Les Mysteres du peuple - Tome III - Eugène Sue - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1849

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Eugène Sue

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Opis ebooka Les Mysteres du peuple - Tome III - Eugène Sue

Histoire d’une famille de prolétaires a travers les âges

Opinie o ebooku Les Mysteres du peuple - Tome III - Eugène Sue

Fragment ebooka Les Mysteres du peuple - Tome III - Eugène Sue

A Propos

L’AUTEUR AUX ABONNÉS DES MYSTERES DU PEUPLE
Partie 1 - LA CROIX D’ARGENT ou LE CHARPENTIER DE NAZARETH – DE L’AN 10 A 130 DE L’ERE CHRÉTIENNE.
Chapitre 1

A Propos Sue:

Écrivain français, il fut une des initiateurs du roman feuilleton avec ce qui fut le premier grand succes du genre, «Les Mysteres de Paris». Il écrivit aussi «Le Juif errant» et les «Mysteres du peuple».

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Il n’est pas une réforme religieuse, politique ou sociale, que nos peres n’aient été forcés de conquérir de siecle en siecle, au prix de leur sang, par l’INSURRECTION.

Correspondance avec les Éditeurs étrangers

 

L’éditeur des Mysteres du Peuple offre aux éditeurs étrangers, de leur donner des épreuves de l’ouvrage, quinze jours avant l’apparition des livraisons a Paris, moyennant 15 francs par feuille, et de leur fournir des gravures tirées sur beau papier, avec ou sans la lettre, au prix de 10 francs le cent.

***

Travailleurs qui ont concouru a la publication du volume :

 

Protes et Imprimeurs : Richard Morris, Stanislas Dondey-Dupré, Nicolas Mock, Jules Desmarest, Louis Dessoins, Michel Choque, Charles Mennecier, Victor Peseux, Etienne Bouchicot, Georges Masquin, Romain Sibillat, Alphonse Perreve, Hy pere, Marcq fils, Verjeau, Adolphe Lemaître, Auguste Mignot, Benjamin.

Clicheurs : Curmer et ses ouvriers.

Fabricants de papiers : Maubanc et ses ouvriers, Desgranges et ses ouvriers.

Artistes Dessinateurs : Charpentier, Castelli.

Artistes Graveurs : Ottweil, Langlois, Lechard, Audibran, Roze, Frilley.

Planeurs d’acier : Héran et ses ouvriers.

Imprimeurs en taille-douce : Drouart et ses ouvriers.

Fabricants pour les primes, Associations fraternelles d’Horlogers et d’ouvriers en Bronze : Duchâteau, Deschiens, Journeux, Suireau, etc., etc.

Employés a l’Administration : Maubanc, Gavet, Berthier, Henry, Rostaing, Jamot, Blain, Rousseau, Toussaint, Rodier, Swinnens, Porcheron, Gavet fils, Dallet, Delaval, Renoux, Vincent, Charpentier, Dally, Bertin, Sermet, Chalenton, Blot, Thomas, Gogain, Philibert, Nachon, Lebel, Plunus, Grossetete, Charles, Poncin, Vacheron, Colin, Carillan, Constant, etc., etc., de Paris ; Férand, Collier, Petit-Bertrand, Périé, Plantier, Etchegorey, Giraudier, Gaudin, Saar, Dath-Godard, Hourdequin, Weelen, Bonniol, Allix, Mengelle, Pradel, Manlius Salles, Vergnes, Verlé, Sagnier, etc., etc., des principales villes de France et de l’étranger.

La liste sera ultérieurement complétée, des que nos fabricants et nos correspondants des départements, nous auront envoyé les noms des ouvriers et des employés qui concourent avec eux a la publication et a la propagation de l’ouvrage.

Le Directeur de l’Administration.

******

Paris – Typ. Dondey-Dupré, rue Saint-Louis, 46, au Marais.


L’AUTEUR AUX ABONNÉS DES MYSTERES DU PEUPLE

 

CHERS LECTEURS,

Nous voici arrivés a l’ere chrétienne : j’ai tâché de vous donner une idée de cette monstrueuse société romaine qui asservissait, corrompait et épouvantait le monde.

Dans le récit de la vie des deux descendants de notre famille gauloise, Sylvest et Siomara, je vous ai présenté les conséquences les plus communes de l’esclavage ou gémissaient nos peres et nos meres asservis sous l’oppression de Rome. Siomara, c’est l’effrayante dépravation qu’engendre souvent et forcément la servitude. Sylvest, c’est l’esclave martyr qui ne songe qu’a briser ses fers par la révolte, c’est le Gaulois conquis attendant le jour et l’heure d’exercer de légitimes et terribles représailles sur le conquérant, et de revendiquer, les armes a la main, le sol, la patrie, les droits, la nationalité, la religion, que la violence lui a ravis.

Cette sourde et menaçante ardeur d’insurrection contre la domination romaine couvait chez tous les peuples lorsque Jésus de Nazareth se révéla.

J’ai essayé, dans l’épisode suivant, ou se trouve melée une des descendantes de notre famille gauloise, de mettre en action les principaux événements de la vie sublime de Jésus, de vous montrer ce Christ, si divinement adorable, parlant, agissant ainsi qu’il a parlé et agi, puisque, dans les scenes ou il paraît, il ne prononce pas un mot, il n’accomplit pas un acte qui ne lui ait été attribué par ses disciples Jean, Marc, Luc ou Matthieu, autrement dits les quatre évangélistes, qui, vous le savez, chers lecteurs, ont écrit chacun de leur côté, mais avec de graves et nombreuses contradictions, la vie, les actes et les paroles de Jésus, leur jeune maître, bien longtemps apres sa mort ; de sorte que tout ce que nous savons de lui ne nous est parvenu que par les récits de ses quatre disciples, auteurs des Évangiles, a l’affirmation desquels, bien que souvent contradictoire, on a du se rendre.

Si j’ai mis, comme on dit, Jésus en scene, je n’ai fait que suivre en cela l’exemple donné par un grand nombre d’écrivains depuis les temps les plus reculés jusqu’a nos jours ; usage qui a pris surtout racine dans les pays les plus catholiques du monde, tels que l’Italie et l’Espagne, au temps le plus formidable de l’inquisition, tels encore que la France, la fille aînée de l’Église, ainsi que l’appellent les catholiques[1].

Si large, si absolu, si légal que soit pour chaque citoyen le droit de libre pensée, de libre examen, de libre conscience sur toutes les questions religieuses, en tant que la discussion reste convenable et mesurée, nous n’approfondirons pas ici cette these, discutée, controversée depuis la mort de Jésus : d’un côté, par les savants, les historiens ou les philosophes ; de l’autre, par les théologiens les plus habiles, les plus éloquents et les plus convaincus.

« Jésus est-il un etre surhumain, surnaturel, le Fils de Dieu, conçu par la sainte Vierge, grâce a l’intervention du Saint-Esprit, et envoyé momentanément sur la terre par Dieu le Pere, dans le but d’y accomplir, en faveur de la rédemption de l’humanité, des prodiges, des miracles, et de ressusciter visiblement trois jours apres sa mort pour remonter aux cieux ? »

Ou bien :

« Jésus est-il un des plus hardis réformateurs, un des plus grands philosophes dont puisse s’enorgueillir l’espece humaine, un génie véritablement divin par l’âme, céleste par le cour, qui, joignant a de rares et profondes connaissances dans l’art de guérir, a l’aide desquelles il opérait des cures vraiment miraculeuses, une tendresse inépuisable pour tout ce qui était pauvre, opprimé, souffrant ou dégradé par une vicieuse organisation sociale, a, par ses doctrines, porté une mortelle atteinte a la monstrueuse tyrannie de la société romaine, jeté les fondements d’un monde nouveau, et pris place au-dessus de Moise, de Platon, de Socrate, et de tous les sublimes génies de l’Asie et de la Gaule druidique ? »

Nous honorons toutes les convictions sinceres et pieuses, depuis la croyance des juifs, des chrétiens rationalistes ou protestants, jusqu’a celle des catholiques romains les plus orthodoxes en matiere religieuse. Chacun pense, croit, pratique, examine, apprécie comme il veut ou comme il peut, a la condition, nous le répétons, de respecter les croyances de tous, comme tous doivent respecter la croyance de chacun, pourvu qu’elle se formule avec mesure et convenance.

Ceci posé, nous trouvons fort logiques a son point de vue, l’opinion émise dans le livre du célebre docteur Straüs sur la vie de Jésus-Christ[2].

Cette opinion, la voici :

« La réflexion place Jésus dans la catégorie des individus doués de hautes facultés, dont la vocation, dans les différents domaines de la vie, est d’élever le développement de l’esprit a des degrés supérieurs ; individus que nous signalons d’ordinaire par le titre de génies dans les branches extra-religieuses, et particulierement dans celles de l’art et de la science. Ce n’est pas sans doute encore ramener le Christ dans ce qui est, a proprement parler, le sanctuaire chrétien, ce n’est que le placer dans la chapelle d’Alexandre Sévere, a côté d’Orphée, d’Homere, ou il se trouve, non-seulement a côté de Moise, mais encore a côté de Mahomet, et ou meme il ne doit pas dédaigner la compagnie d’Alexandre, et de César, de Raphaël et de Mozart. Ce rapprochement inquiétant disparaît cependant par deux raisons : la premiere, c’est qu’entre les différents domaines ou peut se développer la force créatrice du génie, fille de la Divinité, le domaine de la religion est placé d’une maniere générale en tete de tous les autres… aussi peut-on dire du fondateur d’une religion, dans un tout autre sens que du poete, du philosophe, que Dieu se manifeste en lui ; la seconde raison, c’est que, meme dans le domaine religieux, le Christ, étant l’auteur de la plus haute religion, dépasse les autres fondateurs de religion[3].

» Mais, en admettant que le Christ, au point culminant de la vie spirituelle sur le terrain de la communion la plus intime de l’Etre divin et humain, est le plus grand parmi tous ceux dont le génie créateur s’est développé sur le meme théâtre, cela, dira-t-on, n’est valable que pour les temps qui se sont écoulés ; quant a l’avenir, nous n’avons, ce me semble, rien qui nous garantisse qu’il ne viendra pas un autre génie qui, bien que non attendu par la chrétienté, n’égale ou meme ne surpasse le Christ, de meme que Thales et Parménide ont été suivi de Socrate et de Platon, et que, sur le terrain meme de la religion, Moise a été suivi du Christ. »

Maintenant, chers lecteurs, ceux d’entre vous qui voudraient s’édifier sur les questions si délicates de la naissance, des miracles et de la résurrection de Jésus, faits en apparence fort surnaturels, les trouveront expliqués ou ramenées a des proportions humaines et possibles dans l’ouvrage du célebre docteur Straüs, ouvre toute moderne et d’une immense érudition, a laquelle la clarté du raisonnement, jointe a l’irrécusable citation des faits, semble donner une autorité incontestable.

Quelques mots maintenant pour préciser l’état des choses en Judée au moment ou Jésus de Nazareth sortit pour la premiere fois de l’obscurité ou il avait jusqu’alors vécu.

Ainsi que vous le savez, Jésus, fils de Marie et du charpentier Joseph, était Juif et professait la religion juive ; vous n’ignorez pas non plus que l’Ancien Testament, autrement dit la Bible, livre sacré des Hébreux, annonçait depuis des siecles, par la voix des prophetes, la venue d’un Messie, génie a la fois libérateur et réformateur, dont la mission serait d’affranchir le pays des Hébreux de l’oppression étrangere et de changer cette terre de miseres et de larmes en terre promise, en paradis terrestre. Les memes livres saints décrivaient a l’avance quels seraient les actes et meme quelques particularités de la vie de ce Messie ; aussi devait-il arriver et il arriva que, trouvant ainsi leur conduite tracée d’avance par les prédictions séculaires, tantôt des imposteurs, tantôt des hommes consciencieusement fanatisés par la lecture des livres saints, et se croyant véritablement le Messie promis, tantôt des hommes d’un sens politique profond, comprenant toute l’autorité que donnerait a leurs plans de réformes cette origine quasi-divine, se donnerent, de siecle en siecle, pour le véritable libérateur et le réformateur tant annoncé par les saintes Écritures, tâchant et parvenant, chose assez peu difficile, a faire parfois a peu pres coincider leur vie, leurs actes, leurs paroles avec quelques-unes des prophéties écrites dans la Bible ; en d’autres termes, ces prophéties disant : Le Messie, fera, dira, accomplira telle chose, ces messies s’efforçaient, par tous les moyens possibles (et ils étaient de beaucoup de sortes dans ces temps d’ignorance grossiere) de réaliser plus ou moins certaines prophéties qu’ils connaissaient d’avance.

Beaucoup de ces messies précéderent Jésus, d’autres le suivirent ; les uns furent reconnus pour des fourbes et échouerent misérablement ; d’autres eurent une puissante influence sur le peuple hébreu, le souleverent contre les Romains, qui déja dominaient la Judée ; mais, comme Jésus de Nazareth, ils payerent de leur vie cette influence. Néanmoins, presque tous les messies agiterent profondément les masses souffrantes et opprimées en leur promettant le royaume de Dieu sur la terre, c’est-a-dire le bonheur de tous et l’extermination des conquérants étrangers. Sous le siecle d’Auguste, époque que nous venons de traverser historiquement, la Judée fut incorporée a la Syrie, depuis longtemps province romaine. Cette incorporation, qui portait une derniere et supreme atteinte a la nationalité juive, fut favorablement accueillie par les classes supérieures de la Judée (ainsi que nous avons vu dans les Gaules beaucoup de riches Gaulois accueillir avec joie la conquete romaine) ; mais le peuple, écrasé par le redoublement des impôts dont il payait la protection romaine, s’irrita profondément, et plusieurs révoltes éclaterent, soulevées par les derniers messies qui précéderent Jésus.

Ce fut donc en ces temps d’effervescence populaire que se produisit publiquement et politiquement Jésus de Nazareth, se proclamant, apres tant d’autres et comme tant d’autres avant lui, le véritable Messie.

Nous citerons ici, a ce sujet, quelques lignes d’un excellent ouvrage sur Jésus et sa doctrine[4], ouvrage écrit a un tout autre point de vue que celui du docteur Straüs, et qui arrive cependant a une conclusion presque identique.

« Dans le besoin commun de délivrance, la population moyenne et supérieure (de Judée), souvent avertie par tous les malheurs auxquels les soulevements partiels avaient donné lieu, exigeait, pour reconnaître son libérateur (ou messie) que le conseil national eut proclamé préalablement son opportunité et les pouvoirs extraordinaires que l’opinion presque unanime ajoutait a sa venue. (Mais le conseil national des Juifs n’avait pas, si cela se peut dire, accrédité Jésus-Christ comme véritable messie.) Les classes inférieures, au contraire, plus souffrantes et moins arretées par la prudence et les intérets personnels, se précipitaient au-devant de tout homme qui annonçait au nom de Dieu le salut de la nation.

» Une seconde cause, quoique fondée sur l’un des principes les plus brillants, les plus moraux de la doctrine de Jésus, éloignait de lui toutes les personnes attachées dans leur condition sociale a un certain honneur, et devait réveiller chez les magistrats une méfiance grande et involontaire. Les errements de l’école essénienne, qui, par amour pour la paix et la pureté de l’âme, dictait a ses adeptes de ne rechercher que la société des gens de bien, n’avaient point paru d’une nature assez féconde aux yeux de Jésus… Comme le secours du médecin n’appartient point, disait-il, aux individus en santé, mais aux malades, de meme tous ses oins devaient aplanir aux méchants les voies du royaume de Dieu. En conséquence, beaucoup de femmes jusqu’alors prostituées, beaucoup d’hommes méprisés pour leur conduite, paraissaient en premier ordre sur ses traces et étaient admis a ses repas.

» Enfin, l’image flatteuse d’un monde prochain ou les pauvres, les derniers, obtiendraient la place des premiers, la possession éternelle de la terre recomposée, reconstituée, exerçaient beaucoup plutôt leur action sur une multitude qui, ne possédant rien, ne livrait rien aux chances du hasard, que sur des hommes qui avaient a compromettre leur famille, leur existence, leur avenir. »

Telle était donc la position des hommes et des choses lorsque Jésus de Nazareth se produisit en Judée comme le véritable Messie réformateur et libérateur ; mais, s’il devint aussitôt l’idole des pauvres, des opprimés, des etres dégradés, auxquels il faisait entendre pour la premiere fois de tendres paroles d’amour, de consolation, de pardon et d’espérance, il fut bientôt l’objet de la haine passionnée, aveugle, féroce, des gens qui, ainsi que le dit M. Salvador, craignaient de voir compromettre, par les doctrines réformatrices de Jésus, leur famille, leur existence, leur avenir.

Cette classe de citoyens de Jérusalem, composée des sénateurs, des banquiers, des docteurs de la loi et des princes des pretres, appartenait généralement a l’école ou a l’opinion pharisienne, opinion dont le principe reposait sur le respect de la religion et de l’autorité.

Or, ainsi que vous le verrez, chers lecteurs, par les citations irrécusables des Évangiles, Jésus de Nazareth n’était pas seulement un admirable réformateur social et politique, mais encore un réformateur religieux, et quoiqu’il professât la religion juive, il blâmait et, méconnaissait certaines observances, certaines pratiques religieuses, considérées par les pretres comme indispensables au salut. Il fut donc incessamment attaqué, exécré par les pharisiens, et finalement mis a mort a leur demande, pour avoir voulu, selon eux, renverser la religion, dissoudre la famille et attenter a la richesse et a la propriété individuelle.

Le sujet est trop grave pour que je cherche la moindre allusion aux événements et aux idées de notre temps ; vous vous en convaincrez vous-memes, car vous trouverez toutes mes affirmations appuyées de l’irrécusable autorité des Évangiles ; non, je ne cherche pas ici de puériles allusions, je constate des faits. Et, d’ailleurs, les temps ne sont plus les memes : l’humanité a marché. La sublime doctrine de Jésus se résume par ces principes : l’amour du prochain, l’égalité parmi les hommes, la charité.

L’amour du prochain et l’égalité avaient été déja prechés par différents philosophes antérieurs a Jésus[5] ; mais personne, avant lui, n’avait plus admirablement cherché et n’était arrivé a faire naître, a développer, a exalter chez l’homme la charité, le devoir impérieux de l’aumône ; de la ses attaques violentes, incessantes contre les riches, pour les engager et les forcer a l’aumône ; nul autre que lui n’avait tenté de relever, de réhabiliter par le repentir, ces coupables de qui les fautes sont moins imputables a leurs mauvaises passions qu’aux iniquités sociales.

Mais, nous l’avons dit, l’humanité, éternellement en progres, a marché : l’aumône et la charité, qui étaient pour ainsi dire le côté économique de la doctrine de Jésus, et qui ont produit d’excellents résultats durant des siecles ou la société se composait uniquement de maîtres et d’esclaves, de conquérants et de conquis, de seigneurs et de serfs, l’aumône et la charité ont, comme économie sociale, accompli leur temps ; elles resteront toujours profondément vénérables comme vertus privées, mais elles seraient aujourd’hui plus que jamais impuissantes a résoudre le redoutable probleme de la misere. Une des conséquences de l’égalité de tous devant la souveraineté populaire est : quant a l’impôt, que celui qui possede beaucoup paye beaucoup, que celui qui possede peu paye peu ; quant a l’économie sociale, il est non moins conséquent que L’INSTRUMENT DE TRAVAIL SOIT ACCESSIBLE A TOUS, afin que tous trouvent dans les fruits de leur travail, désormais constant et a l’abri de toutes les vicissitudes, indépendance, moralisation, éducation, bien-etre. Lors meme qu’elle ne dégrade pas celui qui la reçoit, l’aumône est stérile… aussi stérile, dirions-nous, que le serait le pillage, que des méchants ou des insensés nous accusent de precher : il ne s’agit pas de dépouiller ceux qui possedent, mais de rendre, moyennant labeur, intelligence et probité, la propriété accessible, facile, fructueuse a tous ceux qui ne possedent pas.

Permettez-moi, chers lecteurs, afin de bien vous préciser, selon moi, la différence des résultats de l’aumône et du travail, de terminer par une parabole, ainsi que l’on disait au temps de Jésus de Nazareth. Cette parabole ne sera autre chose que le récit d’un fait dont j’ai été témoin.

« Il y a quelques années de cela ; le pain était hors de prix, l’hiver rigoureux : deux bons riches, possédant des terres exactement semblables en nature, voulurent venir au secours des journaliers sans ouvrage qui habitaient la commune voisine. L’un des riches donna cinq cents francs, qui furent distribués aux journaliers qui manquaient de pain et d’ouvrage. L’autre riche, au lieu de distribuer cinq cents francs en aumône, les consacra au défrichement d’un champ inculte depuis des siecles, donna ainsi du travail, et conséquemment du pain, a bon nombre de journaliers pendant la rude saison, et mit en valeur une terre jusqu’alors stérile. L’an d’apres, il concéda aux memes journaliers la possession du champ, la semence et l’engrais nécessaires a la culture, sans se réserver d’autre prélevement qu’une part des produits, qui le mettait a meme de rentrer dans les avances qu’il avait faites ainsi que dans le prix d’acquisition du sol, mais sans aucune stipulation d’intéret ; les journaliers s’acquitterent ainsi des avances reçues, et, plus tard, profiterent de l’intégralité de leurs travaux.

» Or, de ces deux riches voulant employer cinq cents francs a donner du pain a leur prochain, lequel a le mieux réussi : celui qui a procédé par aumône ou celui qui a mis l’instrument de travail a la portée des journaliers ? La stérile aumône, bientôt absorbée sans rien produire, n’a donné que pendant quelques mois du pain a ceux qui en manquaient ; le second travail a non-seulement assuré pendant un grand nombre d’années a venir une occupation lucrative aux journaliers, premiers défricheurs de ce champ, mais augmenté par cette production infinie la richesse générale du pays. »

Un dernier mot, chers lecteurs ; permettez-moi de remercier publiquement ici ceux d’entre vous, et ils sont en grand nombre, qui m’ont fait l’honneur de m’écrire qu’ils ont voté pour moi lors de la derniere élection de Paris. La mission de représentant du peuple, jointe aux travaux incessants, indispensables a la continuation des Mysteres du peuple, que vous accueillez avec une si constante bienveillance, m’impose de nouveaux devoirs ; mais je trouverai la force de suffire a ma double tâche dans vos encouragements, et dans mon dévouement inaltérable a l’opinion démocratique et sociale qui m’a honoré de sa confiance.

EUGENE SUE.

Paris, 6 mai 1850.


Partie 1
LA CROIX D’ARGENT ou LE CHARPENTIER DE NAZARETH – DE L’AN 10 A 130 DE L’ERE CHRÉTIENNE.


Chapitre 1

 

Un souper chez Ponce-Pilate a Jérusalem. – Aurélie, femme de Grémion. – Jeane, femme de Chusa, intendant d’Hérode. – Jonas, riche banquier. – Baruch, docteur de la loi. – Caiphe, prince des pretres. – Ce que ces seigneurs pensent d’un jeune homme de Nazareth, ancien ouvrier charpentier, et comment lesdits pharisiens accusent ce jeune homme de precher, surtout a la lie de la populace, des doctrines incendiaires, subversives et criminellement attentatoires a la religion, a la famille et a la propriété. – Jeane, femme de Chusa, essaye de défendre le jeune homme de Nazareth. – Nouveau méfait du Nazaréen annoncé par un officier romain. – Jeane et Aurélie échangent une promesse mystérieuse pour le lendemain.

 

Ce soir-la, il y avait a Jérusalem un grand souper chez Ponce-Pilate, procurateur au pays des Israélites pour l’empereur Tibere.

Vers la tombée du jour, la plus brillante société de la ville se rendit chez le seigneur romain. Sa maison, comme celle de toutes les personnes riches du pays, était bâtie en pierre de taille enduite de chaux et badigeonnée d’une couleur rouge[6].

On entrait dans ce somptueux logis par une cour carrée entourée de colonnes de marbre formant galerie. Au milieu de cette cour jaillissait une fontaine qui répandait une grande fraîcheur sous ce ciel brulant de l’Arabie. Un immense palmier, planté aupres de cette fontaine, la couvrait de son ombre pendant le jour. On pénétrait ensuite dans un vestibule rempli de serviteurs, et de la dans la salle du festin, boisée de sandal incrusté d’ivoire.

Autour de la table étaient rangés des lits de bois de cedre recouverts de riches draperies, ou les convives s’asseyaient pour manger… Selon l’usage du pays, les femmes qui assistaient au repas avaient amené une de leurs esclaves qui se tenait debout derriere elles durant tout le festin. Ce fut ainsi que Genevieve, femme de Fergan, assista aux scenes qu’elle va raconter, ayant accompagné sa maîtresse Aurélie chez le seigneur Ponce-Pilate.

La société était choisie : on remarquait parmi les gens les plus considérables : le seigneur Baruch, sénateur et docteur de la loi ; le seigneur Chusa, intendant de la maison d’Hérode, tétarque ou prince de Judée, sous la protection de Rome ; le seigneur Grémion, nouvellement arrivé de la Gaule romaine comme tribun du trésor en Judée ; le seigneur Jonas, un des plus riches banquiers de Jérusalem, et enfin le seigneur Caiphe, un des princes de l’Église des Hébreux.

Au nombre des femmes qui assistaient a ce festin, il y avait Lucrece, épouse de Ponce-Pilate ; Aurélie, épouse de Grémion, et Jeane, épouse de Chusa[7].

Les deux plus jolies femmes de l’assemblée qui soupait ce soir-la chez Ponce-Pilate étaient Jeane et Aurélie. Jeane avait cette beauté particuliere aux Orientales : de grands yeux noirs a la fois doux et vifs et des dents d’une blancheur que son teint brun rendait plus éblouissante encore. Son turban, de précieuse étoffe tyrienne de couleur pourpre enroulée d’une grosse chaîne d’or dont les deux bouts retombaient de chaque côté sur ses épaules[8], encadrait son front a demi-caché par deux grosses tresses de cheveux noirs. Elle était vetue d’une longue robe blanche laissant nus ses bras chargés de bracelets d’or ; par-dessus cette robe, serrée a sa taille par une écharpe d’étoffe pourpre pareille a son turban, elle portait une sorte de soubreveste de soie orange sans manches. Les beaux traits de Jeane avaient une expression remplie de douceur, et son sourire exprimait une bonté charmante.

Aurélie, femme de Grémion, née de parents romains dans la Gaule du midi, était belle aussi, et vetue, a la mode de son pays, de deux tuniques, l’une longue et rose, l’autre courte et bleu-clair ; une résille d’or retenait ses cheveux châtains ; elle avait le teint aussi blanc que celui de Jeane était brun ; ses grands yeux bleus brillaient d’enjouement et son gai sourire annonçait une inaltérable bonne humeur.

Le sénateur Baruch, un des plus savants docteurs de la loi, occupait a ce souper la place d’honneur. Il semblait fort gourmand, car son turban vert était presque toujours penché sur son assiette ; deux ou trois fois meme il fut obligé de desserrer la ceinture qui retenait sa longue robe violette ornée d’une longue frange d’argent. La gloutonnerie de ce gros sénateur fit plusieurs fois sourire et chuchoter Jeane et Aurélie, nouvelles amies, assises a côté l’une de l’autre, et derriere lesquelles se tenait debout Genevieve, ne perdant pas une de leurs paroles et étant non moins attentive a tout ce que disaient les convives.

Le seigneur Jonas, un des plus riches banquiers de Jérusalem, coiffé d’un petit turban jaune, vetu d’une robe brune, portait une barbe grise pointue et ressemblait a un oiseau de proie ; il parlait de temps a autre a voix basse avec le docteur de la loi, qui lui répondait rarement, et sans cesser de manger, tandis que le prince des pretres, Caiphe, Grémion, Ponce-Pilate et les autres personnages s’entretenaient de leur côté.

Vers la fin du souper, le docteur de la loi, commençant a se rassasier, essuya sa barbe grasse du revers de sa main, et dit au tribun du trésor nouvellement arrivé en Judée :

– Seigneur Grémion, commencez-vous a vous habituer a notre pauvre pays ? Ah ! c’est un grand changement pour vous qui arrivez de la Gaule romaine… Quel long voyage vous avez fait la !

– J’aime a voir des pays nouveaux, répondit Grémion, et j’aurai souvent occasion de parcourir celui-ci pour surveiller les péagers du fisc.

– Malheureusement pour le seigneur Grémion, reprit le banquier Jonas, il arrive en Judée dans un triste et mauvais temps.

– Pourquoi cela, seigneur ? demanda Grémion.

– N’est-ce pas toujours un mauvais temps qu’un temps de troubles civils ? répondit le banquier.

– Sans doute, seigneur Jonas ; mais de quels troubles s’agit-il ?

– Mon ami Jonas, reprit Baruch, le docteur de la loi, veut vous parler des déplorables désordres que ce vagabond de Nazareth traîne partout apres lui, et qui augmentent chaque jour.

– Ah ! oui, dit Grémion, cet ancien ouvrier charpentier de Galilée, né dans une étable et fils d’un fabricant de charrues ?… Il court, dit-on, le pays… Vous le nommez ?…

– Si on lui donnait le nom qu’il mérite…, s’écria le docteur de la loi d’un air courroucé, on l’appellerait le scélérat… l’impie… le séditieux… mais il porte le nom de Jésus.

– Bon !… un bavard, dit Ponce-Pilate en haussant les épaules apres avoir vidé sa coupe ; un fou, qui parle a des oisons… rien de plus…

– Seigneur Ponce-Pilate, s’écria le docteur de la loi d’un ton de reproche, je ne vous comprends pas ! Comment ! vous qui représentez ici l’auguste empereur Tibere, notre protecteur, a nous, pacifiques et honnetes gens, car, sans vos troupes, il y a longtemps que la populace se serait soulevée contre Hérode, notre prince, vous vous montrez insouciant des faits et gestes de ce Nazaréen… vous le traitez de fou ?… Ah ! seigneur Ponce-Pilate… seigneur Ponce-Pilate… ce n’est pas d’aujourd’hui que je vous le dis : les fous comme celui-la sont des pestes publiques !…

– Et je vous répete, moi, mes seigneurs, reprit Ponce-Pilate en tendant sa coupe vide a son esclave debout derriere lui, je vous répete que vous vous alarmez a tort… Laissez dire ce Nazaréen, et ses paroles passeront comme du vent.

– Seigneur Baruch, vous voulez donc bien du mal a ce jeune homme de Nazareth ? dit Jeane de sa voix douce. Vous ne pouvez entendre prononcer son nom sans vous courroucer…

– Certes, je lui veux du mal, reprit le docteur de la loi ; et c’est justice, car ce Nazaréen, qui ne respecte rien, non-seulement m’a insulté, moi, personnellement, mais encore il a insulté tous mes confreres du sénat en ma personne… Car, enfin, savez-vous, l’autre jour, ce qu’il a osé dire sur la place du Temple, en me voyant passer ?…

– Voyons ces terribles paroles, seigneur Baruch…, reprit Jeane en souriant. Cela doit etre affreux !…

– Affreux n’est pas assez… c’est abominable, monstrueux ! qu’il faut dire, reprit le docteur de la loi. Je passais donc l’autre jour sur la place du Temple ; je venais de dîner chez mon voisin Samuel… Je vois de loin un groupe de gueux en haillons, artisans, conducteurs de chameaux, loueurs d’ânes, femmes de mauvaise vie, enfants déguenillés, et autres gens de la plus dangereuse espece ; ils écoutaient un jeune homme monté sur une pierre : il pérorait de toutes ses forces… Soudain il me désigne du geste : tous ces vagabonds se retournent vers moi, et j’entends le Nazaréen dire a son entourage[9] : « Gardez-vous de ces docteurs de la loi, qui aiment a se promener avec de longues robes, a etre salués sur la place publique, a avoir les premieres chaires dans les synagogues et les premieres places dans les festins[10]. »

– Vous m’avouerez, seigneur Ponce-Pilate, dit le banquier Jonas, qu’il est impossible de pousser plus loin l’audace de la personnalité…

– Mais il me semble, dit tout bas en riant Aurélie a Jeane, en lui faisant remarquer que le docteur de la loi avait justement la place d’honneur au festin, il me semble que le seigneur Baruch affectionne en effet ces places-la.

– C’est pourquoi il est si courroucé contre le jeune homme de Nazareth, qui a l’hypocrisie en horreur ! répondit Jeane, tandis que Baruch reprenait de plus en plus furieux :

– Mais voici, chers seigneurs, qui est plus abominable encore : « Gardez-vous, a ajouté le séditieux, gardez-vous de ces docteurs de la loi, qui dévorent les maisons des veuves sous prétexte qu’ils font de longues prieres. Ces personnes-la, » et cet audacieux m’a encore désigné, « ces personnes-la seront punies plus rigoureusement que les autres[11]. » Oui, voila ce que j’ai entendu dire en propres termes au Nazaréen… Et maintenant, seigneur Ponce-Pilate, je vous le déclare, moi, si l’on ne réprime au plus tôt cette licence effrénée qui ose attaquer l’autorité des docteurs de la loi, c’est-a-dire la loi et l’autorité elles-memes… si l’on peut impunément signaler ainsi les sénateurs a la haine et au mépris publics, nous marchons a l’abîme !…

– Laissez-le dire, reprit Ponce-Pilate en vidant de nouveau sa grande coupe, laissez-le dire, et vivez en joie…

– Vivre en joie n’est pas possible, seigneur Ponce-Pilate, lorsqu’on prévoit de grands désastres, reprit le banquier Jonas. Je le déclare, les craintes de mon digne ami Baruch sont des plus fondées… Oui, et comme lui, je répete : Nous marchons a l’abîme ; ce charpentier de Nazareth est d’une audace qui passe toutes les bornes ; il ne respecte rien, mais rien : hier, c’était la loi, l’autorité, qu’il attaquait dans ses représentants ; aujourd’hui, ce sont les riches contre lesquels il excite la lie de la populace… N’a-t-il pas osé prononcer ces exécrables paroles : Il est plus aisé qu’un chameau passe par le trou d’une aiguille qu’il ne l’est qu’un riche entre dans le royaume du ciel[12] ! »

A cette citation du seigneur Jonas, tous les convives s’exclamerent a l’envi :

– C’est abominable !…

– Ou allons-nous ?…

– A l’abîme, comme l’a si bien démontré le seigneur Baruch !

– Ainsi, nous tous, qui possédons de l’or dans nos coffres, nous voici voués au feu éternel !…

– Comparés a des chameaux qui ne peuvent passer par le trou d’une aiguille !

– Et ces monstruosités sont dites et répétées par le Nazaréen a la lie de la populace…

– Afin de l’exciter au pillage des riches…

– N’est-ce pas indignement flatter les détestables passions de tous ces gueux déguenillés, dont Jésus de Nazareth fait ses plus cheres délices, et avec lesquels, dit-on, il s’enivre ?[13]

– Je ne peux guere en vouloir a ce garçon d’aimer le vin, dit Ponce-Pilate en riant et en tendant de nouveau sa coupe a son esclave. Les buveurs ne sont point gens dangereux…

– Mais ce n’est pas tout, reprit Caiphe, prince des pretres ; non-seulement ce Nazaréen outrage la loi, l’autorité, la propriété des richesses, il attaque non moins audacieusement la religion de nos peres… Ainsi le Deutéronome dit formellement : « Vous ne preterez pas a usure a votre frere, mais seulement aux étrangers. » Remarquez bien ceci : mais seulement aux étrangers. Eh bien ! méprisant les prescriptions de notre sainte religion, le Nazaréen s’arroge le droit de dire : « Faites du bien a tous, et pretez sans rien espérer. » Et il a soin d’ajouter : Vous ne pouvez servir a la fois Dieu et l’argent[14]. De sorte que la religion déclare formellement qu’il est licite de tirer profit de son argent a l’endroit des étrangers, tandis que le Nazaréen, blasphémant la sainte Écriture dans l’un de ses dogmes les plus importants, nie ce qu’elle affirme, défend ce qu’elle permet.

– Ma qualité de paien, reprit Ponce-Pilate de plus en plus de bonne humeur, ne me permet pas de prendre part a une telle discussion… Je vais intérieurement invoquer notre dieu Bacchus… A boire, esclave, a boire !…

– Cependant, seigneur Ponce-Pilate, reprit le banquier Jonas qui paraissait difficilement contenir la colere que lui causait l’indifférence du Romain, en mettant meme de côté ce qu’il y a de sacrilege dans la proposition du Nazaréen, vous avouerez qu’elle est des plus insensées ; car, mes seigneurs, je vous le demande, alors que devient notre commerce ?…

– C’est la ruine de la richesse publique !

– Que veut-on que je fasse de l’or que j’ai dans mes coffres, si je n’en tire point profit, si je prete sans rien espérer, comme dit cet audacieux novateur ? Cela ferait rire[15]… si ce n’était pas si odieux…

– Et il ne s’agit pas seulement d’une attaque isolée dirigée contre notre sainte religion, reprit Caiphe, un des princes de l’Église ; c’est, chez le Nazaréen, un systeme arreté d’outrager, de saper dans sa base la foi de nos peres ; en voici une nouvelle preuve. Dernierement, des malades étaient plongés dans la piscine de Béthesda

– Pres la porte des Brebis ?

– Justement… Ce jour-la était jour de sabbat ; or, vous savez, mes seigneurs, combien est solennelle et sacrée l’interdiction de faire quoi que ce soit le jour du sabbat ?

– Pour tout homme religieux, c’est commettre une terrible impiété.

– Maintenant, jugez la conduite du Nazaréen, reprit Caiphe. Il va a la piscine, et notez en passant que, par une astuce scélérate et pour ruiner les médecins, il ne reçoit jamais un denier pour ses guérisons, car il est fort versé dans l’art de guérir.

– Comment voulez-vous, seigneur Caiphe, qu’un homme qui ne respecte rien respecte meme les médecins ?…

– Le Nazaréen arrive donc a la piscine : il y trouve, entre autres, un homme qui avait le pied démis ; il le lui remet…

– Quoi ! le jour du sabbat ?

– Il aurait osé ?…

– Abomination de la désolation !…

– Guérir un malade le jour du sabbat… sacrilege !…

– Oui, mes seigneurs, répondit le prince des pretres d’une voix lamentable ; il a commis ce sacrilege[16] !

– Si encore ce jeune homme n’avait pas guéri le malade, dit tout bas Aurélie a Jeane en souriant, je concevrais leur colere…

– Une telle impiété, ajouta le docteur Baruch, une telle impiété mériterait le dernier supplice[17], car il est impossible d’outrager plus abominablement la religion !…

– Et ne croyez, pas reprit Caiphe, que le Nazaréen se cache de ses sacrileges ou en rougisse… loin de la, il blaspheme a ce point de dire qu’il se moque du sabbat et que ceux qui l’observent sont des hypocrites[18] !…

Un murmure général d’indignation accueillit les paroles du prince des pretres, tant l’impiété du Nazaréen semblait abominable aux convives de Ponce-Pilate. Mais celui-ci, vidant coupe sur coupe, ne paraissait plus s’occuper de ce qui se disait autour de lui.

– Non, seigneur Caiphe, reprit le banquier Jonas d’un air consterné, si ce n’était vous qui m’affirmiez de telles énormités, j’hésiterais a les croire.

– Je vous parle pertinemment, car j’ai eu l’idée, heureuse, je crois, d’aposter pres du Nazaréen des gens tres-rusés qui ont l’air d’etre ses partisans ; ils le font ainsi parler ; il se livre alors sans défiance, cause avec nos hommes a cour ouvert, et puis… ceux-ci viennent aussitôt tout nous rapporter[19].

– C’est une excellente imagination que vous avez eue la, seigneur Caiphe, dit le banquier Jonas. Honneur a vous !…

– C’est donc grâce a ces émissaires, reprit le prince des pretres, que j’ai été instruit qu’avant-hier encore ce Nazaréen a prononcé des paroles incendiaires capables de faire égorger les maîtres par leurs esclaves.

– Quel scélérat !

– Mais que veut-il ?

– Seigneur, voici ces paroles, reprit Caiphe, écoutez-les bien : « Le disciple n’est pas plus que le maître, ni l’esclave plus que son seigneur ; c’est assez au disciple d’etre comme son maître, et a l’esclave comme son seigneur[20]. »

Un nouveau murmure d’indignation courroucée se fit entendre.

– Voyez-vous la belle concession que ce Nazaréen daigne nous faire ? s’écria le banquier Jonas. Vraiment ! c’est assez a l’esclave d’etre comme son seigneur ! Vous nous accorder cela, Jésus de Nazareth ? Vous permettez que l’esclave ne soit pas plus que son seigneur ?… Grand merci !

– Et voyez, ajouta le docteur de la loi, voyez les conséquences de ces épouvantables doctrines, si elles étaient jamais répandues ; et nous pouvons parler ainsi entre nous, a cette heure ou nos serviteurs viennent de quitter la salle du festin… car enfin, du jour ou l’esclave se croira l’égal de son maître, il se dira : « Si je suis l’égal de mon maître, il n’a donc pas le droit de me tenir en servitude ?… et j’ai le droit moi de me rebeller… » Or, vous savez, mes seigneurs, ce que serait un pareille révolte ?

– Ce serait la fin de la société !

– La fin du monde !

– Le chaos ! s’écria le seigneur Buruch, car le chaos doit succéder au déchaînement des plus détestables passions populaires, et le Nazaréen ne les flatte que pour les déchaîner ; il promet monts et merveilles a ces misérables pour s’en faire des prosélytes ; il flatte leur envie haineuse en leur disant qu’au jour de la justice, les premiers seront les derniers, et les derniers seront les premiers[21].

– Oui… dans le royaume des cieux, dit Jeane d’une voix douce et ferme. C’est ainsi que l’entend le jeune maître…

– Ah ! vraiment ? reprit le seigneur Chusa, son mari, d’un air sardonique, il s’agit seulement du royaume des cieux ?… Vous croyez cela ?… Pourquoi donc alors, il y a quelque temps, un nommé Pierre, un de ses disciples, je crois, lui ayant dit en propres termes : « Maître, voici que nous abandonnons tout et que nous te suivons ; quoi donc aurons-nous pour cela[22] ?

– Ce Pierre était un homme de prévoyance, dit le banquier Jonas d’un air railleur ; ce compere ne se payait pas de viande creuse.

– A cette question de Pierre, reprit Chusa, que répond le Nazaréen, afin d’exciter la cupidité des bandits dont il veut se faire tôt ou tard des instruments ? Il répond ces propres paroles : « Personne n’abandonnera sa maison, ses freres, ses sours, son pere, sa mere, ses fils et ses champs pour moi et pour l’Évangile, qu’il ne reçoive : pour le présent CENT FOIS PLUS qu’il n’a abandonné, et dans les siecles futurs, la vie éternelle[23]. »

– Pour le présent… c’est assez clair, dit le docteur Baruch ; il promet, pour le présent aux hommes de sa bande, cent maisons au lieu d’une qu’ils quittent pour le suivre, un champ cent fois plus grand que celui qu’ils abandonnent ; et, en outre, pour l’avenir, dans les siecles futurs, il assure a ces mécréants la vie éternelle !

– Or, ou les prendra-t-il ces cent maisons pour une ? reprit le banquier Jonas ; oui, ou les prendra-t-il ces champs promis a ces vagabonds ? Il nous les prendra a nous autres possesseurs de biens, a nous autres chameaux, pour qui l’entrée du paradis est aussi étroite que le trou d’une aiguille, parce que nous sommes riches.

– Je crois, mes seigneurs, reprit Jeane, que vous interprétez mal les paroles du jeune maître ; elles ont un sens figuré.

– Vraiment, reprit le mari de Jeane d’un air ironique ; et voyons donc cette belle figure ?

– Lorsque Jésus de Nazareth dit que ceux qui le suivront aurons pour le présent cent fois plus qu’ils n’ont abandonné, il entend par la, ce me semble, que la conscience de precher la bonne nouvelle, l’amour du prochain, la tendresse pour les faibles et les souffrants, compensera au centuple le renoncement que l’on se sera imposé.

Ces sages et douces paroles de Jeane furent tres-mal accueillies par les convives de Ponce-Pilate, et le prince des pretres s’écria :

– Je plains votre femme, seigneur Chusa, d’etre comme tant d’autres, aveuglée par le Nazaréen. Il s’agit tellement pour lui des biens matériels, que voici quelque chose de bien plus fort : il a l’audace d’envoyer ces vagabonds, qu’il appelle ses disciples, s’établir et manger a bouche que veux-tu dans les maisons, sans rien payer, sous prétexte d’y precher ses abominables doctrines.

– Comment ! mes seigneurs, reprit Grémion, dans votre pays, de telles violences sont possibles et demeurent impunies ?… Des gens viennent chez vous s’établir de force, et y boire, y manger, sous le prétexte d’y pérorer ?

– Ceux qui reçoivent les disciples du jeune maître de Nazareth, reprit Jeane, les reçoivent volontairement.

– Oui, quelques-uns, reprit Jonas ; mais le plus grand nombre de ceux qui hébergent ces vagabonds cedent a la peur, a la menace ; car, d’apres les ordres du Nazaréen, ceux qui refusent d’héberger ces fainéants vagabonds sont voués par eux au feu du ciel[24].

De nouvelles clameurs se souleverent au récit des nouveaux méfaits du Nazaréen.

– C’est une intolérable tyrannie !…

– Il faut pourtant en finir avec de pareilles indignités !…

– C’est le pillage organisé !…

– Aussi, reprit le banquier Jonas, le seigneur Baruch a parfaitement raison de dire : « C’est droit au chaos que nous mene le Nazaréen, pour qui rien n’est sacré ; » car, je le répete, non content de vouloir détruire la loi, l’autorité, la propriété, la religion, il veut, pour couronner son ouvre infernale, détruire la famille !…

– Mais c’est donc votre Belzébuth en personne ? s’écria le seigneur Grémion. Comment ! mes seigneurs, ce Nazaréen voudrait anéantir la famille ?

– Oui… l’anéantir en la divisant, reprit Caiphe, l’anéantir en semant la discorde et la haine dans le foyer domestique, en armant le fils contre le pere, les serviteurs contre leurs maîtres !

– Seigneur, reprit Grémion d’un air de doute, un projet si abominable peut-il entrer dans la tete d’un homme ?…

– D’un homme… non, reprit le prince des pretres, mais d’un Belzébuth, comme ce Nazaréen ; en voici la preuve : D’apres le rapport irrécusable des émissaires dont je vous ai parlé, ce maudit a prononcé, il y a huit jours, les horribles paroles que voici, parlant a cette bande de gueux qui ne le quitte pas :

« – Ne croyez point que je sois venu vous apporter la paix sur terre ; j’ai apporté l’épée ; je suis venu mettre le feu sur la terre, et tout mon désir est qu’il s’allume ; c’est la division, je vous le répete, et non la paix, que je vous apporte ; je suis venu jeter la division entre le pere et le fils, la fille et la mere, la belle-fille et la belle-mere ; les propres serviteurs d’un homme se déclareront ses ennemis ; dans toute maison de cinq personnes, il y en aura deux contre les trois autres[25]. »

– Mais c’est épouvantable ! s’écrierent a la fois le banquier Jonas et l’intendant Chusa.

– C’est precher la dissolution de la famille par la haine !…

– C’est precher la guerre civile, s’écria le Romain Grémion, la guerre sociale ! comme celle qu’a soulevée Spartacus, l’esclave révolté…

– Quoi ! oser dire : Je suis venu mettre le feu sur la terre, et tout mon désir est qu’il s’allume !

– Les propres serviteurs d’un homme se déclareront ses ennemis !

– Dans toute maison de cinq personnes, il y en aura deux contre les trois autres !

– C’est, comme il a l’infernale audace de le dire, c’est venir mettre le feu sur la terre

Jeane avait paru écouter avec une pénible impatience toutes ces accusations portées contre le Nazaréen ; aussi s’écria-t-elle d’une voix ferme et animée :

– Eh ! mes seigneurs, je suis lasse d’entendre vos calomnies ; vous ne comprenez pas le sens des paroles du jeune maître de Nazareth a ses disciples… Quand il parle des divisions qui naîtront dans les familles, cela signifie que, dans une maison, les uns partageant ses doctrines d’amour et de tendresse pour le prochain, qu’il preche du cour et des levres, et les autres persistant dans leur dureté de cour, ils seront divisés ; il veut dire que les serviteurs se déclareront les ennemis de leur maître, si ce maître a été injuste et méchant ; il veut dire encore une fois que, dans toute famille, on sera pour ou contre lui. En peut-il etre autrement ? Il engage a renoncer aux richesses ; il proclame l’esclave égal de son maître ; il console, il pardonne ceux qui ont péché, plus par suite de leur misere ou de leur ignorance que par mauvais naturel. Tous les hommes ne peuvent donc tout de suite partager ces généreuses doctrines… Quelle vérité nouvelle ne les a pas d’abord divisés ? Aussi, le jeune maître de Nazareth dit-il, dans son langage figuré, qu’il est venu mettre le feu sur la terre, et que son désir est qu’il s’allume !… Oh ! oui, je le crois, car ce feu dont il parle, c’est l’ardent amour de l’humanité dont son cour est embrasé.

Jeane, en s’exprimant ainsi d’une voix émue, vibrante, paraissait plus belle encore ; Aurélie, sa nouvelle amie, la contemplait avec autant de surprise que d’admiration…

Les convives du seigneur Ponce-Pilate firent entendre, au contraire, des murmures d’étonnement et d’indignation, et Chusa, mari de Jeane, lui dit durement :

– Vous etes folle ! et j’ai honte de vos paroles. Il est incroyable qu’une femme qui se respecte ose, sans mourir de confusion, défendre d’abominables doctrines, prechées sur la place publique ou dans d’ignobles tavernes, au milieu de vagabonds, de voleurs et de femmes de mauvaise vie, entourage habituel de ce Nazaréen…

– Le jeune maître, répondant a ceux qui lui reprochaient ce mauvais entourage, n’a-t-il pas dit, reprit Jeane de sa voix toujours sonore et ferme : « Ce ne sont pas ceux qui se portent bien, mais les malades, qui ont besoin de médecin[26] ? », faisant entendre par cette parabole que ce sont les gens dont la vie est mauvaise qui ont surtout besoin d’etre éclairés, soutenus, guidés, aimés… je le répete, oui, aimés consolés, pour revenir au bien ; car douceur et miséricorde font plus que violence et châtiment ; et cette pieuse et tendre tâche, Jésus se l’impose chaque jour !

– Et moi, je vous répete, s’écria Chusa courroucé, que le Nazaréen ne flatte ainsi les détestables passions de la vile populace au milieu de laquelle il passe sa vie, qu’afin de la soulever, l’heure et le moment venus, de s’en déclarer le chef, et de tout mettre a feu, a sac et a sang dans Jérusalem et en Judée ! puisqu’il a l’audace de dire qu’il n’apporte pas la paix sur la terre, mais l’épée… mais le feu…

Ces paroles de l’intendant d’Hérode furent tres-approuvées par les convives de Ponce-Pilate, qui semblaient de plus en plus étonnés du silence et de l’indifférence du procurateur romain ; car celui-ci, vidant fréquemment sa grande coupe, souriait d’une façon de plus en plus débonnaire a chaque énormité que l’on reprochait au jeune homme de Nazareth.

Aurélie avait attentivement écouté la femme de l’intendant d’Hérode défendre si chaleureusement le jeune maître ; aussi lui dit-elle tout bas :

– Chere Jeane, vous ne sauriez croire quel désir j’ai de voir ce Nazaréen dont on dit tant de mal et dont vous dites tant de bien… Ce doit etre un homme extraordinaire ?…

– Oh ! oui… extraordinaire par sa bonté, répondit Jeane aussi tout bas. Si vous saviez comme sa voix est tendre lorsqu’il parle aux faibles, aux souffrants, aux petits enfants… oh ! surtout aux petits enfants !… Il les aime a l’adoration ; quand il les voit sa figure prend une expression céleste.

– Jeane, reprit Aurélie en souriant, il est donc bien beau ?

– Oh ! oui… beau… beau comme un archange !

– Que je serais donc curieuse de le voir, de l’entendre !… reprit Aurélie d’un air de plus en plus intéressé. Mais, hélas ! comment faire, s’il est toujours si mal entouré ?… Une femme ne peut se risquer dans ces tavernes ou il preche… ainsi qu’on le dit ?

Jeane resta un moment pensive, puis elle reprit :

– Qui sait ? chere Aurélie… il y aurait peut-etre un moyen de voir et d’entendre le jeune maître de Nazareth.

– Oh ! dites, s’écria vivement Aurélie, dites vite, chere Jeane… quel moyen ?

– Silence ! on nous regarde…, répondit Jeane ; plus tard nous reparlerons de cela…

En effet, le seigneur Chusa, tres-indigné de l’opiniâtreté de sa femme a défendre le Nazaréen, jetait de temps a autre sur elle des regards courroucés en causant avec Caiphe.

Ponce-Pilate venait de vider encore une fois sa grande coupe, et, les joues allumées, les yeux brillants et fixes, completement étranger a ce qui se passait autour de lui, il semblait jouir d’une extreme béatitude intérieure.

Le seigneur Baruch, apres s’etre consulté a voix basse avec Caiphe et le banquier, dit au Romain :

– Seigneur Ponce-Pilate ?

Mais le seigneur Ponce-Pilate, se souriant de plus en plus a lui-meme, ne répondit pas ; il fallut que le docteur de la loi lui touchât le bras. Le procurateur, semblant alors se réveiller en sursaut, dit :

– Excusez-moi, mes seigneurs, je songeais a… je songeais… Enfin qu’y a-t-il ?

– Il y a, seigneur Ponce-Pilate, reprit le docteur Baruch, que si apres tout ce que mes amis et moi venons de vous raconter des abominables projets de ce Nazaréen, vous ne sévissez pas contre lui avec la derniere des rigueurs, vous le représentant de l’auguste empereur Tibere, protecteur naturel d’Hérode, notre prince, il arrivera que…

– Voyons ! qu’arrivera-t-il, mes seigneurs ?

– Il arrivera qu’avant la pâque prochaine Jérusalem… la Judée entiere sera au pillage par le fait de ce Nazaréen, que la populace appelle déja le roi des Juifs.

Ponce-Pilate répondit, conservant cet air tranquille et insouciant qui le caractérisait :

– Allons, mes seigneurs, ne prenons pas ainsi des buissons pour des forets, des taupinieres pour des montagnes ! Est-ce a moi de vous rappeler votre histoire ? Est-ce que ce garçon de Nazareth est le premier qui se soit avisé de jouer le rôle de messie ? Est-ce que vous n’avez pas eu Judas le Galiléen, qui prétendait que les Israélites ne devaient reconnaître d’autre maître que Dieu, et qui tâcha de soulever vos populations contre notre pouvoir a nous, Romains ?… Qu’est-il arrivé ?… Ce Judas-la a été mis a mort, et il en serait de meme de ce jeune homme de Nazareth, s’il s’avisait de souffler la rébellion !

– Sans doute, seigneur, reprit Caiphe, le prince des pretres, le Nazaréen n’est pas le premier fourbe qui se soit donné pour le Messie que nos saintes Écritures annoncent depuis tant de siecles. Depuis cinquante ans, pour ne parler que des faits récents, nous avons eu, parmi les faux messies, Jonathas, et, apres lui, Simon le magicien, surnommé la grande vertu de Dieu ; puis Barkokebah, le fils de l’Étoile[27], et tant d’autres prétendus imposteurs, prétendus messies ou sauveurs et régénérateurs du pays d’Israël !… Mais aucun de ces fourbes n’a eu l’influence du Nazaréen, et surtout son infernale audace ; ils n’attaquaient pas, comme lui, avec acharnement, les riches, les docteurs de la loi, les pretres, la famille, la religion, enfin tout ce qui doit etre respecté, sous peine de voir Israël tomber dans le chaos… Ces autres imposteurs ne s’adressaient pas surtout et incessamment comme le Nazaréen, a cette lie de la populace dont il dispose d’une façon redoutable ; car enfin, dernierement encore, le seigneur Baruch, las des outrages publics dont le Nazaréen poursuivait les pharisiens, c’est-a-dire les personnes les plus respectables de Jérusalem qui professent l’opinion pharisienne, si honnete, si modérée en toutes choses, le seigneur Baruch, dis-je, voulut faire emprisonner le Nazaréen ; mais l’attitude de la populace devint si menaçante, que mon noble ami Baruch n’osa pas donner l’ordre d’arreter ce mauvais homme[28]. Ainsi donc, seigneur Ponce-Pilate, vous disposez d’une force armée considérable ; si vous ne venez point a notre aide, a nous qui ne disposons que d’une faible milice, dont une partie est non moins infectée que la populace par les détestables doctrines du Nazaréen, nous ne répondons pas de la paix publique, et un soulevement populaire contre vos propres troupes est possible.

– Oh ! quant a cela, reprit en riant Ponce-Pilate, vous me trouveriez le premier, casque en tete, cuirasse au dos, épée au poing, si le Nazaréen osait ameuter la populace contre mes troupes ; quant au reste, par Jupiter ! démelez vous-memes votre écheveau, s’il est embrouillé, mes seigneurs ; ces affaires intérieures vous concernent seuls, vous autres sénateurs de la cité. Arretez ce jeune homme, emprisonnez-le, crucifiez-le, s’il le mérite : c’est votre droit, usez-en ; moi, je représente ici l’empereur, mon maître ; tant que son pouvoir n’est pas attaqué, je ne bouge pas.

– Et d’ailleurs, seigneur procurateur, reprit Jeane, le jeune maître de Nazareth n’a-t-il pas dit : Rendez a Dieu ce qui est a Dieu, et a César ce qui est César !

– C’est vrai, noble Jeane, répondit Ponce-Pilate, et il y a loin de la a vouloir insurger le peuple contre le Romain.

– Mais ne voyez-vous donc pas, seigneur, s’écria le docteur Baruch, que ce fourbe agit ainsi par hypocrisie pour ne pas éveiller vos soupçons, et que, l’heure venue, il appellera la populace aux armes ?

– Alors, mes seigneurs, reprit Ponce-Pilate en vidant de nouveau sa coupe, le Nazaréen, me trouvera pret a le recevoir a la tete de mes cohortes ; mais, jusque-la, je n’ai rien a voir dans vos démelés.

A ce moment, un officier romain entra tout effaré et dit a Ponce-Pilate :

– Seigneur procurateur, il vient d’arriver ici une nouvelle étrange.

– Laquelle ?

– Une grande émotion populaire est causée par… Jésus de Nazareth…

– Pauvre jeune homme ! dit tout bas Aurélie en s’adressant a Jeane, il joue de malheur, tout le monde lui en veut !

– Écoutons, reprit Jeane avec inquiétude, écoutons !…

– Vous voyez, seigneur Ponce-Pilate, s’écrierent a la fois le prince des pretres, le docteur de la loi et le banquier, il n’est pas jour que le Nazaréen ne trouble la paix publique…

– Répondez, dit le gouverneur a l’officier, de quoi s’agit-il ?

– Quelques gens arrivés de Béthanie prétendent qu’il y a trois jours Jésus de Nazareth a ressuscité un mort… Tout le peuple de la ville est dans une émotion inexprimable ; des bandes de gens déguenillés courent a l’heure qu’il est dans les rues de Jérusalem avec des flambeaux, criant : « Gloire a Jésus de Nazareth qui ressuscite les morts ! »

– L’audacieux ! s’écria Caiphe, vouloir imiter nos saints prophetes ! imiter Élie, qui ressuscita le fils de la veuve de Sérapta ! ou Élisée, qui ressuscita Joreb ! Profanation ! profanation !

– C’est un imposteur ! s’écria a son tour le banquier ; c’est une supercherie impie, sacrilege ! Nos saintes Écritures annoncent que le Messie ressuscitera les morts… Le Nazaréen veut jouer jusqu’au bout son rôle de messie…

– On va jusqu’a dire le nom du mort ressuscité, reprit l’officier ; il se nommerait Lazare ![29]

– Je demande au seigneur Ponce-Pilate ! s’écria Caiphe, que l’on fasse rechercher et arreter a l’instant ce Lazare !

– Il faut un exemple ! s’écria le docteur de la loi, il faut que ce Lazare-la soit pendu[30] ! Ça lui apprendra a ressusciter !

– Les entendez-vous ? ils veulent faire mourir ce pauvre homme, dit Aurélie en s’adressant a Jeane et haussant les épaules. Perdre la vie parce qu’on l’a retrouvée malgré soi !… car ils ne l’accuseront pas, je suppose, d’avoir demandé a ressusciter… Décidément, ils sont fous.

– Hélas ! chere Aurélie, reprit tristement la femme de Chusa, il y a de méchants fous…

– Je répete, s’écria le docteur Baruch, qu’il faut que ce Lazare soit pendu !

– Ah ça ! voyons, mes seigneurs, reprit Ponce-Pilate, voila un honnete mort couché tranquillement dans son sépulcre, ne songeant a mal ; on le ressuscite, il n’en peut mais… et vous voulez que je le fasse pendre pour cela ?

– Oui, seigneur ! s’écria Caiphe, il faut couper le mal dans sa racine ; car enfin, si le Nazaréen se met maintenant a ressusciter les morts…

– Il est impossible de prévoir ou cela s’arretera ! s’écria le docteur Baruch ; je demande donc formellement au seigneur Ponce-Pilate que cet audacieux Lazare soit mis a mort !

– Mais, seigneur, dit Aurélie, si vous le pendez, et que le jeune maître de Nazareth le ressuscite encore ?…

– On le rependra, dame Aurélie ! s’écria le banquier Jonas, on le rependra ! Par Josué ! il serait plaisant de céder a de pareils vagabonds !

– Mes seigneurs, dit Ponce-Pilate, vous avez votre milice ; faites arreter et pendre ce Lazare, si bon vous semble ; seulement vous serez plus impitoyables que nous autres paiens ; Grecs et Romains, qui avons eu, comme vous, nos ressuscités. Mais, par Jupiter ! nous ne les pendons pas ; car j’ai oui dire que, tout récemment, Apollonius de Tyane ressuscita une jeune fille dont il rencontra le cercueil que le fiancé suivait en gémissant… Apollonius de Tyane dit quelques mots magiques : la fiancée sortit de son cercueil plus fraîche, plus charmante que jamais[31] ; le mariage se fit, les époux vécurent fort heureux.

– L’eussiez-vous donc aussi fait mourir de nouveau, cette pauvre fiancée revenant a la vie, mes bons seigneurs ? demanda Aurélie.

– Oui, certes, répondit Caiphe, si elle eut été complice d’un imposteur ; et, puisque le seigneur procurateur nous laisse abandonnés a nos propres forces, moi et mon digne ami Baruch, nous allons vous quitter, afin de donner a l’instant des ordres relatifs a l’arrestation de ce Lazare.

– Faites, mes seigneurs, dit Ponce-Pilate en se levant, vous etes sénateurs de votre cité.

– Seigneur Grémion, dit Chusa, l’intendant de la maison d’Hérode, je devais partir apres-demain pour aller a Bethléem ; si vous voulez que nous voyagions ensemble, j’avancerai mon départ d’un jour, et nous nous mettrons en route demain matin ; nous serons de retour dans trois ou quatre jours ; je profiterai de votre escorte, car, dans ces temps de troubles, il fait bon d’etre bien accompagné.

– J’accepte votre offre, seigneur Chusa, répondit le tribun du trésor ; je serai ravi de voyager avec quelqu’un qui, comme vous, connaît le pays.

– Chere Aurélie, dit tout bas Jeane a son amie, vous vouliez voir le jeune maître de Nazareth ?

– Oh ! plus que jamais, chere Jeane ! Tout ce que j’entends redouble ma curiosité…

– Venez demain a ma maison apres le départ de votre mari, reprit Jeane a voix basse, et peut-etre trouverons-nous moyen de vous satisfaire.

– Mais comment ?

– Je vous le dirai, chere Aurélie.

– A demain donc, chere Jeane.

Et les deux jeunes femmes quitterent, ainsi que leurs maris et l’esclave Genevieve, la maison de Ponce-Pilate.