Les Mysteres du peuple - Tome I - Eugène Sue - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1849

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Eugène Sue

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Opis ebooka Les Mysteres du peuple - Tome I - Eugène Sue

Histoire d’une famille de prolétaires a travers les âges

Opinie o ebooku Les Mysteres du peuple - Tome I - Eugène Sue

Fragment ebooka Les Mysteres du peuple - Tome I - Eugène Sue

A Propos

Travailleurs qui ont concouru a la publication du volume :
Partie 1 - INTRODUCTION : LE CASQUE DU DRAGON. – L’ANNEAU DE FORÇAT. ou LA FAMILLE LEBRENN. – 1848 – 1849.
Chapitre 1
Chapitre 2

A Propos Sue:

Écrivain français, il fut une des initiateurs du roman feuilleton avec ce qui fut le premier grand succes du genre, «Les Mysteres de Paris». Il écrivit aussi «Le Juif errant» et les «Mysteres du peuple».

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Il n’est pas une réforme religieuse, politique ou sociale, que nos peres n’aient été forcés de conquérir de siecle en siecle, au prix de leur sang, par l’INSURRECTION.


Travailleurs qui ont concouru a la publication du volume :

Protes et Imprimeurs : Richard Morris, Stanislas Dondey-Dupré, Nicolas Mock, Jules Desmarets, Louis Dessoins, Michel Choque, Charles Mennecier, Victor Peseux, Georges Masquin, Romain Sibillat, Alphonse Perreve, Hy pere, Marcq fils, Verjeau, Adolphe Lemaître, Auguste Mignot, Benjamin.

Clicheurs : Curmer et ses ouvriers.

Fabricants de papiers : Maubanc et ses ouvriers, Desgranges et ses ouvriers.

Artistes Dessinateurs : Charpentier, Castelli.

Artistes Graveurs : Ottweil, Langlois…

Planeurs d’acier : Héran et ses ouvriers.

Imprimeurs en taille-douce : Drouart et ses ouvriers.

Fabricants pour les primes, Associations fraternelles d’horlogers et d’ouvriers en Bronze : Boudry, Duchâteau, Deschiens…

Employés a l’administration : Maubanc, Gavet, Berthier, Henri, Rostaing, Jamot, Blain, Rousseau, Toussaint, Rodier, Swinnens, Porcheron, Gavet fils, Dallet, Delaval, Renoux, de Paris ; Giraudier ; Bassin, de Lyon ; Wellen, Bonniol, Etchegorey, Plantier, de Bordeaux…

La liste sera ultérieurement complétée des que nos fabricants et nos correspondants des départements nous auront envoyé les noms des ouvriers et des employés qui concourent avec eux a la publication et a la propagation de l’ouvrage.

Le Directeur de l’Administration : MAURICE LA CHATRE.


Partie 1
INTRODUCTION : LE CASQUE DU DRAGON. – L’ANNEAU DE FORÇAT. ou LA FAMILLE LEBRENN. – 1848 – 1849.


Chapitre 1

 

Comment, en février 1848, M. Marik Lebrenn, marchand de toile, rue Saint-Denis, avait pour enseigne : l’Épée de Brennus. – Des choses extraordinaires que Gildas Pakou, garçon de magasin, remarqua dans la maison de son patron. – Comment, a propos d’un colonel de dragons, Gildas Pakou raconte a Jeanike, la fille de boutique, une terrible histoire de trois moines rouges, vivant il y a pres de mille ans. – Comment Jeanike répond a Gildas que le temps des moines rouges est passé et que le temps des omnibus est venu. – Comment Jeanike, qui faisait ainsi l’esprit fort, est non moins épouvantée que Gildas Pakou a propos d’une carte de visite.

 

Le 23 février 1848, époque a laquelle la France depuis plusieurs jours et Paris surtout depuis la veille étaient profondément agités par la question des banquets réformistes, l’on voyait rue Saint-Denis, non loin du boulevard, une boutique assez vaste, surmontée de cette enseigne :

M. Lebrenn, marchand de toile,

A l’Épée de Brennus.

En effet, un tableau assez bien peint représentait ce trait si connu dans l’histoire : le chef de l’armée gauloise, Brennus, d’un air farouche et hautain, jetait son épée dans l’un des plateaux de la balance ou se trouvait la rançon de Rome, vaincue par nos peres les Gaulois, il y a deux mille ans et plus.

On s’était autrefois beaucoup diverti, dans le quartier Saint-Denis, de l’enseigne belliqueuse du marchand de toile ; puis l’on avait oublié l’enseigne, pour reconnaître que M. Marik Lebrenn était le meilleur homme du monde, bon époux, bon pere de famille, qu’il vendait a juste prix d’excellente marchandise, entre autres de superbe toile de Bretagne, tirée de son pays natal. Que dire de plus ? Ce digne commerçant payait régulierement ses billets, se montrait avenant et serviable envers tout le monde, remplissait, a la grande satisfaction de ses chers camarades, les fonctions de capitaine en premier de la compagnie de grenadiers de son bataillon ; aussi était-il généralement fort aimé dans son quartier, dont il pouvait se dire un des notables.

Or donc, par une assez froide matinée, le 23 février, les volets du magasin de toile furent, selon l’habitude, enlevés par le garçon de boutique, aidé de la servante, tous deux Bretons, comme leur patron, M. Lebrenn, qui prenait toujours ses serviteurs dans son pays.

La servante, fraîche et jolie fille de vingt ans, s’appelait Jeanike. Le garçon de magasin, nommé Gildas Pakou, jeune et robuste gars du pays de Vannes, avait une figure candide et un peu étonnée, car il n’habitait Paris que depuis deux jours ; il parlait tres-suffisamment français ; mais dans ses entretiens avec Jeanike, sa payse, il préférait causer en bas-breton, l’ancienne langue gauloise, ou peu s’en faut[1].

Nous traduirons donc l’entretien des deux commensaux de la maison Lebrenn.

Gildas Pakou semblait pensif, quoiqu’il s’occupât de transporter a l’intérieur de la boutique les volets du dehors ; il s’arreta meme un instant, au milieu du magasin, d’un air profondément absorbé, les deux bras et le menton appuyés sur la carre de l’un des contrevents qu’il venait de décrocher.

– Mais a quoi pensez-vous donc la, Gildas ? lui dit Jeanike.

– Ma fille, répondit-il d’un air méditatif et presque comique, vous rappelez-vous la chanson du pays : Genevieve de Rustefan[2] ?

– Certainement, j’ai été bercée avec cela ; elle commence ainsi :

Quand le petit Jean gardait ses moutons,

Il ne songeait guere a etre pretre.

– Eh bien, Jeanike, je suis comme le petit Jean… Quand j’étais a Vannes, je ne songeais guere a ce que je verrais a Paris.

– Et que voyez-vous donc ici de si surprenant, Gildas ?

– Tout, Jeanike…

– Vraiment !

– Et bien d’autres choses encore !

– C’est beaucoup.

– Écoutez plutôt. Ma mere m’avait dit : « Gildas, monsieur Lebrenn, notre compatriote, a qui je vends la toile que nous tissons aux veillées, te prend pour garçon de magasin. C’est une maison du bon Dieu. Toi, qui n’es guere hardi ni coureur, tu seras la aussi tranquille qu’ici, dans notre petite ville ; car la rue Saint-Denis de Paris, ou demeure ton patron, est une rue habitée par d’honnetes et paisibles marchands. » – Eh bien, Jeanike, pas plus tard qu’hier soir, le second jour de mon arrivée ici, n’avez-vous pas entendu comme moi ces cris : Fermez les boutiques ! fermez les boutiques ! ! ! Avez-vous vu ces patrouilles, ces tambours, ces rassemblements d’hommes qui allaient et venaient en tumulte ? Il y en avait dont les figures étaient terribles avec leurs longues barbes… J’en ai revé, Jeanike ! j’en ai revé ?

– Pauvre Gildas !

– Et si ce n’est que cela !

– Quoi ! encore ? Avez-vous quelque chose a reprocher au patron ?

– Lui ! c’est le meilleur homme du monde… J’en suis sur, ma mere me l’a dit.

– Et madame Lebrenn ?

– Chere et digne femme ! elle me rappelle ma mere par la douceur.

– Et mademoiselle ?

– Oh ! pour celle-la, Jeanike, on peut dire d’elle ce que dit la chanson des Pauvres[3] :

Votre maîtresse est belle et pleine de bonté.

Et comme elle est jolie elle est aimable aussi.

Et c’est par la qu’elle est venue a bout de gagner tous les cours.

– Ah ! Gildas, que j’aime a entendre ces chants du pays ! Celui-la semble etre fait pour mademoiselle Velléda, et je…

– Tenez, Jeanike, dit le garçon de magasin en interrompant sa compagne, vous me demandez pourquoi je m’étonne…… est-ce un nom chrétien que celui de mademoiselle, dites ? Velléda ! Qu’est-ce que ça signifie ?

– Que voulez-vous ? c’est une idée de monsieur et de madame.

– Et leur fils, qui est retourné hier a son école de commerce ?

– Eh bien ?

– Quel autre nom du diable a-t-il aussi celui-la ? On a toujours l’air de jurer en le prononçant. Ainsi, dites-le ce nom, Jeanike. Voyons, dites-le.

– C’est tout simple : le fils de notre patron s’appelle Sacrovir.

– Ah ah ! j’en étais sur. Vous avez eu l’air de jurer… vous avez dit Sacrrrovir.

– Mais non, je n’ai pas fait ronfler les r comme vous.

– Elles ronflent assez d’elles-memes, ma fille… Enfin, est-ce un nom ?

– C’est encore une des idées de monsieur et de madame…

– Bon. Et la porte verte ?

– La porte verte ?

– Oui, au fond de l’appartement. Hier, en plein midi, j’ai vu monsieur le patron entrer la avec une lumiere.

– Naturellement, puisque les volets restent toujours fermés…

– Vous trouvez cela naturel, vous, Jeanike ? et pourquoi les volets sont-ils toujours fermés ?

– Je n’en sais rien ; c’est encore…

– Une idée de monsieur et de madame, allez-vous me dire, Jeanike ?

– Certainement.

– Et qu’est-ce qu’il y a dans cette piece ou il fait nuit en plein midi ?

– Je n’en sais rien, Gildas. Madame et monsieur y entrent seuls ; leurs enfants, jamais.

– Et tout cela ne vous semble pas tres-surprenant, Jeanike ?

– Non, parce que j’y suis habituée ; aussi vous ferez comme moi ?

Puis s’interrompant apres avoir regardé dans la rue, la jeune fille dit a son compagnon :

– Avez-vous vu ?

– Quoi ?

– Ce dragon…

– Un dragon, Jeanike ?

– Oui ; et je vous en prie, allez donc regarder s’il se retourne… du côté de la boutique ; je m’expliquerai plus tard. Allez vite… vite !

– Le dragon ne s’est point retourné, revint dire naivement Gildas. Mais que pouvez-vous avoir de commun avec des dragons, Jeanike ?

– Rien du tout, Dieu merci ; mais ils ont leur caserne ici pres…

– Mauvais voisinage pour les jeunes filles que ces hommes a casque et a sabre, dit Gildas d’un ton sentencieux ; mauvais voisinage. Cela me rappelle la chanson de la Demande[4].

J’avais une petite colombe dans mon colombier ;

Et voila que l’épervier est accouru comme un coup de vent ;

Et il a effrayé ma petite colombe, et l’on ne sait ce qu’elle est devenue.

– Comprenez-vous, Jeanike ? Les colombes, ce sont les jeunes filles, et l’épervier…

– C’est le dragon… Vous ne croyez peut-etre pas si bien dire, Gildas.

– Comment, Jeanike, vous seriez-vous aperçue que le voisinage des éperviers… c’est-a-dire des dragons, vous est malfaisant ?

– Il ne s’agit pas de moi.

– De qui donc ?

– Tenez, Gildas, vous etes un digne garçon ; il faut que je vous demande un conseil. Voici ce qui est arrivé : il y a quatre jours, mademoiselle, qui ordinairement se tient toujours dans l’arriere-boutique, était au comptoir pendant l’absence de madame et de monsieur Lebrenn ; j’étais a côté d’elle ; je regardais dans la rue, lorsque je vois s’arreter devant nos carreaux un militaire.

– Un dragon ? un épervier de dragon ? hein, Jeanike ?

– Oui ; mais ce n’était pas un soldat ; il avait de grosses épaulettes d’or, une aigrette a son casque ; ce devait etre au moins un colonel. Il s’arrete donc devant la boutique et se met a regarder.

L’entretien des deux compatriotes fut interrompu par la brusque arrivée d’un homme de quarante ans environ, vetu d’un habit-veste et d’un pantalon de velours noir, comme le sont ordinairement les mécaniciens des chemins de fer. Sa figure énergique était a demi couverte d’une épaisse barbe brune ; il paraissait inquiet, et entra précipitamment dans le magasin en disant a Jeanike :

– Mon enfant, ou est votre patron ? Il faut que je lui parle a l’instant ; allez, je vous prie, lui dire que Dupont le demande… Vous vous rappellerez bien mon nom, Dupont ?

– Monsieur Lebrenn est sorti ce matin au tout petit point du jour, monsieur, reprit Jeanike, et il n’est pas encore rentré.

– Mille diables !… Il y serait donc allé alors ? se dit a demi-voix le nouveau venu.

Il allait quitter le magasin aussi précipitamment qu’il y était entré, lorsque, se ravisant et s’adressant a Jeanike :

– Mon enfant, des que M. Lebrenn sera de retour, dites-lui d’abord que Dupont est venu.

– Bien, monsieur.

– Et que si, lui, monsieur Lebrenn… ajouta Dupont en hésitant comme quelqu’un qui cherche une idée ; puis, l’ayant sans doute trouvée, il ajouta couramment : Dites, en un mot, a votre patron que s’il n’est pas allé ce matin visiter sa provision de poivre, vous entendez bien ? sa provision de poivre, il n’y aille pas avant d’avoir vu Dupont… Vous vous rappellerez cela, mon enfant ?

– Oui, monsieur… Cependant, si vous vouliez écrire a monsieur Lebrenn ?

– Non pas, dit vivement Dupont ; c’est inutile… dites-lui seulement…

– De ne pas aller visiter sa provision de poivre avant d’avoir vu monsieur Dupont, reprit Jeanike. Est-ce bien cela, monsieur ?

– Parfaitement, dit-il. Au revoir, mon enfant.

Et il disparut en toute hâte.

– Ah ça, mais ! monsieur Lebrenn est donc aussi épicier, dit Gildas d’un air ébahi a sa compagne, puisqu’il a des provisions de poivre ?

– En voici la premiere nouvelle.

– Et cet homme ! il avait l’air tout ahuri. L’avez-vous remarqué ? Ah ! Jeanike, décidément c’est une étonnante maison que celle-ci.

– Vous arrivez du pays, vous vous étonnez d’un rien… Mais que je vous acheve donc mon histoire de dragon.

– L’histoire de cet épervier a épaulettes d’or et a aigrette sur son casque, qui s’était arreté a vous regarder a travers les carreaux, Jeanike ?

– Ce n’est pas moi qu’il regardait.

– Et qui donc ?

– Mademoiselle Velléda.

– Vraiment ?

– Mademoiselle brodait ; elle ne s’apercevait pas que ce militaire la dévorait des yeux. Moi, j’étais si honteuse pour elle, que je n’osais l’avertir qu’on la regardait ainsi.

– Ah ! Jeanike, cela me rappelle une chanson que…

– Laissez-moi donc achever, Gildas ; vous me direz ensuite votre chanson si vous voulez. Ce militaire…

– Cet épervier…

– Soit… Était donc la, regardant mademoiselle de tous ses yeux.

– De tous ses yeux d’épervier, Jeanike ?

– Mais laissez-moi donc achever. Voila que mademoiselle s’aperçoit de l’attention dont elle était l’objet ; alors elle devient rouge comme une cerise, me dit de garder le magasin, et se retire dans l’arriere-boutique. Ce n’est pas tout : le lendemain, a la meme heure, le colonel revient, en bourgeois cette fois, et le voila encore aux carreaux. Mais madame était au comptoir, et il ne reste pas longtemps en faction. Avant-hier encore, il est revenu sans pouvoir apercevoir mademoiselle. Enfin, hier, pendant que madame Lebrenn était a la boutique, il est entré et lui a demandé tres-poliment d’ailleurs si elle pourrait lui faire une grosse fourniture de toiles. Madame a répondu que oui, et il a été convenu que ce colonel reviendrait aujourd’hui pour s’entendre avec monsieur Lebrenn au sujet de cette fourniture.

– Et croyez-vous, Jeanike, que madame se soit aperçue que ce militaire est plusieurs fois venu regarder a travers les carreaux ?

– Je l’ignore, Gildas, et je ne sais si je dois en prévenir madame. Tout a l’heure je vous ai prié d’aller voir si ce dragon ne se retournait pas, parce que je craignais qu’il ne fut chargé de nous épier… Heureusement il n’en est rien. Maintenant me conseillez-vous d’avertir madame, ou de ne rien dire ? Parler, c’est peut-etre l’inquiéter ; me taire, c’est peut-etre un tort. Qu’en pensez-vous ?

– M’est avis que vous devez prévenir madame ; car elle se défiera peut-etre de cette grosse fourniture de toile. Hum… hum…

– Je suivrai votre conseil, Gildas.

– Et vous ferez bien. Ah ! ma chere fille… les hommes a casque…

– Bon, nous y voila… votre chanson, n’est-ce pas ?

– Elle est terrible, Jeanike ! Ma mere me l’a cent fois contée a la veillée, comme ma grand’mere la lui avait contée, de meme que la grand’mere de ma grand’mere…

– Allons, Gildas, dit Jeanike en riant et en interrompant son compagnon, de grand’mere en mere-grand’, vous remonterez ainsi jusqu’a notre mere Eve…

– Certainement, est-ce qu’au pays on ne se transmet pas de famille en famille des contes qui remontent…

– Qui remontent a des mille, a des quinze cents ans et plus, comme les contes de Myrdin et du Baron de Janioz[5], avec lesquels j’ai été bercée. Je sais cela, Gildas.

– Eh bien, Jeanike, la chanson dont je vous parle a propos des gens qui portent des casques et rôdent autour des jeunes filles est effrayante, elle s’appelle LES TROIS MOINES ROUGES, dit Gildas d’un ton formidable, les Trois Moines rouges ou LE SIRE DE PLOUERNEL.

– Comment dites-vous ? reprit vivement Jeanike frappée de ce nom… le sire de ?

– Le sire de Plouernel.

– C’est singulier.

– Quoi donc ?

– Monsieur Lebrenn prononce quelquefois ce nom-la.

– Le nom du sire de Plouernel ? et a propos de quoi ?

– Je vous le dirai tout a l’heure ; mais voyons d’abord la chanson des Trois Moines rouges, elle va m’intéresser doublement.

– Vous saurez, ma fille, que les moines rouges étaient des templiers, portant sabre et casque comme cet épervier de dragon.

– Bien ; mais dépechez-vous, car madame peut descendre et monsieur rentrer d’un moment a l’autre.

– Écoutez bien, Jeanike.

Et Gildas commença ce récit non précisément chanté, mais psalmodié d’un ton grave et mélancolique :

Les Trois Moines rouges

« Je frémis de tous mes membres en voyant les douleurs qui frappent la terre.

» En songeant a l’événement qui vient encore d’arriver dans la ville de Kemper il y a un an[6], Katelike cheminait en disant son chapelet, quand trois moines rouges (templiers), armés de toutes pieces, la joignirent.

» Trois moines sur leurs grands chevaux bardés de fer de la tete aux pieds.

» – Venez avec nous au couvent, belle jeune fille ; la ni l’or ni l’argent ne vous manqueront.

» – Sauf votre grâce, messeigneurs, ce n’est pas moi qui irai avec vous, dit Katelike ; j’ai peur de vos épées qui pendent a votre côté. Non, je n’irai pas, messeigneurs : on entend dire de vilaines choses.

» – Venez avec nous au couvent, jeune fille, nous vous mettrons a l’aise.

» – Non, je n’irai point au couvent. Sept jeunes filles de la campagne y sont allées, dit-on ; sept belles jeunes filles a fiancer, et elles n’en sont point sorties.

» – S’il y est entré sept jeunes filles, s’écria Gonthramm de Plouernel, un des moines rouges, vous serez la huitieme.

» Et de la jeter a cheval et de s’enfuir rapidement vers leur couvent avec la jeune fille en travers a cheval, un bandeau sur la bouche. »

– Ah ! la pauvre chere enfant ! s’écria Jeanike en joignant les mains. Et que va-t-elle devenir dans ce couvent des moines rouges ?

– Vous allez le voir, ma fille, dit en soupirant Gildas. Et il continua son récit.

» Au bout de sept ou huit mois, ou quelque chose de plus, les moines rouges furent bien étonnés dans cette abbaye :

» – Que ferons-nous, mes freres, de cette fille-ci, maintenant ? se disaient-ils.

» – Enterrons la ce soir sous le maître autel, ou personne de sa famille ne viendra la chercher. »

– Ah ! mon Dieu, reprit Jeanike, ils l’avaient mise a mal, les bandits de moines, et ils voulaient s’en débarrasser en la tuant.

– Je vous le répete, ma fille, ces gens a casque et a sabre n’en font jamais d’autre, dit Gildas d’un ton dogmatique ; et il continua.

» Vers la chute du jour, voila que tout le ciel se fend : de la pluie, du vent, de la grele, le tonnerre le plus épouvantable. Un pauvre chevalier, les habits trempés par la pluie, et qui cherchait un asile, arriva devant l’église de l’abbaye. Il regarde par le trou de la serrure : il voit briller une petite lumiere, et les moines rouges, qui creusaient sous le maître autel, et la jeune fille sur le côté, ses petits pieds nus attachés ; elle se désolait et demandait grâce.

» – Messeigneurs, au nom de Dieu, laissez-moi la vie, disait-elle. J’errerai la nuit, je me cacherai le jour.

» Mais la lumiere s’éteignit peu apres ; le chevalier restait a la porte sans bouger, quand il entendit la jeune fille se plaindre du fond de son tombeau et dire : Je voudrais pour ma créature l’huile et le bapteme.

» Et le chevalier s’encourut a Kemper chez le comte-éveque.

» – Monseigneur l’éveque de Cornouailles, éveillez-vous bien vite, lui dit le chevalier. Vous etes la dans votre lit, couché sur la plume molle, et il y a une jeune fille qui gémit au fond d’un trou de terre dure, requérant pour sa créature l’huile et le bapteme, et l’extreme onction pour elle-meme.

» On creusa sous le maître autel par ordre du seigneur comte, et au moment ou l’éveque arrivait on retira la pauvre jeune fille de sa fosse profonde, avec son petit enfant endormi sur son sein. Elle avait rongé ses deux bras ; elle avait déchiré sa poitrine, sa blanche poitrine jusqu’a son cour.

» Et le seigneur éveque, quand il vit cela, se jeta a deux genoux, en pleurant sur la tombe ; il y passa trois jours et trois nuits en prieres, et au bout des trois jours, tous les moines rouges étant la, l’enfant de la morte vint a bouger a la clarté des cierges, et a ouvrir les yeux, et a marcher tout droit, tout droit, aux trois moines rouges, et a parler, et a dire : – C’est celui-ci, Gonthramm de Plouernel ! »

– Eh bien, ma fille, dit Gildas en secouant la tete, n’est-ce pas la une terrible histoire ? Que vous disais-je ? que ces porte-casques rôdaient toujours autour des jeunes filles comme des éperviers ravisseurs. Mais, Jeanike… a quoi pensez-vous donc ? vous ne me répondez pas, vous voici toute reveuse…

– En vérité, cela est tres extraordinaire, Gildas. Ce bandit de moine rouge se nommait le sire de Plouernel ?

– Oui.

– Souvent j’ai entendu monsieur Lebrenn parler de cette famille comme s’il avait a s’en plaindre, et dire en parlant d’un méchant homme : C’est donc un fils de Plouernel ! comme on dirait : C’est donc un fils du diable !

– Étonnante… étonnante maison que celle-ci, reprit Gildas d’un air méditatif et presque alarmé. Voila monsieur Lebrenn qui prétend avoir a se plaindre de la famille d’un moine rouge, mort depuis huit ou neuf cents ans… Enfin, Jeanike, le récit vous servira, j’espere.

– Ah ça, Gildas, reprit Jeanike en riant, est-ce que vous vous imaginez qu’il y a des moines rouges dans la rue Saint-Denis, et qu’ils enlevent les jeunes filles en omnibus ?

Au moment ou Jeanike prononçait ces mots, un domestique en livrée du matin entra dans la boutique et demanda M. Lebrenn.

– Il n’y est pas, dit Gildas.

– Alors, mon garçon, répondit le domestique, vous direz a votre bourgeois que le colonel l’attend ce matin, avant midi, pour s’entendre avec lui au sujet de la fourniture de toile dont il a parlé hier a votre bourgeoise. Voici l’adresse de mon maître, ajouta le domestique en laissant une carte sur le comptoir. Et surtout recommandez bien a votre patron d’etre exact ; le colonel n’aime pas attendre.

Le domestique sorti, Gildas prit machinalement la carte, la lut, et s’écria en pâlissant :

– Par Sainte-Anne d’Auray ! c’est a n’y pas croire…

– Quoi donc, Gildas ?

– Lisez, Jeanike !

Et d’une main tremblante il tendit la carte a la jeune fille, qui lut :

LE COMTE GONTRAN DE PLOUERNEL,

COLONEL DE DRAGONS,

18, rue de Paradis-Poissonniere.

– Étonnante… effrayante maison que celle-ci, répéta Gildas en levant les mains au ciel, tandis que Jeanike paraissait aussi surprise et presque aussi effrayée que le garçon de magasin.


Chapitre 2

 

Comment et a propos de quoi le bonhomme Morin, dit le Pere la Nourrice, manqua de renverser la soupe au lait que lui avait accommodée son petit-fils Georges Duchene, ouvrier menuisier, ex-sergent d’infanterie légere. – Pourquoi M. Lebrenn, marchand de toile, avait pris pour enseigne de sa boutique l’Épée de Brennus. – Comment le petit-fils fit la leçon a son grand-pere, et lui apprit des choses dont le bonhomme ne se doutait point, entre autres que les Gaulois nos peres, réduits en esclavage, portaient des colliers ni plus ni moins que des chiens de chasse, et qu’on leur coupait parfois les pieds, les mains, le nez et les oreilles.

Pendant que les événements précédents se passaient dans le magasin de M. Lebrenn, une autre scene avait lieu, presqu’a la meme heure, au cinquieme étage d’une vieille maison située en face de celle qu’occupait le marchand de toile.

Nous conduirons donc le lecteur dans une modeste petite chambre d’une extreme propreté : un lit de fer, une commode, deux chaises, une table au-dessus de laquelle se trouvaient quelques rayons garnis de livres ; tel était l’ameublement. A la tete du lit, on voyait suspendue a la muraille une espece de trophée, composé d’un képi d’uniforme, de deux épaulettes de sous-officier d’infanterie légere, surmontant un congé de libération de service, encadré d’une bordure de bois noir. Dans un coin de la chambre, on apercevait, rangés sur une planche, divers outils de menuisier.

Sur le lit, on voyait une carabine fraîchement mise en état, et sur une petite table, un moule a balles, un sac de poudre, une forme pour confectionner des cartouches, dont plusieurs paquets étaient déja préparés.

Le locataire de ce logis, jeune homme d’environ vingt-six ans, d’une mâle et belle figure, portant la blouse de l’ouvrier, était déja levé ; accoudé au rebord de la fenetre de sa mansarde, il paraissait regarder attentivement la maison de M. Lebrenn, et particulierement une des quatre fenetres, entre deux desquelles était fixée la fameuse enseigne : A l’Épée de Brennus.

Cette fenetre, garnie de rideaux tres-blancs et étroitement fermés, n’avait rien de remarquable, sinon une caisse de bois peint en vert, surchargée d’oves et de moulures soigneusement travaillées, qui garnissait toute la largeur de la baie de la croisée, et contenait quelques beaux pieds d’héliotropes d’hiver et de perce-neige en pleine floraison.

Les traits de l’habitant de la mansarde, pendant qu’il contemplait la fenetre en question, avaient une expression de mélancolie profonde, presque douloureuse ; au bout de quelques instants, une larme, tombée des yeux du jeune homme, roula sur ses moustaches brunes.

Le bruit d’une horloge qui sonna la demie de sept heures tira Georges Duchene (il se nommait ainsi) de sa reverie ; il passa la main sur ses yeux encore humides, et quitta la fenetre en se disant avec amertume :

– Bah ! aujourd’hui ou demain, une balle en pleine poitrine me délivrera de ce fol amour… Dieu merci, il y aura tantôt une prise d’armes sérieuse, et du moins ma mort servira la liberté… Puis, apres un moment de réflexion, Georges ajouta :

– Et le grand-pere… que j’oubliais !

Alors il alla chercher dans un coin de la chambre un réchaud a demi plein de braise allumée qui lui avait servi a fondre des balles, posa sur le feu un petit poelon de terre rempli de lait, y éminça du pain blanc, et en quelques minutes confectionna une appétissante soupe au lait, dont une ménagere eut été jalouse.

Georges, apres avoir caché la carabine et les munitions de guerre sous son matelas, prit le poelon, ouvrit une porte pratiquée dans la cloison, et communiquant a une piece voisine, ou un homme d’un grand âge, d’une figure douce et vénérable, encadrée de longs cheveux blancs, était couché dans un lit beaucoup meilleur que celui de Georges. Ce vieillard semblait etre d’une grande faiblesse ; ses mains amaigries et ridées étaient agitées par un tremblement continuel.

– Bonjour, grand-pere, dit Georges en embrassant tendrement le vieillard. Avez-vous bien dormi cette nuit ?

– Assez bien, mon enfant.

– Voila votre soupe au lait. Je vous l’ai fait un peu attendre.

– Mais non. Il y a si peu de temps qu’il est jour ! Je t’ai entendu te lever et ouvrir ta fenetre… il y a plus d’une heure.

– C’est vrai, grand-pere, j’avais la tete un peu lourde…… j’ai pris l’air de bonne heure.

– Cette nuit je t’ai aussi entendu aller et venir dans ta chambre.

– Pauvre grand-pere ! je vous aurai réveillé ?

– Non, je ne dormais pas… Mais, tiens, Georges, sois franc… tu as quelque chose.

– Moi ! pas du tout.

– Depuis plusieurs mois tu es tout triste, tu es pâli, changé, a ne pas te reconnaître ; tu n’es plus gai comme a ton retour du régiment ?

– Je vous assure, grand-pere, que…

– Tu m’assures… tu m’assures… je sais bien ce que je vois, moi… et pour cela, il n’y a pas a me tromper… j’ai des yeux de mere… va…

– C’est vrai, reprit Georges en souriant, aussi c’est grand’mere que je devrais vous appeler… car vous etes bon, tendre et inquiet pour moi, comme une vraie mere-grand. Mais, croyez-moi, vous vous inquiétez a tort… Tenez, voila votre cuiller… attendez que je mette la petite table sur votre lit… vous serez plus a votre aise.

Et Georges prit dans un coin une jolie petite table de bois de noyer, bien luisante, pareille a celle dont se servent les malades pour manger dans leur lit ; et apres y avoir placé l’écuelle de soupe au lait, il la mit devant le vieillard.

– Il n’y a que toi, mon enfant, pour avoir des attentions pareilles, dit-il au jeune homme.

– Ce serait bien le diable, grand-pere, si en ma qualité de menuisier-ébéniste, je ne vous avais pas fabriqué cette table qui vous est commode.

– Oh ! tu as réponse a tout… je le sais bien, dit le vieillard.

Et il commença de manger d’une main si vacillante que deux ou trois fois sa cuiller se heurta contre ses dents.

– Ah ! mon pauvre enfant, – dit-il tristement a son petit-fils… – vois donc comme mes mains tremblent ! il me semble que cela augmente tous les jours.

– Allons donc, grand-pere ! il me semble, au contraire, que cela diminue…

– Oh non, va, c’est fini… bien fini… il n’y a pas de remede a cette infirmité.

– Eh bien ! que voulez-vous ? il faut en prendre votre parti…

– C’est ce que j’aurais du faire depuis que ça dure, et pourtant je ne peux pas m’habituer a cette idée d’etre infirme et a ta charge jusqu’a la fin de mes jours.

– Grand-pere… grand-pere, nous allons nous fâcher.

– Pourquoi aussi ai-je été assez bete pour prendre le métier de doreur sur métaux ? Au bout de quinze ou vingt ans, et souvent plus tôt, la moitié des ouvriers deviennent de vieux trembleurs comme moi ; mais comme moi ils n’ont pas un petit-fils qui les gâte…

– Grand-pere !

– Oui, tu me gâtes, je te le répete… tu me gâtes…

– C’est comme ça ! eh bien, je va joliment vous rendre la monnaie de votre piece, c’est mon seul moyen d’éteindre votre feu, comme nous disait la théorie du régiment. Or donc, moi je connais un excellent homme, nommé le pere Morin : il était veuf et avait une fille de dix-huit ans…

– Georges ! écoute…

– Pas du tout… Ce digne homme marie sa fille a un brave garçon, mais tapageur en diable. Un jour il reçoit un mauvais coup dans une rixe, de sorte qu’au bout de deux ans de mariage il meurt, laissant sa jeune femme avec un petit garçon sur les bras.

– Georges… Georges…

– La pauvre jeune femme nourrissait son enfant ; la mort de son mari lui cause une telle révolution qu’elle meurt… et son petit garçon reste a la charge du grand-pere.

– Mon Dieu, Georges ! que tu es donc terrible ! A quoi bon toujours parler de cela, aussi ?

– Cet enfant, il l’aimait tant qu’il n’a pas voulu s’en séparer. Le jour, pendant qu’il allait a son atelier, une bonne voisine gardait le mioche ; mais, des que le grand-pere rentrait, il n’avait qu’une pensée, qu’un cri… son petit Georges. Il le soignait aussi bien que la meilleure, que la plus tendre des meres ; il se ruinait en belles petites robes, en jolis bonnets, car il l’attifait a plaisir, et il en était tres coquet de son petit-fils, le bon grand-pere ; tant et si bien que, dans la maison, les voisins, qui adoraient ce digne homme, l’appelaient le pere la Nourrice.

– Mais, Georges…

– C’est ainsi qu’il a élevé cet enfant, qu’il a constamment veillé sur lui, subvenant a tous ses besoins, l’envoyant a l’école, puis en apprentissage, jusqu’a ce que…

– Eh bien, tant pis, – s’écria le vieillard d’un ton déterminé, ne pouvant se contenir plus longtemps, – puisque nous en sommes a nous dire nos vérités, j’aurai mon tour, et nous allons voir ! D’abord, tu étais le fils de ma pauvre Georgine, que j’aimais tant : je n’ai donc fait que mon devoir… attrape d’abord ça…

– Et moi aussi, je n’ai fait que mon devoir.

– Toi ?… laisse-moi donc tranquille ! – s’écria le vieillard en gesticulant violemment avec sa cuiller. – Toi ! voila ce que tu as fait… Le sort t’avait épargné au tirage pour l’armée…

– Grand-pere… prenez garde !

– Oh ! tu ne me feras pas peur !

– Vous allez renverser le poelon, si vous vous agitez si fort.

– Je m’agite… parbleu ! tu crois donc que je n’ai plus de sang dans les veines ? Oui, réponds, toi qui parles des autres ! Lorsque mon infirmité a commencé, quel calcul as-tu fait, malheureux enfant ? tu as été trouver un marchand d’hommes.

– Grand-pere, vous mangerez votre soupe froide ; pour l’amour de Dieu ! mangez-la donc chaude !

– Ta ta ta ! tu veux me fermer la bouche ; je ne suis pas ta dupe… oui ! Et qu’as-tu dit a ce marchand d’hommes ? « Mon grand-pere est infirme ; il ne peut presque plus gagner sa vie : il n’a que moi pour soutien ; je peux lui manquer, soit par la maladie, soit par le chômage ; il est vieux : assurez-lui une petite pension viagere, et je me vends a vous… » Et tu l’as fait ! – s’écria le vieillard les larmes aux yeux, en levant sa cuiller au plafond avec un geste si véhément, que si Georges n’eut pas vivement retenu la table, elle tombait du lit avec l’écuelle ; aussi s’écria-t-il :

– Sacrebleu ! grand-pere, tenez-vous donc tranquille ! vous vous démenez comme un diable dans un bénitier ; vous allez tout renverser.

– Ça m’est égal… ça ne m’empechera pas de te dire que voila comment et pourquoi tu t’es fait soldat, pourquoi tu t’es vendu pour moi… a un marchand d’hommes…

– Tout cela, ce sont des prétextes que vous cherchez pour ne pas manger votre soupe ; je vois que vous la trouvez mal faite.

– Allons, voila que je trouve sa soupe mal faite, maintenant ! – s’écria douloureusement le bonhomme. – Ce maudit enfant-la a juré de me désoler.

Enfonçant alors, d’un geste furieux, sa cuiller dans le poelon, et la portant a sa bouche avec précipitation, le pere Morin ajouta tout en mangeant :

– Tiens, voila comme je la trouve mauvaise, ta soupe… tiens… tiens… Ah ! je la trouve mauvaise… tiens… tiens… Ah ! elle est mauvaise…

Et a chaque tiens il avalait une cuillerée.

– Pour Dieu, grand-pere, maintenant, n’allez pas si vite, – s’écria Georges en arretant le bras du vieillard ; – vous allez vous étrangler.

– C’est ta faute aussi ; me dire que je trouve ta soupe mal faite, tandis que c’est un nectar ! – reprit le bonhomme en s’apaisant et savourant son potage plus a loisir, – un vrai nectar des dieux !

– Sans vanité, – reprit Georges en souriant, – j’étais renommé au régiment pour la soupe aux poireaux… Ah ça, maintenant, je vais charger votre pipe.

Puis, se penchant vers le bonhomme, il lui dit en le câlinant :

– Hein ! il aime bien ça… fumer sa petite pipe dans son lit, le bon vieux grand-pere ?

– Qu’est-ce que tu veux que je te dise, Georges ? tu fais de moi un pacha, un vrai pacha, – répondit le vieillard pendant que son petit-fils allait prendre une pipe sur un meuble ; il la remplit de tabac, l’alluma, et vint la présenter au pere Morin. Alors celui-ci, bien adossé a son chevet, commença de fumer délicieusement sa pipe.

Georges lui dit en s’asseyant au pied du lit :

– Qu’est-ce que vous allez faire aujourd’hui ?

– Ma petite promenade sur le boulevard, ou j’irai m’asseoir si le temps est beau…

– Hum !… grand-pere, je crois que vous ferez mieux d’ajourner votre promenade… Vous avez vu hier combien les rassemblements étaient nombreux ; on en est venu presqu’aux mains avec les municipaux et les sergents de ville… Aujourd’hui ce sera peut-etre plus sérieux.

– Ah ça, mon enfant, tu ne te fourres pas dans ces bagarres-la ? Je sais bien que c’est tentant, quand on est dans son droit ; car c’est une indignité au gouvernement de défendre ces banquets… Mais je serais si inquiet pour toi !

– Soyez tranquille, grand-pere, vous n’avez rien a craindre pour moi ; mais suivez mon conseil, ne sortez pas aujourd’hui.

– Eh bien, alors, mon enfant, je resterai a la maison ; je m’amuserai a lire un peu dans tes livres, et je regarderai les passants par la fenetre en fumant ma pipe.

– Pauvre grand-pere, – dit Georges en souriant ; – de si haut, vous ne voyez guere que des chapeaux qui marchent.

– C’est égal, ça me suffit pour me distraire ; et puis je vois les maisons d’en face, les voisins se mettre aux fenetres… Ah ! mais… j’y pense : a propos des maisons d’en face, il y a une chose que j’oublie toujours de te demander… Dis-moi donc ce que signifie cette enseigne du marchand de toiles, avec ce guerrier en casque, qui met son épée dans une balance ? Toi, qui as travaillé a la menuiserie de ce magasin quand on l’a remis a neuf, tu dois savoir le comment et le pourquoi de cette enseigne ?

– Je n’en savais pas plus que vous, grand-pere, avant que mon bourgeois ne m’eut envoyé travailler chez monsieur Lebrenn, le marchand de toiles.

– Dans le quartier, on le dit tres-brave homme, ce marchand ; mais quelle diable d’idée a-t-il eue de choisir une pareille enseigne… A l’Épée de Brennus ! Il aurait été armurier, passe encore. Je sais bien qu’il y a des balances dans le tableau, et que les balances rappellent le commerce… mais pourquoi ce guerrier, avec son casque et son air d’Artaban, met-il son épée dans ces balances ?

– Sachez, grand-pere… mais vraiment je suis honteux d’avoir l’air, a mon âge, de vous faire ainsi la leçon.

– Comment, honteux ? Pourquoi donc ? Au lieu d’aller a la barriere le dimanche, tu lis, tu apprends, tu t’instruis ? Tu peux, pardieu, bien faire la leçon au grand-pere… il n’y a pas d’affront.

– Eh bien… ce guerrier a casque, ce Brennus, était un Gaulois, un de nos peres, chef d’une armée qui, il y a deux mille et je ne sais combien d’années, est allé en Italie attaquer Rome, pour la châtier d’une trahison ; la ville s’est rendue aux Gaulois, moyennant une rançon en or ; mais Brennus, ne trouvant pas la rançon assez forte, a jeté son épée dans le plateau de la balance ou étaient les poids.

– Afin d’avoir une rançon plus forte, le gaillard ! Il faisait a l’inverse des fruitieres, qui donnent le coup de pouce au trébuchet, je comprends cela ; mais il y a deux choses que je comprends moins : d’abord, tu me dis que ce guerrier, qui vivait il y a plus de deux mille ans, était un de nos peres ?

– Oui, en cela que Brennus et les Gaulois de son armée appartenaient a la race dont nous descendons, presque tous tant que nous sommes, dans le pays.

– Un moment… tu dis que c’étaient des Gaulois ?

– Oui, grand-pere.

– Alors nous descendrions de la race gauloise ?

– Certainement[7].

– Mais nous sommes Français ! Comment diable arranges-tu cela, mon garçon ?

– C’est que notre pays… notre mere-patrie a tous, ne s’est pas toujours appelée la France.

– Tiens… tiens… tiens… – dit le vieillard en ôtant sa pipe de sa bouche ; – comment, la France ne s’est pas toujours appelée la France ?

– Non, grand-pere ; pendant un temps immémorial notre patrie s’est appelée la Gaule, et a été une république aussi glorieuse, aussi puissante, mais plus heureuse, et deux fois plus grande que la France du temps de l’empire.

– Fichtre ! excusez du peu…

– Malheureusement, il y a a peu pres deux mille ans…

– Rien que ça… deux mille ans ! Comme tu y vas, mon garçon !

– La division s’est mise dans la Gaule, les provinces se sont soulevées les unes contre les autres…

– Ah ! voila toujours le mal… c’est a cela que les pretres et les royalistes ont tant poussé lors de la révolution…

– Aussi, grand-pere, est-il arrivé a la Gaule, il y a des siecles, ce qui est arrivé a la France en 1814 et en 1815 !

– Une invasion étrangere !

– Justement. Les Romains, autrefois vaincus par Brennus, étaient devenus puissants. Ils ont profité des divisions de nos peres, et ont envahi le pays…

– Absolument comme les cosaques et les Prussiens nous ont envahis ?

– Absolument. Mais ce que les rois cosaques et prussiens, les bons amis des Bourbons, n’ont pas osé faire, non que l’envie leur en ait manqué, les Romains l’ont fait, et malgré la résistance héroique de nos peres, toujours braves comme des lions ; mais malheureusement divisés, ils ont été réduits en esclavage, comme le sont aujourd’hui les negres des colonies.

– Est-il Dieu possible !

– Oui. Ils portaient le collier de fer, marqué au chiffre de leur maître, quand on ne marquait pas ce chiffre au front de l’esclave avec un fer rouge…

– Nos peres ! – s’écria le vieillard en joignant les mains avec une douloureuse indignation, – nos peres !

– Et quand ils essayaient de fuir, leurs maîtres leur faisaient couper le nez et les oreilles, ou bien les poings et les pieds.

– Nos peres ! ! !

– D’autres fois leurs maîtres les jetaient aux betes féroces pour se divertir, ou les faisaient périr dans d’affreuses tortures, quand ils refusaient de cultiver, sous le fouet du vainqueur, les terres qui leur avaient appartenu…

– Mais attends donc, – reprit le vieillard en rassemblant ses souvenirs, – attends donc ! ça me rappelle une chanson de notre vieil ami a nous autres pauvres gens…

– Une chanson de notre Béranger, n’est-ce pas, grand-pere ? LES ESCLAVES GAULOIS ?

– Juste, mon garçon. Ça commence… voyons… oui… c’est ça…

D’anciens Gaulois, pauvres esclaves,

Un soir qu’autour d’eux tout dormait, etc., etc.

Et le refrain était :

Pauvres Gaulois, sous qui trembla le monde,

Enivrons-nous !

Ainsi, c’était de nos peres les Gaulois que parlait notre Béranger ? Hélas ! pauvres hommes ! comme tant d’autres sans doute, ils se grisaient pour s’étourdir sur leur infortune…

– Oui, grand-pere ; mais ils ont bientôt reconnu que s’étourdir n’avance a rien, que briser ses fers vaut mieux.

– Pardieu !

– Aussi, les Gaulois, apres des insurrections sans nombre…

– Dis donc, mon garçon, il paraît que le moyen n’est pas nouveau, mais c’est toujours le bon… Eh eh ! – ajouta le vieillard en frappant de son ongle le fourneau de sa pipe, – eh eh ! vois-tu, Georges, tôt ou tard, il faut en revenir a cette bonne vieille petite mere, l’insurrection… comme en 89… comme en 1830… comme demain peut-etre…

– Pauvre grand-pere ! – pensa Georges, – il ne croit pas si bien dire.

Et il reprit tout haut :

– Vous avez raison ; en fait de liberté, il faut que le peuple se serve lui-meme, et mette les mains au plat, sinon il n’a que des miettes… il est volé… comme il l’a été il y a dix-huit ans.

– Et fierement volé, mon pauvre enfant ! J’ai vu cela : j’y étais.

– Heureusement, vous savez le proverbe, grand-pere… chat échaudé… suffit, la leçon aura été bonne… Mais pour revenir a nos Gaulois, ils font, comme vous dites, appel a cette bonne vieille mere l’insurrection ; elle ne fait pas défaut a ses braves enfants ; et ceux-ci, a force de persévérance, d’énergie, de sang versé, parviennent a reconquérir une partie de leur liberté sur les Romains, qui, d’ailleurs, n’avaient pas débaptisé la Gaule, et l’appelaient la Gaule romaine.

– De meme qu’on dit aujourd’hui l’Algérie française ?

– C’est ça, grand-pere.

– Allons, voila, Dieu merci, nos braves Gaulois, grâce au secours de la bonne vieille mere l’insurrection, un peu remontés sur leur bete, comme on dit ; ça me met du baume dans le sang.

– Ah ! grand-pere, attendez… attendez !

– Comment ?

– Ce que nos peres avaient souffert n’était rien aupres de ce qu’ils devaient souffrir encore.

– Allons, bon, moi qui étais déja tout aise… Et que leur est-il donc arrivé ?

– Figurez-vous qu’il y a treize ou quatorze cents ans, des hordes de barbares a demi sauvages, appelés Francs, et arrivant du fond des forets de l’Allemagne, de vrais cosaques enfin, sont venus attaquer les armées romaines, amollies par les conquetes de la Gaule, les ont battues, chassées, se sont a leur tour emparés de notre pauvre pays, lui ont ôté jusqu’a son nom, et l’ont appelé France, en maniere de prise de possession.

– Brigands ! – s’écria le vieillard – J’aimais encore mieux les Romains, foi d’homme ; au moins ils nous laissaient notre nom.

– C’est vrai ; et puis du moins les Romains étaient le peuple le plus civilisé du monde, sauf leur barbarie envers les esclaves ; ils avaient couvert la Gaule de constructions magnifiques, et rendu, de gré ou de force, une partie de leurs libertés a nos peres ; tandis que les Francs étaient, je vous l’ai dit, de vrais cosaques… Et sous leur domination tout a été a recommencer pour les Gaulois.

– Ah ! mon Dieu ! mon Dieu !

– Ces hordes de bandits francs…

– Dis donc ces cosaques ! nom d’un nom !

– Pis encore, s’il est possible, grand-pere… Ces bandits francs, ces cosaques, si vous voulez, appelaient leurs chefs des ROIS ; cette graine de rois s’est perpétuée dans notre pays, d’ou vient que depuis tant de siecles nous avons la douceur de posséder des rois d’origine franque, et que les royalistes appellent leurs rois de droit divin.

– Dis donc de droit cosaque !… Merci du cadeau !

– Les chefs se nommaient des DUCS, des COMTES ; la graine s’en est également perpétuée chez nous, d’ou vient encore que nous avons eu pendant si longtemps l’agrément de posséder une noblesse d’origine franque, qui nous traitait en race conquise.

– Qu’est-ce que tu m’apprends-la ! – dit le bonhomme avec ébahissement. – Donc, si je te comprends bien, mon garçon, ces bandits francs, ces cosaques, rois et chefs, une fois maîtres de la Gaule, se sont partagé les terres que les Gaulois avaient en partie reconquises sur les Romains ?

– Oui, grand-pere ; les rois et seigneurs francs ont volé les propriétés des Gaulois, et se sont partagé terres et gens comme on se partage un domaine et son bétail.

– Et nos peres ainsi dépouillés de leurs biens par ces cosaques ?

– Nos peres ont été de nouveau réduits a l’esclavage comme sous les Romains, et forcés de cultiver pour les rois et les seigneurs francs la terre qui leur avait appartenu, a eux Gaulois, depuis que la Gaule était la Gaule.

– De sorte, mon garçon, que les rois et seigneurs francs, apres avoir volé a nos peres leur propriété, vivaient de leurs sueurs…

– Oui, grand-pere ; ils les vendaient, hommes, femmes, enfants, jeunes filles, au marché. S’ils regimbaient au travail, ils les fouaillaient comme on fouaille un animal rétif, ou bien les tuaient par colere ou cruauté, de meme que l’on peut tuer son chien ou son cheval ; car nos peres et nos meres appartenaient aux rois et aux seigneurs francs ni plus ni moins que le troupeau appartient a son maître ; le tout au nom du Franc conquérant du Gaulois[8]. Ceci a duré jusqu’a la révolution que vous avez vue, grand-pere ; et vous vous rappelez la différence énorme qu’il y avait encore a cette époque entre un noble et un roturier, entre un seigneur et un manant.

– Parbleu… la différence du maître a l’esclave.

– Ou, si vous l’aimez mieux, du Franc au Gaulois,grand-pere.

– Mais, c’est-a-dire, – s’écria le vieillard, – que je ne suis plus du tout, mais du tout, fier d’etre Français… Mais, nom d’un petit bonhomme, comment se fait-il que nos peres les Gaulois se sont ainsi laissé martyriser par une poignée de Francs, non… de cosaques, pendant des siecles ?

– Ah ! grand-pere ! ces Francs possédaient la terre qu’ils avaient volée, donc, ils possédaient la richesse. L’armée, tres-nombreuse, se composait de leurs bandes impitoyables ; puis, a demi épuisés par leur longue lutte contre les Romains, nos peres eurent bientôt a subir une terrible influence : celle des pretres…

– Il ne leur manquait plus que cela pour les achever !

– A leur honte éternelle, la plupart des éveques gaulois ont, des la conquete, renié leur pays et fait cause commune avec les rois et les seigneurs francs, qu’ils ont bientôt dominés par la ruse et la flatterie, et dont ils ont tiré le plus de terre et le plus d’argent possible. Aussi, de meme que les conquérants, grand nombre de ces saints pretres, ayant des serfs qu’ils vendaient et exploitaient, vivaient dans la plus horrible débauche, dégradaient, tyrannisaient, abrutissaient a plaisir les populations gauloises, leur prechant la résignation, le respect, l’obéissance envers les Francs, menaçant du diable et de ses cornes les malheureux qui auraient voulu se révolter pour l’indépendance de la patrie contre ces seigneurs et ces rois étrangers qui ne devaient leur pouvoir et leurs richesses qu’a la violence, au vol et au meurtre[9].

– Ah ça, mais, nom d’un petit bonhomme, est-ce que, malgré ces diables d’éveques, notre bonne vieille petite mere l’insurrection n’est pas venue de temps a autre montrer le bout de son nez ? Est-ce que nos peres se sont laissé tondre sans regimber, depuis l’époque de la conquete jusqu’a ces beaux jours de la révolution, ou nous avons commencé a faire rendre gorge a ces seigneurs, a ces rois francs et a leur allié le clergé, qui, par habitude, avait continué de fierement s’arrondir ?

– Il n’est pas probable que tout se soit passé sans nombreuses révoltes des serfs contre les rois, les seigneurs et les pretres. Mais, grand-pere, je vous ai dit le peu que je savais… et ce peu la, je l’ai appris tout en travaillant a la menuiserie du magasin de monsieur Lebrenn, le marchand de toile d’en face…

– Comment donc cela, mon garçon ?

– Pendant que j’étais a l’ouvrage, monsieur Lebrenn, qui est le meilleur homme du monde, causait avec moi…… me parlait de l’histoire de nos peres, que j’ignorais comme vous l’ignoriez. Une fois ma curiosité éveillée… et elle était vive…

– Je le crois bien…

– Je faisais mille questions a monsieur Lebrenn, tout en rabottant et en ajustant ; il me répondait avec une bonté vraiment paternelle. C’est ainsi que j’ai appris le peu que je vous ai dit. Mais… – ajouta Georges avec un soupir qu’il put a peine étouffer, – mes travaux de menuiserie finis… les leçons d’histoire ont été interrompues. Aussi, je vous ai dit tout ce que je savais, grand-pere.

– Ah ! le marchand de toile d’en face est si savant que ça ?

– Il est aussi savant que bon patriote ; c’est un vieux Gaulois, comme il s’appelle lui-meme. Et quelquefois, – ajouta Georges sans pouvoir s’empecher de rougir légerement, – je l’ai entendu dire a sa fille, en l’embrassant avec fierté pour quelque réponse qu’elle lui avait faite : Oh ! toi… tu es bien une vraie Gauloise !

A ce moment, le pere Morin et Georges entendirent frapper a la porte de la premiere chambre.

– Entrez, – dit Georges.

On entra dans la piece qui précédait celle ou était couché le vieillard.

– Qui est la – demanda Georges.

– Moi… monsieur Lebrenn, – répondit une voix.

– Tiens !… ce digne marchand de toile… dont nous parlions… Ce vieux Gaulois ! – dit a demi-voix le bonhomme. – Va donc vite, mon enfant, et ferme la porte.

Georges, aussi troublé que surpris de cette visite inattendue, quitta la chambre de son grand-pere, et se trouva bientôt en face de M. Lebrenn.