La Nouvelle Carthage - Georges Eekhoud - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1888

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Georges Eekhoud

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Opis ebooka La Nouvelle Carthage - Georges Eekhoud

Georges Eekhoud est surtout connu pour ses romans au naturalisme sombre et cependant curieusement baroque. Il peint les paysages de Campine, le port d'Anvers et ses quartiers douteux hantés par des personnages en dehors des normes sociales, religieuses ou sexuelles, révoltés au grand coeur qui s'opposent par leur noblesse d'âme aux bourgeois étriqués et égoistes. Il reste fidele a la définition qu'en donne Gustave Flaubert: «J'appelle bourgeoisie tout ce qui est de bas.» Romans aux relents pervers - d'une immoralité qui écoeure - se roulant voluptueusement dans la fange - récits malsains d'adulteres - Eekhoud communie sacrilegement avec toutes ces âmes de dévoyés, rebuts ou martyrs d'une société athée et matérialiste - épopée de vagabonds, anarchisisme érotique de gueux et de creve-misere qui se démenent comme des betes dans une atmosphere sensuelle, relevée par la cruauté des descriptions. Son oeuvre est d'une sincérité bouleversante. Son style est rude, raboteux. Tous ses livres produisent une impression de brutalité, meme la ou a sa maniere, l'auteur exprime sa tendresse pour l'humanité. L'intrigue du roman suit l'itinéraire de Laurent, en rupture avec sa classe d'origine - la bourgeoisie - qui va se tourner vers le prolétariat, puis vers le sous-prolétariat, pour essayer de trouver une alternative a cette société bourgeoise a laquelle il veut échapper.

Opinie o ebooku La Nouvelle Carthage - Georges Eekhoud

Fragment ebooka La Nouvelle Carthage - Georges Eekhoud

A Propos
Partie 1 - RÉGINA
Chapitre 1 - LE JARDIN
Chapitre 2 - LE « MOULIN DE PIERRE »
Chapitre 3 - LA FABRIQUE

A Propos Eekhoud:

De milieu tres modeste, orphelin tres jeune, Georges Eekhoud a été élevé dans une famille bourgeoise. C'est ainsi qu'il a commencé ses études a Mechelen (Malines) et les a poursuivies en Suisse, a l'institut Breidenstein. Cette dualité, comme la dualité linguistique, a fortement marqué sa vie et son ouvre. Attentif au mouvement littéraire parisien, Il n'y a pas un acces direct. Contrairement a ce qu'on dit souvent, il n'a rencontré Zola ou Paul Verlaine qu'une seule fois et toujours a Bruxelles, ou ceux-ci étaient de passage. Installé a Bruxelles en 1880, Eekhoud devient rédacteur au quotidien L'Étoile belge et rejoint les fondateurs de la Jeune Belgique, revue a laquelle il participe activement. C'est en 1883 que paraît son premier roman Kees Doorik, Scene de Polder. Son héros est déja un de ces parias auxquels l'écrivain vouera toute sa sympathie. Dans Kermesses et surtout dans La Nouvelle Carthage, Eekhoud affirme son credo social, un intéret esthétique pour les déshérités et une haine pour la bourgeoisie. Il reste fidele a la définition qu'en donne Gustave Flaubert : « J'appelle bourgeoisie tout ce qui est de bas » et invente le concept de "belgeoisie". Il se souvient aussi des mots de Charles De Coster qui fut son répétiteur a l'École militaire : « Vois le peuple, le peuple partout! La bourgeoisie est la meme partout ». De telles opinions le conduisent a quitter la Jeune Belgique pour rejoindre le groupe du Coq rouge. A la meme époque, il se rallie aux idées de l'avocat Edmond Picard, franc-maçon, premier sénateur socialiste et également un antisémite virulent. Ainsi, il participe en 1892 a la fondation de l'Art social avec Camille Lemonnier, Verhaeren et des leaders socialistes comme Emile Vandervelde. Il réalise également la partie littéraire d'un Annuaire pour la Section d'art de la Maison du Peuple.Il collabore pendant vingt ans au « Mercure de France » dont il est le correspondant pour la Belgique. En 1899, il publie son roman Escal-Vigor, faisant scandale en tant que premier roman en littérature française belge a traiter ouvertement l'homosexualité. En 1900, quelques mois avant le proces intenté a Georges Eekhoud, paraît dans les Annales des sexualités intermédiaires et en particulier de l'homosexualité, la revue dirigée par Magnus Hirschfeld, un long article en allemand intitulé « Georges Eekhoud. Avant-propos ». Il est signé Numa Pratorius. Son objectif est de présenter aux lecteurs l'ouvre de Georges Eekhoud. C'est une curieuse analyse, quasi nouvelle par nouvelle, de ce que les ouvrages de Georges Eekhoud peuvent contenir d'éléments correspondant a ce qu'on appellerait, aujourd'hui, la culture homosexuelle. Le dépouillement est long, minutieux et explicite ; l'article qui fait suite a celui-la dans le meme numéro de la revue a pour titre « Un Illustre Uraniste du XVIIe siecle. Jérôme Duquesnoy, sculpteur flamand ». Il est rédigé en français et il est signé par Georges Eekhoud. Cet ensemble est suivi lui-meme de deux articles peu connus de Eekhoud, parus dans la revue Akademos et de la traduction en français d’autres articles de Numa Praetorius sur Georges Eekhoud. On trouvera encore un curieux article de Eekhoud paru dans L'Effort Éclectique apres le proces d'Escal-Vigor. Loin de revendiquer simplement la totale liberté de l’écrivain, Eekhoud situe Escal-Vigor et le proces auquel il a donné lieu dans une perspective historique et politique. Dans tous les articles réunis ici, Eekhoud parle de l’uranisme tandis que d’autres, avec son approbation, parlent de lui comme du grand écrivain, qui le premier parmi les modernes, a peint des uranistes avec sympathie et sensibilité. Cependant, voir en Eekhoud un auteur naturaliste manichéen est aussi réducteur que de lui accoler les étiquettes d' écrivain « régionaliste » ou de peintre de l'homosexualité masculine. C'est oublier qu'il est avant tout un esthete aux gouts paradoxaux, un poete lyrique qui excelle dans l'évocation des ports ou des foules : « A l'horizon, des voiles fuyaient vers la mer, des cheminées de steamers déployaient, sur le gris laiteux et perlé du ciel, de longues banderoles moutonnantes, pareils a des exilés qui agitent leurs mouchoirs, en signe d'adieu, aussi longtemps qu'ils sont en vue des rives aimées. Des mouettes éparpillaient des vols d'ailes blanches sur la nappe verdâtre et blonde, aux dégradations si douces et si subtiles qu'elles désoleront éternellement les marinistes. » (La Nouvelle Carthage) [Wikipedia]

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Partie 1
RÉGINA


Chapitre 1 LE JARDIN

 

M. Guillaume Dobouziez régla les funérailles de Jacques Paridael de façon a mériter l'approbation de son monde et l'admiration des petites gens. « Cela s'appelle bien faire les choses ! » ne pouvait manquer d'opiner la galerie. Il n'aurait pas exigé mieux pour lui-meme : service de deuxieme classe (mais, hormis les croque-morts, qui s'y connaît assez pour discerner la nuance entre la premiere qualité et la suivante ?) ; messe en plain-chant ; pas d'absoute (inutile de prolonger ces cérémonies crispantes pour les intéressés et fastidieuses pour les indifférents) ; autant de metres de tentures noires larmées et frangées de blanc ; autant de livres de cire jaune.

De son vivant, feu Paridael n'aurait jamais espéré pareilles obseques, le pauvre diable !

Quarante-cinq ans, droit, mais grisonnant déja, nerveux et sec, compassé, sanglé militairement dans sa redingote, le ruban rouge a la boutonniere, M. Guillaume Dobouziez marchait derriere le petit Laurent, son pupille, unique enfant du défunt, plongé dans une douleur aiguë et hystérique.

Laurent n'avait cessé de sangloter depuis la mortuaire. Il fut plus pitoyable encore a l'église. Les regrets sonnés au clocher et surtout les tintements saccadés de la clochette du chour imprimaient des secousses convulsives a tout son petit etre.

Cette affliction ostensible impatienta meme le cousin Guillaume, ancien officier, un dur a cuire, ennemi de l'exagération.

– Allons, Laurent, tiens-toi, sapristi !… Sois raisonnable !… Leve-toi !… Assieds-toi !… Marche ! ne cessait-il de lui dire a mi-voix.

Peine perdue. A chaque instant le petit compromettait, par des hurlements et des gesticulations, l'irréprochable ordonnance du cérémonial. Et cela quand on faisait tant d'honneur a son papa !

Avant que le convoi funebre se fut mis en marche, M. Dobouziez, en homme songeant a tout, avait remis a son pupille une piece de vingt francs, une autre de cinq, et une autre de vingt sous. La premiere était pour le plateau de l'offrande ; le reste pour les queteurs. Mais cet enfant, décidément aussi gauche qu'il en avait l'air, s'embrouilla dans la répartition de ses aumônes et donna, contrairement a l'usage, la piece d'or au représentant des pauvres, les cinq francs au marguillier, et les vingt sous au curé.

Il faillit sauter dans la fosse, au cimetiere, en répandant sur le cercueil cette pelletée de terre jaune et fétide qui s'éboule avec un bruit si lugubre !

Enfin, on le mit en voiture, au grand soulagement du tuteur, et la clarence a deux chevaux regagna rapidement l'usine et l'hôtel des Dobouziez situés dans un faubourg en dehors des fortifications.

Au dîner de famille, on parla d'affaires, sans s'attarder a l'événement du matin et en n'accordant qu'une attention maussade a Laurent placé entre sa grand'tante et M. Dobouziez.' Celui-ci ne lui adressa la parole que pour l'exhorter au devoir, a la sagesse et a la raison, trois mots bien abstraits, pour ce garçon venant a peine de faire sa premiere communion.

La bonne grand'tante de l'orphelin eut bien voulu compatir plus tendrement a sa peine, mais elle craignait d'etre taxée de faiblesse par les maîtres de la maison et de le desservir aupres d'eux. Elle l'engagea meme a rencogner ses larmes de peur que ce désespoir prolongé ne parut désobligeant a ceux qui allaient désormais lui tenir lieu de pere et de mere. Mais a onze ans, on manque de tact, et les injonctions, a voix basse, de la brave dame ne faisaient que provoquer des recrudescences de pleurs.

A travers le brouillard voilant ses prunelles, Laurent, craintif et pantelant comme un oiselet déniché, examinait les convives a la dérobée.

Mme Dobouziez, la cousine Lydie, trônait en face de son mari. C'était une nabote nouée, jaune, ratatinée comme un pruneau, aux cheveux noirs et luisants, coiffée en bandeaux qui lui cachaient le front et rejoignaient d'épais et sombres sourcils ombrageant de gros yeux, noirs aussi, glauques, et a fleur de tete. Presque pas de visage ; des traits hommasses, les levres minces et décolorées, le nez camard et du poil sous la narine. Une voix gutturale et désagréable, rappelant le cri de la pintade. Cour sec et rassis plutôt qu'absent ; des éclaira de bonté, mais jamais de délicatesse ; esprit terre a terre et borné.

Guillaume Dobouziez, brillant capitaine du génie, l'avait épousée pour son argent. La dot de cette fille de bonnetiers bruxellois retirés des affaires, lui servit, lorsqu'il donna sa démission, a édifier son usine et a poser le premier jalon d'une rapide fortune.

Le regard de Laurent s'arretait avec plus de complaisance, et meme avec un certain plaisir sur Régina ou Gina, seule enfant des Dobouziez, d'une couple d'années l'aînée du petit Paridael, une brunette élancée et nerveuse, avec d'expressifs yeux noirs, d'abondants cheveux bouclés, le visage d'un irréprochable ovale, le nez aquilin aux ailes frétillantes, la bouche mutine et volontaire, le menton marqué d'une délicieuse fossette, le teint rosé et mat aux transparences de camée. Jamais Laurent n'avait vu aussi jolie petite fille.

Cependant il n'osait la regarder longtemps en face ou soutenir le feu de ses prunelles malicieuses, A ses turbulences d'enfant espiegle et gâtée se melait un peu de la solennité et de la superbe du cousin Dobouziez. Et déja quelque chose de dédaigneux et d'indiciblement narquois plissait par moments ses levres innocentes et altérait le timbre de son rire ingénu.

Elle éblouissait Laurent, elle lui imposait comme un personnage. Il en avait vaguement peur. Surtout qu'a deux ou trois reprises elle le dévisagea avec persistance, en accompagnant cet examen d'un sourire plein de condescendance et de supériorité.

Consciente aussi de l'effet favorable qu'elle produisait sur le gamin, elle se montrait plus remuante et capricieuse que d'habitude ; elle se melait a la conversation, mangeait en pignochant, ne savait que faire pour accaparer l'attention. Sa mere ne parvenait pas a la calmer et, répugnant a des gronderies qui lui eussent attiré la rancune de ce petit démon, dirigeait des regards de détresse vers Dobouziez.

Celui-ci résistait le plus longtemps possible aux sommations désespérées de son épouse.

Enfin, il intervenait. Sourde aux remontrances de sa mere, Gina se rendait, momentanément, d'un petit air de martyre, des plus amusants, aux bénignes injonctions de son pere. En faveur de Gina, le chef de la famille se départait de sa raideur. Il devait meme se faire violence pour ne pas répondre aux agaceries de sa mignonne ; il ne la reprenait qu'a son corps défendant. Et quelle douceur inaccoutumée dans cette voix et dans ces yeux ! Intonations et regards rappelaient a Laurent l'accent et le sourire de Jacques Paridael. A tel point que Lorki, c'est ainsi que l'appelait le doux absent, reconnaissait a peine, dans le cousin Dobouziez semonçant sa petite Gina, le meme éducateur rigide qui lui avait recommandé a lui, tout a l'heure, durant la douloureuse cérémonie, de faire ceci, puis cela, et tant de choses qu'il ne savait a laquelle entendre. Et toutes ces instructions formulées d'un ton si bref, si péremptoire !

N'importe, si son cour d'enfant se serra a ce rapprochement, le Lorki d'hier, le Laurent d'aujourd'hui, n'en voulut pas a sa petite cousine d'etre ainsi préférée. Elle était par trop ravissante ! Ah, s'il se fut agi d'un autre enfant, d'un garçon comme lui par exemple, l'orphelin eut ressenti, a l'extreme, cette révélation de l'étendue de sa perte ; il en eut éprouvé non seulement de la consternation et du désespoir, mais encore du dépit et de la haine ; il fut devenu mauvais pour le prochain privilégié ; l'injustice de son propre sort l'eut révolté.

Mais Gina lui apparaissait a la façon des princesses et des fées radieuses des contes, et il était naturel que le bon Dieu se montrât plus clément envers des créatures d'une essence si supérieure !

La petite fée ne tenait plus en place.

– Allez jouer, les enfants ! lui dit son pere en faisant signe a Laurent de la suivre.

Gina l'entraîna au jardin.

C'était un enclos tracé régulierement comme un courtil de paysan, entouré de murs crépis a la chaux sur lesquels s'écartelaient des espaliers ; a la fois légumier, verger et jardin d'agrément, aussi vaste qu'un parc, mais n'offrant ni pelouses vallonnées, ni futaies ombreuses.

Il y avait cependant une curiosité dans ce jardin : une sorte de tourelle en briques rouges adossée a un monticule, au pied de laquelle stagnait une petite nappe d'eau, et qui servait d'habitacle a deux couples de canards. Des sentiers en colimaçon convergeaient an sommet de la colline d'ou l'on dominait l'étang et le jardin. Cette bizarre fabrique s'appelait pompeusement « le Labyrinthe. »

Gina en fit les honneurs a Laurent.

Avec des gestes de cicérone affairé, elle lui désignait les objets. Elle le prenait avec lui sur un ton protecteur :

– Prends garde de ne pas tomber a l'eau ! … Maman ne veut pas qu'on cueille les framboises ! Elle riait de sa gaucherie. A deux ou trois phrases peu élégantes qui sentaient leur patois, elle le corrigea. Laurent, peu causeur, devint encore plus taciturne. Sa timidité croissait ; il s'en voulait d'etre ridicule devant elle.

Ce jour-la, Gina portait son uniforme de pensionnaire : une robe grise garnie de soie bleue. Elle raconta a son compagnon, qui ne se lassait pas de l'entendre, les particularités de son pensionnat de religieuses a Malines ; elle le régala meme de quelques caricatures de sa façon ; contrefit, par des grimaces et des contorsions, certaines des bonnes sours. La révérende mere louchait ; sour Véronique, la lingere, parlait du nez ; sour Hubertine s'endormait et ronflait a l'étude du soir.

Le chapitre des infirmités et des défauts de ses maîtresses la mettant en verve, elle prit plaisir a embarrasser son interlocuteur : « Est-il vrai que ton pere était un simple commis ? … Il n'y avait qu'une petite porte et qu'un étage a votre maison ? … Pourquoi donc que vous n'etes jamais venus nous voir ? … Ainsi nous sommes cousins… C'est drôle, tu ne trouves pas… Paridael, c'est du flamand cela ? … Tu connais Athanase et Gaston, les fils de M. Saint-Fardier, l'associé de papa ? En voila des gaillards ! Ils montent a cheval et ne portent plus de casquettes… Ce n'est pas comme toi … Papa m'avait dit que tu ressemblais a un petit paysan, avec tes joues, rouges, tes grandes dents et tes cheveux plats … Qui donc t'a coiffé ainsi ? Oui, papa a raison, tu ressembles bien a un de ces petits paysans qui servent la messe, ici ! »

Elle s'acharnait sur Laurent avec une malice implacable. Chaque mot lui allait au cour. Plus rouge que jamais, il s'efforçait de rire, comme au portrait des bonnes sours, et ne trouvait rien a lui répondre.

Il aurait tant voulu prouver a cette railleuse qu'on peut porter une blouse taillée comme un sac, une culotte a la fois trop longue et trop large, faite pour durer deux ans et godant, aux genoux, au point de vous donner la démarche d'un cagneux ; une collerette empesée d'ou la tete pouparde et penaude du sujet émerge comme celle d'un saint Jean-Baptiste apres la décollation ; une casquette de premier communiant dont le crepe de deuil dissimulait mal les passementeries extravagantes, les macarons de jais et de velours, les boucles inutiles, les glands encombrants ; qu'on peut dire vetu comme un fils de fermier et ne pas etre plus niais et plus bouché qu'un Gaston ou qu'un Athanase Saint-Fardier.

La bonne Siska n'était pas un tailleur modele, tant s'en faut, mais du moins ne ménageait-elle pas l'étoffe ! Puis, Jacques Paridael trouvait si bien ainsi son petit Laurent ! Le jour de la premiere communion, le cher homme lui avait encore dit en l'embrassant : « Tu es beau comme un prince, mon Lorki ! » Et c'était le meme costume de fete qu'il vetait a présent, a part le crepe garnissant sa casquette composite et remplaçant a son bras droit le glorieux ruban de moire blanche frangé d'argent…

La taquine eut un bon mouvement. En parcourant les parterres, elle cueillit une reine-marguerite aux pétales ponceau, au cour doré : « Tiens, paysan, fit-elle, passe cette fleur a ta boutonniere ! » Paysan, tant qu'elle voudrait ! Il lui pardonnait. Cette fleur piquée dans sa blouse noire était le premier sourire illuminant son deuil. Plus impuissant encore a exprimer, par des mots, sa joie que son amertume, s'il l'avait osé, il eut fléchi le genou devant la petite Dobouziez et lui aurait baisé la main comme il avait vu faire a des chevaliers empanachés, dans un volume du Journal pour Tous qu'on feuilletait autrefois, chez lui, les dimanches d'hiver, en croquant des marrons grillés…

Régina gambadait déja a l'autre bout du jardin, sans attendre les remerciements de Laurent.

Il eut un remords de s'etre laissé apprivoiser si vite et, farouche, arracha la fleur réjouie. Mais au lieu de la jeter, il la serra dévotement dans sa poche. Et, demeurée l'écart, il songea a la maison paternelle. Elle était vide et mise en location. Le chien, le brave Lion avait été abandonné au voisin de bonne volonté qui consentit a en débarrasser la mortuaire ! Siska, ses gages payés, s'en était allée a son tour. Que faisait-elle a présent ? La reverrait-il encore ? Lorki ne lui avait pas dit adieu ce matin. Il revoyait sa figure a l'église, tout au fond, sous le jubé, sa bonne figure aussi gonflée, aussi défaite que la sienne.

On sortait ; il avait du passer, talonné par le cousin Guillaume, alors qu'il aurait tant voulu sauter au cou de l'excellente créature. Dans la voiture, il avait timidement hasardé cette demande : « Ou allons-nous, cousin ? – Mais a la fabriqué, pardienne ! Ou veux-tu que nous allions ? » On n'irait donc plus a la maison ! Il n'insista point, le petit ; il ne demanda meme pas a prendre congé de sa bonne ! Devenait-il dur et fier, déja ? Oh, que non ! Il n'était que timide, dépaysé ! M. Dobouziez le rabrouerait s'il mentionnait des gens si peu distingués que Siska…

Lasse de l'appeler, Gina se décida a retourner aupres du reveur. Elle lui secoua le bras : « Mais tu es sourd… Viens, que je le montre les brugnons. Ce sont les fruits de maman. Félicité les compte chaque matin… Il y en a douze… N'y touche pas… » Elle ne remarqua point que Laurent avait jeté la fleur. Cette indifférence de la petite fée ragaillardit le paysan, et pourtant, au fond, il eut préféré qu'elle s'informât de ce qu'était devenu son présent.

Il s'étourdit, se laissa mener par Gina. Ils jouerent a des jeux garçonniers. Pour lui plaire, il fit des culbutes, jeta des cris sauvages, se roula dans l'herbe et le gravier, souilla ses beaux habits, et la poussiere marbra de crasse ses joues humides de sueur et de larmes.

– Oh, la drôle de tete ! s'exclama la fillette.

Elle trempa un coin de son mouchoir dans le bassin et essaya de débarbouiller Laurent. Mais elle riait trop et ne parvenait qu'a le maculer davantage.

Il se laissait faire, heureux de ses soins dérisoires. La perfide lui dessinait des arabesques sur le visage, si bien qu'il avait l'air d'un peau-rouge tatoué.

Pendant cette opération, une voix aigre se mit a glapir :

– Mademoiselle, Monsieur vous prie de rentrer… Le monde va partir… Et vous, venez, par ici. Il est temps de se coucher. Demain on retourne a la pension. C'est assez de vacances comme ça !

Mais a l'aspect du jeune Paridael, Félicité, la redoutable Félicité, la servante de confiance se récria comme devant le diable : « Fi ! l'horreur d'enfant ! »

Elle était venue le prendre au college, la veille, et devait l'y reconduire. Acariâtre, bougonne, servile, rouée, flattant l'orgueil de ses maîtres en s'assimilant leurs défauts, elle devinait d'emblée le pied sur lequel l'enfant serait traité dans la maison. La cousine Lydie se déchargeait sur cette vilaine servante de l'entretien et de la surveillance de l'intrus.

L'imprudent Paridael venait de ménager a Félicité un magnifique début dans son rôle de gouvernante. La harpie n'eut garde de négliger cette aubaine. Elle donna libre carriere a ses aimables sentiments.

Gina, continuant de pouffer, abandonna son compagnon aux bourrades et aux criailleries de la servante, et rentra en courant dans le salon, pressée de raconter la farce a ses parents et a la société.

Laurent avait fait un mouvement pour rejoindre l'espiegle, mais Félicité ne le lâchait pas. Elle le poussa vers l'escalier et lui fit d'ailleurs une telle peinture des dispositions de M. et Mme Dobouziez pour les petits gorets de son espece, qu'il se hâta, terrifié, de gagner la mansarde ou on le logeait et de se blottir dans ses draps.

Félicité l'avait pincé et taloché. Il fut stoique, ne cria point, s'en tint a quatre devant la mégere.

Le dénouement orageux de la journée fit diversion au deuil de l'orphelin. Les émotions, la fatigue, le plein air lui procurerent un lourd sommeil visité de reves ou des images contradictoires se materent dans une sarabande fantastique. Armée d'une baguette de fée, la rieuse Gina conduisait la danse, livrait et arrachait tour a tour le patient aux entreprises d'une vieille sorciere incarnée en Félicité. A l'arriere-plan, les fantômes doux et pâles de son pere et de Siska, du mort et de l'absente, lut tendaient les bras. Il s'élançait, mais M. Dobouziez le saisissait au passage avec un ironique : « Halte-la, galopin ! » Des cloches sonnaient ; Paridael jetait la reine-marguerite, présent de Gina, dans le plateau de l'offrande. La fleur tombait avec un bruit de piece d'or accompagné du rire guilleret de la petite cousine, et ce bruit mettait en fuite les larves moqueuses, mais aussi les pitoyables visions…

Et telle fut l'initiation de Laurent Paridael a sa nouvelle vie de famille…


Chapitre 2 LE « MOULIN DE PIERRE »

 

A sa deuxieme visite, et a celles qui suivirent, lorsque les vacances le renvoyaient chez ces tuteurs, Laurent ne se trouva pas plus acclimaté que le premier jour. Il avait toujours l'air de tomber de la lune et de prendre de la place.

On n'attendait pas qu'il eut déposé sa valise pour s'informer de la durée de son congé et on se préoccupait plus de l'état de son trousseau que de sa personne. Accueil sans effusion : la cousine Lydie lui tendait machinalement sa joue citronneuse ; Gina semblait l'avoir oublié depuis la derniere fois ; quant au cousin Guillaume, il n'entendait pas qu'on le dérangeât de sa besogne pour si peu de chose que l'arrivée de ce polisson, il le verrait bien assez tôt au prochain repas. « Ah ! te voila, toi ! Deviens-tu sage ? … Apprends-tu mieux ? » Toujours les memes questions posées d'un air de doute, jamais d'encouragement. Si Laurent rapportait des prix, voyez le guignon ! c'étaient ceux précisément auxquels M. Dobouziez n'attachait aucune importance.

A table, les yeux ronds de la cousine Lydie, implacablement braqués sur lui, semblaient lui reprocher l'appétit de ses douze ans. Vrai, elle faisait choir le verre de ses doigts et les morceaux de sa fourchette. Ces accidents ne valaient pas toujours a Laurent l'épithete de maladroit, mais la cousine avait une moue méprisante qui disait assez clairement sa pensée. Cette moue n'était rien cependant, comparée au sourire persifleur de l'impeccable Gina.

Le cousin Guillaume qu'il fallait quérir plusieurs fois avant de se mettre a table, arrivait enfin, le front chargé de préoccupations, la tete a une invention nouvelle, supputant les résultats, calculant le rendement probable de l'un ou l'autre perfectionnement, le cerveau bourré d'équations.

Avec sa femme, M. Dobouziez parlait affaires, et elle s'y entendait admirablement, lui répondait en se servant de barbares mots techniques qui eussent emporté la bouche de plus d'un homme du métier.

M. Dobouziez ne cessait de chiffrer et ne se déridait que pour admirer et cajoler sa fillette. De plus en plus Laurent constatait l'entente absolue et idolâtre régnant entre ces deux etres. Si l'industriel s'humanisait en s'occupant d'elle, réciproquement Gina abandonnait, avec son pere, ses airs de supériorité, son petit ton détaché et avantageux. M. Dobouziez prévenait ses désirs, satisfaisait ses moindres caprices, la défendait meme contre sa mere. Avec Gina, lui, l'homme positif et pratique, s'amusait de futilités.

A chaque vacance, Laurent trouvait sa petite cousine plus belle, mais aussi plus distante. Ses parents l'avaient retirée de pension. Des maîtres habiles et. mondains la préparerent a sa destinée d'opulente héritiere.

Devenant trop grande fille, trop demoiselle pour s'amuser avec ce gamin ; elle recevait ou visitait des amies de son âge. Les petites Vanderling, filles du plus célebre avocat de la ville, de blondes et vives caillettes étaient a la fois ses compagnes d'études et de plaisirs. Et si, par exception, faute d'autre partenaire, Gina s'oubliait au point de jouer avec le Paysan, Mme Lydie trouvait aussitôt un prétexte pour interrompre cette récréation. Elle envoyait Félicité avertir Mademoiselle de l'arrivée de l'un ou l'autre professeur, ou bien Madame emmenait Mademoiselle a la ville, ou bien la couturiere lui apportait une robe a essayer, ou il était l'heure de se mettre au piano. Convenablement stylée, le plus souvent Félicité prévenait les intentions de sa maîtresse et s'acquittait de ce genre de consigne avec un zele des plus louable. Laurent n'avait qu'a se distraire comme il pourrait.

La fabrique prospérait au point que chaque année les installations nouvelles : hangars, ateliers, magasins, empiétaient sur les jardins entourant l'habitation. Laurent ne constata pas sans regret la disparition du Labyrinthe avec sa tour, son bassin et ses canards : cette horreur lui était devenue chere a cause de Gina.

La maison aussi s'annexait une partie du jardin. En vue de la prochaine entrée dans le monde de leur fille, les Dobouziez édifiaient un véritable palais, présentant une enfilade de salons décorés et meublés par les fournisseurs des gens de la haute volée. Le cousin Guillaume semblait présider a ces embellissements, mais il s'en rapportait toujours au choix et au gout de la fillette. Il avait déja ménagé a l'enfant gâtée un délicieux appartement de jeune fille : deux pieces, argent et bleu, qui eussent fait les délices d'une petite maîtresse.

L'appartement du jeune Paridael changeait de physionomie comme le reste. Sa mansarde sous les toits revetait un aspect de plus en plus provisoire. Il semblait qu'on l'eut affectée de mauvaise grâce au logement du collégien. Félicité ne l'avait déblayée que juste assez pour y placer un lit de sangle.

Ce grenier ne suffisant plus a remiser les vieilleries provenant de l'ancien ameublement de la maison, plutôt que d'encombrer de ce bric-a-brac les mansardes des domestiques, la maîtresse-servante le transportait dans le réduit de Laurent. Elle y mettait tant de zele que l'enfant voyait le moment ou il lui faudrait émigrer sur le palier. Au fond il n'était pas fâché de cet investissement. Converti en capharnaüm, son gîte lui ménageait des imprévus charmants. Il s'établissait entre l'orphelin délaissé et les objets ayant cessé de plaire une certaine sympathie provenant de la similitude de leurs conditions. Mais il suffit que Laurent s'amusât avec ces vieilleries pour que l'aimable factotum les tînt autant que possible hors de sa portée. Pour dénicher ses trésors et dissimuler ses trouvailles, le galopin déployait de vraies ruses de contrebandier.

Dans cette mansarde s'entassaient pour la plus grande joie du jeune réfractaire, les livres jugés trop frivoles par M. Dobouziez. Fruit défendu comme les framboises et les brugnons du jardin ! Les souris en avaient déja grignoté les tranches poudreuses et Laurent se délectait de ce que les voraces bestioles voulaient bien lui laisser de cette littérature. Souvent, il s'absorbait tellement dans sa lecture qu'il en oubliait toute précaution. Marchant sur la pointe des pieds pour ne pas lui donner l'éveil, Félicité venait le relancer dans son asile. Si elle ne le prenait pas en flagrant délit de lecture prohibée, la diablesse s'apercevait qu'il avait bouleversé les rayons et provoqué des éboulements. C'était alors des piailleries de pie-grieche, des giries de suppliciée qui finissaient par ameuter Mme Lydie.

Une fois on le pinça en train de lire Paul et Virginie.

– Un mauvais livre ! … Vous feriez mieux d'étudier vos arithmétiques ! promulgua sa tutrice. Et M. Dobouziez ratifia l'appréciation de sa moitié en ajoutant que ce garnement précoce, trop grand liseur et bayeur aux chimeres, ne ferait jamais rien de bon, resterait toute sa vie un pauvre diable comme Jacques Paridael. Un bayeur aux chimeres ! Quel mépris le cousin coulait dans ce mot.

Les soirs d'hiver, Laurent se réjouissait de regagner au plus tôt sa chere mansarde. En bas, dans la salle a manger ou on le retenait apres le dîner, il se sentait importun et geneur. Que ne l’envoyait-on coucher alors ! S'il réprimait l'envie de s'étirer, s'il bâillait, s'il détachait les yeux de ses livres de classe avant que dix heures, l'heure sacramentelle, n'eut sonné a la pendule, la cousine Lydie roulait ses yeux ronds et Gina se rengorgeait, affectait d'etre plus éveillée que jamais, raillait la torpeur du gamin.

Meme pendant la journée, apres l'une ou l'autre remontrance, Laurent courait se réfugier sous les toits.

Privé de livres, il soulevait la fenetre en tabatiere, montait sur une chaise et regardait s'étendre la banlieue.

Les rouges et basses maisons faubouriennes s'agglutinaient en îlots compacts. La ville grandissante, ayant crevé sa ceinture de remparts, menaçait et guignait les ravieres d'alentour. Les rues étaient déja tracées au cordeau a travers les cultures. Les trottoirs bordaient des terrains exploités jusqu'a la derniere minute par le paysan exproprié. Du milieu des moissons émergeait au bout d'un piquet, comme un épouvantail a moineaux, un écriteau portant cette sentence : Terrain a bâtir. Et, véritables éclaireurs, sentinelles avancées de cette armée de bâtisses urbaines, les estaminets prenaient les coins des voies nouvelles et toisaient, du haut de leurs façades banales, a plusieurs étages, neuves et déja d'aspect sordide, les chaumes trapus et ramassés semblant implorer la clémence des envahisseurs. Rien de crispant et de suggestif comme la rencontre de la cité et de la campagne. Elles se livraient de véritables combats d'avant-postes.

La mine pléthorique, contrainte, sournoise de ce paysage offusqué par des talus de fortifications : des portes crénelées, sombres comme des tunnels, écrasées sous des terre-pleins, des murailles percées de meurtrieres, des casernes dont les clairons plaintifs répondaient a la cloche de l'usine.

Trois moulins a vent, épars dans la plaine, tournaient a pleine volée, jouissaient de leur reste en attendant de partager le sort d'un quatrieme moulin dont la maçonnerie dominait piteusement le blocus auquel le soumettait un tenement de bicoques ouvrieres, et a qui ces assiégeants de mine parasite et d'allure canaille, quelque chose comme des oiseleurs ivres, avaient coupé les ailes !

Laurent compatissait au pauvre moulin démantelé, sans toutefois parvenir a détester la population des ruelles qui l'étreignait, tape-durs et vauriens déterminés, héros de faits divers sinistres, race obsédante que la police n'osait pas toujours relancer dans ses repaires. « Ces meuniers du moulin de pierre » comptaient parmi les plus renforcés ruffians de l'écume métropolitaine. Les rôdeurs de quais et les requins d'eau douce, plus connus sous le nom de runners, sortaient presque tous de ces parages.

Mais, meme en dehors de cette nichée d'irréguliers et de mauvais garçons que Laurent apprendrait a connaître de plus pres, le reste de cette population moitié urbaine, moitié rurale, la gent laborieuse et traitable suffisait pour intriguer et préoccuper le spéculatif enfant. D'ailleurs, ces meuniers, tres montés de ton, déteignaient fatalement sur leur voisinage ; ils pimentaient, entérinaient de mouture populaciere et poivrée ces transfuges du village, valets de ferme tournés en gâcheurs de plâtre et en débardeurs, ou réciproquement ces pseudo-campagnards, artisans devenus maraîchers, ouvrieres de fabrique converties en laitieres. En grattant l’abatteur on retrouvait le vacher, le garçon boucher avait été pâtre. Étranges métis, farouches et fanatiques comme au village, cyniques et frondeurs comme a la ville, a la fois hargneux et expansifs, truculents et lascifs, religieux et politiques, croyants au fond, blasphémateurs a la surface, patauds et futes, patriotes exclusifs, communiers chauvins, leur caractere hybride et mal défini, leur complexion musclée, charnue et sanguine, flattait peut-etre des cette époque le barbare affiné, la brute vibrante et complexe que serait Paridael…

Longtemps ces affinités dormirent en lui, vagues, instinctives, a l'état latent.

Debout sur sa chaise, devant la topique étendue de banlieue, il se saturait pour ainsi dire de nostalgie et ne s'arrachait a sa morbide contemplation que sur le point d'éclater ; et alors, tombant a genoux, ou se roulant sur sa couchette, il éjaculait en fontaines lacrymales tous ces navrements et ces rancours accumulées. Et le bruit guilleret des moulins, clair et détaché comme le rire de Gina, et le grondement de l'usine, bougon et rogue comme une semonce de Félicité, accompagnaient et stimulaient la chute lente et copieuse de ses pleurs, – tiedes et énervantes averses d'un avril compromis. Et cette berceuse narquoise et bourrelante semblait répéter : « Encore !… Encore !… Encore !… »


Chapitre 3 LA FABRIQUE

 

Félicité finit par fermer a clef, pendant le jour, la mansarde du solitaire et l'envoyer jouer au jardin. Celui-ci avait été réduit d'emprise en emprise aux dimensions d'un préau. Des fenetres de la maison les yeux de l'espionne pouvaient en fouiller les moindres recoins. Aussi, las de cette surveillance, le gamin incursionna sur le territoire meme de l'usine.

Les quinze cents tetes de la fabrique se courbaient sous un reglement d'une sévérité draconienne. C'étaient pour le moindre manquement des amendes, des retenues de salaire, des expulsions contre lesquelles il n'y avait pas d'appel. Une justice stricte. Pas d'iniquité, mais une discipline caserniere, un code de pénalités mal proportionnées aux offenses, une balance toujours penchée du côté des maîtres.

Saint-Fardier, un gros homme a tete de cabotin, olivâtre, lippeux et crépu comme un quarteron, parcourait, a certains jours, la fabrique, en menant un train d'enfer. Il hurlait, roulait des yeux de basilic, battait des bras, faisait claquer les portes, chassait comme un bolide d'une salle dans l'autre. Au passage de cette trombe s'amoncelaient la détresse et la désolation. Par mitraille les peines pleuvaient sur la population ahurie. La moindre peccadille entraînait le renvoi du meilleur et du plus ancien des aides, Saint-Fardier se montrait aussi cassant avec les surveillants qu'avec le dernier des apprentis. On aurait meme dit que s'il lui arrivait de mesurer ses coups et de distinguer ses victimes, c'était pour frapper de préférence les vieux serviteurs, ceux qu'aucune punition n'avait encore atteints ou qui travaillaient a l'usine depuis sa fondation. Les ouvriers l'avaient surnommé le Pacha, tant a cause de son arbitraire que de sa paillardise.

Dobouziez, aussi entier, aussi autoritaire que son associé, était moins démonstratif, plus renfermé. Lui était le juge, l'autre l'exécuteur. Au fond. Dobouziez, ce taupin bien élevé, jaugeait a sa valeur son ignare et grossier partenaire qu'un riche mariage avait mis en possession d'un capital égal a celui de son associé. Le mathématicien s'estimait heureux d'employer ce gueulard, cet homme de poigne, aux extrémités répugnant a sa nature fine et tempérée.

On avait remarqué que les coupes sombres opérées dans l'important personnel coincidaient généralement avec une baisse de l'article fabriqué ou une hausse de la matiere premiere.

Cependant Dobouziez devait refréner le zele de son associé qui, stimulé encore par une affection hépatique, se livrait a des proscriptions dignes d'un Marius.

Industriel tres cupide, mais non moins sage, Dobouziez qui admettait l'exploitation du prolétaire, réprouvait a l'égal d'utopies et d'excentricités poétiques toute barbarie inutile et toute cruauté compromettante, Il assimilait ses travailleurs a des etres d'une espece inférieure, a des brutes de rapport qu'il ménageait dans son propre intéret. C'était un positiviste frigide, une parfaite machine a gagner de l'argent, sans vibration inopportune, sans velléités sentimentales, ne déviant pas d'un millieme de seconde. Chez lui rien d'imprévu. Sa conscience représentait un superbe sextant, un admirable instrument de précision. S'il était vertueux, c'était par dignité, par aversion pour les choses irrégulieres, le scandale, le tapage, et aussi parce qu'il avait vérifié sur la vie humaine que la ligne droite est, en somme, le chemin le plus court d'un point a un autre. Vertu d'ordre purement abstrait.

S'il désapprouvait les éclats de son trop bouillant acolyte, c'était au nom de l'équilibre, du bel ordre ; par respect pour l'alignement ; le niveau normal, pour sauver les apparences et préserver la symétrie.

En se promenant dans la fabrique, ce qui lui arrivait a de tres rares occasions, par exemple lorsqu'il s'agissait d'expérimenter ou d'appliquer une invention nouvelle, – il s'étonnait parfois de l'absence d'une figure a laquelle il s'était habitué.

– Tiens ! disait-il a son compere, je ne vois plus le vieux Jef ?

– Nettoyé ! répondait Saint-Fardier, d'un geste tranchant comme un couperet.

– Et pourquoi cela ? objectait Dobouzier. Un ouvrier qui nous servait depuis vingt ans !

– Peuh !… Il buvait… Il était devenu malpropre, négligent ! Quoi !

– En vérité ? Et son remplaçant ?

– Un solide manouvre qui ne touche que le quart de ce que nous coutait cet invalide.

Et Saint-Fardier clignait malicieusement de l’oil, épiant un sourire d'intelligence sur le visage de son associé, mais l'autre augure ne se déridait pas et sans désapprouver, non plus, ce renvoi, rompait les chiens, d'un air indifférent.

Certes, il fallait a ces ouvriers une forte dose de philosophie et de patience pour endurer sans se rebiffer la superbe, les mépris, les rigueurs, l'arbitraire des patrons armés contre eux d'une légalité inique !

Et que d'accidents, d'infirmités, de mortuaires aggravant le sort de ces ilotes ! La nature de l'industrie meme enchérissait sur la malveillance des industriels.

Laurent qui visitait l'usine dans tous ses organes, qui suivait les ouvres multiples que nécessite la confection des bougies depuis le traitement des fétides matieres organiques, graisses de boufs et de moutons, d'ou se sépare, non sans peine, la stéarine blanche et entaillée, jusqu'a l'empaquetage, la mise en caisse et le chargement sur les camions, – Laurent ne tarda pas a attribuer une influence occulte, fatidique et perverse au milieu meme, a cet appareil, a cet outillage ou se trouvaient appliqués tous les perfectionnements de la mécanique et les récentes inventions de la chimie.

Il descendait dans les chambres de chauffe, louvoyait dans les salles des machines, passait des cuves ou l'on épure la matiere brute en la fondant et en la refondant encore, aux presses ou, dépouillée de substances viles, comprimée en des peaux de betes, elle se solidifie a nouveau.

Au nombre des ateliers ou se trituraient les graisses, le plus mal famé était celui des acréolines, substance incolore et volatile dont les vapeurs corrosives s'attaquaient aux yeux des préparateurs. Les patients avaient beau se relayer toutes les douze heures et prendre de temps en temps un congé pour neutraliser les effets du poison, a la longue l'odieuse essence déjouait leurs précautions et leur crevait les prunelles.

C'était comme si la Nature, l'éternel sphynx furieux de s'etre laissé ravir ses secrets, se vengeait sur ces infimes auxiliaires des défaites que lui infligeaient les savants.

Plus expéditive que les vapeurs corrodantes, mais aussi lâche, aussi sournoise, la force dynamique cache son jeu et, ne parvenant pas toujours a se venger en bloc, par une explosion, des hommes qui l'ont asservie, guette et atteint, une a une, ses victimes. Le danger n'est pas a l'endroit ou la machine en pleine activité gronde, mugit, trépigne, met en trépidation les épaisses cages de maçonnerie, dans lesquelles sa masse d'acier, de cuivre et de fonte, plonge jusqu'a mi-corps, comme un géant emmuré vif. Ses rugissements tiennent en éveil la vigilance de ses gardiens. Et meme pret a se libérer de ses entraves, a éclater, a tout faire sauter autour de lui, le monstre est trahi par son flotteur d'alarme et la vapeur accumulée s'échappe inoffensive par les soupapes de sureté. Mais, c'est loin du générateur, des volants et des bielles que la machine conspire contre ses servants. De simples rubans de cuir se détachent de la masse principale, comme les longs bras d'un poulpe, et, par des trous pratiqués dans les parois, actionnent les appareils tributaires. Ces bandes sans fin se bobinent et se débobinent avec une grâce et une légereté éloignant toute idée de sévices et d'agressions. Elles vont si vite qu'elles en semblent immobiles. Il y a meme des moments qu'on ne les voit plus. Elles s'échappent, s'envolent, retournent a leurs point de départ, repartent sans se lasser, accomplissent des milliers de fois la meme opération, évoluent en faisant a peine plus de bruit qu'un battement d'ailes ou le ronron d'une chatte câline, et lorsqu'on s'en approche leur souffle vous effleure tiede et zéphyréen.

A la longue l'ouvrier qui les entretient et les surveille ne se défie pas plus de leurs atteintes que le dompteur ne suspecte l'apparente longanimité de ses félins. Aux intervalles de la besogne, elles le bercent, l'induisent en reverie ; ainsi, murmures de l'eau et nasillements de rouet. Mais chattes veloureuses sont pantheres a l'affut. Toujours d'aguets, dissimulées elles profiteront de l'assoupissement, d'une simple détente, d'un furtif nonchaloir, d'un geste indolent du manouvre, du besoin qu'il éprouvera de s'adosser, de s'étirer en évaguant…

Elles profiteront meme de son débraillé. Une chemise bouffante, une blouse lâche, un faux pli leur suffira. Maîtresses d'un bout de vetement, les courroies de transmission, adhésives ventouses, les chaînes sans fin, tentacules préhensiles, tirent sur l'étoffe et, avant qu'elle se déchire, l'aspirent, la ramenent a eux ; et le pauvre diable a sa suite. Vainement il se débat. Le vertige l'entraîne. Un hurlement de détresse s'est étranglé dans sa gorge. Les tortionnaires épuisent sur ce patient la série des supplices obsoletes. Il est étendu sur les roues, épiauté, scalpé, charcuté, dépecé, projeté membre a membre, a des metres de la comme la pierre d'une fronde, ou exprimé comme un citron, entre les engrenages qui aspergent de sang, de cervelle et de moelles les équipes ameutées, mais impuissantes. Rarissime l'holocauste racheté au minotaure ivre de représailles ! S'il en réchappe, c'est avec un membre de moins, un bras réduit en bouillie, une jambe fracturée en vingt endroits. Mort pour le travail, vivant dérisoire !

Courir sus a la tueuse ? Arreter le mouvement ? L'homme est estropié ou expédié avant qu'on ait seulement eu le temps de s'apercevoir de l'inégal corps a corps.

Laurent assimila aux pires engins de torture et aux plus maléfiques élixirs des inquisiteurs les merveilles tant vantées de la physique et de la chimie industrielles ; il ne vit plus que les revers de cette prospérité manufacturiere dont Gina, de son côté, n'apercevait que la face radieuse et brillante. Il devina les mensonges de ce mot Progres constamment publié par les bourgeois ; les impostures de cette société soi-disant fraternelle et égalitaire, fondée sur un tiers état plus rapace et plus dénaturé que les maîtres féodaux. Et, des ce moment, une pitié profonde, une affection instinctive et absorbante, une sympathie quasi maternelle, presque amoureuse, dont les expansions côtoieraient l'hystérie, le prit, au tréfond, des entrailles, pour l'immense légion des parias, a commencer par ceux de ses entours, les braves journaliers de l'usine Dobouziez appartenant précisément a cette excentrique et meme interlope plebe faubourienne grouillant autour du « Moulin de pierre » ; il prit a jamais le parti de ces lurons délurés et si savoureusement pétris, peinant avec tant de crânerie et bravant chaque jour la maladie, les vénéfices[1], les mutilations, les outils formidables qui se retournaient contre eux, sans perdre, un instant leurs manieres rudes et libres, leur familiarité dont le ragout excusait l'indécence.

Avec eux, le gamin devenait communicatif. Lorsqu'il les rencontrait, noircis, en sueur, haletants, et qu'ils lui tiraient leur casquette, il s'enhardissait a les accoster et a les interroger. Apres les petites persécutions a mots couverts, les ironies, les réticences et les tortures sourdes subies dans les salons de ses tuteurs, il lui semblait inhaler des bouffées d'air vif et agreste au sortir d'une serre chaude peuplée de plantes forcées et de senteurs qui entetent. Il en vint a se considérer comme le solidaire de ces infimes. Sa faiblesse opprimée communiait avec leur force passive. Il se conciliait ces chauffeurs, machinistes, chargeurs, manouvres. Eux répondaient aux avances touchantes de cet enfant rebuté, moralement négligé, méconnu, sevré de tendresse familiale, dont les larbins et la valetaille, cette lie de la plebe, prenant exemple sur Félicité, parlaient en haussant les épaules, comme d'une charge pour la maison, comme d'un « quart de monsieur ».