, regardait Maurice, que la blague mauvaise et emportée de Chouteau semblait amuser ; et il s’étonnait, comment un monsieur, un garçon qui avait reçu tant d’instruction, pouvait-il approuver des choses, peut-etre vraies tout de meme, mais qui n’étaient pas a dire ? Si chaque soldat se mettait a blâmer les chefs et a donner son avis, on n’irait pas loin, pour sur.

Enfin, apres une heure encore d’attente, le 106e reçut l’ordre d’avancer. Seulement, le pont était toujours si encombré par la queue de la division, que le plus fâcheux désordre se produisit. Plusieurs régiments se melerent, des compagnies filerent quand meme, emportées ; tandis que d’autres, rejetées au bord de la route, durent marquer le pas. Et, pour mettre le comble a la confusion, un escadron de cavalerie s’enteta a passer, refoulant dans les champs voisins les traînards que l’infanterie semait déja. Au bout de la premiere heure de marche, toute une débandade traînait le pied, s’allongeait, attardée comme a plaisir.

Ce fut ainsi que Jean se trouva en arriere, égaré au fond d’un chemin creux, avec son escouade, qu’il n’avait pas voulu lâcher. Le 106e avait disparu, plus un homme ni meme un officier de la compagnie. Il n’y avait la que des soldats isolés, un pele-mele d’inconnus, éreintés des le commencement de l’étape, chacun marchant a son loisir, au hasard des sentiers. Le soleil était accablant, il faisait tres chaud ; et le sac, alourdi par la tente et le matériel compliqué qui le gonflait, pesait terriblement aux épaules. Beaucoup n’avaient point l’habitude de le porter, genés déja dans l’épaisse capote de campagne, pareille a une chape de plomb. Brusquement, un petit soldat pâle, les yeux emplis d’eau, s’arreta, jeta son sac dans un fossé, avec un grand soupir, le souffle fort de l’homme a l’agonie qui se reprend a l’existence.

– En voila un qui est dans le vrai, murmura Chouteau.

Pourtant, il continuait de marcher, le dos arrondi sous le poids. Mais, deux autres s’étant débarrassés a leur tour, il ne put tenir.

– Ah ! zut ! cria-t-il.

Et, d’un coup d’épaule, il lança son sac contre un talus. Merci ! Vingt-cinq kilos sur l’échine, il en avait assez ! On n’était pas des betes de somme, pour traîner ça.

Presque aussitôt, Loubet l’imita et força Lapoulle a en faire autant. Pache, qui se signait devant les croix de pierre rencontrées, défit les bretelles, posa tout le paquet soigneusement au pied d’un petit mur, comme s’il devait revenir le chercher. Et Maurice seul restait chargé, lorsque Jean, en se retournant, vit ses hommes les épaules libres.

– Reprenez vos sacs, on m’empoignerait, moi !

Mais les hommes, sans se révolter encore, la face mauvaise et muette, allaient toujours, poussant le caporal devant eux, dans le chemin étroit.

– Voulez-vous bien reprendre vos sacs, ou je ferai mon rapport !

Ce fut comme un coup de fouet en travers de la figure de Maurice. Son rapport ! cette brute de paysan allait faire son rapport, parce que des malheureux, les muscles broyés, se soulageaient ! Et, dans une fievre d’aveugle colere, lui aussi fit sauter les bretelles, laissa tomber son sac au bord du chemin, en fixant sur Jean des yeux de défi.

– C’est bon, dit de son air sage ce dernier, qui ne pouvait engager une lutte. Nous réglerons ça ce soir.

Maurice souffrait abominablement des pieds. Ses gros et durs souliers, auxquels il n’était pas accoutumé, lui avaient mis la chair en sang. Il était de santé assez faible, il gardait a la colonne vertébrale comme une plaie vive, la meurtrissure intolérable du sac, bien qu’il en fut débarrassé ; et le poids de son fusil, qu’il ne savait de quel bras porter, suffisait a lui faire perdre le souffle. Mais il était angoissé plus encore par son agonie morale, dans une de ces crises de désespérance auxquelles il était sujet. Tout d’un coup, sans résistance possible, il assistait a la ruine de sa volonté, il tombait aux mauvais instincts, a un abandon de lui-meme, dont il sanglotait de honte ensuite. Ses fautes, a Paris, n’avaient jamais été que les folies de « l’autre », comme il disait, du garçon faible qu’il devenait aux heures lâches, capable des pires vilenies. Et, depuis qu’il traînait les pieds, sous l’écrasant soleil, dans cette retraite qui ressemblait a une déroute, il n’était plus qu’une bete de ce troupeau attardé, débandé, semant les chemins. C’était le choc en retour de la défaite, du tonnerre qui avait éclaté tres loin, a des lieues, et dont l’écho perdu battait maintenant les talons de ces hommes, pris de panique, fuyant sans avoir vu un ennemi. Qu’espérer a cette heure ? Tout n’était-il pas fini ? On était battu, il n’y avait plus qu’a se coucher et a dormir.

– Ça ne fait rien, cria tres haut Loubet, avec son rire d’enfant des Halles, ce n’est tout de meme pas a Berlin que nous allons.

A Berlin ! a Berlin ! Maurice entendit ce cri hurlé par la foule grouillante des boulevards, pendant la nuit de fol enthousiasme, qui l’avait décidé a s’engager. Le vent venait de tourner, sous un coup de tempete ; et il y avait une saute terrible, et tout le tempérament de la race était dans cette confiance exaltée, qui tombait brusquement, des le premier revers, a la désespérance dont le galop l’emportait parmi ces soldats errants, vaincus et dispersés, avant d’avoir combattu.

– Ah ! ce qu’il me scie les pattes, le flingot ! reprit Loubet, en changeant une fois encore son fusil d’épaule. En voila un mirliton, pour se promener !

Et, faisant allusion a la somme qu’il avait touchée comme remplaçant :

– N’importe ! quinze cents balles, pour ce métier-la, on est rudement volé !… Ce qu’il doit fumer de bonnes pipes, au coin de son feu, le richard a la place de qui je vas me faire casser la gueule !

– Moi, grogna Chouteau, j’avais fini mon temps, j’allais filer… Ah ! vrai, ce n’est pas de chance, de tomber dans une cochonnerie d’histoire pareille !

Il balançait son fusil, d’une main rageuse. Puis, violemment, il le lança aussi de l’autre côté d’une haie.

– Eh ! va donc, sale outil !

Le fusil tourna deux fois sur lui-meme, alla s’abattre dans un sillon et resta la, tres long, immobile, pareil a un mort. Déja, d’autres volaient, le rejoignaient. Le champ bientôt fut plein d’armes gisantes, d’une tristesse raidie d’abandon, sous le lourd soleil. Ce fut une épidémique folie, la faim qui tordait les estomacs, les chaussures qui blessaient les pieds, cette marche dont on souffrait, cette défaite imprévue dont on entendait derriere soi la menace. Plus rien a espérer de bon, les chefs qui lâchaient pied, l’intendance qui ne les nourrissait seulement pas, la colere, l’embetement, l’envie d’en finir tout de suite, avant d’avoir commencé. Alors, quoi ? le fusil pouvait aller rejoindre le sac. Et, dans une rage imbécile, au milieu de ricanements de fous qui s’amusent, les fusils volaient, le long de la queue sans fin des traînards, épars au loin dans la campagne.

Loubet, avant de se débarrasser du sien, lui fit exécuter un beau moulinet, comme a une canne de tambour-major. Lapoulle, en voyant tous les camarades jeter le leur, dut croire que cela rentrait dans la manouvre ; et il imita le geste. Mais Pache, dans la confuse conscience du devoir, qu’il devait a son éducation religieuse, refusa d’en faire autant, couvert d’injures par Chouteau, qui le traitait d’enfant de curé.

– En voila un cafard !… Parce que sa vieille paysanne de mere lui a fait avaler le bon Dieu tous les dimanches !… Va donc servir la messe, c’est lâche de ne pas etre avec les camarades !

Tres sombre, Maurice marchait en silence, la tete penchée sous le ciel de feu. Il n’avançait plus que dans un cauchemar d’atroce lassitude, halluciné de fantômes, comme s’il allait a un gouffre, la-bas, devant lui ; et c’était une dépression de toute sa culture d’homme instruit, un abaissement qui le tirait a la bassesse des misérables dont il était entouré.

– Tenez ! dit-il brusquement a Chouteau, vous avez raison !

Et Maurice avait déja posé son fusil sur un tas de pierres, lorsque Jean, qui tentait vainement de s’opposer a cet abandon abominable des armes, l’aperçut. Il se précipita.

– Reprenez votre fusil tout de suite, tout de suite, entendez-vous !

Un flot de terrible colere était monté soudain a la face de Jean. Lui, si calme d’habitude, toujours porté a la conciliation, avait des yeux de flamme, une voix tonnante d’autorité. Ses hommes, qui ne l’avaient jamais vu comme ça, s’arreterent, surpris.

– Reprenez votre fusil tout de suite, ou vous aurez affaire a moi !

Maurice, frémissant, ne laissa tomber qu’un mot, qu’il voulait rendre outrageux.

– Paysan !

– Oui, c’est bien ça, je suis un paysan, tandis que vous etes un monsieur, vous !… Et c’est pour ça que vous etes un cochon, oui ! un sale cochon. Je ne vous l’envoie pas dire.

Des huées s’élevaient, mais le caporal poursuivait avec une force extraordinaire :

– Quand on a de l’instruction, on le fait voir… Si nous sommes des paysans et des brutes, vous nous devriez l’exemple a tous, puisque vous en savez plus long que nous… Reprenez votre fusil, nom de Dieu ! ou je vous fais fusiller en arrivant a l’étape.

Dompté, Maurice avait ramassé le fusil. Des larmes de rage lui voilaient les yeux. Il continua sa marche en chancelant comme un homme ivre, au milieu des camarades qui, a présent, ricanaient de ce qu’il avait cédé. Ah ! ce Jean ! il le haissait d’une inextinguible haine, frappé au cour de cette leçon si dure, qu’il sentait juste. Et, Chouteau ayant grogné, a son côté, que des caporaux de cette espece, on attendait un jour de bataille pour leur loger une balle dans la tete, il vit rouge, il se vit nettement cassant le crâne de Jean, derriere un mur.

Mais il y eut une diversion. Loubet remarqua que Pache, pendant la querelle, avait, lui aussi, abandonné enfin son fusil, doucement, en le couchant au bas d’un talus. Pourquoi ? Il n’essaya point de l’expliquer, riant en dessous, de la façon gourmande et un peu honteuse d’un garçon sage a qui on reproche son premier péché. Tres gai, ragaillardi, il marcha les bras ballants. Et, par les longues routes ensoleillées, entre les blés murs et les houblonnieres qui se succédaient toujours pareils, la débandade continuait, les traînards n’étaient plus, sans sacs et sans fusils, qu’une foule égarée, piétinante, un pele-mele de vauriens et de mendiants, a l’approche desquels les portes des villages épouvantés se fermaient.

A ce moment, une rencontre acheva d’enrager Maurice. Un sourd roulement arrivait de loin, c’était l’artillerie de réserve, partie la derniere, dont la tete, tout d’un coup, déboucha d’un coude de la route ; et les traînards débandés n’eurent que le temps de se jeter dans les champs voisins. Elle marchait en colonne, elle défilait d’un trot superbe, dans un bel ordre correct, tout un régiment de six batteries, le colonel en dehors et au centre, les officiers a leur place. Les pieces passaient, sonores, a des intervalles égaux, strictement observés, accompagnées chacune de son caisson, de ses chevaux et de ses hommes. Et Maurice, dans la cinquieme batterie, reconnut parfaitement la piece de son cousin Honoré. Le maréchal des logis était la, campé fierement sur son cheval, a la gauche du conducteur de devant, un bel homme blond, Adolphe, qui montait un porteur solide, une bete alezane, admirablement accouplée avec le sous-verge trottant pres d’elle ; tandis que, parmi les six servants, assis deux par deux sur les coffres de la piece et du caisson, se trouvait a son rang le pointeur, Louis, un petit brun, le camarade d’Adolphe, la paire, comme on disait, selon la regle établie de marier un homme a cheval et un homme a pied. Ils apparurent grandis a Maurice, qui avait fait leur connaissance au camp ; et la piece, attelée de ses quatre chevaux, suivie du caisson que six autres chevaux tiraient, lui sembla éclatante ainsi qu’un soleil, soignée, astiquée, aimée de tout son monde, des betes et des gens, serrés autour d’elle, dans une discipline et une tendresse de famille brave ; et surtout il souffrit affreusement du regard méprisant que le cousin Honoré jeta sur les traînards, stupéfait soudain de l’apercevoir parmi ce troupeau d’hommes désarmés. Déja, le défilé se terminait, le matériel des batteries, les prolonges, les fourrageres, les forges. Puis, dans un dernier flot de poussiere, ce furent les haut-le-pied, les hommes et les chevaux de rechange, dont le trot se perdit a un autre coude de la route, au milieu du grondement peu a peu décroissant des sabots et des roues.

– Pardi ! déclara Loubet, ce n’est pas malin de faire les crânes, quand on va en voiture !

L’état-major avait trouvé Altkirch libre. Pas de Prussiens encore. Et, toujours dans la crainte d’etre talonné, de les voir paraître d’une minute a l’autre, le général Douay avait voulu qu’on poussât jusqu’a Dannemarie, ou les tetes de colonne n’étaient entrées qu’a cinq heures du soir. Il était huit heures, la nuit se faisait, qu’on établissait a peine les bivouacs, dans la confusion des régiments réduits de moitié. Les hommes, exténués, tombaient de faim et de fatigue. Jusqu’a pres de dix heures, on vit arriver, cherchant et ne retrouvant plus leurs compagnies, les soldats isolés, les petits groupes, toute cette lamentable et interminable queue des éclopés et des révoltés, semés le long des chemins.

Jean, des qu’il put rejoindre son régiment, se mit en quete du lieutenant Rochas, pour faire son rapport. Il le trouva, ainsi que le capitaine Beaudoin, en conférence avec le colonel, tous les trois devant la porte d’une petite auberge, tres préoccupés de l’appel, inquiets de savoir ou étaient leurs hommes. Des les premiers mots du caporal au lieutenant, le colonel de Vineuil qui entendit, le fit approcher, le força a tout dire. Sa longue face jaune, ou les yeux étaient restés tres noirs, dans la blancheur des épais cheveux de neige et des longues moustaches tombantes, exprima une désolation muette.

– Mon colonel, s’écria le capitaine Beaudoin, sans attendre l’avis de son chef, il faut fusiller une demi-douzaine de ces bandits.

Et le lieutenant Rochas approuvait du menton. Mais le colonel eut un geste d’impuissance.

– Ils sont trop… Comment voulez-vous ? pres de sept cents ! Qui prendre la-dedans ?… Et puis, si vous saviez ! le général ne veut pas. Il est paternel, il dit qu’en Afrique il n’a jamais puni un homme… Non, non ! je ne puis rien. C’est terrible.

Le capitaine osa répéter :

– C’est terrible… C’est la fin de tout.

Et Jean se retirait, lorsqu’il entendit le major Bouroche, qu’il n’avait pas vu, debout sur le seuil de l’auberge, gronder de sourdes paroles : plus de discipline, plus de punitions, armée fichue ! Avant huit jours, les chefs recevraient des coups de pied au derriere ; tandis que, si l’on avait tout de suite cassé la tete a quelques-uns de ces gaillards, les autres auraient réfléchi peut-etre.

Personne ne fut puni. Des officiers, a l’arriere-garde, qui escortaient les voitures du convoi, avaient eu l’heureuse précaution de faire ramasser les sacs et les fusils, aux deux bords des chemins. Il n’en manqua qu’un petit nombre, les hommes furent réarmés a la pointe du jour, comme furtivement, pour étouffer l’affaire. Et l’ordre était de lever le camp a cinq heures ; mais, des quatre heures, on réveilla les soldats, on pressa la retraite sur Belfort, dans la certitude que les Prussiens n’étaient plus qu’a deux ou trois lieues. On avait du encore se contenter de biscuit, les troupes restaient fourbues de cette nuit trop courte et fiévreuse, sans rien de chaud dans l’estomac. De nouveau, ce matin-la, la bonne conduite de la marche se trouva compromise par ce départ précipité.

Ce fut une journée pire, d’une infinie tristesse. L’aspect du pays avait changé, on était entré dans une contrée montagneuse, les routes montaient, dévalaient par des pentes plantées de sapins ; et les étroites vallées, embroussaillées de genets, étaient toutes fleuries d’or. Mais, au travers de cette campagne éclatante sous le grand soleil d’aout, la panique soufflait plus affolée a chaque heure, depuis la veille. Une dépeche, recommandant aux maires d’avertir les habitants qu’ils feraient bien de mettre a l’abri ce qu’ils avaient de précieux, venait de porter l’épouvante a son comble. L’ennemi était donc la ? Aurait-on seulement le temps de se sauver ? Et tous croyaient entendre grossir le grondement de l’invasion, ce roulement sourd de fleuve débordé qui, maintenant, a chaque nouveau village, s’aggravait d’un nouvel effroi, au milieu des clameurs et des lamentations.

Maurice marchait d’un pas de somnambule, les pieds saignants, les épaules écrasées par le sac et le fusil. Il ne pensait plus, il avançait dans le cauchemar de ce qu’il voyait ; et, autour de lui, la conscience du piétinement des camarades s’en était allée, il ne sentait que Jean a sa gauche, exténué par la meme fatigue et la meme douleur. C’était lamentable, ces villages qu’on traversait, d’une pitié a serrer le cour d’angoisse. Des qu’apparaissaient les troupes en retraite, cette débandade des soldats éreintés, traînant la jambe, les habitants s’agitaient, hâtaient leur fuite. Eux si tranquilles quinze jours plus tôt, toute cette Alsace qui attendait la guerre avec un sourire, convaincue qu’on se battrait en Allemagne ! Et la France était envahie, et c’était chez eux, autour de leur maison, dans leurs champs, que la tempete crevait, comme un de ces terribles ouragans de grele et de foudre qui anéantissent une province en deux heures ! Devant les portes, au milieu d’une furieuse confusion, les hommes chargeaient les voitures, entassaient les meubles, au risque de briser tout. En haut, par les fenetres, les femmes jetaient un dernier matelas, passaient le berceau qu’on allait oublier. On sanglait le bébé dedans, on l’accrochait au sommet, parmi les pieds des chaises et des tables renversées. Sur une autre charrette, a l’arriere, on liait, contre une armoire, le vieux grand-pere infirme, qu’on emportait comme une chose. Puis, c’étaient ceux qui n’avaient pas de voiture, qui empilaient leur ménage en travers d’une brouette ; et d’autres s’éloignaient avec une charge de hardes entre les bras, d’autres n’avaient songé qu’a sauver la pendule, qu’ils serraient sur leur cour, ainsi qu’un enfant. On ne pouvait tout prendre, des meubles abandonnés, des paquets de linge trop lourds restaient dans le ruisseau. Certains, avant le départ, fermaient tout, les maisons semblaient mortes, portes et fenetres closes ; tandis que le plus grand nombre, dans leur hâte, dans la certitude désespérée que tout serait détruit, laissaient les vieilles demeures ouvertes, les fenetres et les portes béantes sur le vide des pieces déménagées ; et elles étaient les plus tristes, d’une tristesse affreuse de ville prise, dépeuplée par la peur, ces pauvres maisons ouvertes au vent, d’ou les chats eux-memes s’étaient enfuis, dans le frisson de ce qui allait venir. A chaque village, le pitoyable spectacle s’assombrissait, le nombre des déménageurs et des fuyards devenait plus grand, parmi la bousculade croissante, les poings tendus, les jurons et les larmes.

Mais Maurice, surtout, sentait l’angoisse l’étouffer, le long de la grand’route, par la campagne libre. La, a mesure qu’on approchait de Belfort, la queue des fuyards se resserrait, n’était plus qu’un cortege ininterrompu. Ah ! les pauvres gens qui croyaient trouver un asile sous les murs de la place ! L’homme tapait sur le cheval, la femme suivait, traînant les enfants. Des familles se hâtaient, écrasées de fardeaux, débandées, les petits ne pouvant suivre, dans l’aveuglante blancheur du chemin que chauffait le soleil de plomb. Beaucoup avaient retiré leurs souliers, marchaient pieds nus, pour courir plus vite ; et des meres a moitié vetues, sans cesser d’allonger le pas, donnaient le sein a des marmots en larmes. Les faces effarées se tournaient en arriere, les mains hagardes faisaient de grands gestes, comme pour fermer l’horizon, dans ce vent de panique qui échevelait les tetes et fouettait les vetements attachés a la hâte. D’autres, des fermiers, avec tous leurs serviteurs, se jetaient a travers champs, poussaient devant eux les troupeaux lâchés, les moutons, les vaches, les boufs, les chevaux, qu’on avait fait sortir a coups de bâton des étables et des écuries. Ceux-la gagnaient les gorges, les hauts plateaux, les forets désertes, soulevant la poussiere des grandes migrations, lorsque autrefois les peuples envahis cédaient la place aux barbares conquérants. Ils allaient vivre sous la tente, dans quelque cirque de rochers solitaires, si loin de tout chemin, que pas un soldat ennemi n’oserait s’y hasarder. Et les fumées volantes qui les enveloppaient, se perdaient derriere les bouquets de sapins, avec le bruit décroissant des beuglements et des sabots du bétail, tandis que, sur la route, le flot des voitures et des piétons passait toujours, genant la marche des troupes, si compact aux approches de Belfort, d’un tel courant irrésistible de torrent élargi, que des haltes, a plusieurs reprises, devinrent nécessaires.

Alors, ce fut pendant une de ces courtes haltes que Maurice assista a une scene, dont le souvenir lui resta comme celui d’un soufflet, reçu en plein visage.

Au bord du chemin, se trouvait une maison isolée, la demeure de quelque paysan pauvre, dont le maigre bien s’étendait derriere. Celui-la n’avait pas voulu quitter son champ, attaché au sol par des racines trop profondes ; et il restait, ne pouvant s’éloigner, sans laisser la des lambeaux de sa chair. On l’apercevait dans une salle basse, écrasé sur un banc, regardant d’un oil vide défiler ces soldats, dont la retraite allait livrer son blé mur a l’ennemi. Debout a son côté, sa femme, jeune encore, tenait un enfant, tandis qu’un autre se pendait a ses jupes ; et tous les trois se lamentaient. Mais, tout d’un coup, dans le cadre de la porte violemment ouverte, parut la grand’mere, une tres vieille femme, haute, maigre, avec des bras nus, pareils a des cordes noueuses, qu’elle agitait furieusement. Ses cheveux gris, échappés de son bonnet, s’envolaient autour de sa tete décharnée, et sa rage était si grande, que les paroles qu’elle criait, s’étranglaient dans sa gorge, indistinctes.

D’abord, les soldats s’étaient mis a rire. Elle avait une bonne tete, la vieille folle ! Puis, des mots leur parvinrent, la vieille criait :

– Canailles ! brigands ! lâches ! lâches !

D’une voix de plus en plus perçante, elle leur crachait l’insulte de lâcheté, a toute volée. Et les rires cesserent, un grand froid avait passé dans les rangs. Les hommes baissaient la tete, regardaient ailleurs.

– Lâches ! lâches ! lâches !

Brusquement, elle parut encore grandir. Elle se soulevait, d’une maigreur tragique, dans son lambeau de robe, promenant son long bras de l’ouest a l’est, d’un tel geste immense, qu’il semblait emplir le ciel.

– Lâches, le Rhin n’est pas la… Le Rhin est la-bas, lâches, lâches !

Enfin, on se remettait en marche, et Maurice dont le regard, a ce moment, rencontra le visage de Jean, vit que les yeux de celui-ci étaient pleins de grosses larmes. Il en eut un saisissement, son malheur en fut accru, a l’idée que les brutes avaient elles-memes senti l’injure, qu’on ne méritait pas et qu’il fallait subir. Tout s’effondrait dans sa pauvre tete endolorie, jamais il ne put se rappeler comment il avait achevé l’étape.

Le 7e corps avait employé la journée entiere, pour franchir les vingt-trois kilometres qui séparent Dannemarie de Belfort ; et de nouveau la nuit tombait, il était tres tard, lorsque les troupes purent installer leurs bivouacs sous les murs de la place, a l’endroit meme d’ou elles étaient parties, quatre jours auparavant, pour marcher a l’ennemi. Malgré l’heure avancée et la fatigue extreme, les soldats tinrent absolument a allumer les feux de cuisine et a faire la soupe. Depuis le départ, c’était enfin la premiere fois qu’ils avalaient quelque chose de chaud. Et, autour des feux, sous la nuit fraîche, les nez s’enfonçaient dans les écuelles, des grognements d’aise commençaient a s’élever, lorsqu’une rumeur qui courait, stupéfia le camp. Deux dépeches nouvelles étaient arrivées coup sur coup : les Prussiens n’avaient point passé le Rhin a Markolsheim, et il n’y avait plus un seul Prussien a Huningue. Le passage du Rhin a Markolsheim, le pont de bateaux établi a la clarté de grands foyers électriques, tous ces récits alarmants étaient simplement un cauchemar, une hallucination inexpliquée du sous-préfet de Schelestadt. Et quant au corps d’armée qui menaçait Huningue, le fameux corps d’armée de la Foret-Noire, devant lequel tremblait l’Alsace, il n’était composé que d’un infime détachement wurtembergeois, deux bataillons et un escadron, dont la tactique habile, les marches, les contremarches répétées, les apparitions imprévues et soudaines, avaient fait croire a la présence de trente a quarante mille hommes. Dire que, le matin encore, on avait failli faire sauter le viaduc de Dannemarie ! Vingt lieues d’une riche contrée venaient d’etre ravagées, sans raison aucune, par la plus imbécile des paniques ; et, au souvenir de ce qu’ils avaient vu dans cette journée lamentable, les habitants fuyant affolés, poussant leurs bestiaux vers la montagne, le flot des voitures chargées de meubles coulant vers la ville, parmi le troupeau des enfants et des femmes, les soldats se fâchaient, s’exclamaient, au milieu de ricanements exaspérés.

– Ah ! non, elle est trop drôle ! bégayait Loubet, la bouche pleine, en agitant sa cuiller. Comment ! c’est la l’ennemi qu’on nous menait combattre ? Il n’y avait personne !… Douze lieues en avant, douze lieues en arriere, et pas un chat devant nous ! Tout ça pour rien, pour le plaisir d’avoir eu peur !

Chouteau, qui torchait bruyamment l’écuelle, gueula alors contre les généraux, sans les nommer.

– Hein ? les cochons ! sont-ils assez crétins ! De fameux lievres qu’on nous a donnés la ! S’ils se sont cavalés ainsi, quand il n’y avait personne, hein ? auraient-ils pris leurs jambes a leur cou, s’ils s’étaient trouvés en face d’une vraie armée !

On avait jeté une nouvelle brassée de bois dans le feu, pour la joie claire de la grande flamme qui montait, et Lapoulle, en train de se chauffer béatement les jambes, éclatait d’un rire idiot, sans comprendre, lorsque Jean, apres avoir commencé par faire la sourde oreille, se permit de dire, paternellement :

– Taisez-vous donc !… Si l’on vous entendait, ça pourrait mal tourner.

Lui-meme, dans son simple bon sens, était outré de la betise des chefs. Mais il fallait bien les faire respecter ; et, comme Chouteau grognait encore, il lui coupa la parole.

– Taisez-vous !… Voici le lieutenant, adressez-vous a lui, si vous avez des observations a faire.

Maurice, assis silencieusement a l’écart, avait baissé la tete. Ah ! c’était bien la fin de tout ! A peine avait-on commencé, et c’était fini. Cette indiscipline, cette révolte des hommes, au premier revers, faisaient déja de l’armée une bande sans liens aucuns, démoralisée, mure pour toutes les catastrophes. La, sous Belfort, eux n’avaient pas vu un Prussien, et ils étaient battus.

Les jours qui suivirent, furent, dans leur monotonie, frissonnants d’attente et de malaise. Pour occuper ses troupes, le général Douay les fit travailler aux ouvrages de défense de la place, fort incomplets. On remuait la terre avec rage, on tranchait le roc. Et pas une nouvelle ! Ou était l’armée de Mac-Mahon ? que faisait-on sous Metz ? Les rumeurs les plus extravagantes circulerent, a peine quelques journaux de Paris venaient-ils augmenter par leurs contradictions les ténebres anxieuses ou l’on se débattait. Deux fois, le général avait écrit, demandé des ordres, sans meme recevoir de réponse. Cependant, le 12 aout enfin, le 7e corps se compléta par l’arrivée de la 3e division, qui débarquait d’Italie ; mais il n’y avait toujours la que deux divisions, car la 1re, battue a Froschwiller, s’était trouvée emportée dans la déroute, sans qu’on sut encore a cette heure ou le courant l’avait jetée. Puis, apres une semaine de cet abandon, de cette séparation totale d’avec le reste de la France, un télégramme apporta l’ordre du départ. Ce fut une grande joie, on préférait tout a cette vie murée qu’on menait. Et, pendant les préparatifs, les suppositions recommencerent, personne ne savait ou l’on se rendait : les uns disaient qu’on allait défendre Strasbourg, tandis que d’autres parlaient meme d’une pointe hardie dans la Foret-Noire, pour couper la ligne de retraite des Prussiens.

Des le lendemain matin, le 106e partit un des premiers, entassé dans des wagons a bestiaux. Le wagon ou se trouvait l’escouade de Jean, fut particulierement empli, a ce point que Loubet prétendait qu’il n’avait pas la place pour éternuer. Comme les distributions, une fois de plus, venaient d’avoir lieu dans le plus grand désordre, les soldats ayant reçu en eau-de-vie ce qu’ils auraient du recevoir en vivres, presque tous étaient ivres, d’une ivresse violente et hurlante, qui se répandait en chansons obscenes. Le train roulait, on ne se voyait plus dans le wagon, que la fumée des pipes noyait d’un brouillard ; il y régnait une insupportable chaleur, la fermentation de ces corps empilés ; tandis que, de la voiture noire et fuyante, sortaient des vociférations, dominant le grondement des roues, allant s’éteindre au loin, dans les mornes campagnes. Et ce fut seulement a Langres que les troupes comprirent qu’on les ramenait vers Paris.

– Ah ! nom de Dieu ! répétait Chouteau, qui régnait déja dans son coin, en maître indiscuté, par sa toute-puissance de beau parleur, c’est bien sur qu’on va nous aligner a Charentonneau, pour empecher Bismarck d’aller coucher aux Tuileries.

Les autres se tordaient, trouvaient ça tres farce, sans savoir pourquoi. D’ailleurs, les moindres incidents du voyage soulevaient des huées, des cris et des rires assourdissants : les paysans plantés sur le bord de la voie, les groupes de gens anxieux qui attendaient le passage des trains, aux petites stations, avec l’espoir d’obtenir des nouvelles, toute cette France effarée et frissonnante devant l’invasion. Et les populations accourues ne recevaient ainsi au visage, dans le coup de vent de la locomotive et la vision rapide du train, noyé de vapeur et de bruit, que le hurlement de toute cette chair a canon, charriée a grande vitesse. Cependant, dans une gare ou l’on s’arreta, trois dames bien mises, des bourgeoises riches de la ville, qui distribuaient aux soldats des tasses de bouillon, eurent un vrai succes. Les hommes pleuraient, en les remerciant et en leur baisant les mains.

Mais, plus loin, les abominables chansons, les cris sauvages recommencerent. Et il arriva ainsi, un peu apres Chaumont, que le train en croisa un autre, chargé d’artilleurs, que l’on devait conduire a Metz. La marche venait d’etre ralentie, les soldats des deux trains fraterniserent dans une effroyable clameur. Du reste, ce furent les artilleurs, plus ivres sans doute, debout, les poings hors des wagons, qui l’emporterent, en jetant ce cri, avec une telle violence désespérée, qu’il couvrait tout :

– A la boucherie ! a la boucherie ! a la boucherie !

Il sembla qu’un grand froid, un vent glacial de charnier passait. Il se fit un brusque silence, dans lequel on entendit le ricanement de Loubet.

– Pas gais, les camarades !

– Mais ils ont raison, reprit Chouteau, de sa voix d’orateur de cabaret, c’est dégoutant d’envoyer un tas de braves garçons se faire casser la gueule, pour de sales histoires dont ils ne savent pas le premier mot.

Et il continua. C’était le pervertisseur, le mauvais ouvrier de Montmartre, le peintre en bâtiments flâneur et noceur, ayant mal digéré les bouts de discours entendus dans les réunions publiques, melant des âneries révoltantes aux grands principes d’égalité et de liberté. Il savait tout, il endoctrinait les camarades, surtout Lapoulle, dont il avait promis de faire un gaillard.

– Hein ? vieux, c’est bien simple !… Si Badinguet et Bismarck ont une dispute, qu’ils reglent ça entre eux, a coups de poing, sans déranger des centaines de mille hommes qui ne se connaissent seulement pas et qui n’ont pas envie de se battre.

Tout le wagon riait, amusé, conquis, et Lapoulle, sans savoir qui était Badinguet, incapable de dire meme s’il se battait pour un empereur ou pour un roi, répétait, de son air de colosse enfant :

– Bien sur, a coups de poing, et on trinque apres !

Mais Chouteau avait tourné la tete vers Pache, qu’il entreprenait a son tour.

– C’est comme toi qui crois au bon Dieu… Il a défendu de se battre, ton bon Dieu. Alors, espece de serin, pourquoi es-tu ici ?

– Dame ! répondit Pache interloqué, je n’y suis pas pour mon plaisir… Seulement, les gendarmes…

– Les gendarmes ! ah, ouiche ! on s’en fout, des gendarmes !… Vous ne savez pas, vous tous, ce que nous ferions, si nous étions de bons bougres ?… Tout a l’heure, quand on nous débarquera, nous filerions, oui ! nous filerions tranquillement, en laissant ce gros cochon de Badinguet et toute sa clique de généraux de quatre sous se débarbouiller comme ils l’entendraient avec leurs sales Prussiens !

Des bravos éclaterent, la perversion agissait, et Chouteau alors triompha, en sortant ses théories, ou roulaient dans un flot trouble la République, les droits de l’homme, la pourriture de l’Empire qu’il fallait jeter bas, la trahison de tous les chefs qui les commandaient, vendus chacun pour un million, ainsi que cela était prouvé. Lui se proclamait révolutionnaire, les autres ne savaient seulement pas s’ils étaient républicains, ni meme de quelle façon on pouvait l’etre, excepté Loubet, le fricoteur, qui, lui aussi, connaissait son opinion, n’ayant jamais été que pour la soupe ; mais, tous, entraînés, n’en criaient pas moins contre l’empereur, les officiers, la sacrée boutique qu’ils lâcheraient, et raide ! au premier embetement. Et, soufflant sur leur ivresse montante, Chouteau guettait de l’oil Maurice, le monsieur, qu’il égayait, qu’il était fier d’avoir avec lui ; si bien que, pour le passionner a son tour, il eut l’idée de tomber sur Jean, immobile et comme endormi jusque-la, au milieu du vacarme, les yeux demi-clos. Depuis la dure leçon donnée par le caporal a l’engagé volontaire, qu’il avait forcé a reprendre son fusil, si celui-ci gardait quelque rancune contre son chef, c’était bien le cas de jeter les deux hommes l’un sur l’autre.

– C’est comme j’en connais qui ont parlé de nous faire fusiller, reprit Chouteau menaçant. Des salauds qui nous traitent pire que des betes, qui ne comprennent pas que, lorsqu’on a assez du sac et du flingot, aie donc ! on foute tout ça dans les champs, pour voir s’il en poussera d’autres !… Hein ? les camarades, qu’est-ce qu’ils diraient, ceux-la, si, a cette heure que nous les tenons dans un petit coin, nous les jetions a leur tour sur la voie ?… Ça y est-il, hein ? faut un exemple, pour qu’on ne nous embete plus avec cette sale guerre ! A mort les punaises a Badinguet ! a mort les salauds qui veulent qu’on se batte !

Jean était devenu tres rouge, sous le flot du sang de colere qui parfois lui montait au visage, dans ses rares coups de passion. Bien qu’il fut serré par ses voisins comme dans un étau vivant, il se leva, avança ses poings tendus et sa face enflammée, d’un air si terrible, que l’autre blemit.

– Tonnerre de Dieu ! veux-tu te taire a la fin, cochon !… Voila des heures que je ne dis rien, puisqu’il n’y a plus de chefs et que je ne puis seulement pas vous faire coller au bloc. Bien sur, oui ! j’aurais rendu un fier service au régiment, en le débarrassant d’une fichue crapule de ton espece… Mais écoute, du moment ou les punitions sont de la blague, c’est a moi que tu auras affaire. Il n’y a plus de caporal, il y a un bon bougre que tu embetes et qui va te fermer le bec… Ah ! sacré lâche, tu ne veux pas te battre et tu cherches a empecher les autres de se battre ! Répete un peu voir, que je cogne !

Déja, tout le wagon, retourné, soulevé par la belle crânerie de Jean, abandonnait Chouteau, qui bégayait, reculant devant les gros poings de son adversaire.

– Et je me fiche de Badinguet, comme de toi, entends-tu ?… Moi, la politique, la République ou l’Empire, je m’en suis toujours fichu ; et, aujourd’hui comme autrefois, lorsque je cultivais mon champ, je n’ai jamais désiré qu’une chose, c’est le bonheur de tous, le bon ordre, les bonnes affaires… Certainement que ça embete tout le monde, de se battre. Mais ça n’empeche qu’on devrait les coller au mur, les canailles qui viennent vous décourager, quand on a déja tant de peine a se conduire proprement. Nom de Dieu ! les amis, votre sang ne fait donc pas qu’un tour, lorsqu’on vous dit que les Prussiens sont chez vous et qu’il faut les foutre dehors !

Alors, avec cette facilité des foules a changer de passion, les soldats acclamerent le caporal, qui répétait son serment de casser la gueule au premier de son escouade qui parlerait de ne pas se battre. Bravo, le caporal ! on allait vite régler son affaire a Bismarck !

Et, au milieu de la sauvage ovation, Jean, calmé, dit poliment a Maurice, comme s’il ne se fut pas adressé a un de ses hommes :

– Monsieur, vous ne pouvez pas etre avec les lâches… Allez, nous ne sommes pas encore battus, c’est nous qui finirons bien par les rosser un jour, les Prussiens !

A cette minute, Maurice sentit un chaud rayon de soleil lui couler jusqu’au cour. Il restait troublé, humilié. Quoi ? cet homme n’était donc pas qu’un rustre ? Et il se rappelait l’affreuse haine dont il avait brulé, en ramassant son fusil, jeté dans une minute d’inconscience. Mais il se rappelait aussi son saisissement, a la vue des deux grosses larmes du caporal, lorsque la vieille grand’mere, ses cheveux gris au vent, les insultait, en montrant le Rhin, la-bas, derriere l’horizon. Était-ce la fraternité des memes fatigues et des memes douleurs, subies ensemble, qui emportait ainsi sa rancune ? Lui, de famille bonapartiste, n’avait jamais revé la République qu’a l’état théorique ; et il se sentait plutôt tendre pour la personne de l’empereur, il était pour la guerre, la vie meme des peuples. Tout d’un coup, l’espoir lui revenait, dans une de ces sautes d’imagination qui lui étaient familieres ; tandis que l’enthousiasme qui l’avait, un soir, poussé a s’engager, battait de nouveau en lui, gonflant son cour d’une certitude de victoire.

– Mais c’est certain, caporal, dit-il gaiement, nous les rosserons !

Le wagon roulait, roulait toujours, emportant sa charge d’hommes, dans l’épaisse fumée des pipes et l’étouffante chaleur des corps entassés, jetant aux stations anxieuses qu’on traversait, aux paysans hagards, plantés le long des haies, ses obscenes chansons en une clameur d’ivresse. Le 20 aout on était a Paris, a la gare de Pantin, et le soir meme on repartait, on débarquait le lendemain a Reims, en route pour le camp de Châlons.