Les Dames de Risquenville - Ligaran - ebook

Les Dames de Risquenville ebook

Ligaran

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Opis

Extrait : "Eugène Süe, s'il avait à publier aujourd'hui les Mystères de Paris, serait obligé de modifier singulièrement le fond de son roman et les allures de ses personnages. Nous sommes loin du Lapin blanc et de Paul Niquet ; les halles ont perdu leur aspect sinistre, les bouges et les cabarets sont remplacés par d'honnêtes restaurants, la rue aux Fèves a disparu et de larges boulevards ont porté d'un bout à l'autre de Paris l'animation, le soleil et la santé".

À PROPOS DES ÉDITIONS Ligaran :

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• Non fiction : histoire, essais, biographies, pratiques.

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Préface

Mon cher Aurélien,

Pourquoi as-tu intitulé ce livre les Dames de Risquenville ?

Pourquoi les DAMES ? les Dames seulement !

Certes, Risquenville est un beau nom, et en le composant, tu as fait là une jolie trouvaille.

Nous avons, dans notre histoire des mœurs françaises, bien des vocables, improvisés pour le besoin d’un moment et destinés à caractériser les vices ou les travers d’une catégorie d’hommes ou de femmes.

Sous Richelieu et la Fronde, les Raffinés ;

Sous Louis XIV, les Beaux esprits et les Précieuses ;

Les Roués, sous la Régence et aussi, je crois, les Impures ;

Les Incroyables, pendant le Directoire ;

Sous l’Empire, les Muscadins ;

Les Dandys au temps de la Restauration ;

Pendant les dix-huit ans du règne de la branche cadette, les Prudhommes, les Lions, les Lorettes, les Robert Macaire ;

Dans des temps plus récents, les Gandins, les Cocottes et les Cocodès.

Mais chacune de ces appellations ne pouvait s’appliquer qu’à un petit nombre d’individus de l’un ou de l’autre sexe, chacun de ces mots était, de sa nature, éphémère et restreint.

Tandis que Risquenville…

Risquenville est de tous les genres, Risquenville est de toutes les fortunes, de toutes les positions, de tous les mondes ; Risquenville ne s’applique pas seulement à une catégorie d’individus, Risquenville est une famille, Risquenville caractérise une époque tout entière ; notre belle et noble époque, l’époque des Risqueurs.

Que de Risqueurs, en effet, de Risquenville, de Risquetout, non seulement sur le pavé de Paris et des autres capitales de l’Europe, mais encore dans toute notre société moderne !

Aujourd’hui le risque est devenu le meilleur, presque le seul moyen de fortune, de puissance et de renommée.

Qui ne risque rien n’a rien !

a cessé d’être un proverbe banal pour devenir la devise de la seconde moitié du dix-neuvième siècle.

Que de jeunes gens sortent des écoles, animés d’une noble ambition, laborieux, armés de courage et de persévérance, qui, après quelques mois de vie pratique, au milieu des tentations du luxe contemporain et des suggestions de l’exemple, se trouvent à bout de patience et prêts à risquer leur conscience, leur dignité… dans l’espoir d’atteindre le but un peu plus tôt.

Ce sont les Risquenville de la puissance.

Les Risquenville de la fortune, eux, jouent à chaque instant sur un seul coup de dés leur honneur et l’argent… des autres.

Les Risquenville de la gloire, de la renommée, de la célébrité, ceux-ci sont les plus nombreux ; car aujourd’hui la célébrité est en même temps un moyen de puissance et de fortune, – les Risquenville de la célébrité sont toujours prêts à mettre le feu à leur maison, sans s’inquiéter même si elle est assurée, pour obtenir le lendemain d’être les héros d’un fait divers.

Les Risquenville du sexe féminin sont toutes des Risquenville de la célébrité.

Beaumarchais faisait dire, il y a trois quarts de siècle, à la femme :

« Avant tout, sois considérée. »

Un Beaumarchais d’aujourd’hui devrait faire dire à la femme de notre temps :

Avant tout, sois célèbre et sois CÉLÉBRÉE !

Car pour les femmes, il s’agit bien moins d’être célèbres que d’être célébrées.

Et je ne parle pas seulement de celles à qui la célébrité ajoute une valeur sur le grand marché du vice.

Dernièrement une femme du monde, fort élégante et très fêtée dans le monde parisien, m’a prié de lui trouver un secrétaire qu’elle voulait charger spécialement de lire tous les journaux pour prendre note de ceux où il serait question de sa personne et de ses toilettes.

Avoir des articles dans les journaux, c’est aujourd’hui le noble rêve de beaucoup d’élèves du Sacré-Cœur, qui sortent de la pieuse maison avec l’ambition de devenir des dames de Risquenville.

Autrefois, pour stigmatiser la conduite d’une femme, on disait :

Elle fait parler d’elle.

On se rappelle à ce sujet le mot de Voltaire sur l’Académie.

Aujourd’hui, il paraît qu’une femme peut être honnête et vouloir à tout prix faire parler d’elle.

Que de moyens, de combinaisons, d’expédients mis en œuvre pour faire parler de soi !

Il y a des gens qui se diffament eux-mêmes dans l’espoir d’obtenir les honneurs d’un article, d’un bon mot, ou d’une nouvelle à la main.

Chacun est si pressé d’arriver et de jouir des satisfactions de vanité et de bien-être, qu’on ne regarde plus aux voies et moyens.

Qu’importe ce qu’on a fait pour réussir, si l’on réussit ? Le succès justifie tout.

Or, pour réussir en quoi que ce soit, il faut d’abord se signaler, se mettre en vue, se singulariser, par une témérité, par une originalité, par une bizarrerie, par un ridicule, par un coup de théâtre enfin.

Risquer ! risquer ! risquer !

Dans les temps de guerre, où chaque conscrit partait avec l’espoir d’un bâton de maréchal dans sa giberne, bien peu songeaient à conquérir les épaulettes par la durée de leurs services, par un persévérant accomplissement de leurs devoirs. C’était par des coups d’éclat, des actes de bravoure extravagants, des témérités souvent inutiles qu’on se signalait et qu’on obtenait les croix, les honneurs et les grades. Plus on risquait sa vie, plus on avait de titres à l’admiration et à l’avancement.

Nos pères furent d’admirables Risquenguerre.

Il semble aujourd’hui que la guerre soit ouverte sur le champ de bataille social ; c’est aussi à force de risquer qu’on conquiert l’avancement et la gloire.

Les petits-fils de nos pères sont devenus d’intrépides Risquetout, ou, comme tu le dis, des Risquenville.

Je connais, et tu connais comme moi, un charmant homme, qui a toujours vécu très largement, et a souvent dirigé avec plus ou moins de succès des opérations très importantes. C’est un causeur si aimable qu’aucun capitaliste homme du monde n’a jamais su lui refuser, pour l’affaire quelconque qu’il a voulu entreprendre, les 300 ou 400 000 francs nécessaires.

Eh bien ! il disait l’autre jour dans un cercle de gens qui l’aiment et l’admirent :

– Quant à moi, je ne pense pas, depuis vingt ans, avoir jamais dépensé moins de 30 à 40 000 fr. par an ; je ne comprends pas qu’on puisse vivre à moins. Mais je veux bien que le diable m’emporte, si je sais où et comment j’en ai gagné le premier sou.

Quelle audacieuse risquerie que cette auto-calomnie ! Pourtant, tous les millionnaires présents qui riaient de cette boutade, s’empresseraient d’offrir des fonds au spirituel causeur, s’il lui plaisait demain d’organiser une société en commandite pour construire un théâtre d’opéra sur le Champ de Mars.

Et comment le risque ne serait-il pas passé dans les mœurs de cette société contemporaine, où les trois quarts des individus et des familles dépensent plus que leur revenu et s’en remettent au hasard du soin de combler le déficit périodique de leur budget ordinaire.

C’est le risque qui est chargé du chapitre des crédits supplémentaires.

Et dire que nous vivons dans le siècle des économistes !

Gobloteau entend bien mieux les affaires que Passarelle. Pourtant Passarelle fait pour trois millions d’affaires, tandis que Gobloteau atteint à peine le chiffre de 1 200 000 fr.

Pourquoi ?

C’est que Passarelle a risqué de devenir la fable de tout le commerce des sucres et des savons en faisant annoncer dans tous les journaux qu’ayant surpris sa femme en flagrant délit d’infidélité avec un nègre, et, s’étant fait justice lui-même, il était allé ensuite se livrer à la police.

Quatre jours après il démentait le fait avec indignation et proclamait que sa femme n’avait jamais cessé d’être le modèle de toutes les vertus et la caissière impeccable de son établissement.

Sténio a bien plus d’esprit, de style, de savoir, de talent enfin que Charpentier.

Pourquoi, en cinq ou six ans, Charpentier a-t-il conquis une réputation telle, que ses livres s’enlèvent par milliers, dès le lendemain de la mise en vente, tandis que Sténio, qui a produit depuis vingt ans un assez grand nombre d’ouvrages remarquables, doit se contenter de la modeste gloire d’être lu et apprécié par les esprits d’élite et par le public lettré ?

Comment en serait-il autrement ? Charpentier ne s’appelle plus Charpentier, il signe ses livres Cher Monneron de Kisseleu ; il affecte dans sa vie, dans sa tenue, dans ses chaînes de montre, l’originalité qui est absente de ses écrits. Quand il n’avait pas de voiture à lui, il faisait ainsi graver ses cartes de visite :

CHer M. DE KISSELEU.

C’est lui qui, le premier, a fait teindre son chien en violet et l’a appelé : Monsignor.

Comment ne serait-il pas considéré comme un grand romancier, cet infatigable Risquenville ?

J’espère que tu me la compléteras un jour, la galerie de cette grande famille des Risquenville, esquissée dans ton livre d’une main si légère.

Ne sont-ce pas déjà des études achevées que ce M. Duboudoir qui s’est risqué à inventer la profession de couturier ; – cette madame de Risquenroute qui voyage huit mois par an ; – ces propos risqués de foyers de théâtres ; – ces modernes arènes du risquage contemporain qu’on appelle les villes d’eaux ; – ces risqueries du monde interlope ; – cette grammaire du risqueur ébauchée dans ton Aspirant Parisien ; j’en passe et des meilleurs, pour terminer par madame de Risquenville elle-même, ce type fécond dont tu nous donneras, comme disait Balzac, le genre entier et les sous-genres.

En attendant ce beau livre qui mettra le sceau à ta gloire, merci de ce joli prélude ; puisse-t-il avoir autant de succès que lui en souhaite

Ton éditeur et ami,

JULIEN LEMER.

IMonsieur Duboudoir

Eugène Süe, s’il avait à publier aujourd’hui les Mystères de Paris, serait obligé de modifier singulièrement le fond de son roman et les allures de ses personnages.

Nous sommes loin du Lapin blanc et de Paul Niquet ; les halles ont perdu leur aspect sinistre, les bouges et les cabarets sont remplacés par d’honnêtes restaurants, la rue aux Fèves a disparu et de larges boulevards ont porté d’un bout à l’autre de Paris l’animation, le soleil et la santé.

Il faut au voleur et à l’assassin la ruelle et l’impasse, le pavé boueux, inégal, le ruisseau sordide la venelle obscure et malsaine.

Élargir la rue, embellir Paris, c’était moraliser en bas.

Il y a bien encore un petit crime par-ci par-là ; mais juste ce qu’il en faut pour maintenir l’équilibre de la société.

Qu’on ne vienne pas crier au paradoxe, le crime est utile, indispensable, – et je le prouve.

S’il n’y avait plus de crimes, il n’y aurait plus de palais de justice, partant, plus de magistrats ni d’avocats, ni d’avoués à la cour, ni d’huissiers. N’y ayant plus d’avocats, il ne faudrait plus d’École de droit, plus d’étudiants au quartier Latin, de chambres garnies, de pensions et de tables d’hôte.

S’il n’y avait plus de coupables ; il n’y aurait plus de condamnés, plus de gendarmes, plus de geôliers, plus de gardiens.

Le ministre de la justice n’aurait plus de raison d’être, on le supprimerait. Plus d’employés, plus de parquets de province, plus de garde municipale, de commissaires de police, de sergents de ville.

La moitié de la France serait sans pain ; – et je conclus : supprimer le crime, ce serait supprimer la société.

Les Mystères de Paris ne sont donc plus ce qu’ils étaient. C’est dans un autre ordre social qu’il faut les chercher.

L’exception dans la passion, la maladie dans le rêve, la convoitise dévoyée, le luxe hystérique, le vice élégant, fourniraient des sujets d’étude aussi variés que les annales du crime brutal ou les inventions de sang répandu.

En tout cas, le moraliste ne pourrait envoyer ses juges d’instruction que dans les salons où l’on danse ; et, pour aujourd’hui, il établira son ministère public dans les magasins, ou plutôt dans les appartements de M. Duboudoir.

M. Duboudoir est un tailleur pour dames, une couturière mâle.

Il a le ton à la fois mielleux et inconvenant, il sue par tous les pores l’impertinence du succès.

Duboudoir est marié ; sa femme est mariée aussi. Il y a là un mystère. Rien ne manque à la poésie de son commerce de modes, car la demoiselle de magasin est devenue poitrinaire.

Duboudoir invente le cachet d’une saison : il a le monopole du bien porté.

Comme Warwick était un faiseur de rois, il est un faiseur de reines ; il ne tient qu’à lui de faire le succès d’une femme.

Duboudoir entre dans le cabinet de toilette comme la femme de chambre qui dit :

– Madame, c’est votre homme d’atours.

Le corset n’a pas de secrets pour lui ; pour lui la crinoline est de verre – comme la maison du sage.

Il faut voir Duboudoir dans un salon, Duboudoir ouvrant négligemment l’album où sont dessinés et coloriés les costumes qu’il se propose d’exécuter.

– Voici, madame, un costume de pigeon qui conviendrait parfaitement à votre teint. Les ailes sont simulées par deux bandes de soie qui se fixent à la chevelure au moyen d’une épingle. La robe est gorge de pigeon et retroussée sur les côtés pour laisser voir les pattes de madame.

Voici une toilette de Palmier ; les demoiselles seront en Oranger, en Laurier-rosé, en Gazon. Mademoiselle de X… est en avoine, madame de Z… en Myrthe, la comtesse en charmille, avec un nid dans les cheveux ; la marquise en Antilope, une autre en Cigogne, en Ibis, que sais-je ?

Feuilletez l’album – et vous verrez.

Duboudoir récite toutes ces niaiseries d’un air convaincu ; il est assis – et la cliente est debout, elle l’écoute et le supplie du regard !

Ah ! comme on voudrait alors lui crier :

– À la boutique, à la boutique ! coupe ton étoffe, prends tes mesures – et sois humble !

Mais ces dames se fâcheraient et l’audacieux subirait le sort d’Orphée.

Ce qu’on voit et ce qu’on entend chez Duboudoir n’est rien à côté de ce qu’on n’entend pas et de ce qu’on ne voit point.

Les appartements de Duboudoir sont un lieu de rendez-vous. C’est là qu’on se rencontre mystérieusement…

Et le thé, le soir ! le thé !

Vous en savez quelque chose, beau jeune homme à la ceinture rose ! vous dont la joue est fraîche et parfumée comme la fleur du péché ?

Les voilà, les nouveaux mystères de Paris. Un jour, nous les écrirons sans réticences.

Et je sais bien à qui je les dédierai, – madame ! Il y a bien d’autres choses que vous ne connaissez pas.

Tenez, à Charenton, il est une maisonnette dans un jardin ; là demeure une brave femme qui garde des enfants, pauvres petits êtres, fils de l’amour, conçus dans un sourire, et dont l’existence troublerait le repos, la joie d’une famille entière !

Ils se nomment Henri, Gaston, Ivan…

Ils jouent dans le jardin en attendant l’âge du collège, qui sera pour eux une prison.

De loin en loin, une voiture s’arrête à la porte. Une jeune et jolie femme en descend, qui a pu, ce jour-là, s’absenter des Champs-Élysées et du bois de Boulogne.

Jetant les yeux autour d’elle, toute rose de crainte et d’émotion, elle court à son enfant, le couvre de caresses et de baisers, s’informe de sa santé auprès de la bonne femme, paye la pension, – et fait une distribution générale de bonbons et de confitures.

Tout à coup l’heure sonne. Elle regarde sa montre et pâlit. Elle embrasse l’enfant : « Henri, sois sage ; fais bien ta prière ! »

Elle remonte en voiture, les chevaux s’élancent.

La jeune mère regarde encore, essuie une larme ; puis, au détour du chemin, elle reprend l’air froid, calme, mondain ; – elle rentre à l’hôtel !

Je les ai vus, moi aussi, ces enfants, et j’ai cherché sur leur front clair une trace de leur naissance.

Ivan seul n’a jamais reçu de visite. Il a neuf ans il est blond avec les yeux noirs, pleins de flamme quoique tristes. C’est un Manfred, c’est l’enfant d’une tempête, d’un éclair, d’une passion malheureuse, d’un crime peut-être.

Jamais de mère ! jamais personne !

Quand la marraine des autres arrive, Ivan regarde avec tristesse, il s’approche et il recueille des miettes de caresses ; quand on l’embrasse, il est fier pour huit jours.

Pauvre Ivan, où est ta mère ?

Madame de Risquenville

Hier, un homme en blouse fanée, coiffé d’une oque à visière, remontait la rue Laffitte. Il poussait devant lui une charrette à bras sur laquelle étaient entassées des poires de toutes dimensions, et, d’une voix avinée, il criait aux passants :

– Demandez des duchesses !

Je ne sais par quelle association d’idées ce crime transporta subitement du ruisseau de la rue Laffitte à l’avenue des Champs-Élysées, – et je sais encore moins pourquoi une image bien connue traversa ma pensée comme un gracieux fantôme…

Cette image était la photographie en couleur de madame de Risquenville.

La singulière personne que cette excentrique étrangère, et comme elle aurait bon air dans une cage dorée ! On lui offrirait des noisettes et des fleurs, elle rendrait une grimace et un sourire, sourire affable, charmante grimace.

Madame de Risquenville est une grande dame.

Elle ne l’ignore point et elle abuse quelquefois des bénéfices de l’exception et des privilèges de l’impunité.

Elle est élégante, bien faite, – et Worth vous le dira.

Elle est blonde, – et la Skittles, qui a essayé de toutes les teintures, peut vous affirmer que madame de Risquenville est d’un blond très réussi.

Elle est spirituelle, mauvaise langue, folâtre, étourdie, curieuse, plus Parisienne que la rue Richelieu et plus répandue que le Petit Journal.

Le Petit Journal va partout…

Elle aussi.

La curiosité la pousse. Elle ne se contente pas de savoir si Paris a une jolie bouche, elle veut aussi le regarder au talon.

On a vu, cette année, madame de Risquenville :

Au Château des Fleurs, au bal Mabille (deux fois) ;

Aux Folies-Marigny, en petite baignoire (trois fois) ;

À l’Alcazar d’été, dans la loge même de Thérésa (cinq fois) ;

Au bal Morel (une fois) ;

À la Reine-Blanche (deux fois) ;

À la Closerie-des-lilas (trois fois) ;

Au Casino-Cadet (six fois) ;

Au bal de l’Opéra (treize fois) ;

Sur le palier du café Anglais (dix-sept fois) :

À la messe (une fois).

Et cependant madame de Risquenville est une vertu.

Quand on l’aperçoit dans un des coins de Paris qui semblent n’être faits que pour elle, on se pousse le coude, on chuchote : – Madame de Risquenville est ici !

– Bah !

– Là, tenez ; suivez ma lorgnette.

– Et ce monsieur, derrière elle ?

– C’est son mari.

Elle l’aime ?

– On n’a pas le droit d’en douter.

– C’est donc une vertu ?

– Une vertu quand même.

Madame de Risquenville veut une galerie. Elle aime les assiduités, mais elle n’aimera jamais les assidus. Peu lui importent les commentaires, ils ne l’atteignent pas.

Elle chante la Gardeuse d’ours et la Fille au trombone, comme Thérésa et Lasseny.

Elle danse le cancan comme Rigolboche.

Elle joue la comédie comme Alphonsine.

Elle fume comme un bateau à vapeur.

Telle qu’elle est, madame de Risquenville fait des passions, – et ne les défait pas.

Ce dernier hiver, il y avait bal masqué à l’hôtel de la Résidence des cœurs législatifs.

Le baron de X…, capitaine de cavalerie, blessé d’un éclat d’obus à Sébastopol, parcourait les salons en costume d’apothicaire Louis XV. Le baron portait fièrement suspendu à son ceinturon l’instrument que Molière a légué au maréchal Lobau.

– Connais-tu cela ? beau masque ? demanda le baron à madame de Risquenville.

– Oui, répondit vivement celle-ci, c’est le canon qui a blessé ce pauvre baron de X… en Crimée !

Le mot y était.

Dernièrement encore, madame de Risquenville descendait de voiture sur le boulevard des Capucines. Une femme s’approche d’elle :

– Madame, dit-elle, ayez pitié de moi. Je suis enceinte et je n’ai pas d’argent.

Madame de Risquenville lui donna une pièce de quarante sous.

– Tout cela ? fit la femme avec dédain. Croyez-vous que cela suffise pour m’acheter une layette ?

– Dame ! s’écria madame de Risquenville, ce n’est pas moi qui vous ai mise en cet état !

Hier, un homme en blouse fanée, coiffé d’une loque à visière, remontait la rue Laffitte. Il poussait devant lui une charrette à bras sur laquelle étaient entassées des poires de toutes dimensions, et, d’une voix avinée, il criait aux passants :

– Demandez des duchesses !

*

Mademoiselle P… femme d’esprit s’il en fut, soupait au café Anglais avec le prince X…

Survient l’ancien cavalier de la dame : « Je ne vous dérange pas ? »

– Mais comment donc, pas du tout ! Soupons-nous tous les trois ?

– Trop flatté.

Ce n’est qu’au moment de l’addition qu’il y eut un réel embarras.

Aucun des deux gentlemen n’osait payer pour l’autre.

Messieurs, dit en riant mademoiselle P…, c’est moi que cela regarde…

Et elle paya.

*

M. Narischkine, à son arrivée à Paris, déjeunait volontiers, chez Bignon.

Un matin, il trouva sur sa note cette simple ligne :

*

Deux pêches… 15 fr.

– Les pêches sont donc bien rares ? demanda-t-il au patron.

– Non, monsieur, répondit Bignon avec le suave sourire qu’on lui connaît, ce ne sont pas les pêches qui sont rares, ce sont les Narischkine !

*

C’était dans le salon bleu d’une femme blonde.

Les princes russes abondaient.

L’un d’eux cita en riant le proverbe : « Grattez le Russe, vous y trouverez le Cosaque. »

– Et si on gratte le Cosaque ! demanda un voisin.

– On trouve l’ours ! dit la dame.

– Et si on gratte l’ours ?

– ON RETROUVE LE RUSSE !

*

– La marquise paraissait triste aujourd’hui !

– Dame ! le marquis est à la chasse… !

– Ce n’est pas cela !

– D… est en Angleterre.

– Heu !…

– Et M… est à Marseille.

– C’est vrai, la voilà veuve.

*

M. de Z…, qui a contracté l’habitude de se griser et de faire de la casse, a été surnommé par ces dames « le comte de Descendez-Cristaux. »

*

M. G…, après trois semaines de soupirs, avait obtenu un rendez-vous d’une dame qui passe pour imprenable, – à ce point qu’on l’a surnommée madame Kronstadt.

Si discret que soit un homme, il a toujours un confident.

– Eh bien ! demanda celui-ci, comment vous a-t-on reçu ?

– Les sourcils froncés, l’œil irrité.

– Mais enfin, on vous attendait.

– Sans doute !

– Dans quelle attitude ?

– Dans l’attitude de la Russie.

IIIMadame de Risquenroute

HISTOIRE DE CHEMIN DE FER

L’aventure est à l’ordre du jour. – Il y a d’abord un mot plein de grâce naïve attribué à mademoiselle P…, qui disait hier à son amoureux :

– Si cela ne te fait rien, je te tromperai pour le terme ?

*

Il y a ensuite l’histoire de madame de G… – en chemin de fer.

Madame de G… revenait d’Arcachon à Paris.

À la station de Libourne, la portière s’ouvre et un jeune homme prend place dans le coupé, à côté de madame de G…

Ce jeune homme, vous le connaissez, c’était Amaury, ancien attaché d’ambassade, – aujourd’hui journaliste.

Le train s’étant remis en marche, le tête-à-tête commença par deux a parte.

AMAURYseul, dans son coin. – Jolie femme… pas de mari, pas de femme de chambre ! Que signifie ?… Il y a du monde dans ses allures… Les yeux sont beaux, la peau blanche, la main petite… Oh ! le joli petit nez ! le joli petit nez !… Et les cheveux… Rien n’est singulier comme l’émotion que me cause la vue d’une jeune et riche chevelure… Heureux celui qui dénoue les tresses de ma voisine… C’est dans la chevelure des femmes que les baisers font leur nid !

LA DAMEregardant le paysage. – Allons, il était dit que je ne voyagerais pas seule… J’ai eu tort de laisser Jenny à Arcachon… Il me semble que mon voisin me regarde beaucoup. Cette attention est gênante… Il est si facile de tout voir sans rien regarder. – Que pense-t-il de moi ? Si je lui montrais mon pied ?

Elle se penche à la portière, et son petit pied s’étale sur le tapis du coupé.

AMAURYseul. – Oh ! le joli pied.

LA DAME. – Il cherche à savoir quel est le livre que je tiens à la main. Beaucoup de gens jugent les femmes sur leurs lectures… Elle pose à côté d’elle le livre entrouvert.

AMAURYseul. – Mademoiselle de Maupin !… On pourra causer.

LA DAMEprenant un flacon dans son nécessaire. – Bon ! le voilà qui tâche de lire mes initiales… Ce jeune homme est fort indiscret… Il n’est pas mal, du reste… l’air fatigué, c’est bon signe. Quelle est cette rosette à sa boutonnière ? Il y a dû vert, du blanc, du bleu, et un peu de rouge… le Christ, Charles III, Maurice et Lazare, c’est un intrigant… Il n’a donc pas fini de me contempler ? Ah ! la taille ? il veut voir la taille ? Tiens, la voilà…

Elle ôte son châle de dentelles.

AMAURYseul. – Quelle taille élégante !

LA DAME. – Il ne parlera pas ? Je ne comprends pas qu’on cherche si longtemps une phrase…

AMAURYse décidant. – Il fait bien chaud, madame, aujourd’hui.

– Monsieur, je m’en étais aperçue.

– Vous arrivez sans doute de Biarritz ?

– Non, monsieur, d’Arcachon.

– Y avait-il du monde ?

– Des personnes connues !

– Ferez-vous le tour du Rhin ?

– Ma femme de chambre est tombée malade.

– Les dunes sont vraiment admirables. Cette nature sauvage, etc.

– Et vous, monsieur ?

– Je viens de passer deux jours chez le duc D…

– Ah ! vous connaissez le duc ? qui donc était là…

– Monsieur de, monsieur F…, monsieur de…, et monsieur Amaury.

LA DAMEavec mépris. – Ce monsieur Amaury était là ?

AMAURYglacé. – Oui, madame. Est-ce que vous le connaissez ?

LA DAME. – Pas du tout, et je m’en flatte !

AMAURY. – Avez-vous à vous plaindre de lui ?

LA DAME. – C’est un débauché, un courtisan, un garçon taré, criblé de dettes, comprometteur de femmes, sans foi, sans honneur… Une de mes amies m’a parlé de lui, c’est un misérable.

AMAURY. – Vous m’étonnez, madame. Je connais fort peu cet Amaury, mais il m’a semblé qu’on faisait de lui une toute autre estime.

LA DAME. – Oh ! plus un mot là-dessus, je vous en prie !

Amaury tourna la conversation. Il fut brillant, spirituel, poétique même.

À Châtellerault, il prit la main de la dame…

À Amboise, il baisa la main de la dame…

Aux Ormes, il lui prit la taille…

– Tours ! vingt minutes d’arrêt !

Les voyageurs pour la ligne de Nantes changent de voiture !

– Connaissez-vous la Touraine ?