La Faneuse d'amour - Georges Eekhoud - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1900

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Georges Eekhoud

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Opis ebooka La Faneuse d'amour - Georges Eekhoud

Lorsque devenue comtesse d'Adembrode, Clara Mortsel, fille d'une famille ouvriere ayant prospérée récemment, s'éprend de la vie de campagne au domaine de son époux, elle s'éprend aussi et surtout du jeune Russel Waarloos, un fils de paysan. Elle va tout faire pour assouvir son amour, a l'encontre des lois sociales de son milieu...

Opinie o ebooku La Faneuse d'amour - Georges Eekhoud

Fragment ebooka La Faneuse d'amour - Georges Eekhoud

A Propos
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4

A Propos Eekhoud:

De milieu tres modeste, orphelin tres jeune, Georges Eekhoud a été élevé dans une famille bourgeoise. C'est ainsi qu'il a commencé ses études a Mechelen (Malines) et les a poursuivies en Suisse, a l'institut Breidenstein. Cette dualité, comme la dualité linguistique, a fortement marqué sa vie et son ouvre. Attentif au mouvement littéraire parisien, Il n'y a pas un acces direct. Contrairement a ce qu'on dit souvent, il n'a rencontré Zola ou Paul Verlaine qu'une seule fois et toujours a Bruxelles, ou ceux-ci étaient de passage. Installé a Bruxelles en 1880, Eekhoud devient rédacteur au quotidien L'Étoile belge et rejoint les fondateurs de la Jeune Belgique, revue a laquelle il participe activement. C'est en 1883 que paraît son premier roman Kees Doorik, Scene de Polder. Son héros est déja un de ces parias auxquels l'écrivain vouera toute sa sympathie. Dans Kermesses et surtout dans La Nouvelle Carthage, Eekhoud affirme son credo social, un intéret esthétique pour les déshérités et une haine pour la bourgeoisie. Il reste fidele a la définition qu'en donne Gustave Flaubert : « J'appelle bourgeoisie tout ce qui est de bas » et invente le concept de "belgeoisie". Il se souvient aussi des mots de Charles De Coster qui fut son répétiteur a l'École militaire : « Vois le peuple, le peuple partout! La bourgeoisie est la meme partout ». De telles opinions le conduisent a quitter la Jeune Belgique pour rejoindre le groupe du Coq rouge. A la meme époque, il se rallie aux idées de l'avocat Edmond Picard, franc-maçon, premier sénateur socialiste et également un antisémite virulent. Ainsi, il participe en 1892 a la fondation de l'Art social avec Camille Lemonnier, Verhaeren et des leaders socialistes comme Emile Vandervelde. Il réalise également la partie littéraire d'un Annuaire pour la Section d'art de la Maison du Peuple.Il collabore pendant vingt ans au « Mercure de France » dont il est le correspondant pour la Belgique. En 1899, il publie son roman Escal-Vigor, faisant scandale en tant que premier roman en littérature française belge a traiter ouvertement l'homosexualité. En 1900, quelques mois avant le proces intenté a Georges Eekhoud, paraît dans les Annales des sexualités intermédiaires et en particulier de l'homosexualité, la revue dirigée par Magnus Hirschfeld, un long article en allemand intitulé « Georges Eekhoud. Avant-propos ». Il est signé Numa Pratorius. Son objectif est de présenter aux lecteurs l'ouvre de Georges Eekhoud. C'est une curieuse analyse, quasi nouvelle par nouvelle, de ce que les ouvrages de Georges Eekhoud peuvent contenir d'éléments correspondant a ce qu'on appellerait, aujourd'hui, la culture homosexuelle. Le dépouillement est long, minutieux et explicite ; l'article qui fait suite a celui-la dans le meme numéro de la revue a pour titre « Un Illustre Uraniste du XVIIe siecle. Jérôme Duquesnoy, sculpteur flamand ». Il est rédigé en français et il est signé par Georges Eekhoud. Cet ensemble est suivi lui-meme de deux articles peu connus de Eekhoud, parus dans la revue Akademos et de la traduction en français d’autres articles de Numa Praetorius sur Georges Eekhoud. On trouvera encore un curieux article de Eekhoud paru dans L'Effort Éclectique apres le proces d'Escal-Vigor. Loin de revendiquer simplement la totale liberté de l’écrivain, Eekhoud situe Escal-Vigor et le proces auquel il a donné lieu dans une perspective historique et politique. Dans tous les articles réunis ici, Eekhoud parle de l’uranisme tandis que d’autres, avec son approbation, parlent de lui comme du grand écrivain, qui le premier parmi les modernes, a peint des uranistes avec sympathie et sensibilité. Cependant, voir en Eekhoud un auteur naturaliste manichéen est aussi réducteur que de lui accoler les étiquettes d' écrivain « régionaliste » ou de peintre de l'homosexualité masculine. C'est oublier qu'il est avant tout un esthete aux gouts paradoxaux, un poete lyrique qui excelle dans l'évocation des ports ou des foules : « A l'horizon, des voiles fuyaient vers la mer, des cheminées de steamers déployaient, sur le gris laiteux et perlé du ciel, de longues banderoles moutonnantes, pareils a des exilés qui agitent leurs mouchoirs, en signe d'adieu, aussi longtemps qu'ils sont en vue des rives aimées. Des mouettes éparpillaient des vols d'ailes blanches sur la nappe verdâtre et blonde, aux dégradations si douces et si subtiles qu'elles désoleront éternellement les marinistes. » (La Nouvelle Carthage) [Wikipedia]

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Chapitre 1

 

Lorsque, devenue comtesse d’Adembrode, Clara Mortsel s’éprit de la nature campinoise, parfois le décor oublié de sa premiere enfance, écoulée dans une autre région rurale, revenait a sa pensée.

La famille de Clara était originaire du canton de Boom, de ces polders gras et argileux qu’alluvionnent le Rupel et l’Escaut. Sa mere, orpheline élevée par charité, sortit de l’ouvroir vers les dix-huit ans, avec quelques connaissances manuelles, outre la lecture, l’écriture et les quatre regles, et se mit, sur la recommandation des religieuses, au service d’une dame de qualité retirée a la campagne pres d’Hemixem, apres que, ravies de l’intelligence et de la gentillesse de la petite, les sours eussent vainement essayé de la coiffer du béguin. Une piquante brunette, la camériste de la douairiere de Dhose ! On vantait surtout ses yeux qu’elle avait tres noirs et régulierement fendus et sa chevelure indisciplinée. Elle savait ses avantages, aimait a se les entendre énumérer. Aucun ne les lui détaillait aussi complaisamment que Nikkel Mortsel, le briquetier, un courtaud membru, âgé de vingt ans. Il avait la joue plutôt cotonneuse que barbue, la parole facile et l’oil polisson. Nikkel Mortsel, s’était bientôt accointé de cette éventée de Rikka, toujours a la rue, du côté des briqueteries, le panier au bras par contenance. Ses tabliers et ses bonnets tres blancs alléchaient, des qu’elle se montrait, le manouvre le plus absorbé. La coquette résista aux cajoleries de Nikkel, crut le maintenir parmi ses soupirants ordinaires ; le luron ne l’entendait pas ainsi. Il commença par l’amuser, il finit par l’émouvoir. Ce falot mal nippé, a la dégaine de casseur, trouva pour la séduire d’irrésistibles suppliques de gestes et de regards. Un soir de kermesse qu’il l’avait énervée et pétrie a point aux spirales érotiques de la valse, il l’entraîna dans les fours a briques, en partie éteints et déserts les dimanches, et posséda goulument cette femme déja rendue et pâmée.

Cinq mois apres, Mme de Dhose, prude et rigoriste, pas mal prévenue contre les airs évaporés et les toilettes claires de la pupille des bonnes sours, constatait son embonpoint anormal et la chassait ignominieusement. La maladroite ne songea pas un instant a retourner chez ses premieres protectrices. Par bonheur Nikkel Mortsel restait absolument féru de sa conquete. Le coureur de guilledou se doublait chez lui d’un esprit pratique, il devinait en Rikka des qualités de ménagere qui le déterminerent a l’épouser. La pauvresse ne s’estima que trop heureuse de s’unir chrétiennement a ce gaillard dégourdi qu’elle avait cru leurrer sans jamais faire la culbute.

Elle le suivit a Niel ou naquît la petite Clara.


Chapitre 2

 

L’enfant poussa, sans raccroc, musclée et sanguine comme son pere, avec la taille élancée, l’impressionnabilité nerveuse, les traits réguliers et les insondables yeux noirs de sa mere. De bonne heure elle se montra timide et concentrée. Elle écoutait beaucoup, mais le sens des mots la préoccupait moins que la musique des voix.

Des parents plus désouvrés que les siens eussent certainement remarqué sa sensibilité extreme a l’action de la couleur, du parfum et du son ; ils auraient meme été alarmés plus d’une fois par la bizarrerie de ses affinités et de ses répugnances sensorielles. Le claquement d’un fouet de charretier, la corne d’un garde-barriere, la ritournelle mélopique des haleurs, le glougloutement des gouttieres, le bruit de la pluie sur les feuilles, toutes les rumeurs de l’eau, les moisissures de l’automne les odeurs de brasseries, voire l’âcre puanteur du ton, la plongeaient dans des extases et provoquaient ses délectations ; en revanche, elle dédaignait le parfum des roses, bâillait devant les murs fraîchement peints, tachait ou déchirait ses vetements neufs et pleurait a chaudes larmes lorsqu’on jetait au rebut ses hardes usées. Toutes ses prédilections allerent aux choses maussades, farouches, incomprises.

Ses plus grandes félicités lui venaient de la riviere. Boudant la villette aux rues basses et bien lavées, avec des façades luisantes, elle s’isolait des heures au bord du Rupel huileux se traînant péniblement, enflé et inerte dans son lit de limon. Elle courait sur la jetée a la rencontre des bateliers et s’accrochait, avec des avidités caressantes de jeune chienne en mal de dentition, a leurs bottes ruisselantes. Le bleu marin de leurs tricots et de leurs gregues devint une de ses couleurs préférées, celle qu’elle choisit plus tard pour ses jerseys. Ce fut meme, avec l’indigo foncé et luisant du sarrau des rustres, le seul bleu qu’elle affectionnât.

Des chalands chargeaient au pied des bermes ou s’entassaient des blocs de briques et de tuiles. L’enfant amorcée assistait a la manouvre, admirait ces ouvriers poudreux ou gâcheux suivant le temps. Qu’elle se désagrégeât en boue ou en poussiere, la marchandise de ces tâcherons les passait toujours a la meme teinte rougeâtre. Les talus et les chantiers en étaient enduits. Rouges aussi les fours et les hangars au fil de l’eau en contrebas de la digue, rouges encore les cheminées cylindriques dépassant les bâtiments qui s’agglomerent alentour. Des façons de vallées creusées par le travail des hommes pour l’extraction de l’argile s’élargissaient, pénétrant toujours plus avant dans l’intérieur des terres et disputant la glebe aux cultures. La végétation était reléguée aux confins, constamment reculés, de cette zone industrielle. Briqueteries et tuileries brunâtres par les temps gris, rutilaient sous le ciel bleu. Une chaleur délétere ; des vapeurs azotées, âpres, lourdes et violâtres, montaient des fournaises répandant une fade odeur de terre cuite et renchérissaient sur la radiation d’un implacable soleil. Dans cette géhenne, les hommes travaillaient nus jusqu’a la ceinture. Et l’on ne savait, par moments, ce qui fumait et grésillait le plus de leur encolure tannée ou de leurs pains de briques.

Clara bayait a ces labeurs ; terrifiée mais vaguement chatouillée dans ses transes. Impressions a la fois rudes et émollientes comme un massage de la pensée.

L’hiver, régnaient l’humidité et la fievre. Des miasmes paludéens planaient au-dessus, des prairies lointaines, converties en baissieres par les eaux extravasées du Rupel.

Le paysage gris s’alourdissait, s’embrumait davantage. Les flots glauques et flaves reflétaient les nuages de sépia au ventre violacé. Les brouillards s’accrochaient aux dreves dépouillées, dans les arriere-plans. Et les bâtiments industriels saignaient sur ce fond sombre, un sang brunâtre, coagulé, alors que sur l’azur estival ils paraissaient flamber. Ce glorieux rouge pourrissant jusqu’a ne plus représenter que du brun, jetait comme des, rappels tragiques dans la trame de l’atmosphere endeuillie.

Et Clara se sentait plus touchée, le cour plus gros, devant ces dégradations morbides que devant des couleurs franches.


Chapitre 3

 

Vers les 186…, Nikkel Mortsel apprit que la main-d’ouvre manquait a Anvers. On entreprenait la démolition des anciens remparts de la ville. Des fossés se comblaient, des quartiers neufs s’élevaient sur les forts de l’enceinte depuis longtemps débordés par la cité comme une jaque d’enfant que fait craquer le torse d’une fille nubile. Le génie militaire prenait mesure a la forte pucelle d’une nouvelle ceinture crénelée.

Alléchés par un salaire plus sérieux, nombre de journaliers des campagnes s’embauchaient chez les entrepreneurs urbains. Le ménage des Mortsel émigra des premiers sous les toits d’une bicoque du quartier Saint-André, dans la ruelle du Sureau. Maintenant, au lieu de cuire les briques, Nikkel dut se familiariser avec leur emploi. Apprentissage probablement onéreux, car Nikkel n’avait plus douze ans. La chance intervint en faveur de l’aspirant plâtrier. Débarqué d’un jour dans la grande ville, il rencontra un de ses pays, devenu compagnon maçon, qui se l’attacha d’emblée, comme manouvre. Cette protection et aussi l’âge et la bonne volonté du postulant, lui épargnerent les vexatoires épreuves de l’initiation. On l’accueillit meme en camarade des son apparition.

Au début un seul l’asticotait et rôdait autour de lui pour l’essayer, mais au premier attouchement Nikkel prit a bras le corps l’expérimentateur, un échalas olivâtre et noueux, le démolit d’un maître coup de rein et le vautra dans la boue, prouvant sans esbroufe a toute la coterie qu’il en cuirait aux malveillants.

Intelligent, d’humeur amene, madré au fond il conquit rapidement ses grades. Apres un an, il n’aidait plus ses anciens, mais chargeait ses propres outils et s’essayait a la construction. Il apprenait a lever des murs entre deux lignes, plantait ses broches, prenait ses aplombs. L’oil juste, il recourait a peine au chas et il n’eut bientôt pas son pareil pour hourder, plâtrer, gobeter, et enfin pour tailler la pierre.

Le matin, il emportait du café dans une gourde de fer blanc et deux grosses tartines roulées dans une gazette. A midi, si la distance du chantier au logis empechait son homme de rentrer, Rikka, accompagnée de la petite Clara, trimbalait jusqu’a la bâtisse la gamelle de fricot enveloppée d’une serviette appétissante. Et toutes deux s’amusaient, assises sur une pierre ou sur une brouette, a lui voir engouler la portion fumante, le plein air et le turbin aiguisant ses fringales.

Plus grande, Clara apporta seule le dîner au maçon.

L’enfant écarquillait les yeux, prenait plaisir, apres le travail des terrassiers, a voir sortir les fondations du sol, puis s’élever chaque jour au-dessus du rez-de-chaussée. Elle reconnaissait tous ces hommes bistres qui la saluaient rondement, la hélaient des son approche et, apres la bâfrée, jonglaient avec la mioche comme avec une poupée. Clara souriait d’un petit air sérieux a leurs tours ; juchée sur leur épaule ou sur leur poing tendu, frileusement accrochée a leur cou, criait : « Encore ! Encore ! » lorsqu’on la remettait a terre, et son ravissement se marquait par une rougeur presque fébrile a ses pommettes.

Il lui arriva d’oublier l’heure et d’etre oubliée par son pere ; alors elle assistait a la reprise du travail. Les tombereaux cahotants charriaient les matériaux ; le conducteur enlevait la planche de l’arriere-train, dételait a moitié le cheval, la charrette trébuchait, la charge de briques chavirait et s’écroulait avec fracas, soulevant cette poussiere rouilleuse des quais de Niel et de Boom.

Le charretier, aux tons de terre-cuite friandement modelée, rajustait la planche a l’arriere-train du tombereau, sautait a la place des briques, démarrait et s’éloignait a hue, a dia, la longe a la main, sifflant et claquant du fouet…

Cependant reprenait l’argentine musique des truelles raclant la pierre et étendant le mortier, le grincement des ripes, le floc-floc des rabots dans le bassin de sable, le pschitt de l’eau noyant la chaux vive.

La requéraient a présent l’installation des échafaudages, la manouvre des poulies, des moufles et des chevres. Il s’agissait de guinder un de ces énormes monolythes en pierre de taille, et ce n’était par trop d’une équipe de huit hommes pour desservir l’appareil.

Des compagnons, les uns espacés, fixaient les haubans a des points voisins, puis les autres, ahanant, faisaient virer le treuil. Cordages et poulies grinçaient. Suspendus, un pied sur l’échelon, les rudes gars s’exhortaient et s’interpellaient, pesaient sur les leviers, dans des poses de génies de la force ; leurs biceps aussi tendus que les cordes ; clamant, avant de donner a la fois, le coup de collier, de traînantes onomatopées : Otayo ! ha-li-hue ! Hi-ma-ho !

Et a chaque effort de leurs musculatures réunies, la pierre ne s’élevait que de tres peu. Oscillant avec lenteur au bout du câble, contrariant de toute son inertie sournoise l’impulsion intelligente de ces turbineurs, elle tirait sur la poulie comme pour la briser et les réduire en bouillie. Mais la lourde pierre est calée, et Clara s’absorbe a présent dans la contemplation, des gâcheurs et goujats en train de préparer le mortier : ils ont creusé le bassin pour l’éteignage de la chaux, épierré le plâtre en le passant a travers le sas, et maintenant ils arrosent graduellement le mélange du contenu de leurs seaux d’eau. A chaque aspersion, une vapeur monte de l’aire et enveloppe de gaze les manouvres déja blancs comme des pierrots.

Lorsque se dissipe cette vapeur sifflante, Clara les voit corroyer la mixture en se balançant sur un pied, et ces mouvements cadencés d’apprentis imberbes, poupards et râblus, la bercent, la fascinent, la grisent presque et suspendent les battements de son cour.

Il est temps que s’effectue la combinaison de la chaux et du sable. Les maîtres accroupis sur les massifs attendent leur augée, et, en grommelant, talonnent les gamins.

Gâcheurs de se hâter, mais il faut que les parcelles de chaux laiteuse et le sable de la Campine, jaune comme les fleurs des genets, se soient totalement amalgamés.

Alors le goujat gave son « oiseau » de ce mortier gras, monte a l’échelle et va ravitailler son compagnon.

D’autres adolescents tassent des briques dans un panier ou les dressent sur une planchette horizontale fixée, a hauteur de l’épaule, sur deux montants. Le faix étant complet, le jeune atlante se place entre les deux poteaux, s’arc-boute, se cambre, et l’assied sur l’épaule.

Vaguement angoissée, Clara accompagnait dans leur ascension ces petits hommes, courageux enfants, a peine plus âgés qu’elle. Équilibristes irréprochables, presque coquets, ils traversaient des appontements dont leurs pieds déchaussés couvraient la largeur, narguant les vertiges ils passaient entre les gîtages du meme pas sur et mesuré, escaladaient des rangées de poutres, séparées par de larges vides. Et tous, sous leur apparence de mastoc, sous leur apathie d’oursons mal dégrossis, malgré leur dégaine un tantinet balourde, possédaient une adresse et un sang-froid de matelots et de funambules.

La fillette s’inquiétait lorsqu’un trumeau lui masquait durant quelques secondes le hardi grimpeur ; mais ses nerfs se détendaient lorsqu’il réapparaissait toujours d’aplomb, toujours sauf, aussi ferme qu’un somnambule, dans la baie d’une fenetre ou sur le faîte d’un pignon.


Chapitre 4

 

Le métier battant, Nikkel passait maître-compagnon et gagnait de fortes semaines. La femme ramait dur de son côté, réalisait des économies sans apparente lésine. Tout dans leur logement révélait une propreté de ferme hollandaise. Rikka entretenait ses nippes et celles de son enfant au point de les faire paraître neuves et bourgeoises. Leur nid formait oasis dans l’affreuse maisonnée au milieu des prolifiques tribus de logeurs rongés de vermine et de crasse. Dans le galetas de huit metres sur quatre, avec ses deux lits de bois peint jouant l’acajou, sa huche, son poele, sa batterie sommaire, une table et deux chaises, il leur fallait cuisiner et dormir, repaître et s’astiquer. Tous les efforts de Rikka, tendaient a expulser de leur logis cette odeur d’échauffé, de graillon, de loques imprégnées de sueur, ces miasmes de buanderie, s’impatronisant par le trou de la serrure et les joints de la porte.

Clara se remémora toujours ce fumet du pauvre, mais plutôt comme une chose mélancolique sollicitant la commisération. Elle garda pour jamais dans les oreilles, avec plus de complaisance que de rancune, les disputes des voisins de carreau, les dégringolades au petit jour des chambrelans ensabotés, dans l’escalier noir, auquel servait de rampe une corde poisseuse comme le ligneul, et surtout les titubements des ivrognes les soirs de la Sainte-Touche et de la Saint-Lundi, ruineuses féries ; les expectorations de jurons lardées de gravelures, le fracas des portes, les criailleries des femmes, le fausset des enfants, les carambolages des masses humaines contre les parois et la trépidation des planchers.

Le soir, couchée avant le retour du pere, ces hourvaris empechaient la fillette de s’endormir. Silencieuse elle dissimulait son insomnie, et scrutait sa mere qui ravaudait devant le pâle quinquet ou qui surveillait le miroton de Nikkel. La figure avenante et apaisée de Rikka, la décence de sa toilette, la symétrie du mobilier, au lieu de flatter Clara, l’irritaient presque par leur implacable régularité, leur égoiste quiétude.

Rikka, la folle soubrette, se ressentait aujourd’hui de l’éducation du couvent. Depuis longtemps elle avait rajusté son bonnet ; sa robe présentait des cassures de soutane et la ménagere avait des sourires vagues, en coulisse de fille repentie. Clara suspectait chez sa mere un désintéressement raisonné du prochain, une étroite conscience de dévote, des mépris de bonne ménagere pour les irréguliers ; et Clara l’en aimait moins, instinctivement. Un jour que Rikka l’embrassait : « Tu sens trop le savon et pas assez la viande ! » faisait la petite en se dégageant. Ces soirs-la, que le pas de Nikkel résonnât sur le palier, vite la mâtine de simuler le sommeil et de fermer les yeux. Et ce petit corps potelé frissonnait d’aise lorsque le plâtrier, humide et poudreux, oint de glaise ou tavelé de gravats, la dénichait un moment, la palpait de ses mains calleuses, appliquait son visage râpeux a ces joues en fleur et l’égratignait pour la caresser.