Scott est mort - Anne Von Canal - ebook

Scott est mort ebook

Anne von Canal

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Opis

Pendant une tempête au pôle sud, Hanna apprend une terrible nouvelle...

Hanna est glaciologue, en expédition au pôle sud, sur la base antarctique d’Amundsen-Scott. Elle étudie par carottage les mouvements passés du climat.
L’équipe de chercheurs est tendue, on annonce une tempête, un Whiteout, un Blanc dehors, ce moment redoutable où ciel et sol se confondent dans une unique blancheur et où toute activité humaine se paralyse.
Hanna reçoit alors un mail de son frère, une seule ligne qui lui apprend la mort de sa meilleure amie d’enfance, Fido, qui a disparu vingt ans plus tôt, sans aucune explication.

Découvrez le parcours d'Hanna, confrontée à deux événements dévastateurs : un Whiteout sur la base antarctique d’Amundsen-Scott et l'annonce de la mort de sa meilleure amie d'enfance, disparue vingt ans plus tôt.

EXTRAIT

La frappe jusque-là synchrone des autres élèves s’est désorganisée avant de se perdre peu à peu dans l’obscurité, plus palpable encore qu’auparavant. À la fin, plus personne ne tapait, et mademoiselle Schwerdtfeger a cessé de frapper sur le tambourin. Sans allumer la lampe de poche, elle a traversé la salle sans la moindre hésitation pour aller jusqu’à l’interrupteur.
Le cliquetis discret de la décharge électrique. Le temps de latence des tubes néons, au plafond, qui réagissaient toujours avec une seconde de retard avant de finalement se décider à donner de la lumière. Comme dans le jeu de l’assassin, cette abominable occupation pour anniversaires pluvieux. Ce jeu où on n’était jamais sûr que le monde soit encore le même quand la victime avait poussé son cri et qu’on rallumait la lumière. Je n’avais écopé qu’une seule fois du rôle de l’assassin et, évidemment, j’avais été repérée tout de suite. Les autres m’avaient démasquée en un rien de temps. Sans doute parce que c’était toi que j’avais tuée. Mais qui aurais-je pu choisir d’autre ?
La salle s’est éclairée.
Tout le monde a fait la grimace, j’ai cligné des yeux dans ta direction, déjà sûre de ce sourire que tu afficherais pour faire comprendre à Schwerdtfeger et consorts ce que tu pensais d’eux sans leur manquer de respect.
Mais ton pupitre était vide. Ta machine à écrire abandonnée.
Tu étais partie.
Sur ta feuille, quelques caractères esseulés : You’d better not mess with Major Tom.
Stupéfiée, j’avais regardé tour à tour ta chaise vide et la feuille sans plus rien comprendre, et j’avais essayé de déchiffrer ce message que je pensais m’être adressé, mais que je ne pouvais m’expliquer.
Est-ce que j’avais fait quelque chose de mal ? Et qui était ce Major Tom ? Tommie, celui qui était en première ? Mais cela faisait longtemps qu’il ne m’intéressait plus.
Chuchotements, cancans, bruits de chaises. Les regards curieux des autres.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Anne Von Canal est allemande, elle a étudié la germanistique et la philologie anglaise et scandinave à Fribourg, puis travaillé dans l’édition, avant de se consacrer à l’écriture. Son premier roman, Ni terre ni mer, a été un succès considérable en Allemagne (Der Grund, 2014), avant d’être traduit chez Slatkine & Cie en 2016.

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Couverture

Page de titre

Pour Tifi

Ceux que nous aimons le plus deviennent partie prenante, physique, de notre être, ils s’ancrent dans nos synapses, dans les chemins où naissent les souvenirs.

Meghan O’Rourke,The Long goodbye : a memoir

On recommence. On ne se rend pas.

Lars Gustafsson, La Mort d’un apiculteur

Vous êtes si jeune, si neuf devant les choses, que je voudrais vous prier, autant que je sais le faire, d’être patient en face de tout ce qui n’est pas résolu dans votre cœur. Efforcez-vous d’aimer vos questions elles-mêmes, chacune comme une pièce qui vous serait fermée, comme un livre écrit dans une langue étrangère. Ne cherchez pas pour le moment des réponses qui ne peuvent vous être apportées, parce que vous ne sauriez pas les mettre en pratique, les « vivre ». Et il s’agit précisément de tout vivre. Ne vivez pour l’instant que vos questions. Peut-être, simplement en les vivant, finirez-vous par entrer insensiblement, un jour, dans les réponses.

Rainer Maria Rilke, Œuvres I : prose

1

Notre cœur ne bat plus.

Un silence, lisse comme l’émail, recouvre le plateau glacé. La toile de tente bat doucement dans le vent, rien d’autre.

Quelque chose est arrivé.

Je me redresse.

Je veux appeler : Zappa ? Thomas ! Mais je ne peux pas me résoudre à faire entendre ma voix dans ce mutisme démesuré. Il est trop grand.

Je ferme les yeux, je tends l’oreille, mais il n’y a rien.

Pas de bruit. Pas de pouls.

Et s’il n’y avait plus que moi ? Zappa, Thomas, Ole, Fränzi… tous partis, le campement levé, l’équipement disparu. Ou alors : c’est mon cœur qui ne bat plus, c’est moi qui ne suis plus là. Et si c’était ça, l’éternité, si je n’étais rien d’autre que l’idée de moi-même ? Ce ne serait pas pour me surprendre.

On doit être prêt à tout, ici.

Ce qu’il faudrait, c’est aller voir ce qui s’est passé. Me faire une idée, repérer d’où vient l’erreur. S’il y a des dégâts. Si la panne menace l’expédition. Ce que je dois faire, c’est réfléchir aux conséquences possibles. Ce qu’il faudrait. Ce que je dois. Mais je ne parviens qu’à laisser mon regard errer sans but sur le ciel jaune tendu au-dessus de moi. Immobile, je regarde, j’écoute. Je sens le froid qui s’immisce dans mes narines et, lentement, paralyse mes pensées.

Il y a un petit point sur la toile, tout près de ma tête. Il est là depuis longtemps, un vieil ami, ni noir, ni blanc. C’est étrange, quand même. Est-ce que c’est un trou ? Je tends la main, je passe l’index dessus. Pour la première fois. Oui, le soleil s’est percé une trouée.

Un soupir.

Si proche qu’il me semble presque provenir de ma poitrine. Ensuite, un roulement sourd. Je retiens mon souffle. Péniblement, comme à contretemps, la palpitation enfle, et le martèlement, bientôt, bat sa mesure familière à travers le campement.

Comme si cette solitude d’un instant n’avait jamais été.

— Hanna, tu es là ? Allô ? Thomas à Hanna !

La voix mate de Thomas souffle un filet d’air dans mon enveloppe sous vide. J’attrape ma radio par l’antenne, je l’extirpe de sous mon oreiller et j’appuie sur le bouton émetteur.

— J’écoute, dis-je, aussi normalement que possible.

— Tout va bien ?

Qu’est-ce que je devrais répondre – mon cœur bat, nous sommes encore tous là, une grosse journée de travail nous attend.

— Oui ? dis-je.

— On a eu une panne sur le générateur, dit Thomas. Mais Zappa a déjà fait le nécessaire.

— Parfait. C’est parfait. J’ai cru…

— Bon, alors ?

On dirait une question. Je ne sais pas de quoi il retourne, j’attends.

— Tu nous rejoins ? finit-il par dire.

— Oui, bien sûr. J’allais y aller.

— Ok. Terminé !

La radio crachote et chuinte.

Je retombe sans force sur mon matelas. Bien sûr que je suis soulagée. Ce serait mentir de prétendre le contraire.

Il y a deux jours, quand le petit bimoteur nous a déposés ici, nous et nos caisses de matériel, comme une poignée de prisonniers dans le désert, plantés dans les bourrasques de neige que soulevaient les hélices, nous avons agité la main vers cette dernière parcelle de monde connu, vers l’avion qui s’est perdu dans le bleu du ciel. Depuis, nous ne pouvons plus compter que sur nous-mêmes. Le bruit des moteurs a disparu, et nous avons aussitôt ri pour effacer un bref éclair d’angoisse.

Nous faisons bloc. Nous sommes un avant-poste aux frontières du possible. Un organisme antarctique unique. Un petit être vivant à cinq cellules. Et plus que tout, nous avons besoin de notre cœur.

Je dresse l’oreille. Dehors, un ronronnement rassurant.

D’un geste résolu, j’invite le froid dans mon sac de couchage et j’enfile sans tarder mon pantalon ouaté pardessus mon fuseau. Puis les bottes isothermes. Le pull en laine polaire par-dessus mon maillot de corps en mérinos. La veste. L’écharpe, le bonnet, les gants, comme un personnage de flip-book. Et pour finir, les lunettes de soleil. Jamais sans. Ensuite, j’écarte la toile et je m’extirpe de la tente pour sortir dans le blanc, blanc, blanc.

Rien n’a changé. La plaine nue s’étire sous le soleil, sans modestie, pleine d’assurance, comme si elle était à elle seule tout l’univers. On pourrait bien le croire. Aussi loin que peut porter l’œil, rien que de la glace. Terra nullius. Terre sans maître.

L’ampleur du néant est à couper le souffle, elle m’impose chaque fois le silence et me procure en même temps une étrange joie. Je me sens propre. La tête balayée jusque dans ses moindres recoins.

Sur le chemin qui mène au puits de forage, les fanions de repérage font une haie d’honneur, leurs tiges en bambou ployées sous le vent léger. Je leur fais un signe de tête. Je soulève poliment mon bonnet en passant. Sous mes pieds, sèche comme du polystyrène, la neige crisse.

Arrivée au bord du puits, j’ébauche une révérence et je dis : Bonjour.

— Ah, te voilà, Boss, salut.

Thomas lève la tête vers moi. Manches retroussées, lunettes embuées, il se tient à trois mètres de profondeur. En sueur. Sa barbe s’est hérissée de minuscules stalactites de souffle gelé. Comme si l’homme tout entier se fondait peu à peu dans ce qui l’entoure.

— Le début, c’est fait, dit-il, en pointant du doigt le gros carottier manuel et, dans la glace, l’orifice sombre qui va devenir notre trou de forage.

— Où est Zappa ?

— Encore occupé à réparer un truc sur le générateur. La pompe à injection avait pris des vacances. Mais maintenant, ça marche.

Je respire enfin.

J’ose à peine imaginer ce qu’une grave panne de générateur signifierait pour notre planning. Le travail, le vrai, n’a même pas encore commencé.

Thomas monte les huit marches lisses que nous avons sciées dans la glace hier. Il vient se poster à côté de moi, contemple notre chantier, les mains sur les hanches. Satisfait.

— Impeccable, dis-je, sans pourtant pouvoir m’empêcher de demander : Mais pourquoi vous ne m’avez pas prévenue ce matin ?

— Bah, c’était juste une bricole.

— Je sais bien. Mais quand même…

Qu’est-ce qu’il m’arrive ? J’ai l’air de ne pas avoir confiance en l’équipe, ou en moi-même.

— C’est pas non plus comme si on ne pouvait pas l’entendre, ce silence, non ?

Thomas a un sourire narquois. Une goutte se détache de sa barbe.

— Hé, le glacier, dis-je, tu fonds.

Il s’essuie la bouche du revers de la main.

— Puisqu’on parle de fonte des glaciers. Un bon café chaud ?

— C’est clair. Et après, on met le paquet pour pouvoir commencer à forer dès demain.

Forer. À lui seul, ce mot suffit à faire vibrer mon tympan, à électriser mes nerfs. Tout en moi veut forer. Avec un cure-dent, s’il le faut.

Des années de planification, des mois de préparatifs, des semaines de voyage – Francfort, Le Cap, Novo Airbase, pour arriver ici, en ce lieu hors de tout temps et de toute civilisation ; des journées à creuser, scier, monter et installer jusqu’à l’épuisement ; l’édification dans le vide blanc d’un espace de vie en état de marche – tout ça pour pouvoir extraire une carotte de glace de quelque trois cents mètres. Creuser un trou aussi profond que la tour Eiffel, c’est ça, le plan. C’est ça, notre travail de recherche. C’est pour cette raison que je suis ici. Que nous sommes tous ici. Parce que ce que nous voulons au plus vite et plus que tout, c’est percer les secrets de la glace.

— Oui, dit Thomas. Il est temps.

— Il est grand temps, dis-je.

Nous regardons devant nous un voile de poudrin glacé qui s’élève dans les airs. Diamond dust. Un ballet de cristaux qui scintillent de toute leur force spectrale.

— Bonne nouvelle, dit Thomas. Aujourd’hui, le temps s’arrête.

Il est dans le vrai.

Heigh-ho, heigh-ho, on rentre du boulot.

Une pelle rouge sur l’épaule, Ole débarque dans notre soupçon d’éternité en chantonnant.

Il fait tournoyer sa pelle comme une majorette son bâton et la plante devant lui dans la neige.

— Bon, dit-il d’un ton déterminé. C’est quoi, le petit-déj, aujourd’hui ?

Je ne suis pas assez rapide pour imaginer une réponse.

— Tu as le choix entre bacon grillé, saucisses ou œufs brouillés, dit Thomas. Le tout, bien sûr, accompagné de tranches de pain de mie toastées, de confiture maison et de fruits exotiques frais.

— Un vrai poème, dit Ole. Dommage que je sois au régime ! Mais je crois qu’on a parlé de café par ici, non ?

Sans nous laisser le temps de répondre, il s’éloigne déjà en direction de la tente de vie, notre QG. Tous les deux pas, il lance sa chapka dans les airs. Le bonnet en fourrure s’envole encore et encore, bat maladroitement de ses ailes en forme de couvre-oreilles.

— Drôle d’oiseau, dit Thomas.

Je ne sais pas s’il parle du bonnet ou d’Ole.

Quand nous pénétrons dans la tente, la cafetière italienne gargouille déjà sur le réchaud à gaz. L’arôme me monte au cerveau, réveille une envie lancinante.

Tournant le dos à l’entrée, Fränzi, les yeux rivés sur un ordinateur portable, balade le curseur de la souris sur des nombres, des graphiques et des diagrammes. Elle tripote sa lèvre inférieure et arrache de petites peaux mortes, une jambe repliée sur sa chaise tandis que l’autre va et vient sous la table comme si elle voulait s’enfuir à chaque instant.

Je dis : Bonjour.

Elle ne répond pas. Les câbles de ses écouteurs serpentent sous son bonnet péruvien tricoté, mais aucun son n’est audible.

Je ne lui ai jamais demandé ce qu’elle écoutait – de la musique classique, du metal, peut-être des bruits cosmiques –, mais le premier jour, j’ai pointé le doigt sur les petits écouteurs enfoncés dans ses oreilles, haussé les sourcils et demandé : C’est obligé ? Oui, a-t-elle répondu au bout de deux secondes de réflexion. J’accepte donc. Mais uniquement en dehors du travail.

Le gargouillement cesse quand je coupe le gaz.

Aucun de nous ne se passionne particulièrement pour le petit-déjeuner – qui n’a pour objectif que de pourvoir à l’apport calorique –, mais tout le monde réclame du café. L’accélération, ce léger séisme cérébral.

Thomas aligne nos gobelets isothermes à côté du réchaud et je les remplis, aussi vite et aussi équitablement que possible. Il ajoute trois grosses cuillerées de sucre dans l’un des gobelets, le pousse dans ma direction.

« Force et douceur », dit-il.

Quelque chose en moi a aussitôt tendance à minauder : Tu parles de moi ou du café ? Mais ce n’est pas le registre approprié. Ni à l’endroit, ni à Thomas et moi. Pas sur notre fréquence raisonnable et carrée.

En déposant une boîte sur la table, je demande donc :

— Un biscuit ?

— Ça oui, alors !

Ole attrape le paquet avant que Thomas puisse répondre. Un, deux, trois biscuits disparaissent dans sa bouche. Je ne peux pas m’empêcher de rire.

— Eh bien, dans la vie, ça traîne pas, dis-je.

— Je croyais que tu étais au régime, grogne Thomas.

— Et si on se concentrait un peu sur le planning de la journée ? dis-je.

Ole hoche la tête, sourit, les joues pleines.

— Bien.

Je sors mon carnet de ma poche. Je tourne les pages.

— Alors, si on continue sur la lancée d’hier, on devrait pouvoir terminer tous les préparatifs aujourd’hui. Le mieux, c’est…

— Tu as du courrier, m’interrompt Fränzi.

Je lève le nez de mes notes. Quand elle dit tu, c’est toujours pour moi, les autres, elle les appelle par leur prénom.

— De qui ? Je pose la question avant qu’elle répète. Parce que c’est ce qu’elle ferait. Tu as du courrier, tu as du courrier. Jusqu’à ce que je réagisse.

Un clic sur le pavé tactile et sa réponse : Jan Fuchs.

Je me redresse. Mon frère ne m’écrit quasiment jamais, et les rares fois où ça lui arrive, c’est pour m’envoyer des liens vers des vidéos débiles.

— Objet ?

La question m’échappe alors que ça ne regarde personne, alors que ça ne peut être que sans importance, alors que je pourrais voir ça moi-même, plus tard, demain, jamais, alors que.

— Scott, dit-elle froidement.

— Quoi ? J’ai posé la question comme par réflexe. Scott. Le mot se propage en moi, irradie en même temps le cerveau, le cœur, l’estomac.

— On dit Pardon ? signale Ole. On n’est pas des bêtes.

— Scott, dit Fränzi une nouvelle fois.

Ça fait un paquet d’années qu’il est mort, dit Thomas.

— Mais bien conservé ! ajoute Ole en rigolant. Pas trop loin d’ici, d’ailleurs.

J’avale ma salive. Scott. Le mot gronde en moi.

— Tu peux effacer, dis-je et j’attrape mon carnet. Je tourne les pages.

— Y a plus de café, je suppose ?

Derrière moi, Zappa se glisse dans la tente. Sa tête étroite penchée de côté, il nous examine comme un instituteur qui aurait laissé sa classe sans surveillance pendant quelques minutes. Une cigarette éteinte ou pas encore allumée pend à la commissure de ses lèvres.

Je commence :

— On…

— … t’a oublié, m’interrompt Ole d’un ton guilleret.

— … a déjà commencé, dis-je sans l’écouter.

Je tends mon gobelet à Zappa.

— Tiens, j’en ai assez.

Il renifle mon gobelet, y trempe les lèvres et fait la grimace.

— Tu veux m’empoisonner ?

Fränzi lève les yeux de son écran. Elle retire l’écouteur de son oreille droite et regarde Zappa.

— Pourquoi ferait-elle une chose pareille ? demande-t-elle, le front plissé. Ce serait complètement absurde.

Zappa avale encore une gorgée.

— Tout à fait, dis-je d’une voix rauque. Mes cordes vocales sont comme emmêlées. Je m’éclaircis la gorge. Est-ce qu’on pourrait enfin se pencher cinq minutes sur le planning de la journée ? Tous !

Silence docile.

— Bon. Donc, si on.

— Quelqu’un veut un biscuit ? demande Ole.

Nous scions.

Nous pelletons.

Nous charrions.

À chaque bloc de glace, le puits gagne en largeur et en profondeur.

Le souffle nous manque pour parler, et les conversations se limitent à des remarques laconiques et à de courtes boutades. De toute façon, il n’y a pas grand-chose d’essentiel à dire quand on est occupé à creuser un p’tit trou dans un désert de glace de plus de treize millions de mètres carrés.

Je prends mon élan et j’enfonce la pelle dans les fragments épars de névé que je déverse dans la caisse prête pour le transport. Quinze élans, quinze pelletées. Un son de caisse claire. Un son de grosse caisse. Je prête l’oreille à la cadence, tente de la suivre, de la maintenir. Élan. Pelletée. Caisse claire. Grosse caisse. Je sens bientôt mon maillot de corps qui me colle au ventre et au dos. Caisse claire. Grosse caisse. Heureusement, c’est de la laine, ça ne pue pas tout de suite. Et puis ça s’aère bien. J’en ai encore un de propre. Quand même, je ne transpirais pas autant avant, quand – oui, quand ? À trente ans, peut-être, quand je faisais de l’aviron, à Hambourg ? Caisse claire. Grosse caisse.

Mes pensées épousent le rythme de la pelle. Pendant un moment.

Puis la scie de Fränzi s’invite soudain, se greffe sur ma ligne de basse. Tu as du courrier, chante-t-elle. Tu as du courrier.

La scie fait tellement de bruit que je perds le rythme. J’essaie d’autres paroles : Neiges et glaciers. J’ai trop chaud aux pieds. Mais dès que ma concentration se relâche, la voix de Fränzi résonne à nouveau dans ma tête. Tu as du courrier. Avec son accent autrichien. Les consonnes sourdes changées en consonnes sonores, gutturales.

Stop.

— Je prends la scie, dis-je.

Fränzi se fige, déconcertée. Mes mots ne devaient pas avoir l’intonation voulue.

J’ajoute : Ça ne te gêne pas si on change ? À cause de mon dos…

Comme chaque fois, elle répond avec une déplaisante seconde de retard.

— Ok, dit-elle finalement, et elle me prend la pelle des mains.

— Merci.

Je scie. Plus vite que Fränzi. Différemment. Mais ça ne change rien, tout semble claironner Tu as du courrier.

Pourquoi Jan m’écrit-il précisément maintenant ? Qu’est-ce qui lui est passé par la tête ? Pas grand-chose, sans doute. Il se croit même sûrement très malin. Ce serait bien son genre d’humour. Petite sœur, vu que tu es déjà dans les glaces, je t’envoie un petit signe des temps anciens. Alors qu’il sait parfaitement que notre adresse mail ne doit servir qu’en cas d’urgence et qu’ici, je n’ai évidemment pas la tête à ressasser de vieilles histoires. Je ne veux pas en entendre parler de toute façon, et ça, il le sait aussi. On s’est mis d’accord là-dessus il y a une éternité.

Scott et Amundsen*.

Toi, moi, Jan. C’était il y a cent ans.

J’accélère encore la cadence. Les copeaux de glace fusent, la lame de la scie se bloque.

— Tu gaspilles de l’énergie, dit Fränzi.

Je hausse les épaules, je continue. Toujours plus vite. Jusqu’à ce que les pensées n’aient plus d’autre choix que celui de se taire. Jusqu’à ce que Thomas, à un moment, dise : « On est au max. »

Je me frotte les yeux, me redresse, mains sur les hanches. La tête me tourne, mes muscles pleurent et protestent, mes bras se sont détachés de mon corps. Je suis à bout de forces depuis longtemps.

— Tu as sans doute raison, dis-je.

Les autres se sont arrêtés, mais je n’ai rien remarqué. Ole est assis sur les marches de l’escalier en glace. Il pointe un doigt sur son ventre.

— Il y en a qui ont faim.

Je cligne des yeux vers le soleil. L’astre, relativement bas, enflamme le ciel. Il doit être déjà tard.

Si j’étais chez moi, je regarderais l’heure. Mais cet endroit est hors de tout fuseau horaire et, de toute façon, il ne suit pas la linéarité confortable dont nous avons l’habitude. Dans la clarté ininterrompue des journées polaires, il n’appartient qu’à nous de décider du moment où la nuit vient. En général, c’est après avoir fini notre travail ou quand l’estomac crie famine.

Je demande :

— Une soupe de pâtes, ça vous dit ?

Ole bondit et atteint le sommet de l’escalier en trois grandes enjambées.

— Je m’en occupe !

Je frappe dans mes mains avec tout l’enthousiasme dont je suis capable.

— Vous avez entendu, tout le monde ? Allez, on remballe !

Quand j’émerge enfin de notre caveau glacé, le campement baigne dans une lumière crépusculaire. La plaine est inondée de rouge, et nos traces y dessinent des fleuves, des lacs noirs.

Je ne sens presque plus mes jambes.

Depuis la tente de vie me parvient la voix d’Ole. Heigh-ho. Heigh-ho. On rentre du boulot. J’aimerais avoir son énergie.

Zappa fait le tour du puits, secoue les cordes, les bâches. Contrôle que tout est vraiment bien fixé. Une fois, encore une fois. Il ne laisse rien au hasard. Notre équipement est la condition de notre succès, et Zappa en est le gardien. Avec le sérieux et la méticulosité nécessaires quand la pièce de rechange la plus proche se trouve à mille kilomètres.

— C’est bon, Zappa, dis-je. Ça tiendra jusqu’à demain. Viens dîner.

Il me regarde, dodeline de la tête et tire une cigarette tordue de la poche poitrine de sa combinaison.

— De la soupe de pâtes ? demande-t-il comme si je lui avais proposé des sauterelles grillées.

Tandis qu’il parle, le mégot pendu aux lèvres, d’épais nuages de fumée partent à l’assaut de son visage. Il ferme un œil.

— Oui, de la soupe de pâtes, dis-je, agacée sans savoir pourquoi.

— Je vais encore aller jeter un coup d’œil à l’Éclipse. Pour que demain, on puisse tout de suite commencer à forer.

— Tu n’es jamais fatigué ?

— Non, répond-il, et il s’éloigne d’un pas tranquille.

La fumée de sa cigarette flotte derrière lui comme un drapeau dans le vent. Le parfum d’un été, une vague de chaleur.

C’était il y a tellement longtemps, l’époque où je fumais.

Ole a pris place sur la chaise et se balance, tandis qu’assis sur des cantines, nous avalons de grosses cuillerées de bouillon gras. La soupe brûlante anesthésie l’œsophage. Une douleur féroce qui rassérène chaque cellule, jusqu’à la dernière cuillerée.

La chaise laisse échapper un craquement inquiétant. C’est notre seule chaise, elle est en plastique et pas très solide, mais je m’abstiens de tout commentaire. Celui qui a cuisiné a le droit de s’asseoir sur la chaise, c’est la règle et nous nous y tenons. Je ne sais plus qui a eu l’idée de cette pratique, peut-être que c’est moi.

Les consignes. Nous en avons élaboré toute une panoplie. En bons Allemands que nous sommes ; en bons humains que nous sommes – étranges et contradictoires. Nous parlons inlassablement de notre immense désir de liberté, mais dès que la liberté est là, comme ici, anarchique et exigeante, plutôt que de l’affronter, nous préférons finalement nous en tenir à des rituels absurdes.

— La vaisselle, c’est à qui le tour ? demande Thomas. Comme s’il lisait dans mes pensées.

— À moi, dis-je. Après.

Fermer les yeux rien qu’un instant. Respirer. Je m’adosse contre la toile de tente.

Le baryton rugueux d’Ole et la basse caressante de Thomas. Leurs voix s’assortissent comme les ingrédients d’un White Russian. Ils parlent d’un film que je n’ai pas vu, évoquent des détails techniques. J’entends Zappa passer une main dans sa barbe, tourner les pages de son livre. Lu et relu, un échantillon de littérature avec un grand L qu’il porte toujours dans sa poche poitrine. J’entends les doigts de Fränzi courir sur le clavier de l’ordinateur. Tic, tic, tic. Je me laisse peu à peu bercer par la quiétude ambiante, les bruits, quand elle dit :

— Tu n’as pas lu tes e-mails.

Mais pourquoi faut-il qu’elle remette encore ça sur le tapis ?

— Je sais, dis-je sans ouvrir les yeux.

— Il y en a aussi un du chef. Et un de madame Klose.

— Oui, ça va, bon sang, j’ai compris !

Ma grogne explose d’un coup. Je me redresse.

Silence étonné. Même Fränzi se tait.

Je me lève précipitamment, j’essaie de renfiler le haut de ma combinaison qui me pend sur les jambes comme une mue de serpent, mais tout est entortillé, quitté à la hâte, les manches à l’envers. Je renonce.

— On se marche dessus, ici, dis-je en prenant appui sur l’épaule de Zappa pour passer par-dessus les jambes de Thomas.

Une fois sur le seuil, je remarque que tous les regards sont rivés sur moi.

— La journée a été longue, dis-je. On a un gros programme demain. Il faut vraiment que j’aille me coucher.

Je quitte la tente comme une voleuse.

— Bonne nuit ! lance Thomas dans mon dos.

Le ton de sa voix ne laisse aucun doute sur son irritation. Mais elle ne peut pas être plus grande que la mienne.

Je me dirige à pas pressés vers ma tente, sans prêter attention au ciel et à sa palette de couleurs fougueuses, sans contrôler l’anémomètre ni le thermomètre, sans me brosser les dents. Je me prépare pour la nuit, mécaniquement, et me glisse dans le sac de couchage. Je mets le bonnet, resserre le capuchon, je me fais petite, toute petite et je retiens mon souffle.

Avec un peu de chance, le sommeil viendra avant les pensées, et elles devront se chercher une autre victime. Avec un peu de chance, elles ne me verront pas.

Petit Jésus, petit Enfant, Rendez mon cœur obéissant, Et foutez-moi le camp. Ne fais pas aux autres ce que tu n’aimerais pas qu’on te fasse. Aimez, aimez ; tout le reste n’est rien. Comme cette fleur, la vieillesse fera flétrir nos fesses. Gardez-moi un cœur d’enfant, pur et transparent, puisque l’essentiel est invisible pour les yeux.

Je sais, ça ne marchera jamais.

Ici, à découvert, je suis une proie facile, et tu m’as toujours rattrapée.

Il y a longtemps que je t’aime, Jamais je ne t’oublierai.

Une cloche de quart qui tinte. Une foule poussant des cris d’allégresse.

Bon voyage ! Bon voyage !

Un peu plus tard, les patins des traîneaux crissant sur la glace, les chiens qui aboient et le vent, son hurlement enragé.

SCOTT — Tout s’est déjà ligué contre nous ! Amundsen, le temps, les bêtes… et nous n’en sommes qu’au début.

Shambles Camp.

EVANS — Les poneys, Scott ! Je crois qu’ils sont vraiment à bout.

SCOTT — Alors, mettez fin à leurs souffrances, Evans.

EVANS — Bien, Sir.

Pan. Pan. Pan.

SCOTT — Nous y sommes presque, plus que cinquante misérables kilomètres jusqu’au pôle. Nous devons y parvenir coûte que coûte !

OATES — Mais qu’est-ce que c’est que ça ? Un drapeau ? Une tente ?

SCOTT — Nous arrivons trop tard. Amundsen est déjà passé par-là. C’en est fini de nos espoirs !

SCOTT — Comme si la déception ne suffisait pas, il faut en plus ce retour cauchemardesque.

WILSON — Evans n’en peut plus.

BOWERS — Oates ne veut plus nous ralentir.

SCOTT — Demi-rations, guère de sommeil.

Et toujours le vent.

SCOTT — Coincés… à seulement dix-huit kilomètres du dépôt !

BOWERS — Maudite tempête.

SCOTT — Il n’y a désormais plus d’amélioration à espérer. Bowers et Wilson s’en sont allés eux aussi. Par la grâce de Dieu, veillez… sur… nos… familles !

Le regard perdu, Jan et moi écoutions religieusement la voix de Scott s’épuiser dans un grésillement. Une voix vaillante, jusqu’à la fin. Du moins sur le disque qui racontait son histoire.

Avec un clac régulier, le saphir, infatigable, sautait et ressautait par-dessus la fin du sillon. Mets l’autre face. Mets l’autre face. Mets l’autre face.

Je sentais sur mes mollets les orteils nus de Jan qui, pour me faire réagir, enfonçait ses pieds entre ma peau et les coussins du canapé.

— T’arrêtes, oui ! ai-je dit.

— Vas-y, a-t-il dit.

— Vas-y toi-même !

Le chemin du canapé à la platine Dual était long et insurmontable. Des crevasses, des congères, des hommes morts. Tout était réel, tout était vrai. Je n’avais rien su jusqu’alors de l’implacabilité du destin. La terreur qu’il me procurait était nouvelle. Elle se posait sur ma peau comme un linge humide et me faisait frissonner.

Les ongles de pieds de Jan s’obstinaient à m’écorcher les jambes.

— Mais arrête avec tes griffes qui puent !

Dans les enceintes, l’interminable grésillement continuait d’exiger son dû. Mets l’autre face. Mets l’autre face.

Je fixais Jan. Il me fixait avec le même entêtement.

— Nini ! avons-nous fini par crier en cœur, avant d’ajouter après une courte pause : Mets-l’aut’-face !

Notre appel a traversé les chambres et les couloirs. Jan m’a donné un coup de pied, et je l’ai pincé sans grande conviction.

— Débile, ai-je dit par principe. Au fond, je n’avais pas envie qu’on se dispute.

Notre grand-mère est accourue de la cuisine, le visage rougi, les mains encore mouillées par la vaisselle. Elle nous a dévisagés en secouant la tête.

— L’Antarctique, a-t-elle dit. En plein été ! Non mais vraiment, vous n’avez rien de mieux à faire ?

Elle a posé une assiette de biscuits sur la table basse, à côté de nous, et elle s’est essuyé les mains sur son tablier usé pour soulever délicatement, à deux doigts, le bras de la platine, puis retourner le disque et reposer la pointe.

— Mais c’est la dernière fois. Après, vous allez faire un tour dehors !

Nous avons sagement fait oui de la tête et gardé le silence. L’oreille tendue pour entendre la cloche de quart. Les cris d’allégresse. Sur les murs du salon, les ombres du bouleau planté devant la fenêtre menaient une existence fragile. Et puis il y a eu les chiens. Le vent.

Le grenier zébré de bourdonnements était plongé dans une pénombre dont ne s’échappaient que des formes mal définies. Par les fentes des bardeaux, de minces filets de soleil pointaient du doigt un passé entassé dans des caisses, des histoires jamais rangées.

— Allume, a dit Jan, collé derrière moi.

J’ai cherché l’interrupteur du bout des doigts, et les contours noirs sont devenus des objets. Autour de nous s’empilaient les vestiges de la vie de Grand-maman et Grand-papa, et ceux de la vie des parents de Grand-papa. Ici, dans le grenier, on pouvait rembobiner le temps. Chaque manchette jaunie avait un jour été une soirée de gala, chaque valise un voyage, chaque botte une excursion, chaque lit de poupée un amour d’enfant, et tout était de la vie vécue, de la vie vécue avant la mienne. Je respirais l’odeur poussiéreuse d’une signification disparue. Choses figées dans leur sommeil de Belle au bois dormant, fascinantes et pleines de promesses.

— Regarde, s’est écrié Jan. Ceux-là, ils sont bien !

Il brandissait trois vieux bâtons de skis. Des tiges en bambou à la pointe rouillée, leurs dragonnes en cuir déjà friables. Dans le même coin, j’ai déniché un bonnet d’aviateur avec des lunettes et une luge. Les jumelles de théâtre trouvées dans la vieille malle semblaient elles aussi parfaites pour notre projet, mais la machine à vapeur miniature que nous aimions tant était malheureusement trop fragile.

La tête de Nini a surgi par la trappe. Des cheveux blancs, mis en plis chaque semaine. Un front haut strié de rides.

— Jan ? Hanna ! Je vous avais pourtant dit d’aller prendre l’air, non ? Vous ne pouvez pas sortir le nez de toutes ces vieilleries, pour une fois ?