Escal-Vigor - Georges Eekhoud - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1899

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Georges Eekhoud

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Opis ebooka Escal-Vigor - Georges Eekhoud

Le titre du roman, Escal-Vigor, désigne un domaine imaginaire situé sur une île mi-celte, mi-germanique, ou vient se réfugier Henry de Kehlmark. Héros inhabituel, Henry aime les hommes. A l'Escal-Vigor, il trouvera l'âme soeur en la personne d'un jeune paysan, Guidon, qui passe pour avoir «des penchants et des inclinations bizarres, pensant blanc quand les honnetes gens pensent noir...» Avec Guidon et Blandine, amante passionnée, il vivra en vase clos, loin des médisances et des rancunes. Jusqu'au jour ou le trio devra affronter la persécution des habitants déchaînés... Il y a dans ce beau roman, une dimension «révolutionnaire», car il fallait une certaine audace pour présenter l'homosexualité d'une maniere si simple, naturelle et digne, en cette année 1899, seulement quatre ans apres la condamnation de Oscar Wilde. L'auteur sera d'ailleurs poursuivi pour atteinte aux bonnes moeurs: le proces se déroule en 1900, de nombreux écrivains soutiennent Georges Eekhoud, et ce dernier sera acquitté.

Opinie o ebooku Escal-Vigor - Georges Eekhoud

Fragment ebooka Escal-Vigor - Georges Eekhoud

A Propos
Partie 1 - ALFRED VALLETTE
Chapitre 1

A Propos Eekhoud:

De milieu tres modeste, orphelin tres jeune, Georges Eekhoud a été élevé dans une famille bourgeoise. C'est ainsi qu'il a commencé ses études a Mechelen (Malines) et les a poursuivies en Suisse, a l'institut Breidenstein. Cette dualité, comme la dualité linguistique, a fortement marqué sa vie et son ouvre. Attentif au mouvement littéraire parisien, Il n'y a pas un acces direct. Contrairement a ce qu'on dit souvent, il n'a rencontré Zola ou Paul Verlaine qu'une seule fois et toujours a Bruxelles, ou ceux-ci étaient de passage. Installé a Bruxelles en 1880, Eekhoud devient rédacteur au quotidien L'Étoile belge et rejoint les fondateurs de la Jeune Belgique, revue a laquelle il participe activement. C'est en 1883 que paraît son premier roman Kees Doorik, Scene de Polder. Son héros est déja un de ces parias auxquels l'écrivain vouera toute sa sympathie. Dans Kermesses et surtout dans La Nouvelle Carthage, Eekhoud affirme son credo social, un intéret esthétique pour les déshérités et une haine pour la bourgeoisie. Il reste fidele a la définition qu'en donne Gustave Flaubert : « J'appelle bourgeoisie tout ce qui est de bas » et invente le concept de "belgeoisie". Il se souvient aussi des mots de Charles De Coster qui fut son répétiteur a l'École militaire : « Vois le peuple, le peuple partout! La bourgeoisie est la meme partout ». De telles opinions le conduisent a quitter la Jeune Belgique pour rejoindre le groupe du Coq rouge. A la meme époque, il se rallie aux idées de l'avocat Edmond Picard, franc-maçon, premier sénateur socialiste et également un antisémite virulent. Ainsi, il participe en 1892 a la fondation de l'Art social avec Camille Lemonnier, Verhaeren et des leaders socialistes comme Emile Vandervelde. Il réalise également la partie littéraire d'un Annuaire pour la Section d'art de la Maison du Peuple.Il collabore pendant vingt ans au « Mercure de France » dont il est le correspondant pour la Belgique. En 1899, il publie son roman Escal-Vigor, faisant scandale en tant que premier roman en littérature française belge a traiter ouvertement l'homosexualité. En 1900, quelques mois avant le proces intenté a Georges Eekhoud, paraît dans les Annales des sexualités intermédiaires et en particulier de l'homosexualité, la revue dirigée par Magnus Hirschfeld, un long article en allemand intitulé « Georges Eekhoud. Avant-propos ». Il est signé Numa Pratorius. Son objectif est de présenter aux lecteurs l'ouvre de Georges Eekhoud. C'est une curieuse analyse, quasi nouvelle par nouvelle, de ce que les ouvrages de Georges Eekhoud peuvent contenir d'éléments correspondant a ce qu'on appellerait, aujourd'hui, la culture homosexuelle. Le dépouillement est long, minutieux et explicite ; l'article qui fait suite a celui-la dans le meme numéro de la revue a pour titre « Un Illustre Uraniste du XVIIe siecle. Jérôme Duquesnoy, sculpteur flamand ». Il est rédigé en français et il est signé par Georges Eekhoud. Cet ensemble est suivi lui-meme de deux articles peu connus de Eekhoud, parus dans la revue Akademos et de la traduction en français d’autres articles de Numa Praetorius sur Georges Eekhoud. On trouvera encore un curieux article de Eekhoud paru dans L'Effort Éclectique apres le proces d'Escal-Vigor. Loin de revendiquer simplement la totale liberté de l’écrivain, Eekhoud situe Escal-Vigor et le proces auquel il a donné lieu dans une perspective historique et politique. Dans tous les articles réunis ici, Eekhoud parle de l’uranisme tandis que d’autres, avec son approbation, parlent de lui comme du grand écrivain, qui le premier parmi les modernes, a peint des uranistes avec sympathie et sensibilité. Cependant, voir en Eekhoud un auteur naturaliste manichéen est aussi réducteur que de lui accoler les étiquettes d' écrivain « régionaliste » ou de peintre de l'homosexualité masculine. C'est oublier qu'il est avant tout un esthete aux gouts paradoxaux, un poete lyrique qui excelle dans l'évocation des ports ou des foules : « A l'horizon, des voiles fuyaient vers la mer, des cheminées de steamers déployaient, sur le gris laiteux et perlé du ciel, de longues banderoles moutonnantes, pareils a des exilés qui agitent leurs mouchoirs, en signe d'adieu, aussi longtemps qu'ils sont en vue des rives aimées. Des mouettes éparpillaient des vols d'ailes blanches sur la nappe verdâtre et blonde, aux dégradations si douces et si subtiles qu'elles désoleront éternellement les marinistes. » (La Nouvelle Carthage) [Wikipedia]

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Partie 1
ALFRED VALLETTE


Chapitre 1

 

 

Ce premier juin, Henry de Kehlmark, le jeune « Dykgrave » ou comte de la Digue, châtelain de l’Escal-Vigor, traitait une nombreuse compagnie, en maniere de Joyeuse Entrée, pour célébrer son retour au berceau de ses aieux, a Smaragdis, l’île la plus riche et la plus vaste d’une de ces hallucinantes et héroiques mers du Nord, dont les golfes et les fiords fouillent et découpent capricieusement les rives en des archipels et des deltas multiformes.

Smaragdis ou l’île smaragdine dépend du royaume mi-germain et mi-celtique de Kerlingalande. A l’origine du commerce occidental, une colonie de marchands hanséates s’y fixa. Les Kehlmark prétendaient descendre des rois de mer ou vikings danois. Banquiers un peu mâtinés de pirates, hommes d’action et de savoir, ils suivirent Frédéric Barberousse dans ses expéditions en Italie, et se distinguerent par un attachement inébranlable, la fidélité du thane pour son roi, a la maison de Hohenstaufen.

Un Kehlmark avait meme été le favori de Frédéric II, le sultan de Lucera, cet empereur voluptueux, le plus artiste de cette romanesque maison de Souabe, qui vécut les reves profonds et virils du Nord dans la radieuse patrie du soleil. Ce Kehlmark périt a Bénévent avec Manfred, le fils de son ami.

Aujourd’hui encore, un grand panneau de la salle de billard d’Escal-Vigor représentait Conradin, le dernier des Hohenstaufen, embrassant Frédéric de Bade avant de monter avec lui sur l’échafaud.

Au XVe siecle, a Anvers, un Kehlmark florissait, créancier des rois, comme les Fugger et les Salviati, et il figurait parmi ces Hanséates fastueux qui se rendaient a la cathédrale ou a la Bourse, précédés de joueurs de fifres et de violes.

Demeure historique et meme légendaire, tenant d’un burg teuton et d’un palazzo italien, le château d’Escal-Vigor se dresse a l’extrémité occidentale de l’île, a l’intersection de deux tres hautes digues d’ou il domine tout le pays.

De temps immémorial, les Kehlmark, avaient été considérés comme les maîtres et les protecteurs de Smaragdis. La garde et l’entretien des digues monumentales leur incombaient depuis des siecles. On attribuait meme a un ancetre d’Henry la construction de ces remparts énormes qui avaient a jamais préservé la contrée de ces inondations, voire de ces submersions totales dans lesquelles s’engloutirent plusieurs îles sours.

Une seule fois, vers l’an 1400, en une nuit de cataclysme, la mer était parvenue a rompre une partie de cette chaîne de collines artificielles et a rouler ses flots furieux jusqu’au cour de l’île meme ; et la tradition voulait que le burg d’Escal-Vigor eut été assez vaste et assez approvisionné pour servir de refuge et d’entrepôt a toute la population.

Tant que les eaux couvrirent le pays, le Dykgrave hébergea son peuple, et lorsqu’elles se furent retirées, non seulement il répara la digue a ses frais, mais il rebâtit les chaumieres de ses vassaux. Avec le temps, ces digues, pres de cinq fois séculaires, avaient revetu l’aspect de collines naturelles. Elles étaient plantées, a leur crete, d’épais rideaux d’arbres un peu penchés par le vent d’ouest. Le point culminant était celui ou les deux rangées de collines se rejoignaient pour former une sorte de plateau ou de promontoire, avançant comme un éperon ou une proue dans la mer. C’était précisément a l’extrémité de ce cap que se dressait le château. Face a l’Océan, la digue taillée a pic présentait un mur de granit rappelant ces rocs majestueux du Rhin dans lesquels semble avoir été découpé le manoir qui les couronne.

A marée haute, les vagues venaient se briser au pied de cette forteresse érigée contre leurs fureurs. Du côté des terres, les deux digues dévalaient en pente douce, et, a mesure qu’elles s’écartaient, leurs branches formaient un vallon allant en s’élargissant et qui représentait un parc merveilleux avec des futaies, des étangs, des pâturages. Les arbres, jamais émondés, ouvraient de larges éventails toujours frémissants d’arpeges éoliens. Les fuites de daims passaient comme un éclair fauve parmi les frondaisons compactes, ou des vaches broutaient cette herbe humide et succulente d’un vert presque fluide qui avait valu a l’île son nom de Smaragdis ou d’Émeraude.

Malgré la popularité des Kehlmark dans le pays, ces derniers vingt ans le domaine était demeuré inhabité. Les parents du comte actuel, deux etres jeunes et beaux, s’y étaient aimés au point de ne pouvoir survivre l’un a l’autre. Henry y était né quelques mois avant leur mort. Sa grand’mere paternelle le recueillit, mais ne voulut plus remettre le pied dans cette contrée, a l’atmosphere et au climat capiteux de laquelle elle attribuait la fin prématurée de ses enfants. Kehlmark fut élevé sur le continent, dans la capitale du royaume de Kerlingalande, puis, sur les conseils des médecins, on l’avait envoyé étudier dans un pensionnat international de la Suisse.

La-bas, a Bodemberg Schloss[1] ou s’était écoulée son adolescence, Henry représenta longtemps un blondin gracile, légerement menacé d’anémie et de consomption, la physionomie réfléchie et concentrée, au large front bombé, aux joues d’un rose mourant, un feu précoce ardant dans ses grands yeux d’un bleu sombre tirant sur le violet de l’améthyste et la pourpre des nuées et des vagues au couchant ; la tete trop forte écrasant sous son faix les épaules tombantes ; les membres chétifs, la poitrine sans consistance. La constitution débile du petit Dykgrave le désignait meme aux brimades de ses condisciples, mais il y avait échappé par le prestige de son intelligence, prestige qui s’imposait jusqu’aux professeurs. Tous respectaient son besoin de solitude, de reverie, sa propension a fuir les communs délassements, a se promener seul dans les profondeurs du parc, n’ayant pour compagnon qu’un auteur favori ou meme, le plus souvent, se contentant de sa seule pensée. Son état maladif augmentait encore sa susceptibilité. Souvent des migraines, des fievres intermittentes le clouaient au lit et l’isolaient durant plusieurs jours. Une fois, comme il venait d’atteindre sa quinzieme année, il pensa se noyer pendant une promenade sur l’eau, un de ses camarades ayant fait chavirer la barque. Il fut plusieurs semaines entre la vie et la mort, puis, par un étrange caprice de l’organisme humain, il se trouva que l’accident qui avait failli l’enlever détermina la crise salutaire, la réaction si longtemps souhaitée par son aieule dont il était tout l’amour et le dernier espoir. Avec les tuteurs du jeune comte, elle avait meme fait choix de ce pensionnat si éloigné, parce que celui-ci représentait, en meme temps qu’un college modele, un véritable Kurhaus situé dans la partie la plus salubre de la Suisse. Avant d’etre converti en un gymnase cosmopolite destiné aux jeunes patriciens des deux mondes, le Bodemberg Schloss avait été un établissement de bains, rendez-vous des malades élégants de la Suisse et de l’Allemagne du Sud. L’aieule d’Henry avait donc compté sur le climat salubre de la vallée de l’Aar et l’hygiene de cette maison d’éducation, pour rattacher a la vie, pour régénérer l’unique descendant d’une race illustre. Ce petit-fils idolâtré, n’était-il pas le seul enfant de ses enfants morts de trop d’amour ?

Kehlmark recouvra non seulement la santé, mais il se trouva gratifié d’une constitution nouvelle ; non seulement une rapide convalescence lui rendit ses forces anciennes, mais il se surprit a grandir, a se carrer, a gagner des muscles, des pectoraux, de la chair et du sang. Avec ce regain d’adolescence, il était venu a Kehlmark une candeur, une ingénuité dont son âme, trop studieuse et trop réfléchie jusque-la, ignorait la tiédeur et le baume.

Autrefois contempteur des travaux athlétiques, a présent il se mit a s’y entraîner et finit par y exceller. Loin de bouder comme naguere aux péripéties des gageures violentes, il se distinguait par son intrépidité, son acharnement ; et lui qui, pour s’épargner la fatigue d’une ascension dans le Jura, se cachait souvent dans les souterrains, au fond des anciennes étuves de la maison de bains, brillait maintenant parmi les plus infatigables escaladeurs de montagnes.

Il demeura, en meme temps que liseur et homme d’étude, grand amateur de prouesses physiques et de jeux décoratifs ; rappelant sous ce rapport les hommes accomplis, les harmonieux vivants de la Renaissance.

A la mort de la douairiere qu’il adorait, il était venu s’établir dans le pays dont, depuis ses années de college, il entretenait un souvenir filial et dont les habitants impulsifs et primesautiers devaient plaire a son âme friande d’exubérance et de franchise.

Les aborigenes de Smaragdis appartenaient a cette race celtique qui a fait les Bretons et les Irlandais. Au XVIe siecle, des croisements avec les Espagnols y perpétuerent, y invétérerent encore la prédominance du sang brun sur la lymphe blonde. Kehlmark savait ces insulaires, tranchant par leur complexion nerveuse et foncée sur les populations blanches et rosâtres qui les entouraient – faire exception aussi, dans le reste du royaume, par une sourde résistance a la morale chrétienne et surtout protestante. Lors de la conversion de ces contrées, les barbares de Smaragdis n’accepterent le bapteme qu’a la suite d’une guerre d’extermination que leur firent les chrétiens pour venger l’apôtre saint Olfgar, martyrisé avec toutes sortes d’inventions cannibalesques, représentées d’ailleurs méticuleusement et presque professionnellement en des fresques décorant l’église paroissiale de Zoutbertinge, par un éleve de Thierry Bouts, le peintre des écorchés vifs. La légende voulait que les femmes de Smaragdis se fussent particulierement distinguées dans cette tuerie, au point meme d’ajouter le stupre a la férocité et d’en agir avec Olfgar comme les bacchantes avec Orphée.

Plusieurs fois, dans le cours des siecles, de sensuelles et subversives hérésies avaient levé dans ce pays a bouillant tempérament et d’une autonomie irréductible. Au royaume, devenu tres protestant, de Kerlingalande, ou le luthérianisme sévissait comme religion d’État, l’impiété latente et parfois explosive de la population de Smaragdis représentait un des soucis du consistoire.

Aussi l’éveque du diocese dont l’île dépendait venait-il d’y envoyer un dominé[2] militant, plein d’astuce, sectaire malingre et bilieux, nommé Balthus Bomberg, qui brulait de se distinguer et qui s’était un peu rendu a Smaragdis comme a une croisade contre de nouveaux Albigeois.

Sans doute en serait-il pour ses frais de catéchisation. En dépit de la pression orthodoxe, l’île préservait son fonds originel de licence et de paganisme. Les hérésies des anversois Tanchelin et Pierre l’Ardoisier qui, a cinq siecles d’intervalle, avaient agité les pays voisins de Flandre et de Brabant, avaient poussé de fortes racines a Smaragdis et consolidé le caractere primordial.

Toutes sortes de traditions et coutumes, en abomination aux autres provinces, s’y perpétuaient, malgré les anathemes et les monitoires. La Kermesse s’y déchaînait en tourmentes charnelles plus sauvages et plus débridées qu’en Frise et qu’en Zélande, célebres cependant par la frénésie de leurs fetes votives, et il semblait que les femmes fussent possédées tous les ans, a cette époque, de cette hystérie sanguinaire qui effréna autrefois les bourreles de l’éveque Olfgar.

Par cette loi bizarre des contrastes en vertu de laquelle les extremes se touchent, ces insulaires, aujourd’hui sans religion définie, demeuraient superstitieux et fanatiques, comme la plupart des indigenes des autres pays de brumes fantômales et de météores hallucinants. Leur merveillosité se ressentait des théogonies reculées, des cultes sombres et fatalistes de Thor et d’Odin ; mais d’âpres appétits se melaient a leurs imaginations fantasques, et celles-ci exaspéraient leurs tendresses aussi bien que leurs aversions.