Ruelles, salons et cabarets - Emile Colombey - ebook

Ruelles, salons et cabarets ebook

Emile Colombey

0,0
26,83 zł

Opis

Extrait : "La première réunion dont nous occuperons est celle qui avait lieu toutes les semaines chez Valentin Conrart, rue Saint-Martin, au cœur de Paris. Elle se composait de Godeau, Gombauld, Chapelain, Giry, Habert de Cérizy, commissaire de l'artillerie, son frère l'abbé, Serizay, Malleville et Montmort : un petit cercle d'amis causant littérature à huis clos. Faret y entra derrière l'hommage de son livre, l'Honnête homme, et ne put garder le secret..."À PROPOS DES ÉDITIONS LIGARANLes éditions LIGARAN proposent des versions numériques de qualité de grands livres de la littérature classique mais également des livres rares en partenariat avec la BNF. Beaucoup de soins sont apportés à ces versions ebook pour éviter les fautes que l'on trouve trop souvent dans des versions numériques de ces textes. LIGARAN propose des grands classiques dans les domaines suivants : • Livres rares• Livres libertins• Livres d'Histoire• Poésies• Première guerre mondiale• Jeunesse• Policier

Ebooka przeczytasz w aplikacjach Legimi lub dowolnej aplikacji obsługującej format:

EPUB

Liczba stron: 432




Préface

Il y a près de trente ans, nous nous réunissions tous les soirs, quelques amis et moi (le seul survivant), dans un petit café de la rue Dauphine, proche de la rue Christine, au coin de laquelle s’ouvrait au XVIIIe siècle le café de la veuve Laurent, d’où, comme je le raconterai à son heure, Jean-Baptiste Rousseau se fit chasser par des confrères vilainement chansonnés. Aucun poète ne s’était glissé parmi nous : partant nulle crainte d’une aussi méchante action.

C’était d’abord Jean Wallon, le Gustave Colline de la Vie de Bohême, dont l’habit bleu, célébré par Murger, avait été remplacé par un paletot de couleur sombre, toujours muni de l’immense poche où s’engouffraient les boîtes des bouquinistes, depuis l’in-32 jusqu’à l’in-folio. Le philosophe hyperphysique, qui devait finir dans la peau du dernier des gallicans, avait pour interlocuteur ordinaire l’ex-professeur de philosophie universitaire, Dulamon, dégringolé d’une chaire de collège dans une fabrique de bacheliers, et dont l’éternelle redingote, maculée de taches d’origines diverses, contrastait étrangement avec l’élégance de son langage.

Ils avaient pour pendants Charles Romey, auteur d’une très savante histoire d’Espagne, et un Espagnol de marque, Bermudez de Castro, frère du ministre des finances et du ministre au Mexique, et qui fut lui-même chargé d’affaires à Athènes. Bizarre diplomate que ce loquace et bruyant hidalgo, expectorant à jet continu tout ce qu’il avait appris dans les universités d’Heidelberg et d’Oxford, et parlant, au gré de la galerie, l’allemand, l’anglais, l’italien et le français, jusqu’à l’argot de la place Maubert, qu’il jetait, comme une note gaie, au milieu de ses discussions avec un contradicteur moins polyglotte que lui, et d’un savoir moins étendu, mais plus solide. Aussi long et maigre que le seigneur de la Manche, borgne comme le compatriote de ce dernier (Bermudez), très correct de tenue et dissimulant avec art la sénilité de ses vêtements, Charles Romey, dans ses loisirs d’historien, partait en guerre, à l’instar du héros de Cervantes dont il était l’admirateur passionné : c’était un redresseur de torts littéraires sans merci et sans peur. C’est lui qui découvrit la fraude de l’auteur des Souvenirs de la marquise de Créqui, Cousen, dit de Courchamps, lequel, après avoir gratifié une marquise de ce qui lui appartenait en propre, démarqua à son profit un roman du comte J. Potocki, – fraude dénoncée par François Génin, dans le National d’Armand Marrast, et qui fit transformer le Val funeste en Vol funeste. Presque aussi dénué que Dulamon, Romey eut l’héroïque abnégation, au moment où son histoire d’Espagne était proposée pour le prix Gobert, d’attaquer de front M. Guizot dans le Figaro, l’accusant de s’être approprié, texte et notes, après l’avoir vilipendée dans l’avant-propos, la traduction de Gibbon par M. de Septchènes, secrétaire de Louis XVI, – ce qui lui coûta dix mille francs. Bermudez, d’un naturel très sec, se mit en frais d’émotion ce jour-là, pour consoler le pauvre historien d’un échec, qui était un désastre mais non une déception. Malgré l’attendrissement prémédité, sa voix était restée stridente, comme dans ces conflits d’opinions historico-philosophico-littéraires, que scandait, d’autre part, le gros rire de Jean Wallon ressuscitant Gustave Colline, pour faire la nique à une période trop cicéronienne de Dulamon, – et où je remplissais les fonctions de jugé du camp, avec deux compagnons de sens rassis : l’un Patrice Rollet, docteur en droit, ancien secrétaire d’Augustin Thierry et futur critique éphémère de la Revue des Deux Mondes, échoué finalement dans une justice de paix du comtat Venaissin ; l’autre, le très aimable et très regretté docteur Veyne, auteur d’un ouvrage sur le cas de François Ier et dont la figure placide rayonnait de bonhomie et de fraîcheur, sous ses longs cheveux, blancs avant l’âge.

L’excellent docteur était étroitement lié avec Sainte-Beuve et, grâce à lui, j’avais eu la bonne fortune de rendre à l’éminent critique un de ces menus services que le plus humble chercheur peut rendre au plus érudit. Quelque temps après parut la première édition du présent volume, renfermé dans les limites du XVIIe siècle, et je profitai de l’obligeant intermédiaire pour en transmettre l’hommage à Sainte-Beuve qui m’adressa la réponse suivante :

Ce 2 mai 1859.

Notre ami commun vous a déjà remercié, Monsieur, de vos bons offices à mon égard et des utiles renseignements que je vous ai dus par son canal. Mais j’ai à vous remercier tout particulièrement aujourd’hui de votre joli volume, RUELLES, SALONS ET CABARETS, dans lequel je trouve rassemblées quantitésde bonnes et fines histoires, puisées aux bonnes sources et qui trahissent un familier de ces lieux-là. Vous en êtes, Monsieur, vous y avez vécu, vous savez tous les bons endroits et vous nous en redites les propos en homme qui ne craint pas le gros sel et qui aime les petits pois au lard. Que de finesse et que d’esprit dans ce gai et franc parler de nos pères ! Je suis de votre sentiment quand je vous lis, sur bien des points et en particulier sur la physionomie des personnages. Sur d’autres points, et pour les conclusions littéraires, je me trouve plus classique, j’en conviens, et plus d’accord avec Malherbe et avec Boileau. Mais, dans l’intervalle, on aime à s’oublier avec vous, avec, tant de bons compagnons, et à jouir de ces dernières années de liberté ou de licence littéraire, entre deux tyrans.

Agréez, Monsieur, l’expression de mes sentiments très distingués et très obligés.

SAINTE-BEUVE.

Depuis 1859, la maturité venue, j’ai quelque peu changé d’esthétique, mais je n’ai rien changé aux passages qui ont éveillé les susceptibilités classiques de Sainte-Beuve : on tient à ses péchés de jeunesse. J’ajoute, sans rougir, que, si j’ai perdu de mon irrévérence envers Malherbe et Boileau, j’ai gardé le goût des « petits pois au lard ». Il n’y aura donc aucune discordance entre la première partie de cet ouvrage et la seconde, où j’ai essayé de reconstituer les milieux littéraires du XVIIIe siècle.

PREMIÈRE PARTIELe XVIIe siècle
IChez Conrart
Un caprice de l’abbé de Bois-Robert

La première réunion dont nous nous occuperons est celle qui avait lieu toutes les semaines chez Valentin Conrart, rue Saint-Martin, au cœur de Paris. Elle se composait de Godeau, Gombauld, Chapelain, Giry, Habert de Cérizy, commissaire de l’artillerie, son frère l’abbé, Serizay, Malleville et Montmort : un petit cercle d’amis causant littérature à huis clos.

Faret y entra derrière l’hommage de son livre, l’Honnête homme, et ne put garder le secret : il jasa comme un auteur loué. Desmarets et Bois-Robert, ayant eu vent de la chose, réussirent à se faufiler à la suite de Faret : Desmarest, sous prétexte de lire le premier volume de son Ariane, et Bois-Robert, comme un homme devant qui toute porte devait s’ouvrir.

L’abbé joua un mauvais tour à ces hommes graves, mêlés de bons vivants ; il les enleva au réduit bienheureux et discret où ils se plaisaient à discuter et à rire tout bas. Il avait l’oreille de Richelieu, et lui fit entrevoir le parti que l’on pourrait tirer de cette société, en lui donnant une existence officielle. L’Académie doit sa fondation à une malice de Bois-Robert.

Il n’arriva pas à ses fins de prime-saut : il rencontra même une vigoureuse opposition, Pélisson a donné l’historique des phases diverses de cet enfantement laborieux. L’obstacle à vaincre était suscité par Serizay et Malleville. Le premier, auteur inédit, était intendant du duc de la Rochefoucauld, retiré dans le Poitou et boudant, comme Achille, sous sa tente. Le second, secrétaire de Bassompierre, haïssait Richelieu de toute la haine que son maître portait au ministre. Entraînés tous deux par le même mobile, ils effrayaient leurs collègues, en montrant l’indépendance de la réunion anéantie, enveloppée dans la robe rouge du cardinal. Bois-Robert se hâta de parer le coup. Il enlaça Chapelain, lui fit dresser les cheveux sur la tête et le jeta en avant, comme un épouvantail. L’auteur de la Pucelle tremblait à la seule pensée d’avoir pu contrecarrer la volonté de Richelieu. Il mit en relief, avec l’éloquence de la peur, les dangers d’une semblable lutte, et le tour de l’abbé fut joué.

Sur ces entrefaites, Conrart ayant pris femme, on ne voulut pas gêner son expansion maritale et on se transporta chez Desmarets, rue Clocheperce, à l’hôtel de Pelvé. De là on se rendit chez Chapelain, rue des Cinq-Diamants, puis chez Montmort, rue Sainte-Avoie. L’odyssée académique ne s’arrêta pas en si beau chemin. On alla de nouveau demander l’hospitalité à Chapelain et à Desmarets. Après un temps d’arrêt de six mois, l’Académie se remit en marche et regagna le domicile de Conrart, pour le quitter derechef et se rendre chez l’abbé de Cérizy, le commensa de l’hôtel Séguier qui était situé rue de Grenelle-Saint-Honoré. Enfin Bois-Robert prêta son appartement de l’hôtel de Mellusine, que l’on abandonna en 1643, pour retourner chez le chancelier. Les Immortels affectèrent ainsi à leur début les allures du Juif errant. Ils ne se fixèrent qu’au bout de quinze années. Hélas ! ils étaient si harassés de fatigue qu’ils se reposent depuis cette époque.

L’Académie, dont Conrart fut un des principaux fondateurs, le nomma son secrétaire ; elle fit un mauvais choix : c’est lui qui a laissé ouverte la porte par laquelle pénètrent les gentilshommes de lettres.

Il avait la prétention de passer pour un homme d’esprit, mais, comme dit Tallemant des Réaux : « se sentant faible de reins pour faire parler de lui, il se mit à prêter de l’argent aux beaux esprits et à être leur commissionnaire ». Il possédait à Athis une petite maison qui était la succursale de celle de Paris, et faisait grand bruit des dames illustres qui, cédant à ses instantes prières, se décidaient à l’y visiter. C’était Mesdames de Sablé et de Montausier ; n’oublions pas Mademoiselle de Scudéry, qui y passait presque toute la saison d’été.

Conrart enviait les petits talents poétiques de son cousin Godeau, évêque de Grasse, qui descendait chez lui lorsqu’il venait à Paris, et il y venait souvent, la province lui était si à charge ! Godeau rimait gaillardement et buvait sec. Quant à l’amour, il y était fort enclin et se plaisait à changer de femme comme de vin. Il jeta cependant l’ancre, pour quelque temps, auprès de Mademoiselle de Saint-Yon, belle fille et de bonne maison, de plus très versée dans l’art d’aimer. Conrart, que calcinait Mademoiselle de Scudéry, s’effraya de la séduction qu’exerçait sur son parent mademoiselle de Saint-Yon, et tenta de le tirer de ses lacs. Il y parvint un moment, mais le pauvre Godeau retomba bientôt aux pieds de sa sirène. Enfin il guérit de cette fidélité qui menaçait de devenir chronique, et, une fois relancé dans la voie de l’inconstance, ne s’arrêta plus nulle part. Il vola de bonne fortune en bonne fortune. Nous retrouverons notre papillon mitré à l’hôtel Rambouillet.

Vers la fin de sa vie, Godeau expia cruellement ses fredaines amoureuses et rimées. Sa raison dérailla au point qu’il imagina de composer des prières pour toutes les conditions. La plus curieuse est celle qui a pour titre : « Prière pour un procureur et en un besoin pour un avocat. »

Obligé, à la mort de Richelieu, d’opter entre l’évêché de Grasse et celui de Vence, il avait offert le premier à Gombauld, protestant converti, « huguenot à brûler, » dit Tallemant des Réaux.

Ogier de Gombauld, au rebours de Godeau qui était petit et guilleret, avait reçu de dame Nature une taille élancée et des inclinations sentimentales. Saint-Évremond, dans sa comédie des Académistes, le raille de son filet de barbe.

À son arrivée à Paris, Gombauld entra en relation avec le marquis d’Uxelles, qui le chargea de rimer ses billets à Chions, et, comme prix de son phœbus galant, lui entretint un cheval et un laquais. Cette liaison le poussa dans le monde. Il fut remarqué au sacre de Louis XIII par Marie de Médicis : elle demanda qu’il lui fût présenté. Gombauld se gonfla comme un poète qu’il était et, plein de superbe, prit le chemin du Louvre. Des ordres avaient été donnés pour le recevoir, car il ne rencontra aucun obstacle sur son passage. La porte même de la chambre de la reine-mère lui fut ouverte. Marie de Médicis était étendue sur son lit, dans une attitude pleine de nonchalance.

– Ah ! s’écria-t-elle comme surprise, où allez-vous ?

Ce que répliqua Gombauld, l’histoire ne le dit pas. Tout ce que l’on sait, c’est qu’il traduisit cette scène dans un sonnet précieusement tourné et qui se termine ainsi :

Souvent je doute encore, et de sens dépourvu,
Dans la difficulté de me croire moi-même,
Je pense avoir rêvé ce que mes yeux ont vu.

Il était touché au cœur. Une suivante de la reine, nommée Cadrina, lui ravit son dernier atome de raison, en lui confessant, à voix basse, qu’il était maître du terrain. Elle ajoutait, il est vrai, comme correctif, qu’il devait cette bonne fortune à sa ressemblance avec un Florentin dont Marie de Médicis s’était enamourée jadis en Italie. Mais le pauvre poète ne fut pas refroidi par cette chute peu flatteuse. Loin de là, il répandit son âme dans des poèmes qui étaient autant de petites fournaises, et couronna le tout d’un livre qui fit grand tapage, l’Endymion. Au dire des langues fourchues, la lune n’était autre que la reine-mère… Les tailles-douces du temps représentent, en effet, Marie de Médicis la tête sur montée d’un croissant. On se permit des allusions. Dans une comédie en vers d’un nommé Duvivier, certain capitan gascon, passant en revue les déesses, dit en parlant de Phœbé :

Mais elle loge un peu bien haut,
Et puis je la laisse à Gombauld.

Toutefois, Gombauld n’avait pas entièrement perdu son temps et sa peine à célébrer « l’Astre des nuits », car la reine-mère le gratifia d’une pension de douze cents francs. On avait persuadé au poète qu’elle désirait lui entendre lire son Endymion. Et le voilà qui se met aussitôt à la torture. Il prend des leçons de haute déclamation : ce qu’il redoute, c’est de dépasser le diapason du respect. Mais, hélas ! Marie de Médicis a déjà oublié l’auteur et son poème en prose… Quand cet appui lui manqua, il fut secouru par Bois-Robert, qui le fit inscrire sur la liste des pensionnés du cardinal.

Après avoir chanté la reine-mère, le « beau ténébreux », comme l’appelait Mademoiselle de Montausier, célébra les charmes de Mademoiselle de la Moussaye sous le nom de « Philis ». Il avait la prétention d’avoir toujours renfermé ses galanteries dans le cercle des grandes dames. Pourtant Tallemant des Réaux le surprit un jour contant fleurette à une « femme de charge qui n’était ni jeune ni avenante ». Ce n’est pas tout. Un matin la femme de Courbé, le libraire, va le trouver chez lui, et notre poète de jeter feu et flammes, quoiqu’elle fût d’une physionomie à commander le respect. Ses amis le raillèrent de cette aventure ; mais il ne se déconcerta pas. « Elle écoute bien, je vous assure, » dit-il en Irisant sa moustache. Il finit, la goutte aidant, par tomber entre les mains d’une gouvernante avec laquelle on le disait marié, tant elle tranchait de la maîtresse au logis. Ménage eut la fantaisie de questionner à ce sujet cette maritorne, qui lui répondit avec impudence :

– Moi ! monsieur, que voudriez-vous que je fisse de cet homme-là ? J’ai plus de bien que lui.

Le pauvre Gombauld est mort sur un galetas, malgré les bénéfices que lui avait fait obtenir Bois-Robert.

Ce le Métel de Bois-Robert était fils d’un procureur de la cour des aides de Rouen. Il avait quitté sa ville natale à la suite d’un méchant procès que lui avait intenté une femme de vertu très chatouilleuse et qui voulait mettre sur son compte un viol et deux enfants. Bois-Robert était fort de son innocence, mais il redoutait la justice, et vint se réfugier à Paris, sous l’aile protectrice du cardinal Duperron, ce sceptique qui faisait des conversions, ce prélat qui eut une fin royale, – la fin de François Ier.

Voilà un type qu’il nous faut esquisser en passant. Du Perron était taillé comme un mestre de camp et avait le sang chaud des ferrailleurs. Quand il eut abjuré le protestantisme, il quitta sa province pour venir chercher fortune au centre même des faveurs. Il signala son arrivée par un beau début. Il eut, presque au débotter, maille à partir avec le Châtelet. S’étant pris d’une querelle dans un cabaret borgne, il attendit le soir le quidam auquel il devait une leçon, et, flanqué de quatre compagnons, le poignarda bel et bien, tandis que les autres drôles ôtaient à la victime tout moyen de défense. Les parents du défunt jetèrent les hauts cris, nais le poète Desportes, qui était alors en cour sur un bon pied, leur ferma la bouche avec deux mille écus. À quelque temps de là, Duperron était transformé en abbé et avait ses entrées au Louvre ; mais il ne tarda pas à s’en faire exclure. Il aimait à faire parade de son esprit, et faisait profession de scepticisme. Après un discours prononcé par lui devant Henri III, pour démontrer l’existence de Dieu, il offrit au roi de lui prouver le contraire. C’en fut assez pour le faire congédier. Henri III n’entendait pas raillerie. Mais cette disgrâce ne fut pas de longue durée : il devint évêque d’Évreux, puis archevêque de Sens et cardinal. Les hautes dignités ne lui enlevèrent pas le goût des saillies. Il avait hérité de la malice gauloise et crue du petit père André. On raconte que Mademoiselle de Simier lui ayant demandé si le péché d’amour était un péché mortel, il lui répondit quelque peu brutalement :

– Non, madame ; car, si cela était, il y a longtemps que vous seriez morte.

Bois-Robert se garda bien de succomber à la séduction des arguments théologiques de Duperron. Il était cuirassé contre de pareilles armes. En revanche, il enviait l’humeur narquoise de son protecteur, et, après lui avoir dérobé quelques-unes de ses bouffonneries, transporta son bagage chez Richelieu.

Le ministre l’accueillit à bras ouverts. Ce grand homme avait besoin d’un fou, mais à ses heures. Dans ses moments de mauvaise humeur, il malmenait fort le fils du procureur de la cour des aides de Rouen. Il lui arriva même de le menacer non seulement de lui retirer son crédit, mais de le faire jeter à la porte par ses gens.

– Eh ! monsieur, riposta Bois-Robert, vous laissez bien manger aux chiens les miettes qui tombent de votre table : ne vaux-je pas un chien ?

Bois-Robert avait son franc-parler. Un jour, Richelieu n’était encore qu’évêque de Luçon, on lui apporta des chapeaux de castor, il en choisit un.

– Me sied-il bien ? demanda-t-il à Bois-Robert.

– Oui, répondit celui-ci, mais il vous siérait encore bien mieux s’il était de la couleur du nez de votre aumônier.

Cette saillie ne pouvait, du reste, blesser que l’abbé Mulot, qui aimait les grands verres autant qu’il détestait les longues messes, et dont le milieu du visage était orné d’un magnifique rubis.

Le Métel ne hissait échapper aucune occasion de faire avancer sa fortune. Lors du mariage d’Henriette de France avec le prince de Galles, il trouva le moyen de se glisser dans la suite de M. de Chevreuse. Il faisait les délices de la duchesse, qui aimait à entendre des contes graveleux, et parfois se passait la fantaisie d’en débiter elle-même. On connaît sa repartie à Louis XIII disant qu’il ne souffrait les femmes que de la tête à la ceinture.

L’abbé, – car il a pris le petit collet, – tomba malade en Angleterre, et, à ce propos, composa une élégie où « Albion » était qualifiée de « climat barbare ». Madame de Chevreuse, à qui il l’avait montrée, en parla au comte Holland, qui témoigna le désir de lire cette pièce. Bois-Robert prétexta qu’il l’avait brûlée.

– Ah ! dit la duchesse, vous ne savez pas pourquoi il ne veut pas la donner, c’est qu’il y appelle l’Angleterre un climat barbare.

Lord Holland, qui trouvait que c’était calomnier les brouillards de sa patrie et se regardait comme atteint par cette pointe, gourmanda rudement le poète. Il craignait de paraître ridicule à Madame de Chevreuse, aux pieds de laquelle il roucoulait. Bois-Robert déclara qu’il qualifiait de « climats barbares » tous les pays où sa santé s’altérait, et qu’en semblable occurrence il ne se serait pas gêné pour en dire autant du paradis terrestre. Il ajouta, comme pour appliquer un topique sur les plaies du comte :

– Depuis que je me porte bien, et que le roi m’a fait la grâce de m’envoyer trois cents jacobus, le climat me semble très radouci.

Le comte de Carlisle était présent à cette scène.

– Cela n’est pas mal trouvé, dit-il.

Mais lord Holland ne se dérida point. Pour l’exaspérer encore davantage, la duchesse le fit cacher derrière une tapisserie avec le roi d’Angleterre, et pria Bois-Robert de contrefaire le noble lord. L’abbé, qui était un habile comédien, y consentit volontiers. Or Holland écorchait le français comme un Français n’écorche pas l’anglais, chauvinisme à part. Il se reconnut dans ce portrait parlant. Sa colère fut au comble et éclata en menaces terribles. Heureusement que Bois-Robert était sur le point de partir. Il acheta quatre haquenées, et, par l’entremise de Madame de Chevreuse, obtint l’autorisation de les introduire en France. Le duc de Buckingham, après ces mots « quatre chevaux », fit ajouter : « pour le tirer d’autant plus promptement de ce climat barbare ».

Comme nous venons de le dire, Bois-Robert était un acteur consommé. Selon Ménage, « il avoit de très beaux talents pour la déclamation. Le ton de sa voix étoit agréable, il avoit le geste beau, beaucoup de feu, et il entroit si bien dans la passion qu’il vouloit représenter qu’on en étoit charmé : aussi, aimoit-il passionnément les pièces tragiques, et principalement lorsque Mondori y jouoit son rôle. Mondori étoit un des plus habiles comédiens de son temps, et la réputation qu’il s’étoit acquise jusqu’alors s’augmenta si fort à l’occasion d’une tragédie que l’on représentoit à l’hôtel de Bourgogne, où il faisoit le plus important personnage, que M. le cardinal de Richelieu voulut l’entendre. En effet, il le fit venir, pour être témoin lui-même de tout le bien qu’on lui en avoit dit. Mondori joua son rôle devant ce ministre, qui ne put s’empêcher de verser des larmes dans les endroits les plus touchants. Bois-Robert, qui y étoit présent, dit à M. le cardinal qu’il feroit encore mieux, et même en présence de Mondori. Le jour fut pris, et Mondori s’étant trouvé chez M. le cardinal, l’abbé de Bois-Robert déclama avec tant de force, et entra si bien dans la passion qu’il représentoit, que Mondori lui-même, tout bon comédien qu’il étoit, ne put lui refuser des larmes en entendant déclamer le même rôle devant lui. »

Ménage insiste encore sur ce point :

« Tout le monde a su que M. l’abbé de Bois-Robert aimoit la comédie avec passion, et qu’on le trouvoit plus souvent à l’hôtel de Bourgogne que partout ailleurs, et particulièrement lorsque Mondori y jouoit. Un jour qu’il étoit aux Minimes de la place Royale, où il entendoit la messe sur un prie-Dieu fort propre, se faisant remarquer autant par sa bonne mine que par un bréviaire en grand volume qui étoit devant lui, quelqu’un demanda à M. de Coupeauville, abbé de la Victoire, qui étoit cet abbé. M. de Coupeau-ville répondit : C’est l’abbé Mondori qui doit prêcher cette après-dînée à l’hôtel de Bourgogne. Quelques jours après, M. de Coupeauville rencontra M. l’abbé de Bois-Robert qui s’en revenoit de la comédie à pied ; il lui demandoit où étoit son carrosse : On me l’a enlevé, dit-il, pendant que j’étois à la comédie. Quoi ! lui dit M. de Coupeauville étonné, quoi ! monsieur, à la porte de votre cathédrale ! Ah ! continua-t-il, l’affront n’est pas supportable. »

Comme il était léger d’argent, et qu’il avait un certain rang à la cour, Bois-Robert mit en œuvre un expédient de bohème. Il alla quêter chez les grands seigneurs les éléments d’une bibliothèque qu’il vendit ensuite à un libraire. Il raconte, à ce propos, qu’ayant demandé les Pères à M. de Candale, celui-ci répondit :

– Parbleu ! je vous donne le mien de bon cœur.

Le Métel n’eut garde de se scandaliser. Il mettait alors la main à la Bible traduite en vaudevilles, qu’on appelait « guéridons ».

Ce fut dans un accès de gaieté que Richelieu lui donna l’abbaye de Châtillon-sur-Seine, le prieuré de la Ferté-sur-Aube et quelques autres bénéfices, le tout enjolivé des titres d’aumônier du roi et de conseiller d’État. Il lui accorda, en outre, une savonnette à vilain, pour se désencanailler, avec toute sa famille. Hélas ! il avait une légion de parents et de parents insatiables de places et d’argent. Il en gémit dans une épître, où il exhale ce soupir :

Melchisedech étoit un heureux homme,
Car il n’avoit ni frères ni neveux.

Lorsque le « fou » du cardinal entra dans les ordres, l’abbé de la Victoire lança cette boutade : « Que la prêtrise en la personne de Bois-Robert étoit comme la farine aux bouffons ; cela servoit à le faire trouver plus plaisant. » Madame Cornuel disait que « sa chasuble était faite d’une robe de Ninon ». On sait que notre abbé appelait Mademoiselle de Lenclos « sa divine ».

Bois-Robert avait quelquefois des tendances d’esprit pastorales. Il se rendait alors chez Jean-Louis Guez de Balzac, qui avait élu domicile « entre la Charente et la Touvre. » Et c’étaient des lamentations à fendre l’âme, lorsqu’il fallait reprendre le chemin de Paris. Il s’écrie, en finissant, dans une ode adressée à Balzac et tout humide de ses larmes :

Adieu, jardins de musc et d’ambre !
Je m’en vais encore à la cour
Faire le badin tout le jour
Sur le coffre d’une antichambre.

L’abbé est tout entier dans cette chute. Il oubliait bientôt et Balzac et les champs. Le trictrac faisait ses délices. Il y perdit un jour dix mille écus ; le gagnant était M. de Roquelaure.

« Ce duc, qui aimoit l’argent, voulut être payé, et ce fut M. de Bautru qui fit l’accommodement. L’abbé de Bois-Robert vendit ce qu’il avait, dont il fit quatorze mille francs. M. de Bautru dit à M. le duc de Roquelaure en lui donnant cette somme qu’il fallait qu’il lui remît le surplus, et que l’abbé de Bois-Robert, en reconnaissance, feroit une ode à sa louange, mais la plus méchante qu’il pourroit. Quand on saura dans le monde, ajouta-t-il, que M. le duc de Roquelaure aura fait présent de seize mille francs pour une si méchante pièce, que ne présumera-t-on pas qu’il eût fait pour une bonne ! L’abbé avait une telle passion pour le trictrac qu’il y jouait ses bénéfices. »

Bois-Robert aimait les lettres, et chose rare, les auteurs, quoique auteur. Pourtant il en faut excepter Corneille qu’il jalousait et qu’il essaya de tourner en ridicule, pour l’amusement du cardinal. Voici comment : il fit jouer le Cid devant Richelieu par des laquais, et après ces mots : « Rodrigue, as-tu du cœur ? » leur mit cette réplique dans la bouche : « Je n’ai que du carreau. » Et le grand ministre de se tordre de rire.

L’abbé venait en aide aux pauvres de la littérature, et les secourait de sa protection. On les appelait les « enfants de la pitié de Bois-Robert ». Il leur ouvrait les portes de l’Académie, ou les faisait inscrire sur les registres des pensions, ce qui lui mérita l’honorable qualification de « solliciteur des Muses affligées ».

Son crédit baissait cependant quelquefois auprès du cardinal, mais il avait un ami qui se chargeait de le relever. C’était Citois, premier médecin du cardinal, qui disait à son illustre malade :

– Tous mes remèdes n’y font rien, s’il n’y entre un peu de Bois-Robert.

Et l’abbé remontait sur l’eau. Mais il survint une brouille qui fut de longue durée. Le motif d’ailleurs était des plus graves. On sait toute la tendresse de Richelieu pour Mirame. La première représentation de cette pièce fut signalée par un grand scandale. L’abbé chargé, avec le chevalier Desroches, de dresser la liste des invités, convia des marquises de joyeuse vie, qui furent reçues solennellement à la porte par le président Viguier et M. de Valençay, évêque de Chartres. Le roi et le duc d’Orléans en firent des gorges chaudes : ils étaient heureux de trouver leur maître en faute, car Bois-Robert n’était que la main du cardinal-ministre. Richelieu, furieux des plaisanteries dont il était l’objet, gourmanda vertement l’abbé, et l’exila dans son chapitre de Rouen.

Sa disgrâce ne finit qu’à la mort de Cinq-Mars. Il reçut une lettre de Mazarin qui se disait de ses amis et qui promettait de le remettre en faveur. Bois-Robert accourut en toute hâte à Paris, et n’eut pas longtemps à se louer de l’accueil que lui fit le cardinal, qui l’embrassa en sanglotant. L’abbé voulut, mais en vain, mêler les larmes aux larmes. Il joua alors le saisissement, et Mazarin, sous prétexte de lui porter secours, s’écria traîtreusement :

– Voyez ce pauvre homme ! il étouffe, il en est si saisi qu’il ne saurait pleurer ; quelquefois on est suffoqué pour moins que cela. Un chirurgien, vite !

Il fallut se laisser saigner. Bois-Robert disait que le seul bon service que Mazarin lui eût rendu était de lui avoir fait tirer trois palettes de sang… en bonne santé.

La fin de l’abbé ne fut pas plus religieuse que sa vie ne l’avait été. Il disait :

– Je me contenterais d’être aussi bien avec Notre-Seigneur que je le fus avec le cardinal de Richelieu.

Comme il tenait le crucifix pour demander pardon à Dieu :

– Ah ! s’écria-t-il, au diable soit ce vilain potage que j’ai mangé chez d’Olonne ! il y avait de l’oignon, c’est ce qui m’a fait mal.

Il ajouta :

– Le cardinal de Richelieu m’a gâté : il ne valait rien.

Puis ce fut tout. Il mourut avant le temps qu’il avait marqué dans cette pièce :

L’Académie est comme un vrai chapitre :
Chacun, à part, promet d’y faire bien,
Mais tous ensemble ils ne tiennent plus rien,
Mais tous ensemble ils ne font rien qui vaille.
Depuis six ans dessus l’F on travaille,
Et le destin m’auroit bien obligé
S’il m’avoit dit : Tu vivras jusqu’au G.

Bois-Robert n’est pas mort tout entier. C’était le moins que le vrai fondateur de l’Académie fût un peu immortel. Il a laissé certaines pièces de théâtre où la bonne comédie est en germe. Nous ne citerons que la Belle Plaideuse, dont Molière a détaché les deuxième et troisième scènes de l’Avare. Balzac qualifiait Bois-Robert de « favori des muses ». Mascaron lui prodiguait ses éloges. Corneille lui-même se mettait de la partie, et avait la modestie d’abriter son grand nom sous le sien.

Toute médaille a un revers. Malleville, embastillé dans la personne de Bassompierre, son maître et son ami, et n’osant frapper le ministre, lança à l’adresse de son ombre le joli rondeau suivant :

Coiffé d’un froc bien raffiné
Et revêtu d’un doyenné
Qui lui rapporte de quoi frire,
Frère René devient messire,
Et vit comme un déterminé.
Un prélat riche et fortuné,
Sous un bonnet enluminé
En est, s’il le faut ainsi dire,
Coiffé.
Ce n’est pas que frère René
D’aucun mérite soit orné,
Qu’il soit docte ou qu’il sache écrire,
Ou qu’il dise le mot pour rire ;
Mais c’est seulement qu’il est né
Coiffé.

Bois-Robert riposta par un coup de boutoir. La colère a toujours tort. Malleville resta maître du champ de bataille. C’était, du reste, un agréable poète, dont le vers n’avait que le défaut d’être trop facile.

Claude de Malleville était un disciple du froid et correct François Maynard, qui implora vainement la protection de Richelieu, et fit, à la fin de sa vie, inscrire les vers suivants sur la porte de son cabinet :

Las d’espérer et de me plaindre
Des Muses, des grands et du sort,
C’est ici que j’attends la mort,
Sans la désirer ni la craindre.

L’élève avait plus de vivacité que le maître. Il a composé d’ingénieux rondeaux et de très agréables sonnets. Parmi ses œuvres, celle qui peut donner la vraie mesure de son talent si franc et si libre d’allure, porte ce titre bizarrement jovial : « Sur une belle gueuse. » Citons-en quelques strophes :

Pieds nus et tout échevelée,
Philis, en l’avril de ses jours,
Non moins belle que désolée,
S’en va de porte en porte implorer du secours.
Qui la voit en ce point si pleine de tristesse,
Bénit sa rencontre et le lieu,
Et donne moins au nom de Dieu
Que pour l’amour de la déesse.
Quoi que tu puisses demander,
Tu l’obtiendras, je t’en assure ;
Philis, tes yeux si beaux ont droit de commander,
Au moment que ta voix humblement nous conjure.
Qui voudroit résister, résisteroit en vain
À l’effort de tes belles larmes ;
Demander avec tant de charmes,
C’est demander les armes à la main.

Est-il rien de plus coulant et de plus vif ?

Passons maintenant à ceux des membres de la réunion-Conrart, dont nous n’avons fait que prononcer le nom. Nous laisserons de côté Faret et Desmarests que nous reverrons plus loin. Quant à Chapelain, nous le rejetterons dans le chapitre de l’hôtel Rambouillet, cet olympe dont il fut un des dieux.

Giry était ce qu’on appelait alors un « bel esprit ». Il faisait le grand écart sur le latin et le grec. Ce traducteur à deux fins était compliqué d’un avocat général.

L’abbé Germain Habert de Cérisy, le rimeur en titre des ruelles, excellait à dresser la statistique des beautés féminines. Le sujet, sous sa plume, devenait inépuisable. Il composa sept cents vers en l’honneur des yeux de « Phylis », et encore crut-il avoir fait les choses avec parcimonie. Quoiqu’il se fût rendu coupable d’un nombre prodigieux de vers musqués, Germain Habert de Cérisy donna pourtant une preuve de goût dont l’histoire des lettres lui tiendra compte. Lorsque Richelieu soumit le Cid à l’appréciation de l’Académie, l’abbé dit avec simplicité et courage : « Je voudrais bien l’avoir fait. »

Son frère Philippe était commissaire de l’artillerie. Entre temps il cultivait la poésie, mais avec ménagement. Il aimait les neuf Sœurs d’un amour quasi platonique. Pour toute production, on ne connaît de lui qu’une sorte d’élégie, intitulée le « Temple de la Mort », et dont le motif est la perte de la femme de son protecteur, M. de la Meilleraye. C’était un homme de taille moyenne, aux cheveux blonds et aux yeux bleus. À voir le sérieux permanent de son visage pâle et piqué de petite vérole, on n’eût jamais cru qu’il pût être remué par de glandes passions. Il faillit pourtant se jeter dans la fosse d’une maîtresse trépassée… Il eut la prudence de se retenir et de se conserver pour le siège d’Emerick, où un soldat devait lui brûler la cervelle avec un tonneau de poudre destiné à faire sauter une muraille. On ne perd rien pour attendre.

Quant à Montmort, le maître des requêtes, son bagage littéraire se compose de quelques épigrammes plus ou moins bien aiguisées. Il jouissait d’une fortune grossie aux dépens de Gallet, qui avait imprudemment confié cent mille francs au père du maître des requêtes. Ce fameux joueur, peu sûr de lui-même, s’était, avant de rentrer chez la Blondeau, dessaisi de cette somme, pour se ménager une planche de salut en cas de naufrage. Le moment prévu arriva : Gallet vint alors trouver Montmort, dans le but de retirer dix mille francs, avec lesquels il tenterait la chance une dernière fois.

– Mais je n’ai rien à vous, dit le maître des requêtes.

– Eh ! eh ! je vous entends bien, répliqua le bon Gallet ; vous ne voulez pas me les donner, de peur que je ne joue encore ; mais je vous promets de n’aventurer que cela.

– Vous rêvez, repartit Montmort avec un imperturbable sang-froid ; votre perte vous a troublé la cervelle.

Et il nia le dépôt jusqu’à son lit de mort. Ce fut en vain qu’à ce moment suprême Gallet se présenta devant lui. Le moribond persista dans sa dénégation. Il avait acheté l’hôtel Sully avec les cent mille francs.

Lorsque la reine de Suède vint à Paris, l’Académie se rendit au Louvre en masse, pour déposer ses félicitations aux pieds de cette princesse lettrée. L’ennemi intime de Conrart prit la parole. Une coquette avait divisé le « Quintilien français » et le premier secrétaire perpétuel. Christine élargit le fossé, en accablant d’éloges les phrases sonores de Patru. C’est une curieuse physionomie que cette « reine gothique », comme l’appelle Madame de Motteville, qui en a tracé le portrait suivant :

« Son habit étoit composé d’un petit corps qui avoit à moitié la figure d’un pourpoint d’homme, et l’autre moitié celle d’une hongreline de femme, mais qui étoit si mal ajusté sur son corps, qu’une de ses épaules sortoit tout d’un côté, qui étoit celle qu’elle avoit plus grosse que l’autre. Sa chemise étoit faite à la mode des hommes : elle avoit un collet qui étoit rattaché sous sa gorge d’une épingle seulement, et qui lui laissoit tout le dos découvert ; et ce corps qui étoit échancré sur la gorge, beaucoup plus qu’un pourpoint, n’étoit point couvert de ce collet. Cette même chemise sortoit par en bas de son demi-pourpoint comme celle des hommes, et elle faisoit sortir au bout de ses bras et sur ses mains la même quantité de toile que les hommes en laissoient voir alors au défaut de leur pourpoint et de leur manches. Sa jupe qui étoit grise, chamarrée de petits passements d’or et d’argent, de même que la hongreline, étoit courte ; et au lieu que nos robes sont traînantes, la sienne lui faisait voir les pieds découverts »

Christine, enfin, avait dépouillé la femme. Elle n’avait rien conservé de la retenue et de la grâce de son sexe. Son humeur était pleine de soubresauts. Parfois elle se livrait à des rêveries que terminaient des éclats de rires inattendus. La morale et la religion n’étaient pour elle qu’une cible où elle exerçait l’adresse de son esprit chargé de quolibets. On entendit même des jurons de caserne sortir de sa bouche de reine. Elle était tourmentée par un besoin permanent de locomotion. Elle allait et venait en tous sens, et souvent on la vit affecter des postures étranges, placer sans façon ses deux pieds sur une chaise assez élevée pour ne rien laisser à deviner. Mais cet abandon singulier était quelquefois entrecoupé d’accès de brusquerie qui dénotaient une rudesse de caractère peu commune. Du reste, Christine sut toujours, les ressources de son esprit aidant, se faire pardonner ses irrégularités de conduite, – moins pourtant le meurtre à froid de Monaldeschi.

La reine de Suède méritait, par ses affinités littéraires, de prendre place dans cette galerie. Nous aurons même l’occasion de la remettre en scène.

À l’époque où le cercle Conrart tomba dans la main de Richelieu, était en pleine floraison l’hôtel de Rambouillet, qui a pesé d’un si grand poids sur les lettres du dix-septième siècle.

IIL’hôtel de Rambouillet

Le temps était passé où Rabelais et Brantôme pouvaient mettre le mot sur la chose. D’autres mœurs appelaient une autre forme. Le style précieux devait remplacer le style aux coudées franches. L’hôtel de Rambouillet fut le centre de cette réaction collet-monté, réaction dont on a méconnu les bienfaits. Les extrêmes engendrent les extrêmes. Comme la crudité dans l’expression avait produit l’afféterie, l’afféterie produisit la majesté. Nous voulons parler d’une pompe élégante et imagée. Un habile et savant écrivain, P.-L. Courier, disait : « En fait de langue, il n’est femmelette du siècle de Louis XIV qui n’en remontrât aux Rousseau et aux Buffon. » Ce paradoxe est tout simplement une vérité. P.-L. Courier n’a qu’un tort en ceci, c’est de remettre en circulation le malheureux mot échappé à la plume de Voltaire : « Le siècle de Louis XIV. » Pourquoi ne pas dire « le dix-septième siècle » ? Pourquoi faire intervenir le « grand roi » ?

Le cénacle de l’hôtel de Rambouillet, formé dès l’année 1600, vit naître et fit éclore bien des réputations. On y remarquait, outre le marquis de Rambouillet, parmi les grands seigneurs, Richelieu, Condé, Montausier ; parmi les hommes de plume, Malherbe, Vaugelas, Racan, Gombauld, Balzac, Voiture, Chapelain, Costar, Sarrazin, Mairet, Patru, Godeau, Bussy-Rabutin, Malleville, Colletet, Corneille, Rotrou, Scarron, Benserade, Scudéry, Saint-Évremond, Charleval, la Rochefoucauld et l’abbé Cottin ; parmi les femmes, Madame de Rambouillet et sa fille Julie d’Angennes, Mademoiselle de Bourbon-Condé qui devint duchesse de Longueville, Mademoiselle de Coligny qui épousa le comte de la Suze, la marquise de Sablé, Madame de Scudéry et Madeleine de Scudéry.

À tout seigneur tout honneur. Donc mettons sur le premier plan les maîtres de l’hôtel de Rambouillet.

Catherine de Vivonne, fille de Jean de Vivonne, marquis de Pisani, épousa le 26 janvier 1600 le marquis de Rambouillet. La marquise a laissé une renommée retentissante. Tous les mémoires du temps célèbrent l’aménité de son caractère et les trésors de son intelligence. Elle avait un esprit des plus inventifs et des plus ingénieux. Nous allons en donner une preuve fort curieuse. L’hôtel Pisani tombait en ruine ; il fallait se hâter de faire venir ce qu’on appelle un « homme de l’art ». Madame de Rambouillet ne tenait pas les architectes en grande estime, elle se garda donc d’en déranger aucun, et ne voulut s’en rapporter qu’à ses propres lumières. Un soir qu’elle s’était laissée aller à une rêverie méditative, elle s’écria tout à coup, dans le feu de l’inspiration :

– Vite ! du papier ; j’ai trouvé ce que je veux faire.

Et aussitôt de dresser le plan du futur hôtel de Rambouillet.

Elle condamna l’ancien système de construction, fécond en incommodités naïves.

« C’est d’elle, dit l’auteur des Historiettes, qu’on a appris à mettre les escaliers à côté, pour avoir une grande suite de chambres, à exhausser les planchers et à faire des portes et des fenêtres hautes et larges, et vis-à-vis les unes des autres ; et cela est si vrai que la reine mère, quand elle fit bâtir le Luxembourg, ordonna aux architectes d’aller voir l’hôtel de Rambouillet, et ce soin ne leur fut pas inutile. C’est la première qui s’est avisée de faire peindre une chambre d’autre couleur que de rouge ou de tanné ; et c’est ce qui a donné à sa grand-chambre le nom de la chambre bleue. »

Nous trouvons dans les Antiquités de Paris une description de cette chambre bleue dont Voiture aime tant à parler.

« Elle étoit parée, dit Sauvai, d’un ameublement de velours bleu, rehaussé d’or et d’argent… Ses fenêtres sans appui qui règnent de haut en bas, depuis son plafond jusqu’à son parterre, la rendent très gaie, et la laissent jouir sans obstacle de l’air, de la vue et du plaisir du jardin. »

L’hôtel de Rambouillet était situé rue Saint-Thomas du Louvre. Il occupait l’emplacement où fut percée plus tard la rue de Chartres, et, s’étendant jusqu’à la place du Palais-Royal, tenait d’un côté à l’hôtel de Chevreuse et de l’autre aux jardins des Quinze-Vingts.

Madame de Rambouillet se creusa l’esprit pour faire entrer dans le plan d’édification qu’elle méditait les éléments de commodité et de luxe réunis. Elle résolut ce problème qu’on n’avait pas encore osé se proposer alors. La cour, les ailes, les pavillons et le corps du logis, d’une grandeur moyenne, étaient en parfaite harmonie et disposés avec un ensemble plein de goût, qui doublait leur effet par le jeu de la perspective. L’hôtel, bâti en briques, était rehaussé d’embrasures, d’amortissements, de chaînes, de corniches, de frises, d’architraves et de pilastres de pierre. Dès l’entrée et de toutes les parties de la cour, on découvrait le jardin, qui, occupant presque tout le côté gauche, serpentait autour des appartements, animait et égayait les abords de l’hôtel. De la cour on passait, à gauche, dans une basse-cour richement peuplée. Le corps de logis renfermait quatre beaux appartements, dont le principal offrait une heureuse combinaison du luxe le plus délicat et du meilleur confortable. On y montait par un escalier formé d’une seule rampe, douce, spacieuse, et qui conduisait à une vaste salle, parfaitement éclairée ; celle-ci était comme un énorme vestibule, aboutissant à une longue file de chambres, où régnait un luxe prodigieux.

La construction de cet hôtel révolutionna l’architecture domestique. L’appartement, tel que nous le comprenons aujourd’hui, moins la mesquinerie et l’étroitesse, date de cette époque.

À une imagination vive et féconde, qui créait sans cesse autour d’elle de charmantes réalités, Madame de Rambouillet joignait la passion des surprises. Un jour il lui prit la fantaisie de faire construire, sans que personne s’en doutât, une belle salle avec trois grandes croisées donnant sur les jardins des Quinze-Vingts, de Chevreuse et de l’hôtel de Rambouillet. Cela se fit, se peignit et se meubla comme par enchantement. La besogne fut conduite avec une telle discrétion qu’aucun soupçon ne s’éveilla. Aussi les mots font-ils défaut pour décrire l’étonnement qui saisit les nombreux visiteurs de l’hôtel de Rambouillet, lorsqu’un soir du bruit se fit entendre derrière une tapisserie qui, soulevée tout à coup, laissa voir un élégant cabinet où trônait Julie d’Angennes, magnifiquement vêtue. Là était naguère la pelouse des Quinze-Vingts : chacun croyait encore l’y apercevoir. Qui avait pu soudain combler ce vide ? Tout le monde cria au miracle, et la marquise passa pour avoir une baguette de fée à son service. Chapelain, émerveillé, pensa qu’il était de son devoir, en qualité de poète à la mode, de mettre des rimes à son admiration. Il commit une ode superbement grotesque.

M. de Rambouillet doit à sa femme la réputation qui s’est attachée à son nom ; quant à sa fille, elle fut la fine fleur de la réunion. Julie d’Angennes devint le point de mire de tous les rimeurs musqués, de tous les soupirants en prose et en vers qui assiégeaient l’hôtel. Elle eut même la puissance d’enflammer le glacial duc de Montausier. Ce caractère d’une gravité toute théâtrale, ce misanthrope de parade, coulé en bronze par Molière, subit l’influence du milieu dans lequel il vivait. Désireux de faire acte de galanterie vis-à-vis de celle qui devint plus tard sa femme, il ne trouva rien de mieux que de lui adresser une kyrielle de-madrigaux.

Ce fut pendant l’hiver de 1641 que M. de Montausier offrit à Mademoiselle de Rambouillet la fameuse guirlande illustrée par Robert. Au bas de chaque fleur, peinte séparément, se lit un madrigal qui s’y rapporte. Dix-neuf auteurs ont fourni à cette galanterie leur contingent poétique : Montausier, Arnauld d’Andilly père et fils, Conrart, Scudéry, Malleville, Colletet, Ph. Habert, l’abbé de Cérizy, Arnauld de Corbeville, Tallemant des Réaux, Martin, Gombauld, Godeau, Briote, Montmort, Desmarest, Racan et Chapelain. Le manuscrit de la « Guirlande de Julie » fut acheté quatorze mille cinq cent dix francs à la vente de M. de la Vallière, il y a quatre-vingt-dix ans.

Comme de raison, c’est M. de Montausier qui ouvre la marche des madrigaux. Donnons un échantillon de sa manière :

ZÉPHIRE À JULIE

 

MADRIGAL

Recevez, ô nymphe adorable,
Dont les cœurs reçoivent les lois,
Cette couronne plus durable
Que celle que l’on met sur la tête des rois.
Les fleurs dont ma main la compose
Font honte à ces fleurs d’or qu’on voit au firmament ;
L’eau dont Permesse les arrose
Leur donne une fraîcheur qui dure incessamment ;
Et tous les jours, ma belle Flore,
Qui me chérit et que j’adore,
Me reproche avec courroux,
Que mes soupirs jamais pour elle
N’ont fait naître de fleur si belle,
Que j’en ai fait naître pour vous.

Comment trouvez-vous le souffle poétique de ce zéphire ? Le sonnet d’Oronte ne vaut-il pas tous les madrigaux de cet Alceste-là ?

Aussi réservée que gracieuse et spirituelle, Julie d’Angennes ne tolérait aucune de ces libertés que l’on regarde dans le monde comme de simples peccadilles. Voiture s’en convainquit un jour qu’après avoir donné la main à cette fière beauté, pour passer d’un appartement dans un autre, il voulut lui baiser le bras. Il reçut une verte leçon de bienséance. Julie n’avait pas, sur ce chapitre, la même opinion que Madame de Sévigné, qui, s’il faut en croire Bussy-Rabutin, « ne tenoit pas ses bras trop chers ». Il est vrai que le médisant auteur de l’Histoire amoureuse des Gaules ajoute avec sa charité ordinaire :

« C’étoit sans doute parce qu’ils ne sont pas beaux. Les prend et les baise qui veut ; elle se persuade qu’il n’y a point de mal, parce qu’elle croit qu’on n’y a point de plaisir. »

Voiture renvoya la leçon de retenue qu’il avait reçue à l’évêque de Vence, qui venait de le provoquer à croiser le vers galant en l’honneur de Mademoiselle de Rambouillet. Il riposta au cartel par un rondeau fanfaron, et qui finissait ainsi :

Quittez l’amour, ce n’est votre métier ;
Faites des vers, traduisez le psautier.
Votre façon d’écrire est fort jolie ;
Mais gardez-vous de faire de folie,
Ou je saurai, ma foi, vous châtier
Comme un galant.

Voiture aimait à se poser en bravache.

« Il y a tel brave, dit Tallemant, qui ne s’est pas battu tant de fois que lui, car il s’est battu jusqu’à quatre fois de jour et de nuit, à la lune et aux flambeaux. La première fois ce fut au collège contre le président des Hamaux ; la seconde, contre la Coste, pour le jeu ; et il y eut une rencontre assez plaisante, car Arnaud, qui ne prenoit pas autrement Voiture pour un gladiateur, lui alla conter à lui-même, comme une fable, qu’on lui avoit dit qu’il s’étoit battu contre la Coste, qu’il avoit mis sa perruque sur arbre, peut-être avoit-il été malade, et ensuite tout le succès qui ne fut pas fort sanglant, et il se trouva que tout cela étoit vrai. Le troisième combat fut à Bruxelles, contre un Espagnol, au clair de la lune ; et le quatrième et dernier fut dans le jardin de l’hôtel de Rambouillet, aux flambeaux, contre Chavaroche, intendant de la maison… Voiture poussa Chavaroche sur je ne sais quoi, et l’autre, qui savoit que Voiture prendroit avantage de la retenue qu’il témoignerait, et la voudroit faire passer pour de la poltronnerie, mit l’épée à la main contre lui, et le blessa à la cuisse, dont il cria comme s’il eût été blessé à mort, à ce qu’on dit à l’hôtel de Rambouillet. »

Ce fut le dernier et le plus brillant exploit de Voiture. La plume à la main, nulle valeur n’égalait la sienne. Lorsqu’en 1632 il quitta Bruxelles pour rentrer en France, à la suite du duc d’Orléans, il écrivit à Mademoiselle Paulet cette lettre triomphante :

« J’ai cheminé douze jours sans m’arrêter depuis le matin jusqu’au soir… Je me suis trouvé en des lieux où les plus vieilles personnes ne se souviennent pas d’avoir jamais vu de lit. Et, pour me rafraîchir, je me trouve à cette heure dans une armée où les plus robustes sont fatigués. Cependant je vis encore, et je ne vois ici personne qui se porte mieux que moi. En arrivant, je me suis fait enrôler, par la faveur de M. de Chaudebonne, dans une compagnie de Cravates, et je puis vous dire, sans vanité, qu’il n’y a personne qui y fasse mieux que moi. Je n’ai point encore enlevé de femme ni de fille, pour ce que je me suis trouvé un peu las du voyage, et que je n’étois pas en trop bonne consistance ; tout ce que j’ai pu faire a été de mettre le feu à trois ou quatre maisons. »

Voiture dépouilla une fois ses grands airs de matamore. Un grand seigneur, blessé par une de ses épigrammes, l’ayant provoqué en duel, il lui fit cette réplique :

– La partie n’est pas égale : vous êtes grand, je suis petit ; vous êtes brave, je suis poltron ; d’ailleurs vous voulez me tuer… eh bien, je me tiens pour mort.