Robert Surcouf, un corsaire malouin - Ligaran - ebook

Robert Surcouf, un corsaire malouin ebook

Ligaran

0,0
26,30 zł

Opis

Extrait : "La famille Surcouf, sortie, d'après une tradition pieusement conservée, d'une noble maison d'Irlande venue en France dans le XVIIe siècle, au moment des troubles de la Révolution d'Angleterre, obtint droit de cité à Saint-Malo vers l'an 1647. Dans les archives de Bretagne comme dans les papiers de famille, on retrouve à cette époque son nom lié à celui des Mac-Mahon, des Mac-Namara, des Houitte venus comme elle, et dans les mêmes conditions, sur le sol français."À PROPOS DES ÉDITIONS Ligaran : Les éditions Ligaran proposent des versions numériques de grands classiques de la littérature ainsi que des livres rares, dans les domaines suivants : • Fiction : roman, poésie, théâtre, jeunesse, policier, libertin. • Non fiction : histoire, essais, biographies, pratiques.

Ebooka przeczytasz w aplikacjach Legimi lub dowolnej aplikacji obsługującej format:

EPUB

Liczba stron: 747




Avant-propos

La fin du XVIIIe siècle marque dans notre histoire. Elle vit crouler, au milieu d’un effondrement terrible dans lequel la tête d’un roi était enjeu, l’ancien ordre de choses établi et donner essor aux idées nouvelles qui sont la base de la Société moderne. Quelle que soit l’opinion de ceux qui examinent cette époque de transformation, quelle que soit la grandeur des fautes qui furent commises au nom de cette liberté mal comprise, qui éblouissait les yeux et les esprits peu faits encore à son éclat, on ne peut s’empêcher de l’admirer.

Cette période extraordinaire a vu naître ou se révéler des hommes qui ont grandement honoré leur pays ; des généraux de vingt ans remportant d’invraisemblables victoires avec des légions improvisées, animées du souffle puissant de l’amour de la patrie ; des soldats heureux, qui devenaient rois et fondaient des dynasties, et au-dessus de tous, les englobant dans le rayonnement de sa gloire, la grande figure de Napoléon.

C’est aussi à cette époque qu’appartient Robert Surcouf qui mérita par ses exploits, devenus légendaires, le nom de « Roi des corsaires ».

Notre marine militaire avait été complètement désorganisée par la Révolution. Elle l’avait privée de bons officiers, expérimentés et braves, qui, sous le règne de Louis XVI, avaient tenu haut et ferme le drapeau de la France. Le manque d’officiers se fit vivement sentir, et c’est à cela surtout, bien plus qu’à la valeur des équipages, qu’il faut attribuer nos défaites navales de la fin du XVIIIe et du commencement du XIXe siècle. Cependant, si dans les grandes rencontres nos flottes succombèrent, la France eut des heures de gloire et l’Océan fut encore le théâtre d’éclatants exploits dus à des combats de navires isolés. Et quand on pense que la course est abolie grâce à la France ! Le seul genre de combat où l’initiative, la valeur personnelle, caractère de notre race, puisse se développer dans les luttes sur l’Océan, quelle aberration !

Les corsaires français, lancés sur toutes les mers, soutinrent vaillamment l’antique réputation de nos marins en causant à nos ennemis des pertes sérieuses et troublant leur commerce. Au premier rang des ports qui armèrent en course, il faut placer Saint-Malo, et c’est dans cette ville des hardis corsaires que naquit Surcouf, ce marin illustre qui semble avoir personnifié la course heureuse et triomphante, apportant à la fois la gloire et la fortune. Avoir navigué avec Surcouf était pour les corsaires des mers des Indes un titre d’honneur, une espèce d’investiture de courage et d’audacieux bonheur. Ils s’en vantaient entre eux : « Je suis du bord à Surcouf, le malin des malins, » dit Berthaud à Garneray.

Cette admiration qu’il inspirait à ses matelots a donné naissance à la légende populaire qui entoure son nom. Jamais il n’est prononcé sans éveiller de suite le souvenir des glorieux combats, des abordages sanglants dans lesquels nos corsaires se montraient si terribles. L’Île-de-France, restée française de cœur quoique maintenant l’Anglais y règne en maître, est fière d’avoir été presque constamment son port de relâche pendant ses lointaines campagnes dans l’océan Indien.

Le roman s’est emparé de la figure de Surcouf et l’a un peu dénaturée ; le romancier, dans l’intérêt de son récit, a mêlé à des faits vrais des épisodes absolument fantaisistes qui changent l’histoire en fable. Ainsi par exemple l’un d’eux fait intervenir un autre corsaire dans la prise du Kent par Robert Surcouf. Cette erreur s’est glissée et accréditée près de certains esprits qui ne connaissent les grands hommes de leur pays que par le rôle qu’ils jouent dans les romans. Il faut protester contre cette allégation : Robert Surcouf a pris le vaisseau anglais le Kent sans l’aide d’aucun autre navire français ; c’est à lui seul que la gloire en revient tout entière.

L’un de nos plus charmants auteurs, Méry, ce prosateur qui était si poète, fait jouer aussi à Robert Surcouf, dans son livre les Damnés de Java, un rôle que vraisemblablement il n’a jamais tenu : celui de confident d’une jeune et jolie veuve éperdument éprise d’un des compagnons du grand corsaire.

Tout dernièrement encore, deux auteurs et un musicien de talent le mettaient à la scène, et faisaient un très joli et très amusant opéra-comique ; mais au lieu de prendre dans la vie de cet homme extraordinaire une de ces situations empoignantes ayant le mérite de la vérité, ils le défigurent. Au théâtre, s’il est toujours glorieux, ce n’est plus Surcouf ; c’est un héros inventé et arrangé pour les besoins de l’opérette.

Il y a là une tendance regrettable, car remplacer l’histoire par la fable égare l’opinion. Les hommes auxquels on fait les honneurs du théâtre ou du roman finissent souvent par perdre leur vraie personnalité, et elle reste connue seulement du petit nombre de gens qui étudient.

C’est parce que je tiens à rétablir la vérité que je fais ce livre, cherchant à appuyer de preuves sérieuses et incontestables les faits dont j’ai puisé les éléments dans nos archives nationales gracieusement mises à ma disposition.

Avant moi, M. Charles Cunat, ancien officier de marine, a écrit la vie de Robert Surcouf. Le petit-fils de cet écrivain, qui a fait entre autres « la Biographie des Malouins célèbres », M. Dupuy-Fromy, a bien voulu me communiquer les documents recueillis par son grand-père et m’autoriser à y puiser. Je l’ai fait dans une large mesure, car je ne pouvais avoir un meilleur guide que ce vaillant lieutenant de vaisseau qui a mis tout son cœur dans son remarquable ouvrage. Que M. Dupuy-Fromy veuille bien recevoir ici l’expression de mes remerciements.

Les Mémoires de Garneray, le grand peintre de marine, qui fut le secrétaire de Surcouf, m’offraient une mine où l’esprit étincelle à chaque ligne. J’en ai extrait deux épisodes de la vie du grand corsaire.

Je remercie aussi ces habitants de Maurice, descendants des compagnons d’armes de Surcouf, qui m’ont fourni des documents auxquels leur origine donne une valeur plus précieuse encore. J’ai été très sensible aux encouragements qu’ils m’ont envoyés d’au-delà les mers, et qui semblaient être l’écho des vivats saluant autrefois le retour des corsaires français.

À tous je dis encore une fois merci, car c’est à leur bienveillant concours que je dois d’avoir pu mener à bonne fin cette œuvre destinée à perpétuer le souvenir d’un de nos grands marins.

Saint-Aubin-d’Aubigné, le 29 avril 1889.

Robert SURCOUF.

CHAPITRE PREMIERDe la course et considérations sur les corsaires

« La vie de Robert Surcouf, a dit M. Ch. Cunat, auquel la majeure partie de ce premier chapitre est empruntée, est de celles qui doivent passer à la postérité à cause des glorieux souvenirs qu’elle évoque. » Elle nous reporte au milieu de cette remarquable épopée militaire qui prend sa source à la Révolution et se continue jusqu’à la fin de l’Empire.

Dans cette période, où la France remporta de si éclatants succès sur le continent, sa marine n’eut pas un rôle aussi brillant ; mais si la victoire ne couronna pas toujours les efforts des équipages de nos vaisseaux, leur valeur ne se démentit jamais. Le succès attire l’admiration ; le courage malheureux n’est salué que par ceux qui comprennent toute la grandeur d’âme et l’abnégation de soi-même qu’il faut pour rester grand dans la défaite. Les désastres d’Aboukir et de Trafalgar ont laissé tout entier le renom de bravoure que les marins français avaient acquis. – Aujourd’hui la marine plus connue du public, mieux appréciée, a repris son rang, et la France, justement fière de son brillant état-major et de ses équipages, compte sur eux. Elle les entoure de sa sollicitude et applaudit à leurs triomphes qui, des mers de l’Extrême-Orient, arrivent comme de glorieux échos. Elle ne leur marchande ni sa reconnaissance, ni ses encouragements. Autrefois, il n’en était pas ainsi, et bien des actes d’héroïsme du passé ont été oubliés.

Et cependant, quelle vie de fatigues incessantes, d’inquiétudes et de dangers toujours renaissants que la vie de marin. Il faudrait la plume de Thomas pour la raconter. « Dans Athènes, dit-il, c’étaient les plus fameux orateurs qui célébraient les vainqueurs de Salamine et de Marathon ; et ils avaient pour auditeurs les Socrate et les Périclès. Je n’ai point les mêmes talents, et j’ai des juges aussi redoutables : mais ici la vérité sera presque toujours étonnante par elle-même. Dans un sujet aussi grand, c’est être éloquent que d’être sincère. »

« La France, toute sanglante et meurtrie par la guerre civile, mais forte et vigoureuse, luttait contre l’Europe entière, lorsque la Révolution vomit ses laves brûlantes sur nos colonies abandonnées. Robert Surcouf, à peine devenu homme, sentit s’éveiller en lui l’enthousiasme sacré de la gloire : s’élançant sur les mers de l’Inde, il promène loin de la France sa destinée aventureuse. Bientôt, par une action hardie qui rehausse la dignité de notre jeune drapeau, il porte l’effroi dans les possessions asiatiques de la Grande-Bretagne et prouve que les braves ne manquent jamais dans la cité des Duguay-Trouin et des La Bourdonnais. Son premier combat est un coup d’audace que le succès couronne ; les mers des Indes, qu’il va sillonner en tous sens, seront le théâtre de ses exploits, et il deviendra un objet de terreur pour les ennemis de la France. »

La Course ! Comme ce seul mot mal compris a soulevé de polémiques, et combien parmi eux qui se sont élevés contre elle la comprenaient ? Le très petit nombre, assurément. Ils rappellent le singe de la fable de La Fontaine prenant « le Pirée pour un nom d’homme ». Il y a encore des gens, de ceux que l’on est convenu d’appeler sérieux, qui ne font aucune différence entre nos corsaires, gloire de notre marine, et les pirates barbaresques ou les flibustiers de l’île de la Tortue. Leur ignorance seule serait leur excuse, si cette ignorance n’était pas pour beaucoup doublée d’une forte dose de mauvaise foi. Il y a là un préjugé à déraciner, et rien n’est difficile à combattre comme un préjugé. Qu’il suffise de dire que c’est à la course que la France a dû les Jean-Bart, les Duguay-Trouin, les Surcouf, grands hommes dont la patrie s’honore. La considération qui entoure ces noms, les hommages qui leur sont aujourd’hui rendus vengent amplement des petites attaques qu’on a essayé de produire contre eux.

Nos anciens rois avaient donné aux corsaires français certains privilèges, et la famille Surcouf a possédé longtemps une pièce particulièrement précieuse, déposée maintenant aux archives de la ville de Saint-Malo, concernant l’un de ses membres les plus illustres : Robert Surcouf de la Maisonneuve, capitaine de corsaires sous Louis XIV.

L’opinion publique en France ne rend pas aux corsaires la justice qui leur est due. Elle ne voit que des aventuriers dans ces hommes qui, bravant les odieux pontons, opprobre de l’Angleterre, se lançaient sur l’Océan portant haut et ferme le drapeau de la patrie. Elle s’imagine qu’ils obéissaient à un simple sentiment de lucre ou de cupidité féroce, quand ils jouaient leur vie contre l’Anglais, qui a été et sera toujours notre ennemi héréditaire. Il ne serait pas difficile de prouver que l’honneur du drapeau national a été surtout le principal souci de nos marins. Tel, comme Jocet, capitaine malouin, refusait, dans le port de Cadix, de subir la visite des douanes espagnoles, luttait jusqu’à la dernière extrémité et faisait sauter son navire avec son équipage plutôt que de laisser subir au drapeau fleurdelisé flottant à ses mâts ce qu’il considérait comme un outrage. C’était le précurseur de Bisson. L’histoire, avec une justice à laquelle on se plaît à rendre hommage, a donné une place à l’enseigne Bisson, mais elle a oublié le capitaine Jocet. Le mérite était cependant le même.

Beaucoup de nos meilleurs officiers généraux ont débuté dans la marine sur des navires armés en course et ne se sont pas montrés inférieurs à leurs camarades du grand corps, qui compte tant d’hommes distingués par le courage et le savoir. Les flottes, les escadres se livrent des batailles navales qui détruisent la puissance militaire du pays en guerre, mais les vaisseaux n’ont, ou plutôt n’avaient, car la navigation à vapeur a changé les conditions de la guerre, que peu de moyens de réduire le commerce maritime.

Les blocus étaient insuffisants : il fallait ce que l’on a appelé les « troupes légères de la mer » pour courir sus aux bâtiments marchands, aux navires fins voiliers qui échappaient facilement aux croiseurs à grand tirant d’eau et chargés d’artillerie. La guerre ne consiste pas seulement à détruire les forces de son adversaire, mais encore à le ruiner pour affaiblir son commerce ou son industrie. La capture des bâtiments marchands est une des nécessités, une des conséquences des guerres maritimes. C’est à cela surtout que les corsaires excellaient.

Montés sur des navires aux formes rases donnant moins de prise à l’artillerie ennemie, aux mâts chargés de voilure pour atteindre une grande marche, soigneusement armés, les marins des cités corsaires attaquaient les bâtiments marchands, les enlevaient à l’abordage, combattaient les corsaires ennemis ; ces rencontres n’étaient pas sans péril, car les marins de tous les pays sont des hommes courageux, et ils défendent avec énergie les bâtiments qu’ils conduisent. C’étaient là de précieux auxiliaires pour les grandes armées navales. Cette flottille de corsaires rendit de signaler services aux dernières années désastreuses de Louis XIV, et pendant la durée du règne de Louis XV, où elle balança par ses succès inouïs les triomphes des flottes britanniques.

L’Angleterre sentait si bien le mal que les corsaires bretons lui faisaient que la populace de Londres, apprenant les captures faites par nos marins, se portait rageusement sous les fenêtres du Parlement anglais, se répandait en lamentations et demandait la destruction de Saint-Malo. Des expéditions furent tentées contre la ville aux remparts de granit, mais les bombes incendiaires et les brûlots demeurèrent inoffensifs et sans force ; la vieille cité est toujours debout, sombre et fière comme une sentinelle avancée en présence de l’ennemi. Que le cri de guerre se fasse entendre, et comme autrefois ses fils sauront faire leur devoir. Saint-Malo, d’ailleurs, n’a jamais compté ni son sang, ni son or ; elle a été prodigue de l’un et de l’autre toutes les fois que la France en a eu besoin.

« Sous Louis XIV, en 1709, les Malouins, riches de leurs croisières, donnèrent au trésor royal appauvri la somme énorme alors de trente millions. Le 11 février 1718, sous le règne de Louis XV, ils prêtèrent encore vingt-deux millions d’argent en barres au remboursement de 33 livres le marc pour retirer les anciennes pièces de la circulation. » Voilà comment les corsaires servaient la patrie : sous l’ancienne Monarchie, sous la République, sous l’Empire, ils ont toujours été à la tête de ses fils les plus dévoués.

Nul ne pouvait prétendre à partir en course sans une lettre de marque ou commission d’armement en course. En temps de guerre, on donnait aux bâtiments qui armaient un congé de navigation. La première autorisait l’attaque des bâtiments ennemis ; la seconde, au contraire, interdisait l’attaque et donnait simplement le droit de se défendre et de réduire les navires qui attaqueraient. Le congé de navigation était d’une essence élastique. Il fallait au capitaine corsaire des aptitudes qu’il n’est pas toujours facile de rencontrer réunies dans un même individu. Aux connaissances spéciales que tout capitaine marin doit avoir, il devait ajouter l’activité, la bravoure et l’audace dans l’action, la ruse pour mieux tromper son adversaire ou pour lui échapper quand la disproportion des forces était trop grande. Il lui fallait cette perspicacité qui fait découvrir les pièges tendus par l’ennemi et sait en inventer contre lui. Ajoutez à cela la décision dans l’attaque, l’offensive ! hardie et foudroyante, qui est une des conditions de succès ; la fermeté dans le commandement pour maintenir une rigoureuse discipline dans les équipages composés d’hommes violents, habitués au danger, de caractère souvent indépendants, et nous aurons un résumé des obligations qui incombaient aux officiers commandant les navires armés en course.

Ceux qui ont toutes ces qualités si rares réunies ont droit à l’estime et à l’hommage de leurs concitoyens.

« Louis XIV ne fut pas la première tête couronnée qui éleva aux rangs les plus distingués ceux qui avaient commandé des bâtiments particuliers armés en guerre. Le 2 novembre 1580, la reine d’Angleterre, Élisabeth, admit le capitaine Drake à une audience solennelle à son retour d’un voyage de trois ans autour du monde. Elle le reçut avec distinction, le nomma chevalier, et, acceptant l’invitation du célèbre navigateur, alla dîner à bord du vaisseau aventurier, le Dragon, avec lequel il venait de faire le tour du monde. »

« Ceux qui parlent de la course et des corsaires avec mépris feront bien de prendre connaissance de l’ordonnance de la marine du mois d’août 1681. » Cette ordonnance, chef-d’œuvre de sagesse, comme tout ce qui fut fait pour la marine à cette glorieuse époque, régularise la législation et la procédure antérieures relatives aux prises. Suivant les changements survenus dans la civilisation des nations européennes, la course fut modifiée, réglementée et sanctionnée ; elle fut toujours l’objet d’encouragements et de faveurs de la part des souverains qui, je le répète, prirent souvent les officiers de leurs marines militaires parmi les officiers de corsaires.

Les faveurs royales allaient plus loin encore, et les arsenaux de l’État s’ouvraient devant les particuliers qui voulaient aider, au risque de leur propre vie, à combattre les ennemis de la patrie. On leur accordait des vaisseaux prêts à prendre la mer avec toutes les munitions et choses nécessaires à leur armement. D’autres fois, les corsaires se réparaient aux frais de l’État dans les ports militaires, et certes ils avaient bien mérité ce privilège, puisqu’ils contribuaient à la richesse et à la grandeur de leur pays.

Il ne faut pas oublier que Louis XIV, ce roi qui tenait tant aux prérogatives du pouvoir et voulait tout centraliser, est celui des souverains de la France qui a accordé la plus large protection aux corsaires, dont il appréciait les services.

En 1762, Toussaint-Pierre Guyomar, de Saint-Malo, commandant le navire le Serviable, qui lui appartenait, enleva à l’abordage un vaisseau anglais de trois cents tonneaux, armé en guerre et très richement chargé. Le 21 juin 1762, M. de Choiseul, duc de Stainville, lui envoya une épée d’honneur de la part du roi ; le ministre ajoutait de sa propre main une lettre flatteuse, et, pour surcroît de faveur, ordonnait à l’intendant de Brest de lui fournir gratuitement, des arsenaux de la marine, ce dont il pouvait avoir besoin pour réparer son bâtiment et reprendre la mer. Les princes de la maison de France, les grands dignitaires de la Couronne prenaient de gros intérêts dans les armements. Les principaux armateurs y consacraient des sommes considérables. C’est ainsi que Luc Trouin de la Barbinais équipait à grands frais des flottilles dont il donnait le commandement à son illustre frère Duguay-Trouin. « L’escadre la plus considérable armée par des particuliers fut celle qui fit la fameuse expédition de Rio-Janeiro : elle était composée de sept vaisseaux : le Lys et le Magnanime, de 74 canons, le Brillant, l’Achille et le Glorieux, de 66, le Fidèle, de 60, et le Mars de 56 ; de six frégates, l’Argonaute, de 46 canons, l’Aigle, de 40, l’Amazone et la Bellone, de 36, l’Astrée, de 22, la Concorde, de 28, et deux galions à bombes. Cet armement, exécuté à Brest, Rochefort et Dunkerque, s’éleva, malgré les secours puisés dans les arsenaux, à la somme de 1 200 000 livres partagée entre neuf associés, dont six Malouins. C’étaient MM. Luc Trouin de la Barbinais, René Duguay-Trouin, Beauvais, la Saudre, le Fer, Belle-Isle-Pepin, Delespin, Danycan et Chapedelaine, ayant à la tête de leur société Louis-Alexandre de Bourbon, comte de Toulouse, duc de Penthièvre, fils légitimé de Louis XIV, grand amiral de France, et M. de Coulanges, contrôleur général de la maison de Sa Majesté Louis XIV.

En prêtant ses vaisseaux, le roi autorisait les officiers de la marine à les monter sous la même discipline que celle du service. Les équipages, officiers-mariniers et matelots, étaient levés par les commissaires de marine, et les déserteurs condamnés aux galères perpétuelles. (Ordonnance de Fontainebleau, du 15 novembre 1745.)

La charge de grand-maître chef et surintendant général de la navigation et du commerce fut supprimée en novembre 1669 et remplacée par celle de grand-amiral. Ce grand officier prélevait le dixième d’abord sur le produit brut, plus tard sur le bénéfice net des primes. Ce prélèvement fut pendant longtemps le seul émolument attaché à cette dignité, dont les appointements n’excédaient pas la modique somme de 13 000 livres.

Dans la suite, le droit fut tempéré et définitivement supprimé en septembre 1758, en vue d’encourager et favoriser la course. Cet édit fut rendu à la prière de Louis de Bourbon, duc de Penthièvre, grand amiral de France et gouverneur de Bretagne. Ce prince était fils du comte de Toulouse qui avait toujours honoré les corsaires de sa haute protection. Il fut accordé au duc de Penthièvre à titre d’indemnité une rente annuelle de 150 000 livres assignée sur les fermes générales unies.

Le gouvernement de Saint-Malo, l’un des principaux de la province, qui n’avait jamais été confié par les ducs de Bretagne et les rois de France qu’à des seigneurs de haute lignée, comptait aussi, en première ligne de ses revenus et prérogatives, le prélèvement du dixième sur les prises, ce qui élevait le traitement du gouverneur à un chiffre considérable.

Les motifs qui amenèrent l’abolition de l’impôt du grand-amiral sont remarquables. Dans les différents objets qui occupent les soins et l’attention que nous donnons continuellement à tout ce qui peut contribuer aux progrès du commerce et de la navigation de nos sujets, statuait et signait de sa main le souverain législateur, de science certaine, pleine puissance et autorité, nous avons remarqué que les armements particuliers qu’ils font en temps de guerre méritent une protection toute spéciale. Il nous a paru convenable de prendre, dès à présent, des mesures pour les exciter à les multiplier, simplifier leurs procédures, diminuer les frais et mettre ceux qui font de pareils armements en état de profiter, le plus promptement que faire se pourra, du fruit des dépenses qu’ils feront, et des risques auxquels ils s’exposent. Nous sommes déterminés à renouveler les principales dispositions d’émulation, en ajouter de nouvelles, et faire connaître plus particulièrement la résolution où nous sommes de protéger la course et la favoriser par toute sorte de moyens. » (Ordonnances de Versailles, des 5 mars 1748 et 15 mai 1756.)

En outre de ces avantages, voulant encourager les constructions d’une force respectable, le roi promit de prendre pour son compte et de payer des deniers du Trésor royal, sur le pied de l’estimation ou de facture, au choix des négociants, les prises de 24 canons et au-dessus, ainsi que les corsaires de cet échantillon qui, ayant été armés neufs, se trouveront en bon état de service lors de la cessation des hostilités. Il laissait néanmoins aux armateurs le droit de les garder ou de les vendre.

Par des dispositions nouvelles, on régla les récompenses à accorder aux chefs et aux subordonnés, afin de stimuler leur zèle. D’importantes gratifications leur furent attribuées. On donna d’abord 500 livres, plus 100 livres par chaque canon de quatre livres de balles et au-dessus, jusqu’à douze ; pour les canons de douze livres et au-dessus on allouait trente-quatre livres. Ceci concernait seulement les navires marchands pris en mer.

Pour les corsaires ennemis capturés les récompenses s’élevaient, pour les calibres de canons énoncés ci-dessus, à cent cinquante livres et à deux cent vingt-cinq livres. On les montait jusqu’à trois cents livres, lorsqu’il s’agissait de bâtiments de guerre amarinés. De plus, on versait trente livres pour chaque prisonnier provenant des bâtiments du commerce, quarante livres pour ceux des corsaires et cinquante pour les bâtiments de guerre. Lorsqu’il y a combat, les gratifications sont accordées d’après le nombre d’hommes effectifs présents au commencement de l’action ; elles sont augmentées d’un quart en sus, si les bâtiments de guerre ou les corsaires ont été enlevés à l’abordage. Pour fournir une preuve honorable de la conduite du capitaine, il lui est délivré par le Trésor une ampliation de la quittance au bas de la copie de l’ordonnance royale réservant au surplus de donner audit capitaine et à l’équipage d’autres marques publiques de satisfaction, même des emplois dans la marine militaire. On promettait aux négociants qui s’étaient distingués par des entreprises importantes des témoignages d’intérêt. Pour les dédommager des pertes ou des dégâts survenus à leurs vaisseaux-corsaires en se rendant maîtres des bâtiments de guerre, on octroyait aux armateurs cent livres pour chaque canon de quatre, jusqu’à douze livres, et deux cents livres pour ceux de ce calibre et au-dessus ; de plus, vingt livres par chaque tête de combattants ennemis. Pour inviter les corsaires à se joindre aux vaisseaux du roi, il fut établi qu’ils auraient part dans les prises faites durant leur action commune proportionnellement à leur nombre de canons.

Par l’article 11, les corsaires sont assimilés aux bâtiments de guerre, en ce que leurs officiers et volontaires, suivant leur belle conduite, sont dispensés d’une ou deux campagnes d’obligation sur les vaisseaux du roi pour être reçus capitaines au long cours ou au cabotage.

L’article 12 ajoute que les officiers et matelots de corsaires invalides par suite de blessures seront compris dans les états de demi-solde des gens de mer ; des pensions et des gratifications sont accordées aux veuves et aux enfants mineurs orphelins de ceux qui auront été tués.

D’un autre côté, la caisse des invalides de la marine s’enrichissait par les retenues faites à son crédit sur la vente des prises.

Louis XIV avait fondé à Paris l’institution des Invalides pour les troupes de terre. Il n’oublia pas les troupes de la marine, pour laquelle il professa pendant tout son long et glorieux règne une estime toute particulière, et il voulut aussi pourvoir au soulagement des gens de mer. Deux hôpitaux furent projetés, l’un à Rochefort pour les marins des régions de l’Ouest et du Nord, ou Ponantais, l’autre à Toulon pour les circonscriptions maritimes de l’Est et du Midi. Le roi y admettait les officiers, volontaires et matelots estropiés sur les bâtiments armés en course. « Ces braves ne méritant pas moins de faveur, disait-il, que ceux qui servaient sur ses propres vaisseaux. »

« Il ne s’en tint pas là. Il résolut d’accorder aux marins des pensions et une demi-solde afin qu’ils puissent jouir du fruit de leurs travaux et passer le reste de leurs jours en tranquillité. Comme il considérait avec raison que les gens de navires particuliers armés en guerre servaient également l’État, il voulut qu’ils fussent classés dans la même catégorie que les hommes de la marine militaire et admis comme eux à la distribution des récompenses, pensions et demi-soldes. Ce fut là le berceau de la caisse des Invalides de la marine.

Il s’agit alors de faire un fonds suffisant pour assurer le service des retraites. Le roi décida qu’il serait fait un prélèvement de six deniers par livre sur le montant total de la valeur des prises. Plus tard, ce prélèvement varia, et le 7 fructidor an VIII de la République, les consuls, sur les rapports du ministre de la marine, le fixèrent à deux décimes par franc, soit 10 %.

L’article 9 de la déclaration signée à Versailles le 15 mai 1756 porte que les navires armés en cour se jouiront de l’exemption de tous droits généralement quelconques sur les vivres, artillerie, munitions, et ustensiles de toutes espèces servant à leur construction, ravitaillement et armement.

La loi intervient aussi au pacte qui lie l’équipage et les armateurs en présidant au partage de leurs bénéfices. Quant à la propriété des prises, elle est reconnue si légitime qu’on peut la faire assurer comme un bien patrimonial.

La déclaration de Versailles du 24 juin 1778 dit encore que les corsaires seront fournis des arsenaux de la marine, ou, s’ils ne pouvaient être livrés, le gouvernement avancerait la somme de huit cents livres pour l’achat de chaque canon. »

Cette énumération, prise tout entière, comme presque tous les termes de ce chapitre, dans l’ouvrage de Charles Cunat, a été extraite par lui du savant commentateur René-Josué Valin, avocat et procureur du roi au siège de l’amirauté de la Rochelle, sur les us et coutumes nautiques, pour prouver que la course a été hautement considérée et qu’on lui a offert les plus larges concessions.

Certain de l’assentiment de nos compatriotes des côtes de la Manche, nous répudions les griefs et les pitoyables jérémiades d’indélicatesse que nous lancent gratuitement les habitants de l’intérieur qui jugent des coups à l’arrière-garde. S’ils désirent connaître notre manifeste ayant pour préambule la devise que l’altière duchesse Anne de Bretagne fit inscrire sur une des tours de notre château : quic en groigne, ainsi sera, c’est mon plaisir, nous le publierons la tête haute en toute sécurité de conscience.

« Nous, Malouins, guérillas de la mer, nous ferons la course, bannière déployée, narguant les rigoureux hivers, bravant les boulets et la mitraille, et, ce qui est cent fois pire, les hideux pontons, éternelle honte de la Grande-Bretagne. – Citoyens français, nous subissons les hostilités déclarées par notre gouvernement ; en compensation de nos dangers, il nous octroie les croisières, nous en profitons. Enfants de l’Océan, nos fortunes sont à la merci et à la discrétion des armateurs ennemis ; livrées à l’élément le plus inconstant et le plus terrible, elles ne présentent aucune des sûretés des propriétés du paisible rentier. Recourons donc aux représailles. Vengeons la mort de nos parents, nos expéditions violées, nos établissements anéantis, nos bâtiments et nos marchandises capturés, nos maisons écrasées sous les bombes, nos campagnes ravagées, nos chantiers brûlés, nos usines détruites, et, au milieu de cette peinture exacte de la désolation que nous avons soufferte, corsaires de Saint-Malo, que notre courage se tienne debout comme celui de nos pères. Dieu et notre droit, telle est notre profession de foi, n’en déplaise aux protocoles et aux conférences de cabinet. »

Il faut citer l’adresse que les habitants de Saint-Malo envoyèrent au roi, en 1758. Ces nobles paroles méritent d’être retenues.

« Nous avons vu, Sire, tomber nos navires, nos corderies, nos magasins ; nous avons appris la désolation de nos campagnes. Ces désastres et tant d’autres dont on a osé nous menacer n’ont point ébranlé notre courage et notre fidélité. Aucun de nous n’a songé à quitter le poste qui lui avait été confié sur les remparts, pour la défense de cette faible, mais précieuse partie de votre royaume. Tout intérêt particulier a été oublié… Nous avons abandonné nos navires aux flammes pour ne penser qu’à nous mettre en état de conserver dans toute sa pureté la foi que nous avons jurée au meilleur des rois. » – Cette requête fut présentée par Son Altesse Sérénissime Jean-Marie de Bourbon, duc de Penthièvre, prince du sang, gouverneur de la Bretagne, « qui ne voulait pas, écrivait-il de son château de Crécy, le 15 juillet 1758, que les éloges mérités par les habitants de Saint-Malo fussent présentés par une autre main que la sienne. »

Quel langage et quel patriotisme ! Pas une plainte n’est proférée, et cependant la puissance navale de Saint-Malo venait de recevoir un coup bien sensible : les Anglais avaient brûlé plus de quatre-vingts bâtiments, dont vingt frégates corsaires. Les pertes, en effets de marine seulement, furent estimées à plus de 12 millions.

De nos jours, l’Amérique du Nord, après la déclaration de son indépendance, établit son immense commerce sous la protection de ses corsaires, qui formaient sa seule marine nationale, à la tête de laquelle se distinguait l’aventureux Paul Jones Après un pareil précédent, comment peut-on expliquer que des hommes animés du plus pur patriotisme, comme l’illustre Benjamin Franklin, aient demandé l’abolition de la course ? Franklin voulait non seulement que les hommes fussent vertueux, mais encore il voulait les nations vertueuses, ce qui est plus difficile, et si cette abolition s’était faite au moment où il vivait, il est certain que parmi les puissances signataires de cet engagement beaucoup l’eussent violé. En janvier 1793, la France, inondée alors du sang de ses propres enfants, proposa l’abolition de la course et elle dut renoncer à sa généreuse initiative. En mai 1792, Kersaint avait fait la même proposition à l’Assemblée nationale au nom des comités consultatifs de la marine et du commerce. Il aurait voulu que les bâtiments de guerre ne soient pas autorisés à capturer les navires de commerce, à moins qu’ils ne fussent armés en guerre.

Aujourd’hui, la course est abolie. L’Angleterre a fini par obtenir la suppression qu’elle désirait, non par raison d’humanité, mais par intérêt, parce qu’elle avait appris à redouter l’audace de nos corsaires, et que son commerce en souffrait. L’humanité de l’Angleterre, cela fait sourire de dédain ! Les Anglais ont toujours été, sont et seront les forbans de la mer. Leur intérêt mercantile est leur seul, leur unique guide. Malgré toutes les abolitions, et surtout parce qu’elle sait que les puissances signataires feront honneur à leurs engagements, l’Angleterre agira dans nos colonies, partout enfin, en puissance avide et rapace.

Je termine cette trop longue étude par une citation dont l’énergie et l’éloquence n’ont pas besoin d’être louées et qui est toujours vraie, malgré son caractère de rétrospectivité :

« Quelle que soit la philanthropie qui dirige notre gouvernement, il sera contraint de suivre les usages de la guerre, sous peine de se trouver trop inférieur à son ennemi en ne se servant pas de mesures dont la négligence lui causerait un grand préjudice, et en abandonnant de précieux avantages. Pour satisfaire des rêveurs et céder à leurs exigences puériles, faudrait-il qu’avec une marine plus faible que celle de ses adversaires, décimée par des revers continuels, la France, minée dans son commerce, dépouillée de ses colonies, et privée de leurs productions devenues un besoin, renonçât au droit de se venger et de se défendre pendant que les navires marchands anglais, libres d’entraves, traverseraient les mers depuis la Tamise jusqu’aux bouches du Gange, approvisionnant les marchés des nations coalisées contre nous, ravitaillant leurs places de guerre, transportant et jetant des troupes nombreuses dans les provinces occupées par nos armées ? En vérité, ce serait une niaise duperie. D’ailleurs, les vaisseaux de guerre, beaucoup plus redoutables par leur force en artillerie et en équipage que les corsaires, n’ont-ils pas toujours couru sus aux bâtiments marchands ? »

En voici une preuve surabondante. Le 28 août 1756, avant la déclaration de guerre, à la suite d’un grand conseil tenu à Londres par les membres de la Régence, le roi d’Angleterre étant alors dans son électorat, les vaisseaux de guerre anglais reçurent l’ordre de s’emparer de nos navires de commerce dans quelque parage que ce fût. Trois cents tombèrent ainsi par surprise dans leurs filets et le résultat fut une perte de 30 millions pour la France et de 20 mille hommes faits prisonniers.

Peut-on invoquer le droit des gens après un tel acte de piraterie ?

Et comment les malheureux prisonniers étaient-ils traités ? « On les entassait pêle-mêle dans des vaisseaux-prisons, où le défaut d’air, de nourriture, d’exercice, les maladies les faisaient mourir. Chaque jour, on en faisait entrer de nouveaux, et aucun n’en sortait que pour être jeté à la mer. Il faut lire, dans mes Pontons de Garneray, le récit des souffrances endurées par nos malheureux compatriotes.

Voici les extraits d’une lettre écrite par un armateur de navires français devenu prisonnier : du moment où nous sommes tombés au pouvoir des Anglais on nous a abreuvés d’amertume ; nous espérions être mieux traités étant à terre ; bien loin de là. Nous avons été insultés par une populace insolente et une soldatesque effrénée, traînés dans des cachots que les chirurgiens ne visitent jamais à cause de l’infection qui y règne. – La nourriture que l’on nous donne est grossière, et on la supprime au moindre signal d’humeur ou de dégoût. Nous sommes entassés par 72 de front sur 10 de hauteur dans des cachots étroits, sans air, et où filtre sans cesse une eau fétide. La paille qui nous sert de lit n’a pas été renouvelée depuis longtemps, ce n’est plus qu’un fumier humide. Pour la moindre chose, on fait feu sur nous. Tout dernièrement, un prisonnier, ajusté par un soldat, a été tué. Le commissaire anglais Witt est venu, et sans égard pour la mort, foulant insolemment aux pieds le cadavre de notre camarade, il a dit d’un ton froidement moqueur : “Ce n’est rien, ce n’est qu’un Français. ” – Enfin, le gouvernement a mis le comble à l’atrocité de sa conduite en supprimant les cautionnements qui permettaient quelques adoucissements à la captivité. Nous sommes réunis sans distinction d’âge, ni de sexe. Une malheureuse femme vient d’accoucher dans une cour ; ses cris perçants nous déchiraient le cœur et nous arrachaient des larmes. Elle est restée 48 heures sans secours étendue sur le pavé. – On réduit notre nourriture. Les prisonniers se sont disputés à coups de couteau la chair sanglante d’un chien mort… Il n’est pas jusqu’aux excréments… Français, nos compatriotes, nos frères, vengeance ! vengeance !

La conduite des chirurgiens anglais rappelle celle des sauvages. Un corsaire prisonnier éprouvait dans une jambe considérablement enflée de vives souffrances. Un chirurgien anglais vint pour l’examiner, et, pour tout examen, il se borna à toucher brutalement avec sa canne la jambe malade pour savoir si elle était douloureuse. Cette brutalité arracha au patient un hurlement de douleur. – Les médecins, mentant à la tradition qui rend partout ceux qui guérissent sensibles au malheur d’autrui, semblaient transformés en bourreaux. Dans l’asile méphitique où l’on entassait les prisonniers, toutes les opérations pratiquées sur les blessés étaient mortelles ; la pourriture d’hôpital s’en emparait et ils succombaient. »

Quand le député Riou faisait ce sombre récit au Conseil des Cinq-Cents, tous les cœurs se soulevaient d’indignation, tous les partis criaient vengeance et votaient une taxe proposée par le Directoire pour nourrir nos marins prisonniers.

Pour terminer ce trop long chapitre, il convient de mettre sous les yeux des lecteurs deux tableaux comparatifs des pertes subies par les marines anglaise et française à la fin de l’an V.

Cette énorme différence en plus pour les Français venait de l’habileté et du courage de nos corsaires qui jetaient la désolation dans le commerce anglais. Et nous avons aboli la course ! Il fallait la maintenir, parce que la course seule peut entraver l’immense commerce que l’Angleterre a sur toutes les mers et dont elle tire sa force et sa richesse. – C’est à la course que Saint-Malo a dû son antique puissance, c’est elle qui a permis aux corsaires d’être les banquiers du roi au moment de la pénurie du Trésor public ; c’est grâce à elle que les Malouins ont donné, au commencement du XVIIIe siècle, un exemple de générosité digne des anciens Romains : ils ont agrandi l’enceinte de leur ville et l’ont revêtue, à leurs propres dépens, de remparts dont la magnificence étonne. Un citoyen de Saint-Malo, bien connu dans la République des lettres, a célébré cet évènement par ce distique latin :

Hic ædes, hinc naves, pontus amicus,
Ædibus his præbuit sumptum atque locum.

Saint-Malo peut dire avec un de ses poètes contemporains :

J’eus de fiers combattants, des pilotes habiles,
Des preneurs de vaisseaux et des preneurs de villes,
De grands esprits, des cœurs larges et généreux.
Je montre à l’étranger qui visite nos plages
Ma salle des aïeux pleine de leurs images ;
Mon bonheur est de parler d’eux.
Ils ignoraient la peur, ils riaient des fatigues,
Les généreux Magon, d’or et de sang prodigues ;
Beaulieu, Tréhouart, Bouvet, loups marins, fiers lions ;
Cent commandants royaux ; Surcouf, roi des corsaires,
Ramassant, en courant, les frégates légères
Comme les pesants galions.
CHAPITRE IIOrigines de la famille Surcouf

Enfance de Robert Surcouf, son caractère turbulent. – Une punition bizarre. – Robert au collège de Dinan. – Sa fuite. – Il s’embarque.

La famille Surcouf, sortie, d’après une tradition pieusement conservée, d’une noble maison d’Irlande venue en France dans le XVIIe siècle, au moment des troubles de la Révolution d’Angleterre, obtint droit de cité à Saint-Malo vers l’an 1647. Dans les archives de Bretagne comme dans les papiers de famille, on retrouve à cette époque son nom lié à celui des Mac-Mahon, des Mac-Namara, des Houitte venus comme elle, et dans les mêmes conditions, sur le sol français. Les fils adoptifs de la vieille Armorique devaient dans la suite se mettre au niveau de leurs frères d’adoption et donner à la France des serviteurs dévoués et d’illustres enfants.

L’un d’eux, le maréchal de Mac-Mahon, sauvait, à Magenta la fortune militaire du pays un moment compromise versait son sang pour lui à Sedan, et, après avoir triomphé de la plus terrible des insurrections, était investi de la suprême magistrature de l’État.

Est-ce dans les enseignements du passé, est-ce dans la contagion de l’exemple tenant au milieu dans lequel ils vivaient ? Toujours est-il que les Surcouf ont constamment nourri contre les Anglais une de ces haines robustes et vigoureuses comme le sont seules les haines de race. Bien avant que le capitaine Robert Surcouf, dont l’histoire fait l’objet de ce livre, bien avant que le Roi des corsaires eût acquis par ses exploits sa brillante renommée, un de ses ancêtres, qui lui légua son nom et son courage, s’était inscrit parmi les plus intrépides capitaines de Saint-Malo, et soutint comme eux la célébrité que cette ville avait su conquérir.

Comme presque toutes les familles notables du pays malouin, les membres de la famille Surcouf se livrèrent à la navigation, puis s’associèrent à cette haute bourgeoisie malouine honorée de privilèges spéciaux par plusieurs de nos rois, et fondèrent ces maisons d’armement où se formaient ces grandes entreprises qui enrichissaient et illustraient la vieille cité d’Aleth. Plusieurs de ses descendants sont entrés par alliance dans des maisons qui comptent parmi les premières de Bretagne.

Robert Surcouf, fils de Charles-Joseph-Ange Surcouf de Boisgris et de Rose-Jeanne-Julienne Truchot de la Chesnais, son épouse, naquit le 12 décembre 1773, à Saint-Malo, la ville des hardis corsaires. Il reçut l’onction du baptême des mains du vénérable abbé Morin, chanoine de la cathédrale. On lui donna le nom de son grand-père paternel, Robert-Charles Surcouf, mari de Françoise Pitot de la Beaujardière. À cette cérémonie assistaient Guillaumette de Porcon, sa grand-mère maternelle, veuve de Nicolas Truchot, sieur de la Chesnais, capitaine des vaisseaux de la Compagnie des Indes. Guillaumette de Porcon descendait en droite ligne de l’illustre Porcon de la Barbinais, qui renouvela à Alger, sous le règne de Louis XIV, le sublime dévouement de Régulus : famille héroïque, à laquelle devait plus tard appartenir l’immortel Duguay-Trouin.

La conduite de Porcon de la Barbinais mérite d’être relatée, car c’est par les enseignements de l’histoire que les cœurs s’élèvent, que les âmes s’affermissent dans le devoir et que les courages se réveillent.

Les flottes de Louis XIV n’étant pas prêtes à appareiller, de la Barbinais, grand-oncle de Duguay-Trouin, reçut de ses concitoyens la mission de protéger leurs navires de commerce avec une frégate de trente-six canons contre les rapines des Algériens. Il besogna si dru, dit l’historien de l’époque, que le dey d’Alger envoya des croisières considérables pour le combattre. Son navire, accablé sous le nombre, fut pris. – Un marin député par les siens pour défendre ses nationaux, et qui combat de la sorte, doit être un personnage de haute distinction, pensa le Maure. Il le chargea de porter des propositions de paix à son monarque, lui faisant promettre de revenir prendre ses fers et son dur esclavage s’il ne réussissait pas ; la vie de six cents esclaves français devait répondre de sa parole.

Porcon de la Barbinais partit, expliqua au Cabinet de Versailles l’objet de son message, dont les dures conditions ne pouvaient être acceptées. Il en était d’ailleurs absolument convaincu d’avance et ne fit pas le moindre effort auprès du roi pour l’engager à céder aux exigences du souverain africain. Le héros breton vint à Saint-Malo, régla ses affaires, dit adieu à sa famille et à ses amis, qui firent de vains efforts pour le retenir, et retourna fermement résigné à rendre compte à Alger du refus de son ambassade. Il parla au dey d’Alger avec la dignité qui convenait à un homme porteur des instructions du grand roi ; il y ajouta les menaces que son maître ne tarderait pas à exécuter. C’était signer son arrêt de mort. Transporté de fureur, le musulman fit appeler le bourreau et décapiter le Malouin sur-le-champ en sa présence. La parole de Régulus fut-elle plus vierge à Carthage ? Tout le monde connaît Régulus, la jeunesse des écoles traduit dans le de Viris illustribus son acte sublime ; enseigne-t-on que la France a donné le jour à Porcon de la Barbinais, l’émule du consul romain ?

Voilà les exemples que Robert Surcouf trouva dans sa propre famille. « Noblesse oblige, » dit le vieux dicton français. Sa vie tout entière ne le fit jamais mentir.

Dans son enfance, Robert annonçait un caractère ferme et résolu, présageant les qualités d’une âme solidement trempée. Les jeux de son âge, toujours bruyants, étaient coupés de rixes fréquentes terminées par des pugilats. D’une constitution très robuste, de même que Bertrand Duguesclin : « Nourry jeune enfant en la maison de son père : ayant esté dès sa première enfance le plus mauvais garçon qu’on eust sçu dire, tousiours battant ou battu de quelqu’un, tousiours déchiré, querelleux et reuesche. Il assemblait les garçons de son âge, par la paroisse, dressait petites batailles, et les faisait combattre les uns contre les autres, tousiours le premier à se bien frotter, dont le père et la mère avaient tous les jours tant de plaintes qu’ils en étaient en grande peine. » Cet extrait de l’historien de la Bretagne, d’Argentré, s’applique aussi bien à Robert Surcouf qu’à Duguesclin, avec lequel d’ailleurs il avait plus d’un point de ressemblance.

Comme Robert excellait dans ces sortes de luttes, il était rare que les gamins de son parti n’obtinssent pas l’avantage. Si d’aventure la fortune trahissait sa cause, il rentrait chez lui en faisant l’école buissonnière, morose, mais non découragé, hochant la tête et rêvant à l’occasion de reprendre une revanche qui ne tardait pas à se présenter.

Ces dispositions belliqueuses parmi les enfants provenaient autant du caractère inhérent aux solides populations de la côte que de la mauvaise tenue de l’école à laquelle on l’envoyait, et qui ne rappelait en rien les institutions somptueuses de nos jours.

La famille Surcouf, composée de cinq enfants, quatre garçons et une fille, ayant subi des pertes importantes et n’ayant plus qu’une fortune modeste, habitait par raisons d’économie sa propriété de la Drouainière, en Terlabouët, située à moitié route de Cancale et de Château-Richeust, ancienne dépendance de Duguesclin.

La vie à la campagne entraîne avec elle une certaine indépendance. Il y avait un mille pour aller de Terlabouët à l’école élémentaire de Cancale par un chemin qui s’éloigne peu de la mer. Robert prenait naturellement le sentier le plus long, et s’arrêtait souvent pour promener ses regards sur cette merveilleuse baie de Cancale, toujours sillonnée de barques légères conduites par les premiers bateliers du monde, au fond de laquelle se dresse, fier et altier, au-dessus des flots qu’il brave, le mont Saint-Michel.

Après la classe, ses condisciples se divisaient en deux camps et la bataille commençait ; les futurs corsaires s’exerçaient aux grandes luttes, en échangeant entre eux force horions. Les collisions étaient chaudes, et souvent les nez écrasés sous les coups de poing témoignaient de l’acharnement des combattants.

Ce genre d’existence plaisait fort à Surcouf, mais offrait, en outre des dangers que pouvait courir l’existence de l’enfant, de graves inconvénients, car il rentrait ordinairement chez lui les vêtements déchirés, en lambeaux, donnant ainsi la preuve qu’il ne s’était pas ménagé.

Ses parents désolés avaient employé sans succès tous les moyens de correction. Sévérité, prières, rien n’avait pu le faire changer. Un jour de congé, ils se décidèrent à le vêtir d’habits confectionnés d’une étoffe commune et d’un tissu épais ; outre cela, ces vêtements étaient de diverses couleurs disposées comme celles des robes de bedeau. C’était à la fois une punition et un moyen de retenir au logis l’écolier, dont l’amour-propre se trouverait blessé de ce costume grossier et ridicule, qui n’était pas en rapport avec la position sociale de sa famille. Mais c’était là un espoir vain. Lejeune Robert, affublé de la sorte, passa la matinée dans une apparente soumission et se tint à l’écart, affectant un maintien humble et réservé. Les parents crurent que leur fils était repentant et humilié, mais, dans ce calme simulé, le prisonnier songeait aux moyens de se soustraire à la peine qui lui était infligée. Son plan arrêté, il sort furtivement, évitant de se faire voir aux gens du dehors, et surtout aux jeunes camarades de ses jeux, dont il redoute les railleries. Il se rend au sommet d’une petite colline à la pente très rapide et où l’on avait coupé des ajoncs. Là, il commence à se laisser rouler jambe de-ci jambe de-là jusqu’au bas de ce monticule, puis il renouvelle cette gymnastique jusqu’à ce que ses vêtements soient mis en lambeaux, et dans l’impossibilité d’être portés. Pas une pièce de cet habillement bizarre n’était intacte, et quand il se présenta devant ses parents, il triomphait de se voir aussi dépenaillé. Ce costume ridicule n’était plus mettable.

Malgré son caractère turbulent et son humeur querelleuse, sa famille l’aimait tendrement ; mais, craignant pour lui les suites de ces combats fréquents et des aventures au-devant desquelles il courait, elle prit le parti de l’éloigner du toit paternel dès l’âge de dix ans.

Robert fut envoyé à Dinan, dans un collège dirigé par un prêtre de mérite qui avait établi un enseignement sévère et une stricte discipline. Là, on espérait inspirer à l’élève du goût pour l’état ecclésiastique. Sa mère, comme autrefois celle du Duguay-Trouin, désirait ardemment le voir entrer dans les ordres. Si elle ne pouvait pas vaincre sa répugnance pour l’état ecclésiastique, elle espérait, grâce à l’obéissance passive qui lui était imposée, parvenir, à force de patience, à réduire cette volonté indomptable qui se manifestait en lui.

Les premières semaines semblèrent donner raison aux espérances de sa famille, et Robert essaya de satisfaire ses professeurs. Mais chasser le naturel est impossible. Il se fatigua bientôt d’un établissement dont la règle contrastait si fort avec ses goûts d’indépendance. Le caractère altier de l’élève était sans cesse aux prises avec le pouvoir absolu du maître. Il cessa de travailler et redevint tapageur. S’il était le dernier de sa classe par son peu d’application à l’étude, il était le premier par sa malice et son espièglerie ; il devint le boute-en-train de tous les indisciplinés du collège.

Cet état d’insubordination ne pouvait être toléré ; bientôt les hostilités éclatèrent entre l’écolier et le régent. Un jour celui-ci voulant le châtier de la peine du fouet, fort en usage à cette époque, se saisit de l’enfant pour mettre par la force son projet à exécution. Le jeune Robert opposa une vive résistance à la violence que l’on exerçait à son égard et contre laquelle son orgueil se révoltait. Terrassé aux pieds de son professeur, sentant qu’il allait succomber, il se cramponna à ses jambes et dans les convulsions d’une haine furieuse le mordit si fortement à la cuisse que son adversaire lâcha prise, abandonnant le jeune garçon pour aller chercher aide et assistance. Toute la classe, qui avait regardé haletante cette lutte sauvage, applaudit frénétiquement à l’acte de son condisciple. – L’âme fière de Robert ne peut supporter l’affront que l’on veut lui faire subir. Profitant de l’ébahissement qu’il avait causé, il s’élance par une fenêtre, saute dans le jardin de l’établissement, en franchit les murs et s’enfuit, sans chapeau ni souliers, à travers les champs qui environnaient le collège. Il lui suffit pour le moment d’avoir recouvré sa liberté et d’avoir échappé à un châtiment injuste et humiliant.

On était au mois de décembre, la terre était couverte de neige, il faisait un froid rigoureux, et le jour touchait à sa fin. N’importe, rien n’arrêtait le fugitif, sa détermination était inébranlable et il continua sa route sans guide, essayant de s’orienter pour regagner la maison paternelle, dont il était éloigné de plus de sept lieues.

Le chemin devint difficile au milieu des épaisses ténèbres d’une nuit d’hiver, et bien souvent le pauvre enfant glissa dans la neige. Enfin, épuisé de fatigue et de besoin, engourdi par le froid qui glaçait ses membres, il tomba et perdit tout sentiment. Heureusement pour lui des marchands de poissons de Cancale, qui revenaient de vendre leur marée à la ville, aperçurent cet enfant gisant sur la route. Ils le reconnurent, lui donnèrent des secours et le ramenèrent chez ses parents dans un pitoyable état. Une fièvre inflammatoire s’empara de lui, et il fallut les soins dictés par la tendresse d’une mère joints à sa robuste constitution pour rétablir sa santé.

Ce dernier trait décida sa famille à lui permettre de s’embarquer ; c’était son vœu le plus cher et il en demandait sans cesse l’accomplissement. Une impérieuse vocation l’entraînait vers l’élément sur lequel il devait s’immortaliser. En attendant une occasion favorable, et surtout l’âge auquel ses parents avaient décidé qu’il s’embarquerait, on le voyait passer des journées entières sur les bateaux de la Houlle, luttant avec les pêcheurs contre le vent et les flots, heureux de sentir la brise souffler dans sa chevelure, et goûtant d’indicibles bonheurs là où des marins plus expérimentés trouvaient des dangers.

CHAPITRE IIIPremières campagnes de Surcouf

Voyages dans l’Inde avec l’Aurore. – M. de Saint-Pol. – Souvenirs des campagnes de Suffren. – Victoire de Gondelour. – Voyage à la côte d’Afrique. – Naufrage de l’Aurore. – Courage de Surcouf. – Retour de Surcouf à Saint-Malo. – Deuxième voyage à l’Île-de-France. – Le second capitaine portugais. – La révolution aux colonies. – Considérations sur l’émancipation des noirs – Le général de Malartic organise l’Administration coloniale. – Tentatives de l’Angleterre. – Combat de la Prudente et de la Cybèle contre le Centurion et le Diomède – Victoire des Français. – Surcouf commande le Créole. – Les commissaires du Comité central.

Aussitôt que le jeune Robert Surcouf eut atteint sa treizième année, on lui permit, pour satisfaire son impatiente ardeur, de prendre la mer à bord d’un petit navire du commerce qui ne devait pas quitter les mers d’Europe. C’était le brick le Héron destiné à faire les voyages de Cadix ; il prit la mer le 3 août 1786. – Cette navigation de cabotage, qui consiste à aller le long de la côte, de cap en cap, de port en port, au milieu des rochers, cessa bientôt de suffire à la nature aventureuse du jeune Malouin. Elle demandait un théâtre plus vaste. Il avait trouvé parmi les marins du Héron des hommes ayant navigué sur les côtes d’Asie et d’Afrique, et les récits qu’il avait entendus avaient exalté son imagination ardente. Il se reportait par la pensée vers l’océan Indien et ses plages éloignées ; il brûlait d’aller les visiter, semblant avoir le pressentiment de l’avenir qui allait se dérouler devant lui et illustrer sa carrière maritime.

Le 3 mars 1789, juste un siècle après la première campagne de Duguay-Trouin, Robert Surcouf ayant l’âge de son fameux parent, quinze ans et demi, s’embarqua comme volontaire sur le navire l’Aurore, de sept cents tonneaux, sous le commandement du capitaine Tardivet. Ce navire, armé à Saint-Malo, était en partance pour les Indes ; après une relâche de quelques jours à Cadix, il atteignit l’Île-de-France vers la fin de juin. – En doublant le cap de Bonne-Espérance, l’Aurore avait été assailli par un de ces orages violents si fréquents dans ces parages. Les vagues monstrueuses du banc des Aiguilles, soulevées comme des montagnes d’écume, roulaient sur le navire qu’elles balayaient constamment, enlevant les espars, tandis qu’un furieux vent de O.-N.-O. le couchait sur le flanc et arrachait de ses vergues le peu de voiles qu’on y avait laissées. Le jeune volontaire déploya une énergie remarquable et des aptitudes navales qui lui valurent les éloges de son capitaine et des officiers. Après s’être réespalmé, le brick l’Aurore, abandonnant la rade de Port-Louis, profitant des brises du mois d’août, s’éleva au Nord pour couper l’équateur et trouver au-delà la mousson du Sud-Ouest qui régnait encore.

On approchait de la rive asiatique et les hommes de l’équipage éprouvaient ce désir ardent qu’ont les marins de voir la terre, même quand ils ne doivent pas quitter le bord. Tous les yeux étaient fixés vers le point où l’on pensait apercevoir les hauteurs du cap Comorin, qui termine la presqu’île indienne, et ce fut avec joie que les hommes de l’Aurore saluèrent les montagnes de l’Inde lorsqu’elles s’offrirent à leurs regards dans les lointains de l’horizon. Le capitaine se rapprocha de l’île de Ceylan et la contourna pour gagner le port de Pondichéry, qui était le but de son voyage.

Pendant le cours de cette traversée, Robert Surcouf s’était lié d’une étroite amitié avec M. de Saint-Pol, quatrième officier du bâtiment. Celui-ci avait vite reconnu les qualités du jeune volontaire ; sa hardiesse, sa brusque franchise unies à une grande délicatesse de sentiments lui avaient plu, et il l’avait en quelque sorte pris sous sa protection. Surcouf devait tirer des fruits de cette rencontre que le hasard lui avait ménagée. Né sur la côte de Coromandel, M. de Saint-Pol avait beaucoup navigué dans les mers des Indes ; c’était, suivant l’expression consacrée, un pratique consommé, un excellent officier. Il aimait, pendant les loisirs de leur longue navigation, à initier son jeune ami aux secrets du métier de marin. Il lui enseignait l’importance des contrées qu’ils parcouraient, les produits des pays que l’on côtoyait, les ressources qu’offraient les ports que l’on dépassait, les meilleurs points pour atterrir. Il attirait son attention sur la direction des vents, qui règnent chaque année par périodes régulières, les lignes ordinairement suivies par les vaisseaux. Surcouf, désireux de s’instruire, écoutait avidement les enseignements de son professeur improvisé. Il recueillait fidèlement ses paroles, s’assimilait ses pensées, les faisait siennes en quelque sorte, bien décidé à se servir dans la suite de tout ce qu’il apprenait de cet océan Indien sur lequel il devait naviguer, combattre et vaincre.

Lorsque l’Aurore approcha de Providien, M. de Saint-Pol fit remarquer au jeune Robert cet îlot dont la forme est particulièrement bizarre. Il lui rappelait le combat glorieux livré dans ses eaux, le 12 avril 1782, par le bailly de Suffren à l’amiral anglais Hughes, combat auquel il avait lui-même pris part, et où se signala un Malouin, Sébire de Beauchêne, commandant la frégate la Fine : « Je profitai de la beauté du paysage, disait-il vingt ans plus tard, alors que son élève était devenu le premier corsaire des Indes, pour exciter l’ardeur guerrière du marin adolescent en lui racontant cette victoire de nos armes. »

Toutes ces paroles, tous ces enseignements de M. de Saint-Pol tombaient en bonne terre. L’imagination du jeune marin s’exaltait, son cœur battait d’enthousiasme, et le soir, pendant les quarts de nuit, lorsque le navire, lentement soulevé par les longues houles des grandes mers, glissait sur les eaux phosphorescentes des Tropiques, Robert, appuyé sur les bastingages de l’Aurore, évoquait les souvenirs des Jean-Bart et des Duguay-Trouin. L’œil perdu sur les flots, tête nue, livrant son front aux caresses de la brise, il écoutait la voix intérieure qui lui disait que lui aussi serait un jour leur émule, et il puisait dans cette espérance le courage et la force nécessaires au marin. – Tout d’ailleurs, dans l’Inde, rappelle la gloire des armes françaises, et si cette merveilleuse colonie est tombée aux mains des Anglais, on ne doit pas oublier ceux qui, comme La Bourdonnais, Dupleix, Bussy et Suffren, y ont porté si haut le drapeau de la France.

L’Aurore