La Terre - Emile Zola - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1887

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Emile Zola

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Opis ebooka La Terre - Emile Zola

La Terre est un roman d’Émile Zola publié en 1887, le quinzieme volume de la série des Rougon-Macquart. Sans doute l’un des plus violents, Zola y dresse en effet un portrait féroce du monde paysan de la fin du xixe siecle, âpre au gain, dévoré d’une passion pour La Terre qui peut aller jusqu’au crime. Tout l’ouvrage est empreint d’une bestialité propre a choquer les lecteurs de l’époque, les accouplements d’animaux alternant avec ceux des humains, eux-memes marqués par une grande précocité et par une brutalité allant fréquemment jusqu’au viol. Des sa parution, La Terre a soulevé de violentes controverses, illustrées notamment par le Manifeste des cinq, article publié dans le Figaro par cinq jeunes romanciers qui conseillaient a Zola de consulter Charcot pour soigner ses obsessions morbides.

Opinie o ebooku La Terre - Emile Zola

Fragment ebooka La Terre - Emile Zola

A Propos
Partie 1
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
A Propos Zola:

Émile Zola (2 April 1840 – 29 September 1902) was an influential French novelist, the most important example of the literary school of naturalism, and a major figure in the political liberalization of France. Source: Wikipedia

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Chapitre 1

 

Jean, ce matin-la, un semoir de toile bleue noué sur le ventre, en tenait la poche ouverte de la main gauche, et de la droite, tous les trois pas, il y prenait une poignée de blé, que d’un geste, a la volée, il jetait. Ses gros souliers trouaient et emportaient la terre grasse, dans le balancement cadencé de son corps ; tandis que, a chaque jet au milieu de la semence blonde toujours volante, on voyait luire les deux galons rouges d’une veste d’ordonnance, qu’il achevait d’user. Seul, en avant, il marchait, l’air grandi ; et, derriere, pour enfouir le grain, une herse roulait lentement, attelée de deux chevaux, qu’un charretier poussait a longs coups de fouet réguliers, claquant au-dessus de leurs oreilles.

La parcelle de terre, d’une cinquantaine d’ares a peine, au lieu-dit des Cornailles, était si peu importante, que M. Hourdequin, le maître de la Borderie, n’avait pas voulu y envoyer le semoir mécanique, occupé ailleurs. Jean, qui remontait la piece du midi au nord, avait justement devant lui, a deux kilometres, les bâtiments de la ferme. Arrivé au bout du sillon, il leva les yeux, regarda sans voir, en soufflant une minute.

C’étaient des murs bas, une tache brune de vieilles ardoises, perdue au seuil de la Beauce, dont la plaine, vers Chartres, s’étendait. Sous le ciel vaste, un ciel couvert de la fin d’octobre, dix lieues de cultures étalaient en cette saison les terres nues, jaunes et fortes, des grands carrés de labour, qui alternaient avec les nappes vertes des luzernes et des trefles ; et cela sans un coteau, sans un arbre, a perte de vue, se confondant, s’abaissant, derriere la ligne d’horizon, nette et ronde comme sur une mer. Du côté de l’ouest, un petit bois bordait seul le ciel d’une bande roussie. Au milieu, une route, la route de Châteaudun a Orléans, d’une blancheur de craie, s’en allait toute droite pendant quatre lieues, déroulant le défilé géométrique des poteaux du télégraphe. Et rien autre, que trois ou quatre moulins de bois, sur leur pied de charpente, les ailes immobiles. Des villages faisaient des îlots de pierre, un clocher au loin émergeait d’un pli de terrain, sans qu’on vît l’église, dans les molles ondulations de cette terre du blé.

Mais Jean se retourna, et il repartit, du nord au midi, avec son balancement, la main gauche tenant le semoir, la droite fouettant l’air d’un vol continu de semence. Maintenant, il avait devant lui, tout proche, coupant la plaine ainsi qu’un fossé, l’étroit vallon de l’Aigre, apres lequel recommençait la Beauce, immense, jusqu’a Orléans. On ne devinait les prairies et les ombrages qu’a une ligne de grands peupliers, dont les cimes jaunies dépassaient le trou, pareilles, au ras des bords, a de courts buissons. Du petit village de Rognes, bâti sur la pente, quelques toitures seules étaient en vue, au pied de l’église, qui dressait en haut son clocher de pierres grises, habité par des familles de corbeaux tres vieilles. Et, du côté de l’est, au-dela de la vallée du Loir, ou se cachait a deux lieues Cloyes, le chef-lieu du canton, se profilaient les lointains coteaux du Perche, violâtres sous le jour ardoisé. On se trouvait la dans l’ancien Dunois, devenu aujourd’hui l’arrondissement de Châteaudun, entre le Perche et la Beauce, et a la lisiere meme de celle-ci, a cet endroit ou les terres moins fertiles lui font donner le nom de Beauce pouilleuse. Lorsque Jean fut au bout du champ, il s’arreta encore, jeta un coup d’oil en bas, le long du ruisseau de l’Aigre, vif et clair a travers les herbages, et que suivait la route de Cloyes, sillonnée ce samedi-la par les carrioles des paysans allant au marché. Puis, il remonta.

Et toujours, et du meme pas, avec le meme geste, il allait au nord, il revenait au midi, enveloppé dans la poussiere vivante du grain ; pendant que, derriere, la herse, sous les claquements du fouet, enterrait les germes, du meme train doux et comme réfléchi. De longues pluies venaient de retarder les semaines d’automne ; on avait encore fumé en aout, et les labours étaient prets depuis longtemps, profonds, nettoyés des herbes salissantes, bons a redonner du blé, apres le trefle et l’avoine de l’assolement triennal. Aussi la peur des gelées prochaines, menaçantes a la suite de ces déluges, faisait-elle se hâter les cultivateurs. Le temps s’était mis brusquement au froid, un temps couleur de suie, sans un souffle de vent, d’une lumiere égale et morne sur cet océan de terre immobile. De toutes parts, on semait : il y avait un autre semeur a gauche, a trois cents metres, un autre plus loin, vers la droite ; et d’autres, d’autres encore s’enfonçaient en face, dans la perspective fuyante des terrains plats. C’étaient de petites silhouettes noires, de simples traits de plus en plus minces, qui se perdaient a des lieues. Mais tous avaient le geste, l’envolée de la semence, que l’on devinait comme une onde de vie autour d’eux. La plaine en prenait un frisson, jusque dans les lointains noyés, ou les semeurs épars ne se voyaient plus.

Jean descendait pour la derniere fois, lorsqu’il aperçut, venant de Rognes, une grande vache rousse et blanche, qu’une jeune fille, presque une enfant, conduisait a la corde. La petite paysanne et la bete suivaient le sentier qui longeait le vallon, au bord du plateau ; et, le dos tourné, il avait achevé l’emblave en remontant, lorsqu’un bruit de course, au milieu de cris étranglés, lui fit de nouveau lever la tete, comme il dénouait son semoir pour partir. C’était la vache emportée, galopant dans une luzerniere, suivie de la fille qui s’épuisait a la retenir. Il craignit un malheur, il cria :

– Lâche-la donc !

Elle n’en faisait rien, elle haletait, injuriait sa vache, d’une voix de colere et d’épouvante.

– La Coliche ! veux-tu bien, la Coliche !… Ah ! sale bete !… Ah ! sacrée rosse !

Jusque-la, courant et sautant de toute la longueur de ses petites jambes, elle avait pu la suivre. Mais elle buta, tomba une premiere fois, se releva pour retomber plus loin ; et, des lors, la bete s’affolant, elle fut traînée.

Maintenant, elle hurlait. Son corps, dans la luzerne, laissait un sillage.

– Lâche-la donc, nom de Dieu ! continuait a crier Jean. Lâche-la donc !

Et il criait cela machinalement, par terreur ; car il courait lui aussi, en comprenant enfin : la corde devait s’etre nouée autour du poignet, serrée davantage a chaque nouvel effort. Heureusement, il coupa au travers d’un labour, arriva d’un tel galop devant la vache, que celle-ci, effrayée, stupide, s’arreta net. Déja, il dénouait la corde, il asseyait la fille dans l’herbe.

– Tu n’as rien de cassé ?

Mais elle ne s’était pas meme évanouie. Elle se mit debout, se tâta, releva ses jupes jusqu’aux cuisses, tranquillement, pour voir ses genoux qui la brulaient, si essoufflée encore, qu’elle ne pouvait parler.

– Vous voyez, c’est la, ça me pince… Tout de meme, je remue, il n’y a rien… Oh ! j’ai eu peur ! Sur le chemin, j’étais en bouillie !

Et, examinant son poignet forcé, cerclé de rouge, elle le mouilla de salive, y colla ses levres, en ajoutant avec un grand soupir, soulagée, remise :

– Elle n’est pas méchante, la Coliche. Seulement, depuis ce matin, elle nous fait rager, parce qu’elle est en chaleur… Je la mene au taureau, a la Borderie.

– A la Borderie, répéta Jean. Ça se trouve bien, j’y retourne, je t’accompagne.

Il continuait a la tutoyer, la traitant en gamine, tellement elle était fine encore pour ses quatorze ans. Elle, le menton levé, regardait d’un air sérieux ce gros garçon châtain, aux cheveux ras, a la face pleine et réguliere, dont les vingt-neuf ans faisaient pour elle un vieil homme.

– Oh ! je vous connais, vous etes Caporal, le menuisier qui est resté comme valet chez M. Hourdequin.

A ce surnom, que les paysans lui avaient donné, le jeune homme eut un sourire ; et il la contemplait a son tour, surpris de la trouver presque femme déja, avec sa petite gorge dure qui se formait, sa face allongée aux yeux noirs tres profonds, aux levres épaisses, d’une chair fraîche et rose de fruit murissant. Vetue d’une jupe grise et d’un caraco de laine noire, la tete coiffée d’un bonnet rond, elle avait la peau tres brune, hâlée et dorée de soleil.

– Mais tu es la cadette au pere Mouche ! s’écria-t-il. Je ne t’avais pas reconnue… N’est-ce pas ? ta sour était la bonne amie de Buteau, le printemps dernier, quand il travaillait avec moi a la Borderie ?

Elle répondit simplement :

– Oui, moi, je suis Françoise… C’est ma sour Lise qui est allée avec le cousin Buteau, et qui est grosse de six mois, a cette heure… Il a filé, il est du côté d’Orgeres, a la ferme de la Chamade.

– C’est bien ça, conclut Jean. Je les ai vus ensemble.

Et ils resterent un instant muets, face a face, lui riant de ce qu’il avait surpris un soir les deux amoureux derriere une meule, elle mouillant toujours son poignet meurtri, comme si l’humidité de ses levres en eut calmé la cuisson ; pendant que, dans un champ voisin, la vache, tranquille, arrachait des touffes de luzerne. Le charretier et la herse s’en étaient allés, faisant un détour pour gagner la route. On entendait le croassement de deux corbeaux, qui tournoyaient d’un vol continu autour du clocher. Les trois coups de l’angélus tinterent dans l’air mort.

– Comment ! déja midi ! s’écria Jean. Dépechons-nous.

Puis, apercevant la Coliche, dans le champ :

– Eh ! ta vache fait du dégât. Si on la voyait… Attends, bougresse, je vas te régaler !

– Non, laissez, dit Françoise, qui l’arreta. C’est a nous, cette piece. La garce, c’est chez nous qu’elle m’a culbutée !… Tout le bord est a la famille, jusqu’a Rognes. Nous autres, nous allons d’ici la-bas ; puis, a côté, c’est a mon oncle Fouan ; puis, apres, c’est a ma tante, la Grande.

En désignant les parcelles du geste, elle avait ramené la vache dans le sentier. Et ce fut seulement alors, quand elle la tint de nouveau par la corde, qu’elle songea a remercier le jeune homme.

– N’empeche que je vous dois une fameuse chandelle ! Vous savez, merci, merci bien de tout mon cour !

Ils s’étaient mis a marcher, ils suivaient le chemin étroit qui longeait le vallon, avant de s’enfoncer dans les terres. La derniere sonnerie de l’angélus venait de s’envoler, les corbeaux seuls croassaient toujours. Et, derriere la vache tirant sur la corde, ni l’un ni l’autre ne causaient plus, retombés dans ce silence des paysans qui font des lieues côte a côte, sans échanger un mot. A leur droite, ils eurent un regard pour un semoir mécanique, dont les chevaux tournerent pres d’eux ; le charretier leur cria : « Bonjour ! » et ils répondirent : « Bonjour ! » du meme ton grave. En bas a leur gauche, le long de la route de Cloyes, des carrioles continuaient de filer, le marché n’ouvrant qu’a une heure. Elles étaient secouées durement sur leurs deux roues, pareilles a des insectes sauteurs, si rapetissées au loin, qu’on distinguait l’unique point blanc du bonnet des femmes.

– Voila mon oncle Fouan avec ma tante Rose, la-bas, qui s’en vont chez le notaire, dit Françoise, les yeux sur une voiture grande comme une coque de noix, fuyant a plus de deux kilometres.

Elle avait ce coup d’oil de matelot, cette vue longue des gens de plaine, exercée aux détails, capable de reconnaître un homme ou une bete, dans la petite tache remuante de leur silhouette.

– Ah ! oui, on m’a conté, reprit Jean. Alors, c’est décidé, le vieux partage son bien entre sa fille et ses deux fils ?

– C’est décidé, ils ont tous rendez-vous aujourd’hui chez M. Baillehache.

Elle regardait toujours fuir la carriole.

– Nous autres, nous nous en fichons, ça ne nous rendra ni plus gras ni plus maigres… Seulement, il y a Buteau. Ma sour pense qu’il l’épousera peut-etre, quand il aura sa part.

Jean se mit a rire.

– Ce sacré Buteau, nous étions camarades… Ah ! ça ne lui coute guere, de mentir aux filles ! Il lui en faut quand meme, il les prend a coups de poing, lorsqu’elles ne veulent pas par gentillesse.

– Bien sur que c’est un cochon ! déclara Françoise d’un air convaincu. On ne fait pas a une cousine la cochonnerie de la planter la, le ventre gros.

Mais, brusquement, saisie de colere :

– Attends, la Coliche ! je vas te faire danser !… La voila qui recommence, elle est enragée, cette bete, quand ça la tient !

D’une violente secousse, elle avait ramené la vache. A cet endroit, le chemin quittait le bord du plateau. La carriole disparut, tandis que tous deux continuerent de marcher en plaine, n’ayant plus en face, a droite et a gauche, que le déroulement sans fin des cultures. Entre les labours et les prairies artificielles, le sentier s’en allait a plat, sans un buisson, aboutissant a la ferme, qu’on aurait cru pouvoir toucher de la main, et qui reculait, sous le ciel de cendre. Ils étaient retombés dans leur silence, ils n’ouvrirent plus la bouche, comme envahis par la gravité réfléchie de cette Beauce, si triste et si féconde.

Lorsqu’ils arriverent, la grande cour carrée de la Borderie, fermée de trois côtés par les bâtiments des étables, des bergeries et des granges, était déserte. Mais, tout de suite, sur le seuil de la cuisine, parut une jeune femme, petite, l’air effronté et joli.

– Quoi donc, Jean, on ne mange pas, ce matin ?

– J’y vais, madame Jacqueline.

Depuis que la fille a Cognet, le cantonnier de Rognes, la Cognette comme on la nommait, quand elle lavait la vaisselle de la ferme a douze ans, était montée aux honneurs de servante-maîtresse, elle se faisait traiter en dame, despotiquement.

– Ah ! c’est toi, Françoise, reprit-elle. Tu viens pour le taureau… Eh bien ! tu attendras. Le vacher est a Cloyes, avec M. Hourdequin. Mais il va revenir, il devrait etre ici.

Et, comme Jean se décidait a entrer dans la cuisine, elle le prit par la taille, se frottant a lui d’un air de rire, sans s’inquiéter d’etre vue, en amoureuse gourmande qui ne se contentait pas du maître.

Françoise, restée seule, attendit patiemment, assise sur un banc de pierre, devant la fosse a fumier, qui tenait un tiers de la cour. Elle regardait sans pensée une bande de poules, piquant du bec et se chauffant les pattes sur cette large couche basse, que le refroidissement de l’air faisait fumer, d’une petite vapeur bleue. Au bout d’une demi-heure, lorsque Jean reparut, achevant une tartine de beurre, elle n’avait pas bougé. Il s’assit pres d’elle, et comme la vache s’agitait, se battait de sa queue en meuglant, il finit par dire :

– C’est ennuyeux que le vacher ne rentre pas.

La jeune fille haussa les épaules. Rien ne la pressait. Puis, apres un nouveau silence :

– Alors, Caporal, c’est Jean tout court qu’on vous nomme ?

– Mais non, Jean Macquart.

– Et vous n’etes pas de nos pays ?

– Non, je suis Provençal, de Plassans, une ville, la-bas.

Elle avait levé les yeux pour l’examiner, surprise qu’on put etre de si loin.

– Apres Solférino, continua-t-il, il y a dix-huit mois, je suis revenu d’Italie avec mon congé, et c’est un camarade qui m’a amené par ici… Alors, voila, mon ancien métier de menuisier ne m’allait plus, des histoires m’ont fait rester a la ferme.

– Ah ! dit-elle simplement, sans le quitter de ses grands yeux noirs.

Mais, a ce moment, la Coliche prolongea son meuglement désespéré de désir ; et un souffle rauque vint de la vacherie, dont la porte était fermée.

– Tiens ! cria Jean, ce bougre de César l’a entendue !… Écoute, il cause la-dedans… Oh ! il connaît son affaire, on ne peut en faire entrer une dans la cour, sans qu’il la sente et qu’il sache ce qu’on lui veut…

Puis, s’interrompant :

– Dis donc, le vacher a du rester avec M. Hourdequin… Si tu voulais, je t’amenerais le taureau. Nous ferions bien ça, a nous deux.

– Oui, c’est une idée, dit Françoise, qui se leva.

Il ouvrait la porte de la vacherie, lorsqu’il demanda encore :

– Et ta bete, faut-il l’attacher ?

– L’attacher, non, non ! pas la peine !… Elle est bien prete, elle ne bougera seulement point.

La porte ouverte, on aperçut, sur deux rangs, aux deux côtés de l’allée centrale, les trente vaches de la ferme, les unes couchées dans la litiere, les autres broyant les betteraves de leur auge ; et, de l’angle ou il se trouvait, l’un des taureaux, un hollandais noir taché de blanc, allongeait la tete, dans l’attente de sa besogne.

Des qu’il fut détaché, César, lentement, sortit. Mais tout de suite il s’arreta, comme surpris par le grand air et le grand jour ; et il resta une minute immobile, raidi sur les pieds, la queue nerveusement balancée, le cou enflé, le mufle tendu et flairant. La Coliche, sans bouger, tournait vers lui ses gros yeux fixes, en meuglant plus bas. Alors, il s’avança, se colla contre elle, posa la tete sur la croupe, d’une courte et rude pression ; sa langue pendait, il écarta la queue, lécha jusqu’aux cuisses ; tandis que, le laissant faire, elle ne remuait toujours pas, la peau seulement plissée d’un frisson. Jean et Françoise, gravement, les mains ballantes, attendaient.

Et, quand il fut pret, César monta sur la Coliche, d’un saut brusque, avec une lourdeur puissante qui ébranla le sol. Elle n’avait pas plié, il la serrait aux flancs de ses deux jambes. Mais elle, une cotentine de grande taille, était si haute, si large pour lui, de race moins forte, qu’il n’arrivait pas. Il le sentit, voulut se remonter, inutilement.

– Il est trop petiot, dit Françoise.

– Oui, un peu, dit Jean. Ça ne fait rien, il entrera tout de meme.

Elle hocha la tete ; et, César tâtonnant encore, s’épuisant, elle se décida.

– Non, faut l’aider… S’il entre mal, ce sera perdu, elle ne retiendra pas.

D’un air calme et attentif, comme pour une besogne sérieuse, elle s’était avancée. Le soin qu’elle y mettait fonçait le noir de ses yeux, entrouvrait ses levres rouges, dans sa face immobile. Elle dut lever le bras d’un grand geste, elle saisit a pleine main le membre du taureau, qu’elle redressa. Et lui, quand il se sentit au bord, ramassé dans sa force, il pénétra d’un seul tour de reins, a fond. Puis, il ressortit. C’était fait : le coup de plantoir qui enfonce une graine. Solide, avec la fertilité impassible de la terre qu’on ensemence, la vache avait reçu, sans un mouvement, ce jet fécondant du mâle. Elle n’avait meme pas frémi dans la secousse. Lui, déja, était retombé, ébranlant de nouveau le sol.

Françoise, ayant retiré sa main, restait le bras en l’air. Elle finit par le baisser, en disant :

– Ça y est.

– Et raide ! répondit Jean d’un air de conviction, ou se melait un contentement de bon ouvrier pour l’ouvrage vite et bien fait.

Il ne songeait pas a lâcher une de ces gaillardises, dont les garçons de la ferme s’égayaient avec les filles qui amenaient ainsi leurs vaches. Cette gamine semblait trouver ça tellement simple et nécessaire, qu’il n’y avait vraiment pas de quoi rire, honnetement. C’était la nature.

Mais, depuis un instant, Jacqueline se tenait de nouveau sur la porte ; et, avec un roucoulement de gorge qui lui était familier, elle lança gaiement :

– Eh ! la main partout ! c’est donc que ton amoureux n’a pas d’oil, a ce bout-la !

Jean ayant éclaté d’un gros rire, Françoise subitement devint toute rouge. Confuse, pour cacher sa gene, tandis que César rentrait de lui-meme a l’étable, et que la Coliche broutait un pied d’avoine poussé dans la fosse a fumier, elle fouilla ses poches, finit par sortir son mouchoir, en dénoua la corne, ou elle avait serré les quarante sous de la saillie.

– Tenez ! v’la l’argent ! dit-elle, bien le bonsoir !

Elle partit avec sa vache, et Jean qui reprenait son semoir, la suivit, en disant a Jacqueline qu’il allait au champ du Poteau, selon les ordres que M. Hourdequin avait donnés pour la journée.

– Bon ! répondit-elle. La herse doit y etre.

Puis, comme le garçon rejoignait la petite paysanne, et qu’ils s’éloignaient a la file, dans l’étroit sentier, elle leur cria encore, de sa voix chaude de farceuse :

– Pas de danger, hein ? si vous vous perdez ensemble : la petite connaît le bon chemin.

Derriere eux, la cour de la ferme redevint déserte. Ni l’un ni l’autre n’avaient ri, cette fois. Ils marchaient lentement, avec le seul bruit de leurs souliers butant contre les pierres. Lui, ne voyait d’elle que sa nuque enfantine, ou frisaient de petits cheveux noirs, sous le bonnet rond. Enfin, au bout d’une cinquantaine de pas :

– Elle a tort d’attraper les autres sur les hommes, dit Françoise posément. J’aurais pu lui répondre…

Et, se tournant vers le jeune homme, le dévisageant d’un air de malice :

– C’est vrai, n’est-ce pas ? qu’elle en fait porter a M. Hourdequin, comme si elle était sa femme déja… Vous en savez peut-etre bien quelque chose vous ?

Il se troubla, il prit une mine sotte.

– Dame ! elle fait ce qu’il lui plaît, ça la regarde.

Françoise, le dos tourné, s’était remise en marche.

– Ça, c’est vrai… Je plaisante, parce que vous pourriez etre quasiment mon pere, et que ça ne tire pas a conséquence… Mais, voyez-vous, depuis que Buteau a fait sa cochonnerie a ma sour, j’ai bien juré que je couperais plutôt les quatre membres que d’avoir un amoureux.

Jean hocha la tete, et ils ne parlerent plus. Le petit champ du Poteau se trouvait au bout du sentier, a moitié chemin de Rognes. Quand il y fut, le garçon s’arreta. La herse l’attendait, un sac de semence était déchargé dans un sillon. Il y remplit son semoir, en disant :

– Adieu, alors !

– Adieu ! répondit Françoise. Encore merci !

Mais il fut pris d’une crainte, il se redressa et cria :

– Dis donc, si la Coliche recommençait… Veux-tu que je t’accompagne jusque chez toi ?

Elle était déja loin, elle se retourna, jeta de sa voix calme et forte, au travers du grand silence de la campagne :

– Non ! non ! inutile, plus de danger ! elle a le sac plein !

Jean, le semoir noué sur le ventre, s’était mis a descendre la piece de labour, avec le geste continu, l’envolée du grain ; et il levait les yeux, il regardait Françoise décroître parmi les cultures, toute petite derriere sa vache indolente, qui balançait son grand corps. Lorsqu’il remonta, il cessa de la voir ; mais, au retour, il la retrouva, rapetissée encore, si mince, qu’elle ressemblait a une fleur de pissenlit, avec sa taille fine et son bonnet blanc. Trois fois de la sorte, elle diminua ; puis, il la chercha, elle avait du tourner, devant l’église.

Deux heures sonnerent, le ciel restait gris, sourd et glacé ; et des pelletées de cendre fine paraissaient y avoir enseveli le soleil pour de longs mois, jusqu’au printemps. Dans cette tristesse, une tache plus claire pâlissait les nuages, vers Orléans, comme si, de ce côté, le soleil eut resplendi quelque part, a des lieues. C’était sur cette échancrure bleme que se détachait le clocher de Rognes, tandis que le village dévalait, caché dans le pli invisible du vallon de l’Aigre. Mais, vers Chartres, au nord, la ligne plate de l’horizon gardait sa netteté de trait d’encre coupant un lavis, entre l’uniformité terreuse du vaste ciel et le déroulement sans bornes de la Beauce. Depuis le déjeuner, le nombre de semeurs semblait y avoir grandi. Maintenant, chaque parcelle de la petite culture avait le sien, ils se multipliaient, pullulaient comme de noires fourmis laborieuses, mises en l’air par quelque gros travail, s’acharnant sur une besogne démesurée, géante a côté de leur petitesse ; et l’on distinguait pourtant, meme chez les plus lointains, le geste obstiné, toujours le meme, cet entetement d’insectes en lutte avec l’immensité du sol, victorieux a la fin de l’étendue et de la vie.

Jusqu’a la nuit tombée, Jean sema. Apres le champ du Poteau, ce fut celui des Rigoles et celui des Quatre-Chemins. Il allait, il venait, a longs pas rythmés dans les labours ; et le blé de son semoir s’épuisait, la semence derriere lui fécondait la terre.


Chapitre 2

 

La maison de maître Baillehache, notaire a Cloyes, était située rue Grouaise, a gauche, en allant a Châteaudun : une petite maison blanche d’un seul étage, au coin de laquelle était fixée la corde de l’unique réverbere qui éclairait cette large rue pavée, déserte en semaine, animée le samedi du flot des paysans venant au marché. De loin, on voyait luire les deux panonceaux, sur la ligne crayeuse des constructions basses ; et, derriere, un étroit jardin descendait jusqu’au Loir.

Ce samedi-la, dans la piece qui servait d’étude et qui donnait sur la rue, a droite du vestibule, le petit clerc, un gamin de quinze ans, chétif et pâle, avait relevé l’un des rideaux de mousseline, pour voir passer le monde. Les deux autres clercs, un vieux, ventru et tres sale, un plus jeune, décharné, ravagé de bile, écrivaient sur une double table de sapin noirci, qui composait tout le mobilier, avec sept ou huit chaises et un poele de fonte, qu’on allumait seulement en décembre, meme lorsqu’il neigeait a la Toussaint. Les casiers dont les murs étaient garnis, les cartons verdâtres, cassés aux angles, débordant de dossiers jaunes, empoisonnaient la piece d’une odeur d’encre gâtée et de vieux papiers mangés de poussiere.

Et, cependant, assis côte a côte, deux paysans, l’homme et la femme, attendaient, dans une immobilité et une patience pleines de respect. Tant de papiers, et surtout ces messieurs écrivant si vite, ces plumes craquant a la fois, les rendaient graves, en remuant en eux des idées d’argent et de proces. La femme, âgée de trente-quatre ans, tres brune, de figure agréable, gâtée par un grand nez, avait croisé ses mains seches de travailleuse sur son caraco de drap noir, bordé de velours ; et, de ses yeux vifs, elle fouillait les coins, avec l’évidente reverie de tous les titres de biens qui dormaient la ; tandis que l’homme, de cinq ans plus âgé, roux et placide, en pantalon noir et en longue blouse de toile bleue, toute neuve, tenait sur ses genoux son chapeau de feutre rond, sans que l’ombre d’une pensée animât sa large face de terre cuite, rasée soigneusement, trouée de deux gros yeux bleu-faience, d’une fixité de bouf au repos.

Mais une porte s’ouvrit, maître Baillehache, qui venait de déjeuner en compagnie de son beau-frere, le fermier Hourdequin, parut tres rouge, frais encore pour ses cinquante-cinq ans, avec ses levres épaisses, ses paupieres bridées, dont les rides faisaient rire continuellement son regard. Il portait un binocle et avait le continuel geste maniaque de tirer les longs poils grisonnants de ses favoris.

– Ah ! c’est vous, Delhomme, dit-il. Le pere Fouan s’est donc décidé au partage ?

Ce fut la femme qui répondit.

– Mais oui, monsieur Baillehache… Nous avons tous rendez-vous, pour tomber d’accord et pour que vous nous disiez comment on fait.

– Bon, bon, Fanny, on va voir… Il n’est qu’une heure a peine, il faut attendre les autres.

Et le notaire causa un instant encore, demandant le prix du blé en baisse depuis deux mois, témoignant a Delhomme la considération amicale due a un cultivateur qui possédait une vingtaine d’hectares, un serviteur et trois vaches. Puis, il rentra dans son cabinet.

Les clercs n’avaient pas levé la tete, exagérant les craquements de leurs plumes ; et, de nouveau, les Delhomme attendirent, immobiles. C’était une chanceuse, cette Fanny, d’avoir été épousée par un amoureux honnete et riche, sans meme etre enceinte, elle qui, pour sa part, n’espérait du pere Fouan que trois hectares environ. Son mari, du reste, ne se repentait pas, car il n’aurait pu trouver une ménagere plus intelligente ni plus active, au point qu’il se laissait conduire en toutes choses, d’esprit borné, mais si calme, si droit, que souvent, a Rognes, on le prenait pour arbitre.

A ce moment, le petit clerc, qui regardait dans la rue, étouffa un rire entre ses doigts, en murmurant a son voisin, le vieux, ventru et tres sale :

– Oh ! Jésus-Christ !

Vivement, Fanny s’était penchée a l’oreille de son homme.

– Tu sais, laisse-moi faire… J’aime bien papa et maman, mais je ne veux pas qu’ils nous volent ; et méfions-nous de Buteau et de cette canaille d’Hyacinthe.

Elle parlait de ses deux freres, elle avait vu par la fenetre arriver l’aîné, cet Hyacinthe que tout le pays connaissait sous le surnom de Jésus-Christ : un paresseux et un ivrogne, qui, a son retour du service, apres avoir fait les campagnes d’Afrique, s’était mis a battre les champs, refusant tout travail régulier, vivant de braconnage et de maraude, comme s’il eut rançonné encore un peuple tremblant de Bédouins.

Un grand gaillard entra, dans toute la force musculeuse de ses quarante ans, les cheveux bouclés, la barbe en pointe, longue et inculte, avec une face de Christ ravagé, un Christ soulard, violeur de filles et détrousseur de grandes routes. Depuis le matin a Cloyes, il était gris déja, le pantalon boueux, la blouse ignoble de taches, une casquette en loques renversée sur la nuque ; et il fumait un cigare d’un sou, humide et noir, qui empestait. Cependant, au fond de ses beaux yeux, noyés, il y avait de la goguenardise pas méchante, le cour ouvert d’une bonne crapule.

– Alors, le pere et la mere ne sont pas encore la ? demanda-t-il.

Et, comme le clerc maigre, jauni de bile, lui répondait rageusement d’un signe de tete négatif, il resta un instant le regard au mur, tandis que son cigare fumait tout seul dans sa main. Il n’avait pas eu un coup d’oil pour sa sour et son beau-frere, qui, eux-memes, ne paraissaient pas l’avoir vu entrer. Puis, sans ajouter un mot, il sortit, il alla attendre sur le trottoir.

– Oh ! Jésus-Christ, oh ! Jésus-Christ ! répéta en faux bourdon le petit clerc, le nez vers la rue, l’air de plus en plus amusé du sobriquet qui éveillait en lui des histoires drôles.

Mais cinq minutes a peine se passerent, les Fouan arriverent enfin, deux vieux aux mouvements ralentis et prudents. Le pere, jadis tres robuste, âgé de soixante-dix ans aujourd’hui, s’était desséché et rapetissé dans un travail si dur, dans une passion de la terre si âpre, que son corps se courbait, comme pour retourner a cette terre, violemment désirée et possédée. Pourtant, sauf les jambes, il était gaillard encore, bien tenu, ses petits favoris blancs, en pattes de lievre correctes, avec le long nez de la famille qui aiguisait sa face maigre, aux plans de cuir coupés de grands plis. Et, dans son ombre, ne le quittant pas d’une semelle, la mere, plus petite, semblait etre restée grasse, le ventre gros d’un commencement d’hydropisie, le visage couleur d’avoine, troué d’yeux ronds, d’une bouche ronde, qu’une infinité de rides serraient ainsi que des bourses d’avare. Stupide, réduite dans le ménage a un rôle de bete docile et laborieuse, elle avait toujours tremblé devant l’autorité despotique de son mari.

– Ah ! c’est donc vous ! s’écria Fanny, qui se leva.

Delhomme avait également quitté sa chaise. Et, derriere les vieux, Jésus-Christ venait de reparaître, se dandinant, sans une parole. Il écrasa le bout de son cigare, pour l’éteindre, puis fourra le fumeron empesté dans une poche de sa blouse.

– Alors, nous y sommes, dit Fouan. Il ne manque que Buteau… Jamais a l’heure, jamais comme les autres, ce bougre-la !

– Je l’ai vu au marché, déclara Jésus-Christ d’une voix enrouée par l’eau-de-vie. Il va venir.

Buteau, le cadet, âgé de vingt-sept ans, devait ce surnom a sa mauvaise tete, continuellement en révolte, s’obstinant dans des idées a lui, qui n’étaient celles de personne. Meme gamin, il n’avait pu s’entendre avec ses parents ; et, plus tard, apres avoir tiré un bon numéro, il s’était sauvé de chez eux, pour se louer, d’abord a la Borderie, ensuite a la Chamade.

Mais, comme le pere continuait de gronder, il entra, vif et gai. Chez lui, le grand nez des Fouan s’était aplati, tandis que le bas de la figure, les maxillaires s’avançaient en mâchoires puissantes de carnassier. Les tempes fuyaient, tout le haut de la tete se resserrait, et derriere le rire gaillard de ses yeux gris, il y avait déja de la ruse et de la violence. Il tenait de son pere le désir brutal, l’entetement dans la possession, aggravés par l’avarice étroite de la mere. A chaque querelle, lorsque les deux vieux l’accablaient de reproches, il leur répondait : « Fallait pas me faire comme ça ! »

– Dites donc, il y a cinq lieues de la Chamade a Cloyes, répondit-il aux grognements. Et puis, quoi ? j’arrive en meme temps que vous… Est-ce qu’on va encore me tomber sur le dos ?

Maintenant, tous se disputaient, criaient de leurs voix perçantes et hautes, habituées au plein vent, débattaient leurs affaires, absolument comme s’ils se fussent trouvés chez eux. Les clercs, incommodés, leur jetaient des regards obliques, lorsque le notaire vint au bruit, ouvrant de nouveau la porte de son cabinet.

– Vous y etes tous ? Allons, entrez !

Ce cabinet donnait sur le jardin, la mince bande de terre qui descendait jusqu’au Loir, dont on apercevait, au loin, les peupliers sans feuilles. Ornant la cheminée, il y avait une pendule de marbre noir, entre des paquets de dossiers ; et rien autre que le bureau d’acajou, un cartonnier et des chaises.

Tout de suite, M. Baillehache s’était installé a ce bureau, comme a un tribunal ; tandis que les paysans, entrés a la queue, hésitaient, louchaient en regardant les sieges, avec l’embarras de savoir ou et comment ils devaient s’asseoir.

– Voyons, asseyez-vous !

Alors, poussés par les autres, Fouan et Rose se trouverent au premier rang, sur deux chaises ; Fanny et Delhomme se mirent derriere, également côte a côte ; pendant que Buteau s’isolait dans un coin, contre le mur, et qu’Hyacinthe seul restait debout, devant la fenetre, dont il bouchait le jour, de ses larges épaules. Mais le notaire, impatienté, l’interpella familierement.

– Asseyez-vous donc, Jésus-Christ !

Et il dut entamer l’affaire le premier.

– Ainsi, pere Fouan, vous vous etes décidé a partager vos biens de votre vivant entre vos deux fils et votre fille ?

Le vieux ne répondit point, les autres demeurerent immobiles, un grand silence se fit. D’ailleurs, le notaire, habitué a ces lenteurs, ne se hâtait pas, lui non plus. Sa charge était dans la famille depuis deux cent cinquante ans, les Baillehache de pere en fils s’étaient succédé a Cloyes, d’antique sang beauceron, prenant de leur clientele paysanne la pesanteur réfléchie, la circonspection sournoise qui noient de longs silences et de paroles inutiles le moindre débat. Il avait ouvert un canif, il se rognait les ongles.

– N’est-ce pas ? il faut croire que vous vous etes décidé, répéta-t-il enfin, les yeux fixés sur le vieux.

Celui-ci se tourna, eut un regard sur tous, avant de dire, en cherchant les mots :

– Oui, ça se peut bien, monsieur Baillehache… Je vous en avais parlé a la moisson, vous m’aviez dit d’y penser davantage ; et j’y ai pensé encore, et je vois qu’il va falloir tout de meme en venir la.

Il expliqua pourquoi, en phrases interrompues, coupées de continuelles incidentes. Mais ce qu’il ne disait pas, ce qui sortait de l’émotion refoulée dans sa gorge, c’était la tristesse infinie, la rancune sourde, le déchirement de tout son corps, a se séparer de ces biens si chaudement convoités avant la mort de son pere, cultivés plus tard avec un acharnement de rut, augmentés ensuite lopins a lopins, au prix de la plus sordide avarice. Telle parcelle représentait des mois de pain et de fromage, des hivers sans feu, des étés de travaux brulants, sans autre soutien que quelques gorgées d’eau. Il avait aimé la terre en femme qui tue et pour qui on assassine. Ni épouse, ni enfants, ni personne, rien d’humain : la terre ! Et voila qu’il avait vieilli, qu’il devait céder cette maîtresse a ses fils, comme son pere la lui avait cédée a lui-meme, enragé de son impuissance.

– Voyez-vous, monsieur Baillehache, il faut se faire une raison, les jambes ne vont plus, les bras ne sont guere meilleurs, et, dame ! la terre en souffre… Ça aurait encore pu marcher, si l’on s’était entendu avec les enfants…

Il jeta un coup d’oil sur Buteau et sur Jésus-Christ, qui ne bougerent pas, les yeux au loin, comme a cent lieues de ce qu’il disait.

– Mais, quoi ? Voulez-vous que je prenne du monde, des étrangers qui pilleront chez nous ? Non, les serviteurs, ça coute trop cher, ça mange le gain, au jour d’aujourd’hui… Moi, je ne peux donc plus. Cette saison, tenez ! des dix-neuf setiers que je possede, eh bien ! j’ai eu a peine la force d’en cultiver le quart, juste de quoi manger, du blé pour nous et de l’herbe pour les deux vaches… Alors, ça me fend le cour, de voir cette bonne terre qui se gâte. Oui, j’aime mieux tout lâcher que d’assister a ce massacre.

Sa voix s’étrangla, il eut un grand geste de douleur et de résignation. Pres de lui, sa femme, soumise, écrasée par plus d’un demi-siecle d’obéissance et de travail, écoutait.

– L’autre jour, continua-t-il, en faisant ses fromages, Rose est tombée le nez dedans. Moi, ça me casse, rien que de venir en carriole au marché… Et puis, la terre, on ne l’emporte pas avec soi, quand on s’en va. Faut la rendre, faut la rendre… Enfin, nous avons assez travaillé, nous voulons crever tranquilles… N’est-ce pas, Rose ?

– C’est ça meme, comme le bon Dieu nous voit ! dit la vieille.

Un nouveau silence régna, tres long. Le notaire achevait de se couper les ongles. Il finit par remettre le canif sur son bureau, en disant :

– Oui, ce sont des raisons raisonnables, on est souvent forcé de se résoudre a la donation… Je dois ajouter qu’elle offre une économie aux familles, car les droits d’héritage sont plus forts que ceux de la démission de biens…

Buteau, dans son affectation d’indifférence, ne put retenir ce cri :

– Alors, c’est vrai, monsieur Baillehache ?

– Mais sans doute. Vous allez y gagner quelques centaines de francs.

Les autres s’agiterent, le visage de Delhomme lui-meme s’éclaira, tandis que le pere et la mere partageaient aussi cette satisfaction. C’était entendu, l’affaire était faite, du moment que ça coutait moins.

– Il me reste a vous présenter les observations d’usage, ajouta le notaire. Beaucoup de bons esprits blâment la démission de biens, qu’ils regardent comme immorale, car ils l’accusent de détruire les liens de famille… On pourrait en effet citer des faits déplorables, les enfants se conduisent des fois tres mal, lorsque les parents se sont dépouillés…

Les deux fils et la fille l’écoutaient, la bouche ouverte, avec des battements de paupieres et un frémissement des joues.

– Que papa garde tout, s’il a ces idées ! interrompit sechement Fanny, tres susceptible.

– Nous avons toujours été dans le devoir, dit Buteau.

– Et ce n’est pas le travail qui nous fait peur, déclara Jésus-Christ.

D’un geste, M. Baillehache les calma.

– Laissez-moi donc finir ! Je sais que vous etes de bons enfants, des travailleurs honnetes ; et, avec vous, il n’y a certainement pas de danger que vos parents se repentent un jour.

Il n’y mettait aucune ironie, il répétait la phrase amicale, que vingt-cinq ans d’habitude professionnelle arrondissaient sur ses levres. Mais la mere, bien qu’elle n’eut pas semblé comprendre, promenait ses yeux bridés, de sa fille a ses deux fils. Elle les avait élevés tous les trois, sans tendresse, dans une froideur de ménagere qui reproche aux petits de trop manger sur ce qu’elle épargne. Le cadet, elle lui gardait rancune de ce qu’il s’était sauvé de la maison, lorsqu’il gagnait enfin ; la fille, elle n’avait jamais pu s’accorder avec elle, blessée de se heurter a son propre sang, a une gaillarde active, chez qui inintelligence du pere s’était tournée en orgueil ; et son regard ne s’adoucissait qu’en s’arretant sur l’aîné, ce chenapan qui n’avait rien d’elle ni de son mari, cette mauvaise herbe poussée on ne savait d’ou, et que peut-etre pour cela elle excusait et préférait.

Fouan, lui aussi, avait regardé ses enfants, l’un apres l’autre, avec le sourd malaise de ce qu’ils feraient de son bien. La paresse de l’ivrogne l’angoissait moins encore que la convoitise jouisseuse des deux autres. Il hocha sa tete tremblante : a quoi bon se manger le sang, puisqu’il le fallait !

– Maintenant que le partage est résolu, reprit le notaire, il s’agit de régler les conditions. Etes-vous d’accord sur la rente a servir ?

Du coup, tous redevinrent immobiles et muets. Les visages tannés avaient pris une expression rigide, la gravité impénétrable de diplomates abordant l’estimation d’un empire. Puis, ils se tâterent d’un coup d’oil, mais personne encore ne parla. Ce fut le pere qui, de nouveau, expliqua les choses.

– Non, monsieur Baillehache, nous n’en avons pas causé, nous avons attendu d’etre tous ensemble, ici… Mais c’est bien simple, n’est-ce pas ? J’ai dix-neuf setiers, ou neuf hectares et demi, comme on dit a cette heure.

Alors, si je louais, ça ferait donc neuf cent cinquante francs, a cent francs l’hectare…

Buteau, le moins patient, sauta sur sa chaise.

– Comment ! a cent francs l’hectare ! est-ce que vous vous foutez de nous, papa ?

Et une premiere discussion s’engagea sur les chiffres. Il y avait un setier de vigne : ça, oui, on l’aurait loué cinquante francs. Mais est-ce qu’on aurait jamais trouvé ce prix pour les douze setiers de terre de labour, et surtout pour les six setiers de prairies naturelles, ces prés du bord de l’Aigre, dont le foin ne valait rien ? Les terres de labour elles-memes n’étaient guere bonnes, un bout principalement, celui qui longeait le plateau, car la couche arable s’amincissait a mesure qu’on approchait du vallon.

– Voyons, papa, dit Fanny d’un air de reproche, il ne faut pas nous fiche dedans.

– Ça vaut cent francs l’hectare, répétait le vieux avec obstination en se donnant des claques sur la cuisse. Demain, je louerai a cent francs, si je veux… Et qu’est-ce que ça vaut donc, pour vous autres ? Dites un peu voir ce que ça vaut ?

– Ça vaut soixante francs, dit Buteau.

Fouan, hors de lui, maintenait son prix, entrait dans un éloge outré de sa terre, une si bonne terre, qui donnait du blé toute seule, lorsque Delhomme, silencieux jusque-la, déclara avec son grand accent d’honneteté :

– Ça vaut quatre-vingts francs, pas un sou de plus, pas un sou de moins.

Tout de suite, le vieux se calma.

– Bon ! mettons quatre-vingts, je veux bien faire un sacrifice pour mes enfants.

Mais Rose, qui l’avait tiré par un coin de sa blouse, lâcha un seul mot, la révolte de sa ladrerie :

– Non, non !

Jésus-Christ s’était désintéressé. La terre ne lui tenait plus au cour, depuis ses cinq ans d’Afrique. Il ne brulait que d’un désir, avoir sa part, pour battre monnaie. Aussi continuait-il a se dandiner d’un air goguenard et supérieur.

– J’ai dit quatre-vingts, criait Fouan, c’est quatre-vingts ! Je n’ai jamais eu qu’une parole : devant Dieu, je le jure !… Neuf hectares et demi, voyons, ça fait sept cent soixante francs, en chiffres ronds huit cents… Eh bien ! la pension sera de huit cents francs, c’est juste !

Violemment, Buteau éclata de rire, pendant que Fanny protestait d’un branle de la tete, comme stupéfiée. Et M. Baillehache, qui, depuis la discussion, regardait dans son jardin, les yeux vagues, revint a ses clients, sembla les écouter en se tirant les favoris de son geste maniaque, assoupi par la digestion du fin déjeuner qu’il avait fait.

Cette fois pourtant, le vieux avait raison : c’était juste. Mais les enfants, échauffés, emportés par la passion de conclure le marché au plus bas prix possible, se montraient terribles, marchandaient, juraient, avec la mauvaise foi des paysans qui achetent un cochon.

– Huit cents francs ! ricanait Buteau. C’est donc que vous allez vivre comme des bourgeois ?… Ah bien ! huit cents francs, on mangerait quatre ! dites tout de suite que c’est pour vous crever d’indigestion !

Fouan ne se fâchait pas encore. Il trouvait le marchandage naturel, il faisait simplement face a ce déchaînement prévu, allumé lui aussi, allant carrément jusqu’au bout de ses exigences.

– Et ce n’est pas tout, minute !… Nous gardons jusqu’a notre mort la maison et le jardin, bien entendu… Puis, comme nous ne récolterons plus rien, que nous n’aurons plus les deux vaches, nous voulons par an une piece de vin, cent fagots, et par semaine dix litres de lait, une douzaine d’oufs et trois fromages.

– Oh ! papa ! gémit douloureusement Fanny atterrée, oh ! papa !

Buteau, lui, ne discutait plus. Il s’était levé d’un bond, il marchait avec des gestes brusques ; meme il avait enfoncé sa casquette, pour partir. Jésus-Christ venait également de quitter sa chaise, inquiet a l’idée que toutes ces histoires pouvaient faire manquer le partage. Seul, Delhomme restait impassible, un doigt contre son nez, dans une attitude de profonde réflexion et de gros ennui.

Alors, M. Baillehache sentit la nécessité de hâter un peu les choses. Il secoua son assoupissement, et en fouillant ses favoris d’une main plus active :

– Vous savez, mes amis, que le vin, les fagots, ainsi que les fromages et les oufs, sont dans les usages…

Mais il fut interrompu par une volée de phrases aigres.

– Des oufs avec des poulets dedans, peut-etre !

– Est-ce que nous buvons notre vin ? nous le vendons !

– Ne rien foutre et se chauffer, c’est commode, lorsque vos enfants s’esquintent !

Le notaire, qui en avait entendu bien d’autres, continua avec flegme :

– Tout ça, ce n’est pas a dire… Saperlotte ! Jésus-Christ, asseyez-vous donc ! Vous bouchez le jour, c’est agaçant !… Et voila qui est entendu, n’est-ce pas, vous tous ? Vous donnerez les redevances en nature, parce que vous vous feriez montrer au doigt… Il n’y a donc que le chiffre de la rente a débattre…

Delhomme, enfin, fit signe qu’il avait a parler. Chacun venait de reprendre sa place, il dit lentement, au milieu de l’attention générale :

– Pardon, ça semble juste, ce que demande le pere. On pourrait lui servir huit cents francs, puisque c’est huit cents francs qu’il louerait son bien… Seulement, nous ne comptons pas ainsi, nous autres. Il ne nous loue pas la terre, il nous la donne, et le calcul est de savoir ce que lui et la mere ont besoin pour vivre… Oui, pas davantage, ce qu’ils ont besoin pour vivre.

– En effet, appuya le notaire, c’est ordinairement la base que l’on prend.

Et une autre querelle s’éternisa. La vie des deux vieux fut fouillée, étalée, discutée besoin par besoin. On pesa le pain, les légumes, la viande ; on estima les vetements, rognant sur la toile et sur la laine ; on descendit meme aux petites douceurs, au tabac a fumer du pere, dont les deux sous quotidiens, apres des réclamations interminables, furent fixés a un sou. Lorsqu’on ne travaillait plus, il fallait savoir se réduire. Est-ce que la mere, elle aussi, ne pouvait se passer de café noir ? C’était comme leur chien, un vieux chien de douze ans qui mangeait gros, sans utilité : il y avait beau temps qu’on aurait du lui allonger un coup de fusil. Quand le calcul se trouva terminé, on le recommença, on chercha ce qu’on allait supprimer encore, deux chemises, six mouchoirs par an, un centime sur ce qu’on avait mis par jour pour le sucre. Et, en taillant et retaillant, en épuisant les économies infimes, on arriva de la sorte a un chiffre de cinq cent cinquante et quelques francs, ce qui laissa les enfants agités, hors d’eux, car ils s’entetaient a ne pas dépasser cinq cents francs tout ronds.

Cependant, Fanny se lassait. Elle n’était pas mauvaise fille, plus pitoyable que les hommes, n’ayant point encore le cour et la peau durcis par la rude existence au grand air. Aussi parlait-elle d’en finir, résignée a des concessions. Jésus-Christ, de son côté, haussait les épaules, tres large sur l’argent, envahi meme d’un attendrissement d’ivrogne, pret a offrir un appoint sur sa part, qu’il n’aurait du reste jamais payé.

– Voyons, demanda la fille, ça va-t-il pour cinq cent cinquante ?

– Mais oui, mais oui ! répondit-il. Faut bien qu’ils nocent un peu, les vieux !

La mere eut pour son aîné un regard souriant et mouillé d’affection ; tandis que le pere continuait la lutte avec le cadet. Il n’avait cédé que pas a pas, bataillant a chaque réduction, s’entetant sur certains chiffres. Mais, sous l’opiniâtreté froide qu’il montrait, une colere grandissait en lui, devant l’enragement de cette chair, qui était la sienne, a s’engraisser de sa chair, a lui sucer le sang, vivant encore. Il oubliait qu’il avait mangé son pere ainsi. Ses mains s’étaient mises a trembler, il gronda :

– Ah ! fichue graine ! dire qu’on a élevé ça et que ça vous retire le pain de la bouche !… J’en suis dégouté, ma parole ! j’aimerais mieux pourrir déja dans la terre… Alors, il n’y a pas moyen que vous soyez gentils, vous ne voulez donner que cinq cent cinquante ?

Il consentait, lorsque sa femme, de nouveau, le tira par sa blouse, en lui soufflant :

– Non, non !

– Ce n’est pas tout ça, dit Buteau apres une hésitation, et l’argent de vos économies ?… Si vous avez de l’argent, n’est-ce pas ? vous n’allez pas bien sur accepter le nôtre.

Il regardait son pere fixement, ayant réservé ce coup pour la fin. Le vieux était devenu tres pâle.

– Quel argent ? demanda-t-il.

– Mais l’argent placé, l’argent dont vous cachez les titres.

Buteau, qui soupçonnait seulement le magot, voulait se faire une certitude. Certain soir, il avait cru voir son pere prendre, derriere une glace, un petit rouleau de papiers. Le lendemain et les jours suivants, il s’était mis aux aguets ; mais rien n’avait reparu, il ne restait que le trou vide.

Fouan, de bleme qu’il était, devint subitement tres rouge, sous le flot de sa colere qui éclatait enfin. Il se leva, cria avec un furieux geste :

– Ah ! ça, nom de Dieu ! vous fouillez dans mes poches, maintenant ! Je n’ai pas un sou, pas un liard de placé. Vous avez trop couté pour ça, mauvais bougres !… Mais est-ce que ça vous regarderait, est-ce que je ne suis pas le maître, le pere ?

Il semblait grandir, dans ce réveil de son autorité. Pendant des années, tous, la femme et les enfants, avaient tremblé sous lui, sous ce despotisme rude du chef de la famille paysanne. On se trompait, si on le croyait fini.

– Oh ! papa, voulut ricaner Buteau.

– Tais-toi, nom de Dieu ! continua le vieux, la main toujours en l’air, tais-toi, ou je cogne !

Le cadet bégaya, se fit tout petit sur sa chaise. Il avait senti le vent de la gifle, il était repris des peurs de son enfance, levant le coude pour se garer.

– Et toi, Hyacinthe, n’aie pas l’air de rire ! et toi, Fanny, baisse les yeux !… Aussi vrai que le soleil nous éclaire, je vas vous faire danser, moi !

Il était seul debout et menaçant. La mere tremblait, comme si elle eut craint les torgnoles égarées. Les enfants ne bougeaient plus, ne soufflaient plus, soumis, domptés.

– Vous entendez ça, je veux que la rente soit de six cents francs… Autrement, je vends ma terre, je la mets en viager. Oui, pour manger tout, pour que vous n’ayez pas un radis apres moi… Les donnez-vous, les six cents francs ?

– Mais, papa, murmura Fanny, nous donnerons ce que vous demanderez.

– Six cents francs, c’est bien, dit Delhomme.

– Moi, déclara Jésus-Christ, je veux ce qu’on veut.

Buteau, les dents serrées de rancune, parut consentir par son silence. Et Fouan les dominait toujours, promenant ses durs regards de maître obéi. Il finit par se rasseoir, en disant :

– Alors, ça va, nous sommes d’accord.

M. Baillehache, sans s’émouvoir, repris de sommeil, avait attendu la fin de la querelle. Il rouvrit les yeux, il conclut paisiblement.

– Puisque vous etes d’accord, en voila assez…

Maintenant que je connais les conditions, je vais dresser l’acte… De votre côté, faites arpenter, divisez, et dites a l’arpenteur de m’envoyer une note contenant la désignation des lots. Lorsque vous les aurez tirés au sort, nous n’aurons plus qu’a inscrire apres chaque nom le numéro tiré, et nous signerons.

Il avait quitté son fauteuil, pour les congédier. Mais ils ne bougerent pas encore, hésitant, réfléchissant. Est-ce que c’était bien tout ? n’oubliaient-ils rien, n’avaient-ils pas fait une mauvaise affaire, sur laquelle il était peut-etre temps de revenir ?

Trois heures sonnerent, il y avait pres de deux heures qu’ils étaient la.

– Allez-vous-en, leur dit enfin le notaire. D’autres attendent.

Ils durent se décider, il les poussa dans l’étude, ou, en effet, des paysans, immobiles, raidis sur les chaises, patientaient ; tandis que le petit clerc suivait par la fenetre une bataille de chiens, et que les deux autres, maussades, faisaient toujours craquer leurs plumes sur du papier timbré.

Dehors, la famille demeura un moment plantée au milieu de la rue.

– Si vous voulez, dit le pere, l’arpentage sera pour apres-demain, lundi.

Ils accepterent d’un signe de tete, ils descendirent la rue Grouaise, a quelques pas les uns des autres.

Puis, le vieux Fouan et Rose ayant tourné dans la rue du Temple, vers l’église, Fanny et Delhomme s’éloignerent par la rue Grande. Buteau s’était arreté sur la place Saint-Lubin, a se demander si le pere avait ou n’avait pas de l’argent caché. Et Jésus-Christ, resté seul, apres avoir rallumé son bout de cigare, entra en se dandinant au café du Bon Laboureur.


Chapitre 3

 

La maison des Fouan était la premiere de Rognes, au bord de la route de Cloyes a Bazoches-le-Doyen, qui traverse le village. Et, le lundi, le vieux en sortait des le jour, a sept heures, pour se rendre au rendez-vous donné devant l’église, lorsqu’il aperçut, sur la porte voisine, sa sour, la Grande, déja levée, malgré ses quatre-vingts ans.

Ces Fouan avaient poussé et grandi la, depuis des siecles, comme une végétation entetée et vivace. Anciens serfs des Rognes-Bouqueval, dont il ne restait aucun vestige, a peine les quelques pierres enterrées d’un château détruit, ils avaient du etre affranchis sous Philippe le Bel ; et, des lors, ils étaient devenus propriétaires, un arpent, deux peut-etre, achetés au seigneur dans l’embarras, payés de sueur et de sang dix fois leur prix. Puis, avait commencé la longue lutte, une lutte de quatre cents ans, pour défendre et arrondir ce bien, dans un acharnement de passion que les peres léguaient aux fils : lopins perdus et rachetés, propriété dérisoire sans cesse remise en question, héritages écrasés de tels impôts qu’ils semblaient fondre, prairies et pieces de labour peu a peu élargies pourtant, par ce besoin de posséder, d’une ténacité lentement victorieuse. Des générations y succomberent, de longues vies d’hommes engraisserent le sol ; mais, lorsque la Révolution de 89 vint consacrer ses droits, le Fouan d’alors, Joseph-Casimir, possédait vingt et un arpents, conquis en quatre siecles sur l’ancien domaine seigneurial.

En 93, ce Joseph-Casimir avait vingt-sept ans ; et, le jour ou ce qu’il restait du domaine fut déclaré bien national et vendu par lots aux encheres, il brula d’en acquérir quelques hectares. Les Rognes-Bouqueval, ruinés, endettés, apres avoir laissé crouler la derniere tour du château, abandonnaient depuis longtemps a leurs créanciers les fermages de la Borderie, dont les trois quarts des cultures demeuraient en jacheres. Il y avait surtout, a côté d’une de ses parcelles, une grande piece que le paysan convoitait avec le furieux désir de sa race. Mais les récoltes étaient mauvaises, il possédait a peine, dans un vieux pot, derriere son four, cent écus d’économies ; et, d’autre part, si la pensée lui était un moment venue d’emprunter a un preteur de Cloyes, une prudence inquiete l’en avait détourné : ces biens de nobles lui faisaient peur ; qui savait si on ne les reprendrait pas, plus tard ? De sorte que, partagé entre son désir et sa méfiance, il eut le creve-cour de voir, aux encheres, la Borderie achetée le cinquieme de sa valeur, piece a piece, par un bourgeois de Châteaudun, Isidore Hourdequin, ancien employé des gabelles.

Joseph-Casimir Fouan, vieilli, avait partagé ses vingt et un arpents, sept pour chacun, entre son aînée, Marianne, et ses deux fils, Louis et Michel ; une fille cadette, Laure, élevée dans la couture, placée a Châteaudun fut dédommagée en argent. Mais les mariages rompirent cette égalité. Tandis que Marianne Fouan, dite la Grande, épousait un voisin, Antoine Péchard, qui avait dix-huit arpents environ, Michel Fouan, dit Mouche, s’embarrassait d’une amoureuse, a laquelle son pere ne devait laisser que deux arpents de vigne. De son côté, Louis Fouan, marié a Rose Maliverne, héritiere de douze arpents, avait réuni de la sorte les neuf hectares et demi, qu’il allait, a son tour, diviser entre ses trois enfants.

Dans la famille, la Grande était respectée et crainte, non pour sa vieillesse, mais pour sa fortune. Encore tres droite, tres haute, maigre et dure, avec de gros os, elle avait la tete décharnée d’un oiseau de proie, sur un long cou flétri, couleur de sang. Le nez de la famille, chez elle, se recourbait en bec terrible ; des yeux ronds et fixes, plus un cheveu, sous le foulard jaune qu’elle portait, et au contraire toutes ses dents, des mâchoires a vivre de cailloux. Elle marchait le bâton levé, ne sortait jamais sans sa canne d’épine, dont elle se servait uniquement pour taper sur les betes et le monde. Restée veuve de bonne heure avec une fille, elle l’avait chassée, parce que la gueuse s’était obstinée a épouser contre son gré un garçon pauvre, Vincent Bouteroue ; et, meme, maintenant que cette fille et son mari étaient morts de misere, en lui léguant une petite-fille et un petit-fils, Palmyre et Hilarion, âgés déja, l’une de trente-deux ans, l’autre de vingt-quatre, elle n’avait pas pardonné, elle les laissait crever la faim, sans vouloir qu’on lui rappelât leur existence. Depuis la mort de son homme, elle dirigeait en personne la culture de ses terres, avait trois vaches, un cochon et un valet, qu’elle nourrissait a l’auge commune, obéie par tous dans un aplatissement de terreur.

Fouan, en la voyant sur sa porte, s’était approché, par égard. Elle était son aînée de dix ans, il avait pour sa dureté, son avarice, son entetement a posséder et a vivre, la déférence et l’admiration du village tout entier.

– Justement, la Grande, je voulais t’annoncer la chose, dit-il. Je me suis décidé, je vais la-haut pour le partage.

Elle ne répondit pas, serra son bâton, qu’elle brandissait.

– L’autre soir, j’ai encore voulu te demander conseil ; mais j’ai cogné, personne n’a répondu.

Alors, elle éclata de sa voix aigre.

– Imbécile !… Je te l’ai donné, conseil ! Faut etre bete et lâche pour renoncer a son bien, tant qu’on est debout. On m’aurait saignée, moi, que j’aurais dit non sous le couteau… Voir aux autres ce qui est a soi, se mettre a la porte pour ces gueux d’enfants, ah ! non, ah ! non !

– Mais, objecta Fouan, quand on ne peut plus cultiver, quand la terre souffre…

– Eh bien, elle souffre !… Plutôt que d’en lâcher un setier, j’irais tous les matins y regarder pousser les chardons !

Elle se redressait, de son air sauvage de vieux vautour déplumé. Puis, le tapant de sa canne sur l’épaule, comme pour mieux faire entrer en lui ses paroles :

– Écoute, retiens ça… Quand tu n’auras plus rien et qu’ils auront tout, tes enfants te pousseront au ruisseau, tu finiras avec une besace, ainsi qu’un va-nu-pieds… Et ne t’avise pas alors de frapper chez moi, car je t’ai assez prévenu, tant pis !… Veux-tu savoir ce que je ferai, hein ! veux-tu ?

Il attendait, sans révolte, avec sa soumission de cadet ; et elle rentra, elle referma violemment la porte derriere elle, en criant :

– Je ferai ça… Creve dehors !

Fouan, un instant, resta immobile devant cette porte close. Puis, il eut un geste de décision résignée, il gravit le sentier qui menait a la place de l’Église. La, justement, se trouvait l’antique maison patrimoniale des Fouan, que son frere Michel, dit Mouche, avait eu jadis dans le partage ; tandis que la maison habitée par lui, en bas, sur la route, venait de sa femme Rose. Mouche, veuf depuis longtemps, vivait seul avec ses deux filles, Lise et Françoise, dans une aigreur de malchanceux, encore humilié de son mariage pauvre, accusant son frere et sa sour, apres quarante ans, de l’avoir volé, lors du tirage des lots ; et il racontait sans fin l’histoire, le lot le plus mauvais qu’on lui avait laissé au fond du chapeau, ce qui semblait etre devenu vrai a la longue, car il se montrait si raisonneur et si mou au travail, que sa part, entre ses mains, avait perdu de moitié. L’homme fait la terre, comme on dit en Beauce.

Ce matin-la, Mouche était également sur sa porte, en train de guetter, lorsque son frere déboucha, au coin de la place. Ce partage le passionnait, en remuant ses vieilles rancunes, bien qu’il n’eut rien a en attendre. Mais, pour affecter une indifférence complete, lui aussi tourna le dos et ferma la porte, a la volée.

Tout de suite, Fouan avait aperçu Delhomme et Jésus-Christ, qui attendaient, a vingt metres l’un de l’autre. Il aborda le premier, le second s’approcha. Tous trois, sans se parler, se mirent a fouiller des yeux le sentier qui longeait le bord du plateau.

– Le v’la, dit enfin Jésus-Christ.

C’était Grosbois, l’arpenteur juré, un paysan de Magnolles, petit village voisin. Sa science de l’écriture et de la lecture l’avait perdu. Appelé d’Orgeres a Beaugency pour l’arpentage des terres, il laissait sa femme conduire son propre bien, prenant dans ses continuelles courses de telles habitudes d’ivrognerie, qu’il ne dessoulait plus. Tres gros, tres gaillard pour ses cinquante ans, il avait une large face rouge, toute fleurie de bourgeons violâtres ; et, malgré l’heure matinale, il était, ce jour-la, abominablement gris, d’une noce faite la veille chez des vignerons de Montigny, a la suite d’un partage entre héritiers. Mais cela n’importait pas, plus il était ivre, et plus il voyait clair : jamais une erreur de mesure, jamais une addition fausse ! On l’écoutait et on l’honorait, car il avait une réputation de grande malignité.

– Hein ? nous y sommes, dit-il. Allons-y !

Un gamin de douze ans, sale et dépenaillé, le suivait, portant la chaîne sous un bras, le pied et les jalons sur une épaule, et balançant, de la main restée libre, l’équerre, dans un vieil étui de carton crevé.

Tous se mirent en marche, sans attendre Buteau, qu’ils venaient de reconnaître, debout et immobile devant une piece, la plus grande de l’héritage, au lieu-dit des Cornailles. Cette piece, de deux hectares environ, était justement voisine du champ ou la Coliche avait traîné Françoise, quelques jours auparavant. Et, Buteau, trouvant inutile d’aller plus loin, s’était arreté la, absorbé. Quand les autres arriverent, ils le virent qui se baissait, qui prenait dans sa main une poignée de terre, puis qui la laissait couler lentement, comme pour la peser et la flairer.

– Voila, reprit Grosbois, en sortant de sa poche un carnet graisseux, j’ai levé déja un petit plan exact de chaque parcelle, ainsi que vous me l’aviez demandé, pere Fouan. A cette heure, il s’agit de diviser le tout en trois lots ; et ça, mes enfants, nous allons le faire ensemble… Hein ? dites-moi un peu comment vous entendez la chose.

Le jour avait grandi, un vent glacé poussait dans le ciel pâle des vols continus de gros nuages ; et la Beauce, flagellée, s’étendait, d’une tristesse morne. Aucun d’eux, du reste, ne semblait sentir ce souffle du large, gonflant les blouses, menaçant d’emporter les chapeaux. Les cinq, endimanchés pour la gravité de la circonstance, ne parlaient plus. Au bord de ce champ, au milieu de l’étendue sans bornes, ils avaient la face reveuse et figée, la songerie des matelots, qui vivent seuls, par les grands espaces. Cette Beauce plate, fertile, d’une culture aisée, mais demandant un effort continu, a fait le Beauceron froid et réfléchi, n’ayant d’autre passion que la terre.

– Faut tout partager en trois, finit par dire Buteau.

Grosbois hocha la tete, et une discussion s’engagea. Lui, acquis au progres par ses rapports avec les grandes fermes, se permettait parfois de contrecarrer ses clients de la petite propriété, en se déclarant contre le morcellement a outrance. Est-ce que les déplacements et les charrois ne devenaient pas ruineux, avec des lopins larges comme des mouchoirs ? est-ce que c’était une culture, ces jardinets, ou l’on ne pouvait améliorer les assolements, ni employer les machines ? Non, la seule chose raisonnable était de s’entendre, de ne pas découper un champ ainsi qu’une galette, un vrai meurtre ! Si l’un se contentait des terres de labour, l’autre s’arrangeait des prairies : enfin, on arrivait a égaliser les lots, et le sort décidait.

Buteau, dont la jeunesse riait volontiers encore, le prit sur un ton de farce.

– Et si je n’ai que du pré, moi, qu’est-ce que je mangerai ? de l’herbe alors !… Non, non, je veux de tout, du foin pour la vache et le cheval, du blé et de la vigne pour moi.

Fouan, qui écoutait, approuva d’un signe. De pere en fils, on avait partagé ainsi ; et les acquisitions, les mariages venaient ensuite arrondir de nouveau les pieces.

Riche de ses vingt-cinq hectares, Delhomme avait des idées plus larges ; mais il se montrait conciliant, il n’était venu, au nom de sa femme, que pour n’etre pas volé sur les mesures. Et, quant a Jésus-Christ, il avait lâché les autres, a la poursuite d’un vol d’alouettes, des cailloux plein les mains. Lorsqu’une d’elles, contrariée par le vent, restait deux secondes en l’air, immobile, les ailes frémissantes, il l’abattait avec une adresse de sauvage. Trois tomberent, il les mit saignantes dans sa poche.

– Allons, assez causé, coupe-nous ça en trois ! dit gaiement Buteau, tutoyant l’arpenteur ; et pas en six, car tu m’as l’air, ce matin, de voir a la fois Chartres et Orléans !

Grosbois, vexé, se redressa, tres digne.

– Mon petit, tâche d’etre aussi soul que moi et d’ouvrir l’oil… Quel est le malin qui veut prendre ma place a l’équerre ?

Personne n’osant relever le défi, il triompha, il appela rudement le gamin que la chasse au caillou de Jésus-Christ stupéfiait d’admiration ; et l’équerre était déja installée sur son pied, on plantait des jalons, lorsque la façon de diviser la piece souleva une nouvelle dispute. L’arpenteur, appuyé par Fouan et Delhomme, voulait la partager en trois bandes paralleles au vallon de l’Aigre ; tandis que Buteau exigeait que les bandes fussent prises perpendiculairement a ce vallon, sous le prétexte que la couche arable s’amincissait de plus en plus, en allant vers la pente. De cette maniere, chacun aurait sa part du mauvais bout ; au lieu que, dans l’autre cas, le troisieme lot serait tout entier de qualité inférieure. Mais Fouan se fâchait, jurait que le fond était partout le meme, rappelait que l’ancien partage entre lui, Mouche et la Grande, avait eu lieu dans le sens qu’il indiquait ; et la preuve, c’était que les deux hectares de Mouche borderaient ce troisieme lot. Delhomme, de son côté, fit une remarque décisive : en admettant meme que le lot fut moins bon, le propriétaire en serait avantagé, le jour ou l’on ouvrirait le chemin qui devait longer le champ, a cet endroit.

– Ah ! oui, cria Buteau, le fameux chemin direct de Rognes a Châteaudun, par la Borderie ! En voila un que vous attendrez longtemps !

Puis, comme, malgré son insistance, on passait outre, il protesta, les dents serrées.

Jésus-Christ lui-meme s’était rapproché, tous s’absorberent, a regarder Grosbois tracer les lignes de partage ; et ils le surveillaient d’un oil aigu, comme s’ils l’avaient soupçonné de vouloir tricher d’un centimetre, en faveur d’une des parts. Trois fois, Delhomme vint mettre son oil a la fente de l’équerre, pour etre bien sur que le fil coupait nettement le jalon. Jésus-Christ jurait contre le sacré galopin, parce qu’il tendait mal la chaîne. Mais Buteau surtout suivait l’opération pas a pas, comptant les metres, refaisant les calculs, a sa maniere, les levres tremblantes. Et, dans ce désir de la possession, dans la joie qu’il éprouvait de mordre enfin a la terre, grandissaient l’amertume, la sourde rage de ne pas tout garder. C’était si beau, cette piece, ces deux hectares d’un seul tenant ! Il avait exigé la division, pour que personne ne l’eut, puisqu’il ne pouvait l’avoir, lui ; et ce massacre, maintenant, le désespérait.

Fouan, les bras ballants, avait regardé dépecer son bien, sans une parole.

– C’est fait, dit Grosbois. Allez, celle-ci ou celle-la, on n’y trouverait pas une livre de plus !

Il y avait encore, sur le plateau, quatre hectares de terres de labour, mais divisés en une dizaine de pieces, ayant chacune moins d’un arpent ; meme une parcelle ne comptait que douze ares, et l’arpenteur ayant demandé en ricanant s’il fallait aussi la détailler, la discussion recommença.

Buteau avait eu son geste instinctif, se baissant, prenant une poignée de terre, qu’il approchait de son visage, comme pour la gouter. Puis, d’un froncement béat du nez, il sembla la déclarer la meilleure de toutes ; et, l’ayant laissé couler doucement de ses doigts, il dit que c’était bien, si on lui abandonnait la parcelle ; autrement, il exigeait la division. Delhomme et Jésus-Christ, agacés, refuserent, voulurent également leur part. Oui, oui ! quatre ares a chacun, il n’y avait que ça de juste. Et l’on partagea toutes les pieces, ils furent certains de la sorte qu’un des trois ne pouvait avoir de quelque chose dont les deux autres n’avaient point.

– Allons a la vigne, dit Fouan.

Mais, comme on revenait vers l’église, il jeta un dernier regard vers la plaine immense, il s’arreta un instant aux bâtiments lointains de la Borderie. Puis, dans un cri de regret inconsolable, faisant allusion a l’occasion manquée des biens nationaux, autrefois :

– Ah ! si le pere avait voulu, c’est tout ça, Grosbois, que vous auriez a mesurer !

Les deux fils et le gendre se retournerent d’un mouvement brusque, et il y eut une nouvelle halte, un lent coup d’oil sur les deux cents hectares de la ferme, épars devant eux.

– Bah ! grogna sourdement Buteau, en se remettant a marcher, ça nous fait une belle jambe, cette histoire ! Est-ce qu’il ne faut pas que les bourgeois nous mangent toujours !

Dix heures sonnaient. Ils presserent le pas, car le vent avait faibli, un gros nuage noir venait de lâcher une premiere averse. Les quelques vignes de Rognes se trouvaient au-dela de l’église, sur le coteau qui descendait jusqu’a l’Aigre. Jadis, le château se dressait a cette place, avec son parc ; et il n’y avait guere plus d’un demi-siecle que les paysans, encouragés par le succes des vignobles de Montigny, pres de Cloyes, s’étaient avisés de planter en vignes ce coteau, que son exposition au midi et sa pente raide désignaient. Le vin en fut pauvre, mais d’une aigreur agréable, rappelant les petits vins de l’Orléanais. Du reste, chaque habitant en récoltait a peine quelques pieces ; le plus riche, Delhomme, possédait six arpents de vignes ; et la culture du pays était toute aux céréales et aux plantes fourrageres.

Ils tournerent derriere l’église, filerent le long de l’ancien presbytere ; puis, ils descendirent parmi les plants étroits, découpés en damier. Comme ils traversaient un terrain rocheux, couvert d’arbustes, une voix aiguë, montant d’un trou, cria :

– Pere, v’la la pluie, je sors mes oies !

C’était la Trouille, la fille a Jésus-Christ, une gamine de douze ans, maigre et nerveuse comme une branche de houx, aux cheveux blonds embroussaillés. Sa bouche grande se tordait a gauche, ses yeux verts avaient une fixité hardie, si bien qu’on l’aurait prise pour un garçon, vetue, en guise de robe, d’une vieille blouse a son pere, serrée autour de la taille par une ficelle. Et, si tout le monde l’appelait la Trouille, quoiqu’elle portât le beau nom d’Olympe, cela venait de ce que Jésus-Christ, qui gueulait contre elle du matin au soir, ne pouvait lui adresser la parole, sans ajouter : « Attends, attends ! je vas te régaler, sale trouille ! »

Il avait eu ce sauvageon d’une rouleuse de routes, ramassée sur le revers d’un fossé, a la suite d’une foire, et qu’il avait installée dans son trou, au grand scandale de Rognes. Pendant pres de trois ans, le ménage s’était massacré ; puis, un soir de moisson, la gueuse s’en était allée comme elle était venue, emmenée par un autre homme. L’enfant, a peine sevrée, avait poussé dru, en mauvaise herbe ; et, depuis qu’elle marchait, elle faisait la soupe a son pere, qu’elle redoutait et adorait. Mais sa passion était ses oies. D’abord, elle n’en avait eu que deux, un mâle et une femelle, volés tout petits, derriere la haie d’une ferme. Puis, grâce a des soins maternels, le troupeau s’était multiplié, et elle possédait vingt betes a cette heure, qu’elle nourrissait de maraude.

Quand la Trouille parut, avec son museau effronté de chevre, chassant devant elle les oies a coups de baguette, Jésus-Christ s’emporta.

– Tu sais, rentre pour la soupe, ou gare !… Et puis, sale trouille, veux-tu bien fermer la maison, a cause des voleurs !

Buteau ricana, Delhomme et les autres ne purent également s’empecher de rire, tant cette idée de Jésus-Christ volé leur sembla drôle. Il fallait voir la maison ; une ancienne cave, trois murs retrouvés en terre, un vrai terrier a renard, entre des écroulements de cailloux, sous un bouquet de vieux tilleuls. C’était tout ce qu’il restait du château ; et quand le braconnier, a la suite d’une querelle avec son pere, s’était réfugié dans ce coin rocheux qui appartenait a la commune, il avait du construire en pierres seches, pour fermer la cave, une quatrieme muraille, ou il avait laissé deux ouvertures, une fenetre et la porte. Des ronces retombaient, un grand églantier masquait la fenetre. Dans le pays, on appelait ça le Château.

Une nouvelle ondée creva. Heureusement, l’arpent de vignes se trouvait voisin, et la division en trois lots fut rondement menée, sans provoquer de contestation. Il n’y avait plus a partager que trois hectares de pré, en bas, au bord de l’Aigre ; mais, a ce moment, la pluie devint si forte, un tel déluge tomba, que l’arpenteur, en passant devant la grille d’une propriété, proposa d’entrer.

– Hein ! si l’on s’abritait une minute chez M. Charles.

Fouan s’était arreté, hésitant, plein de respect pour son beau-frere et sa sour, qui, apres fortune faite, vivaient retirés, dans cette propriété de bourgeois.

– Non, non, murmura-t-il, ils déjeunent a midi, ça les dérangerait.

Mais M. Charles apparut en haut du perron, sous la marquise, intéressé par l’averse ; et, les ayant reconnus, il les appela.

– Entrez, entrez donc !

Puis, comme tous ruisselaient, il leur cria de faire le tour et d’aller dans la cuisine, ou il les rejoignit. C’était un bel homme de soixante-cinq ans, rasé, aux lourdes paupieres sur des yeux éteints, a la face digne et jaune de magistrat retiré. Vetu de molleton gros bleu, il avait des chaussons fourrés et une calotte ecclésiastique, qu’il portait dignement, en gaillard dont la vie s’était passée dans des fonctions délicates, remplies avec autorité.

Lorsque Laure Fouan, alors couturiere a Châteaudun, avait épousé Charles Badeuil, celui-ci tenait un petit café, rue d’Angouleme. De la, le jeune ménage, ambitieux, travaillé d’un désir de fortune prompte, était parti pour Chartres. Mais, d’abord, rien ne leur y avait réussi, tout périclitait entre leurs mains ; ils tenterent vainement d’un autre cabaret, d’un restaurant, meme d’un commerce de poissons salés ; et ils désespéraient d’avoir jamais deux sous a eux, lorsque M. Charles, de caractere tres entreprenant, eut l’idée d’acheter une des maisons publiques de la rue aux Juifs, tombée en déconfiture, par suite de personnel défectueux et de saleté notoire. D’un coup d’oil, il avait jugé la situation, les besoins de Chartres, la lacune a combler dans un chef-lieu qui manquait d’un établissement honorable, ou la sécurité et le confort fussent a la hauteur du progres moderne. Des la seconde année, en effet, le 19, restauré, orné de rideaux et de glaces, pourvu d’un personnel choisi avec gout, se fit si avantageusement connaître, qu’il fallut porter a six le nombre des femmes. Messieurs les officiers, messieurs les fonctionnaires, enfin toute la société n’alla plus autre part. Et ce succes se maintint, grâce au bras d’acier de M. Charles, a son administration paternelle et forte ; tandis que Mme Charles se montrait d’une activité extraordinaire, l’oil ouvert partout, ne laissant rien se perdre, tout en sachant tolérer, quand il le fallait, les petits vols des clients riches.

En moins de vingt-cinq années, les Badeuil économiserent trois cent mille francs ; et ils songerent alors a contenter le reve de leur vie, une vieillesse idyllique en pleine nature, avec des arbres, des fleurs, des oiseaux. Mais ce qui les retint deux ans encore, ce fut de ne pas trouver d’acheteur pour le 19, au prix élevé qu’ils l’estimaient. N’était-ce pas a déchirer le cour, un établissement fait du meilleur d’eux-memes, qui rapportait plus gros qu’une ferme, et qu’il fallait abandonner entre des mains inconnues, ou il dégénérerait peut-etre ? Des son arrivée a Chartres, M. Charles avait eu une fille, Estelle, qu’il mit chez les sours de la Visitation, a Châteaudun, lorsqu’il s’installa rue aux Juifs. C’était un pensionnat dévot, d’une moralité rigide, dans lequel il laissa la jeune fille jusqu’a dix-huit ans, pour raffiner sur son innocence, l’envoyant passer ses vacances au loin, ignorante du métier qui l’enrichissait. Et il ne l’en retira que le jour ou il la maria a un jeune employé de l’octroi, Hector Vaucogne, un joli garçon qui gâtait de belles qualités par une extraordinaire paresse. Et elle touchait a la trentaine déja, elle avait une fillette de sept ans, Élodie, lorsque, instruite a la fin, en apprenant que son pere voulait céder son commerce, elle vint d’elle-meme lui demander la préférence. Pourquoi l’affaire serait-elle sortie de la famille, puisqu’elle était si sure et si belle ? Tout fut réglé, les Vaucogne reprirent l’établissement, et les Badeuil, des le premier mois, eurent la satisfaction attendrie de constater que leur fille, élevée pourtant dans d’autres idées, se révélait comme une maîtresse de maison supérieure, ce qui compensait heureusement la mollesse de leur gendre, dépourvu de sens administratif. Eux s’étaient retirés depuis cinq ans a Rognes, d’ou ils veillaient sur leur petite-fille Élodie, qu’on avait mise a son tour au pensionnat de Châteaudun, chez les sours de la Visitation, pour y etre élevée religieusement, selon les principes les plus stricts de la morale.

Lorsque M. Charles entra dans la cuisine, ou une jeune bonne battait une omelette, en surveillant une poelée d’alouettes sautées au beurre, tous, meme le vieux Fouan et Delhomme, se découvrirent et parurent extremement flattés de serrer la main qu’il leur tendait.

– Ah ! bon sang ! dit Grosbois pour lui etre agréable, quelle charmante propriété vous avez la, monsieur Charles !… Et quand on pense que vous avez payé ça rien du tout ! Oui, oui, vous etes un malin, un vrai !

L’autre se rengorgea.

– Une occasion, une trouvaille. Ça nous a plu, et puis Mme Charles tenait absolument a finir ses jours dans son pays natal… Moi, devant les choses du cour, je me suis toujours incliné.

Roseblanche, comme on nommait la propriété, était la folie d’un bourgeois de Cloyes, qui venait d’y dépenser pres de cinquante mille francs, lorsqu’une apoplexie l’y avait foudroyé, avant que les peintures fussent seches. La maison, tres coquette, posée a mi-côte, était entourée d’un jardin de trois hectares, qui descendait jusqu’a l’Aigre. Au fond de ce trou perdu, a la lisiere de la triste Beauce, pas un acheteur ne s’était présenté, et M. Charles l’avait eu pour vingt mille francs. Il y contentait béatement tous ses gouts, des truites et des anguilles superbes, pechées dans la riviere, des collections de rosiers et d’oillets cultivées avec amour, des oiseaux enfin, une grande voliere pleine des especes chanteuses de nos bois, que personne autre que lui ne soignait. Le ménage, vieilli et tendre, mangeait la ses douze mille francs de rente, dans un bonheur absolu, qu’il regardait comme la récompense légitime de ses trente années de travail.

– N’est-ce pas ? ajouta M. Charles, on sait au moins qui nous sommes, ici.

– Sans doute, on vous connaît, répondit l’arpenteur. Votre argent parle pour vous.

Et tous les autres approuverent.

– Bien sur, bien sur.

Alors, M. Charles dit a la servante de donner des verres. Il descendit lui-meme chercher deux bouteilles de vin a la cave. Tous, le nez tourné vers la poele ou se rissolaient les alouettes, flairaient la bonne odeur. Et ils burent gravement, se gargariserent.

– Ah ! fichtre ! il n’est pas du pays, celui-la !… Fameux !

– Encore un coup… A votre santé !

– A votre santé !

Comme ils reposaient leurs verres, Mme Charles parut, une dame de soixante-deux ans, a l’air respectable, aux bandeaux d’un blanc de neige, qui avait le masque épais et a gros nez des Fouan, mais d’une pâleur rosée, d’une paix et d’une douceur de cloître, une chair de vieille religieuse ayant vécu a l’ombre. Et, se serrant contre elle, sa petite-fille Élodie, en vacances a Rognes pour deux jours, la suivait, dans son effarement de timidité gauche. Mangée de chlorose, trop grande pour ses douze ans, elle avait la laideur molle et bouffie, les cheveux rares et décolorés de son sang pauvre, si comprimée d’ailleurs par son éducation de vierge innocente, qu’elle en était imbécile.

– Tiens ! vous etes la ? dit Mme Charles en serrant les mains de son frere et de ses neveux, d’une main lente et digne, pour marquer les distances.

Et, se retournant, sans plus s’occuper de ces hommes :

– Entrez, entrez, monsieur Patoir… La bete est ici.

C’était le vétérinaire de Cloyes, un petit gros, sanguin, violet, avec une tete de troupier et des moustaches fortes. Il venait d’arriver dans son cabriolet boueux, sous l’averse battante.

– Ce pauvre mignon, continuait-elle, en tirant du four tiede une corbeille ou agonisait un vieux chat, ce pauvre mignon a été pris hier d’un tremblement, et c’est alors que je vous ai écrit… Ah ! il n’est pas jeune, il a pres de quinze ans… Oui, nous l’avons eu dix ans, a Chartres ; et, l’année derniere, ma fille a du s’en débarrasser, je l’ai amené ici, parce qu’il s’oubliait dans tous les coins de la boutique.

La boutique, c’était pour Élodie, a laquelle on racontait que ses parents tenaient un commerce de confiserie, si bousculés d’affaires, qu’ils ne pouvaient l’y recevoir. Du reste, les paysans ne sourirent meme pas, car le mot courait a Rognes, on y disait que « la ferme aux Hourdequin, ça ne valait pas la boutique a M. Charles ». Et, les yeux ronds, ils regardaient le vieux chat jaune, maigri, pelé, lamentable, le vieux chat qui avait ronronné dans tous les lits de la rue aux Juifs, le chat caressé, chatouillé par les mains grasses de cinq ou six générations de femmes. Pendant si longtemps, il s’était dorloté en chat favori, familier du salon et des chambres closes, léchant les restes de pommade, buvant l’eau des verres de toilette, assistant aux choses en muet reveur, voyant tout de ses prunelles amincies dans leurs cercles d’or !

– Monsieur Patoir, je vous en prie, conclut Mme Charles, guérissez-le.

Le vétérinaire écarquillait les yeux, avec un froncement du nez et de la bouche, tout un remuement de son museau de dogue bonhomme et brutal. Et il cria :

– Comment ! c’est pour ça que vous m’avez dérangé ?… Bien sur que je vas vous le guérir ! Attachez-lui une pierre au cou et foutez-le a l’eau !

Élodie éclata en larmes, Mme Charles suffoquait d’indignation.

– Mais il pue, votre minet ! Est-ce qu’on garde une pareille horreur pour donner le choléra a une maison ?… Foutez-le a l’eau !

Pourtant, devant la colere de la vieille dame, il finit par s’asseoir a la table, ou il rédigea une ordonnance, en grognant.

– Ça, c’est vrai, si ça vous amuse, d’etre empestée… Moi, pourvu qu’on me paye, qu’est-ce que ça me fiche ?… Tenez ! vous lui introduirez ça dans la gueule par cuillerées, d’heure en heure, et voila une drogue pour deux lavements, l’un ce soir, l’autre demain.

Depuis un instant, M. Charles s’impatientait, désolé de voir les alouettes noircir, tandis que la bonne, lasse de battre l’omelette, attendait, les bras ballants. Aussi donna-t-il vivement a Patoir les six francs de la consultation, en poussant les autres a vider leurs verres.

– Il faut déjeuner… Hein ? au plaisir de vous revoir ! La pluie ne tombe plus.

Ils sortirent d’un air de regret, et le vétérinaire, qui montait dans sa vieille guimbarde disloquée, répéta :

– Un chat qui ne vaut pas la corde pour le foutre a l’eau !… Enfin, quand on est riche !

– De l’argent a putains, ça se dépense comme ça se gagne, ricana Jésus-Christ.

Mais tous, meme Buteau qu’une envie sourde avait pâli, protesterent d’un branle de la tete ; et Delhomme, l’homme sage, déclara :

– N’empeche qu’on n’est ni un feignant, ni une bete, lorsqu’on a su mettre de côté douze mille livres de rente.

Le vétérinaire avait fouetté son cheval, les autres descendirent vers l’Aigre, par les sentiers changés en torrents. Ils arrivaient aux trois hectares de prés qu’il s’agissait de partager, quand la pluie recommença, d’une violence de déluge. Mais, cette fois, ils s’enteterent, mourant de faim, voulant en finir. Une seule contestation les attarda, a propos du troisieme lot, qui manquait d’arbres, tandis qu’un petit bois se trouvait divisé entre les deux autres. Tout, cependant, parut réglé et accepté. L’arpenteur leur promit de remettre des notes au notaire, pour qu’il put dresser l’acte ; et l’on convint de renvoyer au dimanche suivant le tirage des lots, qui aurait lieu chez le pere, a dix heures.

Comme on rentrait dans Rognes, Jésus-Christ jura brusquement.

– Attends ! attends ! sale trouille, je vais te régaler !

Au bord du chemin herbu, la Trouille, sans hâte, promenait ses oies, sous le roulement de l’averse. En tete du troupeau trempé et ravi, le jars marchait ; et, lorsqu’il tournait a droite son grand bec jaune, tous les grands becs jaunes allaient a droite. Mais la gamine s’effraya, monta en galopant pour la soupe, suivie par la bande des longs cous, qui se tendaient derriere le cou tendu du jars.