Les Mysteres du peuple - Tome IV - Eugène Sue - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1849

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Eugène Sue

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Opis ebooka Les Mysteres du peuple - Tome IV - Eugène Sue

Histoire d’une famille de prolétaires a travers les âges

Opinie o ebooku Les Mysteres du peuple - Tome IV - Eugène Sue

Fragment ebooka Les Mysteres du peuple - Tome IV - Eugène Sue

A Propos

L’AUTEUR AUX ABONNÉS DES MYSTERES DU PEUPLE.

A Propos Sue:

Écrivain français, il fut une des initiateurs du roman feuilleton avec ce qui fut le premier grand succes du genre, «Les Mysteres de Paris». Il écrivit aussi «Le Juif errant» et les «Mysteres du peuple».

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Il n’est pas une réforme religieuse, sociale ou politique que nos peres n’aient été forcés de conquérir, de siecle en siecle, au prix de leur sang, par l’INSURRECTION.

 

 

Correspondance avec les Éditeurs étrangers

 

L’éditeur des Mysteres du Peuple offre aux éditeurs étrangers, de leur donner des épreuves de l’ouvrage, quinze jours avant l’apparition des livraisons a Paris, moyennant 15 francs par feuille, et de leur fournir des gravures tirées sur beau papier, avec ou sans la lettre, au prix de 10 francs le cent.

 

***

 

Travailleurs qui ont concouru a la publication du volume :


Protes et Imprimeurs : Richard Morris, Stanislas Dondey-Dupré, Nicolas Mock, Jules Desmarest, Louis Dessoins, Michel Choque, Charles Mennecier, Victor Peseux, Étienne Bouchicot, Georges Masquin, Romain Sibillat, Alphonse Perreve, Hy pere, Marcq fils, Verjeau, Adolphe Lemaître, Auguste Mignot, Benjamin.

Clicheurs : Curmer et ses ouvriers.

Fabricants de papiers : Maubanc et ses ouvriers, Desgranges et ses ouvriers.

Artistes Dessinateurs : Charpentier, Masson, Castelli.

Artistes Graveurs : Ottweil, Langlois, Lechard, Audibran, Roze, Frilley, Hopwood, Massard, Masson.

Planeurs d’acier : Héran et ses ouvriers.

Imprimeurs en taille-douce : Drouart et ses ouvriers.

Fabricants pour les primes, Associations fraternelles d’Horlogers, de Lampistes et d’ouvriers en Bronze : Duchâteau, Deschiens, Journeux, Suireau, Lecas, Ducerf, Renardeux, etc., etc.

Employés et correspondants de l’administration : Maubanc, Gavet, Berthier, Henry, Rostaing, Jamot, Blain, Rousseau, Toussaint, Rodier, Swinnens, Porcheron, Gavet fils, Dallet, Delaval, Renoux, Vincent, Charpentier, Dally, Bertin, Sermet, Chalenton, Blot, Thomas, Gogain, Philibert, Nachon, Lebel, Plunus, Grossetete, Charles, Poncin, Vacheron, Colin, Carillan, Constant, Fonteney, Boucher, Darris, Adolphe, Renoux, Lyons, Letellier, Alexandre, Nadon, Normand, Rongelet, Bouvet, Auzurs, Dailhaux, Lecerf, Bailly, Baptiste, Debray, Saunier, Tuloup, Richer, Daran, Camus, Foucaud, Salmon, Strenl, Seran, Tetu, Sermet, Chauffour, Caillaut, Fondary, C. de Poix, Bresch, Misery, Bride, Carron, Charles, Celois, Chartier, Lacoste, Dulac, Delaby, Kaufried, Chappuis, etc., etc., de Paris ; Férand, Collier, Petit-Bertrand, Périé, Plantier, Etchegorey, Giraudier, Gaudin, Saar, Dath-Godard, Hourdequin, Weelen, Bonniol, Alix, Mengelle, Pradel, Manlius Salles, Vergnes, Verlé, Sagnier, Samson, Ay, Falick, Jaulin, Fort-Mussat, Freund, Robert, Carriere, Guy, Gilliard, Collet, Ch, Celles, Laurent, Castillon, Drevet, Jourdan Moral, Bonnard, Legros, Genesley, Bréjot, Ginon, Féraud, Vandeuil, Châtonier, Bayard, Besson, Delcroix, Delon, Bruchet, Fournier, Tronel, Binger, Molini, Bailly, Fort-Mussot, Laudet, Bonamici, Pillette, Morel, Chaigneau, Goyet, Colin-Morard, Gerbaldi, Fruges, Raynaut, Chatelin, etc., etc., des principales villes de France et de l’étranger.

La liste sera ultérieurement complétée, des que nos fabricants et nos correspondants des départements, nous auront envoyé les noms des ouvriers et des employés qui concourent avec eux a la publication et a la propagation de l’ouvrage.

Le Directeur de l’Administration.

Paris – Typ. Dondey-Dupré, rue Saint-Louis, 46, au Marais.


L’AUTEUR AUX ABONNÉS DES MYSTERES DU PEUPLE.

CHERS LECTEURS,

Il faut vous l’avouer, notre ouvre n’est point du gout des gouvernements despotiques : en Autriche, en Prusse, en Russie, en Italie, dans une partie de l’Allemagne, les MYSTERES DU PEUPLE sont défendus ; a Vienne meme, une ordonnance royale contre-signée Vindisgraëtz (un des bourreaux de la Hongrie), prohibe la lecture de notre livre. Les préfets et généraux de nos départements en état de siege font les Vindisgraëtz au petit pied ; ils mettent notre ouvre a l’index dans leurs circonscriptions militaires ; ils vont plus loin : le général qui commande a Lyon a fait saisir des ballots de livraisons des Mysteres du Peuple que le roulage, muni d’une lettre de voiture réguliere, transportait a Marseille. Dans les villes qui ne jouissent pas des douceurs du régime militaire, les libraires et les correspondants de notre éditeur ont été exposés aux poursuites, aux tracasseries, aux dénis de justice les plus incroyables. Pourquoi cela ? Notre ouvrage a-t-il été incriminé par le procureur de la République ? Jamais. Contient-il quelque attaque directe ou indirecte a la RELIGION, a la FAMILLE, a la PROPRIÉTÉ ? Vous en etes juges, chers lecteurs. En ce qui touche la religion, j’ai exalté de toute la force de ma conviction, la céleste morale de Jésus de Nazareth, le divin sage ; en ce qui touche la famille, j’ai pris pour theme de nos récits l’histoire d’une famille, idéalisant de mon mieux cet admirable et religieux esprit familial, l’un des plus sublimes caracteres de la race gauloise ; en ce qui touche la propriété, j’essaye de vous faire partager mon horreur pour la conquete franque, sacrée, légitimée par les éveques ; conquete sanglante, monstrueuse, établie par le pillage, la rapine et le massacre ; en un mot l’une des plus abominables atteintes qui aient jamais été portées au droit de propriété, de sorte que l’on peut, que l’on doit dire de l’origine des possessions de la race conquérante, rois, seigneurs ou éveques : la royauté, c’est LE VOL ! la propriété féodale, c’est LE VOL ! la propriété ecclésiastique, C’EST LE VOL !… puisque royauté, biens féodaux, biens de l’Église, n’ont eu d’autre origine que la conquete franque. Notre livre est-il immoral, malsain, corrupteur ? Jugez-en, chers lecteurs, jugez-en. Nous avons voulu populariser les grandes et héroiques figures de notre vieille nationalité gauloise et inspirer pour leur mémoire un filial et pieux respect ; nous ne prétendons pas créer une ouvre éminente, mais nous croyons fermement écrire un livre honnete, patriotique, sincere, dont la lecture ne peut laisser au cour que des sentiments généreux et élevés. D’ou vient donc cette persécution acharnée contre les Mysteres du Peuple ? C’est que notre livre est un livre d’enseignement : c’est que ceux qui auront bien voulu le lire et se souvenir, garderont conscience et connaissance des grands faits historiques, nationaux, patriotiques et révolutionnaires qui ont toujours épouvanté les gouvernements ; car jusqu’ici tout gouvernement, tout pouvoir a tendu plus on moins, lui et ses fonctionnaires, a jouer le rôle de conquérant et a traiter le peuple en race conquise. Qu’était-ce donc, sous le dernier régime, que ces deux cent mille privilégiés gouvernant la France par leurs députés, sinon une maniere de conquérants dominant trente-cinq millions d’hommes de par leur droit électoral ? Qu’est-ce que cette armée, ces canons, en pleine paix, au milieu de la cité, au milieu de citoyens désarmés, sinon l’un des vestiges de l’oppression brutale de la conquete ?… Aussi, le jour de l’avenement définitif de la République démocratique effacera-t-il les dernieres traces de ces traditions conquérantes, et la France, sincerement, réellement gouvernée par elle-meme, sera seulement alors un pays libre. – Cela dit, passons.

Nous voici donc arrivés a l’une des plus douloureuses époques de notre histoire. Les Franks, appelés, sollicités par les éveques gaulois, ont envahi et conquis la Gaule. Cette conquete, accomplie, nous l’avons dit, par le pillage, l’incendie, le massacre ; cette conquete, inique et féroce comme le vol et la meurtre, le clergé l’a désirée, choyée, caressée, légitimée, bénie, presque sanctifiée dans la personne de Clovis, roi de ces conquérants barbares, en le baptisant, dans la basilique de Reims, fils soumis de la sainte Église catholique, apostolique et ROMAINE, par les mains de saint Rémi. Pourquoi les pretres d’un Dieu d’amour et de charité ont-ils ainsi légitimé des horreurs qui soulevent le cour et révoltent la conscience humaine ? Pourquoi ont-ils ainsi trahi et livré la Gaule, hébétée, avilie, châtrée par eux a dessein et de longue main ? Pourquoi l’ont-ils ainsi trahie et livrée, notre sainte patrie, elle, ses enfants, ses biens, son sol, son drapeau, sa nationalité, son sang, au servage affreux de l’étranger ? Pourquoi ? Trois des grands historiens qui résument la science moderne, quoique a des points de vue différents, vont nous l’apprendre.

« …… Presque immédiatement apres la conquete des Franks, les éveques et les chefs des grandes corporations ecclésiastiques, abbés, prieurs etc., prirent place parmi les LEUDES[1] DU ROI ClovisAucune magistrature, aucun pouvoir n’a été en aucun temps le sujet de plus de brigues et d’efforts que l’épiscopat. La vacance d’un siege devenait meme souvent un sujet de guerre : Hilaire, archeveque d’Arles, écarta plusieurs éveques contre toute regle, et en ordonna d’autres de la maniere la plus indécente, malgré le vou formel des habitants des cités. Et comme ceux qui avaient été nommés de la sorte ne pouvaient se faire recevoir de bonne grâce par les citoyens qui ne les avaient pas élus, ils rassemblaient des bandes de gens armés et allaient exiger la ville ou ils avaient été nommés éveques… On peut voir dans l’édit d’Athalarik, roi des Visigoths, quelles mesures le législateur civil dut prendre contre les candidats a l’épiscopat. Nul code électoral ne s’est donné plus de peine pour empecher la violence, la fraude et la corruption.

»……… Loin de porter atteinte a la puissance du clergé, l’établissement des Franks dans les Gaules ne servit qu’a l’accroître ; par les bénéfices, les legs, les dévotions en tous genres, ils acquéraient des biens immenses et prenaient place parmi L’ARISTOCRATIE DES CONQUÉRANTS.

» La fut le secret de la puissance du clergé. Il en pouvait faire, il en faisait chaque jour des usages coupables et qui devaient etre funestes a l’avenir : … Souvent conduit, comme les Barbares, par des intérets et des passions purement terrestres, le clergé partage avec eux la richesse, le pouvoir, TOUTES LES DÉPOUILLES DE LA SOCIÉTÉ, etc., etc. » (Guizot, Essais sur l’histoire de France.)

M. Guizot, en signalant aussi énergiquement et en déplorant la part monstrueuse que le clergé se fit lors de la conquete et de l’asservissement de la Gaule, ajoute que c’était presque un mal nécessaire en un temps désastreux ou il fallait chercher a opposer une puissance morale a la domination sauvage et sanglante des conquérants. Nous nous permettrons de ne pas partager l’opinion de l’illustre historien, et nous dirons tout a l’heure en quelques mots les raisons de notre dissidence.

« A la tete des Franks se trouvait un jeune homme nommé Hlode-Wig (Clovis), ambitieux, avare et cruel : les éveques gaulois le visiterent et lui adresserent leurs messages ; plusieurs se firent les complaisants domestiques de sa maison, que dans leur langage romain ils appelaient sa royale cour…

»…… Des courriers porterent rapidement au pape de Rome la nouvelle du bapteme du roi des Franks ; des lettres de félicitations et d’amitié furent adressées de la ville éternelle a ce roi QUI COURBAIT LA TETE SOUS LE JOUG DES ÉVEQUES… Du moment que le Frank Clovis se fut déclaré le fils de l’Église et le vassal de saint Pierre, SA CONQUETE S’AGRANDIT EN GAULE, etc.… Bientôt les limites du royaume des Franks furent reculées vers le sud-est, et, a l’instigation des éveques qui l’avaient converti, le néophyte (Clovis) entra a main armée chez les Burgondes (accusés par le clergé d’etre hérétiques). Dans cette guerre les Franks signalerent leur passage par le meurtre et par l’incendie, et retournerent au nord de la Loire avec un immense butin ; le clergé orthodoxe qualifiait cette expédition sanglante de pieuse, d’illustre, de sainte entreprise pour la vraie foi.

» La trahison des pretres livra aux Franks les villes d’Auvergne qui ne furent pas prises d’assaut ; une multitude avide et sauvage se répandit jusqu’au pied des Pyrénées, dévastant la terre et traînant les hommes esclaves deux a deux comme des chiens a la suite des chariots ; partout ou campait le chef frank victorieux, les éveques orthodoxes assiégeaient sa tente. Germinius, éveque de Toulouse, qui reste vingt jours aupres de lui, mangeait a la table du Frank, reçut en présent des croix d’or, des calices, des patenes d’argent, des couronnes dorées et des voiles de pourpre, etc. » (Augustin Thierry, Histoire de la Conquete de l’Angleterre par les Normands.)

M. Augustin Thierry ne voit pas, comme M. Guizot, une sorte de nécessité de salut public dans l’abominable trahison, dans la hideuse complicité du clergé gaulois, lançant les Barbares sur des populations inoffensives et chrétiennes (les Visigoths étaient chrétiens, mais n’admettaient pas la Trinité), et, partageant avec les pillards et les meurtriers les richesses des vaincus. M. Augustin Thierry signale surtout ce fait capital : les félicitations du pape de Rome a Clovis, apres que le premier de nos rois de droit divin, souillé de tous les crimes, se fut déclaré le vassal du pape, en courbant le front devant saint Rémi, qui lui dit : Baisse le front, fier Sicambre ! de ce moment, le pacte sanglant des rois et des papes, de l’aristocratie et du clergé, était conclu… Quatorze siecles de désastres, de guerres civiles ou religieuses pour le pays, d’ignorance, de honte, de misere, d’esclavage et de vasselage pour le peuple devaient etre les conséquences de cette alliance du pouvoir clérical et du pouvoir royal.

« La monarchie franque s’était surtout affirmée par l’accord parfait du clergé avec le souverain, il s’en est fallu de peu que Clovis n’ait été reconnu POUR SAINT, et qu’il n’ait été honoré a ce titre par l’ÉGLISE, aussi bien que l’est encore aujourd’hui son épouse SAINTE CLOTIDE. A cette époque, les bienfaits accordés a l’Église étaient un meilleur titre pour gagner le ciel que les bonnes actions. La plupart des éveques des Gaules contemporains de Clovis furent liés d’amitié avec ce prince, et sont réputés saints ; on assure meme que saint Rémi fut son conseiller le plus habituel… Des conciles réglerent l’usage des donations immenses faites par Clovis aux églises. Ils déclarerent les biens-fonds du clergé exempts de toutes les taxes publiques, inaliénables, et le droit que l’Église avait acquis sur eux imprescriptible. » (Sismondi, Histoire des Français, tome I.)

Les plus éminents historiens sont d’accord sur ce fait : Le clergé a appelé, sollicité, consacré la conquete franque et a partagé avec les conquérants les dépouilles de LA GAULE. Certes, dit M. Guizot, ainsi que les écrivains de son école, la conduite du clergé était déplorable, funeste au présent et a l’avenir ; mais il fallait avant tout opposer une puissance morale a la domination brutale des Barbares. La divine mission du christianisme était de civiliser, d’adoucir ces sauvages conquérants. Soit. Admettons que la trahison envers le peuple, que d’une cupidité effrénée, que d’une ambition impitoyable, il puisse naître une puissance morale quelconque, le devoir du clergé était donc de montrer a ces farouches conquérants que la force brutale n’est rien ; que la puissance morale est tout ; que le fidele selon le Christ est saint et grand par l’humilité, par la charité, par l’égalité. Il fallait surtout precher a ces barbares que rien n’était plus horrible, plus sacrilege que de tenir son prochain en esclavage, Jésus de Nazareth ayant dit : Les fers des esclaves doivent etre brisés. Il fallait enfin, et par l’influence divine dont il se disait dépositaire, et surtout par ses propres exemples, que le clergé s’occupât sans relâche de rendre les Franks humbles, humains, charitables, sobres, chastes, désintéressés. Or, que fait le clergé gaulois pour établir cette puissance morale civilisatrice ? Des richesses ensanglantées, fruit du pillage et du meurtre de ses concitoyens, il en demande sa part aux conquérants. Ces esclaves, ses freres, il les reçoit en don ou les achete, les exploite et les garde en esclavage !… lui !… qui prétend agir et parler au nom du Christ !… Oui… Jusqu’au huitieme siecle le clergé a eu des esclaves, comme il a eu des serfs et des vassaux jusqu’au dix-huitieme : il n’y a pas de cela soixante ans. Les crimes horribles des conquérants, le clergé les absout moyennant finance, et les tolere quand il ne les sanctifie. Lisez plutôt saint Grégoire, éveque de Tours, le seul historien complet de la conquete.

Apres une nomenclature des crimes innombrables du roi Clovis, l’éveque poursuit ainsi :

« Apres la mort de ces trois rois (qu’il fit tuer), Clovis recueillit leurs royaumes et leurs trésors. Ayant fait périr encore plusieurs autres rois et meme ses plus proches parents, dans la crainte qu’ils ne lui enlevassent son royaume, il étendit son pouvoir sur toutes les Gaules ; cependant ayant un jour rassemblé les siens, on rapporte qu’il leur parla ainsi des parents qu’il avait lui-meme fait périr :

« Malheur a moi, qui suis resté comme un voyageur parmi des étrangers, et qui n’ai plus de parents qui puissent, en cas d’adversité, me preter leur appui ! – Ce n’était pas qu’il s’affligeât de leur mort (ajoute Grégoire de Tours), mais il parlait ainsi par ruse et pour découvrir s’il lui restait encore quelqu’un a tuer (si forte potuisset adhuc aliquem reperire ut interficeret). Apres ces événements, Clovis mourut a Paris, et fut enterré dans la basilique des saints apôtres. » (L. II, p. 261.)

Cette scene atroce, ou la ruse du sauvage le dispute a sa férocité, inspire-t-elle au pretre chrétien une légitime horreur ? Va-t-il crier anatheme ?… ou du moins gardera-t-il un silence presque criminel ?… Écoutons encore l’éveque de Tours :

« Le roi Clovis, qui confessa l’Indivisible Trinité, dompte les hérétiques, par l’appui qu’elle lui prete, et étend son royaume par toutes les Gaules. (L. III, p. 255.)

» Chaque jour, Dieu faisait ainsi tomber les ennemis de Clovis sous sa main, et étendait son royaume, parce qu’il marchait avec un cour pur devant lui, et faisait ce qui était agréable aux yeux du Seigneur. » (L. II, p. 255.)

De bonne foi, quelle puissance morale et civilisatrice attendre d’un clergé dont l’un des plus éminents représentants s’exprime ainsi ? d’un clergé qui comptait parmi ses membres ce saint Rémi, le conseiller habituel de ce monstre couronné, dont les forfaits révoltent la nature ?

« Que voulez-vous ? c’étaient les mours du temps ! – disent certains historiens… – Et puis, que pouvaient faire les éveques contre cette invasion barbare ? Ne devaient-ils pas tâcher de dominer les Franks par l’ascendant de notre sainte religion, afin de leur reprendre, par la persuasion, une partie des biens et des richesses qu’ils avaient conquis a l’aide de la violence… Il fallait enfin civiliser ces barbares par l’influence chrétienne. »

Or, l’histoire apprend quelle fut l’influence civilisatrice de la religion sur ces fils de l’Église et sur leur descendance, dont les crimes surpasserent encore ceux du fondateur de cette dynastie de meurtriers, de fratricides et d’incestueux.

Les mours du temps ! les mours du temps ! répetent les historiens. Que fait le temps a la morale des choses ? Est-ce que le meurtre, l’inceste, le fratricide, n’ont pas été réprouvés avec horreur, meme par l’antiquité paienne ? Et vous, pretres catholiques, cédant a votre ambition et a votre cupidité traditionnelles, loin de tonner du haut de votre chaire évangélique contre les crimes inouis des conquérants de votre pays, vous les sanctifiez, parce que ces féroces barbares confessent votre Trinité, votre Dieu et surtout enrichissent vos églises en se laissant subalterniser par votre habituelle astuce !

Je me trompe, les éveques qui enregistraient si benoîtement les crimes des rois, dont ils étaient grassement payés, avaient parfois de véhémentes paroles de blâme contre les puissants du monde. Grégoire de Tours traita de Néron Chilpéric, un des fils de Clovis. Ce pauvre Chilpéric n’était pourtant ni plus ni moins Néron que ceux de sa race. « Mais, – dit l’éveque de Tours, – ce Chilpéric invectivait continuellement contre les pretres du Seigneur, ne trouvant pas de prétexte plus fécond pour ses dérisions et ses persécutions que les éveques des églises : l’un, selon lui, était léger ; l’autre superbe ; l’autre débauché ; l’autre trop riche ; il ne haissait rien tant que les églises. Il disait ordinairement : – Voici que notre fisc est appauvri ; nos richesses ont passé aux églises. – Et en se plaignant ainsi, il annulait souvent des donations faites au clergé. »

On le voit, la tradition ultramontaine n’a pas varié : ambition effrénée, cupidité implacable…

Que pouvaient faire les éveques contre l’invasion des Franks, dites-vous ? Ils devaient imiter le patriotique héroisme des Druides, qu’ils ont fait périr jusqu’au dernier dans les supplices !… Oui, la croix d’une main, l’étendard gaulois de l’autre, les éveques, au lieu de precher une guerre de religion et de pillage contre les ariens, devaient precher la guerre nationale contre les Franks, la guerre de l’indépendance, cette guerre sainte, trois fois sainte, du Peuple qui défend son foyer, sa famille, son pays et son Dieu !… Que pouvaient faire les éveques ?… Appeler aux armes la vieille Gaule au nom de la Patrie et de la Foi chrétienne menacées par les barbares !…

Oh ! alors, a cette voix véritablement divine, les Peuples se soulevaient en masse, et comme au jour de la sublime influence druidique, les Vercingétorix, les Marik, les Civilis, les Sacrovir, les Vindex, héros patriotes, auraient surgi du flot populaire ; vieillards, femmes, enfants, comme aux jours de l’invasion romaine, auraient marché a l’ennemi ; lances, épées, fourches, faux, pierres, bâtons, tout eut servi d’armes. Les Barbares étaient refoulés hors des frontieres ; l’indépendance de la Gaule sauvée, la doctrine évangélique acclamée de nouveau, dans l’enthousiasme du plus saint des triomphes, celui d’un Peuple libre triomphant de l’oppression étrangere !… Alors des débris du monde paien et barbare s’élevait pure, fiere, radieuse, la société nouvelle réalisant enfin ce vou supreme de Jésus : Liberté ! Égalité ! Fraternité !

Mais non, les éveques ne l’ont pas voulu ! Leur alliance sacrilege avec les Franks a couté a nos peres esclaves, serfs ou vassaux, quatorze siecles d’ignorance, de douleurs et de miseres… Mais qu’importait aux princes de l’Église catholique ? Ils dominaient les Peuples par les rois, savouraient l’orgueil de leur toute-puissance, riaient des sots qu’ils épouvantaient, jouissaient des biens de la terre, en ne se plongeant que trop souvent dans la débauche, la crapule et les plus sanglants exces !…

Est-ce exagération que de parler ainsi ? Empruntons a Grégoire de Tours, éveque lui-meme, quelques portraits d’éveques de son temps. « L’éveque Priscus, qui avait succédé a Sacerdos (éveque de Lyon), d’accord avec Suzanne, son épouse[2], se mit a persécuter et a faire périr plusieurs de ceux qui avaient été dans la familiarité de son prédécesseur. Le tout par malice et uniquement par jalousie de ce qu’ils lui avaient été attachés ; lui et sa femme se répandaient en blasphemes contre le saint nom de Dieu, et malgré la coutume observée depuis longtemps de ne permettre l’entrée de la maison épiscopale a aucune femme, celle de Priscus entrait dans sa chambre avec des jeunes filles. » (Grégoire de Tours, L. IV, p. 105.)

« Palladius, comte de la ville de Javols en Auvergne, disait a l’éveque Parthénius, qu’il accusait de sodomie : – Ou sont-ils tes maris, avec lesquels tu vis dans le désordre et l’infamie ? »

« Felix, éveque de Nantes, était d’une jactance et d’une avidité extremes ; mais je m’arrete pour ne pas lui ressembler. » (Liv. V, p. 183).

« Les gens de Langres, apres la mort de Sylvestre, demanderent un autre éveque ; on leur donna Pappol, autrefois archidiacre d’Autun. Au rapport de plusieurs, il commit beaucoup d’iniquités ; mais nous n’en dirons rien pour qu’on ne nous croie pas détracteurs de nos freres. » (Liv. V, p. 189.)

« … Le mari accusa vivement l’éveque Bertrand. – Tu as enlevé, dit-il, ma femme et ses esclaves, et ce qui ne convient point a un éveque, vous vous livrez honteusement a l’adultere, toi avec mes servantes, elle avec tes serviteurs – Alors le roi, transporté de colere, exigea de l’éveque la promesse de rendre la femme a son mari. » (Liv. IX, p. 349, v. 3.)

« La ville de Soissons avait pour éveque Droctigisill, qui, par exces de boisson, avait perdu la raison depuis quatre ans. » (liv. IX, p. 359, v. 3)

« Sunigésill, livré a la torture, avoua qu’Égidius, éveque de Reims, avait été complice de Raukhing dans le projet de tuer le roi Childebert (la complicité fut prouvée.) L’on trouva dans le trésor de cet éveque, des masses considérables d’or et d’argent, fruit de son iniquité. » (P. 4, liv. X, p. 97.)

« L’éveché de Paris fut donné a un marchand nommé Eusebe, qui, pour obtenir l’épiscopat, fit de nombreux présents. » (T. IV, p. 113.)

« Berthécram, éveque de Bordeaux, et Pallado, éveque de Sens, avaient souvent trompé le roi par leurs fourberies. Dans la suite, Pallado et Berthécram s’emporterent l’un contre l’autre et se reprocherent mutuellement un grand nombre d’adulteres et de fornications. Ils se traiterent aussi de parjures. Cela donna a rire a plusieurs. » (Liv. VIII, p. 139).

« L’abbé Dagulf commettait a chaque instant des vols et des meurtres, et se livrait a l’adultere avec une extreme dissolution. Épris de passion pour la femme de son voisin, il chercha tous les moyens d’attirer cet homme dans son monastere pour le tuer. » (Liv. VIII, p. 179, t. 3.)

« Badegesil, éveque du Mans, était un homme tres-dur au peuple ; qui enlevait de force ou pillait le bien d’autrui ; il avait une femme nommée Magnatrude, encore plus méchante et plus cruelle que lui, et qui par de détestables conseils, excitait sa cruauté naturelle, et le poussait a commettre des crimes. Cette femme coupa souvent a des hommes les parties naturelles et la peau du ventre, et brula a des femmes avec des lames rougies au feu les parties les plus secretes de leurs corps. » (Liv. VIII, p. 231, tom. 3.)

« Le neveu de l’éveque, ayant fait mettre l’esclave a la torture, il dévoila toute l’affaire : – J’ai reçu, dit-il, pour commettre le crime cent sous d’or de la reine Frédégonde, cinquante de l’éveque Mélanthius et cinquante autres de l’archidiacre de la ville. » (T. 3, liv. VIII, p. 235.)

« Salone et Sagittaire furent éveques, le premier d’Embrun, le second de Gap ; mais une fois en possession de l’épiscopat, ils commencerent a se signaler avec une fureur insensée, par des usurpations, des meurtres, des adulteres et d’autres exces ; quittant la table au lever de l’aurore, ils se couvraient de vetements moelleux et dormaient ensevelis dans le vin et le sommeil jusqu’a la troisieme heure du jour. Ils ne se faisaient pas faute de femmes pour se souiller avec elles. » (Liv. V, p. 263.)

« L’éveque Oconius était adonné au vin outre mesure ; il s’enivrait souvent d’une maniere si ignoble qu’il ne pouvait faire un pas. » (Liv. V, p. 313).

« Nous avons appris, – dit le concile de 589, – que les éveques traitent leurs paroisses non épiscopalement, mais cruellement. Et tandis qu’il a été écrit : Ne dominez pas sur l’héritage du Seigneur, mais rendez-vous les modeles du troupeau, ils accablent leurs dioceses de pertes et d’exactions. »

Un autre concile, tenu en 675, dit :

« Il ne convient pas que ceux qui ont déja obtenu les degrés ecclésiastiques, c’est-a-dire les pretres, soient sujets a recevoir des coups, si ce n’est pour des choses graves ; il ne convient pas que chaque éveque, a son gré et selon qu’il lui plaît, frappe de coups et fasse souffrir ceux qui lui sont soumis. »

Un autre concile de 527 : – « Il nous est parvenu que certains éveques s’emparent des choses données par les fideles aux paroisses ; de sorte qu’il ne reste rien ou presque rien aux églises. »

Le concile de 633 est non moins formel : « Ces éveques, ainsi que l’a prouvé une enquete, accablent d’exactions leurs églises paroissiales, et pendant qu’ils vivent eux-memes avec un riche superflu, il est prouvé qu’ils ont réduit presque a la ruine certaines basiliques. Lorsque l’éveque visite son diocese, qu’il ne soit a charge a personne par la multitude de ses serviteurs, et que le nombre de ses voitures ne soit pas de plus de cinq. »

M. Guizot, dans son admirable ouvrage : Histoire de la civilisation en France, apres avoir cité des preuves nombreuses, irréfragables de la hideuse cupidité de l’épiscopat et de son implacable ambition, ajoute : « En voila plus qu’il n’en faut sans doute pour prouver l’oppression et la résistance, le mal et la tentation d’y porter remede ; la résistance échoua, le remede fut inefficace ; le despotisme épiscopal continua de se déployer ; aussi au commencement du septieme siecle, l’Église était tombée dans un état de désordre presque égal a celui de la société civile… Une foule d’éveques se livraient aux plus scandaleux exces ; maîtres des richesses toujours croissantes de l’Église, rangés au nombre des grands propriétaires, ils en adoptaient les intérets et les mours ; ils faisaient contre leurs voisins des expéditions de violence et de brigandage, etc., etc. » (P. 396, v. 1.)

« Cautin, devenu éveque, se conduisit de maniere a exciter l’exécration générale ; il s’adonnait au vin outre mesure, et souvent il se plongeait tellement dans l’ivresse, que quatre hommes avaient peine a l’emporter de table. Il en devint épileptique ; il était en outre excessivement livré a l’avarice, et quelle que fut la terre dont les limites touchaient a la sienne, il se croyait mort s’il ne s’appropriait pas quelque partie des biens de ses voisins, l’enlevant aux plus forts par des proces et des querelles, l’arrachant aux plus faibles par la violence. » (L. IV, p. 29, v. 2.)

Dans son amour pour le bien d’autrui, l’éveque Cautin fit un autre tour fort longuement raconté par saint Grégoire. Il s’agissait d’un pretre nommé Anastase, qui, par une charte de la reine Clotilde, possédait une propriété ; ce bien, l’éveque Cautin le convoita ; il le demanda a Anastase ; celui-ci refusa de se déposséder ; l’éveque l’attire alors chez lui sous un prétexte, le renferme et lui signifie qu’il le laissera mourir de faim s’il ne lui abandonne ses titres de propriété ; Anastase persiste dans ses refus ; alors, dit Grégoire de Tours :

« Anastase est remis a des gardiens et condamné par Cautin, s’il ne remet les chartes, a mourir de faim ; dans la basilique de saint Cassius, martyr, était une crypte antique et profonde ; la se trouvait un vaste tombeau de marbre de Paros, ou avait été déposé le corps d’un grand personnage dans le sépulcre. Anastase (par l’ordre de Cautin) est enseveli avec le mort ; on met sur lui une pierre qui servait de couvercle au sarcophage, et on place des gardes a l’entrée du souterrain. »

Entre autres détails que donne Grégoire de Tours sur cette torture atroce, il cite celui-ci :

« … Des os du mort, – c’est Anastase qui le racontait ensuite, – s’exhalait une odeur pestilentielle, et il aspirait, non-seulement par la bouche et par les narines, mais, si j’ose le dire, par les oreilles meme cette atmosphere cadavéreuse. » (L. IV, p. 31)

Au bout de quelques heures, Anastase put soulever la pierre du sépulcre, appela a son aide, et fut délivré. Quant a l’éveque Cautin, il songea a d’autres tours, et conserva bel et bien son éveché.

Certes, il y eut des éveques purs de ces crimes abominables ; mais les plus purs de ces pretres achetaient, vendaient, exploitaient des esclaves, crime inexpiable pour un pretre du Christ ; aucune puissance humaine, morale ou physique, ne pouvait les forcer a conserver leur prochain en esclavage ; mais les plus purs de ces pretres étaient enrichis des dépouilles ensanglantées de leurs concitoyens ; mais les plus purs de ces pretres se rendaient complices des conquérants pour asservir la Gaule, leur patrie ; mais le nombre de ces éveques, moins coupables que l’universalité de leurs confreres, était bien minime. Citons encore l’histoire :

« La religion, – écrivait saint Boniface au pape Zacharie, – est partout foulée aux pieds ; les évechés sont presque toujours donnés a des laiques avides de richesses, on a des pretres débauchés et prévaricateurs qui en jouissent selon le monde. J’ai trouvé, parmi les diacres, des hommes habitués des l’enfance a la débauche, a l’adultere, aux vices les plus infâmes ; ils ont dans leur lit, pendant la nuit, quatre ou cinq concubines et meme davantage ; tout récemment on a vu des gens de cette espece monter ainsi de grade en grade jusqu’a l’épiscopat…, etc., etc. »

Vous avez eu et vous aurez connaissance, chers lecteurs, des crimes et des mours de ces rois franks, nos premiers rois de droit divin, ainsi que disent les royalistes et les ultramontains ; quant aux mours des seigneurs ducs et des seigneurs comtes franks, leurs compagnons de pillage, de viol et de massacre, nous emprunterons au hasard a Grégoire de Tours quelques traits caractéristiques des habitudes de nos doux conquérants :

« Le comte Amal s’éprit d’amour pour une jeune fille de condition libre ; quand vint la nuit, pris de vin, il envoya des serviteurs chargés d’enlever la jeune fille et de l’amener dans son lit. Comme elle résistait, on la conduisit de force dans la demeure du comte, et comme ou lui donnait des soufflets, le sang coulait a flots de ses narines, et le lit du comte en fut tout rempli ; lui-meme lui donna des coups de poing, des soufflets et autres coups ; puis il la prit dans ses bras et s’endormit accablé par le sommeil. » (L. IX, p. 331).

Un autre de ces seigneurs franks, amis et complices des éveques, le duc Runking, était plus inventif et plus recherché dans ses cruautés :

« Si un esclave tenait devant lui un cierge allumé, comme c’est l’usage pendant son repas, il lui faisait mettre les jambes a nu et le forçait d’y serrer avec force le flambeau jusqu’a ce qu’il fut éteint ; quand on l’avait rallumé, il faisait recommencer jusqu’a ce que les jambes de l’esclave fussent toutes brulées. » (L. V., p. 175).

Une autre fois, on lui demanda de ne pas séparer deux de ses esclaves, un jeune homme et une jeune fille qui s’aimaient : « – Il le promet, et les fait enterrer tous deux vivants, disant : Je ne manque pas au serment que j’ai fait de ne pas les séparer. » (Ibid., V., p. 177.)

Je vais donc tâcher, chers lecteurs, dans le récit suivant, de retracer a vos yeux cette funeste période de notre histoire : la conquete de la Gaule par l’invasion franque, appelée, soutenue par les éveques. Ce récit nous le ferons moins encore au point de vue de la fondation de la royauté de droit divin et de l’énorme puissance de l’Église, qu’au point de vue de l’asservissement, des douleurs, des miseres du peuple. Hélas ! ce peuple gaulois que nous avons vu jadis sous l’influence druidique, si fier, si vaillant, si intelligent, si patriote, si impatient du joug de l’étranger, nous allons le retrouver déchu de ses mâles et patriotiques vertus des temps passés, hébété, craintif, soumis devant les Franks et les éveques ; il n’a plus de Gaulois que le nom, et ce nom, il ne le conservera pas longtemps. Aux lueurs divines de l’Évangile émancipateur, vers lesquelles ce peuple a d’abord couru confiant et crédule a la voix des premiers apôtres prechant l’égalité, la fraternité, la communauté, ont succédé pour lui les menaçantes ténebres de l’obscurantisme, mettant le salut au prix de l’ignorance, de l’asservissement et de la douleur. Le souffle mortel, cadavéreux de l’Église romaine, a glacé ce noble peuple jusque dans la moelle des os, refroidi son sang, arreté les battements de son cour, autrefois palpitant d’héroisme et d’enthousiasme, a ces mots sacrés : patrie et liberté. Cependant, pour quelque temps encore, l’antique patriotisme de la vieille Gaule s’est réfugié dans un coin de ce vaste pays, l’indomptable Bretagne, encore toute imbue de la foi druidique, si étroitement liée au sentiment d’indépendance et de nationalité, mais rajeunie, vivifiée par l’idée purement chrétienne et libératrice, l’indomptable Bretagne avec ses dolmens surmontés de la croix, avec ses vieux chenes druidiques greffés de christianisme, ainsi que l’ont dit les historiens, résista seule, résistera seule jusqu’au huitieme siecle, luttant contre la Gaule… Que disons-nous ! les conquérants lui ont, hélas ! volé jusqu’a son nom ! résistera seule, luttant contre la FRANCE royale et catholique. Ceci, comme toutes les leçons de l’histoire, porte en soi, un grave enseignement. L’Église de Rome a de tout temps été fatale, mortelle a la liberté des peuples ; voyez meme a cette heure, les états purement catholiques ne sont-ils pas encore plus ou moins asservis, la Pologne, la Hongrie, l’Irlande, l’Espagne ? dites quel est leur sort ? Et cet abominable systeme d’abrutissement superstitieux et d’esclavage, le parti absolutiste et ultramontain reve encore de nous l’imposer. N’avez-vous pas entendu a la tribune un représentant de ce parti demander une expédition de Rome a l’intérieur de la France ? N’entendez-vous pas chaque jour les nombreux journaux de ce parti répéter, selon le mot d’ordre des ennemis de la révolution et de la république, « la société menacée n’a plus de salut que dans l’antique monarchie de droit divin, soutenue par une religion d’État puissamment organisée, et au besoin défendue par une formidable armée étrangere. Écoutez les absolutistes ultramontains, que disent-ils tous les jours ? Nous aimons mieux les Cosaques que la République. »

Oui, le jésuite pour anéantir l’âme, le Cosaque pour garrotter le corps, l’inquisiteur pour appliquer la torture ou la mort aux mécréants rebelles, voila l’idéal de ce parti qui n’a pas changé depuis quatorze siecles, tel est son désir, tel est son espoir dans sa réalité brutale. Un de nos amis, causant un jour avec un des plus fougueux champions du parti clérical, lui disait :

« – Je vous crois fort peu patriote ; cependant, avouez que vous ne verriez pas sans honte une nouvelle invasion étrangere occuper la France… votre pays, puisque, apres tout, vous etes Français ?…

« – Je ne suis pas plus Français qu’Anglais ou Allemand, – répondit l’ultramontain avec un éclat de rire sardonique, – je suis citoyen des États de l’Église ; mon souverain est a Rome, seule capitale du monde catholique ; quant a votre France, je verrais sans déplaisir les Cosaques chargés de la police en ce pays, ils n’entendent point le français, l’on ne pourrait les pervertir, comme on a malheureusement perverti notre armée. »

Voila donc le dernier mot du parti clérical et absolutiste : appeler de tous ses voux l’invasion des Cosaques, de meme qu’il y a quatorze siecles, il appelait, par la voix des éveques, l’invasion des Franks…

Qui sait ? quelque nouveau saint Rémi reve peut-etre a cette heure, sous sa cagoule, le bapteme de l’hérétique Nicolas de Russie dans la basilique de Notre-Dame de Paris, espérant dire a son tour a l’autocrate du Nord : « Courbe la tete, fier Sicambre… te voici catholique, partageons-nous la France… »

Nous allons donc tâcher, chers lecteurs, de vous montrer au vrai quel a été le berceau de la monarchie de droit divin et de la terrible puissance de l’Église catholique, apostolique et romaine.

Eugene SUE,

Représentant du Peuple.

18 septembre 1850.