L'Assommoir - Emile Zola - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1877

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Emile Zola

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Opis ebooka L'Assommoir - Emile Zola

L'Assommoir est un roman d'Émile Zola publié en 1877, septieme volume de la série Les Rougon-Macquart. C'est un ouvrage totalement consacré au monde ouvrier et, selon Zola, « le premier roman sur le peuple, qui ne mente pas et qui ait l'odeur du peuple ». L'écrivain y restitue la langue et les mours des ouvriers, tout en décrivant les ravages causés par la misere et l'alcoolisme. A sa parution, l'ouvrage suscite de vives polémiques car il est jugé trop cru. Mais c'est ce réalisme qui, cependant, provoque son succes, assurant alors la célébrité et la fortune de l'auteur.

Opinie o ebooku L'Assommoir - Emile Zola

Fragment ebooka L'Assommoir - Emile Zola

A Propos
Préface
Chapitre 1
A Propos Zola:

Émile Zola (2 April 1840 – 29 September 1902) was an influential French novelist, the most important example of the literary school of naturalism, and a major figure in the political liberalization of France. Source: Wikipedia

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Préface

Les Rougon-Macquart doivent se composer d’une vingtaine de romans. Depuis 1869, le plan général est arreté, et je le suis avec une rigueur extreme. L’Assommoir est venu a son heure, je l’ai écrit, comme j’écrirai les autres, sans me déranger une seconde de ma ligne droite. C’est ce qui fait ma force. J’ai un but auquel je vais.

Lorsque L’Assommoir a paru dans un journal, il a été attaqué avec une brutalité sans exemple, dénoncé, chargé de tous les crimes. Est-il bien nécessaire d’expliquer ici, en quelques lignes, mes intentions d’écrivain ? J’ai voulu peindre la déchéance fatale d’une famille ouvriere, dans le milieu empesté de nos faubourgs. Au bout de l’ivrognerie et de la fainéantise, il y a le relâchement des liens de la famille, les ordures de la promiscuité, l’oubli progressif des sentiments honnetes, puis comme dénouement la honte et la mort. C’est la morale en action, simplement.

L’Assommoir est a coup sur le plus chaste de mes livres. Souvent j’ai du toucher a des plaies autrement épouvantables. La forme seule a effaré. On s’est fâché contre les mots. Mon crime est d’avoir eu la langue du peuple. Ah ! la forme, la est le grand crime ! Des dictionnaires de cette langue existent pourtant, des lettrés l’étudient et jouissent de sa verdeur, de l’imprévu et de la force de ses images. Elle est un régal pour les grammairiens fureteurs. N’importe, personne n’a entrevu que ma volonté était de faire un travail purement philologique, que je crois d’un vif intéret historique et social.

Je ne me défends pas d’ailleurs. Mon ouvre me défendra. C’est une ouvre de vérité, le premier roman sur le peuple, qui ne mente pas et qui ait l’odeur du peuple. Et il ne faut point conclure que le peuple tout entier est mauvais, car mes personnages ne sont pas mauvais, ils ne sont qu’ignorants et gâtés par le milieu de rude besogne et de misere ou ils vivent. Seulement, il faudrait lire mes romans, les comprendre, voir nettement leur ensemble, avant de porter les jugements tout faits, grotesques et odieux, qui circulent sur ma personne et sur mes ouvres. Ah ! si l’on savait combien mes amis s’égayent de la légende stupéfiante dont on amuse la foule ! Si l’on savait combien le buveur de sang, le romancier féroce, est un digne bourgeois, un homme d’étude et d’art, vivant sagement dans son coin, et dont l’unique ambition est de laisser une ouvre aussi large et aussi vivante qu’il pourra ! Je ne démens aucun conte, je travaille, je m’en remets au temps et a la bonne foi publique pour me découvrir enfin sous l’amas des sottises entassées.

ÉMILE ZOLA

Paris, 1er janvier 1877.


Chapitre 1

 

Gervaise avait attendu Lantier jusqu’a deux heures du matin. Puis, toute frissonnante d’etre restée en camisole a l’air vif de la fenetre, elle s’était assoupie, jetée en travers du lit, fiévreuse, les joues trempées de larmes. Depuis huit jours, au sortir du Veau a deux tetes, ou ils mangeaient, il l’envoyait se coucher avec les enfants et ne reparaissait que tard dans la nuit, en racontant qu’il cherchait du travail. Ce soir-la, pendant qu’elle guettait son retour, elle croyait l’avoir vu entrer au bal du Grand-Balcon, dont les dix fenetres flambantes éclairaient d’une nappe d’incendie la coulée noire des boulevards extérieurs ; et, derriere lui, elle avait aperçu la petite Adele, une brunisseuse qui dînait a leur restaurant, marchant a cinq ou six pas, les mains ballantes, comme si elle venait de lui quitter le bras pour ne pas passer ensemble sous la clarté crue des globes de la porte.

Quand Gervaise s’éveilla, vers cinq heures, raidie, les reins brisés, elle éclata en sanglots. Lantier n’était pas rentré. Pour la premiere fois, il découchait. Elle resta assise au bord du lit, sous le lambeau de perse déteinte qui tombait de la fleche attachée au plafond par une ficelle. Et, lentement, de ses yeux voilés de larmes, elle faisait le tour de la misérable chambre garnie, meublée d’une commode de noyer dont un tiroir manquait, de trois chaises de paille et d’une petite table graisseuse, sur laquelle traînait un pot a eau ébréché. On avait ajouté, pour les enfants, un lit de fer qui barrait la commode et emplissait les deux tiers de la piece. La malle de Gervaise et de Lantier, grande ouverte dans un coin, montrait ses flancs vides, un vieux chapeau d’homme tout au fond, enfoui sous des chemises et des chaussettes sales ; tandis que, le long des murs, sur le dossier des meubles, pendaient un châle troué, un pantalon mangé par la boue, les dernieres nippes dont les marchands d’habits ne voulaient pas. Au milieu de la cheminée, entre deux flambeaux de zinc dépareillés, il y avait un paquet de reconnaissances du Mont-de-Piété, d’un rose tendre. C’était la belle chambre de l’hôtel, la chambre du premier, qui donnait sur le boulevard.

Cependant, couchés côte a côte sur le meme oreiller, les deux enfants dormaient. Claude, qui avait huit ans, ses petites mains rejetées hors de la couverture, respirait d’une haleine lente, tandis qu’Étienne, âgé de quatre ans seulement, souriait, un bras passé au cou de son frere. Lorsque le regard noyé de leur mere s’arreta sur eux, elle eut une nouvelle crise de sanglots, elle tamponna un mouchoir sur sa bouche pour étouffer les légers cris qui lui échappaient. Et, pieds nus, sans songer a remettre ses savates tombées, elle retourna s’accouder a la fenetre, elle reprit son attente de la nuit, interrogeant les trottoirs, au loin.

L’hôtel se trouvait sur le boulevard de la Chapelle, a gauche de la barriere Poissonniere. C’était une masure de deux étages, peinte en rouge lie de vin jusqu’au second, avec des persiennes pourries par la pluie. Au-dessus d’une lanterne aux vitres étoilées, on parvenait a lire, entre les deux fenetres : Hôtel Boncour, tenu par Marsoullier, en grandes lettres jaunes, dont la moisissure du plâtre avait emporté des morceaux. Gervaise, que la lanterne genait, se haussait, son mouchoir sur les levres. Elle regardait a droite, du côté du boulevard de Rochechouart, ou des groupes de bouchers, devant les abattoirs, stationnaient en tabliers sanglants ; et le vent frais apportait une puanteur par moments, une odeur fauve de betes massacrées. Elle regardait a gauche, enfilant un long ruban d’avenue, s’arretant, presque en face d’elle, a la masse blanche de l’hôpital de Lariboisiere, alors en construction. Lentement, d’un bout a l’autre de l’horizon, elle suivait le mur de l’octroi, derriere lequel, la nuit, elle entendait parfois des cris d’assassinés ; et elle fouillait les angles écartés, les coins sombres, noirs d’humidité et d’ordure, avec la peur d’y découvrir le corps de Lantier, le ventre troué de coups de couteau. Quand elle levait les yeux, au-dela de cette muraille grise et interminable qui entourait la ville d’une bande de désert, elle apercevait une grande lueur, une poussiere de soleil, pleine déja du grondement matinal de Paris. Mais c’était toujours a la barriere Poissonniere qu’elle revenait, le cou tendu, s’étourdissant a voir couler, entre les deux pavillons trapus de l’octroi, le flot ininterrompu d’hommes, de betes, de charrettes, qui descendait des hauteurs de Montmartre et de la Chapelle. Il y avait la un piétinement de troupeau, une foule que de brusques arrets étalaient en mares sur la chaussée, un défilé sans fin d’ouvriers allant au travail, leurs outils sur le dos, leur pain sous le bras ; et la cohue s’engouffrait dans Paris ou elle se noyait, continuellement. Lorsque Gervaise, parmi tout ce monde, croyait reconnaître Lantier, elle se penchait davantage, au risque de tomber ; puis, elle appuyait plus fortement son mouchoir sur sa bouche, comme pour renfoncer sa douleur.

Une voix jeune et gaie lui fit quitter la fenetre.

– Le bourgeois n’est donc pas la, madame Lantier ?

– Mais non, monsieur Coupeau, répondit-elle en tâchant de sourire.

C’était un ouvrier zingueur qui occupait, tout en haut de l’hôtel, un cabinet de dix francs. Il avait son sac passé a l’épaule. Ayant trouvé la clef sur la porte, il était entré, en ami.

– Vous savez, continua-t-il, maintenant, je travaille la, a l’hôpital… Hein ! quel joli mois de mai ! Ça pique dur, ce matin.

Et il regardait le visage de Gervaise, rougi par les larmes. Quand il vit que le lit n’était pas défait, il hocha doucement la tete ; puis, il vint jusqu’a la couchette des enfants qui dormaient toujours avec leurs mines roses de chérubins ; et, baissant la voix :

– Allons ! le bourgeois n’est pas sage, n’est-ce pas ?… Ne vous désolez pas, madame Lantier. Il s’occupe beaucoup de politique ; l’autre jour, quand on a voté pour Eugene Sue, un bon, paraît-il, il était comme un fou. Peut-etre bien qu’il a passé la nuit avec des amis a dire du mal de cette crapule de Bonaparte.

– Non, non, murmura-t-elle avec effort, ce n’est pas ce que vous croyez. Je sais ou est Lantier… Nous avons nos chagrins comme tout le monde, mon Dieu !

Coupeau cligna les yeux, pour montrer qu’il n’était pas dupe de ce mensonge. Et il partit, apres lui avoir offert d’aller chercher son lait, si elle ne voulait pas sortir : elle était une belle et brave femme, elle pouvait compter sur lui, le jour ou elle serait dans la peine. Gervaise, des qu’il se fut éloigné, se remit a la fenetre.

A la barriere, le piétinement de troupeau continuait, dans le froid du matin. On reconnaissait les serruriers a leurs bourgerons bleus, les maçons a leurs cottes blanches, les peintres a leurs paletots, sous lesquels de longues blouses passaient. Cette foule, de loin, gardait un effacement plâtreux, un ton neutre ou le bleu déteint et le gris sale dominaient. Par moments, un ouvrier s’arretait court, rallumait sa pipe, tandis qu’autour de lui les autres marchaient toujours, sans un rire, sans une parole dite a un camarade, les joues terreuses, la face tendue vers Paris, qui, un a un, les dévorait, par la rue béante du Faubourg-Poissonniere. Cependant, aux deux coins de la rue des Poissonniers, a la porte des deux marchands de vin qui enlevaient leurs volets, des hommes ralentissaient le pas ; et, avant d’entrer, ils restaient au bord du trottoir, avec des regards obliques sur Paris, les bras mous, déja gagnés a une journée de flâne. Devant les comptoirs, des groupes s’offraient des tournées, s’oubliaient la, debout, emplissant les salles, crachant, toussant, s’éclaircissant la gorge a coups de petits verres.

Gervaise guettait, a gauche de la rue, la salle du pere Colombe, ou elle pensait avoir vu Lantier, lorsqu’une grosse femme, nu-tete, en tablier, l’interpella du milieu de la chaussée.

– Dites donc, madame Lantier, vous etes bien matinale !

Gervaise se pencha.

– Tiens ! c’est vous, madame Boche !… Oh ! j’ai un tas de besogne, aujourd’hui !

– Oui, n’est-ce pas ? les choses ne se font pas toutes seules.

Et une conversation s’engagea, de la fenetre au trottoir. Madame Boche était concierge de la maison dont le restaurant du Veau a deux tetes occupait le rez-de-chaussée. Plusieurs fois, Gervaise avait attendu Lantier dans sa loge, pour ne pas s’attabler seule avec tous les hommes qui mangeaient, a côté. La concierge raconta qu’elle allait a deux pas, rue de la Charbonniere, pour trouver au lit un employé, dont son mari ne pouvait pas tirer le raccommodage d’une redingote. Ensuite, elle parla d’un de ses locataires qui était rentré avec une femme, la veille, et qui avait empeché le monde de dormir, jusqu’a trois heures du matin. Mais, tout en bavardant, elle dévisageait la jeune femme, d’un air de curiosité aiguë ; et elle semblait n’etre venue la, se poser sous la fenetre, que pour savoir.

– Monsieur Lantier est donc encore couché ? demanda-t-elle brusquement.

– Oui, il dort, répondit Gervaise, qui ne put s’empecher de rougir.

Madame Boche vit les larmes lui remonter aux yeux, et, satisfaite sans doute, elle s’éloignait en traitant les hommes de sacrés fainéants, lorsqu’elle revint, pour crier :

– C’est ce matin que vous allez au lavoir, n’est-ce pas ?… J’ai quelque chose a laver, je vous garderai une place a côté de moi, et nous causerons.

Puis, comme prise d’une subite pitié :

– Ma pauvre petite, vous feriez bien mieux de ne pas rester la, vous prendrez du mal… Vous etes violette.

Gervaise s’enteta encore a la fenetre pendant deux mortelles heures, jusqu’a huit heures. Les boutiques s’étaient ouvertes. Le flot de blouses descendant des hauteurs avait cessé ; et seuls quelques retardataires franchissaient la barriere a grandes enjambées. Chez les marchands de vin, les memes hommes, debout, continuaient a boire, a tousser et a cracher. Aux ouvriers avaient succédé les ouvrieres, les brunisseuses, les modistes, les fleuristes, se serrant dans leurs minces vetements, trottant le long des boulevards extérieurs ; elles allaient par bandes de trois ou quatre, causaient vivement, avec de légers rires et des regards luisants jetés autour d’elles ; de loin en loin, une, toute seule, maigre, l’air pâle et sérieux, suivait le mur de l’octroi, en évitant les coulées d’ordures. Puis, les employés étaient passés, soufflant dans leurs doigts, mangeant leur pain d’un sou en marchant ; des jeunes gens efflanqués, aux habits trop courts, aux yeux battus, tout brouillés de sommeil ; de petits vieux qui roulaient sur leurs pieds, la face bleme, usée par les longues heures du bureau, regardant leur montre pour régler leur marche a quelques secondes pres. Et les boulevards avaient pris leur paix du matin ; les rentiers du voisinage se promenaient au soleil ; les meres, en cheveux, en jupes sales, berçaient dans leurs bras des enfants au maillot, qu’elles changeaient sur les bancs ; toute une marmaille mal mouchée, débraillée, se bousculait, se traînait par terre, au milieu de piaulements, de rires et de pleurs. Alors, Gervaise se sentit étouffer, saisie d’un vertige d’angoisse, a bout d’espoir ; il lui semblait que tout était fini, que les temps étaient finis, que Lantier ne rentrerait plus jamais. Elle allait, les regards perdus, des vieux abattoirs noirs de leur massacre et de leur puanteur, a l’hôpital neuf, blafard, montrant, par les trous encore béants de ses rangées de fenetres, des salles nues ou la mort devait faucher. En face d’elle, derriere le mur de l’octroi, le ciel éclatant, le lever de soleil qui grandissait au-dessus du réveil énorme de Paris, l’éblouissait.

La jeune femme était assise sur une chaise, les mains abandonnées, ne pleurant plus, lorsque Lantier entra tranquillement.

– C’est toi ! c’est toi ! cria-t-elle, en voulant se jeter a son cou.

– Oui, c’est moi. Apres ? répondit-il. Tu ne vas pas commencer tes betises, peut-etre !

Il l’avait écartée. Puis, d’un geste de mauvaise humeur, il lança a la volée son chapeau de feutre noir sur la commode. C’était un garçon de vingt-six ans, petit, tres brun, d’une jolie figure, avec de minces moustaches, qu’il frisait toujours d’un mouvement machinal de la main. Il portait une cotte d’ouvrier, une vieille redingote tachée, qu’il pinçait a la taille, et avait en parlant un accent provençal tres prononcé.

Gervaise, retombée sur la chaise, se plaignait doucement, par courtes phrases.

– Je n’ai pas pu fermer l’oil… Je croyais qu’on t’avait donné un mauvais coup… Ou es-tu allé ? ou as-tu passé la nuit ? Mon Dieu ! ne recommence pas, je deviendrais folle… Dis, Auguste, ou es-tu allé ?

– Ou j’avais affaire, parbleu ! dit-il avec un haussement d’épaules. J’étais a huit heures a la Glaciere, chez cet ami qui doit monter une fabrique de chapeaux. Je me suis attardé. Alors, j’ai préféré coucher… Puis, tu sais, je n’aime pas qu’on me moucharde. Fiche-moi la paix !

La jeune femme se remit a sangloter. Les éclats de voix, les mouvements brusques de Lantier, qui culbutait les chaises, venaient de réveiller les enfants. Ils se dresserent sur leur séant, demi-nus, débrouillant leurs cheveux de leurs petites mains ; et, entendant pleurer leur mere, ils pousserent des cris terribles, pleurant eux aussi de leurs yeux a peine ouverts.

– Ah ! voila la musique ! s’écria Lantier furieux. Je vous avertis, je reprends la porte, moi ! Et je file pour tout de bon, cette fois… Vous ne voulez pas vous taire ? Bonsoir ! je retourne d’ou je viens.

Il avait déja repris son chapeau sur la commode. Mais Gervaise se précipita, balbutiant :

– Non, non !

Et elle étouffa les larmes des petits sous des caresses. Elle baisait leurs cheveux, elle les recouchait avec des paroles tendres. Les petits, calmés tout d’un coup, riant sur l’oreiller, s’amuserent a se pincer. Cependant, le pere, sans meme retirer ses bottes, s’était jeté sur le lit, l’air éreinté, la face marbrée par une nuit blanche. Il ne s’endormit pas, il resta les yeux grands ouverts, a faire le tour de la chambre.

– C’est propre, ici ! murmura-t-il.

Puis, apres avoir regardé un instant Gervaise, il ajouta méchamment :

– Tu ne te débarbouilles donc plus ?

Gervaise n’avait que vingt-deux ans. Elle était grande, un peu mince, avec des traits fins, déja tirés par les rudesses de sa vie. Dépeignée, en savates, grelottant sous sa camisole blanche ou les meubles avaient laissé de leur poussiere et de leur graisse, elle semblait vieillie de dix ans par les heures d’angoisse et de larmes qu’elle venait de passer. Le mot de Lantier la fit sortir de son attitude peureuse et résignée.

– Tu n’es pas juste, dit-elle en s’animant. Tu sais bien que je fais tout ce que je peux. Ce n’est pas ma faute, si nous sommes tombés ici… Je voudrais te voir, avec les deux enfants, dans une piece ou il n’y a pas meme un fourneau pour avoir de l’eau chaude… Il fallait, en arrivant a Paris, au lieu de manger ton argent, nous établir tout de suite, comme tu l’avais promis.

– Dis donc ! cria-t-il, tu as croqué le magot avec moi ; ça ne te va pas, aujourd’hui, de cracher sur les bons morceaux !

Mais elle ne parut pas l’entendre, elle continua :

– Enfin, avec du courage, on pourra encore s’en tirer… J’ai vu, hier soir, madame Fauconnier, la blanchisseuse de la rue Neuve ; elle me prendra lundi. Si tu te mets avec ton ami de la Glaciere, nous reviendrons sur l’eau avant six mois, le temps de nous nipper et de louer un trou quelque part, ou nous serons chez nous… Oh ! il faudra travailler, travailler…

Lantier se tourna vers la ruelle, d’un air d’ennui. Gervaise alors s’emporta.

– Oui, c’est ça, on sait que l’amour du travail ne t’étouffe guere. Tu creves d’ambition, tu voudrais etre habillé comme un monsieur et promener des catins en jupes de soie. N’est-ce pas ? tu ne me trouves plus assez bien, depuis que tu m’as fait mettre toutes mes robes au Mont-de-Piété… Tiens ! Auguste, je ne voulais pas t’en parler, j’aurais attendu encore, mais je sais ou tu as passé la nuit ; je t’ai vu entrer au Grand-Balcon avec cette traînée d’Adele. Ah ! tu les choisis bien ! Elle est propre, celle-la ! elle a raison de prendre des airs de princesse… Elle a couché avec tout le restaurant.

D’un saut, Lantier se jeta a bas du lit. Ses yeux étaient devenus d’un noir d’encre dans son visage bleme. Chez ce petit homme, la colere soufflait une tempete.

– Oui, oui, avec tout le restaurant ! répéta la jeune femme. Madame Boche va leur donner congé, a elle et a sa grande bringue de sour, parce qu’il y a toujours une queue d’hommes dans l’escalier.

Lantier leva les deux poings ; puis, résistant au besoin de la battre, il lui saisit les bras, la secoua violemment, l’envoya tomber sur le lit des enfants, qui se mirent de nouveau a crier. Et il se recoucha, en bégayant, de l’air farouche d’un homme qui prend une résolution devant laquelle il hésitait encore :

– Tu ne sais pas ce que tu viens de faire, Gervaise… Tu as eu tort, tu verras.

Pendant un instant, les enfants sangloterent. Leur mere, restée ployée au bord du lit, les tenait dans une meme étreinte ; et elle répétait cette phrase, a vingt reprises, d’une voix monotone :

– Ah ! si vous n’étiez pas la, mes pauvres petits !… Si vous n’étiez pas la !… Si vous n’étiez pas la !…

Tranquillement allongé, les yeux levés au-dessus de lui, sur le lambeau de perse déteinte, Lantier n’écoutait plus, s’enfonçait dans une idée fixe. Il resta ainsi pres d’une heure, sans céder au sommeil, malgré la fatigue qui appesantissait ses paupieres. Quand il se retourna, s’appuyant sur le coude, la face dure et déterminée, Gervaise achevait de ranger la chambre. Elle faisait le lit des enfants, qu’elle venait de lever et d’habiller. Il la regarda donner un coup de balai, essuyer les meubles ; la piece restait noire, lamentable, avec son plafond fumeux, son papier décollé par l’humidité, ses trois chaises et sa commode éclopées, ou la crasse s’entetait et s’étalait sous le torchon. Puis, pendant qu’elle se lavait a grande eau, apres avoir rattaché ses cheveux, devant le petit miroir rond, pendu a l’espagnolette, qui lui servait pour se raser, il parut examiner ses bras nus, son cou nu, tout le nu qu’elle montrait, comme si des comparaisons s’établissaient dans son esprit. Et il eut une moue des levres. Gervaise boitait de la jambe droite ; mais on ne s’en apercevait guere que les jours de fatigue, quand elle s’abandonnait, les hanches brisées. Ce matin-la, rompue par sa nuit, elle traînait sa jambe, elle s’appuyait aux murs.

Le silence régnait, ils n’avaient plus échangé une parole. Lui, semblait attendre. Elle, rongeant sa douleur, s’efforçant d’avoir un visage indifférent, se hâtait. Comme elle faisait un paquet de linge sale jeté dans un coin, derriere la malle, il ouvrit enfin les levres, il demanda :

– Qu’est-ce que tu fais ?… Ou vas-tu ?

Elle ne répondit pas d’abord. Puis, lorsqu’il répéta sa question, furieusement, elle se décida.

– Tu le vois bien, peut-etre… Je vais laver tout ça… Les enfants ne peuvent pas vivre dans la crotte.

Il lui laissa ramasser deux ou trois mouchoirs. Et, au bout d’un nouveau silence, il reprit :

– Est-ce que tu as de l’argent ?

Du coup, elle se releva, le regarda en face, sans lâcher les chemises sales des petits qu’elle tenait a la main.

– De l’argent ! ou veux-tu donc que je l’aie volé ?… Tu sais bien que j’ai eu trois francs avant-hier sur ma jupe noire. Nous avons déjeuné deux fois la-dessus, et l’on va vite, avec la charcuterie… Non, sans doute, je n’ai pas d’argent. J’ai quatre sous pour le lavoir… Je n’en gagne pas comme certaines femmes.

Il ne s’arreta pas a cette allusion. Il était descendu du lit, il passait en revue les quelques loques pendues autour de la chambre. Il finit par décrocher le pantalon et le châle, ouvrit la commode, ajouta au paquet une camisole et deux chemises de femme ; puis, il jeta le tout sur les bras de Gervaise en disant :

– Tiens, porte ça au clou.

– Tu ne veux pas que je porte aussi les enfants ? demanda-t-elle. Hein ! si l’on pretait sur les enfants, ce serait un fameux débarras !

Elle alla au Mont-de-Piété, pourtant. Quand elle revint, au bout d’une demi-heure, elle posa une piece de cent sous sur la cheminée, en joignant la reconnaissance aux autres, entre les deux flambeaux.

– Voila ce qu’ils m’ont donné, dit-elle. Je voulais six francs, mais il n’y a pas eu moyen. Oh ! ils ne se ruineront pas… Et l’on trouve toujours un monde, la-dedans !

Lantier ne prit pas tout de suite la piece de cent sous. Il aurait voulu qu’elle fit de la monnaie, pour lui laisser quelque chose. Mais il se décida a la glisser dans la poche de son gilet, quand il vit, sur la commode, un reste de jambon dans un papier, avec un bout de pain.

– Je n’ai pas osé aller chez la laitiere, parce que nous lui devons huit jours, expliqua Gervaise. Mais je reviendrai de bonne heure, tu iras chercher du pain et des côtelettes panées, pendant que je ne serai pas la, et nous déjeunerons… Prends aussi un litre de vin.

Il ne dit pas non. La paix semblait se faire. La jeune femme achevait de mettre en paquet le linge sale. Mais quand elle voulut prendre les chemises et les chaussettes de Lantier au fond de la malle, il lui cria de laisser ça.

– Laisse mon linge, entends-tu ! Je ne veux pas !

– Qu’est-ce que tu ne veux pas ? demanda-t-elle en se redressant. Tu ne comptes pas, sans doute, remettre ces pourritures ? Il faut bien les laver.

Et elle l’examinait, inquiete, retrouvant sur son visage de joli garçon la meme dureté, comme si rien, désormais, ne devait le fléchir. Il se fâcha, lui arracha des mains le linge qu’il rejeta dans la malle.

– Tonnerre de Dieu ! obéis-moi donc une fois ! Quand je te dis que je ne veux pas !

– Mais pourquoi ? reprit-elle, pâlissante, effleurée d’un soupçon terrible. Tu n’as pas besoin de tes chemises maintenant, tu ne vas pas partir… Qu’est-ce que ça peut te faire que je les emporte ?

Il hésita un instant, gené par les yeux ardents qu’elle fixait sur lui.

– Pourquoi ? pourquoi ? bégayait-il… Parbleu ! tu vas dire partout que tu m’entretiens, que tu laves, que tu raccommodes. Eh bien ! ça m’embete, la ! Fais tes affaires, je ferai les miennes… Les blanchisseuses ne travaillent pas pour les chiens.

Elle le supplia, se défendit de s’etre jamais plainte ; mais il ferma la malle brutalement, s’assit dessus, lui cria : Non ! dans la figure. Il était bien le maître de ce qui lui appartenait ! Puis, pour échapper aux regards dont elle le poursuivait, il retourna s’étendre sur le lit, en disant qu’il avait sommeil, et qu’elle ne lui cassât pas la tete davantage. Cette fois, en effet, il parut s’endormir.

Gervaise resta un moment indécise. Elle était tentée de repousser du pied le paquet de linge, de s’asseoir la, a coudre. La respiration réguliere de Lantier finit par la rassurer. Elle prit la boule de bleu et le morceau de savon qui lui restaient de son dernier savonnage ; et s’approchant des petits qui jouaient tranquillement avec de vieux bouchons, devant la fenetre, elle les baisa, en leur disant a voix basse :

– Soyez bien sages, ne faites pas de bruit. Papa dort.

Quand elle quitta la chambre, les rires adoucis de Claude et d’Étienne sonnaient seuls dans le grand silence, sous le plafond noir. Il était dix heures. Une raie de soleil entrait par la fenetre entrouverte.

Sur le boulevard, Gervaise tourna a gauche et suivit la rue Neuve de la Goutte-d’Or. En passant devant la boutique de madame Fauconnier, elle salua d’un petit signe de tete. Le lavoir ou elle allait, était situé vers le milieu de la rue, a l’endroit ou le pavé commençait a monter. Au-dessus d’un bâtiment plat, trois énormes réservoirs d’eau, des cylindres de zinc fortement boulonnés, mettaient leurs rondeurs grises ; tandis que, derriere, s’élevait le séchoir, un deuxieme étage tres haut, clos de tous les côtés par des persiennes a lames minces, au travers desquelles passait le grand air, et qui laissaient voir des pieces de linge séchant sur des fils de laiton. A droite des réservoirs, le tuyau étroit de la machine a vapeur soufflait, d’une haleine rude et réguliere, des jets de fumée blanche. Gervaise, sans retrousser ses jupes, en femme habituée aux flaques, s’engagea sous la porte, encombrée de jarres d’eau de javelle. Elle connaissait déja la maîtresse du lavoir, une petite femme délicate, aux yeux malades, assise dans un cabinet vitré, avec des registres devant elle, des pains de savon sur des étageres, des boules de bleu dans des bocaux, des livres de bicarbonates de soude en paquets. Et, en passant, elle lui réclama son battoir et sa brosse, qu’elle lui avait donnés a garder, lors de son dernier savonnage. Puis, apres avoir pris son numéro, elle entra.

C’était un immense hangar, a plafond plat, a poutres apparentes, monté sur des piliers de fonte, fermé par de larges fenetres claires. Un plein jour blafard passait librement dans la buée chaude suspendue comme un brouillard laiteux. Des fumées montaient de certains coins, s’étalant, noyant les fonds d’un voile bleuâtre. Il pleuvait une humidité lourde, chargée d’une odeur savonneuse, une odeur fade, moite, continue ; et, par moments, des souffles plus forts d’eau de javelle dominaient. Le long des batteries, aux deux côtés de l’allée centrale, il y avait des files de femmes, les bras nus jusqu’aux épaules, le cou nu, les jupes raccourcies montrant des bas de couleur et de gros souliers lacés. Elles tapaient furieusement, riaient, se renversaient pour crier un mot dans le vacarme, se penchaient au fond de leurs baquets, ordurieres, brutales, dégingandées, trempées comme par une averse, les chairs rougies et fumantes. Autour d’elles, sous elles, coulait un grand ruissellement, les seaux d’eau chaude promenés et vidés d’un trait, les robinets d’eau froide ouverts, pissant de haut, les éclaboussements des battoirs, les égouttures des linges rincés, les mares ou elles pataugeaient s’en allant par petits ruisseaux sur les dalles en pente. Et, au milieu des cris, des coups cadencés, du bruit murmurant de pluie, de cette clameur d’orage s’étouffant sous le plafond mouillé, la machine a vapeur, a droite, toute blanche d’une rosée fine, haletait et ronflait sans relâche, avec la trépidation dansante de son volant qui semblait régler l’énormité du tapage.

Cependant, Gervaise, a petits pas, suivait l’allée, en jetant des regards a droite et a gauche. Elle portait son paquet de linge passé au bras, la hanche haute, boitant plus fort, dans le va-et-vient des laveuses qui la bousculaient.

– Eh ! par ici, ma petite ! cria la grosse voix de madame Boche.

Puis, quand la jeune femme l’eut rejointe, a gauche, tout au bout, la concierge, qui frottait furieusement une chaussette, se mit a parler d’une façon continue, sans lâcher sa besogne.

– Mettez-vous la, je vous ai gardé votre place… Oh ! je n’en ai pas pour longtemps. Boche ne salit presque pas son linge… Et vous ? ça ne va pas traîner non plus, hein ? Il est tout petit, votre paquet. Avant midi, nous aurons expédié ça, et nous pourrons aller déjeuner… Moi, je donnais mon linge a une blanchisseuse de la rue Poulet ; mais elle m’emportait tout, avec son chlore et ses brosses. Alors, je lave moi-meme. C’est tout gagné. Ça ne coute que le savon… Dites donc, voila des chemises que vous auriez du mettre a couler. Ces gueux d’enfants, ma parole ! ça a de la suie au derriere.

Gervaise défaisait son paquet, étalait les chemises des petits ; et comme madame Boche lui conseillait de prendre un seau d’eau de lessive, elle répondit :

– Oh ! non, l’eau chaude suffira… Ça me connaît.

Elle avait trié le linge, mis a part les quelques pieces de couleur. Puis, apres avoir empli son baquet de quatre seaux d’eau froide, pris au robinet, derriere elle, elle plongea le tas du linge blanc ; et, relevant sa jupe, la tirant entre ses cuisses, elle entra dans une boîte posée debout, qui lui arrivait au ventre.

– Ça vous connaît, hein ? répétait madame Boche. Vous étiez blanchisseuse dans votre pays, n’est-ce pas, ma petite ?

Gervaise, les manches retroussées, montrant ses beaux bras de blonde, jeunes encore, a peines rosés aux coudes, commençait a décrasser son linge. Elle venait d’étaler une chemise sur la planche étroite de la batterie, mangée et blanchie par l’usure de l’eau ; elle la frottait de savon, la retournait, la frottait de l’autre côté. Avant de répondre, elle empoigna son battoir, se mit a taper, criant ses phrases, les ponctuant a coups rudes et cadencés.

– Oui, oui, blanchisseuses… A dix ans… Il y a douze ans de ça… Nous allions a la riviere… Ça sentait meilleur qu’ici… Il fallait voir, il y avait un coin sous les arbres… avec de l’eau claire qui courait… Vous savez, a Plassans… Vous ne connaissez pas Plassans ?… pres de Marseille ?

– C’est du chien, ça ! s’écria madame Boche, émerveillée de la rudesse des coups de battoir. Quelle mâtine ! elle vous aplatirait du fer, avec ses petits bras de demoiselle !

La conversation continua, tres haut. La concierge, parfois, était obligée de se pencher, n’entendant pas. Tout le linge blanc fut battu, et ferme ! Gervaise le replongea dans le baquet, le reprit piece par piece pour le frotter de savon une seconde fois et le brosser. D’une main, elle fixait la piece sur la batterie ; de l’autre main, qui tenait la courte brosse de chiendent, elle tirait du linge une mousse salie, qui, par longues bavures, tombait. Alors, dans le petit bruit de la brosse, elles se rapprocherent, elles causerent d’une façon plus intime.

– Non, nous ne sommes pas mariés, reprit Gervaise. Moi, je ne m’en cache pas. Lantier n’est pas si gentil pour qu’on souhaite d’etre sa femme. S’il n’y avait pas les enfants, allez !… J’avais quatorze ans et lui dix-huit, quand nous avons eu notre premier. L’autre est venu quatre ans plus tard… C’est arrivé comme ça arrive toujours, vous savez. Je n’étais pas heureuse chez nous ; le pere Macquart, pour un oui, pour un non, m’allongeait des coups de pied dans les reins. Alors, ma foi, on songe a s’amuser dehors… On nous aurait mariés, mais je ne sais plus, nos parents n’ont pas voulu.

Elle secoua ses mains, qui rougissaient sous la mousse blanche.

– L’eau est joliment dure a Paris, dit-elle.

Madame Boche ne lavait plus que mollement. Elle s’arretait, faisant durer son savonnage, pour rester la, a connaître cette histoire, qui torturait sa curiosité depuis quinze jours. Sa bouche était a demi ouverte dans sa grosse face ; ses yeux, a fleur de tete, luisaient. Elle pensait, avec la satisfaction d’avoir deviné : « C’est ça, la petite cause trop. Il y a eu du grabuge. »

Puis, tout haut :

– Il n’est pas gentil, alors ?

– Ne m’en parlez pas ! répondit Gervaise, il était tres bien pour moi, la-bas ; mais, depuis que nous sommes a Paris, je ne peux plus en venir a bout… Il faut vous dire que sa mere est morte l’année derniere, en lui laissant quelque chose, dix-sept cents francs a peu pres. Il voulait partir pour Paris. Alors, comme le pere Macquart m’envoyait toujours des gifles sans crier gare, j’ai consenti a m’en aller avec lui ; nous avons fait le voyage avec les deux enfants. Il devait m’établir blanchisseuse et travailler de son état de chapelier. Nous aurions été tres heureux… Mais, voyez-vous, Lantier est un ambitieux, un dépensier, un homme qui ne songe qu’a son amusement. Il ne vaut pas grand-chose, enfin… Nous sommes donc descendus a l’hôtel Montmartre, rue Montmartre. Et ç’a été des dîners, des voitures, le théâtre, une montre pour lui, une robe de soie pour moi ; car il n’a pas mauvais cour, quand il a de l’argent. Vous comprenez, tout le tremblement, si bien qu’au bout de deux mois nous étions nettoyés. C’est a ce moment-la que nous sommes venus habiter l’hôtel Boncour et que la sacrée vie a commencé…

Elle s’interrompit, serrée tout d’un coup a la gorge, rentrant ses larmes. Elle avait fini de brosser son linge.

– Il faut que j’aille chercher mon eau chaude, murmura-t-elle.

Mais madame Boche, tres contrariée de cet arret dans les confidences, appela le garçon du lavoir qui passait.

– Mon petit Charles, vous serez bien gentil, allez donc chercher un seau d’eau chaude a madame, qui est pressée.

Le garçon prit le seau et le rapporta plein. Gervaise paya, c’était un sou le seau. Elle versa l’eau chaude dans le baquet, et savonna le linge une derniere fois, avec les mains, se ployant au-dessus de la batterie, au milieu d’une vapeur qui accrochait des filets de fumée grise dans ses cheveux blonds.

– Tenez, mettez donc des cristaux, j’en ai la, dit obligeamment la concierge.

Et elle vida dans le baquet de Gervaise le fond d’un sac de bicarbonate de soude, qu’elle avait apporté. Elle lui offrit aussi de l’eau de javelle ; mais la jeune femme refusa ; c’était bon pour les taches de graisse et les taches de vin.

– Je le crois un peu coureur, reprit madame Boche, en revenant a Lantier, sans le nommer.

Gervaise, les reins en deux, les mains enfoncées et crispées dans le linge, se contenta de hocher la tete.

– Oui, oui, continua l’autre, je me suis aperçue de plusieurs petites choses…

Mais elle se récria, devant le brusque mouvement de Gervaise qui s’était relevée, toute pâle, en la dévisageant.

– Oh ! non, je ne sais rien !… Il aime a rire, je crois, voila tout… Ainsi, les deux filles qui logent chez nous, Adele et Virginie, vous les connaissez, eh bien ! il plaisante avec elles, et ça ne va pas plus loin, j’en suis sure.

La jeune femme, droite devant elle, la face en sueur, les bras ruisselants, la regardait toujours, d’un regard fixe et profond. Alors, la concierge se fâcha, s’appliqua un coup de poing sur la poitrine, en donnant sa parole d’honneur. Elle criait :

– Je ne sais rien, la, quand je vous le dis !

Puis, se calmant, elle ajouta d’une voix doucereuse, comme on parle a une personne a qui la vérité ne vaudrait rien :

– Moi, je trouve qu’il a les yeux francs… Il vous épousera, ma petite, je vous le promets !

Gervaise s’essuya le front de sa main mouillée. Elle tira de l’eau une autre piece de linge, en hochant de nouveau la tete. Un instant, toutes deux garderent le silence. Autour d’elles, le lavoir s’était apaisé. Onze heures sonnaient. La moitié des laveuses, assises d’une jambe au bord de leurs baquets, avec un litre de vin débouché a leurs pieds, mangeaient des saucisses dans des morceaux de pain fendus. Seules, les ménageres venues la pour laver leurs petits paquets de linge, se hâtaient, en regardant l’oil-de-bouf accroché au-dessus du bureau. Quelques coups de battoir partaient encore, espacés, au milieu des rires adoucis, des conversations qui s’empâtaient dans un bruit glouton de mâchoires ; tandis que la machine a vapeur, allant son train, sans repos ni treve, semblait hausser la voix, vibrante, ronflante, emplissant l’immense salle. Mais pas une des femmes ne l’entendait ; c’était comme la respiration meme du lavoir, une haleine ardente amassant sous les poutres du plafond l’éternelle buée qui flottait. La chaleur devenait intolérable ; des rais de soleil entraient a gauche, par les hautes fenetres, allumant les vapeurs fumantes de nappes opalisées, d’un gris rose et d’un gris bleu tres tendre. Et, comme des plaintes s’élevaient, le garçon Charles allait d’une fenetre a l’autre, tirait des stores de grosse toile ; ensuite, il passa de l’autre côté, du côté de l’ombre, et ouvrit des vasistas. On l’acclamait, on battait des mains ; une gaieté formidable roulait. Puis, les derniers battoirs eux-memes se turent. Les laveuses, la bouche pleine, ne faisaient plus que des gestes avec les couteaux ouverts qu’elles tenaient au poing. Le silence devenait tel, qu’on entendait régulierement, tout au bout, le grincement de la pelle du chauffeur, prenant du charbon de terre et le jetant dans le fourneau de la machine.

Cependant, Gervaise lavait son linge de couleur dans l’eau chaude, grasse de savon, qu’elle avait conservée. Quand elle eut fini, elle approcha un tréteau, jeta en travers toutes les pieces, qui faisaient a terre des mares bleuâtres. Et elle commença a rincer. Derriere elle, le robinet d’eau froide coulait au-dessus d’un vaste baquet, fixé au sol, et que traversaient deux barres de bois, pour soutenir le linge. Au-dessus, en l’air, deux autres barres passaient, ou le linge achevait de s’égoutter.

– Voila qui va etre fini, ce n’est pas malheureux, dit madame Boche. Je reste pour vous aider a tordre tout ça.

– Oh ! ce n’est pas la peine, je vous remercie bien, répondit la jeune femme, qui pétrissait de ses poings et barbotait les pieces de couleur dans l’eau claire. Si j’avais des draps, je ne dis pas.

Mais il lui fallut pourtant accepter l’aide de la concierge. Elles tordaient toutes deux, chacune a un bout, une jupe, un petit lainage marron mauvais teint, d’ou sortait une eau jaunâtre, lorsque madame Boche s’écria :

– Tiens ! la grande Virginie !… Qu’est-ce qu’elle vient laver ici, celle-la, avec ses quatre guenilles dans un mouchoir ?

Gervaise avait vivement levé la tete. Virginie était une fille de son âge, plus grande qu’elle, brune, jolie malgré sa figure un peu longue. Elle avait une vieille robe noire a volants, un ruban rouge au cou ; et elle était coiffée avec soin, le chignon pris dans un filet en chenille bleue. Un instant, au milieu de l’allée centrale, elle pinça les paupieres, ayant l’air de chercher ; puis, quand elle eut aperçu Gervaise, elle vint passer pres d’elle, raide, insolente, balançant ses hanches, et s’installa sur la meme rangée, a cinq baquets de distance.

– En voila un caprice ! continuait madame Boche, a voix plus basse. Jamais elle ne savonne une paire de manches… Ah ! une fameuse fainéante, je vous en réponds ! Une couturiere qui ne recoud pas seulement ses bottines ! C’est comme sa sour, la brunisseuse, cette gredine d’Adele, qui manque l’atelier deux jours sur trois ! Ça n’a ni pere ni mere connus, ça vit d’on ne sait quoi, et si l’on voulait parler… Qu’est-ce qu’elle frotte donc la ? Hein ? c’est un jupon ? Il est joliment dégoutant, il a du en voir de propres, ce jupon !

Madame Boche, évidemment, voulait faire plaisir a Gervaise. La vérité était qu’elle prenait souvent le café avec Adele et Virginie, quand les petites avaient de l’argent. Gervaise ne répondait pas, se dépechait, les mains fiévreuses. Elle venait de faire son bleu, dans un petit baquet monté sur trois pieds. Elle trempait ses pieces de blanc, les agitait un instant au fond de l’eau teintée, dont le reflet prenait une pointe de laque ; et, apres les avoir tordues légerement, elle les alignait sur les barres de bois, en haut. Pendant toute cette besogne, elle affectait de tourner le dos a Virginie. Mais elle entendait ses ricanements, elle sentait sur elle ses regards obliques. Virginie semblait n’etre venue que pour la provoquer. Un instant, Gervaise s’était retournée, elles se regarderent toutes deux, fixement.

– Laissez-la donc, murmura madame Boche. Vous n’allez peut-etre pas vous prendre aux cheveux… Quand je vous dis qu’il n’y a rien ! Ce n’est pas elle, la !

A ce moment, comme la jeune femme pendait sa derniere piece de linge, il y eut des rires a la porte du lavoir.

– C’est deux gosses qui demandent maman ! cria Charles.

Toutes les femmes se pencherent. Gervaise reconnut Claude et Étienne. Des qu’ils l’aperçurent, ils coururent a elle, au milieu des flaques, tapant sur les dalles les talons de leurs souliers dénoués. Claude, l’aîné, donnait la main a son petit frere. Les laveuses, sur leur passage, avaient de légers cris de tendresse, a les voir un peu effrayés, souriant pourtant. Et ils resterent la, devant leur mere, sans se lâcher, levant leurs tetes blondes.

– C’est papa qui vous envoie ? demanda Gervaise.

Mais comme elle se baissait pour rattacher les cordons des souliers d’Étienne, elle vit, a un doigt de Claude, la clef de la chambre avec son numéro de cuivre, qu’il balançait.

– Tiens ! tu m’apportes la clef ! dit-elle, tres surprise. Pourquoi donc ?

L’enfant, en apercevant la clef qu’il avait oubliée a son doigt, parut se souvenir et cria de sa voix claire :

– Papa est parti.

– Il est allé acheter le déjeuner, il vous a dit de venir me chercher ici ?

Claude regarda son frere, hésita, ne sachant plus. Puis, il reprit d’un trait :

– Papa est parti… Il a sauté du lit, il a mis toutes les affaires dans la malle, il a descendu la malle sur une voiture… Il est parti.

Gervaise, accroupie, se releva lentement, la figure blanche, portant les mains a ses joues et a ses tempes, comme si elle entendait sa tete craquer. Et elle ne put trouver qu’un mot, elle le répéta vingt fois sur le meme ton :

– Ah ! mon Dieu !… ah ! mon Dieu !… ah ! mon Dieu !…

Madame Boche, cependant, interrogeait l’enfant a son tour, tout allumée de se trouver dans cette histoire.

– Voyons, mon petit, il faut dire les choses… C’est lui qui a fermé la porte et qui vous a dit d’apporter la clef, n’est-ce pas ?

Et, baissant la voix, a l’oreille de Claude :

– Est-ce qu’il y avait une dame dans la voiture ?

L’enfant se troubla de nouveau. Il recommença son histoire, d’un air triomphant :

– Il a sauté du lit, il a mis toutes les affaires dans la malle, il est parti…

Alors, comme madame Boche le laissait aller, il tira son frere devant le robinet. Ils s’amuserent tous les deux a faire couler l’eau.

Gervaise ne pouvait pleurer. Elle étouffait, les reins appuyés contre son baquet, le visage toujours entre les mains. De courts frissons la secouaient. Par moments, un long soupir passait, tandis qu’elle s’enfonçait davantage les poings sur les yeux, comme pour s’anéantir dans le noir de son abandon. C’était un trou de ténebres au fond duquel il lui semblait tomber.

– Allons, ma petite, que diable ! murmurait madame Boche.

– Si vous saviez ! si vous saviez ! dit-elle enfin tout bas. Il m’a envoyée ce matin porter mon châle et mes chemises au Mont-de-Piété pour payer cette voiture…

Et elle pleura. Le souvenir de sa course au Mont-de-Piété, en précisant un fait de la matinée, lui avait arraché les sanglots qui s’étranglaient dans sa gorge.

Cette course-la, c’était une abomination, la grosse douleur dans son désespoir. Les larmes coulaient sur son menton que ses mains avaient déja mouillé, sans qu’elle songeât seulement a prendre son mouchoir.

– Soyez raisonnable, taisez-vous, on vous regarde, répétait madame Boche qui s’empressait autour d’elle. Est-il possible de se faire tant de mal pour un homme !… Vous l’aimiez donc toujours, hein ? ma pauvre chérie. Tout a l’heure, vous étiez joliment montée contre lui. Et vous voila, maintenant, a le pleurer, a vous crever le cour… Mon Dieu, que nous sommes betes !

Puis, elle se montra maternelle.

– Une jolie petite femme comme vous ! s’il est permis !… On peut tout vous raconter a présent, n’est-ce pas ? Eh bien ! vous vous souvenez, quand je suis passée sous votre fenetre, je me doutais déja… Imaginez-vous que, cette nuit, lorsque Adele est rentrée, j’ai entendu un pas d’homme avec le sien. Alors, j’ai voulu savoir, j’ai regardé dans l’escalier. Le particulier était déja au deuxieme étage, mais j’ai bien reconnu la redingote de monsieur Lantier. Boche, qui faisait le guet, ce matin, l’a vu redescendre tranquillement… C’était avec Adele, vous entendez. Virginie a maintenant un monsieur chez lequel elle va deux fois par semaine. Seulement, ce n’est guere propre tout de meme, car elles n’ont qu’une chambre et une alcôve, et je ne sais trop ou Virginie a pu coucher.

Elle s’interrompit un instant, se retournant, reprenant de sa grosse voix étouffée :

– Elle rit de vous voir pleurer, cette sans-cour, la-bas. Je mettrais ma main au feu que son savonnage est une frime… Elle a emballé les deux autres et elle est venue ici pour leur raconter la tete que vous feriez.

Gervaise ôta ses mains, regarda. Quand elle aperçut devant elle Virginie, au milieu de trois ou quatre femmes, parlant bas, la dévisageant, elle fut prise d’une colere folle. Les bras en avant, cherchant a terre, tournant sur elle-meme, dans un tremblement de tous ses membres, elle marcha quelques pas, rencontra un seau plein, le saisit a deux mains, le vida a toute volée.

– Chameau, va ! cria la grande Virginie.

Elle avait fait un saut en arriere, ses bottines seules étaient mouillées. Cependant, le lavoir, que les larmes de la jeune femme révolutionnaient depuis un instant, se bousculait pour voir la bataille. Des laveuses, qui achevaient leur pain, monterent sur des baquets. D’autres accoururent, les mains pleines de savon. Un cercle se forma.

– Ah ! le chameau ! répétait la grande Virginie. Qu’est-ce qui lui prend, a cette enragée-la !

Gervaise en arret, le menton tendu, la face convulsée, ne répondait pas, n’ayant point encore le coup de gosier de Paris. L’autre continua :

– Va donc ! C’est las de rouler la province, ça n’avait pas douze ans que ça servait de paillasse a soldats, ça a laissé une jambe dans son pays… Elle est tombée de pourriture, sa jambe…

Un rire courut. Virginie, voyant son succes, s’approcha de deux pas, redressant sa haute taille, criant plus fort :

– Hein ! avance un peu, pour voir, que je te fasse ton affaire ! Tu sais, il ne faut pas venir nous embeter, ici… Est-ce que je la connais, moi, cette peau ! Si elle m’avait attrapée, je lui aurais joliment retroussé ses jupons ; vous auriez vu ça. Qu’elle dise seulement ce que je lui ai fait… Dis, Rouchie, qu’est-ce qu’on t’a fait ?

– Ne causez pas tant, bégaya Gervaise. Vous savez bien… On a vu mon mari, hier soir… Et taisez-vous, parce que je vous étranglerais, bien sur.

– Son mari ! Ah ! elle est bonne, celle-la ! Le mari a madame ! comme si on avait des maris avec cette dégaine ! Ce n’est pas ma faute s’il t’a lâchée. Je ne te l’ai pas volé, peut-etre. On peut me fouiller… Veux-tu que je te dise, tu l’empoisonnais, cet homme ! Il était trop gentil pour toi… Avait-il son collier, au moins ? Qui est-ce qui a trouvé le mari a madame ?… Il y aura récompense…

Les rires recommencerent. Gervaise, a voix presque basse, se contentait toujours de murmurer :

– Vous savez bien, vous savez bien… C’est votre sour, je l’étranglerai, votre sour…

– Oui, va te frotter a ma sour, reprit Virginie en ricanant. Ah ! c’est ma sour ! C’est bien possible, ma sour a un autre chic que toi… Mais est-ce que ça me regarde ! est-ce qu’on ne peut plus laver son linge tranquillement ! Flanque-moi la paix, entends-tu, parce qu’en voila assez !

Et ce fut elle qui revint, apres avoir donné cinq ou six coups de battoir, grisée par les injures, emportée. Elle se tut et recommença ainsi trois fois :

– Eh bien ! oui, c’est ma sour. La, es-tu contente ?… Ils s’adorent tous les deux. Il faut les voir se bécoter !… Et il t’a lâchée avec tes bâtards ! De jolis mômes qui ont des croutes plein la figure ! Il y en a un d’un gendarme, n’est-ce pas ? et tu en as fait crever trois autres, parce que tu ne voulais pas de surcroît de bagage pour venir… C’est ton Lantier qui nous a raconté ça. Ah ! il en dit de belles, il en avait assez de ta carcasse !

– Salope ! salope ! salope ! hurla Gervaise, hors d’elle, reprise par un tremblement furieux.

Elle tourna, chercha une fois encore par terre ; et, ne trouvant que le petit baquet, elle le prit par les pieds, lança l’eau du bleu a la figure de Virginie.

– Rosse ! elle m’a perdu ma robe ! cria celle-ci, qui avait toute une épaule mouillée et sa main gauche teinte en bleu. Attends, gadoue !

A son tour, elle saisit un seau, le vida sur la jeune femme. Alors, une bataille formidable s’engagea. Elles couraient toutes deux le long des baquets, s’emparant des seaux pleins, revenant se les jeter a la tete. Et chaque déluge était accompagné d’un éclat de voix. Gervaise elle-meme répondait, a présent.

– Tiens ! saleté !… Tu l’as reçu celui-la. Ça te calmera le derriere.

– Ah ! la carne ! Voila pour ta crasse. Débarbouille-toi une fois dans ta vie.

– Oui, oui, je vas te dessaler, grande morue !

– Encore un !… Rince-toi les dents, fais ta toilette pour ton quart de ce soir, au coin de la rue Belhomme.

Elles finirent par emplir les seaux aux robinets. Et, en attendant qu’ils fussent pleins, elles continuaient leurs ordures. Les premiers seaux, mal lancés, les touchaient a peine. Mais elles se faisaient la main. Ce fut Virginie qui, la premiere, en reçut un en pleine figure ; l’eau, entrant par son cou, coula dans son dos et dans sa gorge, pissa par-dessous sa robe. Elle était encore tout étourdie, quand un second la prit de biais, lui donna une forte claque contre l’oreille gauche, en trempant son chignon, qui se déroula comme une ficelle. Gervaise fut d’abord atteinte aux jambes ; un seau lui emplit ses souliers, rejaillit jusqu’a ses cuisses ; deux autres l’inonderent aux hanches. Bientôt, d’ailleurs, il ne fut plus possible de juger les coups. Elles étaient l’une et l’autre ruisselantes de la tete aux pieds, les corsages plaqués aux épaules, les jupes collant sur les reins, maigries, roidies, grelottantes, s’égouttant de tous les côtés ainsi que des parapluies pendant une averse.

– Elles sont rien drôles ! dit la voix enrouée d’une laveuse.

Le lavoir s’amusait énormément. On s’était reculé, pour ne pas recevoir les éclaboussures. Des applaudissements, des plaisanteries montaient, au milieu du bruit d’écluse des seaux vidés a toute volée. Par terre, des mares coulaient, les deux femmes pataugeaient jusqu’aux chevilles. Cependant, Virginie, ménageant une traîtrise, s’emparant brusquement d’un seau d’eau de lessive bouillante, qu’une de ses voisines avait laissé la, le jeta. Il y eut un cri. On crut Gervaise ébouillantée. Mais elle n’avait que le pied gauche brulé légerement. Et, de toutes ses forces, exaspérée par la douleur, sans le remplir cette fois, elle envoya un seau dans les jambes de Virginie, qui tomba.

Toutes les laveuses parlaient ensemble.

– Elle lui a cassé une patte !

– Dame ! l’autre a bien voulu la faire cuire !

– Elle a raison, apres tout, la blonde, si on lui a pris son homme !

Madame Boche levait les bras au ciel, en s’exclamant. Elle s’était prudemment garée entre deux baquets ; et les enfants, Claude et Étienne, pleurant, suffoquant, épouvantés, se pendaient a sa robe, avec ce cri continu : Maman ! maman ! qui se brisait dans leurs sanglots. Quand elle vit Virginie par terre, elle accourut, tirant Gervaise par ses jupes, répétant :

– Voyons, allez-vous-en ! Soyez raisonnable… J’ai les sangs tournés, ma parole ! On n’a jamais vu une tuerie pareille.

Mais elle recula, elle retourna se réfugier entre les deux baquets, avec les enfants. Virginie venait de sauter a la gorge de Gervaise. Elle la serrait au cou, tâchait de l’étrangler. Alors, celle-ci, d’une violente secousse, se dégagea, se pendit a son tour a la queue de son chignon, comme si elle avait voulu lui arracher la tete. La bataille recommença, muette, sans un cri, sans une injure. Elles ne se prenaient pas corps a corps, s’attaquaient a la figure, les mains ouvertes et crochues, pinçant, griffant ce qu’elles empoignaient. Le ruban rouge et le filet en chenille bleue de la grande brune furent arrachés ; son corsage, craqué au cou, montra sa peau, tout un bout d’épaule ; tandis que la blonde, déshabillée, une manche de sa camisole blanche ôtée sans qu’elle sut comment, avait un accroc a sa chemise qui découvrait le pli nu de sa taille. Des lambeaux d’étoffe volaient. D’abord, ce fut sur Gervaise que le sang parut, trois longues égratignures descendant de la bouche sous le menton ; et elle garantissait ses yeux, les fermait a chaque claque, de peur d’etre éborgnée. Virginie ne saignait pas encore. Gervaise visait ses oreilles, s’enrageait de ne pouvoir les prendre, quand elle saisit enfin l’une des boucles, une poire de verre jaune ; elle tira, fendit l’oreille ; le sang coula.

– Elles se tuent ! séparez-les, ces guenons ! dirent plusieurs voix.

Les laveuses s’étaient rapprochées. Il se formait deux camps : les unes excitaient les deux femmes comme des chiennes qui se battent ; les autres, plus nerveuses, toutes tremblantes, tournaient la tete, en avaient assez, répétaient qu’elles en seraient malades, bien sur. Et une bataille générale faillit avoir lieu ; on se traitait de sans-cour, de propre a rien ; des bras nus se tendaient ; trois gifles retentirent.

Madame Boche, pourtant, cherchait le garçon du lavoir.

– Charles ! Charles !… Ou est-il donc ?

Et elle le trouva au premier rang, regardant, les bras croisés. C’était un grand gaillard, a cou énorme. Il riait, il jouissait des morceaux de peau que les deux femmes montraient. La petite blonde était grasse comme une caille. Ça serait farce, si sa chemise se fendait.

– Tiens ! murmura-t-il en clignant un oil, elle a une fraise sous le bras.

– Comment ! vous etes la ! cria madame Boche en l’apercevant. Mais aidez-nous donc a les séparer !… Vous pouvez bien les séparer, vous !

– Ah bien ! non, merci ! s’il n’y a que moi ! dit-il tranquillement. Pour me faire griffer l’oil comme l’autre jour, n’est-ce pas ?… Je ne suis pas ici pour ça, j’aurais trop de besogne… N’ayez pas peur, allez ! Ça leur fait du bien, une petite saignée. Ça les attendrit.

La concierge parla alors d’aller avertir les sergents de ville. Mais la maîtresse du lavoir, la jeune femme délicate, aux yeux malades, s’y opposa formellement. Elle répéta a plusieurs reprises :

– Non, non, je ne veux pas, ça compromet la maison.

Par terre, la lutte continuait. Tout d’un coup, Virginie se redressa sur les genoux. Elle venait de ramasser un battoir, elle le brandissait. Elle râlait, la voix changée :

– Voila du chien, attends ! Apprete ton linge sale !

Gervaise, vivement, allongea la main, prit également un battoir, le tint levé comme une massue. Et elle avait, elle aussi, une voix rauque.

– Ah ! tu veux la grande lessive… Donne ta peau, que j’en fasse des torchons !

Un moment, elles resterent la, agenouillées, a se menacer. Les cheveux dans la face, la poitrine soufflante, boueuses, tuméfiées, elles se guettaient, attendant, reprenant haleine. Gervaise porta le premier coup ; son battoir glissa sur l’épaule de Virginie. Et elle se jeta de côté pour éviter le battoir de celle-ci, qui l’effleura a la hanche. Alors, mises en train, elles se taperent comme les laveuses tapent leur linge, rudement, en cadence. Quand elles se touchaient, le coup s’amortissait, on aurait dit une claque dans un baquet d’eau.

Autour d’elles, les blanchisseuses ne riaient plus ; plusieurs s’en étaient allées, en disant que ça leur cassait l’estomac ; les autres, celles qui restaient, allongeaient le cou, les yeux allumés d’une lueur de cruauté, trouvant ces gaillardes-la tres crânes. Madame Boche avait emmené Claude et Étienne ; et l’on entendait, a l’autre bout, l’éclat de leurs sanglots melé aux heurts sonores des deux battoirs.

Mais Gervaise, brusquement, hurla. Virginie venait de l’atteindre a toute volée sur son bras nu, au-dessus du coude ; une plaque rouge parut, la chair enfla tout de suite. Alors, elle se rua. On crut qu’elle voulait assommer l’autre.

– Assez ! assez ! criait-on.

Elle avait un visage si terrible, que personne n’osa approcher. Les forces décuplées, elle saisit Virginie par la taille, la plia, lui colla la figure sur les dalles, les reins en l’air ; et, malgré les secousses, elle lui releva les jupes, largement. Dessous, il y avait un pantalon. Elle passa la main dans la fente, l’arracha, montra tout, les cuisses nues, les fesses nues. Puis, le battoir levé, elle se mit a battre, comme elle battait autrefois a Plassans, au bord de la Viorne, quand sa patronne lavait le linge de la garnison. Le bois mollissait dans les chairs avec un bruit mouillé. A chaque tape, une bande rouge marbrait la peau blanche.

– Oh ! oh ! murmurait le garçon Charles, émerveillé, les yeux agrandis.

Des rires, de nouveau, avaient couru. Mais bientôt le cri : Assez ! assez ! recommença. Gervaise n’entendait pas, ne se lassait pas. Elle regardait sa besogne, penchée, préoccupée de ne pas laisser une place seche. Elle voulait toute cette peau battue, couverte de confusion. Et elle causait, prise d’une gaieté féroce, se rappelant une chanson de lavandiere :

– Pan ! pan ! Margot au lavoir… Pan ! pan ! a coups de battoir… Pan ! pan ! va laver son cour… Pan ! pan ! tout noir de douleur…

Et elle reprenait :

– Ça c’est pour toi, ça c’est pour ta sour, ça c’est pour Lantier… Quand tu les verras, tu leur donneras ça… Attention ! je recommence. Ça c’est pour Lantier, ça c’est pour ta sour, ça c’est pour toi… Pan ! pan ! Margot au lavoir… Pan ! pan ! a coups de battoir…

On dut lui arracher Virginie des mains. La grande brune, la figure en larmes, pourpre, confuse, reprit son linge, se sauva ; elle était vaincue. Cependant, Gervaise repassait la manche de sa camisole, rattachait ses jupes. Son bras la faisait souffrir, et elle pria madame Boche de lui mettre son linge sur l’épaule. La concierge racontait la bataille, disait ses émotions, parlait de lui visiter le corps, pour voir.

– Vous avez peut-etre bien quelque chose de cassé… J’ai entendu un coup…

Mais la jeune femme voulait s’en aller. Elle ne répondait pas aux apitoiements, a l’ovation bavarde des laveuses qui l’entouraient, droites dans leurs tabliers. Quand elle fut chargée, elle gagna la porte, ou ses enfants l’attendaient.

– C’est deux heures, ça fait deux sous, lui dit en l’arretant la maîtresse du lavoir, déja réinstallée dans son cabinet vitré.

Pourquoi deux sous ? Elle ne comprenait plus qu’on lui demandait le prix de sa place. Puis, elle donna ses deux sous. Et, boitant fortement sous le poids du linge mouillé pendu a son épaule, ruisselante, le coude bleui, la joue en sang, elle s’en alla, en traînant de ses bras nus Étienne et Claude, qui trottaient a ses côtés, secoués encore et barbouillés de leurs sanglots.

Derriere elle, le lavoir reprenait son bruit énorme d’écluse. Les laveuses avaient mangé leur pain, bu leur vin, et elles tapaient plus dur, les faces allumées, égayées par le coup de torchon de Gervaise et de Virginie. Le long des baquets, de nouveau, s’agitaient une fureur de bras, des profils anguleux de marionnettes aux reins cassés, aux épaules déjetées, se pliant violemment comme sur des charnieres. Les conversations continuaient d’un bout a l’autre des allées. Les voix, les rires, les mots gras, se melaient dans le grand gargouillement de l’eau. Les robinets crachaient, les seaux jetaient des flaquées, une riviere coulait sous les batteries. C’était le chien de l’apres-midi, le linge pilé a coups de battoir. Dans l’immense salle, les fumées devenaient rousses, trouées seulement par des ronds de soleil, des balles d’or, que les déchirures des rideaux laissaient passer. On respirait l’étouffement tiede des odeurs savonneuses. Tout d’un coup, le hangar s’emplit d’une buée blanche ; l’énorme couvercle du cuvier ou bouillait la lessive, montait mécaniquement le long d’une tige centrale a crémaillere ; et le trou béant du cuivre, au fond de sa maçonnerie de briques, exhalait des tourbillons de vapeur, d’une saveur sucrée de potasse. Cependant, a côté, les essoreuses fonctionnaient ; des paquets de linge, dans des cylindres de fonte, rendaient leur eau sous un tour de roue de la machine, haletante, fumante, secouant plus rudement le lavoir de la besogne continue de ses bras d’acier.

Quand Gervaise mit le pied dans l’allée de l’hôtel Boncour, les larmes la reprirent. C’était une allée noire, étroite, avec un ruisseau longeant le mur, pour les eaux sales ; et cette puanteur qu’elle retrouvait lui faisait songer aux quinze jours passés la avec Lantier, quinze jours de misere et de querelles, dont le souvenir, a cette heure, était un regret cuisant. Il lui sembla entrer dans son abandon.

En haut, la chambre était nue, pleine de soleil, la fenetre ouverte. Ce coup de soleil, cette nappe de poussiere d’or dansante, rendait lamentables le plafond noir, les murs au papier arraché. Il n’y avait plus, a un clou de la cheminée, qu’un petit fichu de femme, tordu comme une ficelle. Le lit des enfants, tiré au milieu de la piece, découvrait la commode, dont les tiroirs laissés ouverts montraient leurs flancs vides. Lantier s’était lavé et avait achevé la pommade, deux sous de pommade dans une carte a jouer ; l’eau grasse de ses mains emplissait la cuvette. Et il n’avait rien oublié, le coin occupé jusque-la par la malle paraissait a Gervaise faire un trou immense. Elle ne retrouva meme pas le petit miroir rond, accroché a l’espagnolette. Alors, elle eut un pressentiment, elle regarda sur la cheminée : Lantier avait emporté les reconnaissances, le paquet rose tendre n’était plus la, entre les flambeaux de zinc dépareillés.

Elle pendit son linge au dossier d’une chaise, elle demeura debout, tournant, examinant les meubles, frappée d’une telle stupeur, que ses larmes ne coulaient plus. Il lui restait un sou sur les quatre sous gardés pour le lavoir. Puis, entendant rire a la fenetre Étienne et Claude, déja consolés, elle s’approcha, prit leurs tetes sous ses bras, s’oublia un instant devant cette chaussée grise, ou elle avait vu, le matin, s’éveiller le peuple ouvrier, le travail géant de Paris. A cette heure, le pavé échauffé par les besognes du jour allumait une réverbération ardente au-dessus de la ville, derriere le mur de l’octroi. C’était sur ce pavé, dans cet air de fournaise, qu’on la jetait toute seule avec les petits ; et elle enfila d’un regard les boulevards extérieurs, a droite, a gauche, s’arretant aux deux bouts, prise d’une épouvante sourde, comme si sa vie, désormais, allait tenir la, entre un abattoir et un hôpital.