Miscellanea littéraires - Denis Diderot - ebook

Miscellanea littéraires ebook

Denis Diderot

0,0
4,42 zł

Opis

Extrait de la notice : "La plupart des morceaux qui vont suivre étaient destinés à la Correspondance de Grimm. Un certain nombre se trouvent dans les éditions qu'en ont données MM. Barbier et Taschereau. D'autres sont inédits. Il ne nous a pas toujours été facile de retrouver leur date, et pour quelques-uns cela nous a été tout à fait impossible, les renseignements donnés par Diderot étant incomplets et les ouvrages cités ayant été oubliés par les bibliographes."

Ebooka przeczytasz w aplikacjach Legimi lub dowolnej aplikacji obsługującej format:

EPUB

Liczba stron: 229




EAN : 9782335001594

©Ligaran 2015

Miscellanea littéraires

La plupart des morceaux qui vont suivre étaient destinés à la Correspondance de Grimm. Un certain nombre se trouvent dans les éditions qu’en ont données MM. Barbier et Taschereau. D’autres sont inédits. Il ne nous a pas toujours été facile de retrouver leur date, et pour quelques-uns cela nous a été tout à fait impossible, les renseignements donnés par Diderot étant incomplets et les ouvrages cités ayant été oubliés par les bibliographes. Nous avons placé à la fin ces morceaux, en général très courts.

Sur l’assemblée de Cythère

Par le Comte Algarotti 1758

On ne savait ce qu’était devenu l’Amour ; il s’était renfermé dans son temple ; il y méditait sur le discrédit où son empire commençait à tomber. Il avait à ses côtés la Volupté qui languissait, les Jeux et les Ris qui ne battaient que d’une aile, les Grâces qui commençaient à s’attrister : il ne savait quel parti prendre. La Volupté lui conseilla de s’éclaircir sur toute l’étendue du mal avant que de songer à y remédier. L’Amour y consentit ; et à l’instant même trois jeunes Amours furent dépêchés : l’un en France, où il fut en un moment ; un second en Angleterre, où le pauvre petit pensa périr de la migraine et être suffoqué de la fumée ; et un troisième en Italie, qui s’arrêtait à chaque pas, tant il trouvait de belles choses à voir. Ils arrivèrent pourtant, et revinrent avec trois femmes fort instruites de l’état des affaires amoureuses dans les trois royaumes. Le voyage de la Française fut court : les Françaises vont vite ; l’Anglaise eut des accès de spleen qui la retinrent un peu sur la route ; l’Italienne ne voulait aller que de nuit, tant elle craignait les surveillants. L’Amour les attendait avec impatience : les voilà. On les introduit ; on leur apprend le sujet de leur voyage ; elles veulent parler toutes trois à la fois. On prend le carquois d’un Amour, on y met trois billets : la plus jeune des Grâces en tire un, ce fut celui de l’Anglaise ; un second, ce fut celui de la Française ; le billet de l’Italienne resta au fond du carquois : elles parlèrent dans cet ordre… L’Anglaise dit en quatre mots que l’Amour était inconnu dans sa patrie ; que les hommes brutaux et farouches y passaient la vie sous trois différents états de stupidité : dans le vin, avec les prostituées et dans la politique… Là Française dit que son pays était le plus joli pays du monde, qu’on y aimait depuis le matin jusqu’au soir, qu’on y faisait à l’Amour, en un jour, plus de sacrifices nouveaux qu’on ne lui en offrait en un an dans toutes les contrées du monde ; que, dans cette heureuse contrée, on avait réduit la tendresse à sa juste valeur, qu’on y avait du plaisir sans peine, et des amants sans conséquence ; qu’ils ne passaient pas pour les plus discrets du monde, qu’ils parlaient un peu, mais qu’on n’en rougissait plus ; que cela était fort bien comme cela, et qu’on pouvait l’en croire, parce qu’elle avait du goût, et que franchement elle ne connaissait personne qui en eût autant ; que l’Amour n’avait rien de mieux à faire que d’établir la galanterie française par toute la terre ; et que de la proposer, elle, pour modèle à toutes les femmes ; parce que, sans vanité, il trouverait plus facilement à en proposer de plus mauvais que de meilleurs… L’Italienne se plaignit d’une bizarrerie des peuples de son pays, qui n’étaient pas cependant sans ressources, à ce qu’elle croyait ; ensuite elle se déchaîna contre les plaisirs des sens, et se mit à prêcher de toute son éloquence l’amour platonique… Quoiqu’elle parlât comme un ange, et qu’elle citât souvent Pétrarque qui avait aimé et chanté pendant vingt ans madame Laure, en tout bien et en tout honneur, et qui l’avait pleurée en chantant pendant vingt autres, l’Amour ne put s’empêcher de bâiller, et la Française d’éclater de rire. Alors l’Italienne comprit qu’elle en avait assez dit, et l’Amour se leva de dessus son trône… Il dit un mot à l’oreille de la Volupté ; et voici le jugement que la Volupté prononça : Qu’il fallait qu’incessamment on commençât à Londres d’aimer, sans faire toutefois de la tendresse une affaire trop sérieuse ; qu’on ferait bien d’y mettre un peu plus d’importance en France ; et qu’en Italie on ferait encore mieux de le spiritualiser un peu moins. Elle ajouta beaucoup d’autres belles choses au milieu desquelles l’Amour disparut, et les trois femmes sortirent du temple… Elles trouvèrent des amants sous le vestibule : l’Anglaise avait l’air assez gaie, et ne paraissait plus menacée de vapeurs ; on remarquait une empreinte de langueur et de mélancolie dans les regards de la Française ; l’Italienne laissait apercevoir à travers un air passionné des désirs assez vifs et peu platoniques… On servit une collation où l’Anglaise but des liqueurs d’Italie qui lui parurent fort bonnes ; la Française, de la bière d’Angleterre qui lui parut admirable, et l’Italienne, quelques verres d’un vin de Champagne mousseux qui lui donnèrent beaucoup de vivacité… Et ce fut la fin de l’ouvrage, que je trouvai mauvais parce qu’il ne faisait ni sentir ni penser.

Sur Frédéric II

1760

Frédéric II, né en 1712, a depuis vingt ans donné à l’univers le spectacle rare d’un guerrier, d’un législateur et d’un philosophe sur le trône. Son amour pour les lettres ne lui fait point oublier ce qu’il doit à ses sujets et à sa gloire. Sa conduite et sa valeur ont longtemps soutenu les efforts réunis des plus grandes puissances de l’Europe. Sans faste dans sa cour, actif et infatigable à la tête des armées, inébranlable dans l’adversité, il a arraché le respect et l’admiration de ceux même qui travaillaient à sa perte. La postérité, qui ne juge point par des succès que le hasard guide, lui assignera parmi les plus grands hommes un rang que l’envie ne peut lui disputer de son vivant. On a publié sous son nom différents ouvrages de prose en langue française ; ils ont une élégance, une force, et même une pureté qu’on admirerait dans les productions d’un homme qui aurait reçu de la nature un excellent esprit, et qui aurait passé sa vie dans la capitale. Ses poésies, qu’on nous a données sous le titre d’Œuvres du Philosophe de Sans-Souci, sont pleines d’idées, de chaleur et de vérités grandes et fortes. J’ose assurer que si le monarque qui les écrivait à plus de trois cents lieues de la France, s’était promené un an ou deux dans le faubourg Saint-Honoré, ou dans le faubourg Saint-Germain, il serait un des premiers poètes de notre nation. Il ne fallait que le souffle le plus léger d’un homme de goût pour en chasser quelques grains de la poussière des sables de Berlin. Nos poètes, qui n’ont que de la correction, de l’expression et de l’harmonie, perdront beaucoup de valeur dans les siècles à venir, lorsque le temps qui amène la ruine de tous les empires, aura dispersé les peuples de celui-ci, anéanti notre langue, et donné d’autres habitants à nos contrées. Il n’en sera pas ainsi des vers du philosophe de Sans-Souci ; l’œil scrupuleux n’y reconnaîtra plus de vernis étranger ; et les pensées, les comparaisons, tout ce qui fait le mérite réel et vrai d’un morceau de poésie brillera d’un éclat sans nuage ; mais ce qu’il y a de singulier, c’est que ce petit défaut ne se remarque nullement dans les lettres mêlées de prose et de vers ; elles sont pleines d’esprit, de légèreté et de délicatesse, sans le moindre vestige d’exotérisme. Il n’a manqué à cette flûte admirable qu’une embouchure un peu plus nette.

La mort d’Abel

Poème en cinq chants traduit de l’allemand 1761 (Inédit)

Ce sujet, ingrat en apparence, devient entre les mains du poète une source de situations intéressantes.

Premier chant

Le poète débute par une invocation où il s’occupe à relever les charmes de la poésie et à peindre le bonheur du poète, lorsqu’il est conduit par son génie dans la solitude, où il écoute son cœur. Cet exorde est très beau, mais c’est celui d’un art poétique et non d’un poème. Milton a trouvé des choses aussi sublimes et plus liées à son sujet. Il nous montre ensuite Abel et son épouse. Ils sortent de leur cabane de grand matin se tenant par la main. Thirza, c’est le nom de la sœur et de la femme d’Abel, engage son époux à lui répéter un hymne qu’il lui a déjà chanté quelquefois. Cet hymne est fort beau, c’est la louange des charmes de la nature et de la bonté de Dieu. Adam et Ève surviennent. Ils sont témoins de la tendresse d’Abel et de Thirza, Mehala, épouse de Caïn les accompagne. Mehala est triste et mélancolique. Ils entrent tous sous le berceau où Abel et Thirza sont assis. Ils mêlent leur joie. Survient Caïn. Il voit cette scène de bonheur, son cœur féroce en est irrité. Il passe. Son père affligé va le trouver dans les champs et le réprimande. Caïn reçoit mal la remontrance d’Adam. Adam se sépare de lui, oppressé de douleur. Gain le voit aller la tête baissée et les mains élevées au-dessus de sa tête. Il sent le remords. Il court après son père. Il se jette à ses pieds. Il lui demande pardon. Adam lui pardonne. Les deux frères se voient et s’embrassent. La réconciliation de Caïn et d’Abel se célèbre par un festin ; et le premier chant finit avec la première journée.

L’entrevue d’Abel et de Thirza le matin est intéressante. L’arrivée d’Ève, d’Adam et de Mehala simple et bien trouvée. Le passage de Caïn, sublime, mais il y a des idées trop nouvelles, des sentiments qui ne sont pas assez anciens. Le discours de Caïn en passant est manqué. Il ne fallait qu’une ligne, mais forte, mais énergique. Adam ne parle pas à son fils Caïn avec assez de simplicité. Son discours est gâté par des idées d’une philosophie que je reconnais. La peinture d’Adam éploré, en se séparant de Caïn, est digne d’Homère. C’est comme le prêtre Chrysès au sortir du camp d’Agamemnon. « Il allait la tête baissée, triste et pensif, le long des bords arides de la mer qui faisait grand bruit. » Le retour de Caïn à son père est bien imaginé ; mais ce qu’il dit au bon homme n’est pas bien. Ils se tutoient tous, et cela me plaît. Je commence à croire que nous sommes bien loin de ces mœurs pour nous en faire des idées. Ces êtres se chérissent beaucoup ; mais le poète n’a pas mis dans leur tendresse, une certaine nuance qui tînt à la solitude de la terre, au petit nombre de ses habitants et à l’étendue de l’espace. Il y a des répétitions heureuses de peintures, d’expressions et de sentiments. S’il eût voulu que son poème eût eu l’air tout à fait antique, il n’avait qu’à attacher une épithète à chacun de ses personnages, et n’en nommer jamais aucun sans son épithète.

Le discours d’Ève et de ses deux enfants réconciliés est commun. Il n’y a rien là qui sorte de la première mère. En revanche l’idée de célébrer la réconciliation par un festin dont les deux sœurs font les apprêts, est très bien. Mais pourquoi ne pas me montrer cette famille à table ? J’aurais tant aimé à les voir agir, et à les entendre causer. Pourquoi ne pas écraser des grappes de raisins entre les mains des femmes et n’en pas faire tomber le jus d’entre leurs doigts, dans les coupes de leurs maris et de leurs enfants ? Pourquoi ne pas décrire les ustensiles de ce ménage ? Cela était difficile. Tant mieux.

Deuxième chant

La famille est à table. Abel demande à son père le récit de ce qui s’est passé depuis que sa mère et lui sont sortis du paradis terrestre pour entrer dans la solitude du monde. Adam allait commencer, lorsqu’il est arrêté par Ève qui lui dit : « Cher époux, laisse-moi peindre ce premier moment que tu affaiblirais par indulgence pour moi. » Cette interruption est de génie. Ève parle donc ; mais mal, froidement. Beaucoup de poésie et point de pathétique. Ce qu’elle entremêle de doux dans ses descriptions n’a pas tout le caractère de son sexe. Elle est contrite ; mais sa contrition est comme la nôtre. Adam prend la parole. Peinture de la discorde générale des êtres de la nature. Premier orage. Au milieu de cet orage Ève effrayée se jette entre les bras de son époux et s’écrie : « Il vient, il vient, le Juge. » Cette exclamation est de grand goût. Autre belle chose. L’orage se dissipe, le tonnerre ne se fait plus entendre qu’au loin, et Adam dit à Ève : « Le Juge a passé près de nous. » Beau, très beau. Ils dorment mais d’un sommeil troublé. Ils se lèvent abattus. Ils s’avancent dans la contrée. Ils allaient, lorsqu’un oiseau blessé par un autre tombe mort aux pieds d’Ève. Première image de la mort. Elle le prend dans ses mains et elle dit : « Il ne se réveille pas ; » et Adam ajoute : « Il ne se réveillera plus. » La suite de cette scène est touchante. Ils rentrent. Première habitation de l’homme. Premier berceau du genre humain. Premiers travaux. Premiers troupeaux. Apparition d’un ange, qui les console. Rien d’intéressant dans l’entretien de l’ange et d’Adam. C’est la promesse que la connaissance de Dieu ne s’éteindra point parmi les hommes, avec une ébauche de la loi ancienne et de la loi nouvelle. Institution du premier culte. Premier sacrifice sanglant. Combien de richesses ! Mais j’attends un évènement qui m’empêche de m’intéresser beaucoup à ce qui précède, ce sont les premières couches d’Ève. Première automne. Premières provisions. Premier hiver. Premier printemps. Que son retour fut frappant pour eux ! Ils ne s’y attendaient pas. Première semaille. Première culture. Mais me voilà bien attrapé. Ève a mis son premier-né au monde, et nous n’y étions ni Adam, ni le poète, ni moi. Elle s’était éloignée de la cabane, et Adam inquiet de son absence la trouve étendue sur la terre avec un enfant couché sur son sein. Je ne sais si le poète a bien fait d’écarter Adam de sa femme, lorsqu’elle mit au monde Caïn. Il me semble que la peinture des douleurs de sa mère ne devait pas lui être épargnée. Quoi de plus propre à l’attendrir et à le toucher ? Et la pensée d’Adam dans ce moment ? N’a-t-il pas dû croire que sa femme mourrait en donnant la vie ? Et tout cela n’était-il pas bon à dire ? Adam répète à ses enfants le discours d’Ève sur son premier-né, et la prière qu’il fit. Je n’en suis pas trop content. C’est qu’il n’y a pas un pas dans cet ouvrage dont on puisse sortir sans un effort de génie. Il m’attendrit seulement où il aurait dû me faire fondre en larmes. Ce poète a trop de peintures et d’images, et pas assez de sentiments. Lisez, mon ami, mon difficile ami, la naissance des autres enfants d’Ève, et vous verrez que Gessner est toujours au-dessous de la situation qu’il imagine. Adam achève son récit ; la famille se retire, et le second chant finit avec la seconde journée.

Troisième chant

Je tombe de sommeil, cependant je ne me coucherai pas sans avoir lu ce troisième chant. Adam va dormir avec Ève. Caïn avec Mehala, Abel avec Thirza, et moi je dormirai seul.

Abel en se retirant avec Thirza sa bien-aimée avait le cœur rempli de joie et se croyait réconcilié avec son frère. Mehala était aussi bien aise ; mais Caïn s’en offense ; un démon appelé Anamalec se mêle ici de leurs affaires et ramène le trouble dans l’âme de Caïn. Je n’aime pas cette machine. Il fallait tout tirer du caractère de Caïn et de la méchanceté naturelle. Qu’en pensez-vous, mon ami ? Vous n’êtes pas apparemment réconcilié avec le merveilleux ? Tout ceci est un mélange de bon et de mauvais goût. Imaginez que cet Anamalec parle de principes moraux, de juste et d’injuste, etc.

La première famille éveillée sort de ses cabanes. Ève est éplorée. Elle a des pressentiments du malheur qui doit arriver. Elle s’en ouvre à ses filles, mais toujours avec trop de poésie et d’esprit. Adam avait souffert pendant la nuit. Ses enfants se rassemblent autour de lui, excepté Caïn. Il était à son travail. Adam croit qu’il va mourir et il s’y résout ; il écarte ses enfants. Il demeure seul avec sa femme. Il lui parle de sa fin, des malédictions qu’on donnera à sa cendre, de la douleur que sa perte lui causera, etc. Il s’assoupit. Sa femme pleure et prie à côté de lui.

Il y a ici un peu d’embarras dans la conduite du poème. On croit d’abord que Caïn n’a point vu les angoisses de son père, et puis l’on voit qu’on s’est trompé. On lui fait tenir sur les souffrances de son père un discours qui peut être supportable dans l’original mais qui est maussade dans la traduction. C’est une espèce de satire de ceux qui craignent de voir dans la douleur les personnes qui leur sont chères. La prière d’Abel sur Adam n’est pas mieux. Il faudrait assommer à coups de pierres un enfant qui parlerait comme lui dans une pareille conjoncture. Le poète trouve bien l’occasion de parler, mais il ne sait pas ce qu’il doit dire. Un ange apparaît à Abel et lui donne le secret d’un apozème : cela pourrait être beau, mais cela est maussade : Abel exécute l’ordre de l’ange ; il prépare le breuvage salutaire ; il le porte à son père et Adam guérit.

Cependant Caïn inquiet revient des champs. Il ne veut pas que son père meure sans avoir reçu sa bénédiction. Il est béni, mais il est mécontent que la bénédiction ne lui ait pas été offerte comme à son frère. Il soupire après le repos qu’il n’a pas. Il se rappelle avec chagrin les préférences que ses parents et le ciel même semblent accorder à son frère. La nuit approche. Adam remercie Dieu à l’entrée de sa cabane. Il y a des prières dans Homère qui auraient pu servir de modèle à l’auteur. Adam, après avoir prié, se retire dans sa cabane et les deux frères s’entretiennent sur l’action de grâce qu’ils rendront à Dieu, de la santé rétablie de leur père. Ils font chacun un sacrifice. Abel immole un agneau. Caïn offre des fruits. Le sacrifice d’Abel est accepté du ciel ; celui de Caïn est rejeté. Celui-ci s’irrite et s’exhale en imprécations, et le troisième chant et la troisième journée finissent.

Quatrième chant

Caïn se lève avant le jour. Il erre dans les ténèbres traînant avec lui sa mélancolie. Il va. Il cherche le repos. Il le trouve pour un moment. La peinture de Caïn dormant, est d’une beauté particulière. Il rêve. Il voit en songe sa postérité malheureuse. Anamalec s’approche de lui. Il lui inspire des pensées funestes. Il voit le sort heureux des enfants d’Abel. Abel s’approche de son frère endormi. Il invite la nature au silence. Il s’adresse aux oiseaux. Bavardage d’opéra. Caïn s’éveille. Il entre en fureur à la vue de son frère. Ce qu’il dit est presque burlesque. Abel cherche à le calmer. Il se jette à ses pieds. Caïn prend une massue et lui brise la tête. Cette scène, la principale du poème, est tout à fait manquée. Anamalec triomphe. Les derniers sanglots d’un frère assassiné par son frère sont une harmonie délicieuse pour lui. Cependant la voix du sang d’Abel est montée au ciel et sa colère s’annonce par des phénomènes terribles. Dieu dit, et deux anges vont, l’un au-devant de l’âme d’Abel, l’autre à son meurtrier. L’âme de l’ange et d’Abel s’embrassent et se parlent. Toute cette fiction est ridicule. Abel est reçu dans les cieux. L’autre ange demande à Caïn où est son frère et le maudit. Caïn se maudit lui-même. L’image sanglante de son frère le poursuit. Adam et Ève sortent de leur cabane ; ils s’entretiennent de la bonté de Dieu. Ils ignorent ce qui est arrivé. Il y a des traits d’une naïveté délicieuse dans leurs discours. Mais les voilà tout contre le cadavre de leur enfant. Quelle situation ! Ève tombe pâmée en s’écriant : « Abel, Abel. » Adam la soutient. Caïn arrive en criant : « C’est moi qui l’ai tué, fuyez, tremblez, » et il passe. Adam et Ève sont à terre immobiles, muets et tremblants de tous leurs membres. Ils restent quelque temps ainsi et puis ils se désolent. Leurs plaintes sont assez belles, il y a des mots très touchants, mais noyés. Ève n’est pas assez éperdue. Adam se possède trop. Il faudrait là beaucoup d’action forte et peu de discours, et le poète a fait tout le contraire. Adam prend sur ses épaules le cadavre de son fils et le porte vers sa cabane. Ève le suit, et le quatrième chant finit.

Cinquième chant

Thirza s’éveille. Elle a été tourmentée de songes effrayants. Elle sort, elle s’adresse à la nature. Les apostrophes aux objets de la nature sont trop fréquentes et se ressemblent trop. Elle prie. Elle va. Elle cherche son époux. Elle l’appelle. Elle rencontre sa sœur Mehala. Elles s’entretiennent de la diversité de leur sort. Thirza console Mehala. Ce que celle-ci dit de sa situation est touchant, mais on dirait d’une pastorale faite après coup et plaquée. Cependant elles entendent des plaintes. Elles sont d’Ève et d’Adam. Adam arrive portant son fils mort sur ses épaules. Il est suivi de sa femme. Mehala et Thirza tombent évanouies. Adam dépose auprès d’elles le cadavre. La douleur de Thirza est bien peinte. Adam cherche à la consoler par des discours de glace. Mehala ne sait pas encore que Caïn est le meurtrier, et elle s’écrie : « Caïn, Caïn, où étais-tu lorsqu’on a tué ton frère ? » Il y a là un tableau à désespérer, c’est un père, c’est une mère, ce sont deux sœurs, ce sont deux épouses, toutes ces liaisons multipliées dans les mêmes personnes reviennent à l’esprit et font de l’effet, mais plus par la force de la chose que par le talent du poète. C’est un mélange de différentes plaintes qui s’interrompent et s’entrecoupent. Adam veut inhumer Abel, et Thirza lui dit : « Rends-le donc à la terre. » En tournant ses yeux désolés sur son père, elle ajoute : « Mais permets-moi, ô mon père, de pleurer encore sur lui et tu le rendras ensuite à la terre. » Tandis qu’Adam creuse une fosse, arrivent deux jeunes enfants de Caïn. Ils voient Thirza penchée sur Abel et ils disent entre eux : « Vois-tu, comme Thirza pleure sur lui, et comme il a les yeux immobiles sans tourner ses regards sur elle. Il ne se réveillera donc plus ? Ô que notre père va pleurer quand il sera revenu des champs ! » Cela est de toute beauté. J’en pense autant de la prière d’Adam sur son fils mort et sur son fils coupable, surtout de cet endroit que voici « J’ai creusé un tombeau. J’ai jeté de la terre mouillée de mes larmes sur le corps de mon enfant mort. Écoute ma voix, qu’elle s’élève du fond de la sépulture de celui-ci. Pardonne à son frère. Exauce-moi, exauce-moi. » Adam inhume Abel. Ève, Thirza et Mehala sont à terre, le visage couvert de leurs cheveux. La nuit vient. Caïn fuyait devant son remords. Au lever de la lune il se réfugie dans un endroit sombre et sa voix terrible se fait entendre dans les ténèbres. Lisez, mon ami, le commencement de son discours pour être convaincu que Gessner ne sait pas faire parler. Caïn marche. Il va à l’endroit où Abel est né. De là à l’endroit où il l’a tué ; de là à son tombeau. Il y rencontre Thirza qui errait de son côté. Thirza se désole. Caïn se déteste. Thirza s’éloigne. Caïn s’avance vers les cabanes. Il tremble, il n’ose approcher. Il s’arrête à l’entrée de la sienne. Il y voit Mehala qui pleure, et ses enfants qui pleurent autour d’elle. Il entre. Cette entrevue est touchante, et comment ne le serait-elle pas ? Mehala se détermine à suivre son époux. Elle prend un de ses enfants dans ses bras. Elle en tient un autre par la main. Deux autres la suivent. Et ils s’en vont.

Notice sur La Fontaine

1762

Jean de la Fontaine naquit le 8 juillet 1621, à Château-Thierry.

Sa famille y tenait un rang honnête.

Son éducation fut négligée ; mais il avait reçu le génie, qui répare tout.

Jeune encore, l’ennui du monde le conduisit dans la retraite : le goût de l’indépendance l’en tira.

Il avait atteint l’âge de vingt-deux ans, lorsque quelques sons de la lyre de Malherbe, entendus par hasard, éveillèrent en lui la muse qui sommeillait.

Bientôt il connut les meilleurs modèles, Phèdre, Virgile, Horace et Térence, parmi les Latins ; Plutarque, Homère et Platon, parmi les Grecs ; Rabelais, Marot et Durfé, parmi les Français ; le Tasse, Arioste et Boccace, parmi les Italiens.

Il fut marié, parce qu’on le voulut, à une femme belle, spirituelle et sage, qui le désespéra.

Tout ce qu’il y a eu d’hommes distingués dans les lettres, le recherchèrent et le chérirent. Mais ce furent deux femmes qui l’empêchèrent de sentir l’indigence.

La Fontaine, s’il reste quelque chose de toi, et s’il t’est permis de planer un moment au-dessus des temps, vois les noms de La Sablière et d’Hervart passer avec le tien aux siècles à venir !

La vie de La Fontaine ne fut, pour ainsi dire, qu’une distraction continuelle. Au milieu de la société, il en était absent. Presque imbécile pour la foule, l’auteur ingénieux, l’homme aimable ne se laissait apercevoir que par intervalles, et à des amis.

Il eut peu de livres et peu d’amis.

Entre un grand nombre d’ouvrages qu’il a laissés, il n’y a personne qui ne connaisse ses Fables et ses Contes ; et les particularités de sa vie sont écrites en cent endroits.

Il mourut le 16 mars 1695.

Gardons le silence sur ses derniers instants, et craignons d’irriter ceux qui ne pardonnent point.

Ses concitoyens l’honorent encore aujourd’hui dans sa postérité.

Longtemps après sa mort, les étrangers allaient visiter la chambre qu’il avait occupée.

Une fois chaque année j’irai visiter sa tombe.

Ce jour-là, je déchirerai une fable de La Motte, un conte de Vergier, ou quelques-unes des meilleures pages de Grécourt.

Il fut inhumé dans le cimetière de Saint-Joseph, à côté de Molière.

Ce lieu sera toujours sacré pour les poètes et pour les gens de goût.

De la dissertation

Sur la poésie rythmique par Bouchaud 1764

Il vient de paraître une Dissertation sur la poésie rythmique