Nana - Emile Zola - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1879

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Opis ebooka Nana - Emile Zola

Nana est un roman d’Émile Zola publié en 1880, le neuvieme de la série les Rougon-Macquart, traitant du theme de la prostitution féminine a travers le parcours d’une courtisane dont les charmes ont affolé les plus hauts dignitaires du Second Empire. L’histoire commence en 1868. Le personnage de Nana a été notamment inspiré a Zola par Blanche Dantigny.

Opinie o ebooku Nana - Emile Zola

Fragment ebooka Nana - Emile Zola

A Propos
Chapitre 1
A Propos Zola:

Émile Zola (2 April 1840 – 29 September 1902) was an influential French novelist, the most important example of the literary school of naturalism, and a major figure in the political liberalization of France. Source: Wikipedia

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Chapitre 1

 

A neuf heures, la salle du théâtre des Variétés était encore vide. Quelques personnes, au balcon et a l’orchestre, attendaient, perdues parmi les fauteuils de velours grenat, dans le petit jour du lustre a demi-feux. Une ombre noyait la grande tache rouge du rideau ; et pas un bruit ne venait de la scene, la rampe éteinte, les pupitres des musiciens débandés. En haut seulement, a la troisieme galerie, autour de la rotonde du plafond ou des femmes et des enfants nus prenaient leur volée dans un ciel verdi par le gaz, des appels et des rires sortaient d’un brouhaha continu de voix, des tetes coiffées de bonnets et de casquettes s’étageaient sous les larges baies rondes, encadrées d’or. Par moments, une ouvreuse se montrait, affairée, des coupons a la main, poussant devant elle un monsieur et une dame qui s’asseyaient, l’homme en habit, la femme mince et cambrée, promenant un lent regard.

Deux jeunes gens parurent a l’orchestre. Ils se tinrent debout, regardant.

– Que te disais-je, Hector ? s’écria le plus âgé, un grand garçon a petites moustaches noires, nous venons trop tôt. Tu aurais bien pu me laisser achever mon cigare.

Une ouvreuse passait.

– Oh ! monsieur Fauchery, dit-elle familierement, ça ne commencera pas avant une demi-heure.

– Alors, pourquoi affichent-ils pour neuf heures ? murmura Hector, dont la longue figure maigre prit un air vexé. Ce matin, Clarisse, qui est de la piece, m’a encore juré qu’on commencerait a neuf heures précises.

Un instant, ils se turent, levant la tete, fouillant l’ombre des loges. Mais le papier vert dont elles étaient tapissées les assombrissait encore. En bas, sous la galerie, les baignoires s’enfonçaient dans une nuit complete. Aux loges de balcon, il n’y avait qu’une grosse dame, échouée sur le velours de la rampe. A droite et a gauche, entre de hautes colonnes, les avant-scenes restaient vides, drapées de lambrequins a longues franges. La salle blanche et or, relevée de vert tendre, s’effaçait, comme emplie d’une fine poussiere par les flammes courtes du grand lustre de cristal.

– Est-ce que tu as eu ton avant-scene pour Lucy ? demanda Hector.

– Oui, répondit l’autre, mais ça n’a pas été sans peine… Oh ! il n’y a pas de danger que Lucy vienne trop tôt, elle !

Il étouffa un léger bâillement, puis, apres un silence :

– Tu as de la chance, toi qui n’as pas encore vu de premiere… La Blonde Vénus sera l’événement de l’année. On en parle depuis six mois. Ah ! mon cher, une musique ! un chien !… Bordenave, qui sait son affaire, a gardé ça pour l’Exposition.

Hector écoutait religieusement. Il posa une question.

– Et Nana, l’étoile nouvelle, qui doit jouer Vénus, est-ce que tu la connais ?

– Allons, bon ! ça va recommencer ! cria Fauchery en jetant les bras en l’air. Depuis ce matin, on m’assomme avec Nana. J’ai rencontré plus de vingt personnes, et Nana par-ci, et Nana par-la ! Est-ce que je sais, moi ! est-ce que je connais toutes les filles de Paris !… Nana est une invention de Bordenave. Ça doit etre du propre !

Il se calma. Mais le vide de la salle, le demi-jour du lustre, ce recueillement d’église plein de voix chuchotantes et de battements de porte l’agaçaient.

– Ah ! non, dit-il tout a coup, on se fait trop vieux, ici. Moi, je sors… Nous allons peut-etre trouver Bordenave en bas. Il nous donnera des détails.

En bas, dans le grand vestibule dallé de marbre, ou était installé le contrôle, le public commençait a se montrer. Par les trois grilles ouvertes, on voyait passer la vie ardente des boulevards, qui grouillaient et flambaient sous la belle nuit d’avril. Des roulements de voiture s’arretaient court, des portieres se refermaient bruyamment, et du monde entrait, par petits groupes, stationnant devant le contrôle, montant, au fond, le double escalier, ou les femmes s’attardaient avec un balancement de la taille. Dans la clarté crue du gaz, sur la nudité blafarde de cette salle dont une maigre décoration Empire faisait un péristyle de temple en carton, de hautes affiches jaunes s’étalaient violemment, avec le nom de Nana en grosses lettres noires. Des messieurs, comme accrochés au passage, les lisaient ; d’autres, debout, causaient, barrant les portes ; tandis que, pres du bureau de location, un homme épais, a large face rasée, répondait brutalement aux personnes qui insistaient pour avoir des places.

– Voila Bordenave, dit Fauchery, en descendant l’escalier.

Mais le directeur l’avait aperçu.

– Eh ! vous etes gentil ! lui cria-t-il de loin. C’est comme ça que vous m’avez fait une chronique… J’ai ouvert ce matin Le Figaro. Rien.

– Attendez donc ! répondit Fauchery. Il faut bien que je connaisse votre Nana, avant de parler d’elle… Je n’ai rien promis, d’ailleurs.

Puis, pour couper court, il présenta son cousin, M. Hector de La Faloise, un jeune homme qui venait achever son éducation a Paris. Le directeur pesa le jeune homme d’un coup d’oil. Mais Hector l’examinait avec émotion. C’était donc la ce Bordenave, ce montreur de femmes qui les traitait en garde-chiourme, ce cerveau toujours fumant de quelque réclame, criant, crachant, se tapant sur les cuisses, cynique, et ayant un esprit de gendarme ! Hector crut qu’il devait chercher une phrase aimable.

– Votre théâtre… commença-t-il d’une voix flutée.

Bordenave l’interrompit tranquillement, d’un mot cru, en homme qui aime les situations franches.

– Dites mon bordel.

Alors, Fauchery eut un rire approbatif, tandis que La Faloise restait avec son compliment étranglé dans la gorge, tres choqué, essayant de paraître gouter le mot. Le directeur s’était précipité pour donner une poignée de main a un critique dramatique, dont le feuilleton avait une grande influence. Quand il revint, La Faloise se remettait. Il craignait d’etre traité de provincial, s’il se montrait trop interloqué.

– On m’a dit, recommença-t-il, voulant absolument trouver quelque chose, que Nana avait une voix délicieuse.

– Elle ! s’écria le directeur en haussant les épaules, une vraie seringue !

Le jeune homme se hâta d’ajouter :

– Du reste, excellente comédienne.

– Elle !… Un paquet ! Elle ne sait ou mettre les pieds et les mains.

La Faloise rougit légerement. Il ne comprenait plus. Il balbutia :

– Pour rien au monde, je n’aurais manqué la premiere de ce soir. Je savais que votre théâtre…

– Dites mon bordel, interrompit de nouveau Bordenave, avec le froid entetement d’un homme convaincu.

Cependant, Fauchery, tres calme, regardait les femmes qui entraient. Il vint au secours de son cousin, lorsqu’il le vit béant, ne sachant s’il devait rire ou se fâcher.

– Fais donc plaisir a Bordenave, appelle son théâtre comme il te le demande, puisque ça l’amuse… Et vous, mon cher, ne nous faites pas poser. Si votre Nana ne chante ni ne joue, vous aurez un four, voila tout. C’est ce que je crains, d’ailleurs.

– Un four ! un four ! cria le directeur dont la face s’empourprait. Est-ce qu’une femme a besoin de savoir jouer et chanter ? Ah ! mon petit, tu es trop bete… Nana a autre chose, parbleu ! et quelque chose qui remplace tout. Je l’ai flairée, c’est joliment fort chez elle, ou je n’ai plus que le nez d’un imbécile… Tu verras, tu verras, elle n’a qu’a paraître, toute la salle tirera la langue.

Il avait levé ses grosses mains qui tremblaient d’enthousiasme ; et, soulagé, il baissait la voix, il grognait pour lui seul :

– Oui, elle ira loin, ah ! sacredié ! oui, elle ira loin… Une peau, oh ! une peau !

Puis, comme Fauchery l’interrogeait, il consentit a donner des détails, avec une crudité d’expressions qui genait Hector de La Faloise. Il avait connu Nana et il voulait la lancer. Justement, il cherchait alors une Vénus. Lui, ne s’embarrassait pas longtemps d’une femme ; il aimait mieux en faire tout de suite profiter le public. Mais il avait un mal de chien dans sa baraque, que la venue de cette grande fille révolutionnait. Rose Mignon, son étoile, une fine comédienne et une adorable chanteuse celle-la, menaçait chaque jour de le laisser en plan, furieuse, devinant une rivale. Et, pour l’affiche, quel bousin, grand Dieu ! Enfin, il s’était décidé a mettre les noms des deux actrices en lettres d’égale grosseur. Il ne fallait pas qu’on l’ennuyât. Lorsqu’une de ses petites femmes, comme il les nommait, Simonne ou Clarisse, ne marchait pas droit, il lui allongeait un coup de pied dans le derriere. Autrement, pas moyen de vivre. Il en vendait, il savait ce qu’elles valaient, les garces !

– Tiens ! dit-il en s’interrompant, Mignon et Steiner. Toujours ensemble. Vous savez que Steiner commence a avoir de Rose par-dessus la tete ; aussi le mari ne le lâche-t-il plus d’une semelle, de peur qu’il ne file.

Sur le trottoir, la rampe de gaz qui flambait a la corniche du théâtre jetait une nappe de vive clarté. Deux petits arbres se détachaient nettement, d’un vert cru ; une colonne blanchissait, si vivement éclairée, qu’on y lisait de loin les affiches, comme en plein jour ; et, au-dela, la nuit épaissie du boulevard se piquait de feux, dans le vague d’une foule toujours en marche. Beaucoup d’hommes n’entraient pas tout de suite, restaient dehors a causer en achevant un cigare, sous le coup de lumiere de la rampe, qui leur donnait une pâleur bleme et découpait sur l’asphalte leurs courtes ombres noires. Mignon, un gaillard tres grand, tres large, avec une tete carrée d’hercule de foire, s’ouvrait un passage au milieu des groupes, traînant a son bras le banquier Steiner, tout petit, le ventre déja fort, la face ronde et encadrée d’un collier de barbe grisonnante.

– Eh bien ! dit Bordenave au banquier, vous l’avez rencontrée hier, dans mon cabinet.

– Ah ! c’était elle, s’écria Steiner. Je m’en doutais. Seulement, je sortais comme elle entrait, je l’ai a peine entrevue.

Mignon écoutait, les paupieres baissées, faisant tourner nerveusement a son doigt un gros diamant. Il avait compris qu’il s’agissait de Nana. Puis, comme Bordenave donnait de sa débutante un portrait qui mettait une flamme dans les yeux du banquier, il finit par intervenir.

– Laissez donc, mon cher, une roulure ! Le public va joliment la reconduire… Steiner, mon petit, vous savez que ma femme vous attend dans sa loge.

Il voulut le reprendre. Mais Steiner refusait de quitter Bordenave. Devant eux, une queue s’écrasait au contrôle, un tapage de voix montait, dans lequel le nom de Nana sonnait avec la vivacité chantante de ses deux syllabes. Les hommes qui se plantaient devant les affiches l’épelaient a voix haute ; d’autres le jetaient en passant, sur un ton d’interrogation ; tandis que les femmes, inquietes et souriantes, le répétaient doucement, d’un air de surprise. Personne ne connaissait Nana. D’ou Nana tombait-elle ? Et des histoires couraient, des plaisanteries chuchotées d’oreille a oreille. C’était une caresse que ce nom, un petit nom dont la familiarité allait a toutes les bouches. Rien qu’a le prononcer ainsi, la foule s’égayait et devenait bon enfant. Une fievre de curiosité poussait le monde, cette curiosité de Paris qui a la violence d’un acces de folie chaude. On voulait voir Nana. Une dame eut le volant de sa robe arraché, un monsieur perdit son chapeau.

– Ah ! vous m’en demandez trop ! cria Bordenave qu’une vingtaine d’hommes assiégeaient de questions. Vous allez la voir… Je file, on a besoin de moi.

Il disparut, enchanté d’avoir allumé son public. Mignon haussait les épaules, en rappelant a Steiner que Rose l’attendait pour lui montrer son costume du premier acte.

– Tiens ! Lucy, la-bas, qui descend de voiture, dit La Faloise a Fauchery.

C’était Lucy Stewart, en effet, une petite femme laide, d’une quarantaine d’années, le cou trop long, la face maigre, tirée, avec une bouche épaisse, mais si vive, si gracieuse, qu’elle avait un grand charme. Elle amenait Caroline Héquet et sa mere, Caroline, d’une beauté froide, la mere tres digne, l’air empaillé.

– Tu viens avec nous, je t’ai réservé une place, dit-elle a Fauchery.

– Ah ! non, par exemple ! pour ne rien voir ! répondit-il. J’ai un fauteuil, j’aime mieux etre a l’orchestre.

Lucy se fâcha. Est-ce qu’il n’osait pas se montrer avec elle ? Puis, calmée brusquement, sautant a un autre sujet :

– Pourquoi ne m’as-tu pas dit que tu connaissais Nana ?

– Nana ! je ne l’ai jamais vue.

– Bien vrai ?… On m’a juré que tu avais couché avec.

Mais, devant eux, Mignon, un doigt aux levres, leur faisait signe de se taire. Et, sur une question de Lucy, il montra un jeune homme qui passait, en murmurant :

– Le greluchon de Nana.

Tous le regarderent. Il était gentil. Fauchery le reconnut : c’était Daguenet, un garçon qui avait mangé trois cent mille francs avec les femmes, et qui, maintenant, bibelotait a la Bourse, pour leur payer des bouquets et des dîners de temps a autre. Lucy lui trouva de beaux yeux.

– Ah ! voila Blanche ! cria-t-elle. C’est elle qui m’a dit que tu avais couché avec Nana.

Blanche de Sivry, une grosse fille blonde dont le joli visage s’empâtait, arrivait en compagnie d’un homme fluet, tres soigné, d’une grande distinction.

– Le comte Xavier de Vandeuvres, souffla Fauchery a l’oreille de La Faloise.

Le comte échangea une poignée de main avec le journaliste, tandis qu’une vive explication avait lieu entre Blanche et Lucy. Elles bouchaient le passage de leurs jupes chargées de volants, l’une en bleu, l’autre en rose, et le nom de Nana revenait sur leurs levres, si aigu, que le monde les écoutait. Le comte de Vandeuvres emmena Blanche. Mais, a présent, comme un écho, Nana sonnait aux quatre coins du vestibule sur un ton plus haut, dans un désir accru par l’attente. On ne commençait donc pas ? Les hommes tiraient leurs montres, des retardataires sautaient de leurs voitures avant qu’elles fussent arretées, des groupes quittaient le trottoir, ou les promeneurs, lentement, traversaient la nappe de gaz restée vide, en allongeant le cou pour voir dans le théâtre. Un gamin qui arrivait en sifflant se planta devant une affiche, a la porte ; puis, il cria : « Ohé ! Nana ! » d’une voix de rogomme, et poursuivit son chemin, déhanché, traînant ses savates. Un rire avait couru. Des messieurs tres bien répéterent : « Nana, ohé ! Nana ! » On s’écrasait, une querelle éclatait au contrôle, une clameur grandissait, faite du bourdonnement des voix appelant Nana, exigeant Nana, dans un de ces coups d’esprit bete et de brutale sensualité qui passent sur les foules.

Mais, au-dessus du vacarme, la sonnette de l’entracte se fit entendre. Une rumeur gagna jusqu’au boulevard : « On a sonné, on a sonné » ; et ce fut une bousculade, chacun voulait passer, tandis que les employés du contrôle se multipliaient. Mignon, l’air inquiet, reprit enfin Steiner, qui n’était pas allé voir le costume de Rose. Au premier tintement, La Faloise avait fendu la foule, en entraînant Fauchery, pour ne pas manquer l’ouverture. Cet empressement du public irrita Lucy Stewart. En voila de grossiers personnages, qui poussaient les femmes ! Elle resta la derniere, avec Caroline Héquet et sa mere. Le vestibule était vide ; au fond, le boulevard gardait son ronflement prolongé.

– Comme si c’était toujours drôle, leurs pieces ! répétait Lucy, en montant l’escalier.

Dans la salle, Fauchery et La Faloise, devant leurs fauteuils, regardaient de nouveau. Maintenant, la salle resplendissait. De hautes flammes de gaz allumaient le grand lustre de cristal d’un ruissellement de feux jaunes et roses, qui se brisaient du cintre au parterre en une pluie de clarté. Les velours grenat des sieges se moiraient de laque, tandis que les ors luisaient et que les ornements vert tendre en adoucissaient l’éclat, sous les peintures trop crues du plafond. Haussée, la rampe, dans une nappe brusque de lumiere, incendiait le rideau, dont la lourde draperie de pourpre avait une richesse de palais fabuleux, jurant avec la pauvreté du cadre, ou des lézardes montraient le plâtre sous la dorure. Il faisait déja chaud. A leurs pupitres, les musiciens accordaient leurs instruments, avec des trilles légers de flute, des soupirs étouffés de cor, des voix chantantes de violon, qui s’envolaient au milieu du brouhaha grandissant des voix. Tous les spectateurs parlaient, se poussaient, se casaient, dans l’assaut donné aux places ; et la bousculade des couloirs était si rude, que chaque porte lâchait péniblement un flot de monde, intarissable. C’étaient des signes d’appel, des froissements d’étoffe, un défilé de jupes et de coiffures, coupées par le noir d’un habit ou d’une redingote. Pourtant, les rangées de fauteuils s’emplissaient peu a peu ; une toilette claire se détachait, une tete au fin profil baissait son chignon, ou courait l’éclair d’un bijou. Dans une loge, un coin d’épaule nue avait une blancheur de soie. D’autres femmes, tranquilles, s’éventaient avec langueur, en suivant du regard les poussées de la foule ; pendant que de jeunes messieurs, debout a l’orchestre, le gilet largement ouvert, un gardénia a la boutonniere, braquaient leurs jumelles du bout de leurs doigts gantés.

Alors, les deux cousins chercherent les figures de connaissance. Mignon et Steiner étaient ensemble, dans une baignoire, les poignets appuyés sur le velours de la rampe, côte a côte. Blanche de Sivry semblait occuper a elle seule une avant-scene du rez-de-chaussée. Mais La Faloise examina surtout Daguenet, qui avait un fauteuil d’orchestre, deux rangs en avant du sien. Pres de lui, un tout jeune homme, de dix-sept ans au plus, quelque échappé de college, ouvrait tres grands ses beaux yeux de chérubin. Fauchery eut un sourire en le regardant.

– Quelle est donc cette dame, au balcon ? demanda tout a coup La Faloise. Celle qui a une jeune fille en bleu pres d’elle.

Il indiquait une grosse femme, sanglée dans son corset, une ancienne blonde devenue blanche et teinte en jaune, dont la figure ronde, rougie par le fard, se boursouflait sous une pluie de petits frisons enfantins.

– C’est Gaga, répondit simplement Fauchery.

Et, comme ce nom semblait ahurir son cousin, il ajouta :

– Tu ne connais pas Gaga ?… Elle a fait les délices des premieres années du regne de Louis-Philippe. Maintenant, elle traîne partout sa fille avec elle.

La Faloise n’eut pas un regard pour la jeune fille. La vue de Gaga l’émotionnait, ses yeux ne la quittaient plus ; il la trouvait encore tres bien, mais il n’osa pas le dire.

Cependant, le chef d’orchestre levait son archet, les musiciens attaquaient l’ouverture. On entrait toujours, l’agitation et le tapage croissaient. Parmi ce public spécial des premieres représentations, qui ne changeait pas, il y avait des coins d’intimité ou l’on se retrouvait en souriant. Des habitués, le chapeau sur la tete, a l’aise et familiers, échangeaient des saluts. Paris était la, le Paris des lettres, de la finance et du plaisir, beaucoup de journalistes, quelques écrivains, des hommes de Bourse, plus de filles que de femmes honnetes ; monde singulierement melé, fait de tous les génies, gâté par tous les vices, ou la meme fatigue et la meme fievre passaient sur les visages. Fauchery, que son cousin questionnait, lui montra les loges des journaux et des cercles, puis il nomma les critiques dramatiques, un maigre, l’air desséché, avec de minces levres méchantes, et surtout un gros, de mine bon enfant, se laissant aller sur l’épaule de sa voisine, une ingénue qu’il couvait d’un oil paternel et tendre.

Mais il s’interrompit, en voyant La Faloise saluer des personnes qui occupaient une loge de face. Il parut surpris.

– Comment ! demanda-t-il, tu connais le comte Muffat de Beuville ?

– Oh ! depuis longtemps, répondit Hector. Les Muffat avaient une propriété pres de la nôtre. Je vais souvent chez eux… Le comte est avec sa femme et son beau-pere, le marquis de Chouard.

Et, par vanité, heureux de l’étonnement de son cousin, il appuya sur des détails : le marquis était conseiller d’État, le comte venait d’etre nommé chambellan de l’impératrice. Fauchery, qui avait pris sa jumelle, regardait la comtesse, une brune a la peau blanche, potelée, avec de beaux yeux noirs.

– Tu me présenteras pendant un entracte, finit-il par dire. Je me suis déja rencontré avec le comte, mais je voudrais aller a leurs mardis.

Des chut ! énergiques partirent des galeries supérieures. L’ouverture était commencée, on entrait encore. Des retardataires forçaient des rangées entieres de spectateurs a se lever, les portes des loges battaient, de grosses voix se querellaient dans les couloirs. Et le bruit des conversations ne cessait pas, pareil au piaillement d’une nuée de moineaux bavards, lorsque le jour tombe. C’était une confusion, un fouillis de tetes et de bras qui s’agitaient, les uns s’asseyant et cherchant leurs aises, les autres s’entetant a rester debout, pour jeter un dernier coup d’oil. Le cri : « Assis ! assis ! » sortit violemment des profondeurs obscures du parterre. Un frisson avait couru : enfin on allait donc connaître cette fameuse Nana, dont Paris s’occupait depuis huit jours !

Peu a peu, cependant, les conversations tombaient, mollement, avec des reprises de voix grasses. Et, au milieu de ce murmure pâmé, de ces soupirs mourants, l’orchestre éclatait en petites notes vives, une valse dont le rythme canaille avait le rire d’une polissonnerie. Le public, chatouillé, souriait déja. Mais la claque, aux premiers bancs du parterre, tapa furieusement des mains. Le rideau se levait.

– Tiens ! dit La Faloise, qui causait toujours, il y a un monsieur avec Lucy.

Il regardait l’avant-scene de balcon, a droite, dont Caroline et Lucy occupaient le devant. Dans le fond, on apercevait la face digne de la mere de Caroline et le profil d’un grand garçon, a belle chevelure blonde, d’une tenue irréprochable.

– Vois donc, répétait La Faloise avec insistance, il y a un monsieur.

Fauchery se décida a diriger sa jumelle vers l’avant-scene. Mais il se détourna tout de suite.

– Oh ! c’est Labordette, murmura-t-il d’une voix insouciante, comme si la présence de ce monsieur devait etre pour tout le monde naturelle et sans conséquence.

Derriere eux, on cria : « Silence ! » Ils durent se taire. Maintenant, une immobilité frappait la salle, des nappes de tetes, droites et attentives, montaient de l’orchestre a l’amphithéâtre. Le premier acte de La Blonde Vénus se passait dans l’Olympe, un Olympe de carton, avec des nuées pour coulisses et le trône de Jupiter a droite. C’étaient d’abord Iris et Ganymede, aidés d’une troupe de serviteurs célestes, qui chantaient un chour en disposant les sieges des dieux pour le conseil. De nouveau, les bravos réglés de la claque partirent tout seuls ; le public, un peu dépaysé, attendait. Cependant, La Faloise avait applaudi Clarisse Besnus, une des petites femmes de Bordenave, qui jouait Iris, en bleu tendre, une grande écharpe aux sept couleurs nouée a la taille.

– Tu sais qu’elle retire sa chemise pour mettre ça, dit-il a Fauchery, de façon a etre entendu. Nous avons essayé ça, ce matin… On voyait sa chemise sous les bras et dans le dos.

Mais un léger frémissement agita la salle. Rose Mignon venait d’entrer, en Diane. Bien qu’elle n’eut ni la taille ni la figure du rôle, maigre et noire, d’une laideur adorable de gamin parisien, elle parut charmante, comme une raillerie meme du personnage. Son air d’entrée, des paroles betes a pleurer, ou elle se plaignait de Mars, qui était en train de la lâcher pour Vénus, fut chanté avec une réserve pudique, si pleine de sous-entendus égrillards, que le public s’échauffa. Le mari et Steiner, coude a coude, riaient complaisamment. Et toute la salle éclata, lorsque Prulliere, cet acteur si aimé, se montra en général, un Mars de la Courtille, empanaché d’un plumet géant, traînant un sabre qui lui arrivait a l’épaule. Lui, avait assez de Diane ; elle faisait trop sa poire. Alors, Diane jurait de le surveiller et de se venger. Le duo se terminait par une tyrolienne bouffonne, que Prulliere enleva tres drôlement, d’une voix de matou irrité. Il avait une fatuité amusante de jeune premier en bonne fortune, et roulait des yeux de bravache, qui soulevaient des rires aigus de femme, dans les loges.

Puis, le public redevint froid ; les scenes suivantes furent trouvées ennuyeuses. C’est a peine si le vieux Bosc, un Jupiter imbécile, la tete écrasée sous une couronne immense, dérida un instant le public, lorsqu’il eut une querelle de ménage avec Junon, a propos du compte de leur cuisiniere. Le défilé des dieux, Neptune, Pluton, Minerve et les autres, faillit meme tout gâter. On s’impatientait, un murmure inquiétant grandissait lentement, les spectateurs se désintéressaient et regardaient dans la salle. Lucy riait avec Labordette ; le comte de Vandeuvres allongeait la tete, derriere les fortes épaules de Blanche ; tandis que Fauchery, du coin de l’oil, examinait les Muffat, le comte tres grave, comme s’il n’avait pas compris, la comtesse vaguement souriante, les yeux perdus, revant. Mais, brusquement, dans ce malaise, les applaudissements de la claque crépiterent avec la régularité d’un feu de peloton. On se tourna vers la scene. Était-ce Nana enfin ? Cette Nana se faisait bien attendre.

C’était une députation de mortels, que Ganymede et Iris avaient introduite, des bourgeois respectables, tous maris trompés et venant présenter au maître des dieux une plainte contre Vénus, qui enflammait vraiment leurs femmes de trop d’ardeurs. Le chour, sur un ton dolent et naif, coupé de silences pleins d’aveux, amusa beaucoup. Un mot fit le tour de la salle : « Le chour des cocus, le chour des cocus » ; et le mot devait rester, on cria : « Bis ! ». Les tetes des choristes étaient drôles, on leur trouvait une figure a ça, un gros surtout, la face ronde comme une lune. Cependant, Vulcain arrivait, furieux, demandant sa femme, filée depuis trois jours. Le chour reprenait, implorant Vulcain, le dieu des cocus. Ce personnage de Vulcain était joué par Fontan, un comique d’un talent canaille et original, qui avait un déhanchement d’une fantaisie folle, en forgeron de village, la perruque flambante, les bras nus, tatoués de cours percés de fleches. Une voix de femme laissa échapper, tres haut : « Ah ! qu’il est laid ! » ; et toutes riaient en applaudissant.

Une scene, ensuite, sembla interminable. Jupiter n’en finissait pas d’assembler le conseil des dieux, pour lui soumettre la requete des maris trompés. Et toujours pas de Nana ! On gardait donc Nana pour le baisser du rideau ? Une attente si prolongée avait fini par irriter le public. Les murmures recommençaient.

– Ça va mal, dit Mignon radieux a Steiner. Un joli attrapage, vous allez voir !

A ce moment, les nuées, au fond, s’écarterent, et Vénus parut. Nana, tres grande, tres forte pour ses dix-huit ans, dans sa tunique blanche de déesse, ses longs cheveux blonds simplement dénoués sur les épaules, descendit vers la rampe avec un aplomb tranquille, en riant au public. Et elle entama son grand air :

Lorsque Vénus rôde le soir…

Des le second vers, on se regardait dans la salle. Était-ce une plaisanterie, quelque gageure de Bordenave ? Jamais on n’avait entendu une voix aussi fausse, menée avec moins de méthode. Son directeur la jugeait bien, elle chantait comme une seringue. Et elle ne savait meme pas se tenir en scene, elle jetait les mains en avant, dans un balancement de tout son corps, qu’on trouva peu convenable et disgracieux. Des oh ! oh ! s’élevaient déja du parterre et des petites places, on sifflotait, lorsqu’une voix de jeune coq en train de muer, aux fauteuils d’orchestre, lança avec conviction :

– Tres chic !

Toute la salle regarda. C’était le chérubin, l’échappé de college, ses beaux yeux écarquillés, sa face blonde enflammée par la vue de Nana. Quand il vit le monde se tourner vers lui, il devint tres rouge d’avoir ainsi parlé haut, sans le vouloir. Daguenet, son voisin, l’examinait avec un sourire, le public riait, comme désarmé et ne songeant plus a siffler ; tandis que les jeunes messieurs en gants blancs, empoignés eux aussi par le galbe de Nana, se pâmaient, applaudissaient.

– C’est ça, tres bien ! bravo !

Nana, cependant, en voyant rire la salle, s’était mise a rire. La gaieté redoubla. Elle était drôle tout de meme, cette belle fille. Son rire lui creusait un amour de petit trou dans le menton. Elle attendait, pas genée, familiere, entrant tout de suite de plain-pied avec le public, ayant l’air de dire elle-meme d’un clignement d’yeux qu’elle n’avait pas de talent pour deux liards, mais que ça ne faisait rien, qu’elle avait autre chose. Et, apres avoir adressé au chef d’orchestre un geste qui signifiait : « Allons-y, mon bonhomme ! » elle commença le second couplet :

A minuit, c’est Vénus qui passe…

C’était toujours la meme voix vinaigrée, mais a présent elle grattait si bien le public au bon endroit, qu’elle lui tirait par moments un léger frisson. Nana avait gardé son rire, qui éclairait sa petite bouche rouge et luisait dans ses grands yeux, d’un bleu tres clair. A certains vers un peu vifs, une friandise retroussait son nez dont les ailes roses battaient, pendant qu’une flamme passait sur ses joues. Elle continuait a se balancer, ne sachant faire que ça. Et on ne trouvait plus ça vilain du tout, au contraire ; les hommes braquaient leurs jumelles. Comme elle terminait le couplet, la voix lui manqua completement, elle comprit qu’elle n’irait jamais au bout. Alors, sans s’inquiéter, elle donna un coup de hanche qui dessina une rondeur sous la mince tunique, tandis que, la taille pliée, la gorge renversée, elle tendait les bras. Des applaudissements éclaterent. Tout de suite, elle s’était tournée, remontant, faisant voir sa nuque ou des cheveux roux mettaient comme une toison de bete ; et les applaudissements devinrent furieux.

La fin de l’acte fut plus froide. Vulcain voulait gifler Vénus. Les dieux tenaient conseil et décidaient qu’ils iraient procéder a une enquete sur la terre, avant de satisfaire les maris trompés. C’était la que Diane, surprenant des mots tendres entre Vénus et Mars, jurait de ne pas les quitter des yeux pendant le voyage. Il y avait aussi une scene ou l’Amour, joué par une gamine de douze ans, répondait a toutes les questions : « Oui, maman… Non, maman », d’un ton pleurnicheur, les doigts dans le nez. Puis, Jupiter, avec la sévérité d’un maître qui se fâche, enfermait l’Amour dans un cabinet noir, en lui donnant a conjuguer vingt fois le verbe « J’aime ». On gouta davantage le finale, un chour que la troupe et l’orchestre enleverent tres brillamment. Mais, le rideau baissé, la claque tâcha vainement d’obtenir un rappel, tout le monde, debout, se dirigeait déja vers les portes.

On piétinait, on se bousculait, serré entre les rangs des fauteuils, échangeant ses impressions. Un meme mot courait :

– C’est idiot.

Un critique disait qu’il faudrait joliment couper la-dedans. La piece importait peu, d’ailleurs ; on causait surtout de Nana. Fauchery et La Faloise, sortis des premiers, se rencontrerent dans le couloir de l’orchestre avec Steiner et Mignon. On étouffait dans ce boyau, étroit et écrasé comme une galerie de mine, que des lampes a gaz éclairaient. Ils resterent un instant au pied de l’escalier de droite, protégés par le retour de la rampe. Les spectateurs des petites places descendaient avec un bruit continu de gros souliers, le flot des habits noirs passait, tandis qu’une ouvreuse faisait tous ses efforts pour protéger contre les poussées une chaise, sur laquelle elle avait empilé des vetements.

– Mais je la connais ! cria Steiner, des qu’il aperçut Fauchery. Pour sur, je l’ai vue quelque part… Au Casino, je crois, et elle s’y est fait ramasser, tant elle était soule.

– Moi, je ne sais plus au juste, dit le journaliste ; je suis comme vous, je l’ai certainement rencontrée…

Il baissa la voix et ajouta en riant :

– Chez la Tricon, peut-etre.

– Parbleu ! dans un sale endroit, déclara Mignon, qui semblait exaspéré. C’est dégoutant que le public accueille comme ça la premiere salope venue. Il n’y aura bientôt plus d’honnetes femmes au théâtre… Oui, je finirai par défendre a Rose de jouer.

Fauchery ne put s’empecher de sourire. Cependant, la dégringolade des gros souliers sur les marches ne cessait pas, un petit homme en casquette disait d’une voix traînante :

– Oh ! la, la, elle est bien boulotte ! Y a de quoi manger.

Dans le couloir, deux jeunes gens, frisés au petit fer, tres corrects avec leurs cols cassés, se querellaient. L’un répétait le mot : Infecte ! infecte ! sans donner de raison ; l’autre répondait par le mot : Épatante ! épatante ! dédaigneux aussi de tout argument.

La Faloise la trouvait tres bien ; il risqua seulement qu’elle serait mieux, si elle cultivait sa voix. Alors, Steiner, qui n’écoutait plus, parut s’éveiller en sursaut. Il fallait attendre, d’ailleurs. Peut-etre que tout se gâterait aux actes suivants. Le public avait montré de la complaisance, mais certainement il n’était pas encore empoigné. Mignon jurait que la piece ne finirait pas, et comme Fauchery et La Faloise les quittaient pour monter au foyer, il prit le bras de Steiner, il se poussa contre son épaule, en lui soufflant dans l’oreille :

– Mon cher, vous allez voir le costume de ma femme, au second acte… Il est d’un cochon !

En haut, dans le foyer, trois lustres de cristal brulaient avec une vive lumiere. Les deux cousins hésiterent un instant ; la porte vitrée, rabattue, laissait voir, d’un bout a l’autre de la galerie, une houle de tetes que deux courants emportaient dans un continuel remous. Pourtant, ils entrerent. Cinq ou six groupes d’hommes, causant tres fort et gesticulant, s’entetaient au milieu des bourrades ; les autres marchaient par files, tournant sur leurs talons qui battaient le parquet ciré. A droite et a gauche, entre des colonnes de marbre jaspé, des femmes, assises sur des banquettes de velours rouge, regardaient le flot passer d’un air las, comme alanguies par la chaleur ; et, derriere elles, dans de hautes glaces, on voyait leurs chignons. Au fond, devant le buffet, un homme a gros ventre buvait un verre de sirop.

Mais Fauchery, pour respirer, était allé sur le balcon. La Faloise, qui étudiait des photographies d’actrices, dans des cadres alternant avec les glaces, entre les colonnes, finit par le suivre. On venait d’éteindre la rampe de gaz, au fronton du théâtre. Il faisait noir et tres frais sur le balcon, qui leur sembla vide. Seul, un jeune homme, enveloppé d’ombre, accoudé a la balustrade de pierre, dans la baie de droite, fumait une cigarette, dont la braise luisait. Fauchery reconnut Daguenet. Ils se serrerent la main.

– Que faites-vous donc la, mon cher ? demanda le journaliste. Vous vous cachez dans les petits coins, vous qui ne quittez pas l’orchestre, les jours de premiere.

– Mais je fume, vous voyez, répondit Daguenet.

Alors, Fauchery, pour l’embarrasser :

– Eh bien ! que pensez-vous de la débutante ?… On la traite assez mal dans les couloirs.

– Oh ! murmura Daguenet, des hommes dont elle n’aura pas voulu !

Ce fut tout son jugement sur le talent de Nana. La Faloise se penchait, regardant le boulevard. En face, les fenetres d’un hôtel et d’un cercle étaient vivement éclairées ; tandis que, sur le trottoir, une masse noire de consommateurs occupaient les tables du café de Madrid. Malgré l’heure avancée, la foule s’écrasait ; on marchait a petits pas, du monde sortait continuellement du passage Jouffroy, des gens attendaient cinq minutes avant de pouvoir traverser, tant la queue des voitures s’allongeait.

– Quel mouvement ! quel bruit ! répétait La Faloise, que Paris étonnait encore.

Une sonnerie tinta longuement, le foyer se vida. On se hâtait dans les couloirs. Le rideau était levé qu’on rentrait par bandes, au milieu de la mauvaise humeur des spectateurs déja assis. Chacun reprenait sa place, le visage animé et de nouveau attentif. Le premier regard de La Faloise fut pour Gaga ; mais il demeura étonné, en voyant pres d’elle le grand blond, qui, tout a l’heure, était dans l’avant-scene de Lucy.

– Quel est donc le nom de ce monsieur ? demanda-t-il.

Fauchery ne le voyait pas.

– Ah ! oui, Labordette, finit-il par dire, avec le meme geste d’insouciance.

Le décor du second acte fut une surprise. On était dans un bastringue de barriere, a La Boule-Noire, en plein mardi gras ; des chienlits chantaient une ronde, qu’ils accompagnaient au refrain en tapant des talons. Cette échappée canaille, a laquelle on ne s’attendait point, égaya tellement, qu’on bissa la ronde. Et c’était la que la bande des dieux, égarée par Iris, qui se vantait faussement de connaître la Terre, venait procéder a son enquete. Ils s’étaient déguisés pour garder l’incognito. Jupiter entra en roi Dagobert, avec sa culotte a l’envers et une vaste couronne de fer-blanc. Phébus parut en Postillon de Longjumeau et Minerve en Nourrice normande. De grands éclats de gaieté accueillirent Mars, qui portait un costume extravagant d’Amiral suisse. Mais les rires devinrent scandaleux lorsqu’on vit Neptune vetu d’une blouse, coiffé d’une haute casquette ballonnée, des accroche-cours cloués aux tempes, traînant ses pantoufles et disant d’une voix grasse : « De quoi ! quand on est bel homme, faut bien se laisser aimer ! » Il y eut quelques oh ! oh ! tandis que les dames haussaient un peu leurs éventails. Lucy, dans son avant-scene, riait si bruyamment que Caroline Héquet la fit taire d’un léger coup d’éventail.

Des lors, la piece était sauvée, un grand succes se dessina. Ce carnaval des dieux, l’Olympe traîné dans la boue, toute une religion, toute une poésie bafouée, semblerent un régal exquis. La fievre de l’irrévérence gagnait le monde lettré des premieres représentations ; on piétinait sur la légende, on cassait les antiques images. Jupiter avait une bonne tete, Mars était tapé. La royauté devenait une farce, et l’armée, une rigolade. Quand Jupiter, tout d’un coup amoureux d’une petite blanchisseuse, se mit a pincer un cancan échevelé, Simonne, qui jouait la blanchisseuse, lança le pied au nez du maître des dieux, en l’appelant si drôlement « Mon gros pere ! » qu’un rire fou secoua la salle. Pendant qu’on dansait, Phébus payait des saladiers de vin chaud a Minerve, et Neptune trônait au milieu de sept ou huit femmes, qui le régalaient de gâteaux. On saisissait les allusions, on ajoutait des obscénités, les mots inoffensifs étaient détournés de leur sens par les exclamations de l’orchestre. Depuis longtemps, au théâtre, le public ne s’était vautré dans de la betise plus irrespectueuse. Cela le reposait.

Pourtant, l’action marchait, au milieu de ces folies. Vulcain, en garçon chic, tout de jaune habillé, ganté de jaune, un monocle fiché dans l’oil, courait toujours apres Vénus, qui arrivait enfin en Poissarde, un mouchoir sur la tete, la gorge débordante, couverte de gros bijoux d’or. Nana était si blanche et si grasse, si nature dans ce personnage fort des hanches et de la gueule, que tout de suite elle gagna la salle entiere. On en oublia Rose Mignon, un délicieux Bébé, avec un bourrelet d’osier et une courte robe de mousseline, qui venait de soupirer les plaintes de Diane d’une voix charmante. L’autre, cette grosse fille qui se tapait sur les cuisses, qui gloussait comme une poule, dégageait autour d’elle une odeur de vie, une toute-puissance de femme, dont le public se grisait. Des ce second acte, tout lui fut permis : se tenir mal en scene, ne pas chanter une note juste, manquer de mémoire ; elle n’avait qu’a se tourner et a rire, pour enlever les bravos. Quand elle donnait son fameux coup de hanche, l’orchestre s’allumait, une chaleur montait de galerie en galerie jusqu’au cintre. Aussi fut-ce un triomphe, lorsqu’elle mena le bastringue. Elle était la chez elle, le poing a la taille, asseyant Vénus dans le ruisseau, au bord du trottoir. Et la musique semblait faite pour sa voix faubourienne, une musique de mirliton, un retour de foire de Saint-Cloud, avec des éternuements de clarinette et des gambades de petite flute.

Deux morceaux furent encore bissés. La valse de l’ouverture, cette valse au rythme polisson, était revenue et emportait les dieux. Junon, en Fermiere, pinçait Jupiter avec sa blanchisseuse et le calottait. Diane, surprenant Vénus en train de donner un rendez-vous a Mars, se hâtait d’indiquer le lieu et l’heure a Vulcain, qui s’écriait : « J’ai mon plan. » Le reste ne paraissait pas bien clair. L’enquete aboutissait a un galop final, apres lequel Jupiter, essoufflé, en nage, sans couronne, déclarait que les petites femmes de la terre étaient délicieuses et que les hommes avaient tous les torts.

Le rideau tombait, lorsque, dominant les bravos, des voix crierent violemment :

– Tous ! tous !

Alors, le rideau se releva, les artistes reparurent, se tenant par la main. Au milieu, Nana et Rose Mignon, côte a côte, faisaient des révérences. On applaudissait, la claque poussait des acclamations. Puis, la salle, lentement, se vida a moitié.

– Il faut que j’aille saluer la comtesse Muffat, dit La Faloise.

– C’est ça, tu vas me présenter, répondit Fauchery. Nous descendrons ensuite.

Mais il n’était pas facile d’arriver aux loges de balcon. Dans le couloir, en haut, on s’écrasait. Pour avancer, au milieu des groupes, il fallait s’effacer, se glisser en jouant des coudes. Adossé sous une lampe de cuivre, ou brulait un jet de gaz, le gros critique jugeait la piece devant un cercle attentif. Des gens, au passage, se le nommaient a demi-voix. Il avait ri pendant tout l’acte, c’était la rumeur des couloirs ; pourtant, il se montrait tres sévere, parlait du gout et de la morale. Plus loin, le critique aux levres minces était plein d’une bienveillance qui avait un arriere-gout gâté, comme du lait tourné a l’aigre.

Fauchery fouillait les loges d’un coup d’oil, par les baies rondes taillées dans les portes. Mais le comte de Vandeuvres l’arreta, en le questionnant ; et quand il sut que les deux cousins allaient saluer les Muffat, il leur indiqua la loge 7, d’ou justement il sortait. Puis, se penchant a l’oreille du journaliste :

– Dites donc, mon cher, cette Nana, c’est pour sur elle que nous avons vue un soir, au coin de la rue de Provence…

– Tiens ! vous avez raison, s’écria Fauchery. Je disais bien que je la connaissais !

La Faloise présenta son cousin au comte Muffat de Beuvine, qui se montra tres froid. Mais, au nom de Fauchery, la comtesse avait levé la tete, et elle complimenta le chroniqueur sur ses articles du Figaro, d’une phrase discrete. Accoudée sur le velours de la rampe, elle se tournait a demi, dans un joli mouvement d’épaules. On causa un instant, la conversation tomba sur l’Exposition universelle.

– Ce sera tres beau, dit le comte, dont la face carrée et réguliere gardait une gravité officielle. J’ai visité le Champs-de-Mars aujourd’hui… J’en suis revenu émerveillé.

– On assure qu’on ne sera pas pret, hasarda La Faloise. Il y a un gâchis…

Mais le comte de sa voix sévere l’interrompit.

– On sera pret… L’empereur le veut.

Fauchery raconta gaiement qu’il avait failli rester dans l’aquarium, alors en construction, un jour qu’il était allé la-bas chercher un sujet d’article. La comtesse souriait. Elle regardait par moments dans la salle, levant un de ses bras ganté de blanc jusqu’au coude, s’éventant d’une main ralentie. La salle, presque vide, sommeillait ; quelques messieurs, a l’orchestre, avaient étalé des journaux ; des femmes recevaient, tres a l’aise, comme chez elles. Il n’y avait plus qu’un chuchotement de bonne compagnie, sous le lustre, dont la clarté s’adoucissait dans la fine poussiere soulevée par le remue-ménage de l’entracte. Aux portes, des hommes s’entassaient pour voir les femmes restées assises ; et ils se tenaient la, immobiles une minute, allongeant le cou, avec le grand cour blanc de leurs plastrons.

– Nous comptons sur vous mardi prochain, dit la comtesse a La Faloise.

Elle invita Fauchery, qui s’inclina. On ne parla point de la piece, le nom de Nana ne fut pas prononcé. Le comte gardait une dignité si glacée, qu’on l’aurait cru a quelque séance du Corps législatif. Il dit simplement, pour expliquer leur présence, que son beau-pere aimait le théâtre. La porte de la loge avait du rester ouverte, le marquis de Chouard, qui était sorti afin de laisser sa place aux visiteurs, redressait sa haute taille de vieillard, la face molle et blanche sous un chapeau a larges bords, suivant de ses yeux troubles les femmes qui passaient.

Des que la comtesse eut fait son invitation, Fauchery prit congé, sentant qu’il serait inconvenant de parler de la piece. La Faloise sortit le dernier de la loge. Il venait d’apercevoir, dans l’avant-scene du comte de Vandeuvres, le blond Labordette, carrément installé, s’entretenant de tres pres avec Blanche de Sivry.

– Ah ! ça, dit-il des qu’il eut rejoint son cousin, ce Labordette connaît donc toutes les femmes ?… Le voila maintenant avec Blanche.

– Mais sans doute, il les connaît toutes, répondit tranquillement Fauchery. D’ou sors-tu donc, mon cher ?

Le couloir s’était un peu déblayé. Fauchery allait descendre, lorsque Lucy Stewart l’appela. Elle était tout au fond, devant la porte de son avant-scene. On cuisait la-dedans, disait-elle ; et elle occupait la largeur du corridor, en compagnie de Caroline Héquet et de sa mere, croquant des pralines. Une ouvreuse causait maternellement avec elles. Lucy querella le journaliste : il était gentil, il montait voir les autres femmes et il ne venait seulement pas demander si elles avaient soif ! Puis, lâchant ce sujet :

– Tu sais, mon cher, moi je trouve Nana tres bien.

Elle voulait qu’il restât dans l’avant-scene pour le dernier acte ; mais lui s’échappa, en promettant de les prendre a la sortie. En bas, devant le théâtre, Fauchery et La Faloise allumerent des cigarettes. Un rassemblement barrait le trottoir, une queue d’hommes descendus du perron respirant la fraîcheur de la nuit, au milieu du ronflement ralenti du boulevard.

Cependant Mignon venait d’entraîner Steiner au café des Variétés. Voyant le succes de Nana, il s’était mis a parler d’elle avec enthousiasme, tout en surveillant le banquier du coin de l’oil. Il le connaissait, deux fois il l’avait aidé a tromper Rose, puis, le caprice passé, l’avait ramené, repentant et fidele. Dans le café, les consommateurs trop nombreux se serraient autour des tables de marbre ; quelques-uns buvaient debout, précipitamment ; et les larges glaces reflétaient a l’infini cette cohue de tetes, agrandissaient démesurément l’étroite salle, avec ses trois lustres, ses banquettes de moleskine, son escalier tournant drapé de rouge. Steiner alla se placer a une table de la premiere salle, ouverte sur le boulevard, dont on avait enlevé les portes un peu tôt pour la saison. Comme Fauchery et La Faloise passaient, le banquier les retint.

– Venez donc prendre un bock avec nous.

Mais une idée le préoccupait, il voulait faire jeter un bouquet a Nana. Enfin, il appela un garçon du café, qu’il nommait familierement Auguste. Mignon, qui écoutait, le regarda d’un oil si clair, qu’il se troubla, en balbutiant :

– Deux bouquets, Auguste, et remettez-les a l’ouvreuse ; un pour chacune de ces dames, au bon moment, n’est-ce pas ?

A l’autre bout de la salle, la nuque appuyée contre le cadre d’une glace, une fille de dix-huit ans au plus se tenait immobile devant un verre vide, comme engourdie par une longue et vaine attente. Sous les frisures naturelles de ses beaux cheveux cendrés, elle avait une figure de vierge aux yeux de velours, doux et candides ; et elle portait une robe de soie verte déteinte, avec un chapeau rond que des gifles avaient défoncé. La fraîcheur de la nuit la rendait toute blanche.

– Tiens, voila Satin, murmura Fauchery en l’apercevant.

La Faloise le questionna. Oh ! une rouleuse du boulevard, rien du tout. Mais elle était si voyou, qu’on s’amusait a la faire causer. Et le journaliste, haussant la voix :

– Que fais-tu donc la, Satin ?

– Je m’emmerde, répondit Satin tranquillement, sans bouger.

Les quatre hommes, charmés, se mirent a rire.

Mignon assurait qu’on n’avait pas besoin de se presser ; il fallait vingt minutes pour poser le décor du troisieme acte. Mais les deux cousins, qui avaient bu leur biere, voulurent remonter ; le froid les prenait. Alors, Mignon, resté seul avec Steiner, s’accouda, lui parla dans la figure.

– Hein ? c’est entendu, nous irons chez elle, je vous présenterai… Vous savez, c’est entre nous, ma femme n’a pas besoin de savoir.

Revenus a leurs places, Fauchery et La Faloise remarquerent aux secondes loges une jolie femme, mise avec modestie. Elle était en compagnie d’un monsieur d’air sérieux, un chef de bureau au ministere de l’Intérieur, que La Faloise connaissait, pour l’avoir rencontré chez les Muffat. Quant a Fauchery, il croyait qu’elle se nommait Mme Robert : une femme honnete qui avait un amant, pas plus, et toujours un homme respectable.

Mais ils durent se tourner. Daguenet leur souriait. Maintenant que Nana avait réussi, il ne se cachait plus, il venait de triompher dans les couloirs. A son côté, le jeune échappé de college n’avait pas quitté son fauteuil, dans la stupeur d’admiration ou Nana le plongeait. C’était ça, c’était la femme ; et il devenait tres rouge, il mettait et retirait machinalement ses gants. Puis, comme son voisin avait causé de Nana, il osa l’interroger.

– Pardon, monsieur, cette dame qui joue, est-ce que vous la connaissez ?

– Oui, un peu, murmura Daguenet, surpris et hésitant.

– Alors, vous savez son adresse ?

La question tombait si crument, adressée a lui, qu’il eut envie de répondre par une gifle.

– Non, dit-il d’un ton sec.

Et il tourna le dos. Le blondin comprit qu’il venait de commettre quelque inconvenance ; il rougit davantage et resta effaré.

On frappait les trois coups, des ouvreuses s’entetaient a rendre les vetements, chargées de pelisses et de paletots, au milieu du monde qui rentrait. La claque applaudit le décor, une grotte du mont Etna, creusée dans une mine d’argent, et dont les flancs avaient l’éclat des écus neufs ; au fond, la forge de Vulcain mettait un coucher d’astre. Diane, des la seconde scene, s’entendait avec le dieu, qui devait feindre un voyage pour laisser la place libre a Vénus et a Mars. Puis, a peine Diane se trouvait-elle seule, que Vénus arrivait. Un frisson remua la salle. Nana était nue. Elle était nue avec une tranquille audace, certaine de la toute-puissance de sa chair. Une simple gaze l’enveloppait ; ses épaules rondes, sa gorge d’amazone dont les pointes roses se tenaient levées et rigides comme des lances, ses larges hanches qui roulaient dans un balancement voluptueux, ses cuisses de blonde grasse, tout son corps se devinait, se voyait sous le tissu léger, d’une blancheur d’écume. C’était Vénus naissant des flots, n’ayant pour voile que ses cheveux. Et, lorsque Nana levait les bras, on apercevait, aux feux de la rampe, les poils d’or de ses aisselles. Il n’y eut pas d’applaudissements. Personne ne riait plus, les faces des hommes, sérieuses, se tendaient, avec le nez aminci, la bouche irritée et sans salive. Un vent semblait avoir passé, tres doux, chargé d’une sourde menace. Tout d’un coup, dans la bonne enfant, la femme se dressait, inquiétante, apportant le coup de folie de son sexe, ouvrant l’inconnu du désir. Nana souriait toujours, mais d’un sourire aigu de mangeuse d’hommes.

– Fichtre ! dit simplement Fauchery a La Faloise.

Mars, cependant, accourait au rendez-vous, avec son plumet, et se trouvait entre les deux déesses. Il y avait la une scene que Prulliere joua finement ; caressé par Diane qui voulait tenter sur lui un dernier effort avant de le livrer a Vulcain, cajolé par Vénus que la présence de sa rivale stimulait, il s’abandonnait a ces douceurs, d’un air béat de coq en pâte. Puis, un grand trio terminait la scene ; et ce fut alors qu’une ouvreuse parut dans la loge de Lucy Stewart, et jeta deux énormes bouquets de lilas blanc. On applaudit, Nana et Rose Mignon saluerent, pendant que Prulliere ramassait les bouquets. Une partie de l’orchestre se tourna en souriant vers la baignoire occupée par Steiner et Mignon. Le banquier, le sang au visage, avait de petits mouvements convulsifs du menton, comme s’il eut éprouvé un embarras dans la gorge.

Ce qui suivit acheva d’empoigner la salle. Diane s’en était allée, furieuse. Tout de suite, assise sur un banc de mousse, Vénus appela Mars aupres d’elle. Jamais encore on n’avait osé une scene de séduction plus chaude. Nana, les bras au cou de Prulliere, l’attirait, lorsque Fontan, se livrant a une mimique de fureur cocasse, exagérant le masque d’un époux outragé qui surprend sa femme en flagrant délit, parut dans le fond de la grotte. Il tenait le fameux filet aux mailles de fer. Un instant, il le balança, pareil a un pecheur qui va jeter un coup d’épervier ; et, par un truc ingénieux, Vénus et Mars furent pris au piege, le filet les enveloppa, les immobilisa dans leur posture d’amants heureux.

Un murmure grandit, comme un soupir qui se gonflait. Quelques mains battirent, toutes les jumelles étaient fixées sur Vénus. Peu a peu, Nana avait pris possession du public, et maintenant chaque homme la subissait. Le rut qui montait d’elle, ainsi que d’une bete en folie, s’était épandu toujours davantage, emplissant la salle. A cette heure, ses moindres mouvements soufflaient le désir, elle retournait la chair d’un geste de son petit doigt. Des dos s’arrondissaient, vibrant comme si des archets invisibles se fussent promenés sur les muscles ; des nuques montraient des poils follets qui s’envolaient, sous des haleines tiedes et errantes, venues on ne savait de quelle bouche de femme. Fauchery voyait devant lui l’échappé de college que la passion soulevait de son fauteuil. Il eut la curiosité de regarder le comte de Vandeuvres, tres pâle, les levres pincées, le gros Steiner, dont la face apoplectique crevait, Labordette lorgnant d’un air étonné de maquignon qui admire une jument parfaite, Daguenet dont les oreilles saignaient et remuaient de jouissance. Puis, un instinct lui fit jeter un coup d’oil en arriere, et il resta étonné de ce qu’il aperçut dans la loge des Muffat : derriere la comtesse, blanche et sérieuse, le comte se haussait, béant, la face marbrée de taches rouges ; tandis que, pres de lui, dans l’ombre, les yeux troubles du marquis de Chouard étaient devenus deux yeux de chat, phosphorescents, pailletés d’or. On suffoquait, les chevelures s’alourdissaient sur les tetes en sueur. Depuis trois heures qu’on était la, les haleines avaient chauffé l’air d’une odeur humaine. Dans le flamboiement du gaz, les poussieres en suspension s’épaississaient, immobiles au-dessous du lustre. La salle entiere vacillait, glissait a un vertige, lasse et excitée, prise de ces désirs ensommeillés de minuit, qui balbutient au fond des alcôves. Et Nana, en face de ce public pâmé, de ces quinze cents personnes entassées, noyées dans l’affaissement et le détraquement nerveux d’une fin de spectacle, restait victorieuse avec sa chair de marbre, son sexe assez fort pour détruire tout ce monde et n’en etre pas entamé.

La piece s’acheva. Aux appels triomphants de Vulcain, tout l’Olympe défilait devant les amoureux, avec des oh ! et des ah ! de stupéfaction et de gaillardise. Jupiter disait : « Mon fils, je vous trouve léger de nous appeler pour voir ça. » Puis, un revirement avait lieu en faveur de Vénus. Le chour des cocus, introduit de nouveau par Iris, suppliait le maître des dieux de ne pas donner suite a sa requete ; depuis que les femmes demeuraient au logis, la vie y devenait impossible pour les hommes ; ils aimaient mieux etre trompés et contents, ce qui était la morale de la comédie. Alors, on délivrait Vénus. Vulcain obtenait une séparation de corps. Mars se remettait avec Diane. Jupiter, pour avoir la paix dans son ménage, envoyait sa petite blanchisseuse dans une constellation. Et l’on tirait enfin l’Amour de son cachot, ou il avait fait des cocottes, au lieu de conjuguer le verbe aimer. La toile tomba sur une apothéose, le chour des cocus agenouillé, chantant un hymne de reconnaissance a Vénus, souriante et grandie dans sa souveraine nudité.

Les spectateurs, déja debout, gagnaient les portes. On nomma les auteurs, et il y eut deux rappels, au milieu d’un tonnerre de bravos. Le cri : « Nana ! Nana ! » avait roulé furieusement. Puis, la salle n’était pas encore vide qu’elle devint noire ; la rampe s’éteignit, le lustre baissa, de longues housses de toile grise glisserent des avant-scenes, envelopperent les dorures des galeries ; et cette salle, si chaude, si bruyante, tomba d’un coup a un lourd sommeil, pendant qu’une odeur de moisi et de poussiere montait. Au bord de sa loge, attendant que la foule se fut écoulée, la comtesse Muffat, toute droite, emmitouflée de fourrures, regardait l’ombre.

Dans les couloirs, on bousculait les ouvreuses qui perdaient la tete, parmi des tas de vetements écroulés. Fauchery et La Faloise s’étaient hâtés, pour assister a la sortie. Le long du vestibule, des hommes faisaient la haie, tandis que, du double escalier, lentement, deux interminables queues descendaient, régulieres et compactes. Steiner, entraîné par Mignon, avait filé des premiers. Le comte de Vandeuvres partit avec Blanche de Sivry a son bras. Un instant, Gaga et sa fille semblerent embarrassées, mais Labordette s’empressa d’aller leur chercher une voiture, dont il referma galamment la portiere sur elles. Personne ne vit passer Daguenet. Comme l’échappé de college, les joues brulantes, décidé a attendre devant la porte des artistes, courait au passage des Panoramas, dont il trouva la grille fermée, Satin, debout sur le trottoir, vint le frôler de ses jupes ; mais lui, désespéré, refusa brutalement, puis disparut au milieu de la foule, avec des larmes de désir et d’impuissance dans les yeux. Des spectateurs allumaient des cigares, s’éloignaient en fredonnant : « Lorsque Vénus rôde le soir… » Satin était remontée devant le café des Variétés, ou Auguste lui laissait manger le reste de sucre des consommations. Un gros homme, qui sortait tres échauffé, l’emmena enfin, dans l’ombre du boulevard peu a peu endormi.

Pourtant, du monde descendait toujours. La Faloise attendait Clarisse. Fauchery avait promis de prendre Lucy Stewart, avec Caroline Héquet et sa mere. Elles arrivaient, elles occupaient tout un coin du vestibule, riant tres haut, lorsque les Muffat passerent, l’air glacial. Bordenave, justement, venait de pousser une petite porte et obtenait de Fauchery la promesse formelle d’une chronique. Il était en sueur, un coup de soleil sur la face, comme grisé par le succes.

– En voila pour deux cents représentations, lui dit obligeamment La Faloise. Paris entier va défiler a votre théâtre.

Mais Bordenave, se fâchant, montrant d’un mouvement brusque du menton le public qui emplissait le vestibule, cette cohue d’hommes aux levres seches, aux yeux ardents, tout brulants encore de la possession de Nana, cria avec violence :

– Dis donc a mon bordel, bougre d’enteté !