Petits bonheurs, bras de fer et vitamines - Pierre Beauve - ebook

Petits bonheurs, bras de fer et vitamines ebook

Pierre Beauve

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Opis

Escapade dans le jardin secret d'un grand-père attentif à ses petits-enfants« Et voilà qu’un beau jour, je fus grand-père. Alors à intervalles plus ou moins rapprochés, je vis débouler mes petits-enfants dans mon jardin, le jardin de Babou, ainsi qu’ils prirent l’habitude de l’appeler. Ses petits-enfants, on les aime deux fois, dit-on. Une fois quand ils arrivent et une fois quand ils repartent. Et en effet, je les ai quelquefois aimés davantage à leur départ qu’à leur arrivée. Cependant, dans mon jardin, ils m’ont souvent ramené là où les choses se regardent moins avec les yeux qu’avec le cœur. Car rien ne vaut les enfants pour vous obliger à négocier des virages qu’on n’avait nulle envie d’aborder... »Après avoir évoqué son enfance dans un livre précédent, Pierre Beauve prend aujourd’hui sa vie par l’autre bout.Sous l’œil étonné, amusé, parfois malicieux mais jamais complaisant du grand-père, ses petits-enfants sont les héros d’anecdotes tendres, intimistes et pleines d’humour. À la clé, quelques solides bras de fer dont il ne sortira pas toujours vainqueur...Des mémoires qui relatent avec humour les relations familiales entre grands-parents et petits-enfantsEXTRAIT Je pouvais être fier de mon travail : ma grande pelouse était un véritable terrain de golf. Plus un pissenlit, plus la moindre pâquerette, plus une graminée pour regarder les autres de haut. Il ne me restait qu'à remiser ma tondeuse et à attendre les compliments flatteurs de mon entourage, du laitier entre autres. En ce temps-là, le laitier déposait encore ses bouteilles sur le pas des portes."La plus belle pelouse de toute la région", m'avait-il dit lors de son dernier passage.Il est vrai que les pelouses, il avait tout le loisir de les observer, lui dont le poids des tournées s'allégeait de semaine en semaine depuis l'ouverture d'un hypermarché dans le coin.

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La beauté est dans les yeux de celui qui regarde.

Oscar WILDE

Tant de mains pour transformer le monde,

et si peu de regards pour le contempler !

Julien GRACQ

À Rosane, Gaspard,

Alice et Jonathan.

Préface

Je vous remercie, Monsieur Babou, de m’avoir offert ces quelques fragments de bonheur simple, vitaminé à souhait.

Qu’allez-vous savourer, vous qui hésitez peut-être encore à vous emparer de cet ouvrage ?

Un recueil de mémoires, avec son incontournable parfum de nostalgie ?

Un précis de jardinage ponctué d’exhortations écolos ?

Un manuel pratique sur l’art d’être à l’écoute des générations futures ?

Une lecture dont vous ressortirez vivifié et joyeux, heureux de pouvoir retrouver votre âme d’enfant, celle dont on nous dit qu’il faut obligatoirement l’abandonner lorsque l’on devient une grande personne, sérieuse et toujours pressée.

Un livre pétri d’humanité, que, j’espère, mes petits trésors à moi, encore emmitouflés dans l’âge d’or de l’enfance, pourront un jour déguster à leur tour et partager avec les jardiniers du bonheur, quel que soit leur âge.

Claudine Brasseur présentatrice à la RTBF du Jardin extraordinaire

Prologue

Pour le plaisir des petits et des grands

Le jardin ?

Une affaire de femmes, disait-on à la campagne autrefois. Un potager évidemment. Avec, à la rigueur, rejetées dans un coin délaissé ou en bordure d’un sentier, quelques fleurs pour un bouquet à déposer sur une tombe ou devant une potale. Du nourricier et de l’utilitaire en somme.

Si loin que remontent mes souvenirs, je revois en effet ma mère dans son jardin. Ses rares moments de loisir, c’est là qu’elle les passait. Avec, parfois à ses côtés, un petit garçon de quatre à cinq ans qui jouait de la binette ou du râteau et auquel bientôt elle abandonna une minuscule parcelle à l’extrémité du triangle que formait le potager. Alors, maladresse après maladresse, cet enfant que j’étais s’initia aux mystères de la nature et apprit à composer avec les sautes d’humeur des saisons et les caprices de la germination.

Bien des années plus tard, à mon tour, j’ai souhaité un jardin qui fût mon jardin. Cent fois, j’en ai caressé le rêve. Cent fois, j’en ai façonné les contours dans le terreau de mon imagination. C’était l’époque où ma bibliothèque débordait de livres spécialisés pleins de bons conseils. Jusqu’au jour où, croyant apposer la touche définitive, j’ai voulu signer mon œuvre.

Mais c’était mal connaître l’obstination des rêves. À peine les a-t-on concrétisés qu’ils se sentent à l’étroit dans le carcan de nos réalisations et en font sauter l’écorce ainsi qu’un papillon prisonnier de sa chrysalide. Je me surpris donc à défaire le puzzle si patiemment assemblé et à le recomposer sur de nouvelles bases : un jardin n’est jamais que le reflet inachevé de nos utopies. Est-ce d’ailleurs insignifiant si le premier mythe de l’humanité se situe dans un jardin enchanteur dont une sorte de nostalgie nous hante jusqu’à l’obsession, comme d’éternels exilés d’un paradis perdu ?

Avec le temps, une fois la retraite venue, mon jardin devint le meilleur rempart contre l’ennui. Jusqu’à frôler la jardinomania, épidémie fort répandue de nos jours. Ainsi, plus que jamais, je me mis à redouter les gelées tardives, l’orage dévastateur ou la sécheresse prolongée. Comme si cela avait été de la plus haute importance, je guettais la levée de mes premiers semis, je déplorais la floraison trop précoce de mes tulipes, je m’inquiétais de la maturation soudaine de mes fruits. Pendant que d’autres jouaient à la pétanque ou au tennis, moi, je jouais au jardin.

Alors…

quand on dit qu’il n’y a plus d’enfants !

Des petits, peut-être !

Mais des grands… ! se demandait Raymond Devos dans un de ses sketches célèbres.

Oui, j’étais redevenu un grand enfant et je le revendiquais. En quelque sorte, j’avais bouclé la boucle. Une illusion de plus…

Et voilà qu’un beau jour, je fus grand-père. Alors, à intervalles plus ou moins rapprochés, je vis débouler mes petits-enfants dans mon jardin, le jardin de Babou, ainsi qu’ils prirent l’habitude de l’appeler.

Ses petits-enfants, on les aime deux fois, dit-on. Une fois quand ils arrivent et une fois quand ils repartent. En effet, les miens, je les ai quelquefois aimés davantage à leur départ qu’à leur arrivée. Mais je dus bien vite apprendre à faire avec, comme l’on dit communément. Car rien ne vaut les enfants pour vous obliger à redescendre sur terre et à négocier des virages qu’on n’avait nulle envie d’aborder.

Il me fallut donc redécouvrir la patience, reculer les bornes de la tolérance, rendre aux choses leur juste valeur et relativiser les incursions des ballons dans les parterres. Plus d’une fois, je fus amené à choisir les ébats maladroits des petits plutôt que l’ordonnancement méticuleux de mes massifs floraux ou la rigueur de mes carrés de légumes. Mon jardin ne pouvait en effet devenir un lieu d’interdits, de sanctions et de conflits permanents. Au contraire, il devait se transformer en bonheurs partagés et en leçons de vie. De même qu’on l’avait fait autrefois avec moi, je rêvai à mon tour de semer quelques graines dans ce terreau encore vierge de mes petits-enfants. Mais ce ne fut pas toujours un voyage en première classe pour le nirvana et il me fallut abandonner quelques illusions en cours de route.

Bref, je dus, malgré moi, partager mon jardin.

Aujourd’hui, j’ai quitté ma maison trop grande et j’ai fait le deuil de ce jardin trop lourd de contraintes. Et surtout, mes petits-enfants ont gagné les rives plus tumultueuses de l’adolescence. Ainsi va la vie : on croit saisir l’instant et le retenir pour toujours que déjà le moment est venu de redessiner les contours déformés des souvenirs. Hélas…

Ô temps ! suspends ton vol, et vous, heures propices, Suspendez votre cours, écrivait Lamartine en d’autres circonstances.

Restent ces Billets de Babou, ainsi que certains les ont appelés, qui sont des fables ou des contes autant que des souvenirs. Plusieurs années à regarder mes petits-enfants qui trouvaient dans le microcosme de mon jardin un espace de jeux, d’évasion et de découvertes insolites. Mais également, je l’espère, d’échanges et de règles à respecter.

Si l’émotion fut souvent au rendez-vous, elle se tempéra plusieurs fois d’humeur maussade et d’un soupçon de pessimisme en face de la nature humaine. À trop attendre, on risque le désenchantement. Cependant, dans mon jardin, mes petits-enfants m’ont souvent ramené là où les choses se regardent moins avec les yeux qu’avec le cœur. Comme au début de la boucle…

L’orvet ou première leçon de choses

Je pouvais être fier de mon travail : ma grande pelouse était un véritable terrain de golf. Plus un pissenlit, plus la moindre pâquerette, plus une graminée pour regarder les autres de haut. Il ne me restait qu’à remiser ma tondeuse et à attendre les compliments flatteurs de mon entourage, du laitier entre autres. En ce temps-là, le laitier déposait encore ses bouteilles sur le pas des portes.

« La plus belle pelouse de toute la région », m’avait-il dit lors de son dernier passage.

Il est vrai que les pelouses, il avait tout le loisir de les observer, lui dont le poids des tournées s’allégeait de semaine en semaine depuis l’ouverture d’un hypermarché dans le coin.

Et voilà que ma petite-fille, ma seule petite-fille à l’époque, trois ans à peine, que par précaution j’avais écartée le temps de tondre, voilà donc que ma petite-fille reprenait déjà ses jeux dans ce qui était devenu, au fil de ses séjours chez nous, son univers lilliputien. Mètre après mètre, elle en avait élargi les limites bien au-delà des premiers parterres. Depuis peu, elle explorait le verger et, lorsqu’elle croyait m’y trouver, se risquait même jusqu’à l’entrée du potager.

C’est alors que, se précipitant dans mes jambes :

— Babou ! Là, un serpent, lança-t-elle.

De fait, sur cette pelouse lisse comme une table de billard se tortillait un orvet, affolé d’être subitement à découvert et devenu du coup si vulnérable. Il n’était pas bien grand et ma tondeuse, qui l’avait malmené, l’avait encore raccourci d’un à deux centimètres, le bout de la queue heureusement. Tout compte fait, rien de bien grave pour un orvet.

Ma petite-fille n’en était pas à sa première surprise dans mon jardin. Mais, aujourd’hui, c’était autre chose, un serpent comme elle venait de dire. Comment une enfant de cet âge avait-elle instantanément identifié un serpent dans cette petite bestiole qui se contorsionnait sur le gazon ? D’où connaissait-elle ce nom, elle dont le vocabulaire commençait à peine à émerger des premiers balbutiements ? Et pourquoi avait-elle instinctivement senti monter en elle, avant toute mémoire en somme, cette répulsion que les reptiles, en partage avec les loups, suscitent toujours chez les humains ? L’écureuil, par exemple, qu’elle observait parfois depuis la terrasse, ne l’avait jamais effrayée. Au contraire, elle le trouvait mignon. Pas plus que le chat du voisin, pourtant si impressionnant de taille et si cruel avec les souris et les oiseaux qu’il capturait dans le coin. Sans doute, les livres illustrés pour enfants dont nous lui commentions les images le soir avant de la mettre au lit n’y étaient-ils pas étrangers. Ou alors, c’était un phénomène plus profond, une espèce de réminiscence atavique qui avait percolé à travers l’histoire de l’humanité depuis la nuit des temps, renforcée encore par la malédiction originelle du serpent-tentateur dans le jardin d’Éden.

Cependant, la peur était bien là.

— Ce n’est pas un serpent, lui dis-je, mais un orvet, une sorte de lézard sans pattes. Et pas dangereux du tout !

Pour la mettre en confiance, je fis glisser l’orvet sur la paume de mes mains d’où il cherchait à s’échapper en projetant sans cesse sa petite langue bifide sur l’extrémité de mes doigts. Toujours sur le qui-vive, elle restait à faible distance tandis que d’imperceptibles frissons de chair de poule parcouraient la peau satinée de ses bras nus.

Puis, mettant ses deux mains devant la bouche :

— Oh, et sa queue ? Il n’a plus de queue, Babou !

— Oui, mais rassure-toi. Il va la régénérer. C’est, chez lui, une excellente technique de défense : quand il se sent en danger, il abandonne un morceau de queue à son prédateur. Voilà pourquoi on l’appelle serpent de verre, répondis-je d’une façon manifestement trop pompeuse pour une enfant de trois ans.

En effet, régénérer et prédateur étaient des concepts bien compliqués, comme étaient bien trop savants les mots d’ovovivipare et de saurien que j’utilisai pour lui parler de l’orvet. Lui non plus d’ailleurs n’avait cure des leçons d’histoire naturelle d’un grand-père légèrement décalé. Et il ne manquait pas de le faire savoir en se démenant de plus belle sur mes mains.

Toujours hésitante et avec une légère crispation au coin des lèvres, ma petite-fille se rapprochait cependant peu à peu sans oser encore le toucher : l’aversion restait plus forte que tous mes discours rassurants.

— Mais, tu peux…

Alors, dominant sa peur, elle avança une main incertaine et, subitement, du bout des doigts, elle effleura l’orvet puis s’enfuit aussitôt se réfugier dans les bras de sa grand-mère qui venait d’apparaître sur la terrasse.

Quant à moi, je libérai la pauvre bestiole qui disparut immédiatement sous la haie. Puis je rangeai ma tondeuse.

Bien sûr, on ne devient pas maître du premier coup dans le difficile art d’être grand-père. Mon plaidoyer un peu pédant ne devait pas avoir fait avancer d’un pouce la cause des serpents auprès de ma petite-fille. Par contre, chez moi, cet orvet insignifiant avait abandonné bien plus qu’un minuscule bout de queue. Il avait semé dans ma tête un début de doute quant à la pertinence d’une utilisation aussi intensive de ma tondeuse…

Un serpent grand comme ça

Nous étions cinq à six ans plus tard et, entre-temps, j’étais devenu quatre fois grand-père.

Les vacances d’été s’étiraient en longueur et ils avaient épuisé toutes les ressources de leur imagination. Aussi commençaient-ils à s’ennuyer. Les disputes se faisaient plus fréquentes et notre capacité de résistance petit à petit atteignait ses limites.

Ils s’étaient réfugiés tous les quatre dans le coin le plus inhospitalier du jardin qui, d’habitude, ne constituait guère leur endroit favori de jeu. Tout au plus, une rare et brève partie de cache-cache. Et tout à coup :

— Babou ! Babou ! Viens vite, un serpent.

Je crus d’abord qu’ils cherchaient à me faire marcher ou qu’ils étaient encore tombés sur un inoffensif petit orvet. Aussi, je n’étais guère pressé de laisser mes occupations, d’autant que j’accusais quelque retard dans mes travaux.

— Mais je t’assure, Babou. C’est pas une blague, y a un serpent ! insista l’aînée. Là-bas, près du tas de compost. Même que c’est pas un orvet ! ajouta-t-elle avec un air de spécialiste des reptiles.

Apparemment, il y en avait au moins une qui distinguait un orvet d’un serpent. Et ça, c’était nouveau. Ma piètre leçon de choses quelques années auparavant aurait-elle laissé des traces ?

— Un serpent grand comme ça !, intervint le plus jeune de mes petits-fils en écarquillant les yeux et en ouvrant largement les bras pour mieux me faire prendre la mesure de l’animal qu’il venait d’apercevoir.

Évidemment, celui-là, il habitait à Marseille et il adorait jouer les Marius. Des trucs grands comme ça, racontés avec cette touche d’accent méridional venu tout droit de sa lointaine Canebière, même si ça fleurait bon la lavande, je n’étais plus prêt à les avaler.

Cependant leurs appels répétés dans lesquels je percevais plus que de l’excitation – il y avait un timbre d’effroi dans leurs voix qui ne trompait pas – leurs cris à tous les quatre donc finirent par me faire craindre le pire. Après tout, mon tas de compost se situait derrière une rangée de chamaecyparis qui courait le long d’un terrain vague. Exposé plein sud, ce dernier avait en outre servi autrefois de petite carrière à usage local, endroit propice s’il en est, en été surtout, pour un repaire de couleuvres ou de vipères.

Sans compter ces histoires de pompiers qui doivent intervenir régulièrement dans les jardins publics ou en pleine rue, quand ce n’est pas dans un escalier d’immeuble, pour récupérer des boas constrictors, des vipères jaunes du Sahara ou encore des mygales mexicaines. Toutes gentilles petites bêtes exotiques que certains farfelus ont achetées inconsciemment sur un marché clandestin ou ramenées d’un voyage lointain, cachées au fond de leurs bagages pour en faire des animaux de compagnie, avant de les relâcher tout aussi inconsciemment dans la nature, dépassés par la tournure des évènements.

Donc, une certaine inquiétude me gagna bientôt et je les rejoignis.

— Là, Babou. Le long du vieux tronc…

— Avec un dard, renchérit le frère aîné de mon petit Marius qui m’entraîna jusqu’au tas de compost. Enfin, presque jusqu’au tas de compost, montrant tout de même un courage que je ne lui connaissais guère. À vrai dire, celui-là, pour ses huit ans, loin d’être un Marco Polo qui brave tous les dangers pour parcourir le vaste univers, c’était plutôt un adepte du risque zéro : les limites de mon jardin satisfaisaient largement ses besoins d’aventures.

— Regarde, là… Tu vois pas ? me montrait-il en restant prudemment à distance respectable derrière moi.

— Où, là ?

— Ben là. Juste devant ton pied.

Eh oui, maintenant je voyais ! Je voyais même très bien ! Je voyais un lombric, certes tout à fait spectaculaire, avec sa partie antérieure renflée et plus rouge qui ressemblait effectivement à un dard. Mais enfin, ce n’était qu’un lombric ! Un vulgaire ver de terre comme il en grouille des centaines dans les composts, et qui s’étirait, se rétractait, s’allongeait encore pour se déplacer et trouver refuge sous le rondin que j’avais disposé là afin de retenir mon tas de déchets végétaux.

Quant à y voir un serpent…

— Même que j’ai pissé dessus ! s’exclama mon petit Marius avec cette intonation légèrement gouailleuse de Marseillais et l’œil pétillant de malice, fier d’épater ses cousines en leur montrant une technique imparable, quoique strictement masculine, pour endormir l’agressivité des serpents grands comme ça. Sans compter qu’il me livrait une information utile puisque j’apprenais du même coup l’usage qu’on faisait à mon insu de ce coin écarté du jardin. En effet, la fermentation organique n’expliquait pas à elle seule ces fortes émanations d’ammoniac qui m’assaillaient lorsque j’allais retourner mon compost.

J’en serais presque venu à faire crédit aux légendes chinoises qui rapportent que les dragons se métamorphosent à leur guise tantôt en chenilles, tantôt en vers à soie. Peut-être bien que les serpents, c’est pareil. Et sans doute mes petits-enfants avaient-ils réellement aperçu un serpent grand comme ça mais qui, lorsque je m’étais pointé, s’était rétracté en un éclair au point de n’être plus qu’un simple ver de terre.

Ou, qui sait si, avec toutes ces histoires qu’ils se racontent dans leurs têtes, nous n’étions pas sur deux planètes différentes ? Oui, oui : ce sont des choses qui arrivent, chez le Petit Prince de Saint-Exupéry par exemple. Avec, dans leur monde enchanté, un vrai serpent armé de son dard tandis que dans mon jardin à moi, il n’y avait qu’un lombric…

À la fin des vacances, je me persuadai, en guise de consolation, que rien n’est jamais tout à fait perdu. À force de fréquenter mon jardin, peut-être finiraient-ils par identifier ne fût-ce qu’un ver de terre. Mais pour ce qui était des serpents, il leur restait de sérieuses lacunes dont je doute qu’elles soient comblées à ce jour.

Voilà pourquoi, au bas de cette histoire, si j’étais encore prof, j’aurais envie d’écrire en grosses lettres rouges, comme sur un bulletin scolaire : Peuvent mieux faire…

C’est Georges Feydeau qui disait :

La jeune génération est très inférieure à la nôtre… Tout de même, si je pouvais en faire partie !

Ce jour-là, j’aurais volontiers échangé mes connaissances des vers de terre contre les plaisirs innocemment retrouvés de pouvoir me lancer avec mon petit Marseillais dans un concours du jet le plus long afin de neutraliser des serpents grands comme ça en faisant pipi dessus…

Le pomme de terre

Alors que je me suis toujours méfié d’un excès d’interventionnisme qui risque de perturber l’alchimie des rêves chez les enfants, je fus parfois, avec mes propres petits-enfants – manie de vieux prof sans doute – un rien directif afin d’infléchir leurs tendances naturelles à l’insouciance et au je-m’en-foutisme. Pour en faire, non des animaux ni des dieux – surtout pas des dieux ! – mais simplement des hommes :

L’homme n’est pas Dieu. À nous de faire qu’il soit au moins humain, écrivait Comte-Sponville dans un tout autre contexte.

Défi perdu d’avance ? Dessein présomptueux ou trop optimiste d’un grand-père ringard ?

Eh bien tant pis, me suis-je dit un jour à propos d’un cafouillage dans le vocabulaire d’une de mes petites-filles. En effet, mais cela dura tout au plus deux à trois semaines, il fut un temps où, chaque fois qu’elle trouvait un ver de terre – eh oui, encore une histoire de ver de terre ! – donc lorsqu’elle rencontrait un ver de terre, ce qui n’a rien d’exceptionnel dans un jardin, elle parlait d’un pomme de terre, au masculin. Et cela nous entraînait dans de tels quiproquos que, avec le recul, je ne crois pas cette confusion tout à fait innocente. Car celle-là s’y entendait à merveille pour me conduire en bateau.

Un lombric s’égarait-il sur la terrasse, un pomme de terre donc, et je la devinais légèrement chagrinée de le voir s’épuiser pour se mettre à l’abri du soleil. Parfois, elle tentait de le réhydrater avec son petit arrosoir. Ou bien, maîtrisant une légère répulsion, elle l’attirait sur sa pelle à sable afin de le déposer à l’ombre d’une plate-bande.

L’occasion était trop belle : comment ne pas la saisir ? Aussi, mine de rien, je me suis glissé dans son jeu.

Lorsqu’elle traînait sur mes talons, ce qui n’était pas rare à l’époque, je cherchais un prétexte pour soulever une pierre plate ou déplacer une planche en bois à moitié pourrie et ainsi surprendre quelque gros vers de terre qui, hébété d’être exposé brusquement en pleine lumière, rentrait bien vite dans sa galerie. Ou, à l’instar du merle qui imite le bruit de la pluie en martelant le sol de ses pattes, je l’invitais à frapper légèrement et par petits coups saccadés la pelouse avec un bâton. Alors, remontant à la surface, les vers venaient s’étirer sur le gazon humide. Malgré une certaine répugnance à laquelle moi non plus je n’échappais pas tout à fait, nous en avons saisi un entre nos doigts pour l’extirper totalement de sa galerie, étonnés à la fois de sa vigoureuse résistance et de son extraordinaire élasticité.

À d’autres moments, rencontrant ces petits boudins de boue au bord du chemin, je tentais de lui expliquer que nous avions là leurs déjections, du compost mis gracieusement à la disposition de la nature. Et puis, dressées à la verticale, il y avait aussi ces aiguilles de pin ou ces minuscules brindilles que, millimètre après millimètre, ils entraînent dans le sol, le fertilisant à leur manière, jour après jour, depuis des millions d’années.

Plus elle me montrait de pommes de terre, plus je me prenais de sympathie, sinon d’affection, pour ces auxiliaires irremplaçables. Recycleurs efficaces des déchets végétaux, aérateurs infatigables des potagers et des prairies, ils s’activent sans bruit par milliers sous nos pieds. Dans des kilomètres et des kilomètres de galeries. En conditions normales, entre deux et cinq tonnes à l’hectare, estiment les spécialistes. Plus lourds que tous les autres animaux réunis ! Et faisant transiter des quantités phénoménales de matières organiques par leur tube digestif pour les rejeter sous forme de tortillons. Sans eux, la nature dépérirait lentement mais sûrement. Les humains n’auraient plus qu’à mettre la clé sous le paillasson et aller voir ailleurs…

— Babou, encore un pomme de terre ! s’écria ma petite-fille, le sourire en coin.

Cependant, l’humeur n’était plus à la fâcherie, mais plutôt à la franche complicité qui, peu à peu, nous avait entraînés bien au-delà des taquineries de petite-fille à grand-père et des réprimandes de grand-père à petite-fille.

C’est ainsi que je me suis mis à revisiter mes propres jugements au sujet de ces vulgaires vers de terre. Si minables qu’ils ont honte de se montrer, dirait-on. Placés au plus bas de l’échelle animale. À peine bons pour les taupes en période de disette ou pour une becquée aux jeunes merles faute de chenilles. Ou bien encore, destin guère plus enviable, enfilés sur un hameçon en guise d’appât. Damnés de la terre, abandonnés à jamais au monde souterrain, oubliés des poètes et des peintres. Personne pour les arracher à leur anonymat. Loin, très loin des libellules, ces élégantes demoiselles, ou des coccinelles qu’on appelle si joliment bêtes à bon Dieu. Pour retenir un rien l’attention, il leur faudrait se métamorphoser en lucioles ou en vers à soie. Ou mieux, comme leur frère en disgrâce le crapaud, tomber amoureux de la lune ou d’une jolie princesse.

Mais pas plus que d’un crapaud, quelle petite fille, fût-elle princesse, voudrait d’un ver de terre dans son lit ?

Et si cela était ? Si les vers de terre renonçaient à leur travail souterrain pour revendiquer le passe-droit de se glisser dans le lit de toutes les jolies filles, imaginez Darwin : obligé de revoir ses classements ! Quel cauchemar ! De quoi le faire se retourner dans sa tombe, le pauvre. Même Dieu y perdrait son latin. Déjà qu’Adam et Ève lui avaient donné la migraine avec toutes leurs cachotteries, si maintenant les vers de terre détournaient les jeunes filles de leurs devoirs les plus sacrés, quelle insomnie pour lui ! C’est pour l’heure qu’il attraperait des cheveux blancs. D’urgence, il lui faudrait débarquer de son nuage pour venir dare-dare remettre un peu d’ordre dans sa création…