Pensées, maximes, essais et correspondance - Ligaran - ebook

Pensées, maximes, essais et correspondance ebook

Ligaran

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Extrait : "J'ai donné mes fleurs et mon fruit : je ne suis plus qu'un tronc retentissant ; mais quiconque s'assied à mon ombre et m'entend, devient plus sage. Je ressemble en beaucoup de choses au papillon : comme lui j'aime la lumière ; comme lui j'y brûle ma vie ; comme lui j'ai besoin, pour déployer mes ailes, que dans la société il fasse beau autour de moi, et que mon esprits s'y sente environné et comme pénétré d'une douce température, celle de l'indulgence..."À PROPOS DES ÉDITIONS LIGARANLes éditions Ligaran proposent des versions numériques de qualité de grands livres de la littérature classique mais également des livres rares en partenariat avec la BNF. Beaucoup de soins sont apportés à ces versions ebook pour éviter les fautes que l'on trouve trop souvent dans des versions numériques de ces textes. Ligaran propose des grands classiques dans les domaines suivants : • Livres rares• Livres libertins• Livres d'Histoire• Poésies• Première guerre mondiale• Jeunesse• Policier

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Avant-propos

Lorsque je me décidai à faire paraître cet ouvrage avec tout le soin qu’il méritait par lui-même, et que je devais d’ailleurs à la mémoire du meilleur et du plus aimé des frères, ma santé, profondément altérée par la perte encore récente de deux de mes enfants que la mort m’avait enlevés presque coup sur coup, m’obligea de confier cette mission à celui que j’avais deux fois choisi pour faire successivement le bonheur de mes deux filles ; j’étais loin de m’attendre que quelques années après, et parvenu à l’âge de plus de quatre-vingts ans, je me trouverais obligé de le remplacer lui-même pour faire paraître la seconde édition, rendue nécessaire par le succès de la première.

Telle est cependant la triste position dans laquelle m’a placé le sort qui n’a cessé de me poursuivre depuis quelques années. La mort m’a encore ravi M. Paul Raynal, qui m’avait si doucement accoutumé à le regarder comme un de mes enfants, et le meilleur soutien, le plus sûr consolateur de ma vieillesse.

Je n’ai plus personne autour de moi qui puisse tenir sa place, et sur qui je puisse me reposer de l’accomplissement d’un devoir qui m’est si cher ; je me trouve donc obligé de renverser les rôles et de continuer M. Raynal dans la tâche qu’il avait si laborieusement et si heureusement accomplie une première fois.

Je dois ajouter que cette tâche m’a été rendue bien facile par les soins que M. Raynal s’était déjà donnés pour réunir et pour mettre en ordre les matériaux qui doivent rendre cette seconde édition plus complète. C’est à ces mêmes soins et à ceux qu’il a été indispensable d’y ajouter que le public devra la découverte de quelques nouvelles pensées, et quelques lettres qui nous ont été communiquées et qu’on trouvera dignes en tout de celles qui ont déjà paru.

Cette seconde édition, avec les additions et les améliorations qui y ont été faites, peut donc être considérée comme définitive.

 

A. JOUBERT.

Notice sur la vie, le caractère et les travaux de M. J. Joubert

On trouve dans la correspondance de M. de Chateaubriand, pendant son voyage en Italie, trois lettres adressées à M. Joubert, son ami, « homme d’un esprit rare », ajoute en note l’illustre écrivain ; « d’une âme supérieure et bienveillante, d’un commerce sûr et charmant, d’un talent qui lui aurait donné une réputation méritée, s’il a n’avait voulu cacher sa vie ; homme ravi trop tôt à sa famille, à la société choisie dont il était le lien ; homme de qui la mort a laissé dans mon existence un de ces vides que font les années, et qu’elles ne réparent point. »

Longtemps avant que ces lignes fussent écrites, M. de Fontanes, demandant à ses dieux pénates d’écarter de son manoir les visiteurs importuns et les insipides rimeurs, s’était écrié :

« Mais si Joubert, ami fidèle
Que depuis trente ans je chéris,
Des cœurs vrais le plus vrai modèle,
Vers mes champs accourt de Paris,
Qu’on ouvre ! j’aime sa présence ;
De la paix et de l’espérance
Il a toujours les yeux sereins…
Que de fois sa douce éloquence
Apaisa mes plus noirs chagrins ! »

Là ne se bornaient pas les amitiés illustres que M. Joubert comptait dans la vie. Autour de lui se pressaient une foule d’écrivains ou d’hommes de goût qui venaient puiser dans sa parole féconde des inspirations ou des conseils. Les femmes les plus distinguées de son temps entretenaient avec lui un commerce que n’interrompaient ni ses longs séjours en province, ni les langueurs d’une santé défaillante. On ne rencontre pas un esprit de cette portée sans lui supposer la force de produire un beau livre, ce témoignage suprême de l’humaine puissance. Ceux qui connaissaient M. Joubert prévoyaient donc et voulaient pour lui l’avenir littéraire auquel, pour sa part, il ne paraissait pas songer. M. de Fontanes lui écrivait en 1803 :

« Vous êtes dans la solitude, mon bon ami ; rien ne vous distrait. Je vous exhorte à écrire tous les soirs, en rentrant, les méditations de votre journée. Vous choisirez, au bout de quelque temps, dans ces fantaisies de votre pensée, et vous serez surpris d’avoir fait, presque à votre insu, un fort bel ouvrage. Profitez de mon conseil ; ce travail ne sera pas pénible et sera glorieux. Il faut laisser quelque trace de son passage et remplir sa mission. »

Presque dans le même temps, M. Molé soupçonnait que cette tâche était plus avancée que M. de Fontanes ne le pensait.

« Il y a dans votre tête, et peut-être dans vos papiers, » mandait-il à M. Joubert, « un volume composé d’un bout à l’autre des pensées les plus rares, des vues les plus ingénieuses et les plus étendues, exprimées dans les tours les plus heureux. J’ai juré de l’en faire sortir : ce sera le meilleur de mes ouvrages, et il aura pour moi le mérite de satisfaire à la fois mon cœur et mon esprit. C’est dans le sens le plus littéral que je le dis : je répondrais de tirer des papiers de la malle le plus excellent et le plus goûté des volumes. »

Quel était donc cet homme que les plus beaux esprits de son siècle entouraient d’une affection si vive, d’une admiration si désintéressée ? N’avait-il, en effet, laissé sur la terre que les vestiges inaperçus d’un talent ignoré ? Confident inactif des travaux de ses amis, était-il destiné à ne vivre, dans la mémoire du monde, que par les souvenirs échappés à leur plume ? Ou bien la malle mystérieuse dont parlait M. Molé devait-elle laisser échapper un jour les trésors devinés par cette jeune et noble intelligence ?

Le livre que je publie répond à ces questions.

Cependant, quand une œuvre pareille est jetée dans le domaine littéraire, le public a le besoin et le droit d’en savoir l’histoire, d’en connaître l’auteur. C’est donc un devoir de dire ici la vie et les travaux de M. Joubert. Malheureusement ce récit, qui demanderait une plume habile, échoit à un homme livré dès sa jeunesse aux travaux sévères de l’administration des armées, et qui n’aborde qu’en tremblant la tâche inaccoutumée que le sort lui confie. N’importe : il cherchera sa force dans son dévouement ; les souvenirs du foyer lui viendront en aide, et, s’il s’égare sur la route ou la parcourt d’un pas mal assuré, il puisera son excuse dans le culte domestique dont la mémoire de M. Joubert est entourée, et qui commande à sa famille ce pieux et dernier hommage.

JOSEPH JOUBERT naquit, le 6 mai 1754, à Montignac, petite ville du Périgord, où son père exerçait la profession de médecin. C’était le premier fruit d’une union qui allait être féconde. Sa naissance fut suivie, en effet, de celle de sept autres enfants, et son éducation dut se ressentir de la gêne qu’apportait, dans une fortune étroite, la survenance de tant de puînés. Nous n’avons, au surplus, d’autres détails sur les premières années de sa vie que ceux qu’il a donnés lui-même dans sa correspondance. Il rend grâces au ciel d’avoir été un enfant « doux », et raconte, avec une naïveté sous laquelle on sent des larmes, l’amour passionné qu’il avait pour sa mère, femme d’un mérite éminent, qui, à défaut d’autres richesses, avait du moins donné à ses enfants celles du bon conseil et du bon exemple.

À quatorze ans, il avait appris tout ce qu’on pouvait apprendre alors dans une petite ville du Périgord. Il partit bientôt pour Toulouse, dans le dessein d’y étudier le droit et de se consacrer ensuite au barreau. Mais il ne tarda guère à reconnaître que son instruction classique était fort incomplète, et que l’étude austère des lois répondait mal aux besoins de sa vive imagination. Son goût pour les travaux, littéraires l’avait rapproché de quelques pères de la Doctrine chrétienne chargés de la direction du collège de Toulouse. Habiles comme les jésuites, leurs prédécesseurs, à démêler dans la foule les jeunes gens propres à honorer la congrégation, les bons pères savaient, comme les jésuites, les attirer à eux par de riantes espérances. M. Joubert ne résista pas à celles qui s’offraient à lui. La certitude d’échapper à l’isolement et au besoin, la sécurité de l’avenir, une existence commode mêlée de loisirs et d’étude, tout le séduisit. Il entra donc, dans la Doctrine, et, sans prononcer de vœux, sans aliéner par conséquent sa liberté, il y resta jusqu’à l’âge de vingt-deux ans, disciple chéri de ses maîtres et maître chéri de ses disciples. Les jeunes doctrinaires, en effet, chargés, à leur début, du professorat des basses classes de latinité, suivaient simultanément les leçons des vieux pères qui, blanchis dans l’étude, avaient pénétré avant eux les secrets de l’antiquité grecque et latine. Professeurs le matin, ils redevenaient le soir écoliers, double rôle à la fois profitable aux élèves et aux maîtres, et qui pourrait expliquer, en partie du moins, le long succès des congrégations enseignantes.

Cependant M. Joubert n’avait pu supporter, sans en souffrir, les fatigues de l’enseignement. Sa constitution-délicate répondait mal à l’ardeur de son zèle, et, après quelques hésitations, il reconnut qu’il y avait pour lui nécessité de songer au repos. Ce fut à Montignac, près de sa famille, qu’il alla le chercher. Les années 1776 et 1777 qu’il y passa ne furent pas perdues pour la culture de son esprit ; il les employa, non seulement à approfondir ce qu’il avait appris chez les doctrinaires, mais à acquérir une connaissance plus étendue de l’antiquité, en pratiquant ceux des auteurs anciens qui restent habituellement en dehors des études classiques. Déjà d’ailleurs s’était manifesté en lui, non pas précisément le besoin d’écrire, mais celui de résumer en sentences brèves et limpides le résultat de ses réflexions ou de ses lectures. C’est, en effet, à partir de 1774 que commence l’espèce de journal où sont consignées ses pensées. La persistance avec laquelle il l’a poursuivi, durant cinquante ans, au travers des agitations du temps et des phases de la bonne ou de la mauvaise fortune, démontre qu’en l’écrivant il obéissait à un besoin, je dirais presque à la loi de son intelligence. Je reviendrai bientôt, au surplus, sur cette partie de ses travaux, l’un des plus étranges monuments peut-être de notre littérature. Suivons d’abord les évènements de sa vie, évènements modestes, il est vrai, peu propres à causer de vives émotions, mais où se rencontre l’intérêt calme et doux qui, pour les âmes littéraires, s’attache à l’intimité d’un écrivain éminent.

M. Joubert était trop jeune et trop curieux de savoir pour qu’une retraite silencieuse, au fond de la province, pût longtemps lui suffire. Pendant son séjour à Toulouse, ville studieuse et lettrée, il avait goûté le charme de la vie intellectuelle vers laquelle ses instincts l’entraînaient. Dans les heures de loisir que les travaux de l’enseignement lui laissaient, il avait coutume de fréquenter les bibliothèques ; il recherchait avidement le commerce des hommes instruits ; enfin, quelques maisons honorables, celle, entre autres, de M. le baron de Falguière, dont je l’ai vu depuis protéger le petit-fils, M. le baron d’André, aujourd’hui premier secrétaire d’ambassade à Turin, s’étaient empressées d’accueillir un jeune homme qui alliait à la candeur de l’âge un esprit déjà plein de culture et d’urbanité. Montignac, il faut bien l’avouer, ne lui offrait pas les mêmes ressources. Sans doute son cœur éprouvait de douces joies près d’une mère qu’il chérissait ; mais il fallait à son esprit des aliments qui devenaient de jour en jour plus rares. Il n’avait pas tardé à s’apercevoir que les interlocuteurs manquaient aux entretiens littéraires ; les petites bibliothèques du lieu s’étaient promptement épuisées sous ses mains, et, aux regrets de la vie qu’il venait de quitter, se mêlait une ambition dont nous avons tous été agités, nous qui avons passé notre jeunesse dans la province, l’ambition de connaître Paris. Là, en effet, le domaine des lettres s’était fort agrandi. Ce n’était plus la terre écartée où quelques hommes timides venaient laborieusement tracer leur sillon, se croyant assez honorés quand un regard tombant d’en haut daignait encourager leur effort, et ne songeant guère à confondre les choses de l’esprit avec celles du pouvoir. La littérature avait fait irruption dans le sanctuaire et dans les conseils ; elle régnait dans les salons, et la société tout entière s’abandonnait avec sécurité à un progrès qui semblait n’être que l’avènement de l’intelligence, tant il était empreint encore d’atticisme et de sérénité. M. Joubert aspirait impatiemment, non pas sans doute à prendre sa part du triomphe, il y avait en lui trop de modestie et de retenue, mais à connaître les écrivains qui exerçaient tant d’influence sur son pays, à écouter de près ces bruits, ces conversations des salons dont il n’avait entendu jusque-là que le retentissement lointain.

Comme toutes les provinces où s’était maintenue l’inégalité des partages, le Périgord avait l’antique coutume d’envoyer une partie de ses fils chercher fortune au dehors. Les emplois dans l’armée, les bénéfices ecclésiastiques, les charges de judicature ou de finances ouvraient leurs largesses à une foule de familles bourgeoises ou titrées. Une émigration incessante peuplait Paris et la province de ces enfants du Midi qui, pleins de vivacité et d’adresse, se pressaient aux avenues du pouvoir, y pénétraient en s’entraidant l’un l’autre, et souvent, dans leurs vieux jours, rapportaient au foyer natal quelque fortune amassée, un blason conquis, l’élégance du monde ou de la cour. M. Joubert n’en demandait pas tant ; il ne voulait que voir, apprendre, connaître, et, certain de trouver partout des compatriotes qui lui serviraient, sinon d’appuis, au moins d’introducteurs, il vint à Paris vers le commencement de 1778.

Son premier soin fut d’y rechercher la société des gens de lettres ; tentative heureuse, car, au bout de peu de mois, il connaissait Marmontel, Laharpe, d’Alembert. Bientôt même il était admis dans la familiarité de Diderot, qui tenait encore à Paris le sceptre de la conversation. C’était débuter par les grandes entrées. Ses relations avec les chefs des encyclopédistes ne nous sont connues que par les récits qu’il en faisait quelquefois et par des notes retrouvées dans ses cahiers. Il n’avait pu entendre, sans en être profondément remué, la parole de Diderot, cet homme étrange chez qui la conviction semblait s’allier au sophisme, la folie à l’éloquence, le cynisme à la bonhomie. Il étudiait les arts pour être digne de lui parler de ses Salons ; il s’occupait des questions sociales, afin de s’élever à lui par un autre côté ; peu à peu, enfin, pour le suivre, il se laissait aller, du moins il s’en accuse, à l’entraînement du flot philosophique. Il était difficile, on le comprend, qu’un jeune homme récemment arrivé de la province et tombé, par une bonne fortune inattendue, dans cette enivrante atmosphère, se garantît complètement des séductions qui subjuguaient une société déjà blasée. N’était-il pas à cet âge où, pour peu qu’on relâche les rênes, l’esprit s’échappe en courses folles sans se détourner des obstacles, sans respecter les barrières ? Diderot, d’ailleurs, l’accueillait avec bonté ; il lui ouvrait de toutes parts des vues nouvelles, l’encourageait dans ses travaux, et ne dédaignait pas de proposer à son ardeur impatiente certains sujets d’ouvrages dont je retrouve, dans le journal du néophyte, les traces abandonnées. C’étaient de ces aperçus fugitifs que la magie du grand causeur avait su revêtir de formes précises et douer d’une réalité saisissante. Plein de confiance en la parole du maître, le disciple ébloui se mettait à l’œuvre ; mais les lignes délicates d’un dessin improvisé ne tardaient guère à s’effacer sous le travail, et les éclairs du premier jet à s’éteindre dans la réflexion. Dupe de son illusion, cependant, M. Joubert imputait à sa propre impuissance des mécomptes dont il eût pu rejeter la faute sur la stérilité des sujets. Ce n’est que plus tard, au souvenir des efforts tentés par sa jeunesse pour donner l’être à je ne sais quels traités sur les perspectives de l’esprit, sur la bienveillance universelle, ou sur quelques autres thèmes tout aussi vagues, que, découvrant son erreur, il put à la fin s’écrier : « C’est la matière qui manquait, et je ne sus pas le voir ! » Combien d’hommes de lettres, avant de rencontrer l’idée que devait féconder leur génie, se sont égarés comme lui à la poursuite de feux follets décevants et insaisissables !

Ainsi trompé sur la valeur des données littéraires de Diderot, ne se méprenait-il pas également en attribuant à ses doctrines philosophiques plus d’influence qu’elles n’en exerçaient réellement sur son esprit ? Il est au moins permis de le croire. On comprend très bien, en effet, qu’il s’abandonnât un moment aux séductions d’une société dont l’intelligence hardie, renversant les matériaux du vieux monde, se mettait bravement à reconstruire un monde nouveau. Il y avait, dans cette lutte de l’esprit d’une époque contre l’esprit des siècles passés, quelque chose d’audacieux et de puissant qui ne pouvait manquer d’échauffer, au moins à la surface, une imagination curieuse de mouvement et de nouveauté. Mais d’où vient que le journal de M. Joubert, confident habituel de ses pensées les plus intimes, laisse à peine découvrir le vestige des opinions qu’il s’est reproché plus tard d’avoir partagées ? D’où vient qu’au milieu des aperçus de toute nature qui s’y trouvent jetés pêle-mêle et à la hâte, on rencontre d’innombrables sentences dignes de l’école du Portique ou de l’école des Pères, et presque aucune de celles qui composaient le symbole de la pléïade philosophique ? Ce recueil où, sous des formes diverses, sont fidèlement consignées les impressions reçues pendant une longue vie, aurait-il été épuré dans les derniers temps ? L’auteur aurait-il fait disparaître les passages où dominaient des principes qui n’étaient plus les siens ? En présence des manuscrits qu’il a laissés, une telle supposition ne saurait être admise. Il y a la tant de précipitation et de désordre, tant de négligences et de contradictions, qu’il est impossible, en y jetant les yeux, de s’arrêter à la pensée d’une révision ultérieure.

Quoi qu’il en soit, M. Joubert s’accuse, et peut-être n’est-ce point à moi de lui donner un démenti. Admettons donc que, dans un jour d’abandon, il a touché du bout des lèvres la coupe où s’abreuvaient ses amis. Mais si sa sérénité n’en a point été troublée, si les germes renfermés en son âme ne se sont point desséchés à ce contact, si sa pensée est demeurée chaste et pieuse, et qu’en passant au milieu des erreurs du temps il ait appris à mieux aimer les vérités éternelles, qu’importe qu’il se soit assis un moment au banquet de la philosophie ? Nous tous qui n’avons vécu que des restes tombés de la table, en serions-nous sortis, comme lui, avec la parole libre, l’esprit ferme et le cœur droit ?

Il trouvait, au surplus, dans l’étude un puissant préservatif contre tous les entraînements. Au milieu du tumulte de Paris, il ne mettait pas en oubli les écrivains de l’antiquité, délices de sa jeunesse, et son bonheur était grand lorsque, dans le monde littéraire, il rencontrait des hommes qui les aimaient et savaient les comprendre comme lui. C’est ainsi qu’il s’était rapproché d’un jeune écrivain dont le début récent et plein d’éclat semblait promettre à la France un grand poète de plus. Recherché par lui, M. de Fontanes n’avait pas tardé à reconnaître le prix de son commerce. Aussi bientôt s’était formée entre eux une de ces amitiés vivaces et fécondes qu’alimentent et resserrent chaque jour, à défaut des souvenirs de l’enfance, l’échange d’abondantes idées et les sympathies de l’intelligence. Étaient-ce pourtant leurs ressemblances ou leurs contrastes qui les réunissaient ? Grande question qu’on retrouve au seuil de toutes les amitiés, et qui semble plus facile à poser qu’à résoudre. N’est-il pas permis de penser, néanmoins, qu’un sérieux attachement n’est possible, entre des hommes éminents, qu’à la condition d’une certaine égalité de talents, établie par des compensations plutôt que par des rivalités, et d’une certaine différence dans les goûts, adoucie par une complaisance réciproque et une mutuelle admiration ? Tels étaient, du moins, les caractères de cette intimité.

Nourris de l’antiquité l’un et l’autre, ils la regardaient comme la plus noble expression de l’intelligence humaine, et cherchaient ensemble à en retrouver les secrets, à en reproduire les merveilles. Mais, dans ce commun effort, ils s’animaient de sentiments divers. M. de Fontanes songeait à l’illustration que procurent les lettres, pendant que M. Joubert s’inquiétait de perfection bien plus que de gloire. Le premier étudiait les poètes, le second se sentait entraîné vers les philosophes, ou du moins il cherchait de la philosophie où son ami cherchait des vers. L’un, prenant l’antiquité par son côté le plus grave, en interrogeait l’expérience, en écoutait les leçons afin d’y conformer sa vie ; l’autre en étudiait surtout les habitudes poétiques, les procédés et les délicatesses littéraires pour les approprier à ses œuvres. Tous deux, enfin, couraient dans la même lice, pleins d’émulation et de curiosité ; mais ils pouvaient s’encourager de la voix et du regard, car ils tendaient vers un but différent et ne risquaient point de se heurter dans la carrière.

Ils n’étaient pas d’ailleurs toujours d’accord sur le mérite des livres et sur les règles de la composition littéraire. Héritier des doctrines du siècle de Louis XIV, M. de Fontanes ne comprenait pas de plus belle gloire que celle d’imiter et de faire revivre ses grands écrivains, en demandant comme eux à la muse française de revêtir les couleurs des muses grecque et latine. Pendant qu’il s’abandonnait avec confiance, avec paresse peut-être, à cette sorte d’inspiration d’emprunt, reflet un peu terne de l’éclat antique, M. Joubert se plaignait de ce que les écrivains montraient moins de spontanéité que de déférence aux modèles. Il voulait que toute œuvre de l’art offrit, comme les traits du visage humain, ce caractère distinct et personnel qui sépare chaque individu des individus qui l’entourent. Dans le livre, enfin, il cherchait l’homme et se détournait quand il ne le trouvait pas.

Avec de telles réserves on devient un juge difficile ; aussi M. de Fontanes s’irritait-il souvent des froideurs qu’opposait son ami il des admirations moins exigeantes. Je n’ai le droit d’en blâmer M. Joubert ni de l’en défendre ; mais je me demande si tant de sévérité ne s’expliquerait pas par cette simple parole dite par lui quelques années plus tard, « qu’il faut éviter dans toutes les opérations littéraires ce qui sépare l’esprit de l’âme. » L’esprit, il me semble, c’est quelque chose de palpable et qui se trouve presque à la surface. On le voit, on le touche, il se communique aisément. C’est lui qui nous défraye dans les relations du monde, dans la conversation, dans les affaires ; il suffit pour placer un homme très haut dans l’estime de son temps ; il fait la fortune de beaucoup de livres, et j’en sais, même parmi les fameux, qui ne vivent que par lui. Mais l’âme, c’est la substance divine un moment prêtée il la terre, éternel élément qui se laisse difficilement incorporer aux ouvrages des hommes, et qui leur communique, lorsqu’il s’y attache, une part de son immortalité. N’était-ce point là ce que M. Joubert cherchait dans les livres, non par exigence calculée et de propos prémédité, mais parce que ses sympathies se refusaient malgré lui aux écrivains que n’animait pas ce souffle céleste, ou qui n’avaient pas su du moins le faire passer dans leur œuvre ? M. de Fontanes peut-être se contentait à moins. Plus indulgent pour les autres et pour lui-même, il n’exigeait pas qu’au travers des jeux de l’esprit, de ses grâces ou de ses caprices, on entendit, résonner sans cesse la voix profonde de l’âme, mêlant à chaque parole ses vibrations pénétrantes. Le marbre lui suffisait, quand l’élégance et la forme avaient été données ; son approbation n’attendait pas que la statue s’animât et frémît sous le ciseau du Pygmalion.

Quoi qu’il en soit des dissidences qui séparaient les deux amis, leur mutuelle estime se chargeait de les adoucir, et les fondait, si je puis dire, en nuances insensibles. M. Joubert aimait les vers de M. de Fontanes plus que M. de Fontanes ne les aimait lui-même, et celui-ci, charmé, tout en le combattant, de la franchise et de l’originalité de ses doctrines, y puisait des idées nouvelles qui devaient, même à son insu, modifier plus tard les règles de sa critique. Ainsi, lorsqu’au début du siècle suivant, quelques esprits chagrins de l’aréopage académique attaquèrent si vivement l’auteur d’Atala et des Martyrs, il en embrassa, la défense avec une ardeur qu’alimentaient moins encore peut-être ses sentiments pour la personne du grand écrivain que les perspectives plus larges, les convictions plus libres que M. Joubert avait dès longtemps ouvertes ou préparées à son esprit. Bien plus, le temps n’était point éloigné où, par un de ces retours qui n’appartiennent qu’aux esprits sincères, M. de Fontanes devenait un des plus vifs admirateurs de Shakspeare, de Richardson, de lord Byron lui-même… Et qui pourrait affirmer que, vers les dernières années de sa vie, quand ses amis lui reprochaient de négliger sa gloire, il n’y avait pas, dans cet abandon de la muse, un excès de sévérité pour lui-même, le découragement secret du génie et comme un de ces scrupules virgiliens qui vouent les épopées aux flammes ?

Il n’avait pas toutefois cédé sans combattre aux influences qui devaient ainsi le modifier. Je retrouve, dans quelques lettres adressées par lui de Londres à son contradicteur, la trace de leurs débats. Conduit en Angleterre, vers la fin de 1785, par le projet, bientôt abandonné, d’une Revue littéraire qu’ils avaient espéré de fonder en commun, il gourmandait assez vivement M. Joubert sur son goût pour les écrivains d’outre-Manche :

« Les idées changent étrangement quand on habite Londres », lui écrivait-il. « Vous avez entendu dire quelquefois que Richardson était moins admiré des Anglais que de nous ; mais on est loin de vous avoir tout appris. Le fait est que Richardson est à peine lu aujourd’hui. On le trouve hors de nature, sans éloquence et surchargé de longueurs. Paméla est dans le mépris ; Clémentine seule fait lire Grandisson, et Clarisse est mise fort au-dessous de tous les romans de Fielding, sans exception. Voilà la vérité ; le contraire n’est que mensonge. À Paris je n’oserais parler de ce que j’entends à Londres : on me prendrait infailliblement pour un homme de mauvaise foi. Shakspeare seul conserve ses honneurs. Cependant les Écossais n’ont pas pour cet auteur la même vénération que les Anglais ; ils se rapprochent fort du goût français à cet égard. Les descendants d’Ossian regardent un peu leurs vainqueurs comme des barbares. Plusieurs gens d’esprit d’Édimbourg m’ont parlé en blasphémateurs de Shakspeare ; mais ils ont tous ajouté qu’aucun d’eux ne voudrait écrire publiquement ce qu’il pensait. Je n’ai nul intérêt à vous tromper. Je me mets en garde contre les fausses observations, et jusqu’à présent je pense n’en avoir laissé entrer aucune dans ma tête. Cependant, comme je ne veux pas vous donner plus de vérités que n’en peut porter votre foi chancelante, je ne vous dirai pas que toutes les tragédies de Voltaire sont traduites et jouées souvent ; que Mahomet, Alzire et Tancrède ont été représentés depuis mon séjour en cette ville ; que Voltaire, comme poète tragique et comme historien, jouit de la plus grande célébrité. J’attends que vous soyez plus fort pour vous mettre à de si cruelles épreuves. »

Il n’attendait pas longtemps ; car, quelques jours après, il lui écrivait encore :

« La France a souvent averti les Anglais du mérite de leurs grands hommes. Ce n’est qu’en 1742 que Shakspeare a eu un monument à Westminster. Voltaire, qui passe maintenant, chez quelques enthousiastes, pour son détracteur, l’a véritablement plus loué dans ses premières Lettres sur l’Angleterre, que milord Boling-broke, que lord Shaftesbury, que Dryden, Walter, Buckingham, Rochester et tous les autres écrivains du siècle de Charles II et de la reine Anne. Pope lui-même, dans sa préface de l’édition de Shakspeare, met de grandes restrictions à ses éloges. Les critiques n’ont point été traduites dans la Préface des Préfaces de Letourneur. Je ne crois pas, au surplus, qu’il y ait rien de plus réjouissant par l’absurdité que cette Préface des Préfaces. Je ne connais que l’ouvrage du chevalier de Cubières qui soit digne de lui être comparé. Je m’amuse le soir avec un ministre écossais, homme d’esprit et même de génie, qui entend fort bien notre langue, à lire cette étrange traduction. Il en rit comme un fou, et ne conçoit pas l’enthousiasme forcené de Letourneur, qui admire obstinément tout ce qui est honni, même en Angleterre. J’ai été obligé, pour sauver d’honneur du traducteur d’Ossian, de mettre ces éloges ridicules sur le compte de Catuelan. Cet estimable ministre, dont je vous porterai des vers, me dit souvent : Nous ne vaudrons rien en littérature tant que l’Angleterre ne sera pas, sous ce rapport, une province de la France. » Il croit, avec tout ce qui a quelque instruction, que la renommée de Shakspeare ne tardera pas à décliner dans sa patrie. Il m’a donné de bonnes raisons pour m’expliquer sa grande réputation, et je m’applaudis d’en avoir deviné plusieurs…

Voilà des vérités dures. Qu’y puis-je faire ? Je sais admirer ce qui le mérite dans la littérature anglaise ; mais je vous avoue que votre Shakspeare me fait rarement plaisir. Dans l’effervescence de la première jeunesse, j’ai eu la plus grande admiration pour les Soirées helvétiennes et l’An 2440 ; aujourd’hui que mes idées sont mures, je vous dirai en conscience qu’il ne faudrait, pour me punir, que me condamner à relire ces ouvrages.

« Il y a mille choses que je vous écrirais, si je ne craignais de vous bouleverser totalement. Ma conclusion est que le peuple anglais vaut moins de près que de loin. La patrie de l’imagination est celle où vous êtes né. Pour Dieu ! ne calomniez point la France, à qui vous pouvez faire tant d’honneur ! Lisez dorénavant quelques pages de Shakspeare, et tout Athalie, toute Zaïre, toute Mérope ; félicitons-nous d’être nés sous ce beau ciel, sur cette belle terre, parmi ces aimables habitants du premier royaume de l’Europe. »

Ces vives attaques contre la littérature anglaise bouleversaient-elles, en effet, les idées de M. Joubert ? Peut-être son admiration pour Shakspeare en était-elle intimidée, car il ne pouvait le lire, que dans une traduction qu’on lui disait mauvaise ; mais assurément elles ne modifiaient pas son opinion sur les productions de notre langue. Il est, en effet, deux manières de juger les livres. L’une consiste à connaître les règles posées par les maîtres, et à appliquer à chaque œuvre une mesure convenue, en dehors de laquelle toute approbation est refusée. L’autre s’occupe moins de la règle observée que du sentiment produit, ou plutôt elle cherche la règle dans le sentiment lui-même. Cette dernière, pleine de périls et pour les esprits vulgaires et pour ceux qu’ont faussés ou de mauvaises passions ou de mauvaises doctrines, est le privilège réservé aux intelligences d’élite qu’aucune préoccupation n’égare. C’était celle de M. Joubert. Si les philosophes, ses maîtres, n’avaient, pu l’amener au dédain de l’autorité religieuse ou politique, leurs enseignements du moins lui avaient laissé, du côté de l’art, une singulière indépendance. Il préférait de beaucoup, à cette sorte de critique officielle qui s’appuie aveuglément sur la tradition et l’autorité, la voix bien écoutée de ses impressions personnelles. La fibre littéraire était d’ailleurs chez lui si facilement émue, et son habileté était telle à en distinguer les plus légers frémissements, que M. de Fontanes, après ces premières luttes, ne tarda guère à l’accepter comme le juge le plus consciencieux et le plus sûr des travaux de l’intelligence.

L’amitié cependant ne se nourrit pas seulement de l’échange des idées. Il faut que les intérêts de la vie y trouvent leur compte aussi bien que ceux de l’esprit. Sans doute il n’est pas rare de rencontrer, dans la région des lettres, des hommes habiles à peindre toutes les passions, toutes les tendresses, et pourtant assez robustes, à l’endroit du cœur, pour n’en éprouver sérieusement aucune : sortes d’histrions qui ne quittent guère l’habit de parade pour le déshabillé de l’intimité, et qui, du théâtre où la foule les contemple, daignent rarement descendre aux faiblesses pratiques des affections privées et des secrets dévouements. Peut-être, au surplus, littérairement parlant, ne faut-il pas s’en plaindre. Il est des mouvements de l’âme qui ne peuvent être bien vus et bien décrits qu’à distance, des émotions qui ne seraient fertiles qu’en lieux communs, si l’analyse n’avait plus de part à leur expression que le sentiment ; et il me semble qu’en ce cas l’écrivain a la main plus sûre en copiant ce qu’il voit qu’en montrant ce qu’il éprouve, comme le peintre réussit mieux à faire le portrait des autres que le sien. Mais l’âme de M. Joubert n’était pas à ce point dégagée. L’intérêt de ses amis était pour lui l’objet d’une préoccupation constante. Ce n’était pas assez, à son gré, que M. de Fontanes fit bien les vers et jugeât bien des livres ; il s’inquiétait du bonheur de l’homme autant que de la gloire de l’écrivain. Ainsi que le rappelle cette strophe amicale que je citais en commençant, la sérénité de son âme tempérait ce qu’avait d’un peu brusque et mobile l’humeur du poète. Il savait des mots qui rendaient ses douleurs plus courtes, ses joies plus durables, et bientôt l’occasion allait lui être donnée d’exercer sur son avenir une influence décisive.

Pendant l’été de 1788, un de ses parents, officier de cavalerie retiré du service, l’avait invité à venir passer quelque temps à Villeneuve-le-Roi, petite ville de la Bourgogne assise sur les bords de l’Yonne, et traversée par la route de Paris à Lyon. Ce voyage, accepté avec empressement, décida du sort des deux amis. C’était à Villeneuve, en effet, que M. Joubert devait se marier quelques années plus tard ; ce fut là qu’avant de songer à lui-même, son amitié ingénieuse sut ménager à M. de Fontanes les avantages d’une alliance honorable.

Deux dames de Lyon, madame de C *** et sa fille, voyageant à petites journées avec M. le baron de J ***, vieux parent qui les accompagnait à Paris, avaient été forcées de s’arrêter quelques jours à Villeneuve. Le hasard fournit à M. Joubert l’occasion de les y voir. On abrège volontiers les préliminaires, dans ces rencontres sur un terrain neutre, et la confiance, si quelque sympathie la provoque, s’établit d’autant plus vite qu’on a moins de temps à perdre. Avec M. Joubert, la confiance, c’était presque l’intimité. Charmé de la bouté de la mère et des grâces de la fille, instruit d’ailleurs de leur état dans le monde, il juge qu’il y a là pour M. de Fontanes un excellent parti, et prend la résolution de pousser hardiment dans cette voie. L’absence de toutes relations entre son ami et la famille au sein de laquelle il prétend l’introduire, la disproportion des fortunes, l’esprit très positif du baron de J ***, dont le sort de la jeune personne dépend : rien ne l’arrête. Après avoir, à la faveur d’une correspondance adroitement préparée, ouvert à M. de Fontanes l’entrée de la maison, il fait habilement valoir la distinction de sa naissance, l’éclat de son talent, les précieuses qualités de son caractère. Si, dans le cours des négociations, la courtoisie du prétendant vient à languir, il l’excite et la réveille ; si l’on se plaint de sa froideur, il l’excuse jusqu’à la faire aimer ; et quand il ne reste plus à combattre que les calculs du vieux parent, qui, de Lyon où il avait ramené ses compagnes de voyage, faisait tête à toutes les tentatives, les lettres du négociateur deviennent si pressantes que la résistance chancelle et perd chaque jour du terrain. « Platon », disait plus tard M. de Fontanes, lorsque cette correspondance lui fut connue, « Platon, écrivant pour marier son disciple, n’aurait pu tenir un langage plus persuasif et plus beau. » Tant d’efforts ne pouvaient demeurer stériles. M. de Fontanes leur dut bientôt l’heureuse indépendance qui, en assurant le repos et la dignité de sa vie, devait permettre à son talent de se développer sans s’aigrir, et préserver sa grandeur à venir des éblouissements que la fortune apporte trop souvent avec elle.

Ce petit roman par lettres, car tout s’était passé sans que M. Joubert revînt à Paris, n’avait pas absorbé son attention jusqu’à l’empêcher de former à Villeneuve quelques relations étroites. Il quitta la Bourgogne, emportant des regrets qui devaient l’y ramener plus tard. Peu s’en fallut cependant qu’à cette époque son existence ne prît un autre cours. On était en 1790. L’Assemblée constituante venait de modifier l’organisation judiciaire et d’y introduire les justices de paix, magistrature élective qui avait été accueillie en France avec un grand enthousiasme. Le choix de ces juges du foyer, abandonné aux justiciables eux-mêmes, semblait dans chaque canton d’une haute importance. Plus d’une ambition de localité briguait le suffrage d’électeurs dont la ferveur encore vierge cherchait avant tout les plus capables et les plus dignes. À Montignac, leur choix se porta sur un homme qui n’y songeait guère. Malgré son éloignement et son silence, M. Joubert fut élu. Ce témoignage spontané de la confiance de ses compatriotes vint le trouver à Paris. Il y avait reçu, peu de temps auparavant, la nouvelle de la mort de son père. Ses frères, poussés par le besoin de choisir un état, avaient successivement après lui quitté la maison paternelle, et, demeurée seule avec ses filles, sa mère avait besoin d’un appui. Il avait donc à remplir à la fois les devoirs du fils et ceux du citoyen. C’était plus qu’il n’en fallait pour mettre fin à toute hésitation, et, laissant ses occupations littéraires pour des travaux plus graves, après douze années d’absence, il retourna en Périgord.

Il rapportait dans son pays natal un esprit agrandi par la réflexion et le commerce du monde. Aussi combien, pour se mettre au niveau des fonctions nouvelles qui lui étaient échues, n’avait-il pas à descendre des hauteurs où s’était plu jusque-là sa pensée ! Les affaires ont leur importance sans doute ; elles tiennent une grande place dans la vie, et pèsent d’un poids considérable dans la balance des biens et des maux réservés aux sociétés et aux familles. Peut-être même les esprits qui savent s’y appliquer et les comprendre sont-ils plus précieux et plus rares qu’on ne l’imagine. Mais, quand elles ne touchent pas à de vastes intérêts, comme ceux des gouvernements ou des peuples, et que la politique ne les revêt pas de son manteau de pourpre et d’or, elles offrent peu d’attraits aux hommes qui ont plus vécu dans le domaine des idées que dans celui des faits. Habitués aux grandes évolutions de la pensée, aux splendides contemplations de la vérité et du beau, les philosophes et les poètes, ces enfants du ciel, se trouvent à l’étroit dans la région où s’ébattent les passions subalternes de la terre : d’invincibles élans les portent et plus haut et plus loin. M. Joubert y résistait de son mieux. Il étudiait avec un soin poussé jusqu’au scrupule les causes déférées à son tribunal, les règlements ou les lois remis à sa défense. L’amour du devoir lui tenait lieu de vocation, et il était rare que les calculs de la cupidité, les ruses de la mauvaise foi ou l’obstination des plaideurs missent en défaut la perspicacité du juge ou l’habileté du conciliateur. Le souvenir de sa sollicitude et de ses succès vit encore à Montignac dans la mémoire des vieillards ; mais cette mission de paix, quelque habile qu’il fût à la remplir, n’en était pas moins une mission de contrainte et d’efforts. Aussi, quand, vers l’expiration des deux années que devait durer sa magistrature, ses concitoyens vinrent une seconde fois lui offrir leurs suffrages, il crut avoir acquis le droit de s’y soustraire et déclina formellement l’honneur d’un nouveau mandat.

Pendant ces deux années, d’ailleurs, l’horizon politique s’était couvert de nuages chaque jour plus sombres ; le tonnerre grondait de toutes parts, et les rugissements de la tourmente à l’entour de l’édifice social annonçaient à M. Joubert que les fonctions publiques, même les plus modestes et les plus calmes, ne tarderaient guère à devenir actives jusqu’à la violence. C’était pour lui le signal impérieux de la retraite. Il ne voulait plus qu’un abri d’où l’on pût contempler l’orage, quand, par une conjoncture imprévue, Villeneuve lui offrit l’asile qu’appelaient ses vœux.

Là vivait une de ces nobles filles qui, par une abnégation d’autant plus méritoire qu’elle est moins admirée du monde, consacrent à quelques devoirs de famille, mesurés en silence, et les belles années de leur jeunesse et le doux espoir de la maternité. Celle-ci s’était dévouée à l’éducation d’une nièce, privée de mère dès le berceau, et au soin d’une maison considérable où plusieurs de ses frères vivaient avec elle près de leur vieille mère infirme. Peut-être, au surplus, le sacrifice d’un avenir de femme lui avait-il peu coûté. La distinction de son esprit la mettait fort au-dessus des prétendants de petite ville qui pouvaient aspirer à sa main, et un célibat utile, au milieu d’êtres qu’elle chérissait, avait pu lui sembler préférable aux chaînes de quelque établissement médiocre. Quoi qu’il en soit, sa famille était une de celles où M. Joubert avait reçu le plus cordial accueil. Non seulement ses frères, qui étaient gens d’esprit, avaient su apprécier tout ce que valait un tel hôte ; mais il s’était formé, entre elle et lui, une de ces liaisons pleines de charme qu’épure déjà la maturité de l’âge, et que colorent pourtant les derniers reflets de la jeunesse.

Personne ne connaissait mieux que M. Joubert les secrets de ce commerce à la fois tendre et pur. Il y portait la courtoisie élégante qui était un des privilèges de la société de son temps ; mais ses empressements s’alliaient à des habitudes de respect où se discernaient aisément les chastes influences de l’éducation maternelle. Son culte pour les femmes était désintéressé de tout calcul de vanité personnelle ou de secrets triomphes. Il les aimait pour elles-mêmes, et ne les croyait pas moins nécessaires aux plaisirs de l’esprit qu’aux félicités du cœur. Habile, dans les relations du monde, à féconder, même au fond des esprits inactifs ou timides, les germes inertes de la pensée, et à les faire fleurir par une attention bienveillante, il aimait que, près de lui, chacun eût toute sa valeur et la sentît ; je ne sais même si son aimable industrie n’ajoutait pas sous ce rapport un peu d’illusion à la réalité. Mais c’était pour les femmes surtout qu’il se montrait prodigue de cette sorte de complaisance inspiratrice. Il se plaisait à interroger leur intelligence, à encourager leurs idées, à ménager même aux plus réservées un rôle dans la conversation, ce concert de la parole où quelque chose manquait, à son gré, quand des sons doux ne s’y mariaient point aux sons graves, des voix naïves aux voix savantes. Aussi, plus confiantes près de lui, les femmes se sentaient-elles plus fortes et devenaient-elles plus aimables. Parmi celles qui l’ont connu et qui lui survivent, il n’en est point qui ne se rappellent avec reconnaissance, j’ai presque dit avec attendrissement, les délices de son intimité. Qu’on juge des regrets qu’il avait dû laisser en Bourgogne, après un séjour dont aucune distraction n’était venue depuis effacer les souvenirs !

L’absence, qui dissout tant de liaisons éphémères, n’avait donc servi qu’à affermir celles qu’il y avait formées. Une correspondance active s’était établie entre Villeneuve et lui. Bientôt même des lettres s’étaient succédé d’autant plus rapidement qu’on avait eu besoin de ses consolations. Deux fois déjà, depuis son départ, des pertes douloureuses avaient porté le deuil au sein de la famille dont je viens de parler, quand le frère aîné, qui en était le chef, fut enlevé par une mort soudaine. Il était entré pour une grande part dans les calculs d’avenir de sa sœur, et celle-ci, en le perdant, se voyait privée de l’objet le plus cher de son dévouement et du soutien sur lequel s’appuyait sa vie. Vainement, pour adoucir la douleur dont elle était accablée, M. Joubert appelait à son aide toutes les puissances de la raison, tous les trésors de la philosophie : il avait affaire à un de ces caractères énergiques qui, s’alliant à une sensibilité profonde, alimentent les peines de l’âme aux sources mêmes de la volonté. Mais durant cette lutte inutile de consolations et de douleurs, de plaintes et de conseils, ils s’étaient, à leur insu, tous les deux engagés dans des voies nouvelles. La tendresse se glisse aisément sous les larmes, et ils ne tardèrent pas à s’apercevoir que, sans y songer, ils étaient devenus nécessaires l’un à l’autre. M. Joubert le comprit le premier ; il jugea que, tôt ou tard, leur sort devait s’unir, et coupant court, comme il convenait entre gens d’un âge mûr, aux lenteurs d’une recherche vulgaire, il offrit sa main, avec un si ferme propos de s’opiniâtrer qu’on n’eut garde de la refuser. Ce fut le 8 juin 1793, terrible époque, où l’incertitude du lendemain donnait hâte à chacun de mener à terme les résolutions du jour, que leur mariage fut célébré à Paris. Ils s’y étaient rendus de part et d’autre, pour éviter l’éclat incommode qui, dans les petites villes, s’attache d’ordinaire aux évènements de cette nature ; mais leur séjour y fut de courte durée. Par une exception rare en ces temps désastreux, Villeneuve avait échappé aux passions qui remplissaient nos villes de troubles et de dangers. Il y avait tant de douceur dans les mœurs de ses habitants, tant de calme et de fraîcheur dans son riant paysage, qu’on eût dit une oasis de verdure et de paix, ouverte à la sérénité du philosophe. M. Joubert courut s’y enfermer avec sa compagne.

À peine se vit-il maître d’une situation qui assurait son repos, que, malgré les grands bruits qui grondaient autour de sa retraite, il se remit à la poursuite de la vérité et du beau, passion et rêve de sa vie. Pour les découvrir, ne fût-ce, comme il le dit quelque part, « qu’en parcelles menues ou en légères étincelles », il ne craignait pas d’entreprendre les plus longues et souvent les plus arides lectures. Elles étaient pour lui un moyen d’arriver plutôt que de jouir, un chemin plutôt qu’un but. C’est ainsi qu’on le retrouve, à diverses époques, s’épuisant en d’immenses travaux pour recueillir un peu d’or dans les nombreux filons ouverts à l’investigation humaine. Il aborde tour à tour les orateurs, les poètes, les philosophes, impatient, comme il l’écrit un jour, « d’être quitte des opinions d’autrui, de connaître ce qu’on a su et de pouvoir être ignorant en toute sûreté de conscience. » À la bonne heure ; mais il me semble qu’il cherchait encore autre chose. Il lui fallait plus d’espace qu’il n’en trouvait dans les livres ; son œil sondait de plus lointaines perspectives, et, s’il avait tant de hâte d’atteindre les limites où se sont arrêtées la poésie, la philosophie, la science humaine, c’est qu’il voulait, j’imagine, avoir le loisir et le droit de regarder au-delà.