Mistress Branican - Ligaran - ebook

Mistress Branican ebook

Ligaran

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Extrait : "Il y a deux chances de ne jamais revoir les amis dont on se sépare pour un long voyage : ceux qui restent peuvent ne se plus retrouver, au retour ; ceux qui partent peuvent ne plus revenir. Mais ils ne se préoccupaient guère de cette éventualité, les marins qui faisaient leurs préparatifs d'appareillage à bord du Franklin, dans la matinée du 15 mars 1875. Ce jour-là, le Franklin, capitaine John Branican, était sur le point de quitter le port de San-Diégo..."À PROPOS DES ÉDITIONS Ligaran : Les éditions Ligaran proposent des versions numériques de grands classiques de la littérature ainsi que des livres rares, dans les domaines suivants : ● Fiction : roman, poésie, théâtre, jeunesse, policier, libertin. ● Non fiction : histoire, essais, biographies, pratiques.

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Première partie
I Le Franklin

Il y a deux chances de ne jamais revoir les amis dont on se sépare pour un long voyage : ceux qui restent peuvent ne se plus retrouver, au retour ; ceux qui partent peuvent ne plus revenir. Mais ils ne se préoccupaient guère de cette éventualité, les marins qui faisaient leurs préparatifs d’appareillage à bord du Franklin, dans la matinée du 15 mars 1875.

Ce jour-là, le Franklin, capitaine John Branican, était sur le point de quitter le port de San-Diégo (Californie) pour une navigation à travers les mers septentrionales du Pacifique.

Un joli navire, de neuf cents tonneaux, ce Franklin, gréé en trois-mâts-goélette, largement voilé de brigantines, focs et flèches, hunier et perroquet à son mât de misaine. Très relevé de ses fayons d’arrière, légèrement rentré de ses œuvres vives, avec son avant disposé pour couper l’eau sous un angle très fin, sa mâture un peu inclinée et d’un parallélisme rigoureux, son gréement de fils galvanisés, aussi raide que s’il eût été fait de barres métalliques, il offrait le type le plus moderne de ces élégants clippers, dont le Nord-Amérique se sert avec tant d’avantage pour le grand commerce, et qui luttent de vitesse avec les meilleurs steamers de sa flotte marchande.

Le Franklin était à la fois si parfaitement construit et si intrépidement commandé que pas un homme de son équipage n’eût accepté d’embarquer sur un autre bâtiment – même avec l’assurance d’obtenir une plus haute paye. Tous partaient, le cœur plein de cette double confiance, qui s’appuie sur un bon navire et sur un bon capitaine.

Le Franklin était à la veille d’entreprendre son premier voyage au long cours pour le compte de la maison William H. Andrew, de San-Diégo. Il devait se rendre à Calcutta par Singapore, avec un chargement de marchandises fabriquées en Amérique, et rapporter une cargaison des productions de l’Inde, à destination de l’un des ports du littoral californien.

Le capitaine John Branican était un jeune homme de vingt-neuf ans. Doué d’une physionomie attrayante mais résolue, les traits empreints d’une rare énergie, il possédait au plus haut degré le courage moral, si supérieur au courage physique – ce courage « de deux heures après minuit », disait Napoléon, c’est-à-dire celui qui fait face à l’imprévu et se retrouve à chaque moment. Sa tête était plus caractérisée que belle, avec ses cheveux rudes, ses yeux animés d’un regard vif et franc, qui jaillissait comme un dard de ses pupilles noires. On eût difficilement imaginé chez un homme de son âge une constitution plus robuste, une membrure plus solide. Cela se sentait à la vigueur de ses poignées de main qui indiquaient l’ardeur de son sang et la force de ses muscles. Le point sur lequel il convient d’insister, c’est que l’âme, contenue dans ce corps de fer, était l’âme d’un être généreux et bon, prêt à sacrifier sa vie pour son semblable. John Branican avait le tempérament de ces sauveteurs, auxquels leur sang-froid permet d’accomplir sans hésiter des actes d’héroïsme. Il avait fait ses preuves de bonne heure. Un jour, au milieu des glaces rompues de la baie, un autre jour, à bord d’une chaloupe chavirée, il avait sauvé des enfants, enfant lui-même. Plus tard, il ne devait pas démentir les instincts de dévouement qui avaient marqué son jeune âge.

Depuis quelques années déjà, John Branican avait perdu son père et sa mère, lorsqu’il épousa Dolly Starter, orpheline, appartenant à l’une des meilleures familles de San-Diégo. La dot de la jeune fille, très modeste, était en rapport avec la situation, non moins modeste, du jeune marin, simple lieutenant à bord d’un navire de commerce. Mais il y avait lieu de penser que Dolly hériterait un jour d’un oncle fort riche, Edward Starter, qui menait la vie d’un campagnard dans la partie la plus sauvage et la moins abordable de l’État du Tennessee. En attendant, il fallait vivre à deux – et même à trois, car le petit Walter, Wat par abréviation, vint au monde dans la première année du mariage. Aussi, John Branican, – et sa femme le comprenait, – ne pouvait-il songer à abandonner son métier de marin. Plus tard il verrait ce qu’il aurait à faire, lorsque la fortune lui serait venue par héritage, ou s’il s’enrichissait au service de la maison Andrew.

Au surplus, la carrière du jeune homme avait été rapide. Ainsi qu’on va le voir, il avait marché vite en même temps qu’il marchait droit. Il était capitaine au long cours à un âge où la plupart de ses collègues ne sont encore que seconds ou lieutenants à bord des navires de commerce. Si ses aptitudes justifiaient cette précocité, son avancement s’expliquait aussi par certaines circonstances qui avaient à bon droit attiré l’attention sur lui.

En effet, John Branican était populaire à San-Diégo ainsi que dans les divers ports du littoral californien. Ses actes de dévouement l’avaient signalé d’une façon éclatante non seulement aux marins, mais aux négociants et armateurs de l’Union.

Quelques années auparavant, une goélette péruvienne, la Sonora, ayant fait côte à l’entrée de Coronado-Beach, l’équipage était perdu, si l’on ne parvenait pas à établir une communication entre le bâtiment et la terre. Mais porter une amarre à travers les brisants, c’était risquer cent fois sa vie. John Branican n’hésita pas. Il se jeta au milieu des lames qui déferlaient avec une extrême violence, fut roulé sur les récifs, puis ramené à la grève battue par un terrible ressac.

Devant les dangers qu’il voulait affronter encore, sans se soucier de sa vie, on essaya de le retenir. Il résista, il se précipita vers la goélette, il parvint à l’atteindre, et, grâce à lui, les hommes de la Sonora furent sauvés.

Un an plus tard, pendant une tempête qui se déchaîna à cinq cents milles au large dans l’ouest du Pacifique, John Branican eut à nouveau l’occasion de montrer tout ce qu’on pouvait attendre de lui. Il était lieutenant à bord du Washington, dont le capitaine venait d’être emporté par un coup de mer, en même temps que la moitié de l’équipage. Resté à bord du navire désemparé avec une demi-douzaine de matelots, blessés pour la plupart, il prit le commandement du Washington qui ne gouvernait plus, parvint à s’en rendre maître, à lui réinstaller des mâts de fortune, et à le ramener au port de San-Diégo. Cette coque à peine manœuvrable, qui renfermait une cargaison valant plus de cinq cent mille dollars, appartenait précisément à la maison Andrew.

Quel accueil reçut le jeune marin, lorsque le navire eut mouillé au port de San-Diégo ! Puisque les évènements de mer l’avaient fait capitaine, il n’y eut qu’une voix parmi toute la population pour lui confirmer ce grade.

La maison Andrew lui offrit le commandement du Franklin, qu’elle venait de faire construire. Le lieutenant accepta, car il se sentait capable de commander, et n’eut qu’à choisir pour recruter son équipage, tant on avait confiance en lui. Voilà dans quelles conditions le Franklin allait faire son premier voyage sous les ordres de John Branican.

Ce départ était un évènement pour la ville. La maison Andrew était réputée à juste titre l’une des plus honorables de San-Diégo. Notoirement qualifiée quant à la sûreté de ses relations et la solidité de son crédit, c’était M. William Andrew qui la dirigeait d’une main habile. On faisait plus que l’estimer, ce digne armateur, on l’aimait. Sa conduite envers John Branican fut applaudie unanimement.

Il n’y a donc pas lieu de s’étonner si, pendant cette matinée du 15 mars, un nombreux concours de spectateurs – autant dire la foule des amis connus ou inconnus du jeune capitaine, – se pressait sur les quais du Pacific-Coast-Steam-ship, afin de le saluer d’un dernier hurra à son passage.

L’équipage du Franklin se composait de douze hommes, y compris le maître, tous bons marins attachés au port de San-Diégo, ayant fait leurs preuves, heureux de servir sous les ordres de John Branican. Le second du navire était un excellent officier, nommé Harry Felton. Bien qu’il fût de cinq à six ans plus âgé que son capitaine, il ne se froissait pas d’avoir à servir, sous lui, ni ne jalousait une situation qui en faisait son supérieur. Dans sa pensée, John Branican méritait cette situation. Tous deux avaient déjà navigué ensemble et s’appréciaient mutuellement. D’ailleurs, ce que faisait M. William Andrew était bien fait. Harry Felton et ses hommes lui étaient dévoués corps et âme. La plupart avaient déjà embarqué sur quelques-uns de ses navires. C’était comme une famille d’officiers et de matelots, – famille nombreuse, affectionnée à ses chefs, qui constituait son personnel maritime et ne cessait de s’accroître avec la prospérité de la maison.

Dès lors c’était sans nulle appréhension, on peut mieux dire avec ardeur, que l’équipage du Franklin allait commencer cette campagne nouvelle. Pères, mères, parents étaient là pour lui dire adieu, mais comme on le dit aux gens qu’on ne doit pas tarder à revoir : « Bonjour et à bientôt, n’est-ce pas ? » Il s’agissait, en effet, d’un voyage de six mois, une simple traversée, pendant la belle saison, entre la Californie et l’Inde, un aller et retour de San-Diégo à Calcutta, et non d’une de ces expéditions de commerce ou de découvertes, qui entraînent un navire pour de longues années sur les mers les plus dangereuses des deux hémisphères. Ces marins en avaient vu bien d’autres, et leurs familles avaient assisté à de plus inquiétants départs.

Cependant les préparatifs de l’appareillage touchaient à leur fin. Le Franklin, mouillé sur une ancre au milieu du port, s’était déjà dégagé des autres bâtiments, dont le nombre atteste l’importance de la navigation à San-Diégo. De la place qu’il occupait, le trois-mâts n’aurait pas besoin de s’aider d’un « tug », d’un remorqueur, pour sortir des passes. Dès que son ancre serait à pic, il lui suffirait d’éventer ses voiles, et une jolie brise le pousserait rapidement hors de la baie, sans qu’il eût à changer ses amures. Le capitaine John Branican n’eût pu souhaiter un temps plus propice, un vent plus maniable, à la surface de cette mer, qui étincelait au large des Îles Coronado, sous les rayons du soleil.

En ce moment – dix heures du matin – tout l’équipage se trouvait à bord. Aucun des matelots ne devait revenir à terre, et l’on peut dire que le voyage était commencé pour eux. Quelques canots du port, accostés à l’échelle de tribord, attendaient les personnes qui avaient voulu embrasser une dernière fois leurs parents et amis. Ces embarcations les ramèneraient à quai, dès que le Franklin hisserait ses focs. Bien que les marées soient faibles dans le bassin du Pacifique, mieux valait partir avec le jusant, qui ne tarderait pas à s’établir.

Parmi les visiteurs, il convient de citer plus particulièrement le chef de la maison de commerce, M. William Andrew, et Mrs. Branican, suivie de la nourrice qui portait le petit Wat. Ils étaient accompagnés de M. Len Burker et de sa femme, Jane Burker, cousine germaine de Dolly. Le second, Harry Felton, n’ayant pas de famille, n’avait à recevoir les adieux de personne. Les bons souhaits de M. William Andrew ne lui feraient point défaut, et il n’en demandait pas davantage, si ce n’est que la femme du capitaine John voulût bien y joindre les siens – ce dont il était assuré d’avance.

Harry Felton se tenait alors sur le gaillard d’avant, où une demi-douzaine d’hommes commençaient à virer l’ancre au cabestan. On entendait les linguets qui battaient avec un bruit métallique. Déjà le Franklin se halait peu à peu, et sa chaîne grinçait à travers les écubiers. Le guidon, aux initiales de la maison Andrew, flottait à la pomme du grand mât, tandis que le pavillon américain, tendu par la brise à la corne de brigantine, développait son étamine rayée et le semis des étoiles fédérales. Les voiles déferlées étaient prêtes à être hissées, dès que le bâtiment aurait pris un peu d’erre sous la poussée de ses trinquettes et de ses focs.

Sur le devant du rouffle, sans rien perdre des détails de l’appareillage, John Branican recevait les dernières recommandations de M. William Andrew, relatives au connaissement, autrement dit la déclaration qui contenait l’état des marchandises constituant la cargaison du Franklin. Puis, l’armateur le remit au jeune capitaine, en ajoutant :

« Si les circonstances vous obligent à modifier votre itinéraire, John, agissez pour le mieux de nos intérêts, et envoyez des nouvelles du premier point où vous atterrirez. Peut-être le Franklin fera-t-il relâche dans l’une des Philippines, car votre intention, sans doute, n’est point de passer par le détroit de Torrès ?

John Branican se jeta au milieu des lames.

– Non, monsieur Andrew, répondit le capitaine John, et je ne compte point aventurer le Franklin dans ces dangereuses mers du nord de l’Australie. Mon itinéraire doit être les Hawaï, les Mariannes, Mindanao des Philippines, les Célèbes, le détroit de Mahkassar, afin de gagner Singapore par la mer de Java. Pour se rendre de ce point à Calcutta, la route est tout indiquée. Je ne crois donc pas que cet itinéraire puisse être modifié par les vents que je trouverai dans l’ouest du Pacifique. Si pourtant vous aviez à me télégraphier quelque ordre important, veuillez l’envoyer, soit à Mindanao, où je relâcherai peut-être, soit à Singapore, où je relâcherai certainement.

Le bébé tendit ses bras vers son père.

– C’est entendu, John. De votre côté, avisez-moi le plus tôt possible du cours des marchandises à Calcutta. Il est possible que ces cours m’obligent à changer mes intentions touchant le chargement du Franklin au retour.

– Je n’y manquerai pas, monsieur Andrew, » répondit John Branican.

En ce moment, Harry Felton s’approchant dit :

« Nous sommes à pic, capitaine.

– Et le jusant ?…

– Il commence à se faire sentir.

– Tenez bon. »

Puis, s’adressant à William Andrew, le capitaine John, plein de reconnaissance, répéta :

« Encore une fois, monsieur Andrew, je vous remercie de m’avoir donné le commandement du Franklin. J’espère que je saurai justifier votre confiance…

– Je n’en doute aucunement, John, répondit William Andrew, et je ne pouvais remettre en de meilleures mains les affaires de ma maison ! » !

L’armateur serra fortement la main du jeune capitaine et se dirigea vers l’arrière du rouffle.

Mrs. Branican, suivie de la nourrice et du bébé, venait de rejoindre son mari avec M. et Mrs. Burker. L’instant de la séparation était imminent. Le capitaine John Branican n’avait plus qu’à recevoir les adieux de sa femme et de sa famille.

On le sait, Dolly n’en était encore qu’à la deuxième année de son mariage, et son petit enfant avait à peine neuf mois. Bien que cette séparation lui causât un profond chagrin, elle n’en voulait rien laisser voir, et contenait les battements de son cœur. Sa cousine Jane, nature faible, sans énergie, ne pouvait, elle, cacher son émotion. Elle aimait beaucoup Dolly, près de qui elle avait souvent trouvé quelque adoucissement au chagrin que lui causait le caractère impérieux et violent de son mari. Mais, si Dolly dissimulait ses inquiétudes, Jane n’ignorait pas qu’elle les éprouvait dans toute leur réalité. Sans doute, le capitaine John devait être de retour à six mois de là ; mais, enfin, c’était une séparation – la première depuis leur mariage – et, si elle était assez forte pour retenir ses larmes, on peut dire que Jane pleurait pour elle. Quant à Len Burker, lui, cet homme dont jamais une émotion tendre n’avait adouci le regard, les yeux secs, les mains dans les poches, distrait de cette scène par on ne sait quelles pensées, il allait et venait. Évidemment, il n’était point en communauté d’idées avec les visiteurs que des sentiments d’affection avaient amenés sur ce navire en partance.

Le capitaine John prit les deux mains de sa femme, l’attira près de lui et d’une voix attendrie :

« Chère Dolly, dit-il, je vais partir… Mon absence ne sera pas longue… Dans quelques mois, tu me reverras… Je te retrouverai, ma Dolly… Sois sans crainte !… Sur mon navire, avec mon équipage, qu’aurions-nous à redouter des dangers de la mer ?… Sois forte comme doit l’être la femme d’un marin… Quand je reviendrai, notre petit Wat aura quinze mois… Ce sera déjà un grand garçon… Il parlera, et le premier mot que j’entendrai à mon retour…

– Ce sera ton nom, John !… répondit Dolly. Ton nom sera le premier mot que je lui apprendrai !… Nous causerons de toi tous les deux et toujours !… Mon John, écris-moi à chaque occasion !… Avec quelle impatience j’attendrai tes lettres !… Et dis-moi tout ce que tu auras fait, tout ce que tu comptes faire… Que je sente mon souvenir mêlé à toutes tes pensées…

– Oui, chère Dolly, je t’écrirai… Je te tiendrai au courant du voyage… Mes lettres, ce sera comme le journal du bord avec mes tendresses en plus !

– Ah ! John, je suis jalouse de cette mer qui t’emporte si loin !… Combien j’envie ceux qui s’aiment et que rien ne sépare dans la vie !… Mais non… J’ai tort de songer à cela…

– Chère femme, je t’en prie, dis-toi que c’est pour notre enfant que je pars… pour toi aussi… pour vous assurer à tous les deux l’aisance et le bonheur !… Si nos espérances de fortune viennent à se réaliser un jour, nous ne nous quitterons plus ! »

En ce moment, Len Burker et Jane s’approchèrent. Le capitaine John se retourna vers eux :

« Mon cher Len, dit-il, je vous laisse ma femme, je vous laisse mon fils !… Je vous les confie comme aux seuls parents qui leur restent à San-Diégo !

– Comptez sur nous, John, répondit Len Burker, en essayant d’adoucir la rudesse de sa voix. Jane et moi, nous sommes là… Les soins ne manqueront pas à Dolly…

– Ni les consolations, ajouta Mrs. Burker. Tu sais combien je t’aime, ma chère Dolly !… Je te verrai souvent… Chaque jour, je viendrai passer quelques heures près de toi… Nous parlerons de John…

– Oui, Jane, répondit Mrs. Branican, et je ne cesserai de penser à lui ! »

Harry Felton vint de nouveau interrompre cette conversation :

« Capitaine, dit-il, il serait temps…

– Bien, Harry, répondit John Branican. Faites hisser le grand foc et la brigantine. »

Le second s’éloigna afin de procéder à l’exécution de ces ordres, qui annonçaient un départ immédiat.

« Monsieur Andrew, dit le jeune capitaine en s’adressant à l’armateur, le canot va vous reconduire au quai avec ma femme et ses parents… Quand vous voudrez…

– À l’instant, John, répondit M. William Andrew, et encore une fois, bon voyage !

– Oui !… bon voyage !… répétèrent les autres visiteurs, qui commencèrent à descendre dans les embarcations, accostées à tribord du Franklin.

– Adieu, Len !… Adieu, Jane ! dit John en leur serrant la main à tous les deux.

– Adieu !… Adieu !… répondit Mrs. Burker.

– Et toi, ma Dolly, pars !… Il le faut !… ajouta John. Le Franklin va prendre le vent. »

Et, en effet, la brigantine et le foc imprimaient un peu de roulis au navire, tandis que les matelots chantaient :

En voilà une,
La jolie une !
Une s’en va, ça ira,
Deux revient, ça va bien !
En voici deux,
La jolie deux !
Deux s’en va, ça ira,
Trois revient, ça va bien…

Et ainsi de suite.

Pendant ce temps, le capitaine John avait conduit sa femme à la coupée, et, au moment où elle allait mettre le pied sur l’échelle, se sentant aussi incapable de lui parler qu’elle était elle-même de lui répondre, il ne put que la presser étroitement dans ses bras.

Et, alors, le bébé, que Dolly venait de reprendre à sa nourrice, tendit ses bras vers son père, agita ses petites mains en souriant, et ce mot s’échappa de ses lèvres :

« Pa… pa !… Pa… pa !…

– Mon John, s’écria Dolly, tu auras donc entendu son premier mot avant de te séparer de lui ! »

Si énergique que fût le jeune capitaine, il ne put retenir une larme que ses yeux laissèrent couler sur la joue du petit Wat.

« Dolly !… murmura-t-il, adieu !… adieu !… »

Puis :

« Dérapez ! » cria-t-il d’une voix forte pour mettre fin à cette pénible scène.

Un instant après, le canot débordait et se dirigeait vers le quai, où ses passagers débarquèrent aussitôt.

Le capitaine John était tout entier aux mouvements de l’appareillage. L’ancre commençait à remonter vers l’écubier. Le Franklin, dégagé de sa dernière entrave, recevait déjà la brise dans ses voiles, dont les plis battaient violemment. Le grand foc venait d’arriver à bloc, et la brigantine fit légèrement lofer le navire, dès qu’elle eut été bordée sur son gui. Cette manœuvre devait permettre au Franklin de prendre un peu de tour afin d’éviter quelques bâtiments mouillés à l’entrée de la baie.

À un nouveau commandement du capitaine Branican, la grande voile et la misaine furent hissées avec un ensemble qui faisait honneur aux bras de l’équipage. Puis, le Franklin, arrivant d’un quart sur bâbord, prit l’allure du largue, de manière à sortir sans changer ses amures.

De la partie du quai occupée par de nombreux spectateurs, on pouvait admirer ces différentes manœuvres. Rien de plus gracieux que ce bâtiment de forme si élégante, lorsque le vent l’inclinait sous ses volées capricieuses. Pendant son évolution, il dut se rapprocher de l’extrémité du quai, où se trouvaient M. William Andrew, Dolly, Len et Jane Burker, à moins d’une demi-encablure.

Il en résulta donc, qu’en laissant arriver, le jeune capitaine put encore apercevoir sa femme, ses parents, ses amis, et leur jeter un dernier adieu.

Tous répondirent à sa voix, qui s’entendit clairement, à sa main qui se tendait vers ses amis.

« Adieu !… Adieu ! fit-il.

– Hurra ! » cria la foule des spectateurs, tandis que les mouchoirs s’agitaient par centaines.

C’est qu’il était aimé de tous, le capitaine John Branican ! N’était-ce pas celui de ses enfants dont la ville était le plus fière ? Oui ! tous seraient là, à son retour, lorsqu’il apparaîtrait au large de la baie.

Le Franklin, qui se trouvait déjà en face du goulet, dut lofer afin d’éviter un long courrier, qui donnait en ce moment dans les passes. Les deux navires se saluèrent de leurs pavillons aux couleurs des États-Unis d’Amérique.

Sur le quai, Mrs. Branican, immobile, regardait le Franklin s’effacer peu à peu sous une fraîche brise de nord-est. Elle voulait le suivre du regard, tant que sa mâture serait visible au-dessus de la pointe Island.

Mais le Franklin ne tarda pas à contourner les Îles Coronado, situées en dehors de la baie. Un instant, il montra à travers une échancrure de la falaise le guidon qui flottait en tête du grand mât… Puis il disparut.

« Adieu, mon John… adieu !… » murmura Dolly.

Pourquoi un inexplicable pressentiment l’empêcha-t-il d’ajouter : « Au revoir ! »

II Situation de famille

Il convient de marquer d’un trait plus précis Mrs. Branican, que les éventualités de cette histoire sont appelées à mettre en pleine lumière.

À cette époque, Dolly avait vingt et un ans. Elle était d’origine américaine. Mais, sans remonter trop haut l’échelle de ses ancêtres, on eût rencontré la génération qui la reliait à la race espagnole ou plutôt mexicaine, de laquelle sortent les principales familles de ce pays. Sa mère, en effet, était née à San-Diégo, et San-Diégo était déjà fondée à l’époque où la basse Californie appartenait encore au Mexique. La vaste baie, découverte il y a environ trois siècles et demi par le navigateur espagnol Juan Rodriguez Cabrillo d’abord nommée San-Miguel, prit son nouveau nom en 1602. Puis, en 1846, cette province changea le pavillon aux trois couleurs pour les barres et les étoiles de la Confédération, et c’est à titre définitif qu’elle compte depuis cette époque parmi les États-Unis d’Amérique.

Une taille moyenne, une figure animée du feu de deux grands yeux profonds et noirs, un teint chaud, une chevelure abondante d’un brun très foncé, la main et le pied un peu plus forts qu’on ne les observe habituellement dans le type espagnol, une démarche assurée mais gracieuse, une physionomie qui dénotait l’énergie du caractère et aussi la bonté de l’âme, telle était Mrs. Branican. Il est de ces femmes qu’on ne saurait voir d’un regard indifférent, et, avant son mariage, Dolly passait, à juste titre, pour l’une des jeunes filles de San-Diégo, – où la beauté n’est point rare, – qui méritait le plus d’attirer l’attention. On la sentait sérieuse, réfléchie, d’un grand sens, d’un esprit éclairé, qualités morales que très certainement le mariage ne pourrait que développer en elle.

Oui ! en n’importe quelles circonstances, si graves qu’elles pussent être, Dolly, devenue Mrs. Branican, saurait faire son devoir. Ayant regardé franchement l’existence, et non à travers un prisme trompeur, elle possédait une âme haute, une volonté forte. L’amour que lui inspirait son mari la rendrait plus résolue à l’accomplissement de sa tâche. Le cas échéant, – ce n’est point une phrase banale quand on l’applique à Mrs. Branican, – elle donnerait sa vie pour John, comme John donnerait sa vie pour elle, comme tous deux la donneraient pour cet enfant. Ils adoraient ce bébé, qui venait de balbutier le mot de « papa », à l’instant où le jeune capitaine allait se séparer de sa mère et de lui. La ressemblance du petit Wat avec son père était déjà frappante, – par les traits du moins, car il avait la chaude coloration du teint de Dolly. Vigoureusement constitué, il n’avait rien à craindre des maladies de l’enfance. D’ailleurs, il serait entouré de tant de soins !… Ah ! que de rêves d’avenir, l’imagination paternelle et maternelle avait déjà conçus pour ce petit être, chez qui la vie commençait à peine à s’ébaucher !

Certes, Mrs. Branican eût été la plus heureuse des femmes, si la situation de John lui avait permis d’abandonner ce métier de marin, dont le moindre des inconvénients était encore de les tenir éloignés l’un de l’autre. Mais, au moment où le commandement du Franklin venait de lui être attribué, comment aurait-elle eu la pensée de le retenir ? Et puis, ne fallait-il pas songer aux nécessités du ménage, pourvoir aux besoins d’une famille qui ne se résumerait peut-être pas tout entière dans cet unique enfant ? C’était à peine le nécessaire que la dot de Dolly assurait à sa maison. Évidemment John Branican devait compter sur la fortune que l’oncle laisserait à sa nièce, et il eût fallu un concours d’invraisemblables circonstances pour que cette fortune lui échappât, puisque M. Edward Starter, presque sexagénaire, n’avait pas d’autre héritière que Dolly. En effet, sa cousine Jane Burker, appartenant à la branche maternelle de la famille, n’avait aucun degré de parenté avec l’oncle de Dolly. Dolly serait donc riche… mais dix ans, vingt ans, se passeraient peut-être avant qu’elle ne fût mise en possession de cet héritage. De là, obligation pour John Branican de travailler en vue du présent, s’il n’avait pas lieu de s’inquiéter de l’avenir. Aussi, était-il bien résolu à continuer de naviguer pour le compte de la maison Andrew, d’autant plus qu’un intérêt lui était accordé dans les opérations spéciales au Franklin. Or, comme le marin se doublait en lui d’un négociant très entendu aux choses du commerce, tout donnait à penser qu’il acquerrait par son travail une certaine aisance en attendant la succession de l’oncle Starter.

Un mot seulement sur cet Américain – d’un « américanisme » absolument original.

Il était frère du père de Dolly et, par conséquent, l’oncle propre de la jeune fille, qui était devenue Mrs. Branican. C’était ce frère, son aîné de cinq ou six ans, qui l’avait pour ainsi dire élevé, car tous deux étaient orphelins. Aussi Starter jeune avait-il toujours conservé pour lui une vive affection doublée d’une vive reconnaissance. Les circonstances l’ayant favorisé, il avait suivi la route de la fortune, alors que Starter aîné s’égarait sur les chemins de traverse qui mènent rarement au but. S’il avait dû s’éloigner pour tenter d’heureuses spéculations en achetant et défrichant de vastes terrains dans l’État de Tennessee, il n’en avait pas moins conservé des rapports avec son frère que ses affaires retenaient dans l’État de New-York. Quand celui-ci devint veuf, il alla se fixer à San-Diégo, la ville natale de sa femme, où il mourut, alors que le mariage de Dolly avec John Branican était déjà décidé. Ce mariage fut célébré après les délais de deuil, et le jeune ménage n’eut absolument pour toute fortune que le très modeste héritage laissé par Starter aîné.

À peu de temps de là, arriva à San-Diégo une lettre, qui était adressée à Dolly Branican par Starter jeune. C’était la première qu’il écrivait à sa nièce ; ce devait être la dernière aussi.

En substance, cette lettre disait sous une forme non moins concise que pratique :

Bien que Starter jeune fût très loin d’elle, et bien qu’il ne l’eût même jamais vue, il n’oubliait pas qu’il avait une nièce, la propre fille de son frère. S’il ne l’avait jamais vue, c’est que Starter aîné et Starter jeune ne s’étaient point rencontrés depuis que Starter aîné avait pris femme, et que Starter jeune résidait auprès de Nashville, dans la partie la plus reculée du Tennessee, tandis qu’elle résidait à San-Diégo. Or, entre le Tennessee et la Californie, il y a quelques centaines de milles qu’il ne convenait nullement à Starter jeune de franchir. Donc, si Starter jeune trouvait le voyage trop fatigant pour aller voir sa nièce, il trouvait non moins fatigant que sa nièce vînt le voir, et il la priait de ne point se déranger.

En réalité, ce personnage était un véritable ours, – non point un de ces grizzlys d’Amérique qui portent griffes et fourrures, mais un de ces ours humains, qui tiennent essentiellement à vivre en dehors des relations sociales.

Cela ne devait pas inquiéter Dolly, d’ailleurs. Elle était la nièce d’un ours, soit ! mais cet ours possédait un cœur d’oncle. Il n’oubliait pas ce qu’il devait à Starter aîné, et la fille de son frère serait l’unique héritière de sa fortune.

STARTER JEUNE DÉFRICHAIT DE VASTES TERRAINS.

Starter jeune ajoutait que cette fortune valait déjà la peine d’être recueillie. Elle se montait alors à cinq cent mille dollars et ne pouvait que s’accroître, car les affaires de défrichement prospéraient dans l’État de Tennessee. Comme elle consistait en terres et en bétail, il serait facile de la réaliser ; on le ferait à un prix très avantageux, et les acquéreurs ne manqueraient pas.

Si cela était dit de cette façon positive et quelque peu brutale, qui appartient en propre aux Américains de vieille race, ce qui était dit était dit. La fortune de Starter jeune irait tout entière à Mrs. Branican ou à ses enfants, au cas où la souche des Starter se « progénérerait » (sic) par ses soins. En cas de prédécès de Mrs. Branican, sans descendants directs ou autres, cette fortune reviendrait à l’État, qui serait très heureux d’accepter les biens de Starter jeune.

Deux choses encore :

1° Starter jeune était célibataire. Il resterait célibataire. « La sottise que l’on ne fait que trop souvent entre vingt et trente ans, ce n’est pas lui qui la ferait à soixante », – phrase textuelle de sa lettre. Rien ne pourrait donc détourner cette fortune du cours que sa volonté formelle entendait lui imprimer, et elle irait se jeter dans le ménage Branican aussi sûrement que le Mississipi se jette dans le golfe du Mexique.

2° Starter jeune ferait tous ses efforts, – des efforts surhumains, – pour n’enrichir sa nièce que le plus tard possible. Il tâcherait de mourir au moins centenaire, et il ne faudrait pas lui savoir mauvais gré de cette obstination à prolonger son existence jusqu’aux dernières limites du possible.

Enfin Starter jeune priait Mrs. Branican, – il lui ordonnait même, – de ne point lui répondre. D’ailleurs, c’est à peine si des communications existaient entre les villes et la région forestière qu’il occupait dans le fond du Tennessee. Quant à lui, il n’écrirait plus, – si ce n’est pour annoncer sa mort, et encore cette lettre ne serait-elle pas de sa propre main.

Telle était la singulière missive qu’avait reçue Mrs. Branican. Qu’elle dût être l’héritière, la légataire universelle de son oncle Starter, cela n’était point à mettre en doute. Elle posséderait un jour cette fortune de cinq cent mille dollars, qui serait probablement très accrue par le travail de cet habile défricheur de forêts. Mais, comme Starter jeune manifestait très nettement son intention de dépasser la centaine, – et l’on sait si ces Américains du Nord sont tenaces, – John Branican avait sagement fait de ne point abandonner le métier de marin. Son intelligence, son courage, sa volonté aidant, il est probable qu’il acquerrait pour sa femme et son enfant une certaine aisance, bien avant que l’oncle Starter eût consenti à partir pour l’autre monde.

Telle était donc la situation du jeune ménage, au moment où le Franklin faisait voile pour les parages occidentaux du Pacifique. Cela étant établi pour l’intelligence des faits qui vont se dérouler dans cette histoire, il convient d’appeler maintenant l’attention sur les seuls parents que Dolly Branican eût à San-Diégo, M. et Mrs. Burker.

Len Burker, Américain d’origine, âgé alors de trente et un ans, n’était venu se fixer que depuis quelques années dans la capitale de la basse Californie. Ce Yankee de la Nouvelle-Angleterre, froid de physionomie, dur de traits, vigoureux de corps, était très résolu, très agissant et aussi très concentré, ne laissant rien voir de ce qu’il pensait, ne disant rien de ce qu’il faisait. Il est de ces natures qui ressemblent à des maisons hermétiquement fermées, et dont la porte ne s’ouvre à personne. Cependant, à San-Diégo, aucun bruit fâcheux n’avait couru sur le compte de cet homme si peu communicatif, que son mariage avec Jane Burker avait fait le cousin de John Branican. Il n’y avait donc pas lieu de s’étonner que celui-ci, n’ayant d’autre famille que les Burker, leur eût recommandé Dolly et son enfant. Mais, en réalité, c’était plus spécialement aux soins de Jane qu’il les remettait, sachant que les deux cousines éprouvaient une profonde affection l’une pour l’autre.

Et il en eût été tout autrement si le capitaine John avait su ce qu’était au juste Len Burker, s’il avait connu la fourberie qui se dissimulait derrière le masque impénétrable de sa physionomie, avec quel sans-gêne il traitait les convenances sociales, le respect de soi-même et les droits d’autrui. Trompée par ses dehors assez séduisants, par une sorte de fascination dominatrice qu’il exerçait sur elle, Jane l’avait épousé cinq ans auparavant à Boston, où elle demeurait avec sa mère, qui mourut peu de temps après ce mariage, dont les conséquences devaient être si regrettables. La dot de Jane et l’héritage maternel auraient dû suffire à l’existence des nouveaux époux, si Len Burker eut été homme à suivre les voies usuelles et non les chemins détournés. Mais il n’en fut rien. Après avoir en partie dévoré la fortune de sa femme, Len Burker, assez disqualifié dans son crédit à Boston, se décida à quitter cette ville. De l’autre côté de l’Amérique, où sa réputation douteuse ne le suivrait pas, ces pays presque neufs lui offraient des chances qu’il ne pouvait plus trouver dans la Nouvelle-Angleterre.

Jane, qui connaissait son mari maintenant, s’associa sans hésiter à ce projet de départ, heureuse de quitter Boston, où la situation de Len Burker prêtait à de désagréables commentaires, heureuse aussi d’aller retrouver la seule parente qui lui restât. Tous deux vinrent s’établir à San-Diégo, où Dolly et Jane se retrouvèrent. D’ailleurs, depuis trois ans qu’il habitait cette ville, Len Burker n’avait pas encore donné prise aux soupçons, tant il déployait d’habileté à dissimuler le louche de ses affaires.

Telles furent les circonstances qui avaient amené la réunion des deux cousines, à l’époque où Dolly n’était pas encore Mrs. Branican.

La jeune femme et la jeune fille se lièrent étroitement. Bien qu’il semblât que Jane dût dominer Dolly, ce fut le contraire qui eut lieu. Dolly était forte, Jane était faible, et la jeune fille devint bientôt l’appui de la jeune femme. Lorsque l’union de John Branican et de Dolly fut décidée, Jane se montra très heureuse de ce mariage, – un mariage qui promettait de ne jamais ressembler au sien ! Et, dans l’intimité de ce jeune ménage, que de consolations elle aurait pu trouver, si elle se fût décidée à lui confier le secret de ses peines.

Et cependant la situation de Len Burker devenait de plus en plus grave. Ses affaires périclitaient. Le peu qui lui restait de la fortune de sa femme, lorsqu’il avait quitté Boston, était presque entièrement dissipé. Cet homme, joueur ou plutôt spéculateur effréné, était de ces gens qui veulent tout donner au hasard et ne tout attendre que de lui. Ce tempérament, réfractaire aux conseils de la raison, ne pouvait qu’amener et n’amenait que des résultats déplorables.

Dès son arrivée à San-Diégo, Len Burker avait ouvert un office dans Fleet Street, – un de ces bureaux qui sentent la caverne, où n’importe quelle idée, bonne ou mauvaise, devient le point de départ d’une affaire. Très apte à faire miroiter les aléas d’une combinaison, sans aucun scrupule sur les moyens qu’il employait, habile à changer les arguties en arguments, très enclin à regarder comme sien le bien des autres, il ne tarda pas à se lancer dans vingt spéculations qui sombrèrent peu à peu, mais ce ne fut pas sans y avoir laissé de ses propres plumes. À l’époque où débute cette histoire, Len Burker en était réduit aux expédients, et la gêne se glissait dans son ménage. Toutefois, comme il avait tenu ses agissements très secrets, il jouissait encore de quelque crédit et l’employait à faire de nouvelles dupes en faisant de nouvelles affaires.

Cette situation, cependant, ne pouvait aboutir qu’à une catastrophe. L’heure n’était plus éloignée, où des réclamations viendraient à se produire. Peut-être cet aventureux Yankee, transporté dans l’Ouest-Amérique, n’aurait-il plus d’autre ressource que de quitter San-Diégo, comme il avait quitté Boston. Et, pourtant, au milieu de cette ville d’un sens si éclairé, d’une si puissante activité commerciale, dont les progrès grandissent d’année en année, un homme intelligent et probe eût trouvé cent fois l’occasion de réussir. Mais il fallait avoir ce que Len Burker n’avait pas : la droiture des sentiments, la justesse des idées, l’honnêteté de l’intelligence.

Il importe d’insister sur ce point : c’est que ni John Branican ni M. William Andrew, ni personne ne soupçonnaient rien des affaires de Len Burker. Dans le monde de l’industrie et du commerce, on ignorait que cet aventurier, – et plût au ciel qu’il n’eût mérité que ce nom ! – courait à un désastre prochain. Et, même, quand se produirait la catastrophe, peut-être ne verrait-on en lui qu’un homme peu favorisé de la fortune, et non l’un de ces personnages sans moralité à qui tous les moyens sont bons pour s’enrichir. Aussi, sans avoir ressenti pour lui une sympathie profonde, John Branican n’avait-il à aucun moment conçu la moindre défiance à son égard. C’était donc en pleine sécurité que, pendant son absence, il comptait sur les bons offices des Burker envers sa femme. S’il se présentait quelque circonstance où Dolly serait forcée de recourir à eux, elle ne le ferait pas en vain. Leur maison lui était ouverte, et elle y trouverait l’accueil dû, non seulement à une amie, mais à une sœur.

À ce sujet, d’ailleurs, il n’y avait pas lieu de suspecter les sentiments de Jane Burker. L’affection qu’elle éprouvait pour sa cousine était sans restrictions comme sans calculs. Loin de blâmer la sincère amitié qui unissait ces deux jeunes femmes, Len Burker l’avait encouragée, sans doute dans une vision confuse de l’avenir et des avantages que cette liaison pourrait lui rapporter. Il savait, d’ailleurs, que Jane ne dirait jamais rien de ce qu’elle ne devait pas dire, qu’elle garderait une prudente réserve sur sa situation personnelle, sur ce qu’elle ne pouvait ignorer des blâmables affaires où il s’était engagé, sur les difficultés au milieu desquelles son ménage commençait à se débattre. Là-dessus, Jane se tairait, et il ne lui échapperait pas même une récrimination. On le répète, entièrement dominée par son mari, elle en subissait l’absolue influence, bien qu’elle le connût pour un homme sans conscience, ayant perdu tout reste de sens moral, capable de s’abandonner aux actes les plus impardonnables. Et, après tant de désillusions, comment aurait-elle pu lui conserver la moindre estime ? Mais – on ne saurait trop revenir sur ce point essentiel – elle le redoutait, elle était entre ses mains comme un enfant, et, rien que sur un signe de lui, elle le suivrait encore, si sa sécurité l’obligeait à s’enfuir en n’importe quelle partie du monde. Enfin, ne fût-ce que par respect d’elle-même, elle n’eût rien voulu laisser voir des misères qu’elle endurait, même à sa cousine Dolly, qui les soupçonnait peut-être, sans en avoir jamais reçu confidence.

À présent, la situation de John et de Dolly Branican, d’une part, celle de Len et de Jane Burker, de l’autre, sont suffisamment établies pour l’intelligence des faits qui vont être relatés. Dans quelle mesure ces situations allaient-elles être modifiées par les évènements inattendus qui devaient, si prochainement et si soudainement, se produire ? Personne n’eût jamais pu le prévoir.

III Prospect-House

Voilà trente ans, la basse Californie, – un tiers environ de l’État de Californie, – ne comptait encore que trente-cinq mille habitants. Actuellement, c’est par cent cinquante mille que se chiffre sa population. À cette époque, les territoires de cette province, reculée aux confins de l’Ouest-Amérique, étaient tout à fait incultes, et ne semblaient propres qu’à l’élevage du bétail. Qui aurait pu deviner quel avenir était réservé à une région si abandonnée, alors que les moyens de communication se réduisaient, par terre, à de rares voies frayées sous la roue des chariots ; par mer, à une seule ligne de paquebots, qui faisaient les escales de la côte.

Len Burker avait ouvert un office.

Et cependant, depuis l’année 1769, un embryon de ville existait à quelques milles dans l’intérieur, au nord de la baie de San-Diégo. Aussi la ville actuelle peut-elle réclamer dans l’histoire du pays l’honneur d’avoir été le plus ancien établissement de la contrée californienne.

Lorsque le nouveau continent, rattaché à la vieille Europe par de simples liens coloniaux que le Royaume-Uni s’opiniâtrait à tenir trop serrés, eut donné une violente secousse, ces liens se rompirent. L’union des États du Nord-Amérique se fonda sous le drapeau de l’indépendance. L’Angleterre n’en conserva plus que des lambeaux, le Dominion et la Colombie, dont le retour est assuré à la confédération dans un temps peu éloigné sans doute. Quant au mouvement séparatiste, il s’était propagé à travers les populations du centre qui n’eurent plus qu’une pensée, un but : se délivrer de leurs entraves quelles qu’elles fussent.

Ce n’était point sous le joug anglo-saxon que pliait alors la Californie. Elle appartenait aux Mexicains, et leur appartint jusqu’en 1846. Cette année-là, après s’être affranchie pour entrer dans la république fédérale, la municipalité de San-Diégo, créée onze ans auparavant, devint ce qu’elle aurait toujours dû être, – américaine.

La baie de San-Diégo est magnifique. On a pu la comparer à la baie de Naples, mais la comparaison serait peut-être plus exacte avec celles de Vigo ou de Rio de Janeiro. Douze milles de longueur sur deux milles de largeur lui ménagent l’espace nécessaire au mouillage d’une flotte de commerce, aussi bien qu’aux manœuvres d’une escadre, car elle est considérée comme port militaire. Formant une sorte d’ovale, ouverte à l’ouest par un étroit goulet, étranglée entre la pointe Island et la pointe Loma ou Coronado, elle est abritée de tous les côtés. Les vents du large la respectent, la houle du Pacifique en trouble à peine la surface, les bâtiments s’en dégagent sans peine, et peuvent s’y ranger par des fonds de vingt-trois pieds minimum. C’est le seul port sûr et praticable, favorable aux relâches, que le littoral de l’ouest offre dans le sud de San-Francisco et dans le nord de San-Quentin.

Avec tant d’avantages naturels, il était évident que l’ancienne ville se trouverait bientôt à l’étroit dans son premier périmètre. Déjà des baraquements avaient dû être élevés pour l’installation d’un détachement de cavalerie sur les terrains couverts de broussailles qui l’avoisinaient. Grâce à l’initiative de M. Horton, dont l’intervention fut d’ailleurs une excellente affaire, une annexe fut construite à cette place. Maintenant, l’annexe est devenue la ville qui s’étage sur les croupes situées au nord de la baie. L’agrandissement s’opéra dans ces conditions de célérité, si familières aux Américains. Un million de dollars, semés sur le sol, firent germer les maisons privées, les édifices publics, les offices et les villas. En 1885, San-Diégo comptait déjà quinze mille habitants, – aujourd’hui trente-cinq mille. Son premier chemin de fer date de 1881. À présent, l’Atlantic and Pacific road, le Southern California road, le Southern Pacific road, la mettent en communication avec le continent, en même temps que la Pacific Coast Steam-ship lui assure des rapports fréquents avec San-Francisco.

C’est une jolie et confortable ville, bien aérée, d’un habitat très hygiénique, sous un climat dont l’éloge n’est plus à faire. Aux alentours, la campagne est d’une incomparable fertilité. La vigne, l’olivier, l’oranger, le citronnier poussent côte à côte avec les arbres, les fruits et les légumes des pays du Nord. On dirait une Normandie fusionnée avec une Provence.

Quant à la ville de San-Diégo elle-même, elle est bâtie avec cette aisance pittoresque, cette liberté d’orientation, cette fantaisie privée, qui est si profitable à l’hygiène, lorsqu’on n’est pas gêné par l’exiguïté des terrains. Il y a des places, des squares, des rues larges, des ombrages un peu partout, c’est-à-dire de la santé en raison directe du cube d’air, si généreusement concédé à cette heureuse population.

Et puis, si le progrès, sous toutes ses formes, ne se trouvait pas dans une cité moderne, surtout lorsque cette cité est américaine, où l’irait-on chercher ? Gaz, télégraphe, téléphone, les habitants n’ont qu’un signe à faire pour être éclairés, pour échanger leurs dépêches, pour se parler à l’oreille d’un quartier à l’autre. Il y a même des mâts, hauts de cent cinquante pieds, qui versent la lumière électrique sur les rues de la ville. Si on n’en est pas encore au lait distribué sous pression par une General Milke Company, si les trottoirs mobiles, qui doivent se déplacer avec une vitesse de quatre lieues à l’heure, ne fonctionnent pas encore à San-Diégo, cela se fera certainement dans un délai… quelconque.

Que l’on ajoute à ces avantages les institutions diverses où s’élabore le mouvement vital des grandes agglomérations, une douane dans laquelle l’importance des transactions s’accroît chaque jour, deux banques, une chambre de commerce, une société d’émigration, de vastes offices, de nombreux comptoirs, où se traitent des affaires énormes en bois et en farines, des églises affectées aux différents cultes, trois marchés, un théâtre, un gymnase, trois grandes écoles, Russ County, Court House, Maronic and old fellows, destinées aux enfants pauvres, enfin nombre d’établissements où les études sont poussées jusqu’à l’obtention des diplômes universitaires, – et l’on pourra préjuger l’avenir d’une cité jeune encore, opiniâtrement soigneuse de ses intérêts moraux et matériels, au sein de laquelle s’accumulent tant d’éléments de prospérité. Les journaux lui manquent-ils ? Non ! Elle possède trois feuilles quotidiennes, entre autres le Hérald, et ces feuilles publient chacune une édition hebdomadaire. Les touristes peuvent-ils craindre de ne pas trouver à se loger dans des conditions de confort suffisant ? Mais, sans compter les hôtels d’un ordre inférieur, n’ont-ils pas à leur disposition trois magnifiques établissements, le Horton-House, Florence-Hôtel, Gérard-Hôtell avec ses cent chambres, et sur le rivage opposé de la baie, dominant les grèves de la pointe Coronado, dans un site admirable, au milieu de villas charmantes, un nouvel hôtel, qui n’a pas coûté moins de cinq millions de dollars ?

De tous les pays du vieux continent, comme de tous les points du nouveau, que les touristes partent pour visiter cette jeune et vivace capitale de la Californie méridionale, ils y seront hospitalièrement accueillis par ses généreux habitants, et ils ne regretteront rien de leur voyage, – si ce n’est qu’il leur aura probablement paru trop court !

San-Diégo est une ville pleine d’animation, très agissante, et aussi très réglementée dans le pêle-mêle de ses affaires, comme la plupart des cités d’Amérique. Si la vie s’exprime par le mouvement, on peut dire qu’on y vit dans le sens le plus intensif du mot. À peine le temps suffit-il aux transactions commerciales. Mais, s’il en est ainsi pour les gens que leurs instincts, leurs habitudes, lancent à travers ce tourbillon, ce n’est plus vrai, lorsqu’il s’agit de ceux dont l’existence se traîne dans d’interminables loisirs. Quand le mouvement s’arrête, les heures ne s’écoulent que trop lentement !

Ce fut ce qu’éprouva Mrs. Branican, après le départ du Franklin. Depuis son mariage, elle avait été mêlée aux travaux de son mari. Lors même qu’il ne naviguait pas, ses rapports avec la maison Andrew créaient au capitaine John de nombreuses occupations. En outre des opérations de commerce auxquelles il prenait part, il avait eu à suivre la construction du trois-mâts dont il devait prendre le commandement. Avec quel zèle, on peut dire quel amour, il en surveillait les moindres détails ! Il y apportait les soins incessants du propriétaire, qui fait bâtir la maison où se passera toute sa vie. Et mieux encore, car le navire n’est pas seulement la maison, ce n’est pas seulement un instrument de la fortune, c’est l’assemblage de bois et de fer auquel va être confiée l’existence de tant d’hommes. N’est-ce pas, d’ailleurs, comme un fragment détaché du sol natal, qui y revient pour le quitter encore, et dont, malheureusement, la destinée n’est pas toujours d’achever sa carrière maritime au port où il est né !

Très souvent, Dolly accompagnait le capitaine John au chantier. Cette membrure qui se dressait sur la quille inclinée, ces courbes qui offraient l’aspect de l’ossature d’un gigantesque mammifère marin, ces bordages qui venaient s’ajuster, cette coque aux formes complexes, ce pont où se découpaient les larges panneaux destinés à l’embarquement et au débarquement de la cargaison, ces mâts, couchés à terre en attendant qu’ils fussent mis en place, les aménagements intérieurs, le poste de l’équipage, la dunette et ses cabines, tout cela n’était-il pas pour l’intéresser ? C’était la vie de John et de ses compagnons que le Franklin aurait à défendre contre les houles de l’océan Pacifique. Aussi n’y avait-il pas une planche à laquelle Dolly n’attachât quelque chance de salut par sa pensée, pas un coup de marteau, au milieu des fracas du chantier, qui ne retentît dans son cœur. John l’initiait à tout ce travail, lui disait la destination de chaque pièce de bois ou de métal, lui expliquait la marche du plan de construction. Elle l’aimait ce navire, dont son mari allait être l’âme, le maître après Dieu !… Et, parfois, elle se demandait pourquoi elle ne partait pas avec le capitaine, pourquoi il ne l’emmenait pas, pourquoi elle ne partageait pas les périls de sa campagne, pourquoi le Franklin ne la ramènerait pas en même temps que lui au port de San-Diégo ? Oui ! elle eût voulu ne point se séparer de son mari !… Et l’existence de ces ménages de marins, qui naviguent ensemble pendant de longues années, n’est-elle point depuis longtemps entrée dans les coutumes des populations du Nord, sur l’ancien comme sur le nouveau continent ?…

Mais il y avait Wat, le bébé, et Dolly pouvait-elle l’abandonner aux soins d’une nourrice, loin des caresses maternelles ?… Non !… Pouvait-elle l’emmener en mer, l’exposer aux éventualités d’un voyage si dangereux pour de petits êtres ?… Pas davantage !… Elle serait restée près de cet enfant, afin de lui assurer la vie après la lui avoir donnée, sans le quitter d’un instant, l’entourant d’affection et de tendresses, afin que, dans un épanouissement de santé, il pût sourire au retour de son père ! D’ailleurs, l’absence du capitaine John ne devait durer que six mois. Dès qu’il aurait rechargé à Calcutta, le Franklin reviendrait à son port d’attache. Et, d’ailleurs, ne convenait-il pas que la femme d’un marin prît l’habitude de ces séparations indispensables, dût son cœur ne s’y accoutumer jamais !

Il fallut donc se résigner, et Dolly se résigna. Mais, après le départ de John, aussitôt que le mouvement, qui faisait sa vie, eut cessé autour d’elle, combien l’existence lui eût paru vide, monotone, désolée, si elle ne se fût absorbée dans cet enfant, si elle n’eût concentré sur lui tout son amour.

La maison de John Branican occupait un des derniers plans de ces hauteurs, qui encadrent le littoral au nord de la baie. C’était une sorte de chalet, au milieu d’un petit jardin, planté d’orangers et d’oliviers, fermé d’une simple barrière de bois. Un rez-de-chaussée, précédé d’une galerie en retrait, sur laquelle s’ouvraient la porte et les fenêtres du salon et de la salle à manger, un étage avec balcon desservant la façade sur toute sa largeur, au-dessus le pignon que les arêtes du toit ornaient de leur élégant découpage, telle était cette habitation très simple et très attrayante. Au rez-de-chaussée, le salon et la salle à manger, meublés modestement ; au premier, deux chambres, celle de Mrs. Branican et celle de l’enfant ; derrière la maison, une petite annexe pour la cuisine et le service formaient la disposition intérieure du chalet. Prospect-House jouissait d’une situation exceptionnellement belle, grâce à son exposition au midi. La vue s’étendait sur la ville entière et à travers la baie jusqu’aux établissements de la pointe Loma. C’était un peu loin du quartier des affaires, sans doute ; mais ce léger désavantage était amplement racheté par l’emplacement de ce chalet, sa situation en bon air, que caressaient les brises du sud, chargées des senteurs salines du Pacifique.

C’est dans cette demeure que les longues heures de l’absence allaient s’écouler pour Dolly. La nourrice du bébé et une domestique suffisaient au service de la maison. Les seules personnes qui la fréquentaient étaient M. et Mrs. Burker – rarement Len, souvent Jane. M. William Andrew, comme il l’avait promis, rendait de fréquentes visites à la jeune femme, désireux de lui communiquer toutes les nouvelles du Franklin, qui arriveraient par voie directe ou indirecte. Avant que des lettres aient pu parvenir à destination, les journaux maritimes relatent les rencontres des navires, leurs relâches dans les ports, les faits de mer quelconques, qui intéressent les armateurs. Dolly serait donc tenue au courant. Quant aux relations du monde, aux rapports du voisinage, habituée à l’isolement de Prospect-House, elle ne les avait jamais recherchés. Une seule pensée remplissait sa vie, et, lors même que les visiteurs eussent afflué au chalet, il lui aurait paru vide, puisque John n’y était plus, et il resterait vide jusqu’à son retour.

Très souvent, Dolly accompagnait le capitaine.

Les premiers jours furent très pénibles. Dolly ne quittait pas Prospect-House, où Jane Burker venait quotidiennement la voir. Toutes deux s’occupaient du petit Wat et parlaient du capitaine John. Le plus ordinairement, lorsqu’elle était seule, Dolly passait une partie de la journée sur le balcon du chalet. Son regard allait se perdre au-delà de la baie, par-dessus la pointe Island, plus loin que les Îles Coronado… Il dépassait la ligne de mer circonscrite à l’horizon… Le Franklin en était loin déjà… Mais elle le rejoignait par la pensée, elle s’y embarquait, elle était près de son mari… Et, lorsqu’un bâtiment, venu du large, cherchait à atterrir, elle se disait qu’un jour le Franklin apparaîtrait aussi, qu’il grandirait en ralliant la terre, que John serait à bord…

La vue s’étendait sur la ville entière.

Cependant la santé du petit Wat ne se fût pas accommodée d’une réclusion absolue dans l’enclos de Prospect-House. Avec la seconde semaine qui suivit le départ, le temps était devenu très beau, et la brise tempérait les chaleurs naissantes. Aussi Mrs. Branican s’imposa-t-elle de faire quelques excursions au dehors. Elle emmenait la nourrice, qui portait le bébé. On allait à pied, lorsque la promenade se bornait aux alentours de San-Diégo, jusqu’aux maisons d’Old-Town, la vieille ville. Cela profitait à cet enfant, frais et rose, et lorsque sa nourrice s’arrêtait, il battait de ses petites mains en souriant à sa mère. Une ou deux fois, à l’occasion d’excursions plus longues, une jolie carriole, louée dans le voisinage, les emportait tous trois, et même tous quatre, car Mrs. Burker se mettait quelquefois de la partie. Un jour, on se rendit ainsi à la colline de Knob-Hill, semée de villas, qui domine l’hôtel Florence, et d’où la vue s’étend vers l’ouest jusqu’au-delà des îles. Un autre jour, ce fut du côté des grèves de Coronado-Beach, sur lesquelles de furieux coups de mer se brisent avec des retentissements de foudre. Puis, on visita les « Lits de Mussel », où la marée haute couvre d’embruns les roches superbes du littoral. Dolly touchait du pied cet océan, qui lui apportait comme un écho des parages lointains, où John naviguait alors, – cet océan dont les lames assaillaient peut-être le Franklin, emporté à des milliers de milles au large. Elle restait là, immobile, voyant le navire du jeune capitaine dans les envolées de son imagination, murmurant le nom de John !

Le 30 mars, vers dix heures du matin, Mrs. Branican était sur le balcon, lorsqu’elle aperçut Mrs. Burker, qui se dirigeait vers Prospect-Bouse. Jane pressait le pas, en faisant un joyeux signe de la main, preuve qu’elle n’apportait point aucune fâcheuse nouvelle. Dolly descendit aussitôt, et se trouva à la porte du chalet, au moment où elle allait s’ouvrir.

« Qu’y a-t-il, Jane ?… demanda-t-elle.

– Chère Dolly, répondit Mrs. Burker, tu vas apprendre quelque chose qui te fera plaisir ! Je viens de la part de M. William Andrew te dire que le Boundary, qui est entré ce matin à San-Diégo, a communiqué avec le Franklin…

– Avec le Franklin ?…

– Oui ! M. William Andrew venait d’en être avisé, lorsqu’il m’a rencontrée dans Fleet Street ; il ne pouvait se rendre au chalet que dans l’après-midi, aussi me suis-je hâtée d’accourir pour t’en instruire…

– Et on a eu des nouvelles de John ?…

– Oui, Dolly.

– Lesquelles ?… Parle donc !

– Il y a huit jours, le Franklin et le Boundary se sont croisés en mer, et une correspondance a pu être échangée entre les deux navires.

– Tout allait bien à bord ?…

– Oui, chère Dolly. Les deux capitaines étaient assez rapprochés pour se parler, et le dernier mot qu’on a pu entendre du Boundary, c’était ton nom !

– Mon pauvre John ! s’écria Mrs. Branican, dont les yeux laissèrent échapper une larme d’attendrissement.

– Que je suis contente, Dolly, reprit Mrs. Burker, d’avoir été la première à t’annoncer cette nouvelle !

– Et je te remercie bien ! répondit Mrs. Branican. Si tu savais combien cela me rend heureuse !… Ah ! si, chaque jour, j’apprenais… Mon John… mon cher John !… Le capitaine du Boundary l’a vu… John lui a parlé… C’est comme un autre adieu qu’il lui a envoyé pour moi !

– Oui, chère Dolly, et, je te le répète, tout allait bien à bord du Franklin.

– Jane, dit Mrs. Branican, il faut que je voie le capitaine du Boundary… Il me racontera tout en détail… Où la rencontre a-t-elle eu lieu ?…

– Cela, je ne le sais pas, répondit Jane ; mais le livre de bord nous l’apprendra, et le capitaine du Boundary te donnera les renseignements les plus complets.

– Eh bien, Jane, le temps de m’habiller, et nous irons ensemble… à l’instant…

– Non… pas aujourd’hui, Dolly, répondit Mrs. Burker. Nous ne pourrions monter à bord du Boundary.

– Et pourquoi ?

– Parce qu’il n’est arrivé que de ce matin, et qu’il est en quarantaine.

– Pour combien de temps ?

– Oh ! vingt-quatre heures seulement… Ce n’est qu’une formalité, mais personne ne peut y être reçu.

– Et comment M. William Andrew a-t-il eu connaissance de cette rencontre ?

– Par un mot que la douane lui a apporté de la part du capitaine. Chère Dolly, tranquillise-toi !… Il ne peut y avoir aucun doute sur ce que je viens de te rapporter, et tu en auras la confirmation demain… Je ne te demande qu’un jour de patience.

– Eh bien, Jane, à demain, répondit Mrs. Branican. Demain, je serai chez toi dans la matinée, vers neuf heures. Tu voudras bien m’accompagner à bord du Boundary ?…