Son Dernier Coup d’Archet - Arthur Conan Doyle - ebook
Kategoria: Sensacja, thriller, horror Język: francuski Rok wydania: 1917

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Arthur Conan Doyle

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Opis ebooka Son Dernier Coup d’Archet - Arthur Conan Doyle

Un recueil de nouvelles racontant les dernieres aventures de Sherlock Holmes.

Opinie o ebooku Son Dernier Coup d’Archet - Arthur Conan Doyle

Fragment ebooka Son Dernier Coup d’Archet - Arthur Conan Doyle

A Propos
Partie 1 - L’aventure de Wisteria Lodge
Chapitre 1 - L’expérience singuliere de M. John Scott Eccles

A Propos Doyle:

Sir Arthur Ignatius Conan Doyle, DL (22 May 1859 – 7 July 1930) was a Scottish author most noted for his stories about the detective Sherlock Holmes, which are generally considered a major innovation in the field of crime fiction, and the adventures of Professor Challenger. He was a prolific writer whose other works include science fiction stories, historical novels, plays and romances, poetry, and non-fiction. Conan was originally a given name, but Doyle used it as part of his surname in his later years. Source: Wikipedia

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Partie 1
L’aventure de Wisteria Lodge


Chapitre 1 L’expérience singuliere de M. John Scott Eccles

Dans mes notes, je retrouve la date : fin mars 1892. Le temps était froid et gris ; le vent soufflait. Pendant le déjeuner, Holmes avait reçu un télégramme et il avait griffonné une réponse. Sur le moment il n’avait fait aucun commentaire, mais l’affaire le préoccupait, car il s’installa devant le feu, debout, la pipe entre les dents, l’oil méditatif dérivant parfois vers le message. Soudain, il me lança un regard chargé d’une inquiétante malice.

« Je suppose, Watson, me dit-il, que nous pouvons vous considérer comme un homme de lettres. Comment définissez-vous le mot “grotesque” ?

– Bizarre, ridicule, remarquable ? » répondis-je.

Il secoua la tete.

« Il implique surement quelque autre chose : du tragique, voire du terrible. Si vous vous rappelez certains de ces récits que vous avez infligés a un public indulgent, vous constaterez que souvent le grotesque se branche sur le criminel. Tenez, cette petite affaire des rouquins par exemple : au départ, elle paraissait simplement grotesque, et pourtant elle s’est terminée sur une formidable tentative de cambriolage montée par des bandits prets a tout. Ou encore, cette affaire si ridicule des cinq pépins d’orange qui nous a menés jusqu’a une conspiration d’assassins. Le mot “grotesque” me met toujours sur mes gardes !

– Vous venez de le lire ? » demandai-je.

Il s’empara du télégramme.

« Aventure tout a fait incroyable et grotesque vient m’arriver. Puis-je vous consulter ? – Scott Eccles, Poste restante, Charing Cross ».

« Ce télégramme émane-t-il d’un homme ou d’une femme ?

– Oh ! d’un homme, certainement ! Une femme n’aurait jamais envoyé un télégramme avec réponse payée : elle serait venue.

– Vous allez le recevoir ?

– Mon cher Watson, vous savez comme je m’ennuie depuis que nous avons mis sur les verrous le colonel Carruthers. Mon esprit ressemble a un moteur de course : il se détraque quand il n’exécute pas les exploits pour lesquels il est construit. La vie est banale, les journaux sont vides ; l’audace et l’aventure semblent avoir déserté sans recours le monde du crime. Pouvez-vous dans ces conditions me demander si je suis disposé a m’intéresser au premier probleme venu, si modeste soit-il ? Mais voici, sauf erreur, notre client. »

Un pas mesuré se faisait entendre dans l’escalier, et un personnage solennellement respectable, grand, fort, a larges favoris gris fut introduit. Sa lourde figure et la suffisance de ses manieres nous racontaient sa vie. Depuis les guetres jusqu’aux lunettes a monture d’or, il s’affichait conservateur, bon anglican, citoyen zélé, orthodoxe et conventionnel au dernier degré. Pourtant il avait du etre le héros d’une aventure stupéfiante a en croire ses cheveux hérissés, ses joues colorées de passion, et toute son agitation. Instantanément, il sauta dans le vif du sujet.

« Il m’est arrivé, monsieur Holmes, quelque chose de tres étrange et de tres désagréable, nous dit-il. Jamais je ne me suis trouvé dans une situation pareille. Une situation scabreuse1 tout a fait indigne ! J’exige une explication »

Dans sa colere il s’enflait et soufflait. Holmes tenta de l’apaisait.

« Voudriez-vous vous asseoir, monsieur Scott Eccles ? Et puis-je vous demander, tout d’abord, pourquoi c’est moi que vous etes venu trouver ?

– Parce que, monsieur, cette affaire ne me semble point relever de la police. Cependant, quand vous serez au courant des faits, vous comprendrez que je ne pouvais pas en rester la. Les détectives privés sont des personnages pour lesquels je n’éprouve aucune sympathie ; néanmoins, ayant entendu parler de vous1

– Parfait ! Mais, deuxieme question : pourquoi n’etes-vous pas venu tout de suite ?

– Que voulez-vous dire ? »

Holmes regarda sa montre.

« Il est deux heures et quart. Votre télégramme a été expédié a une heure. Mais il me suffit de jeter un simple coup d’oil sur votre tenue pour deviner que vos ennuis remontent a votre réveil. »

Notre client passa une main sur ses cheveux ébouriffés, puis sur son menton bleui par une barbe en pleine offensive.

« Vous avez raison, monsieur Holmes. Je n’ai certes pas songé a ma toilette. J’étais bien trop heureux de sortir d’une maison semblable. Mais j’ai procédé a quelques enquetes avant de me rendre chez vous. Je suis allé a l’agence de location, vous comprenez, et on m’a dit que le loyer de M. Garcia était payé et que tout était en regle a Wisteria Lodge.

– Allons, allons, monsieur ! fit Holmes en riant. Vous etes comme mon ami, le docteur Watson, qui a la détestable habitude de raconter ses histoires en commençant par la fin. Je vous en prie, mettez de l’ordre dans votre tete, faites-moi connaître, dans leur succession exacte, les évenements qui vous ont fait sortir de chez vous sans etre peigné ni lavé, avec des chaussures du soir et un veston boutonné de travers, en quete de conseils et d’assistance. »

Notre client inspecta d’un regard renfrogné sa tenue négligée.

« Je dois vous faire une bien mauvaise impression, monsieur Holmes ! Je ne me rappelle pas m’etre jamais présenté ainsi. Mais je vais vous raconter toute cette affaire extraordinaire, et quand j’aurai terminé vous conviendrez qu’elle avait de quoi me troubler. »

Mais son récit fut stoppé avant l’exode. Nous entendîmes un brouhaha au-dehors, et Mme Hudson ouvrit notre porte pour introduire deux individus robustes, tres policiers en civil. L’un d’eux ne nous était pas inconnu : c’était l’inspecteur Gregson de Scotland Yard, fonctionnaire énergique, courageux et, s’il restait dans ses limites, capables. Il nous serra la main avant de nous présenter son compagnon : l’inspecteur Baynes, de la police du Surrey.

« Nous chassons le meme gibier, monsieur Holmes, et notre piste nous conduit dans cette direction1 »

Il lança un regard de bouledogue vers notre visiteur.

«Etes-vous M. John Scott Eccles, de Popham House, Lee ?

– Oui.

– Nous vous recherchons depuis ce matin.

– Vous avez retrouvé sa trace grâce au télégramme, n’est-ce pas ? interrogea Holmes.

– Exactement, monsieur Holmes. Nous avons pris le vent au bureau de poste de Charing Cross et nous sommes venus ici.

– Mais pourquoi me recherchez-vous ? Que désirez-vous ?

– Nous voudrions vous entendre, monsieur Scott Eccles, sur les circonstances qui ont précédé la mort, la nuit derniere, de M. Aloysius Garcia, de Wisteria Lodge, pres d’Esher. »

Notre client s’était redressé, les yeux écarquillés et blanc comme un linge.

« La mort ? Comment ! Il est mort.

– Oui, monsieur, il est mort.

– Mais comment ? Un accident ?

– Un meurtre, pour appeler les choses par leur nom.

– Mon Dieu ! C’est épouvantable ! Vous ne voulez pas dire… vous ne prétendez pas que je puisse etre soupçonné ?

– On a trouvé dans la poche de la victime une lettre de vous, et nous avons appris par cette lettre que vous aviez eu l’intention de passer la nuit derniere dans sa maison.

– Mais oui ! C’est ce que j’ai fait.

– Oh ! vous y avez passé la nuit ? »

Les carnets officiels sortirent des poches.

« Attendez un moment, Gregson ! intervint Sherlock Holmes. Ce que vous désirez est une déposition complete, je suppose ?

– Et il est de mon devoir d’avertir M. Scott Eccles qu’elle pourra etre utilisée contre lui.

– M. Scott Eccles était sur le point de tout me raconter quand vous etes entrés. Je crois, Watson, qu’un peu de cognac avec du soda ne lui ferait pas de mal1 A présent, monsieur, je vous demande de ne tenir aucun comte de ces auditeurs supplémentaires, et je vous prie de procéder a votre exposé comme vous l’auriez fait si vous n’aviez pas été interrompu. »

Notre visiteur ayant avalé le cognac, ses joues reprirent de la couleur. Il loucha vers les carnets officiels, puis commença son histoire extraordinaire.

« Je suis célibataire et d’un tempérament sociable, nous dit-il. J’ai donc de nombreux amis. Parmi eux je connais intimement la famille d’un brasseur retiré des affaires, qui s’appelle Melville et qui habite Albemarle Mansion dans Kensington. C’est a sa table que j’ai rencontré il y a quelques semaines un jeune garçon du nom de Garcia. D’apres ce que j’ai compris, il était d’origine espagnole et plus ou moins en rapport avec l’ambassade. Il parlait un anglais tres correct, avait des manieres agréables et me fit tres bonne impression.

« Nous nous liâmes d’amitié, ce garçon et moi. Je crois que je lui plus tout de suite ; deux jours apres notre premiere rencontre il vint me voir a Lee. De fil en aiguille il m’invita a passer quelques jours chez lui, a Wisteria Lodge, entre Esher et Oxshott. Hier soir, comme convenu, j’arrivai a Esher.

« Il m’avait parlé de sa maisonnée. Il habitait en compagnie d’un serviteur dévoué, Espagnol lui aussi, qui était compétent en toutes choses. Ce domestique parlait l’anglais et tenait son ménage. Il s’enorgueillissait également d’un cuisinier merveilleux, un métis qu’il avait ramené de ses voyages et qui était capable de confectionner un excellent dîner. Je l’entends encore me dire que ce n’était pas un personnel dans le Surrey, et je l’avais approuvé ; mais il se révéla beaucoup moins banal que je ne le supposais.

« Je fis la route en voiture : trois kilometres au sud d’Esher. La maison était assez grande, retirée au bord d’une avenue bordée d’arbustes verts de grande taille. Le bâtiment me parut vieux, croulant, au comble du délabrement. Quand le cabriolet s’arreta devant la porte souillée par les intempéries, je commençai a douter de ma perspicacité, et me demandai s’il était sage que j’allasse passer quelques jours chez quelqu’un que je connaissais si peu. Il m’ouvrit lui-meme et m’accueillit avec une cordialité exubérante. Il me confia ensuite a son serviteur, petit bonhomme basané et mélancolique, qui prit ma valise et me conduisit a ma chambre. Dans cette maison, tout était déprimant. Nous dînâmes en tete-a-tete ; bien que mon hôte fit de son mieux pour me divertir, son esprit paraissait etre constamment ailleurs ; il me parlait d’une maniere confuse et avec un accent si farouche que j’avais du mal a le comprendre. Il tambourinait sur la table avec ses doigts, il se rongeait les ongles, il multipliait les signes d’énervements. Quant au repas, il n’était pas mieux cuisiné que servi. La présence du serviteur taciturne ne contribua pas a nous ragaillardir. Je vous assure qu’a plusieurs reprises au cours de la soirée j’aurais voulu inventer une excuse pour pouvoir rentrer a Lee.

« Un détail me revient en mémoire : peut-etre est-il en rapport avec l’affaire sur laquelle, messieurs, vous enquetez. Sur le moment, je n’y attachai aucune importance. Vers la fin du dîner, le domestique remit une lettre a mon hôte. Celui-ci, apres l’avoir lue, me parut encore plus distrait et plus bizarre qu’auparavant. Il renonça aux frais d’une conversation et s’assit en fumant cigarette sur cigarette. Il s’abandonna a ses pensées, mais il ne me fit aucune allusion au contenu de la lettre. Vers onze heures je fus ravi d’aller me coucher. Un peu plus tard Garcia entrouvrit ma porte ; la chambre était plongée dans l’obscurité ; il me demanda si j’avais sonné. Je lui répondis que je n’avais pas sonné. Il s’excusa de m’avoir dérangé si tard ; il était, me précisa-t-il, pres d’une heure du matin. Apres cet intermede, je m’endormis d’un sommeil de plomb.

« J’en viens maintenant a la partie extraordinaire de mon récit. Quand je m’éveillai il faisait grand jour. Je regardai ma montre : elle marquait neuf heures. Comme j’avais insisté pour etre réveillé a huit, je fus surpris qu’on m’eut oublié. Je me levai et sonnai. Pas de réponse. J’en déduisis que la sonnette était hors d’usage. Je m’habillai hâtivement et je descendis, de tres mauvaise humeur, pour commander de l’eau chaude. Vous pouvez deviner mon étonnement quand je découvris qu’en bas il n’y avait personne. J’appelai dans le couloir. Pas d’écho. Je courus de chambre en chambre. Toutes étaient vides. La veille au soir mon hôte m’avait montré ou il couchait. Je frappai a sa porte. En vain. Je tournai le loquet et entrai. Personne. Le lit n’était pas défait. Garcia était parti avec les autres. Mon hôte étranger, le domestique étranger, le cuisinier étranger, tous s’étaient évanouis dans la nuit ! Ainsi se termina mon séjour a Wisteria Lodge. »

Sherlock Holmes se frotta les mains et poussa un petit rire : il se préparait a ajouter cet épisode « grottesque » a sa collection d’histoires étranges.

« Voila une aventure qui, a ma connaissance, est unique en son genre ! s’écria-t-il. Puis-je vous demander, monsieur, ce que vous avez fait ensuite ?

– J’étais furieux. Ma premiere idée fut que j’avais été victime d’une farce absurde. Je refis ma valise, claquai la porte derriere moi et me mis en route vers Esher, ma valise a la main. Je m’arretai dans le village chez Allan Brothers, la principale agence de location, et j’appris que c’était elle qui avait loué la villa. Je pensai que le scénario n’avait pas été monté simplement dans le but de se payer ma tete, mais plutôt pour déménager a la cloche de bois. Nous sommes fin mars, comprenez-vous, et le terme est proche. Cette hypothese se révéla erronée. L’agent de location me remercia d’avoir eu l’obligeance de le prévenir, mais il ajouta que le loyer avait été payé d’avance. Alors je regagnai la capitale et je me rendis a l’ambassade d’Espagne. Mon gaillard y est inconnu. Je suis ensuite allé chez Melville qui m’avait présenté Garcia : il en sait encore moins que moi sur son compte. Finalement, quand j’ai eu votre réponse a mon télégramme, j’ai couru chez vous, car je crois que vous etes un conseiller pour cas difficiles. Mais maintenant, monsieur l’inspecteur, je déduis de ce que vous avez dit en pénétrant ici que l’histoire ne s’arrete pas la et qu’une tragédie a eu lieu. Je vous assure en tout cas que je vous ai dit toute la vérité et que, cela mis a part, je ne sais absolument rien de ce qui est arrivé a cet homme. Mon unique désir est d’aider la loi par tous les moyens en mon pouvoir.

– J’en suis sur, monsieur Scott Eccles, tout a fait sur ! dit l’inspecteur Gregson d’une voix tres aimable. Votre déclaration correspond aux faits tels qu’ils sont venus a notre connaissance. Par exemple cette lettre qui a été remise au cours du dîner. Avez-vous par hasard remarqué ce que M. Garcia en a fait ?

– Oui. Garcia en a fait une boulette et l’a jetée dans le feu.

– Qu’en pensez-vous, monsieur Baynes ? »

Le détective local était de forte taille, bouffi, rougeaud ; sa figure aurait été tres vulgaire si elle n’avait été rachetée par deux yeux merveilleusement clairs, presque occultés par les lourds plis graisseux des joues et du front. Il sourit avec effort, et tira de sa poche un morceau de papier plié et décoloré.

« C’était une grille a griffes, monsieur Holmes ; en jetant la boulette au feu, il l’a lancée trop haut. Je l’ai ramassé derriere la grille, intacte. »

Holmes lui dédia un sourire de connaisseur.

« Il a fallu que vous examiniez la maison avec grand soin pour trouver cette boulette de papier !

– Je l’ai trouvée, monsieur Holmes. Je suis comme ça. Puis-je la lire, monsieur Gregson ? »

Le détective londonien acquiesça d’un signe de la tete.

« La lettre est écrite sur du papier couleur creme ordinaire, sans filigrane. Un quart de feuillet. Le papier a été coupé en deux coups de ciseaux a lame courte. Il a été plié trois fois et scellé avec de la cire rouge étalée hâtivement et pressée par un objet plat et ovale. La lettre est adressée a M. Garcia, Wisteria Lodge. Elle contient ces lignes : “Nos couleurs, vert et blanc. Le vert ouvert, le blanc fermé. Grand escalier, premier corridor, septieme a droite, porte rembourrée. Bonne chance. D.” C’est une écriture de femme ; cette femme s’est servie d’une plume bien taillée, mais l’adresse a été rédigée avec une autre plume ou par quelqu’un d’autre : l’écriture est plus épaisse, plus pleine, comme vous le voyez.

– Tres intéressant message ! fit Holmes en le regardant. Je dois vous féliciter, monsieur Baynes, du soin que vous avez apporté a l’examiner en détail. Quelques petits points insignifiants pourraient sans doute compléter vos indications. Le cachet ovale est sans doute un bouton de manchette : quel autre objet a cette forme ? Les ciseaux étaient des ciseaux a ongle, recourbés. Pour aussi courts que soient les ciseaux, vous pouvez distinguer la meme courbure dans chacun des deux. »

Le détective du Surrey émit un petit rire.

« Moi qui croyais avoir exprimé tout le jus du citron ! fit-il. Mais je confesse que cette lettre ne m’explique rien du tout, sinon qu’il y avait quelque chose en train, et qu’une femme, comme par hasard, était l’instigatrice. »

Pendant cette conversation, M. Scott Eccles s’était trémoussé sur sa chaise.

« Je suis heureux que vous ayez trouvé cette lettre puisqu’elle confirme mon récit, dit-il. Mais je me permets de vous faire observer que j’ignore ce qui est arrivé a M. Garcia et ce que sont devenus ses domestiques.

– En ce qui concerne Garcia, dit Gregson, la réponse est simple. Il a été trouvé mort ce matin sur le pré communal d’Oxshott, a quinze cents metres de chez lui. Sa tete avait été fracassée a coup de sac de sable ou d’un objet du meme genre : elle a été réduite en bouillie. C’est un endroit isolé : aucune maison a moins de quatre cents metres. Apparemment il a été d’abord frappé par-derriere ; mais son agresseur a continué a l’assommer longtemps apres sa mort. L’attaque a été féroce. Aucune trace de pas, aucun indice qui permette d’identifier les criminels.

– La victime a-t-elle été dévalisée ?

– Non ; elle n’a été l’objet d’aucune tentative de vol.

– Cela est tres pénible1 Tres pénible, et terrible ! articula M. Scott Eccles d’une voix chevrotante. Mais c’est aussi extremement pénible pour moi. Qu’ai-je a voir dans une promenade de mon hôte, dans je ne sais quelle excursion nocturne, et dans une fin aussi affreuse ? Comment se peut-il qu’on me mele a une pareille affaire ?

– Tout bonnement, monsieur, répondit l’inspecteur Baynes, parce que le seul papier trouvé dans les poches du défunt était une lettre de vous annonçant que vous seriez son invité justement la nuit ou il est mort. C’est l’enveloppe de cette lettre qui nous a permis d’identifier le cadavre. Nous sommes arrivés chez lui apres neuf heures ; personne n’était sur les lieux. J’ai télégraphié a M. Gregson pour qu’il vous recherche a Londres pendant que je fouillais Wisteria Lodge. Puis je suis venu a Londres, j’ai rencontré M. Gregson, et nous voici.

– Je crois maintenant, dit Gregson en se levant, que nous ferions mieux de donner a l’affaire un caractere officiel. Monsieur Scott Eccles, vous allez nous accompagner au commissariat et nous enregistrerons votre déposition par écrit.

– Certainement. Allons-y tout de suite. Mais je réclame vos services, monsieur Holmes. Je désire que vous n’épargniez ni argent ni peines pour découvrir la vérité. »

Mon ami se tourna vers le détective du Surrey.

« Je suppose que vous ne voyez pas d’inconvénient a ce que je collabore avec vous, monsieur Baynes ?

– J’en serai tres honoré, monsieur, bien sur !

– Vous paraissez avoir été tres rapide et efficace dans tout ce que vous avez fait. Y a-t-il une présomption, si j’ose ainsi vous questionner, relative a l’heure exacte ou la victime a trouvé la mort ?

– Il était la depuis une heure du matin. La pluie s’est mise a tomber a peu prés a ce moment-la, et il était mort avant la pluie.

– Mais c’est tout a fait impossible, monsieur Baynes ! s’écria notre client. Sa voix était reconnaissable entre mille. Je suis pret a jurer que c’est lui qui m’a parlé a cette heure-la dans ma chambre a coucher.

– Coincidence remarquable, mais nullement impossible ! murmura Holmes en souriant.

– Vous avez un indice ? interrogea Gregson.

– A premiere vue, l’affaire n’est pas tres complexe, bien qu’elle offre quelques particularités intéressantes. Mais avant que je hasarde un avis décisif et final, une étude plus approfondie des faits m’est nécessaire. A propos, monsieur Baynes, n’avez-vous pas déniché autre chose d’intéressant quand vous avez fouillé la maison ? »

Le détective regarda mon ami d’une maniere singuliere.

« Il y avait, répondit-il, deux ou trois petites choses intéressantes. Quand j’aurai terminé au commissariat, peut-etre voudrez-vous venir avec moi et me donner votre opinion sur ces détails ?

– Je suis entierement a votre disposition, dit Sherlock Holmes en sonnant. Voulez-vous reconduire ces messieurs, madame Hudson, et, s’il vous plaît, faire porter ce télégramme par le chasseur ; il aura a payer une réponse de 5 shillings. »

Une fois nos visiteurs sortis, nous demeurâmes silencieux. Holmes tirait méditativement sur sa pipe ; il avait ramené ses sourcils devant ses yeux, et il portait la tete en avant dans l’une de ses attitudes caractéristiques. Puis il se tourna brusquement vers moi.

« Alors, Watson, que dites-vous de tout cela ?

– Je n’arrive pas a comprendre la signification de la mystification infligée a Scott Eccles.

– Mais le crime ?

– Eh bien, si on le rapproche de la disparition des compagnons de Garcia, il me semble qu’ils ont été melés au crime et qu’ils se sont enfuis pour échapper a la justice.

– C’est une hypothese évidemment plausible. Par ailleurs vous admettrez bien qu’il est curieux que les deux domestiques aient tramé un complot contre lui et qu’ils soient passés a l’exécution la seule nuit ou il avait un invité. N’importe quel autre soir de la semaine ils l’avaient a leur merci ?

– Alors, pourquoi se sont-ils enfuis ?

– Voila ! Pourquoi se sont-ils enfuis ? C’est la grosse question. Une autre grosse question, c’est l’aventure peu banale de notre client Scott Eccles. Cela dit, mon cher Watson, est-ce trop demander a l’intelligence humaine de trouver une explication qui réponde a ces deux grosses questions ? S’il en existait une qui rendît compte, aussi, du mystérieux message a la phraséologie si peu ordinaire, alors nous pourrions l’accepter comme hypothese provisoire. Pour peu que les faits nouveaux qui vont nous etre soumis cadrent avec elle, ladite hypothese peut devenir une solution.

– Mais quelle est cette hypothese ? »

Holmes s’adossa sur sa chaise en fermant a demi les yeux.

« Vous conviendrez, mon cher Watson, que la these d’une farce ne résiste pas a l’examen. De graves événements se préparaient, comme la suite l’a montré, et l’invitation de Scott Eccles a Wisteria Lodge est en rapport avec eux.

– De quelle maniere ?

– Prenons les maillons de la chaîne les une apres les autres. A premiere vue je décele quelque chose d’anormal dans cette amitié soudaine et étrange qui s’établit entre le jeune Espagnol et Scott Eccles. C’est l’Espagnol qui est a son origine. Le surlendemain du jour ou il a fait sa connaissance, il se rend chez lui a l’autre bout de Londres et il le fréquente assidument par la suite jusqu’a ce qu’il obtienne la promesse d’une visite a Esher. Que voulait-il d’Eccles ? A quoi Eccles pouvait-il lui servir ? Je ne distingue en notre client aucun attrait particulier. Il n’est pas spécialement intelligent ; il ne possede aucune de ces qualités qui conviennent a l’esprit d’un Latin. Pourquoi donc a-t-il été élu entre toutes les relations de Garcia ? En quel honneur ? Parce qu’il représente parfaitement le type conventionnel du respectable Anglais ; il est le témoin revé pour impressionner un autre Anglais. Vous avez vu par vous-meme comme ni l’un ni l’autre des deux inspecteurs n’ont songé a mettre en doute sa déposition, pourtant assez extraordinaire !

– Mais de quoi devait-il etre témoin ?

– De rien, étant donné la façon dont les choses se sont déroulées ; mais de l’essentiel si elles s’étaient passées autrement. Voila comment je comprends l’affaire.

– En somme, il aurait servi d’alibi.

– Exactement, mon cher Watson ; il aurait pu servir d’alibi. Supposons, pour l’amour de l’argumentation, que les domestiques de Wisteria Lodge soient ses complices pour je ne sais quelle entreprise. Quelle que soit celle-ci, elle doit etre accomplie avant une heure du matin. A la suite d’un tripotage des horloges il est bien possible que Scott Eccles ait été convié a gagner sa chambre plus tôt qu’il ne le croyait ; mais ce qui est vraisemblable c’est que, lorsque Garcia est allé lui dire qu’il était une heure du matin, il ne devait pas etre beaucoup plus de minuit dans la réalité. Si Garcia pouvait mettre a exécution son projet et etre de retour a l’heure indiquée, il était alors en mesure de répondre puissamment a n’importe quelle accusation. Cet Anglais irréprochable aurait juré devant n’importe quel tribunal que l’accusé n’avait pas bougé de chez lui. C’était une garantie contre le pire.

– Bon. Cela je le comprends. Mais la disparition des autres ?

– Je ne dispose pas encore de tous les éléments, mais je n’entrevois pas de difficultés insurmontables. Encore est-ce une erreur de discuter avant d’avoir toutes les informations. Insensiblement on les déforme pour les faire coller avec ses théories.

– Et le message ?

– Le texte était : « Nos couleurs, vert et blanc1 » On dirait qu’il s’agit de courses de chevaux. « 1Le vert ouvert, le blanc fermé1 » C’est manifestement un signal. « 1Grand escalier, premier corridor, septieme a, droite, porte rembourrée1 » C’est un rendez-vous. Nous trouverons peut-etre un mari jaloux derriere tout cela. C’était surement un rendez-vous dangereux. Elle n’aurait pas ajouté : “Bonne chance”, dans le cas contraire. “D.” Cela devrait nous guider quelque part.

– Garcia était Espagnol. « D » ne serait-il pas mis la pour Dolores, qui est un prénom commun en Espagne ?

– Bien, Watson, tres bien ! Mais tout a fait impossible. Une Espagnole s’adressant a un Espagnol aurait écrit en espagnol. L’auteur du message est certainement une Anglaise. Eh bien, nous n’avons plus qu’a nous armer de patience en attendant le retour de ce brave inspecteur ! En attendant, rendons grâce a la chance : elle nous sauve pour quelques heures des fatigues insupportables de l’oisiveté. »

 

* * * * *

 

Avant le retour de l’inspecteur du Surrey, Holmes reçut une réponse a son télégramme. Il la lut et allait la ranger dans son carnet quand il vit la question que posait mon visage. Il me la rendit en riant.

« Nous naviguons dans les hautes eaux ! » me dit-il.

Le télégramme était une liste de noms et d’adresses : « Lord Harringby, The Dingle ; Sir George Ffolliott, Oxshott Towers ; M. Hynes Hynes, juge de paix, Purdey Place ; M. James Kaker Williams, Forton Old Hall ; M. Henderson, High Gable ; Rev. Joshua Stone, Nether Walsling. »

« C’était le moyen le plus simple pour limiter notre champ d’opérations, me dit Holmes. Sans aucun doute Baynes, avec son esprit méthodique, a déja adopté un plan analogue.

– Je ne comprends pas tout a fait1

– Voyons, mon cher ami, nous en sommes déja arrivés a la conclusion que le message reçu par Garcia pendant le dîner était un rendez-vous ou une invitation. Si j’interprete correctement le texte il faut, pour atteindre le lieu du rendez-vous, gravir un escalier principal et chercher la septieme porte dans un couloir ; il est non moins certain qu’elle ne peut pas etre située a plus de deux ou trois kilometres d’Oxshott puisque Garcia marchait a pied dans cette direction et qu’il espérait, selon ma these, etre de retour a Wisteria Lodge a temps pour se prévaloir d’un alibi, lequel n’était valable que jusqu’a une heure du matin. Comme le nombre des vastes habitations dans les environs immédiats d’Oxshott doit etre limité, j’ai envoyé a l’agence immobiliere locale citée par Scott Eccles un télégramme demandant de m’en fournir la liste. La voici : l’autre extrémité de notre écheveau embrouillé se trouve sans doute parmi ces noms-la. »

 

* * * * *

 

Il était pres de six heures quand nous arrivâmes au petit village d’Esher, en compagnie de l’inspecteur Baynes.

Holmes et moi avions emporté un nécessaire de toilette et nous élumes domicile dans un appartement confortable de l’hôtel du Taureau. Apres quoi nous nous remîmes en route avec le détective pour Wisteria Lodge. C’était un soir de mars sombre et froid ; le vent aigre et la pluie nous fouettaient le visage : exactement l’ambiance qui convenait au décor d’une tragédie.