Les Aventures de Sherlock Holmes - Arthur Conan Doyle - ebook
Kategoria: Sensacja, thriller, horror Język: francuski Rok wydania: 1892

Les Aventures de Sherlock Holmes darmowy ebook

Arthur Conan Doyle

(0)
0,00 zł
Do koszyka

Ebooka przeczytasz na:

e-czytniku EPUB
tablecie EPUB
smartfonie EPUB
komputerze EPUB
Czytaj w chmurze®
w aplikacjach Legimi.
Dlaczego warto?

Pobierz fragment dostosowany na:

Opis ebooka Les Aventures de Sherlock Holmes - Arthur Conan Doyle

Les Aventures de Sherlock Holmes sont un recueil de nouvelles policieres écrit par Sir Arthur Conan Doyle et mettant en scene son célebre détective privé. Le livre original a été illustré par Sidney Paget. Ce sont les premieres aventures de Sherlock Holmes. Elles ont été publiées originellement dans Strand Magazine entre juillet 1891 et juin 1892. Le recueil a été publié en Angleterre le 14 octobre 1892 par l’éditeur George Newnes Ldt. Le tirage initial a été de 14 500 exemplaires. Le livre a été interdit en Union soviétique en 1929 pour raison d'occultisme meme si le livre ne livre aucune trace d’une telle thématique.

Opinie o ebooku Les Aventures de Sherlock Holmes - Arthur Conan Doyle

Fragment ebooka Les Aventures de Sherlock Holmes - Arthur Conan Doyle

A Propos
Partie 1 - Un Scandale en Boheme
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Partie 2 - La Ligue des Rouquins

A Propos Doyle:

Sir Arthur Ignatius Conan Doyle, DL (22 May 1859 – 7 July 1930) was a Scottish author most noted for his stories about the detective Sherlock Holmes, which are generally considered a major innovation in the field of crime fiction, and the adventures of Professor Challenger. He was a prolific writer whose other works include science fiction stories, historical novels, plays and romances, poetry, and non-fiction. Conan was originally a given name, but Doyle used it as part of his surname in his later years. Source: Wikipedia

Copyright: This work is available for countries where copyright is Life+70 and in the USA.
Note: This book is brought to you by Feedbooks
http://www.feedbooks.com
Strictly for personal use, do not use this file for commercial purposes.

Partie 1
Un Scandale en Boheme


Chapitre 1

 

Pour Sherlock Holmes, elle est toujours la femme. Il la juge tellement supérieure a tout son sexe, qu’il ne l’appelle presque jamais par son nom ; elle est et elle restera la femme.

Aurait-il donc éprouvé a l’égard d’Irene Adler un sentiment voisin de l’amour ? Absolument pas ! Son esprit lucide, froid, admirablement équilibré répugnait a toute émotion en général et a celle de l’amour en particulier. Je tiens Sherlock Holmes pour la machine a observer et a raisonner la plus parfaite qui ait existé sur la planete ; amoureux, il n’aurait plus été le meme. Lorsqu’il parlait des choses du cour, c’était toujours pour les assaisonner d’une pointe de raillerie ou d’un petit rire ironique. Certes, en tant qu’observateur, il les appréciait : n’est-ce pas par le cour que s’éclairent les mobiles et les actes des créatures humaines ? Mais en tant que logicien professionnel, il les répudiait : dans un tempérament aussi délicat, aussi subtil que le sien, l’irruption d’une passion aurait introduit un élément de désordre dont aurait pu pâtir la rectitude de ses déductions. Il s’épargnait donc les émotions fortes, et il mettait autant de soin a s’en tenir a l’écart qu’a éviter, par exemple de feler l’une de ses loupes ou de semer des grains de poussiere dans un instrument de précision. Telle était sa nature. Et pourtant une femme l’impressionna : la femme, Irene Adler, qui laissa néanmoins un souvenir douteux et discuté.

Ces derniers temps, je n’avais pas beaucoup vu Holmes. Mon mariage avait séparé le cours de nos vies. Toute mon attention se trouvait absorbée par mon bonheur personnel, si complet, ainsi que par les mille petits soucis qui fondent sur l’homme qui se crée un vrai foyer. De son côté, Holmes s’était isolé dans notre meublé de Baker Street ; son gout pour la boheme s’accommodait mal de toute forme de société ; enseveli sous de vieux livres, il alternait la cocaine et l’ambition : il ne sortait de la torpeur de la drogue que pour se livrer a la fougueuse énergie de son tempérament. Il était toujours tres attiré par la criminologie, aussi occupait-il ses dons exceptionnels a dépister quelque malfaiteur et a élucider des énigmes que la police officielle désespérait de débrouiller. Divers échos de son activité m’étaient parvenus par intervalles : notamment son voyage a Odessa ou il avait été appelé pour le meurtre des Trepoff, la solution qu’il apporta au drame ténébreux qui se déroula entre les freres Atkinson de Trincomalee, enfin la mission qu’il réussit fort discretement pour la famille royale de Hollande. En dehors de ces manifestations de vitalité, dont j’avais simplement connaissance par la presse quotidienne, j’ignorais presque tout de mon ancien camarade et ami.

Un soir – c’était le 20 mars 1888 – j’avais visité un malade et je rentrais chez moi (car je m’étais remis a la médecine civile) lorsque mon chemin me fit passer par Baker Street. Devant cette porte dont je n’avais pas perdu le souvenir et qui sera toujours associée dans mon esprit au prélude de mon mariage comme aux sombres circonstances de l’Étude en Rouge, je fus empoigné par le désir de revoir Holmes et de savoir a quoi il employait ses facultés extraordinaires. Ses fenetres étaient éclairées ; levant les yeux, je distingue meme sa haute silhouette mince qui par deux fois se profila derriere le rideau. Il arpentait la piece d’un pas rapide, impatient ; sa tete était inclinée sur sa poitrine, ses mains croisées derriere son dos. Je connaissais suffisamment son humeur et ses habitudes pour deviner qu’il avait repris son travail. Délivré des reves de la drogue, il avait du se lancer avec ardeur sur une nouvelle affaire. Je sonnai, et je fus conduit a l’appartement que j’avais jadis partagé avec lui. Il ne me prodigua pas d’effusions. Les effusions n’étaient pas son fort. Mais il fut content, je crois, de me voir. A peine me dit-il un mot. Toutefois son regard bienveillant m’indiqua un fauteuil ; il me tendit un étui a cigares ; son doigt me désigna une cave a liqueurs et une bouteille d’eau gazeuse dans un coin. Puis il se tint debout devant le feu et me contempla de haut en bas, de cette maniere pénétrante qui n’appartenait qu’a lui.

« Le mariage vous réussit ! observa-t-il. Ma parole, Watson, vous avez pris sept livres et demie depuis que je vous ai vu.

– Sept, répondis-je.

– Vraiment ? J’aurais cru un peu plus. Juste un tout petit peu plus, j’imagine, Watson. Et vous avez recommencé a faire de la clientele, a ce que je vois. Vous ne m’aviez pas dit que vous aviez l’intention de reprendre le collier !

– Alors, comment le savez-vous ?

– Je le vois ; je le déduis. Comment sais-je que récemment vous vous etes fait tremper, et que vous etes nanti d’une bonne maladroite et peu soigneuse ?

– Mon cher Holmes, dis-je, ceci est trop fort ! Si vous aviez vécu quelques siecles plus tôt, vous auriez certainement été brulé vif. Hé bien ! oui, il est exact que jeudi j’ai marché dans la campagne et que je suis rentré chez moi en piteux état ; mais comme j’ai changé de vetement, je me demande comment vous avez pu le voir, et le déduire. Quant a Mary-Jane, elle est incorrigible ! ma femme lui a donné ses huit jours ; mais la encore, je ne conçois pas comment vous l’avez deviné. »

Il rit sous cape et frotta l’une contre l’autre ses longues mains nerveuses.

« C’est d’une simplicité enfantine, dit-il. Mes yeux me disent que sur le côté intérieur de votre soulier gauche, juste a l’endroit qu’éclaire la lumiere du feu, le cuir est marque de six égratignures presque paralleles ; de toute évidence, celles-ci ont été faites par quelqu’un qui a sans précaution gratté autour des bords de la semelle pour en détacher une croute de boue. D’ou, voyez-vous, ma double déduction que vous etes sorti par mauvais temps et que, pour nettoyer vos chaussures, vous ne disposez que d’un spécimen tres médiocre de la domesticité londonienne. En ce qui concerne la reprise de votre activité professionnelle, si un gentleman qui entre ici, introduit avec lui des relents d’iodoforme, arbore sur son index droit la trace noire du nitrate d’argent, et porte un chapeau haut de forme pourvu d’une bosse indiquant l’endroit ou il dissimule son stéthoscope, je serais en vérité bien stupide pour ne pas l’identifier comme un membre actif du corps médical. »

Je ne pus m’empecher de rire devant l’aisance avec laquelle il m’expliquait la marche de ses déductions.

« Quand je vous entends me donner vos raisons, lui dis-je, les choses m’apparaissent toujours si ridiculement simples qu’il me semble que je pourrais en faire autant ; et cependant chaque fois que vous me fournissez un nouvel exemple de votre maniere de raisonner, je reste pantois jusqu’a ce que vous m’exposiez votre méthode. Mes yeux ne sont-ils pas aussi bons que les vôtres ?

– Mais si ! répondit-il en allumant une cigarette et en se jetant dans un fauteuil. Seulement vous voyez, et vous n’observez pas. La distinction est claire. Tenez, vous avez fréquemment vu les marches qui conduisent a cet appartement, n’est-ce pas ?

– Fréquemment.

– Combien de fois ?

– Je ne sais pas : des centaines de fois.

– Bon. Combien y en a-t-il ?

– Combien de marches ? Je ne sais pas.

– Exactement ! Vous n’avez pas observé. Et cependant vous avez vu. Toute la question est la. Moi, je sais qu’il y a dix-sept marches, parce que, a la fois, j’ai vu et observé. A propos, puisque vous vous intéressez a ces petits problemes et que vous avez été assez bon pour relater l’une ou l’autre de mes modestes expériences, peut-etre vous intéresserez-vous a ceci… – Il me tendit une feuille de papier a lettres, épaisse et rose, qui se trouvait ouverte sur la table. – Je l’ai reçue au dernier courrier, reprit-il. Lisez a haute voix. » La lettre n’était pas datée, et elle ne portait ni signature ni adresse de l’expéditeur :

« On vous rendra visite ce soir a huit heures moins le quart. Il s’agit d’un gentleman qui désire vous consulter sur une affaire de la plus haute importance. Les récents services que vous avez rendus a l’une des cours d’Europe ont témoigné que vous etes un homme a qui on peut se fier en sécurité pour des choses capitales. Les renseignements sur vous, nous sont, de différentes sources, venus. Soyez chez vous a cette heure-la, et ne vous formalisez pas si votre visiteur est masqué. »

« Voila qui est mystérieux au possible ! dis-je. A votre avis, qu’est-ce que ça signifie ?

– Je n’ai encore aucune donnée. Et bâtir une théorie avant d’avoir des données est une erreur monumentale : insensiblement on se met a torturer les faits pour qu’ils collent avec la théorie, alors que ce sont les théories qui doivent coller avec les faits. Mais de la lettre elle-meme, que déduisez-vous ? J’examine attentivement l’écriture, et le papier.

– Son auteur est sans doute assez fortuné, remarquai-je en m’efforçant d’imiter la méthode de mon camarade. Un tel papier coute au moins une demi-couronne le paquet : il est particulierement solide, fort.

– Particulierement : vous avez dit le mot. Ce n’est pas un papier fabriqué en Angleterre. Regardez-le en transparence. »

J’obéis, et je vis un grand E avec un petit g, un P, et un grand G avec un petit t, en filigrane dans le papier.

« Qu’est-ce que vous en pensez ? demanda Holmes.

– Le nom du fabricant, probablement ; ou plutôt son monogramme.

– Pas du tout. Le G avec le petit t signifie Gesellschaft, qui est la traduction allemande de « Compagnie ». C’est l’abréviation courante, qui correspond a notre « Cie ». P, bien sur, veut dire « Papier ». Maintenant voici Eg. Ouvrons notre Informateur continental… »

Il s’empara d’un lourd volume marron.

« Eglow, Eglonitz… Nous y sommes : Egria, située dans une région de langue allemande, en Boheme, pas loin de Carlsbad. “Célebre parce que Wallensten y trouva la mort, et pour ses nombreuses verreries et papeteries.” Ah, ah ! mon cher, qu’en dites vous ? Ses yeux étincelaient ; il souffla un gros nuage de fumée bleue et triomphale.

– Le papier a donc été fabriqué en Boheme, dis-je.

– En effet. Et l’auteur de la lettre est un Allemand. Avez-vous remarqué la construction particuliere de la phrase : “Les renseignements sur vous nous sont de différentes sources venus.” ? Ni un Français, ni un Russe ne l’aurait écrite ainsi. Il n’y a qu’un Allemand pour etre aussi discourtois avec ses verbes. Il reste toutefois a découvrir ce que me veut cet Allemand qui m’écrit sur papier de Boheme et préfere porter un masque plutôt que me laisser voir son visage. D’ailleurs le voici qui arrive, sauf erreur, pour lever tous nos doutes. »

Tandis qu’il parlait, j’entendis des sabots de chevaux, puis un grincement de roues contre la bordure du trottoir, enfin un vif coup de sonnette. Holmes sifflota.

« D’apres le bruit, deux chevaux !… Oui, confirma-t-il apres avoir jeté un coup d’oil par la fenetre un joli petit landau, conduit par une paire de merveilles qui valent cent cinquante guinées la piece. Dans cette affaire, Watson, il y a de l’argent a gagner, a défaut d’autre chose !

– Je crois que je ferais mieux de m’en aller, Holmes.

– Pas le moins du monde, docteur. Restez a votre place. Sans mon historiographe, je suis un homme perdu. Et puis, l’affaire promet ! Ce serait dommage de la manquer.

– Mais votre client…

– Ne vous tracassez pas. Je puis avoir besoin de vous, et lui aussi. Le voici. Asseyez-vous dans ce fauteuil, docteur, et soyez attentif. » Un homme entra. Il ne devait pas mesurer moins de deux metres, et il était pourvu d’un torse et de membres herculéens. Il était richement vetu : d’une opulence qui, en Angleterre, passait presque pour du mauvais gout. De lourdes bandes d’astrakan barraient les manches et les revers de son veston croisé ; le manteau bleu foncé qu’il avait jeté sur ses épaules était doublé d’une soie couleur de feu et retenu au cou par une aigue-marine flamboyante. Des demi-bottes qui montaient jusqu’au mollet et dont le haut était garni d’une épaisse fourrure brune complétaient l’impression d’un faste barbare. Il tenait un chapeau a larges bords, et la partie supérieure de son visage était recouverte d’un masque noir qui descendait jusqu’aux pommettes ; il avait du l’ajuster devant la porte, car sa main était encore levée lorsqu’il entra. Le bas du visage révélait un homme énergique, volontaire : la levre épaisse et tombante ainsi qu’un long menton droit suggéraient un caractere résolu pouvant aller a l’extreme de l’obstination.

« Vous avez lu ma lettre ? demanda-t-il d’une voix dure, profonde, fortement timbrée d’un accent allemand. Je vous disais que je viendrais… »

Il nous regardait l’un apres l’autre ; évidemment il ne savait pas auquel s’adresser.

« Asseyez-vous, je vous prie, dit Holmes. Voici mon ami et confrere, le docteur Watson, qui est parfois assez complaisant pour m’aider. A qui ai-je l’honneur de parler ?

– Considérez que vous parlez au comte von Kramm, gentilhomme de Boheme. Dois-je comprendre que ce gentleman qui est votre ami est homme d’honneur et de discrétion, et que je puis lui confier des choses de la plus haute importance ? Sinon, je préférerais m’entretenir avec vous seul. »

Je me levai pour partir, mais Holmes me saisit par le poignet et me repoussa dans le fauteuil.

« Ce sera tous les deux, ou personne ! déclara-t-il. Devant ce gentleman, vous pouvez dire tout ce que vous me diriez a moi seul. »

Le comte haussa ses larges épaules.

« Alors je commence, dit-il, par vous demander le secret le plus absolu pendant deux années ; passé ce délai, l’affaire n’aura plus d’importance. Pour l’instant, je n’exagere pas en affirmant qu’elle risque d’influer sur le cours de l’histoire européenne.

– Vous avez ma parole, dit Holmes.

– Et la mienne.

– Pardonnez-moi ce masque, poursuivit notre étrange visiteur. L’auguste personne qui m’emploie désire que son collaborateur vous demeure inconnu, et je vous avouerai tout de suite que le titre sous lequel je me suis présenté n’est pas exactement le mien.

– Je m’en doutais ! fit sechement Holmes.

– Les circonstances sont extremement délicates. Il ne faut reculer devant aucune précaution pour étouffer tout germe de ce qui pourrait devenir un immense scandale et compromettre gravement l’une des familles régnantes de l’Europe. Pour parler clair, l’affaire concerne la grande maison d’Ormstein, d’ou sont issus les rois héréditaires de Boheme.

– Je le savais aussi, murmura Holmes en s’installant dans un fauteuil et en fermant les yeux. »

Notre visiteur contempla avec un visible étonnement la silhouette dégingandée, nonchalante de l’homme qui lui avait été sans nul doute dépeint comme le logicien le plus incisif et le policier le plus dynamique de l’Europe. Holmes rouvrit les yeux avec lenteur pour dévisager non sans impatience son client :

« Si Votre Majesté daignait condescendre a exposer le cas ou elle se trouve, observa-t-il, je serais plus a meme de la conseiller. »

L’homme bondit hors de son fauteuil pour marcher de long en large, sous l’effet d’une agitation qu’il était incapable de contrôler. Puis, avec un geste désespéré, il arracha le masque qu’il portait et le jeta a terre.

« Vous avez raison, s’écria-t-il. Je suis le roi. Pourquoi m’efforcerais-je de vous le cacher ?

– Pourquoi, en effet ? dit Holmes presque a voix basse. Votre Majesté n’avait pas encore prononcé une parole que je savais que j’avais en face de moi Wilhelm Gottsreich Sigismond von Ormstein, grand-duc de Cassel-Falstein, et roi héréditaire de Boheme.

– Mais vous pouvez comprendre, reprit notre visiteur étranger qui s’était rassis tout en passant sa main sur son front haut et blanc, vous pouvez comprendre que je ne suis pas habitué a régler ce genre d’affaires par moi-meme. Et pourtant il s’agit d’une chose si délicate que je ne pouvais la confier a un collaborateur quelconque sans tomber sous sa coupe. Je suis venu incognito de Prague dans le but de vous consulter.

– Alors, je vous en prie, consultez ! dit Holmes en refermant les yeux.

– En bref, voici les faits : il y a environ cinq années, au cours d’une longue visite a Varsovie, j’ai fait la connaissance d’une aventuriere célebre, Irene Adler. Son nom vous dit surement quelque chose.

– S’il vous plaît, docteur, voudriez-vous regarder sa fiche ? murmura Holmes sans ouvrir les yeux. »

Depuis plusieurs années, il avait adopté une méthode de classement pour collationner toutes les informations concernant les gens et les choses, si bien qu’il était difficile de parler devant lui d’une personne ou d’un fait sans qu’il ne put fournir aussitôt un renseignement. Dans ce cas précis, je trouvai la biographie d’Irene Adler intercalée entre celle d’un rabbin juif et celle d’un chef d’état-major qui avait écrit une monographie sur les poissons des grandes profondeurs sous-marines.

« Voyons, dit Holmes. Hum ! Née dans le New Jersey en 1858. Contralto… Hum ! La Scala… Hum ! Prima donna a l’Opéra impérial de Varsovie… Oui ! Abandonne la scene… Ah ! Habite a Londres… Tout a fait cela. A ce que je vois, Votre Majesté s’est laissé prendre aux filets de cette jeune personne, lui a écrit quelques lettres compromettantes, et serait aujourd’hui désireuse qu’elles lui fussent restituées.

– Exactement. Mais comment…

– Y a-t-il eu un mariage secret ?

– Non.

– Pas de papiers, ni de certificats légaux ?

– Aucun.

– Dans ce cas je ne comprends plus votre Majesté. Si cette jeune personne essayait de se servir de vos lettres pour vous faire chanter ou pour tout autre but, comment pourrait-elle prouver qu’elles sont authentiques ?

– Mon écriture…

– Peuh, peuh ! Des faux !

– Mon papier a lettres personnel…

– Un vol !

– Mon propre sceau…

– Elle l’aura imité !

– Ma photographie…

– Elle l’a achetée !

– Mais nous avons été photographiés ensemble !

– Oh ! la la ! Voila qui est tres mauvais. Votre Majesté a manqué de distinction.

– Elle m’avait rendu fou : j’avais perdu la tete !

– Vous vous etes sérieusement compromis.

– A l’évoque, je n’étais que prince héritier. J’étais jeune. Aujourd’hui je n’ai que trente ans.

– Il faut récupérer la photographie.

– Nous avons essayé, nous n’avons pas réussi.

– Votre Majesté paiera. Il faut racheter.

– Elle ne la vendra pas.

– La dérober, alors.

– Cinq tentatives ont été effectuées. Deux fois des cambrioleurs a ma solde ont fouillé sa maison de fond en comble. Une fois nous avons tendu une véritable embuscade. Aucun résultat.

– Pas de trace de la photographie ?

– Pas la moindre. »

Holmes éclata de rire :

« Voila un tres joli petit probleme ! dit-il.

– Mais qui est tres grave pour moi, répliqua le roi sur un ton de reproche.

– Tres grave, c’est vrai. Et que se propose-t-elle de faire avec cette photographie ?

– Ruiner ma vie.

– Mais comment ?

– Je suis sur le point de me marier.

– Je l’ai entendu dire.

– Avec Clotilde Lothman de Saxe-Meningen, la seconde fille du roi de Scandinavie. Vous connaissez peut-etre la rigidité des principes de cette famille : la princesse elle-meme est la délicatesse personnifiée. Si l’ombre d’un doute plane sur ma conduite, tout sera rompu.

– Et Irene Adler ?

– …Menace de leur faire parvenir la photographie. Et elle le fera. Je suis sur qu’elle le fera ! Vous ne la connaissez pas : elle a une âme d’acier. Elle combine le visage de la plus ravissante des femmes avec le caractere du plus déterminé des hommes. Plutôt que de me voir marié avec une autre, elle irait aux pires extrémités : aux pires !

– Etes-vous certain qu’elle ne l’a pas encore envoyée ?

– Certain.

– Pourquoi ?

– Parce qu’elle a déclaré qu’elle l’enverrait le jour ou les fiançailles seraient publiées. Or elles seront rendues publiques lundi prochain.

– Oh ! mais nous avons encore trois jours devant nous ! laissa tomber Holmes en étouffant un bâillement. Heureusement, car j’ai pour l’heure une ou deux affaires importantes a régler. Votre Majesté ne quitte pas Londres ?

– Non. Vous me trouverez au Langham, sous le nom de comte von Kramm.

– Alors je vous enverrai un mot pour vous tenir au courant de la marche de l’affaire.

– Je vous en prie. Je suis terriblement inquiet.

– Et, quant a l’argent ?

– Je vous laisse carte blanche.

– Absolument ?

– Je donnerais l’une des provinces de mon royaume en échange de cette photographie.

– Et pour les frais immédiats ? »

Le roi chercha sous son manteau une lourde bourse en peau de chamois et la déposa sur la table.

« Elle contient trois cents livres sterling en or, et sept cents en billets, dit-il. »

Holmes rédigea un reçu sur une feuille de son carnet, et le lui tendit.

« Et l’adresse de la demoiselle ? demanda-t-il.

– Briony Lodge, Serpentine Avenue, Saint John’s Wood. Holmes la nota, avant d’interroger :

– Une autre question : la photographie est format album ?

– Oui.

– Bien. Bonne nuit, Majesté. J’ai confiance. Nous aurons bientôt d’excellentes nouvelles a vous communiquer… Et a vous aussi, bonne nuit, Watson ! ajouta-t-il, lorsque les roues du landau royal s’ébranlerent pour descendre la rue. Si vous avez la gentillesse de passer ici demain apres-midi a trois heures, je serai heureux de bavarder un peu avec vous. »


Chapitre 2

 

A trois heures précises j’étais a Baker Street, mais Holmes n’était pas encore de retour. La logeuse m’indiqua qu’il était sorti un peu apres huit heures du matin. Je m’assis au coin du feu, avec l’intention de l’attendre aussi longtemps qu’il le faudrait. Déja cette histoire me passionnait : elle ne se présentait pas sous l’aspect lugubre des deux crimes que j’ai déja relatés : toutefois sa nature meme ainsi que la situation élevée de son héros lui conféraient un intéret spécial. Par ailleurs, la maniere qu’avait mon ami de maîtriser une situation et le spectacle de sa logique incisive, aiguë, me procuraient un vif plaisir : j’aimais étudier son systeme de travail et suivre de pres les méthodes (subtiles autant que hardies) grâce aux quelles il désembrouillait les écheveaux les plus inextricables. J’étais si accoutumé a ses succes que l’hypothese d’un échec ne m’effleurait meme pas.

Il était pres de quatre heures quand la porte s’ouvrit pour laisser pénétrer une sorte de valet d’écurie qui semblait pris de boisson : rougeaud, hirsute, il étalait de gros favoris, et ses vetements étaient minables. L’étonnant talent de mon ami pour se déguiser m’était connu, mais je dus le regarder a trois reprises avant d’etre sur que c’était bien lui. Il m’adressa un signe de tete et disparut dans sa chambre, d’ou il ressortit cinq minutes plus tard, habillé comme a son ordinaire d’un respectable costume de tweed. Il plongea les mains dans ses poches, allongea les jambes devant le feu, et partit d’un joyeux rire qui dura plusieurs minutes.

« Hé bien ! ça alors ! s’écria-t-il. »

Il suffoquait ; il se reprit a rire, et il rit de si bon cour qu’il dut s’étendre, a court de souffle, sur son canapé.

« Que se passe-t-il ?

– C’est trop drôle ! Je parie que vous ne devinerez jamais comment j’ai employé ma matinée ni ce que j’ai fini par faire.

– Je ne sais pas… Je suppose que vous avez surveillé les habitudes et peut- etre la maison de Mlle Irene Adler.

– C’est vrai ! Mais la suite n’a pas été banale. Je vais tout vous raconter. Ce matin, j’ai quitté la maison un peu apres huit heures, déguisé en valet d’écurie cherchant de l’embauche. Car entre les hommes de chevaux il existe une merveilleuse sympathie, presque une franc-maçonnerie : si vous etes l’un des leurs, vous saurez en un tournemain tout ce que vous désirez savoir. J’ai trouvé de bonne heure Briony Lodge. Cette villa est un bijou : situé juste sur la route avec un jardin derriere ; deux étages ; une énorme serrure a la porte ; un grand salon a droite, bien meublé, avec de longues fenetres descendant presque jusqu’au plancher et pourvues de ces absurdes fermetures anglaises qu’un enfant pourrait ouvrir. Derriere, rien de remarquable, sinon une fenetre du couloir qui peut etre atteinte du toit de la remise. J’ai fait le tour de la maison, je l’ai examinée sous tous les angles, sans pouvoir noter autre chose d’intéressant. J’ai ensuite descendu la rue en flânant et j’ai découvert, comme je m’y attendais, une écurie dans un chemin qui longe l’un des murs du jardin. J’ai donné un coup de main aux valets qui bouchonnaient les chevaux : en échange, j’ai reçu une piece de monnaie, un verre de whisky, un peu de gros tabac pour bourrer deux pipes, et tous les renseignements dont j’avais besoin sur Mlle Adler, sans compter ceux que j’ai obtenus sur une demi-douzaine de gens du voisinage et dont je me moque éperdument mais il fallait bien que j’écoute aussi leurs biographies, n’est-ce pas ?

– Quoi, au sujet d’Irene Adler ? demandai-je

– Oh ! elle a fait tourner toutes les tetes des hommes de la-bas ! C’est la plus exquise des créatures de cette terre : elle vit paisiblement, chante a des concerts, sort en voiture chaque jour a cinq heures, pour rentrer dîner a sept heures précises, rarement a d’autres heures, sauf lorsqu’elle chante. Ne reçoit qu’un visiteur masculin, mais le reçoit souvent. Un beau brun, bien fait, élégant ; il ne vient jamais moins d’une fois par jour, et plutôt deux. C’est un M. Godfrey Norton, membre du barreau. Voyez l’avantage qu’il y a d’avoir des cochers dans sa confidence ! Tous ceux-la le connaissaient pour l’avoir ramené chacun une douzaine de fois de Serpentine Avenue. Quand ils eurent vidé leur sac, je fis les cent pas du côté de la villa tout en élaborant mon plan de campagne.

« Ce Godfrey Norton était assurément un personnage d’importance dans notre affaire : un homme de loi ! Cela s’annonçait mal. Quelle était la nature de ses relations avec Irene Adler, et pourquoi la visitait-il si souvent ? Était-elle sa cliente, son amie, ou sa maîtresse ? En tant que cliente, elle lui avait sans doute confié la photographie pour qu’il la garde. En tant que maîtresse, c’était moins vraisemblable. De la réponse a cette question dépendait mon plan : continuerais-je a travailler a Briony Lodge ? Ou m’occuperais-je plutôt de l’appartement que ce monsieur possédait dans le quartier des avocats ?… Je crains de vous ennuyer avec ces détails, mais il faut bien que je vous expose toutes mes petites difficultés si vous voulez vous faire une idée exacte de la situation.

– Je vous écoute attentivement.

– J’étais en train de peser le pour et le contre dans ma tete quand un fiacre s’arreta devant Briony Lodge ; un gentleman en sortit- c’était un tres bel homme, brun, avec un nez droit, des moustaches… De toute évidence, l’homme dont on m’avait parlé. Il semblait tres pressé, cria au cocher de l’attendre, et s’engouffra a l’intérieur des que la bonne lui eut ouvert la porte : visiblement il agissait comme chez lui…

« Il y avait une demi-heure qu’il était arrivé ; j’avais pu l’apercevoir, par les fenetres du salon, marchant dans la piece a grandes enjambées ; il parlait avec animation et il agitait ses bras. Elle, je ne l’avais pas vue. Soudain il ressortit ; il paraissait encore plus nerveux qu’a son arrivée. En montant dans son fiacre, il tira une montre en or de son gousset :

« – Filez comme le vent ! cria-t-il. D’abord chez Gross et Hankey a Regent Street, puis a l’église Sainte-Monique dans Edgware Road. Une demi-guinée pour boire si vous faites la course en vingt minutes !

« Les voila partis. Je me demande ce que je dois faire, si je ne ferais pas mieux de les suivre, quand débouche du chemin un coquet petit landau ; le cocher a son vetement a demi boutonné, sa cravate sous l’oreille ; les attaches du harnais sortent des boucles ; le landau n’est meme pas arreté qu’elle jaillit du vestibule pour sauter dedans. Je ne l’ai vue que le temps d’un éclair, mais je peux vous affirmer que c’est une fort jolie femme, et qu’un homme serait capable de se faire tuer pour ce visage-la

« – A l’église Sainte-Monique, John ! crie-t-elle. Et un demi souverain si vous y arrivez en vingt minutes !

« C’est trop beau pour que je rate l’occasion. J’hésite : vais je courir pour rattraper le landau et monter dedans, ou me cacher derriere. Au meme moment, voici un fiacre. Le cocher regarde a deux fois le client déguenillé qui lui fait signe, mais je ne lui laisse pas le temps de réfléchir, je saute :

« – A l’église Sainte-Monique ! lui dis je. Et un demi-souverain pour vous si vous y etes en moins de vingt minutes !

« Il était midi moins vingt-cinq ; naturellement, ce qui se manigançait était clair comme le jour.

« Mon cocher fonça. Je ne crois pas que j’aie jamais été conduit aussi vite, mais les autres avaient pris de l’avance. Quand j’arrive, le fiacre et le landau sont arretés devant la porte, leurs chevaux fument. Moi, je paie mon homme et me précipite dans l’église. Pas une âme a l’intérieur, sauf mes deux poursuivis et un pretre en surplis qui semblent discuter ferme. Tous trois se tiennent debout devant l’autel. Je prends par un bas-côté, et je flâne comme un oisif qui visite une église. Tout a coup, a ma grande surprise, mes trois personnages se tournent vers moi, et Godfrey Norton court a ma rencontre.

« – Dieu merci ! s’écrie-t-il. Vous ferez l’affaire. Venez ! Venez ! »

« – Pour quoi faire ?

« – Venez, mon vieux ! Il ne nous reste plus que trois minutes pour que ce soit légal.

« Me voila a moitié entraîné vers l’autel et, avant que je sache ou j’en suis, je m’entends bredouiller des réponses qui me sont chuchotées a l’oreille ; en fait, j’apporte ma garantie au sujet de choses dont je suis tres ignorant et je sers de témoin pour un mariage entre Irene Adler, demoiselle, et Godfrey Norton, célibataire. La cérémonie se déroule en quelques instants ; apres quoi je me fais congratuler d’un côté par le conjoint, de l’autre par la conjointe tandis que le pretre, en face, rayonne en me regardant. Je crois que c’est la situation la plus absurde dans laquelle je me sois jamais trouvé ; lorsque je me la suis rappelée tout a l’heure, je n’ai pu m’empecher de rire a gorge déployée. Sans doute y avait-il un quelconque vice de forme dans la licence de mariage, le pretre devait absolument refuser de consacrer l’union sans un témoin, et mon apparition a probablement épargné au fiancé de courir les rues en quete d’un homme valable. La fiancée m’a fait cadeau d’un souverain, que j’entends porter a ma chaîne de montre en souvenir de cet heureux événement.

– L’affaire a pris une tournure tout a fait imprévue, dis je. Mais ensuite ?

– Hé bien ! J’ai trouvé mes plans plutôt compromis. Tout donnait l’impression que le couple allait s’envoler immédiatement ; des mesures aussi énergiques que promptes s’imposaient donc. Cependant, a la porte de l’église, ils partirent chacun de leur côté : lui vers son quartier, elle pour sa villa.

« – Je sortirai a cinq heures comme d’habitude pour aller dans le parc, lui dit-elle en le quittant.

« Je n’entendis rien de plus. Ils se séparerent, et moi, je m’en vais prendre des dispositions personnelles.

– Lesquelles ?

– D’abord quelques tranches de bouf froid et un verre de biere répondit-il en sonnant. J’étais trop occupé pour songer a me nourrir, et ce soir, je serai encore plus occupé, selon toute vraisemblance. A propos, docteur, j’aurais besoin de vos services.

– Vous m’en voyez réjoui.

– Cela ne vous generait pas de violer la loi ?

– Pas le moins du monde.

– Ni de risquer d’etre arreté ?

– Non, si la cause est bonne.

– Oh ! la cause est excellente !

– Alors je suis votre homme.

– J’étais sur que je pourrais compter sur vous.

– Mais qu’est-ce que vous voulez au juste ?

– Quand Mme Turner aura apporté le plateau, je vous expliquerai. Maintenant, ajouta-t-il en se jetant sur la simple collation que sa propriétaire lui avait fait monter, je vais etre obligé de parler la bouche pleine car je ne dispose pas de beaucoup de temps. Il est pres de cinq heures. Dans deux heures nous devons nous trouver sur les lieux de l’action. Mlle Irene, ou plutôt Madame, revient de sa promenade a sept heures. Il faut que nous soyons a Briony Lodge pour la rencontrer.

– Et apres, quoi ?

– Laissez le reste a mon initiative. J’ai déja préparé ce qui doit arriver. Le seul point sur lequel je dois insister, c’est que vous n’interviendrez a aucun moment, quoi qu’il se passe.

– Je resterai neutre ?

– Vous ne ferez rien, absolument rien. Il y aura probablement pour moi quelques désagréments légers a encourir. Ne vous en melez point. Tout se terminera par mon transport dans la villa. Quatre ou cinq minutes plus tard, la fenetre du salon sera ouverte. Vous devrez vous tenir tout pres de cette fenetre ouverte.

– Oui.

– Vous devrez me surveiller, car je serai visible.

– Oui.

– Et quand je leverai ma main… comme ceci… vous lancerez dans la piece, ce que je vous remettrai pour le lancer et, en meme temps, vous crierez au feu. Vous suivez bien ?

– Tres bien.

– Il n’y a rien la de formidable, dit-il en prenant dans sa poche un long rouleau en forme de cigare. C’est une banale fusée fumigene ; a chaque extrémité elle est garnie d’une capsule automatiquement inflammable. Votre mission se réduit a ce que je vous ai dit. Quand vous crierez au feu, des tas de gens crieront a leur tour au feu. Vous pourrez alors vous promener jusqu’au bout de la rue ou je vous rejoindrai dix minutes plus tard. J’espere que je me suis fait comprendre ?

– J’ai a ne pas intervenir, a m’approcher de la fenetre, a guetter votre signal, a lancer a l’intérieur cet objet, puis a crier au feu, et a vous attendre au coin de la rue.

– Exactement.

– Vous pouvez donc vous reposer sur moi.

– Parfait ! Il est presque temps que je me prépare pour le nouveau rôle que je vais jouer. »

Il disparut dans sa chambre, et réapparut au bout de quelques minutes sous l’aspect d’un clergyman non conformiste, aussi aimable que simplet. Son grand chapeau noir, son ample pantalon, sa cravate blanche, son sourire sympathique et tout son air de curiosité bienveillante étaient dignes d’un plus grand comédien. Holmes avait pas seulement changé de costume : son expression, son allure, son âme meme semblaient se modifier a chaque nouveau le. Le théâtre a perdu un merveilleux acteur, de meme que la science a perdu un logicien de premier ordre, quand il s’est spécialisé dans les affaires criminelles.

Nous quittâmes Baker Street a six heures et quart pour nous trouver a sept heures moins dix dans Serpentine Avenue. La nuit tombait déja. Les lampes venaient d’etre allumées quand nous passâmes devant Briony Lodge. La maison ressemblait tout a fait a celle que m’avait décrite Holmes, mais les alentours n’étaient pas aussi déserts que je me l’étais imaginé : ils étaient pleins au contraire d’une animation qu’on n’aurait pas espérée dans la petite rue d’un quartier tranquille. A un angle, il y avait un groupe de pauvres heres qui fumaient et riaient ; non loin, un rémouleur avec sa roue, puis deux gardes en flirt avec une nourrice ; enfin, plusieurs jeunes gens bien vetus, cigare aux levres, flânaient sur la route.

« Voyez ! observa Holmes tandis que nous faisions les cent pas le long de la façade de la villa. Ce mariage simplifie plutôt les choses : la photographie devient maintenant une arme a double tranchant. Il y a de fortes chances pour qu’elle ne tienne pas plus a ce que M. Godfrey Norton la voie, que notre client ne tient a ce qu’elle tombe sous les yeux de sa princesse. Mais ou la découvrirons-nous ?

– Oui. Ou ?

– Il est probable qu’elle ne la transporte pas avec elle, puisqu’il s’agit d’une photographie format album, trop grande par conséquent pour qu’une dame la dissimule aisément dans ses vetements. Elle sait que le roi est capable de lui tendre une embuscade et de la faire fouiller, puisqu’il l’a déja osé. Nous pouvons donc tenir pour certain qu’elle ne la porte pas sur elle.

– Ou, alors ?

– Elle a pu la mettre en sécurité chez son banquier ou chez son homme de loi. Cette double possibilité existe, mais je ne crois ni a l’une ni a l’autre. Les femmes sont naturellement cachottieres, et elles aiment pratiquer elles-memes leur manie. Pourquoi l’aurait-elle remise a quelqu’un ? Autant elle peut se fier a bon droit a sa propre vigilance, autant elle a de motifs de se méfier des influences, politiques ou autres, qui risqueraient de s’exercer sur un homme d’affaires. Par ailleurs, rappelez-vous qu’elle a décidé de s’en servir sous peu : la photographie doit donc se trouver a portée de sa main, chez elle.

– Mais elle a été cambriolée deux fois !

– Bah ! Les cambrioleurs sont passés a côté…

– Mais comment chercherez-vous ?

– Je ne chercherai pas.

– Alors ?…

– Je me débrouillerai pour qu’elle me la montre.

– Elle refusera !

– Elle ne pourra pas faire autrement… Mais j’entends le roulement de la voiture ; c’est son landau. A présent, suivez mes instructions a la lettre. »

Tandis qu’il parlait, les lanternes latérales de la voiture amorcerent le virage dans l’avenue ; c’était un tres joli petit landau ! Il roula jusqu’a la porte de Briony Lodge ; au moment ou il s’arretait, l’un des flâneurs du coin se précipita pour ouvrir la portiere dans l’espoir de recevoir une piece de monnaie ; mais il fut écarté d’un coup de coude par un autre qui avait couru dans la meme intention Une violente dispute s’engagea alors ; les deux gardes prirent parti pour l’un des vagabonds, et le rémouleur soutint l’autre de la voix et du geste. Des coups furent échangés, et en un instant la dame qui avait sauté a bas de la voiture se trouva au centre d’une melée confuse d’hommes qui se battaient a grands coups de poing et de gourdin. Holmes, pour protéger la dame, se jeta parmi les combattants ; mais juste comme il parvenait a sa hauteur, il poussa un cri et s’écroula sur le sol, le visage en sang. Lorsqu’il tomba, les gardes s’enfuirent dans une direction, et les vagabonds dans la direction opposée ; les gens mieux vetus, qui avaient assisté a la bagarre sans s’y meler, se déciderent alors a porter secours a la dame ainsi qu’au blessé. Irene Adler, comme je l’appelle encore, avait bondi sur les marches ; mais elle demeura sur le perron pour regarder ; son merveilleux visage profilait beaucoup de douceurs sous l’éclairage de l’entrée.

« Est-ce que ce pauvre homme est gravement blessé ? s’enquit-elle.

– Il est mort ! crierent plusieurs voix.

– Non, non, il vit encore ! hurla quelqu’un. Mais il mourra surement avant d’arriver a l’hôpital.

– Voila un type courageux ! dit une femme. Ils auraient pris a la dame sa bourse et sa montre s’il n’était pas intervenu. C’était une bande, oui ! et une rude bande ! Ah ! il se ranime maintenant…

– On ne peut pas le laisser dans la rue. Peut-on le transporter chez vous, madame ?

– Naturellement ! Portez-le dans le salon ; il y a un lit de repos confortable. Par ici, s’il vous plaît ! »

Lentement, avec une grande solennité, il fut transporté a l’intérieur de Briony Lodge et déposé dans la piece principale : de mon poste pres de la fenetre, j’observai les allées et venues. Les lampes avaient été allumées, mais les stores n’avaient pas été tirés, si bien que Je pouvais apercevoir Holmes étendu sur le lit. J’ignore s’il était a cet instant, lui, bourrelé de remords, mais je sais bien que moi, pour ma part, je ne m’étais jamais senti aussi honteux que quand je vis quelle splendide créature était la femme contre laquelle nous conspirions, et quand j’assistai aux soins pleins de grâce et de bonté qu’elle prodiguait au blessé. Pourtant ç’aurait été une trahison (et la plus noire) a l’égard de Holmes si je m’étais départi du rôle qu’il m’avait assigné. J’endurcis donc mon cour et empoignai ma fusée fumigene. «  Apres tout, me dis-je, nous ne lui faisons aucun mal, et nous sommes en train de l’empecher de nuire a autrui. »

Holmes s’était mis sur son séant, et je le vis s’agiter comme un homme qui manque d’air. Une bonne courut ouvrir la fenetre. Au meme moment il leva la main : c’était le signal. Je jetai ma fusée dans la piece et criai :

« Au feu ! »

Le mot avait a peine jailli de ma gorge que toute la foule des badauds qui stationnaient devant la maison, reprit mon cri en chour :

« Au feu ! »

Des nuages d’une fumée épaisse moutonnaient dans le salon avant de s’échapper par la fenetre ouverte. J’aperçus des silhouettes qui couraient dans tous les sens ; puis j’entendis la voix de Holmes affirmer que c’était une fausse alerte. Alors je me glissai parmi la foule et je marchai jusqu’au coin de la rue. Au bout d’une dizaine de minutes, j’eus la joie de sentir le bras de mon ami sous le mien et de quitter ce mauvais théâtre. Il marchait rapidement et en silence ; ce fut seulement lorsque nous empruntâmes l’une des paisibles petites rues qui descendent vers Edgware Road qu’il se décida a parler.

« Vous avez tres bien travaillé, docteur ! me dit-il. Rien n’aurait mieux marché.

– Vous avez la photographie ?

– Je sais ou elle est.

– Et comment l’avez-vous appris ?

– Elle me l’a montrée, comme je vous l’avais annoncé.

– Je n’y comprends goutte, Holmes.

– Je n’ai pas l’intention de jouer avec vous au mystérieux, répondit-il en riant. L’affaire fut tout a fait simple. Vous, bien sur, vous avez deviné que tous les gens de la rue étaient mes complices : je les avais loués pour la soirée.

– Je l’avais deviné… a peu pres.

– Quand se déclencha la bagarre, j’avais de la peinture rouge humide dans la paume de ma main. Je me suis précipité, je suis tombé, j’ai appliqué ma main contre mon visage, et je suis devenu le piteux spectacle que vous avez eu sous les yeux. C’est une vieille farce.

– Ça aussi, je l’avais soupçonné !

– Ils m’ont donc transporté chez elle ; comment aurait-elle pu refuser de me laisser entrer ? Que pouvait-elle objecter ? J’ai été conduit dans son salon, qui était la piece, selon moi, suspecte. C’était ou le salon ou sa chambre, et j’étais résolu a m’en assurer Alors j’ai été couché sur un lit, j’ai réclamé un peu d’air, on a du ouvrir la fenetre, et vous avez eu votre chance.

– Comment cela vous a-t-il aidé ?

– C’était tres important ! Quand une femme croit que le feu est a sa maison, son instinct lui commande de courir vers l’objet auquel elle attache la plus grande valeur pour le sauver des flammes. Il s’agit la d’une impulsion tout a fait incontrôlable, et je m’en suis servi plus d’une fois : tenez, dans l’affaire du Château d Arnsworth, et aussi dans le scandale de la substitution de Darlington. Une mere se précipite vers son enfant ; une demoiselle vers son coffret a bijoux. Quant a notre dame d’aujourd’hui, j’étais bien certain qu’elle ne possédait chez elle rien de plus précieux que ce dont nous étions en quete. L’alerte fut admirablement donnée. La fumée et les cris auraient brisé des nerfs d’acier ! Elle a magnifiquement réagi. La photographie se trouve dans un renfoncement du mur derriere un panneau a glissieres juste au-dessus de la sonnette. Elle y fut en un instant et je pus apercevoir l’objet au moment ou elle l’avait a demi sorti. Quand je criai que c’était une fausse alerte, elle le replaça, ses yeux tomberent sur la fusée, elle courut au dehors, et je ne la revis plus. Je me mis debout, et apres force excuses, sortis de la maison. J’ai bien songé a m’emparer tout de suite de la photographie, mais le cocher est entré ; il me surveillait de pres : je crus plus sage de ne pas me risquer : un peu trop de précipitation aurait tout compromis !

– Et maintenant ? demandai-je.

– Pratiquement notre enquete est terminée. J’irai demain lui rendre visite avec le roi et vous-meme, si vous daignez nous accompagner. On nous conduira dans le salon pour attendre la maîtresse de maison ; mais il est probable que quand elle viendra elle ne trouvera plus ni nous ni la photographie. Sa Majesté sera sans doute satisfaite de la récupérer de ses propres mains.

– Et quand lui rendrons-nous visite ?

– A huit heures du matin. Elle ne sera pas encore levée, ni appretée, si bien que nous aurons le champ libre. Par ailleurs il nous faut etre rapides, car ce mariage peut modifier radicalement ses habitudes et son genre de vie. Je vais télégraphier au roi. »

Nous étions dans Baker Street, arretés devant la porte. Holmes cherchait sa clé dans ses poches lorsqu’un passant lui lança :

« Bonne nuit, monsieur Sherlock Holmes ! »

Il y avait plusieurs personnes sur le trottoir ; ce salut semble venir néanmoins d’un jeune homme svelte qui avait passé tres vite.

« Je connais cette voix, dit Holmes en regardant la rue faiblement éclairée. Mais je me demande a qui diable elle appartient ! »


Chapitre 3

 

Je dormis a Baker Street cette nuit-la ; nous étions en train de prendre notre café et nos toasts quand le roi de Boheme pénétra dans le bureau.

« C’est vrai ? Vous l’avez eue ? cria-t-il en empoignant Holmes par les deux épaules et en le dévisageant intensément.

– Pas encore.

– Mais vous avez bon espoir ?

– J’ai espoir.

– Alors, allons-y. Je ne tiens plus en place.

– Il nous faut un fiacre.

– Non ; mon landau attend en bas.

– Cela simplifie les choses. »

Nous descendîmes et, une fois de plus, nous reprîmes la route de Briony Lodge.

« Irene Adler est mariée, annonça Holmes.

– Mariée ? Depuis quand ?

– Depuis hier.

– Mais a qui ?

– A un homme de loi qui s’appelle Norton.

– Elle ne l’aime pas. J’en suis sur !

– J’espere qu’elle l’aime.

– Pourquoi l’espérez-vous ?

– Parce que cela éviterait a Votre Majesté de redouter tout ennui pour l’avenir. Si cette dame aime son mari, c’est qu’elle n’aime pas Votre Majesté. Si elle n’aime pas Votre Majesté, il n’y a aucune raison pour qu’elle se mette en travers des plans de Votre Majesté.

– Vous avez raison. Et cependant… Ah ! je regrette qu’elle n’ait pas été de mon rang ! Quelle reine elle aurait fait ! »

Il tomba dans une reverie maussade qui dura jusqu’a Serpentine Avenue.

La porte de Briony Lodge était ouverte, et une femme âgée se tenait sur les marches. Elle nous regarda descendre du landau avec un oil sardonique.

« Monsieur Sherlock Holmes, je pense ? interrogea-t-elle.

– Je suis effectivement M. Holmes, répondit mon camarade en la considérant avec un étonnement qui n’était pas joué.

– Ma maîtresse m’a dit que vous viendriez probablement ce matin. Elle est partie, avec son mari, au train de cinq heures quinze a Charing Cross, pour le continent.

– Quoi ! s’écria Sherlock Holmes en reculant. Voulez-vous dire qu’elle a quitté l’Angleterre ? »

Son visage était décomposé, blanc de déception et de surprise. Elle ne reviendra jamais !

« Et les papiers ? gronda le roi. Tout est perdu !

– Nous allons voir… »

Il bouscula la servante et se rua dans le salon ; le roi et moi nous nous précipitâmes a sa suite. Les meubles étaient dispersés a droite et a gauche, les étageres vides, les tiroirs ouverts : il était visible que la dame avait fait ses malles en toute hâte avant de s’enfuir. Holmes courut vers la sonnette, fit glisser un petit panneau, plongea sa main dans le creux mis a découvert, retira une photographie et une lettre. La photographie était celle d’Irene Adler elle-meme en robe du soir. La lettre portait la suscription suivante : « A Sherlock Holmes, qui passera prendre. » Mon ami déchira l’enveloppe ; tous les trois nous nous penchâmes sur la lettre ; elle était datée de la veille a minuit, et elle était rédigée en ces termes :

Vous avez réellement bien joué ! Vous m’avez completement surprise. Je n’avais rien soupçonné, meme apres l’alerte au feu. Ce n’est qu’ensuite, lorsque j’ai réfléchi que je m’étais trahie moi-meme, que j’ai commencé a m’inquiéter. J’étais prévenue contre lui depuis plusieurs mois. On m’avait informée que si le roi utilisait un policier, ce serait certainement a vous qu’il ferait appel. Et on m’avait donné votre adresse. Pourtant, avec votre astuce, vous m’avez amenée a vous révéler ce que vous désiriez savoir. Lorsque des soupçons me sont venus, j’ai été prise de remords : penser du mal d’un clergyman aussi âgé, aussi respectable, aussi galant !

Mais, vous le savez, j’ai été entraînée, moi aussi, a jouer la comédie ; et le costume masculin m’est familier : j’ai meme souvent profité de la liberté d’allure qu’il autorise. Aussi ai-je demandé a John, le cocher, de vous surveiller ; et moi, je suis montée dans ma garde-robe, j’ai enfilé mon vetement de sortie, comme je l’appelle, et je suis descendue au moment précis ou vous vous glissiez dehors. Hé bien ! je vous ai suivi jusqu’a votre porte, et j’ai ainsi acquis la certitude que ma personne intéressait vivement le célebre M. Sherlock Holmes. Alors, avec quelque imprudence, je vous ai souhaité une bonne nuit, et j’ai couru conférer avec mon mari. Nous sommes tombés d’accord sur ceci : la fuite était notre seule ressource pour nous défaire d’un adversaire aussi formidable. C’est pourquoi vous trouverez le nid vide lorsque vous viendrez demain Quant a la photographie, que votre client cesse de s’en inquiéter ! J’aime et je suis aimée. J’ai rencontré un homme meilleur que lui. Le roi pourra agir comme bon lui semblera sans avoir rien a redouter d’une femme qu’il a cruellement offensée. Je ne la garde par-devers moi que pour ma sauvegarde personnelle, pour conserver une arme qui me protégera toujours contre les ennuis qu’il pourrait chercher a me causer dans l’avenir. Je laisse ici une photographie qu’il lui plaira peut-etre d’emporter. Et je demeure, cher Monsieur Sherlock Holmes, tres sincerement vôtre !

« Quelle femme ! Oh ! quelle femme ! s’écria le roi de Boheme quand nous eumes achevé la lecture de cette épître. Ne vous avais-je pas dit qu’elle était aussi prompte que résolue ? N’aurait-elle pas été une reine admirable ? Quel malheur qu’elle ne soit pas de mon rang !

– D’apres ce que j’ai vu de la dame, elle ne semble pas en vérité du meme niveau que Votre Majesté ! répondit froidement Holmes. Je regrette de n’avoir pas été capable de mener cette affaire a une meilleure conclusion.

– Au contraire, cher monsieur ! cria le roi. Ce dénouement m’enchante : je sais qu’elle tient toujours ses promesses ! La photographie est a présent aussi en sécurité que si elle avait été jetée au feu.

– Je suis heureux d’entendre Votre Majesté parler ainsi.

– J’ai contracté une dette immense envers vous ! Je vous en prie ; dites-moi de quelle maniere je puis vous récompenser. Cette bague… »

Il fit glisser de son doigt une émeraude et la posa sur la paume ouverte de sa main.

« Votre Majesté possede quelque chose que j’évalue a plus cher, dit Holmes.

– Dites-moi quoi : c’est a vous.

– Cette photographie ! »

Le roi le contempla avec ahurissement.

« La photographie d’Irene ? Bien sur, si vous y tenez !

– Je remercie Votre Majesté. Maintenant, l’affaire est terminée J’ai l’honneur de souhaiter a Votre Majesté une bonne matinée. »

Il s’inclina et se détourna sans remarquer la main que lui tendait le roi. Bras dessus, bras dessous, nous regagnâmes Baker Street.

Et voici pourquoi un grand scandale menaçait le royaume de Boheme, et comment les plans de M. Sherlock Holmes furent déjoués par une femme. Il avait l’habitude d’ironiser sur la rouerie féminine ; depuis ce jour il évite de le faire. Et quand il parle d’Irene Adler, ou quand il fait allusion a sa photographie, c’est toujours sous le titre tres honorable de la femme.


Partie 2
La Ligue des Rouquins