Sir Nigel - Arthur Conan Doyle - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1899

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Opis ebooka Sir Nigel - Arthur Conan Doyle

Conan Doyle considérait les aventures de Sherlock Holmes comme des ouvrages populaires, des livres de gare, et comptait sur d'autres textes pour etre reconnu par ses pairs. Sir Nigel est un de ces romans, un de ses préférés, et il fut accueilli a sa sortie comme le plus grand roman historique depuis Ivanhoé. Écrit apres La Compagnie blanche, il nous conte les premieres aventures de Sir Nigel. Jeune seigneur, Nigel vit avec sa mere dans la précarité, en conflit avec le monastere voisin qui a réduit a peau de chagrin les propriétés héritées de son pere. Mais les débuts de cette guerre, dont on ne sait pas encore qu'elle durera cent ans, vont lui donner l'occasion de s'engager dans l'armée du roi Édouard, pour guerroyer dans les possessions anglaises sur la terre de France. Nigel s'illustrera contre des pirates, lors de la traversée, dans des combats en Bretagne, avant de rejoindre le roi en Guyenne. Tournois, ripailles, embuches seront son quotidien, ainsi que de nombreux exploits. Exploits sans lesquels il ne pourrait rentrer au pays pour y retrouver sa dame qui l'attend.

Opinie o ebooku Sir Nigel - Arthur Conan Doyle

Fragment ebooka Sir Nigel - Arthur Conan Doyle

A Propos
Chapitre 1 - LA MAISON DES LORING
Chapitre 2 - COMMENT LE DIABLE S’EN VINT A WAVERLEY
Chapitre 3 - LE CHEVAL JAUNE DE CROOKSBURY

A Propos Doyle:

Sir Arthur Ignatius Conan Doyle, DL (22 May 1859 – 7 July 1930) was a Scottish author most noted for his stories about the detective Sherlock Holmes, which are generally considered a major innovation in the field of crime fiction, and the adventures of Professor Challenger. He was a prolific writer whose other works include science fiction stories, historical novels, plays and romances, poetry, and non-fiction. Conan was originally a given name, but Doyle used it as part of his surname in his later years. Source: Wikipedia

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Chapitre 1 LA MAISON DES LORING

Au mois de juillet de l’an de grâce 1348, entre la Saint-Benedict et la Saint-Swithin, l’Angleterre fut le théâtre d’un étrange événement : un monstrueux nuage apparut, venant de l’est, un nuage pourpre et massif, lourd de menaces, glissant lentement devant le ciel limpide. Et dans son ombre les feuilles sécherent sur les arbres, les oiseaux cesserent de gazouiller, bestiaux et moutons se blottirent contre les haies. Les ténebres s’appesantirent sur le pays et les hommes, dont le cour était lourd, garderent les yeux tournés vers cette nue terrifiante. Certains se glisserent dans les églises pour y recevoir la bénédiction chevrotante de quelque pretre angoissé. Les oiseaux avaient cessé de voler et l’on n’entendait plus les sons si plaisants de la nature. Tout était silencieux et immobile, a l’exception de la vaste nuée qui s’avançait, roulant ses immenses plis du fond de l’horizon. A l’ouest, on pouvait voir encore un riant ciel d’été cependant que, de l’est, la lourde masse glissait lentement jusqu’a ce que la derniere parcelle de bleu eut disparu et que le ciel tout entier ne parut plus qu’une grande voute de plomb.

La pluie se mit alors a tomber. Elle tomba durant tout le jour et toute la nuit, durant toute la semaine et tout le mois, jusqu’a faire oublier aux gens ce qu’étaient un ciel bleu et un rayon de soleil. Ce n’était pas une pluie lourde, mais continue et glacée, que les gens se fatiguerent vite d’entendre crépiter et dégouliner sur les feuillages. Et toujours, le meme lourd nuage menaçant glissait de l’est a l’ouest en déversant son eau. La vue ne portait qu’a un jet de fleche des maisons, car la pluie formait comme un rideau mouvant. Et chaque matin on levait la tete, espérant apercevoir une accalmie, mais les yeux ne rencontraient jamais que le meme nuage sans fin, si bien qu’on cessa meme de regarder et que les cours désespérerent. Il pleuvait a la fete de saint Pierre aux liens, il pleuvait encore a l’Assomption, il pleuvait toujours a la Saint-Michel. Le blé et le foin, détrempés et noirs, pourrissaient sur les champs, car ils ne valaient meme pas la peine d’etre engrangés. Les brebis étaient mortes, ainsi que les veaux, de sorte qu’il ne restait presque plus rien a tuer quand vint la Saint-Martin et qu’il fallut mettre la viande au charnier pour l’hiver. Le peuple redouta la famine, mais ce qui l’attendait était bien pire encore.

La pluie s’arreta enfin et ce fut un maladif soleil automnal qui se mit a briller sur une terre détrempée. Les feuilles en putréfaction empestaient le lourd brouillard qui s’élevait des bois. Les champs se couvraient de monstrueux champignons de teintes et de dimensions telles qu’on n’en avait jamais vu auparavant : ils étaient écarlates, mauves, livides ou noirs. Il semblait que la terre malade se fut couverte de pustules ; les moisissures et le lichen maculaient les murs et la Mort jaillit de la terre noyée. Les hommes périrent, ainsi que les femmes et les enfants, le baron dans son château, l’affranchi dans sa ferme, le moine dans son abbaye et le vilain dans sa cabane de clayonnage et de torchis. Tous respiraient le meme air malsain et tous mouraient de la meme mort. De ceux qui étaient frappés, aucun n’en réchappait et le mal était partout semblable : énormes furoncles, délire et pustules noires qui donnerent son nom a la maladie. Durant tout l’hiver, des cadavres pourrirent sur les côtés des routes, ne trouvant personne pour les enterrer. Dans de nombreux villages, il ne resta pas âme qui vive. Le printemps enfin arriva, et avec lui le soleil, la santé et le rire ; c’était le printemps le plus vert, le plus doux et le plus tendre que l’Angleterre eut jamais connu. Mais la moitié seulement de l’Angleterre put en jouir, car l’autre avait disparu avec le grand nuage pourpre.

Ce fut néanmoins dans ce fleuve de mort, dans cette puanteur de corruption que naquit une Angleterre plus éclatante et plus libre. Ce fut dans cette heure sombre que l’on vit pointer le premier rayon d’une aube nouvelle, car il ne fallait rien de moins qu’un grand soulevement pour arracher le pays a l’étreinte de fer du systeme féodal qui lui enchaînait les membres. Ce fut un pays neuf qui se leva de cette année de mort. Les barons avaient été fauchés. Les hautes tours et les larges douves n’avaient pu retenir le noir fossoyeur qui les avait emportés. Les lois perdirent de leur force, faute d’un bras résolu pour les appliquer, et, une fois affaiblies, ne purent jamais reprendre leur vigueur. Le laboureur refusa désormais d’etre un esclave. Le serf se mit a secouer ses fers. Il y avait beaucoup a faire, et il restait peu d’hommes. Il fallait donc que les rares survivants fussent des personnes libres d’agir, de fixer leurs prix et de travailler ou et pour qui elles voulaient. La mort noire, et rien d’autre, ouvrit la voie au soulevement qui devait, trente ans plus tard, faire du paysan anglais le paysan le plus libre de toute l’Europe.

Mais trop peu de gens étaient suffisamment perspicaces pour prévoir le bien qui allait naître de ce mal. A ce moment-la, la misere et la ruine frappaient chaque famille. Bétail crevé, récoltes pourries, terres incultes, toutes les sources de richesses avaient disparu dans le meme temps. Les riches s’appauvrirent : mais les pauvres, et surtout ceux qui l’étaient en portant sur les épaules le fardeau de la noblesse, se trouverent dans une situation précaire. A travers toute l’Angleterre, la petite noblesse fut ruinée, car ses membres n’avaient d’autre occupation que la guerre et tiraient leur revenu du travail des autres. Dans plus d’un manoir il y eut de durs moments, et surtout au manoir de Tilford qui avait été durant de nombreuses générations le foyer de la famille Loring.

Il fut un temps ou les Loring avaient gouverné toute la région entre les North Downs, cette chaîne de collines crayeuses du Hampshire et du Surrey, et les lacs de Frensham, un temps ou leur sombre château, se dressant au-dessus des vertes pâtures bordant la riviere Wey, avait été la plus puissante forteresse entre la seigneurie de Guildford a l’est et celle de Winchester a l’ouest. Mais la guerre des Barons avait éclaté, au cours de laquelle le roi s’était servi de ses sujets saxons comme d’un fouet pour flageller les barons normands, et le château de Loring, a l’instar de beaucoup d’autres, avait été détruit de fond en comble. Des lors, les Loring, leur domaine considérablement réduit, vivaient dans ce qui avait été le douaire, avec de quoi subvenir a leurs besoins mais privés de toute splendeur.

Puis avait eu lieu le proces avec l’abbaye de Waverley, lorsque les cisterciens avaient réclamé leurs terres les plus riches et les droits féodaux sur le reste. L’action intentée avait duré des années et, au bout du compte, les gens d’Église et les robins s’étaient partagé tout ce que le domaine comptait encore de richesses. Il restait cependant le vieux manoir, d’ou a chaque génération sortait un soldat pour maintenir haut le nom de la famille et pour porter son écusson a roses de gueules sur champ d’argent la ou on l’avait toujours vu, c’est-a-dire au premier rang de la bataille. Dans la petite chapelle ou le pere Matthew disait la messe chaque matin se trouvaient douze statues de bronze qui toutes représentaient des hommes de la maison de Loring. Deux avaient les jambes croisées, pour avoir participé aux croisades. Six avaient les pieds posés sur des lions parce qu’ils étaient morts a la guerre. Quatre seulement étaient figurées avec un chien, ce qui signifiait qu’ils étaient morts dans la paix.

De cette famille célebre mais doublement ruinée par la loi et la peste, il ne restait plus, en l’an de grâce 1349, que deux membres en vie. C’étaient Lady Ermyntrude Loring et son petit-fils Nigel. L’époux de Lady Ermyntrude était tombé devant les hallebardiers écossais a Stirling, et son fils Eustace, le pere de Nigel, avait trouvé une mort glorieuse, neuf ans avant le début de ce récit, sur la poupe d’une galere normande au combat naval de Sluys. La vieille femme solitaire, aussi fiere et ombrageuse que le faucon enfermé dans sa chambre, ne faisait preuve de douceur qu’envers le jeune garçon qu’elle avait élevé. Toute la dose de tendresse et d’amour de sa nature féminine, si bien dissimulée aux yeux d’autrui que personne ne pouvait meme en supposer l’existence, ne s’épanchait que sur lui. Elle était incapable de supporter qu’il s’éloignât d’elle, et lui, avec ce respect pour l’autorité que l’âge lui commandait, ne serait pas parti sans sa bénédiction ni son consentement.

C’est ainsi que Nigel, a l’âge de vingt-deux ans, avec son cour de lion et le sang de cinquante guerriers bouillonnant dans ses veines, passait encore de mornes journées a réclamer son épervier avec des leurres, a dresser des chiens de chasse ou les épagneuls qui partageaient avec la famille la grande salle de terre battue du manoir.

Jour apres jour, la vieille dame l’avait vu grandir en force et devenir un homme. De petite stature, il possédait des muscles d’acier et une âme ardente. De toutes parts, de la salle d’armes de Guildford Castle jusqu’a la lice de Farnham, on rapportait a la douairiere les récits des prouesses de son petit-fils, vantant son audace comme cavalier, son courage débonnaire et son adresse dans le maniement des armes. Mais celle dont l’époux et le fils avaient trouvé une mort sanglante refusait la pensée que le dernier des Loring, unique bourgeon de cette célebre vieille souche, put subir le meme sort. Le garçon supportait d’un cour désabusé et avec le sourire les journées sans événements, a l’entendre toujours différer le moment qu’elle redoutait tant, en lui demandant d’attendre que la récolte fut meilleure, que les moines de Waverley eussent rendu ce qu’ils avaient pris, que l’héritage de son oncle lui permît d’entretenir ses troupes, bref en alléguant tous les motifs qu’elle pouvait imaginer pour le garder.

D’ailleurs la présence d’un homme était nécessaire a Tilford, car la lutte n’avait jamais cessé entre l’abbaye et le manoir, et, sous le premier prétexte venu, les moines cherchaient toujours a amputer un peu plus le domaine de leurs voisins. Par-dela la riviere serpentant au milieu des verts pâturages s’élevaient les sombres murs gris de l’abbaye, avec sa petite cour carrée et sa cloche sonnant chaque heure du jour et de la nuit, telle une voix lourde de menaces tonnant dans la direction du modeste manoir.

C’est au cour meme du grand monastere cistercien que s’ouvre cette chronique du temps passé qui déroule l’histoire des dissensions entre les moines et la maison de Loring et en rapporte les conséquences : les dernieres sont l’arrivée de Chandos, l’étrange combat a la lance sur le pont de Tilford et les actions qui conférerent a Nigel la renommée sur le champ de bataille. Remontons donc ensemble le temps, et contemplons cette verdoyante Angleterre : colline, plaine, riviere sont telles qu’on peut les voir encore aujourd’hui, mais les personnages, si semblables a nous-memes, sont pourtant si différents dans leur façon de penser et d’agir qu’on pourrait les croire venus d’un autre monde.


Chapitre 2 COMMENT LE DIABLE S’EN VINT A WAVERLEY

On était au premier jour de mai, fete des saints apôtres Philippe et Jacques, et en l’an de grâce 1349 de Notre-Seigneur.

De tierce a sexte, et de sexte a none, l’abbé de la maison de Waverley s’était trouvé assis dans son bureau a s’occuper des nombreux devoirs qui lui incombaient. Tout autour de lui, dans un rayon de plusieurs lieues, s’étendait le fertile et florissant domaine dont il était le maître. Au milieu se dressait l’imposante abbaye avec la chapelle, les cloîtres, l’hospice, la maison du chapitre et celle des freres, bâtiments qui grouillaient de vie. Par les fenetres ouvertes, on entendait le bourdonnement des voix des freres qui déambulaient dans les promenoirs en poursuivant quelque pieuse conversation. A travers tout le cloître roulait, montant et descendant, un chant grégorien que le maître de chapelle faisait répéter au chour ; dans la salle capitulaire tonnait la voix stridente du frere Peter qui exposait aux novices la regle de saint Bernard.

L’abbé John se leva pour détendre ses membres engourdis. Il regarda au-dehors vers les pelouses vertes du cloître et les lignes gracieuses des arcs gothiques qui entouraient un préau couvert pour les freres, lesquels, deux par deux, vetus de bure blanche et noire, la tete inclinée, en faisaient le tour. Certains, plus studieux, avaient emporté de la bibliotheque des ouvrages enluminés et étaient assis dans le soleil chaud, avec leurs godets de couleurs et leurs feuilles a tranche dorée devant eux, les épaules arrondies et le visage enfoui dans le vélin blanc. Il y avait aussi le sculpteur sur cuivre avec son burin et son gravoir. L’étude et l’art n’étaient pas de tradition chez les cisterciens comme chez leurs parents de l’ordre des Bénédictins, cependant la bibliotheque de Waverley était copieusement fournie en livres précieux et ne manquait pas de lecteurs zélés.

Mais la vraie gloire des cisterciens résidait dans leur travail extérieur : aussi a tout moment voyait-on quelque moine de retour des champs ou des jardins traverser le cloître, le visage brulé par le soleil, le hoyau ou la beche a la main, la robe retroussée jusqu’aux genoux. Les grandes pâtures d’herbe fraîche tachetées par les moutons a l’épaisse toison blanche, les acres de terre conquises sur la bruyere et la fougere pour etre livrées au blé, les vignobles sur le versant sud de la colline de Crooksbury, les rangées d’étangs de Hankley, les marais de Frensham drainés et plantés de légumes, les pigeonniers spacieux, tout cela entourait la grande abbaye et témoignait des travaux accomplis par l’ordre.

La face pleine et rubiconde de l’abbé s’illumina d’une calme satisfaction pendant qu’il contemplait sa maison, immense mais bien ordonnée. Comme chef d’une grande et prospere abbaye, l’abbé John, quatrieme du nom, était un homme particulierement doué. Il s’était personnellement doté des moyens qui lui permettaient d’administrer un vaste domaine, de maintenir l’ordre et le décorum et de les imposer a cette importante communauté de célibataires. Autant il faisait régner une discipline rigide sur tous ceux qui se trouvaient au-dessous de lui, autant il se présentait en diplomate subtil devant ses supérieurs. Il avait des entrevues, aussi longues que fréquentes, avec les abbés et les seigneurs voisins, les éveques et les légats pontificaux, et, a l’occasion, avec le roi. Nombreux étaient les sujets qui devaient lui etre familiers. C’était vers lui qu’on se tournait pour régler des points allant de la doctrine de la foi a l’architecture, de questions forestieres ou agricoles a des problemes de drainage ou de droit féodal. C’était également lui qui, sur des lieues a la ronde, tenait dans le Hampshire et le Surrey la balance de la justice. Pour les moines, son déplaisir pouvait signifier le jeune, l’exil dans quelque communauté plus sévere, voire l’emprisonnement dans les chaînes. Il avait aussi juridiction sur les laics – a ceci pres toutefois qu’il ne pouvait prononcer la peine de mort, mais il disposait, a la place, d’un instrument bien plus terrible : l’excommunication.

Tels étaient les pouvoirs de l’abbé. Il n’était donc point étonnant de lui voir des traits rudes ou se peignait la domination ni de surprendre chez les freres qui levaient les yeux et apercevaient a la fenetre le visage attentif un réflexe d’humilité et une expression plus grave encore.

Un petit coup frappé a la porte du bureau rappela l’abbé a ses devoirs immédiats, et il retourna vers sa table. Il avait déja vu le cellérier et le prieur, l’aumônier, le chapelain et le lecteur, mais, dans le long moine décharné qui obéit a son invitation a entrer, il reconnut le plus important et le plus importun de ses adjoints : le frere Samuel, le procureur, l’équivalent du bailli chez les laics et qui, en tant que tel, avait la haute main – au veto de l’abbé pres – sur l’administration des biens temporels du monastere et son lien avec le monde extérieur. Frere Samuel était un vieux moine noueux dont les traits secs et séveres ne reflétaient aucune lumiere céleste, mais uniquement le monde sordide vers lequel il était constamment tourné. Il tenait sous un bras un gros livre de comptes et de l’autre main serrait un immense trousseau de clés, insigne de son office. Occasionnellement aussi, il portait une arme offensive, ce dont pouvaient témoigner les cicatrices de plus d’un paysan ou d’un frere lai.

L’abbé soupira d’un air ennuyé, car il souffrait beaucoup entre les mains de son diligent adjoint.

– Alors, Frere Samuel, que désirez-vous ?

– Révérend Pere, je dois vous rapporter que j’ai vendu la laine a maître Baldwin de Winchester deux shillings de plus a la balle que l’année passée, car la maladie qui a décimé les moutons a fait monter les prix.

– Vous avez bien fait, mon Frere.

– Je dois aussi vous dire que j’ai fait saisir les meubles de Whast, le garde-chasse, car le cens de Noël est toujours impayé, de meme que la taxe sur les poules.

– Mais il a femme et enfants, mon Frere ! protesta faiblement l’abbé, qui avait bon cour mais s’en laissait facilement imposer par son subalterne, plus intransigeant.

– C’est vrai, Révérend Pere. Mais si je devais fermer les yeux sur lui, comment pourrais-je alors réclamer la redevance des ségrais aux forestiers de Puttenham, ou le fermage dans les hameaux ? Une pareille nouvelle se répandrait de maison a maison, et qu’adviendrait-il alors de la richesse de Waverley ?

– Qu’y a-t-il d’autre, Frere Samuel ?

– Il y a la question des étangs.

Le visage de l’abbé s’illumina : c’était la un sujet sur lequel il faisait autorité. Si la regle de l’ordre l’avait privé des douces joies de la vie, il n’en avait qu’un plus grand penchant pour celles qui lui restaient.

– Comment se portent nos ombles chevaliers, mon Frere ?

– Ils prosperent, Révérend Pere, mais les carpes ont péri dans le vivier de l’abbé.

– Des carpes ne vivent que sur un fond de gravier. Et puis il faut les mettre dans de justes proportions : trois mâles laités pour une femelle ouvée, Frere procureur. De plus, l’endroit doit se trouver a l’abri du vent, etre rocailleux et sablonneux, avoir une aune de profondeur, et des saules et de l’herbe sur les bords. De la vase pour la tanche et du gravier pour la carpe.

Le procureur s’inclina avec le visage de quelqu’un qui va annoncer une mauvaise nouvelle.

– Il y a du brochet dans le vivier de l’abbé.

– Du brochet ! s’exclama l’abbé horrifié. Autant enfermer un loup dans notre bergerie ! Mais comment peut-il y avoir du brochet dans l’étang ? Il n’y en avait point l’an passé, et le brochet, que je sache, ne tombe point avec la pluie, pas plus qu’il ne pousse comme les fleurs au printemps. Il nous faut drainer l’étang, sans quoi nous risquons fort de passer tout le careme au poisson séché et de voir tous les Freres frappés du grand mal avant que le dimanche de Pâques ne vienne nous délivrer de l’abstinence.

– Le vivier sera drainé, Révérend Pere, j’en ai déja donné l’ordre. Nous planterons ensuite des herbes potageres sur la vase du fond et, apres les récoltes, nous ramenerons eau et poissons du vivier inférieur, afin qu’ils puissent se nourrir des déchets qui resteront.

– Tres bien ! s’exclama l’abbé. J’ordonnerai qu’il y ait dorénavant trois viviers dans chaque maison ; un asséché pour les herbes, un creux pour le frai et les alevins, et un autre, plus profond, pour les reproducteurs et les poissons de table. Mais je ne vous ai toujours point entendu dire comment un brochet s’en est venu dans notre vivier.

Un spasme de colere passa sur le fier visage du procureur et les clés grincerent sous sa main osseuse qui les serrait plus fortement.

– Le jeune Nigel Loring ! dit-il. Il a juré de nous faire grand tort et c’est ce qu’il a fait !

– Comment le savez-vous ?

– Il y a six semaines, on l’a vu, jour apres jour, pecher le brochet dans le grand lac de Frensham. Par deux fois, durant la nuit, on l’a rencontré sur le Hankley Down tenant une botte de paille sous le bras. Je gagerais que la paille était mouillée et qu’au milieu se trouvait un brochet vivant.

L’abbé secoua la tete.

– On m’a souvent parlé des façons sauvages de ce jeune homme, mais cette fois il a dépassé les bornes, si ce que vous me dites est vrai. C’était déja bien assez d’abattre, a ce qu’on prétendait, les cerfs du roi dans la chasse de Woolmer ou de rompre les os au colporteur Hobbs, qui en était resté sept jours durant a l’article de la mort dans notre infirmerie et n’a du la vie qu’aux compétences en simples du frere Peter. Mais glisser un brochet dans notre vivier !… Pourquoi donc nous jouerait-il un tour aussi diabolique ?

– Parce qu’il hait la maison de Waverley, Révérend Pere. Il prétend que nous nous sommes emparés indument des terres de ses peres.

– Point sur lequel il ne se trompe pas si lourdement…

– Mais, Révérend Pere, nous ne possédons rien de plus que ce qui nous a été octroyé par la loi.

– Tres juste, mon Frere, mais, entre nous, reconnaissons que le poids d’une bourse a de quoi faire pencher le bon plateau de la balance de la Justice. Du jour ou je suis passé devant cette maison et ou j’ai vu la vieille femme aux joues rouges dont les yeux lançaient la malédiction qu’elle n’osait proférer, j’ai souhaité plus d’une fois que nous eussions d’autres voisins.

– Ou que nous pussions soumettre ceux-ci, Révérend Pere. C’est justement de quoi je voudrais vous entretenir. Il ne nous serait certes guere difficile de les chasser de la région. Il nous reste trente ans de taxes a réclamer. Je pourrais charger le sergent Wilkins, l’avocat de Guildford, de récupérer ces arrérages du cens et les revenus du fourrage, si bien que ces gens, qui sont aussi pauvres qu’orgueilleux, devraient vendre tout ce qui leur reste pour pouvoir payer. En trois jours, ils seraient a notre merci.

– Mais ils appartiennent a une ancienne famille et sont de bonne réputation. Je ne les traiterai point aussi rudement, mon Frere.

– Souvenez-vous du brochet dans le vivier…

Le cour de l’abbé se durcit a cette pensée.

– C’est en effet un acte diabolique, alors que nous venions de le peupler d’ombles et de carpes. Eh bien, la loi est la loi, et si vous pouvez vous en servir pour leur faire tort, il est légal d’agir de la sorte. Nos plaintes ont-elles été déposées ?

– Le bailli Deacon s’est rendu au château hier au soir avec deux varlets pour la question des taxes, mais ils en sont revenus en courant, avec cette jeune tete chaude hurlant sur leurs talons. Il est petit et frele mais, dans les moments de colere, il déploie la force de plusieurs hommes. Le bailli a juré qu’il n’y retournerait plus sans une dizaine d’archers pour le soutenir.

L’abbé rougit de colere a l’évocation cette nouvelle offense.

– Je lui apprendrai que les serviteurs de la sainte Église, meme ceux qui, comme nous autres de la regle de saint Bernard, sont les plus bas et les plus humbles de ses enfants, savent encore se défendre contre l’obstiné et le violent. Allez et faites citer cet homme devant la cour abbatiale ! Qu’il comparaisse par-devant le chapitre, demain apres tierce !

Mais le rusé procureur secoua la tete.

– Non, Révérend Pere, le moment n’est point venu encore. Accordez-moi trois jours, je vous prie, afin que mon dossier contre lui soit complet. N’oubliez point que le pere et le grand-pere de ce jeune seigneur furent célebres a leur époque, tous deux chevaliers en vue au service du roi, ayant vécu en grand honneur et morts en accomplissant leurs devoirs de chevaliers. Lady Ermyntrude Loring fut premiere dame d’honneur de la mere du roi. Roger Fitz-Alan de Farnham et Sir Hugh Walcott de Guildford Castle furent les compagnons d’armes du pere de Nigel et de proches parents du côté de la quenouille. Le bruit a déja couru que nous nous étions conduits durement envers eux. Ainsi donc, mon avis est que nous soyons sages et avisés et que nous attendions que la coupe soit pleine.

L’abbé ouvrit la bouche pour répondre, lorsque la conversation fut interrompue par un vacarme inaccoutumé parmi les moines du cloître. Des questions et des réponses lancées par des voix surexcitées bondissaient d’un bout a l’autre du promenoir. Le procureur et l’abbé se regarderent un moment, étonnés devant un tel manquement a la discipline et a la bienséance de la part de leur troupeau si bien dressé. Mais un pas rapide se fit entendre au-dehors et la porte s’ouvrit brusquement devant un moine au visage livide qui se précipita dans la piece.

– Pere abbé ! s’écria-t-il. Hélas ! Hélas ! Frere John est mort et le saint sous-prieur est mort ! Le diable est lâché dans le champ de cinq virgates.


Chapitre 3 LE CHEVAL JAUNE DE CROOKSBURY

En ces temps si simples, un miracle et un mystere étaient choses naturelles. L’homme s’avançait dans la crainte et la solennité, avec le ciel au-dessus de la tete et l’enfer sous les pieds. On voyait la main de Dieu partout : dans l’arc-en-ciel et la comete, dans le tonnerre et le vent. Et le diable, lui aussi, ravageait ouvertement le monde : il se dissimulait derriere les haies dans l’obscurité ; il riait aux éclats durant la nuit ; il saisissait dans ses serres le pécheur mourant, fondait sur l’enfant non baptisé et tordait les membres de l’épileptique. Un démon perfide cheminait a côté de chaque homme, lui soufflant des infamies a l’oreille, tandis qu’au-dessus de lui voletait un ange lui montrant le chemin étroit et ardu. Comment aurait-on pu ne pas croire ces contes, alors que le pape et les pretres, les savants et le roi y croyaient, alors que, sur la terre entiere, pas une seule voix ne s’élevait pour les mettre en doute ?

Chaque livre qu’on lisait, chaque gravure qu’on voyait, chaque conte dit par la nourrice ou la maman, tout enseignait la meme leçon. Et lorsqu’un homme courait de par le monde, sa foi ne faisait que s’affermir car, ou qu’il se rendît, il ne rencontrait que des chapelles élevées a des saints, chacune d’elles contenant des reliques entourées d’une tradition d’incessants miracles. A chaque tournant de la route, il se rendait mieux compte de la minceur du voile qui le séparait des horribles habitants du monde invisible.

Ainsi donc, l’annonce brusque du moine timoré parut plus terrible qu’incroyable a ceux a qui elle s’adressait. La face rubiconde de l’abbé pâlit un moment, il est vrai, mais il saisit le crucifix sur sa table et se leva brusquement.

– Conduisez-moi a lui ! ordonna-t-il. Montrez-moi l’immonde créature qui ose porter la main sur les freres de la vénérable maison de saint Bernard ! Courez aupres du chapelain, mon Frere ! Priez-le d’apporter l’exorciste et la châsse avec les reliques… ainsi que les ossements de saint Jacques qui se trouvent sous l’autel. En ajoutant a cela un cour humble et contrit, nous pourrons faire face a toutes les puissances des ténebres.

Mais le procureur avait l’esprit plus critique. Il saisit le bras du moine avec une telle force que l’autre devait en garder cinq taches violacées pendant plusieurs jours.

– Est-ce une façon de pénétrer ainsi dans la chambre de l’abbé sans frapper, sans une révérence, sans meme un Pax vobiscum ? Vous aviez coutume d’etre notre novice le plus doux, d’un maintien humble au chapitre, dévot aux offices et d’une stricte tenue dans le cloître. Allons, reprenez vos esprits et répondez-moi ! Sous quelle forme le perfide démon est-il apparu et comment a-t-il causé ce dommage a nos freres ? L’avez-vous vu de vos propres yeux ou bien le savez-vous par oui-dire ? Allons, parlez ou je vous fais comparaître sur l’heure au banc de pénitence devant le chapitre.

Ainsi sommé, le moine épouvanté se calma quelque peu, mais ses levres exsangues, ses yeux écarquillés et son souffle haletant trahissaient son trouble.

– S’il vous plaît, Révérend Pere, et vous, Révérend Frere procureur, voici comment cela s’est passé : James, le sous-prieur, frere John et moi étions dehors depuis sexte a Hankley, coupant des fougeres pour l’étable. Nous nous en revenions par le champ de cinq virgates et le sous-prieur nous contait une édifiante histoire de la vie de saint Grégoire, lorsque nous entendîmes soudain un bruit semblable a celui d’un torrent. Le démon bondit au-dessus du haut mur qui entoure la noue et se précipita sur nous avec la vitesse du vent. Il jeta le frere lai au sol et l’enfonça dans la fondriere. Puis, saisissant entre ses dents le bon sous-prieur, il fit le tour du champ en le secouant comme un paquet de vieux linge.

» Étonné devant un tel prodige, je restai paralysé et j’avais déja récité un Credo et trois Avé quand le diable lâcha le sous-prieur et bondit sur moi. Avec l’aide de saint Bernard, j’escaladai le mur, mais non point avant que ses dents eussent pu me saisir la jambe et déchirer tout le bas de ma soutane.

Tout en parlant, il se tournait, prouvant ses dires en exhibant les lambeaux de son vetement.

– Mais sous quelle forme Satan vous est-il apparu ? demanda l’abbé.

– Comme un grand cheval jaune, Révérend Pere… un cheval monstrueux, avec des yeux de feu et des dents de griffon.

– Un cheval jaune ?

Le procureur regarda le moine terrifié.

– Mais, mon Frere, seriez-vous fou ? Comment donc vous comporterez-vous lorsqu’il vous faudra faire face au prince des ténebres en personne, si vous vous laissez ainsi impressionner par la vue d’un cheval jaune ? C’est le cheval de Franklin Aylward, mon Révérend Pere, que nous avons fait saisir parce que son maître devait a l’abbaye cinquante shillings qu’il ne pouvait payer. On prétend qu’on ne pourrait trouver pareil cheval d’ici jusqu’aux écuries du roi a Windsor, car son pere était un destrier espagnol et sa mere une jument arabe de la race meme que Saladin conservait sous sa propre tente pour son usage personnel, a ce qu’on raconte. Je l’ai saisi en payement de la dette et j’ai donné ordre aux varlets qui l’ont pris de le laisser dans la noue car j’avais entendu dire que l’animal avait mauvais caractere et avait déja tué plus d’une personne.

– Ce fut un mauvais jour pour Waverley que celui ou vous avez amené pareille bete dans son enceinte, fit l’abbé. Si le sous-prieur et frere John sont morts, il nous faudra reconnaître que ce cheval, faute d’etre le diable en personne, est au moins son instrument.

– Cheval ou diable, Révérend Pere, je l’ai entendu hennir de joie en piétinant le frere John, et si vous l’aviez vu secouer le sous-prieur comme un chien le fait d’un rat, vous éprouveriez peut-etre ce que je ressens.

– Venez ! s’écria l’abbé. Allons voir par nous-memes le mal qui a été commis.

Et les trois religieux descendirent vivement l’escalier qui menait aux cloîtres.

Ils ne furent pas plutôt arrivés en bas que leurs craintes furent apaisées, car les deux victimes de la mésaventure, crottées et maculées de boue, parurent, entourées d’un groupe de freres compatissants. Cependant des cris et des exclamations provenant du dehors prouvaient qu’un autre drame se déroulait. L’abbé et le procureur se hâterent dans cette direction aussi vite que le leur permettait la dignité de leur office, jusqu’a ce qu’ils eussent franchi les portes et atteint le mur de la noue. En regardant par-dessus, ils y virent un spectacle extraordinaire.

Dans une herbe luxuriante qui lui montait jusqu’aux boulets se tenait un magnifique cheval, tel que désireraient en voir un sculpteur ou un soldat. Il avait le pelage noisette clair avec la criniere et la queue d’une teinte un peu plus fauve. Haut de dix-sept paumes avec un corps et une croupe trahissant une grande force, il avait la nuque, l’encolure et les épaules d’une finesse qui dénotait une bonne lignée. C’était merveilleux de voir comme il se tenait la, le corps portant sur les pattes de derriere écartées et pretes a se détendre, la tete haute, les oreilles pointées, la criniere hérissée, les naseaux rouges palpitant de colere, et les yeux flamboyants qui tournaient en tous sens avec un air de hautaine menace et de défiance.

Formant cercle a une distance respectueuse, six freres lais et des forestiers, tenant chacun une longe, s’avançaient vers lui en rampant. Mais a tout moment, dans un magnifique mouvement de sa tete et un bond de côté, le grand animal faisait face a l’un de ses assaillants et, le cou tendu, la criniere au vent, la queue raide, fonçait vers l’homme, qui détalait en hurlant pour chercher refuge sur le mur tandis que les autres, refermant vivement leur cercle derriere la bete, lançaient leur corde dans l’espoir de le prendre au cou ou par les pattes, sans obtenir d’autre résultat que de se faire pourchasser a leur tour jusqu’a l’abri le plus proche.

Si deux hommes avaient pu atteindre en meme temps l’animal puis enrouler leur corde autour d’un tronc d’arbre ou d’un rocher, alors le cerveau humain aurait pu se vanter d’avoir remporté une victoire sur la rapidité et la force animales. Mais ils se trompaient lourdement, les esprits qui s’imaginaient que ces cordes pouvaient servir a autre chose qu’a mettre en danger celui qui les maniait !

Et c’est ainsi que ce qu’on pouvait prévoir se produisit au moment meme ou les moines arrivaient. Le cheval, ayant pourchassé l’un de ses assaillants jusqu’au mur, resta si longtemps a souffler son mépris que les autres eurent le temps de se rapprocher de lui par-derriere. Plusieurs longes furent lancées ; l’un des nouds coulants tomba sur la fiere tete et se perdit dans la criniere flottante. Aussitôt, l’animal se retourna et les hommes s’enfuirent pour sauver leur vie. Mais celui dont la longe avait atteint la bete s’attarda un moment a se demander s’il devait forcer son succes. Cet instant d’hésitation lui fut fatal. En poussant un cri de désespoir, l’homme vit la bete se dresser au-dessus de lui. Puis les pattes de devant s’abattirent et projeterent l’homme au sol dans un effroyable craquement. Il se releva en hurlant mais fut de nouveau renversé et resta la, tremblant, ensanglanté, cependant que le cheval sauvage – de toutes les créatures de la terre celle dont la colere était la plus cruelle et la plus redoutable – mordait et piétinait le corps recroquevillé.

Un frémissement de terreur parcourut la ligne de tetes tonsurées qui garnissaient le haut mur, frémissement qui s’éteignit aussitôt dans un long silence, rompu enfin par des cris de joie et de reconnaissance.

Un jeune homme était passé a cheval sur la route menant au vieux manoir sur le versant de la colline. Sa monture était une haridelle malingre et au pas traînant. De plus, une tunique souillée et d’un pourpre délavé, une ceinture de cuir décoloré donnaient au cavalier plutôt piteuse mine. Cependant, dans la stature de l’homme, dans le port de sa tete, dans son allure aisée et gracieuse, dans le fin regard de ses grands yeux bleus, on percevait ce sceau de distinction et de race qui, dans toute assemblée, lui aurait accordé la place qui lui revenait. Quoique plutôt petit, il avait la silhouette singulierement légere et élégante. Son visage, bien que tanné par le temps, avait les traits fins et une expression vive et décidée. Une épaisse frange de boucles blondes s’échappait de dessous son bonnet plat et sombre, une courte barbe dorée dissimulait le contour d’un menton qu’il avait fort et carré. Une plume d’orfraie blanche, fixée par une broche d’or sur le devant de sa toque, agrémentait de son charme ce sombre ornement. Ce détail et d’autres encore dans son costume – la courte cape, le couteau de chasse dans sa gaine de cuir, le cor de bronze pendu en bandouliere, les douces poulaines en peau de daim et les éperons – se révélaient a l’oil de l’observateur. Au premier regard, on ne remarquait que le visage tanné encadré d’or et la lueur dansante de ses yeux vifs et rieurs.

Tel était le cavalier qui, faisant joyeusement claquer sa cravache et suivi d’une dizaine de chiens, s’avançait au petit galop sur son poney le long de Tilford Lane. Avec un méprisant sourire amusé, il observa la scene qui se déroulait dans le champ et les efforts désespérés des servants de Waverley.

Mais soudain, lorsque la comédie tourna a la tragédie, ce spectateur se sentit pris d’une vive ardeur. D’un bond, il sauta a bas de sa monture, escalada le mur de pierre et traversa le champ en courant. Se détournant de sa victime, le grand cheval jaune vit s’approcher ce nouvel ennemi et, repoussant des pattes le corps prostré, il fonça vers le nouvel arrivant.

Cette fois, il n’y eut pas de fuite, pas de poursuite jusqu’au mur. Le petit homme se redressa, fit voler sa cravache a poignée métallique et accueillit le cheval d’un violent coup sur la tete, ce qu’il répéta a chaque attaque. Ce fut en vain que l’animal se cabra et essaya de renverser son ennemi, de l’épaule et des pattes tendues. Calme, vif et agile, l’homme bondissait de côté, échappant a l’ombre meme de la mort. Et a chaque fois on entendait de nouveau le sifflement et le choc de la lourde poignée.

Le cheval recula, considérant cet homme puissant avec étonnement et colere. Puis il se mit a tourner autour de lui, la criniere au vent, la queue fouettant les oreilles basses, renâclant de rage et de douleur. L’homme, consentant a peine un regard a son féroce adversaire, s’approcha du forestier blessé, le souleva dans ses bras avec une force qu’on n’aurait pas soupçonnée dans un corps aussi petit et le transporta, gémissant, vers le mur ou une douzaine de mains se dresserent pour l’aider. Puis, tout a l’aise, le jeune homme escalada le mur en lançant un sourire de glacial mépris au cheval jaune qui s’était de nouveau élancé derriere lui.

Lorsqu’il descendit de la muraille, une douzaine de moines l’entourerent pour le remercier et le congratuler. Mais il leur aurait opposé un air renfrogné et serait reparti, sans l’abbé John qui l’avait retenu en personne :

– Ne partez point, messire Loring. Si meme vous n’etes point un ami de notre abbaye, il nous faut reconnaître que vous vous etes conduit aujourd’hui en parfait chrétien car, s’il reste un souffle de vie dans le corps de notre malheureux serviteur, c’est a vous, apres notre bon patron, saint Bernard, que nous le devons.

– Par saint Paul ! je ne vous dois aucune bienveillance, Abbé John, répondit le jeune homme. L’ombre de votre abbaye s’est toujours dressée devant la maison des Loring. Et je ne demande aucun remerciement pour la petite action que j’ai accomplie aujourd’hui. Je ne l’ai faite ni pour vous ni pour votre maison, mais uniquement parce que tel était mon bon plaisir.

L’abbé rougit de colere et se mordit les levres devant ces paroles hautaines. Ce fut le procureur qui répondit :

– Il serait plus décent de parler au révérend pere abbé d’une maniere qui convînt mieux a son rang et au respect du a un prince de l’Église.

Le jeune homme tourna ses fiers yeux bleus vers le moine et son visage tanné se rembrunit de colere.

– N’était-ce pour vos cheveux blancs et l’habit que vous portez, je vous répondrais d’une autre façon encore ! Vous etes le loup affamé qui pleure sans cesse devant notre porte, avide de nous enlever le peu qui nous reste. Dites et faites de moi ce que bon vous semblera, mais, par saint Paul ! si jamais je découvre que Dame Ermyntrude a eu a souffrir de votre meute de détrousseurs, je les chasserai a coups de fouet de la petite parcelle de terre qui me reste de toutes les acres que possédaient mes aieux.

– Prenez garde, Nigel Loring, prenez garde ! s’écria l’abbé, le doigt levé. N’avez-vous donc point de crainte de la loi anglaise ?

– Je crains et respecte une loi juste.

– N’avez-vous point le respect de la sainte Église ?

– Je respecte en elle tout ce qui y est saint. Mais je ne respecte point ceux qui détroussent les pauvres ou volent la terre de leurs voisins.

– Jeune audacieux, nombreux sont ceux qui ont été flétris et mis au ban de l’Église pour bien moins que ce que vous venez de dire ! Mais il ne nous convient point de vous juger séverement aujourd’hui. Vous etes jeune, et les paroles inconsidérées vous viennent facilement aux levres. Comment se porte le forestier ?

– Ses blessures sont graves, Révérend Pere, mais il vivra, fit un frere en levant la tete par-dessus la forme étendue. Avec une saignée et un électuaire, je garantis qu’il sera sur pied en moins d’un mois.

– Alors, conduisez-le a l’hôpital. Et maintenant, mon Frere, qu’allons-nous faire de cet animal sauvage qui nous regarde par-dessus le mur en renâclant comme si ses conceptions sur la sainte Église étaient aussi grossieres que celles de Sir Nigel ?

– Voici Franklin Aylward, répondit l’un des freres. Le cheval est sien et il va sans doute le ramener a sa ferme.

Mais le grand paysan rougeaud secoua la tete.

– Que non, sur ma foi ! L’animal m’a donné la chasse par deux fois dans la prairie et il a mis mon fils Samkin a l’article de la mort. Il n’est pas une personne chez moi qui oserait entrer dans son écurie. Je maudis le jour ou j’ai pris cet animal dans l’écurie du château de Guildford ou l’on n’en pouvait rien faire, ni trouver un cavalier assez audacieux pour le monter. Quand le frere procureur l’a accepté en payement d’une dette de cinquante shillings, il a conclu un marché. Qu’il s’y tienne donc maintenant ! Cet animal ne reparaîtra plus a la ferme de Crooksbury.

– Pas plus qu’il ne restera ici, fit l’abbé. Frere procureur, vous avez amené le démon chez nous, a vous de nous en faire quittes.

– Ce que je vais faire sur-le-champ. Le frere trésorier pourra retenir les cinquante shillings sur mon aumône hebdomadaire et ainsi l’abbaye n’y perdra rien. En attendant, voici Wat avec son arbalete et un carreau a la ceinture. Qu’il en touche cette maudite créature a la tete, car sa peau et ses sabots ont plus de valeur qu’elle-meme.

Un rude gaillard basané qui chassait la vermine dans les jardins de l’abbaye s’avança avec un ricanement de satisfaction. Apres avoir passé sa vie a courir l’hermine et le renard, il allait enfin voir un gros gibier s’effondrer devant lui. Ajustant une fleche sur son arc, il l’amena a l’épaule et visa la tete fiere et échevelée qui dansait sauvagement de l’autre côté du mur. Son doigt était replié sur la corde, lorsqu’un violent coup de fouet lui fit sauter l’arc des mains. Sa fleche tomba a ses pieds et il recula devant le regard féroce de Nigel Loring.

– Gardez vos fleches pour vos belettes ! Oseriez-vous donc tuer une bete dont la seule faute est d’avoir trop d’énergie et de n’avoir point encore rencontré quelqu’un qui ait le courage de s’en rendre maître ? Vous abattriez un cheval qu’un roi serait fier de monter, et cela parce qu’un paysan ou un moine ou un valet de moine n’a ni l’intelligence ni la main qu’il faut pour le dompter !

Le procureur se retourna vivement vers le squire :

– L’abbé vous doit un remerciement pour ce que vous avez fait ce jour, quelque dures qu’aient été vos paroles. Si vous pensez tant de bien de cet animal, peut-etre aimeriez-vous le posséder. S’il me faut payer pour lui, avec la permission du pere abbé, je vous en fais cadeau pour rien.

L’abbé tira son subordonné par la manche.

– Réfléchissez, mon Frere, lui souffla-t-il. Le sang de cet homme ne va-t-il point retomber sur nos tetes ?

– Son orgueil est aussi grand que celui du cheval, Révérend Pere, répondit le procureur dont le visage s’illumina d’un sourire malicieux. Homme ou bete, l’un brisera l’autre, et ce n’en sera que mieux pour tout le monde. Mais si vous me l’interdisez…

– Non, mon Frere, vous avez amené le cheval ici, vous pouvez donc en disposer…

– Je le donne a Nigel Loring. Et puisse-t-il etre aussi bon et doux pour lui qu’il le fut pour l’abbé de Waverley !

Le procureur avait parlé a haute voix au milieu du babillage des moines car celui dont il était question ne se trouvait plus a portée. Aux premiers mots qui avaient décidé de la question, il avait couru vers l’endroit ou il avait laissé son poney auquel il avait enlevé le mors et la forte bride. Puis, laissant la bete brouter a l’aise sur le bas-côté du chemin, il retourna vivement d’ou il était venu.

– J’accepte votre présent, messire moine, dit-il, bien que je sache le motif qui vous anime. Je vous en remercie cependant, car il est sur terre deux choses que j’ai toujours vivement désirées et que ma bourse n’a jamais pu me permettre de m’offrir. L’une des deux est un fier destrier, un cheval tel qu’en devrait monter le fils de mon pere. Et voici entre tous celui que j’aurais choisi, puisqu’il faut accomplir de belles actions pour le gagner et que l’on peut obtenir, grâce a lui, un honorable avancement… Comment se nomme-t-il ?

– Son nom, répondit le procureur, est Pommers. Mais je vous préviens, jeune seigneur, que personne ne peut le monter et que, de tous ceux qui ont essayé, les plus heureux ne s’en sont point tirés sans avoir au moins une côte cassée.

– Je vous sais gré du conseil, fit Nigel, et maintenant, je me rends d’autant mieux compte qu’il me faudrait voyager loin pour trouver pareille bete… Je suis ton homme, Pommers, et toi, tu es mon cheval. Du moins, tu le seras cette nuit, ou je n’aurai plus jamais besoin d’une monture. Ce sera donc ma volonté contre la tienne. Et que Dieu te vienne en aide, Pommers. L’aventure n’en sera que plus passionnante et je n’y gagnerai que plus d’honneur.

Tout en parlant, le jeune seigneur avait escaladé le mur et se balançait sur le faîte : bride dans une main, cravache dans l’autre, il était a la fois la grâce, la volonté, la vaillance incarnées. En renâclant de fierté, Pommers s’avança aussitôt vers lui et ses dents blanches scintillerent lorsqu’il releva les levres pour mordre mais, une fois de plus, un coup sec appliqué de la poignée de la cravache le fit reculer. Au meme moment, mesurant calmement de l’oil la distance, ployant son corps délié pour prendre son élan, Nigel bondit et retomba a califourchon sur le dos du grand cheval jaune. N’ayant ni selle ni étrier pour l’aider, Nigel dut batailler un moment pour se maintenir sur le dos de l’animal qui tournoyait et ruait sous lui. Mais ses jambes étaient deux vraies bandes d’acier, qui s’incurvaient fermement le long des flancs, cependant que de la main gauche il étreignait vigoureusement la criniere fauve.

Le cours monotone de la vie monacale a Waverley n’avait jamais été troublé par semblable scene. Sautant a droite, se rabattant brusquement sur la gauche, la tete tantôt entre les pattes antérieures, tantôt brandie a huit pieds au-dessus du sol, les naseaux rouges et fumants, les yeux exorbités, le cheval jaune était tout ensemble une vision de reve et de cauchemar. Mais son souple cavalier sur son dos, pliant a chaque secousse comme le roseau sous le vent, ferme sur ses bases et flexible du haut, le visage impassible, les yeux luisants d’excitation et de joie, se maintenait irrésistiblement en place malgré tout ce que pouvaient lui opposer le cour décidé et les muscles puissants du grand animal. Une fois cependant un cri d’effroi s’éleva de la foule des spectateurs : l’animal cabré s’enlevait davantage encore, quand un dernier effort désespéré le fit basculer en arriere par-dessus son cavalier.

Mais toujours aussi agile, ce dernier s’était déja retiré avant meme la chute du monstre, qu’il accompagna du pied lorsqu’il roula sur le sol. Puis, saisissant la criniere au moment ou la bete se relevait, il sauta légerement et se retrouva sur son dos. Le sombre procureur lui-meme ne put s’empecher de meler ses acclamations a celles des autres, quand Pommers, étonné de sentir encore le cavalier sur lui, se mit a parcourir au galop le champ en tous sens.

Hélas, le cheval sauvage devint fou furieux. Dans un sombre recoin de son âme indomptée naquit la rageuse détermination de se débarrasser de ce cavalier qui se cramponnait, dut-elle avoir pour conséquence la destruction de l’homme et de la bete. Les yeux injectés, il regarda autour de lui, cherchant la mort. Le grand champ était borné de trois côtés par un haut mur percé seulement en un endroit par une lourde porte de bois de quatre pieds de haut, mais sur le quatrieme côté un bâtiment gris et bas, une des granges de l’abbaye, présentait un long flanc que ne trouaient ni portes ni fenetres. Le cheval se lança, au galop, la tete la premiere vers ce mur de trente pieds. Peu importait qu’il se rompît les os a la base des pierres, s’il pouvait au moins en meme temps arracher la vie de cet homme, qui prétendait dompter celui que personne n’avait encore maîtrisé. Les puissantes hanches se rassemblerent sous lui, les sabots martelerent l’herbe a un rythme qui s’accélérait a mesure que monture et cavalier se rapprochaient du mur. Nigel allait-il sauter, au risque d’abdiquer sa volonté devant celle de l’animal ? Toujours calme et vif, mais décidé, l’homme fourra la longe et la cravache dans sa main gauche qui n’avait pas lâché prise et tenait fermement la criniere, cependant que, de la droite, il détachait le court mantelet qui lui couvrait les épaules ; puis, se couchant sur le dos de la bete, il lui jeta le vetement sur les yeux. Il s’en fallut de peu que le plan n’échouât et que le cavalier ne fut démonté : a peine eut-il les yeux plongés dans l’obscurité que l’animal surpris se cabra sur ses pattes antérieures et s’arreta si brusquement que Nigel fut projeté sur son encolure ; il ne dut son salut qu’a sa ferme prise sur la criniere. Avant meme qu’il eut pu glisser en arriere, le danger était passé car le cheval, l’esprit embrumé par ce qui venait de lui arriver, se mit de nouveau a tourner en rond, tremblant de tous ses membres, rejetant la tete jusqu’a ce que le manteau glissât de ses yeux et que l’ombre terrifiante eut fait place a l’habituel cadre de verdure ensoleillée.

Mais quel était ce nouvel outrage qu’on lui infligeait ? Qu’était cette longue barre de fer pressée contre sa bouche ? Et cette laniere qui lui écorchait la nuque, cette autre qui lui passait devant les sourcils ? Durant les quelques instants de calme qui avaient précédé la chute du mantelet, Nigel s’était penché, avait glissé le mors entre les dents et l’avait fermement assujetti.

Une rage aveugle et frénétique s’éleva de nouveau dans le cour de l’animal devant cette nouvelle humiliation, devant cet insigne de servitude et d’infamie. Il se fit menaçant. Il détestait l’endroit, les gens et tous ceux qui attentaient a sa liberté. Il allait en finir avec eux. Il ne les reverrait jamais plus. Qu’on le laissât aller dans le coin le plus reculé de la terre vers les grandes plaines de la liberté, n’importe ou, pourvu qu’il put échapper au fer qui le défiait et a l’insupportable maîtrise de cet homme !

Il virevolta brusquement et le bond qu’il exécuta avec la grâce d’un daim l’amena devant la porte. Le bonnet de Nigel était tombé et ses longs cheveux blonds flottaient derriere lui au rythme de la course. L’homme et sa monture se retrouverent dans la noue ou, devant eux, scintillait un petit cours d’eau d’une vingtaine de pieds de largeur qui coulait vers le courant plus important du Wey. Le cheval jaune se ramassa et le franchit comme une fleche. Il avait bondi de derriere un rocher et atterri dans un bouquet d’ajoncs poussant sur l’autre rive – deux pierres marquent toujours l’écart du saut et elles sont bien distantes de onze pas. Il passa sous les branches étendues du grand chene (ce Quercus Tilfordiensis qui signale encore aujourd’hui la limite extérieure de l’abbaye), espérant bien balayer son cavalier ; mais Nigel était plié sur son dos, le visage enfoui dans la criniere flottante. Les branches reches l’égratignerent rudement, sans ébranler le moindrement ni son esprit ni son emprise. Se cabrant, s’éparant, s’ébrouant, Pommers s’élança a travers la plantation de jeunes arbres et disparut sur le large chemin de Hankley Down.

Les paysans parlent encore dans les contes au coin du feu de cette chevauchée qui forme le fond de cette vieille ballade du Surrey, maintenant oubliée, sauf le refrain :

Il n’est rien sur cette terre de plus vif

Que la crécelle passant en cyclone,

Que le daim léger et craintif,

Ni que Nigel sur son cheval jaune.

Par-devant, jusqu’a hauteur des genoux, roulait un océan de bruyere noire, ondoyant en larges vagues jusqu’a une colline dénudée. Au-dessus s’étendait l’immense voute du ciel, d’un bleu que rien ne troublait, avec un soleil qui dardait ses rayons sur les hauteurs du Hampshire. Et Pommers courut a travers les hautes bruyeres, descendant les ravins, bondissant par-dessus les cours d’eau, remontant les pentes. Son cour trépignait de rage, et chaque fibre de son corps frémissait devant les indignités qui lui étaient infligées.

Mais l’homme resta accroché aux flancs palpitants et a la criniere flottante, silencieux, immobile, inexorable, laissant l’animal aller a son gré, mais fixé sur lui comme le destin sur son but. Et le cheval poursuivit son chemin, escaladant Hankley Down, traversant Thursley Marsh, dans les roseaux qui s’élevaient a hauteur de son garrot maculé de boue, s’avançant au long de la pente vers Headland of the Hinds, redescendant par Nutcombe Gorge, glissant, trébuchant, bondissant, sans jamais ralentir son allure endiablée. Les villageois de Shottermill entendirent les battements sauvages de ses sabots mais, avant meme qu’ils eussent pu écarter le rideau en peau de bouf devant la porte de leurs masures, monture et cavalier étaient déja perdus dans Haslemere Valley. Et toujours il continuait, accumulant les lieues. Il n’était pas une terre marécageuse qui put entraver sa marche, ni une colline qui put le retenir. Il avalait, comme s’il s’était agi de terrain plat, les côtes de Linchmere et de Fernhurst. Ce ne fut que lorsqu’il eut redescendu la pente de Henley Hill et que la grande tour grise du château de Midhurst surgit au détour d’un hallier que le long cou tendu retomba quelque peu sur la poitrine et que le souffle se fit plus rapide. Quel que fut le côté vers lequel regardait l’animal, dans les bois ou les downs, ses yeux perçants ne pouvaient déceler nulle part le moindre signe de ces plaines de liberté auxquelles il revait.

Un nouvel outrage encore ! Non seulement cette créature se cramponnait sur son dos, mais elle allait meme jusqu’a vouloir le contrôler et lui faire prendre le chemin qui lui convenait. Il sentit de nouveau un petit coup sec a la bouche et sa tete, malgré lui, fut tournée vers le nord. Autant aller par ce chemin que par un autre, mais l’homme était bien sot s’il croyait qu’un cheval comme lui était a bout de courage et de forces. Il lui prouverait qu’il n’était pas vaincu, meme s’il devait lui en couter de se déchirer les muscles. Il reprit donc, en sens inverse et toujours galopant, la longue montée. Arriverait-il jusqu’au bout ? Il ne voulait pas admettre qu’il ne pourrait aller plus loin, tant que l’homme maintiendrait sa forte poigne. Il était blanc d’écume et maculé de boue. Il avait les yeux ensanglantés, la bouche ouverte, les naseaux distendus, la robe fumante. Il redescendit Sunday Hill puis atteignit le marais de Kingsley. Non, c’en était trop ! La chair et le sang n’en pouvaient plus. Comme il luttait pour sortir du terrain boueux, la lourde glebe noire lui collant aux fanons, il ralentit de lui-meme son allure et ramena le galop tumultueux a un canter plus seyant.

Oh, supreme infamie ! N’y aurait-il donc point de limite a tant de dégradations ? Il n’avait meme plus le droit de choisir le pas qui lui convenait. Et alors qu’il avait galopé aussi loin quand il l’avait voulu, il lui fallait maintenant continuer de galoper parce que telle était la volonté d’un autre. Un éperon lui déchira les flancs. La laniere coupante d’un fouet lui tomba en travers des épaules. Devant la douleur et la honte qu’il en ressentit, il bondit de toute sa hauteur. Oubliant alors ses membres fatigués, son essoufflement, ses flancs fumeux, oubliant tout sauf l’intolérable insulte, il se lança de nouveau dans un galop effréné. Il se retrouva bientôt en dehors des collines de bruyere, se dirigeant vers Weydown Common. Et il galopait toujours. Mais derechef le courage lui fit défaut, ses membres se mirent a trembler sous lui, de nouveau il ralentit le pas avec, pour seul résultat, de se faire éperonner et cravacher. Il était aveuglé et étourdi de fatigue.

Il ne voyait plus ou il mettait ses pattes ; peu lui importait ; il n’avait plus qu’un désir fou : échapper a cette chose affreuse, cette torture qui se cramponnait a lui et ne voulait plus le laisser aller. Il traversa le village de Thursley avec l’oil qui trahissait l’agonie et le cour qui battait a tout rompre. Il s’était frayé un chemin jusqu’a la crete de Thursley Down, toujours poussé de l’avant par les coups d’éperon et de cravache, lorsque son courage faiblit, que ses forces l’abandonnerent et que, dans un dernier hoquet, il s’effondra dans la bruyere. La chute fut si soudaine que Nigel fut projeté en avant sur le sol. L’homme et la bete resterent étendus, haletants, jusqu’a ce que le dernier rayon du soleil eut disparu derriere Butser et que les premieres étoiles eussent commencé de scintiller au firmament violacé.

Le jeune seigneur fut le premier a reprendre ses sens ; s’agenouillant a côté du cheval pantelant, il lui passa gentiment la main dans la criniere et sur la tete tachée d’écume. L’oil rouge se tourna vers lui mais, chose étonnante, sans que l’homme y put déceler la moindre trace de haine ou de menace. Et comme il caressait le museau fumant, le cheval geignit doucement et lui fourra le nez dans le creux de la main. C’en était assez !

– Tu es mon cheval, Pommers, murmura Nigel en posant la joue contre la tete allongée. Je te connais, Pommers, tu me connais aussi et, avec l’aide de saint Paul, nous apprendrons tous deux a certaines personnes a nous connaître. Et maintenant, allons jusqu’a cette mare car je ne sais lequel de nous deux a le plus besoin d’eau.

Et ce fut ainsi que quelques moines de Waverley, retour des fermes et rentrant tard a l’abbaye, eurent une étonnante vision qu’ils emporterent et qui atteignit cette meme nuit les oreilles du procureur et de l’abbé. Lorsqu’ils traverserent Tilford, ils virent un cheval et un homme, marchant côte a côte, tete contre tete, sur l’avenue menant au manoir. Et, quand ils leverent leurs lanternes, ils reconnurent le jeune seigneur menant, tout comme un berger le fait de paisibles moutons, le terrible cheval jaune de Crooksbury.