Mes premières armes littéraires et politiques - Juliette Adam - ebook

Mes premières armes littéraires et politiques ebook

Juliette Adam

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Extrait : "Triste était le logis que mon triste mariage me condamnait à habiter ! Sa façade principale semblait comme repoussée au fond d'une cour étroite par un bâtiment surélevé de deux étages. Derrière, un mur immense et menaçant surplombait notre minuscule jardin. Et je songeais en ce logis à la petite maison de mon père, si éclairée, si joliment encadrée de verdure, et à la spacieuse et confortable maison de ma grand-mère."À PROPOS DES ÉDITIONS LIGARANLes éditions LIGARAN proposent des versions numériques de qualité de grands livres de la littérature classique mais également des livres rares en partenariat avec la BNF. Beaucoup de soins sont apportés à ces versions ebook pour éviter les fautes que l'on trouve trop souvent dans des versions numériques de ces textes. LIGARAN propose des grands classiques dans les domaines suivants : • Livres rares• Livres libertins• Livres d'Histoire• Poésies• Première guerre mondiale• Jeunesse• Policier

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EAN : 9782335086676

©Ligaran 2015

Je dédie ce volume

à la mémoire

d’Arlès-Dufour, de Jean Reynaud, de mon Père.

JULIETTE ADAM.

Mes premières armes littéraires et politiques

Triste était le logis que mon triste mariage me condamnait à habiter ! Sa façade principale semblait comme repoussée au fond d’une cour étroite par un bâtiment surélevé de deux étages. Derrière, un mur immense et menaçant surplombait notre minuscule jardin.

Et je songeais en ce logis à la petite maison de mon père, si éclairée, si joliment encadrée de verdure, et à la spacieuse et confortable maison de ma grand-mère.

Je devais passer là trois années, mon mari ayant pris l’engagement de mettre en ordre les affaires très processives d’une tante, récemment veuve, qui l’avait doté. Je ne connaissais dans la ville de Soissons que cette tante, très petite, qui venait de perdre un immense mari, ne laissant que des choses à sa taille ; chevaux, voiture, meubles, tout était colossal chez la tante Vatrin, qui restait écrasée par l’ombre d’un époux disproportionné, comme elle l’avait été, lui vivant.

Or, que faire en un gîte à moins que l’on ne songe ? Je songeais, je lisais, j’essayais d’écrire. Quinze mois après mon mariage j’avais une joie, la plus grande de ma vie, j’étais mère.

La naissance de ma fille réconcilia mon père et mon mari. Je nourrissais ma mignonne Alice, bien fragile, hélas ! Auprès d’elle je travaillais, ou bien j’allais la promener, tel temps qu’il fît, dans le jardin de la petite tante Vatrin.

Celle-ci louait une partie de sa maison à l’organiste de la cathédrale, M. Riballier, compositeur de mérite.

M. et Mme Riballier, sans enfants, s’étaient pris de passion pour ma toute petite fille et pour moi. Lui, complétait mon éducation musicale. Elle, amusait mon Alice avec des joujoux toujours nouveaux.

J’apportai un jour à M. Riballier une pièce de vers : Myosotis. Il la trouva jolie et noua d’un ruban mélodique mon petit bouquet. Puis il fit éditer ce Myosotis chez Heugel, à Paris. Oui, à Paris ! Je me vois encore chantant le Myosotis que je savais par cœur, mais tenais en mains, couvant des yeux la romance éditée.

M. et Mme Riballier recevaient les châtelains des environs de Soissons en été. Le « merveilleux organiste », comme on l’appelait, donnait des leçons aux jeunes filles et aux jeunes gens des grandes familles d’alentour. Chaque semaine il y avait un « goûter », avant lequel cinq ou six des élèves de M. Riballier, à tour de rôle, chantaient, jouaient de l’orgue ou du piano.

L’autrice du Myosotis, accompagnée par le compositeur, chanta… Le succès fut immense. Deux fois on nous bissa !

Parmi les auditeurs se trouvait M. de Cour-val, qui s’informa de mes « travaux », me dit qu’une comtesse de Courval avait écrit, « elle aussi ». Ah ! cet « elle aussi », combien j’en fus flattée !

M. de Courval m’invita, ainsi que M. et Mme Riballier, à passer une journée au château de Courval, où je recueillis la légende de Blanche de Coucy, qui fut ma première œuvre considérable… quinze pages !

Mon père trouva mon Myosotis et ma Blanche de Coucy pas trop mal, mais il me conseilla de ne pas me griser, ajoutant que cela ne pouvait passer encore pour avoir été inspiré « au siècle de Périclès ».

Cette goguenardise m’humilia sans me décourager, au contraire. J’entrepris alors une série de lectures graves que mon père m’avait reproché de négliger, ne m’intéressant plus qu’à la poésie depuis toute une année.

J’ai dit déjà que mon mari était positiviste. À peine mariée, il me harcelait avec sa phraséologie doctrinaire. Je ne pouvais prononcer une parole sans m’attirer quelque épithète dont je saisissais mal le sens par ignorance, mais dont je subissais le dédain.

Il est difficile de s’imaginer l’infatuation des partisans d’Auguste Comte à cette époque.

Un positiviste tenait en sa main, sans qu’il fût permis de le contester, le passé, le présent et l’avenir. Il avait en sa possession toutes les formules définitives. La science et la philosophie, dominées par l’esprit positiviste, se courbaient sous la férule du Maître, du « seul » qui, parmi les grands réformateurs de l’humanité, eût compris « la pleine universalité ».

Tout ce que la conception humaine croyait posséder en dehors du positivisme devait se dissoudre en lui : religion, savoir, vie sociale, etc., etc. Lorsque M. La Messine prononçait le mot humanité, on sentait l’écrasement, car il fallait, comme lui, évoquer, à ce mot, tout ce qu’avaient été tous les hommes depuis le premier, tout ce qu’ils étaient présentement sur le globe, tout ce qu’ils seraient dans les siècles des siècles !

On ne m’eût pas fait dire : « Amen. » J’écoutais, opprimée par ces imposantes affirmations, mais je finis par en être à ce point outrée que je me jetai tête baissée dans la lecture des très épais, des très nombreux volumes d’Auguste Comte.

Oh ! la fatigante longueur des phrases, la lourdeur des adverbes toujours répétés. Combien je trouvai le Proudhon, que mon père m’avait forcée à lire, autrement allégé, et que les démolitions du pamphlétaire me paraissaient moins encombrantes que les constructions massives d’Auguste Comte !…

Jour par jour, quelle distraction dans la vie d’une très jeune femme ! il me fallait prouver que je comprenais le « Maître unique », et discuter sur les doubles penchants égoïstes et intéressés, ou sur les altruistes et désintéressés ; sur le développement historique de ces penchants, base de la morale et futures assises de la vraie justice ; sur la théorie des milieux ; sur les grands classements des périodes de l’humanité ; sur l’accord de la philosophie positive et des idées républicaines.

Ouf, ouf, ouf ! Je protestais de toutes mes forces, moi sincèrement républicaine, contre la philosophie politique du « comtisme » que je déclarais, avec preuves, pétrie d’autoritarisme et campée en travers de toutes les routes où peut passer la démocratie.

Le positivisme avait déjà établi ceci de particulier dans l’esprit de ses initiés, qu’ils ne devaient admettre la discussion d’aucun de ses textes, mais que leurs actes, appuyés sur lesdits textes, pouvaient se faufiler au travers de tous les accommodements.

D’une part, mon mari se pâmait en parlant de Clotilde de Vaux et prenait des airs de componction mystique vraiment cocasses, tandis que, d’autre part, il niait la puissance du sentiment et de l’idéalisme.

Le Maître, converti par Clotilde, affirmait que le sentiment doit réglementer la vie ; le disciple prétendait que « l’amour est une institution qui tend à disparaître ». Mais il n’eut pas fallu conclure de là que maître et disciple n’étaient pas en accord parfait.

Quel mépris, quelle accusation d’enfantillage quand je parlais de mes dieux homériques !

« Vous vous attardez dans la phase métaphysique, dans la recherche de l’absolu, c’est-à-dire des absurdes causes premières et finales, » me répétait mon mari.

Je pris à cette époque pour le positivisme l’une de ces horreurs… « L’humanitarisme, déclarait en pontifiant M. La Messine, est tangible. On sait ce qu’il est, d’où il vient, où il va. La justice immanente est autre chose que la justice partiale, capricieuse, d’un Jéhovah, d’un Jupiter, d’un Dieu trinitaire incompréhensible, oui, autre chose que l’hypothétique justice éternelle ! Penser que l’avenir vivra de nous comme nous vivons du passé, se dire que notre corps ira féconder la nature comme elle nous a fécondés, voilà le certain, le positif.

– Peuh ! tout cela est archi-fuyant, répliquais-je ; vous vous diluez dans l’universel, vous, votre pensée, votre conscience, votre morale, vos responsabilités, parce que vous n’êtes enserrés par rien. Vous, les positivistes, êtes des flottants, des infirmes dont les paupières demi-inertes ne se soulèvent qu’à moitié, qui ne voient qu’en bas et autour d’eux, sans jamais regarder au-dessus. L’humanité de votre Auguste Comte est une humanité demi-aveugle, ne concevant que ce qu’elle subit, qui légitime la loi du plus fort, du plus audacieux, voire du plus canaille s’il s’impose par le fait. Arrêter la recherche de l’inconnu, de l’incompris, de vérités autres que celles qu’on épelle ; accepter que tout finit au moment où l’interrogation devient mystérieuse ; ah ! non, par exemple !

– Vous vous grisez de mots dont vous ne comprenez pas le sens, me répondit un jour M. La Messine, dans un moment d’emportement ; toutes vos idées de recherches, d’inconnu, sont archi-connues et classées à leur rang ancestral. Les moralités reçues du ciel comme l’intelligence reçue d’un coin de terre circonscrit, voilà qui est archi-faux. Religion, Patrie, ces inepties sont rejetées à leur rang logique dans le passé, et les clairs cerveaux des positivistes en sont à tout jamais délivrés. »

Je serais devenue idiote si j’avais continué à lire exclusivement de l’Auguste Comte et à en discuter. Heureusement, j’avais un ami, un conseil, le bibliothécaire de la ville, avec lequel je m’étais liée, homme fort intelligent, qui dirigeait un peu mes études.

Ayant trouvé Auguste Comte dans la bibliothèque de mon mari, je ne lui en parlai pas tout d’abord ; cependant un jour je le questionnai sur le grand maître du positivisme.

« Ah ! celui-là, me dit-il, je l’ai en particulière exécration. C’est un homme à enfermer. Il a été fou, d’ailleurs, de 1826 à 1828. Le saint-simonisme lui avait déjà détraqué la cervelle. Il a fait des cours d’astronomie populaire qui l’ont achevé. Le calcul des probabilités a toujours été au-dessus de ses moyens. Sa religion de l’Humanité n’a qu’un but, c’est de faire de lui un Pape. Ses lettres sont rédigées comme des brefs pontificaux. Rue Monsieur-le-Prince, où il habite, il a un autel et il en vit. Il se fait nourrir par le culte qu’il a inventé. Avouez qu’il est plaisant de trouver un homme qui “remise” toutes les religions anciennes et modernes, et qui en sort une de sa poche au bon moment, fondée à son seul profit. Avec cela, ce matérialiste, ce positiviste est devenu mystique et amoureux platonique de Mme Clotilde de Vaux. C’est un farceur ! »

Quelques discussions plus aigres entre mon mari et moi suivirent les révélations de mon ami le bibliothécaire.

Quand la maison n’était plus tenable, j’allais passer quelques jours chez mes bien-aimées tantes, Chivres n’étant qu’à quelques lieues de Soissons ; ma fille y gagnait une santé meilleure et beaucoup de plaisir à cause de l’âne Roussot, des poules et des lapins.

Ma tante Sophie s’intéressait toujours aux occupations de mon esprit. Je lui parlai d’Auguste Comte, de mes querelles conjugales à propos du positivisme. Elle me conseilla de ne pas répondre à mon mari un seul mot sur ce sujet. Je le fis, et bientôt il n’y eut plus de grands débats comtistes qu’entre M. La Messine et mon père lorsqu’ils se rencontraient. Violents tous les deux, ils se livraient de véritables batailles. Les « systèmes » avaient pris possession de chaque famille à cette époque. Mon père, phalanstérien, voulait le bonheur du grand nombre. Mon mari, positiviste, déclarait qu’une élite seule devait gouverner la masse avec ce principe moral, politique et social : « Régler le présent d’après l’avenir déduit du passé. »

« Sans Dieu ni roi », tous deux s’entendaient ; mais lorsque mon mari parlait de certaines idées qu’Auguste Comte a désignées sous le nom de « maladies révolutionnaires », c’étaient alors des disputes sans fin.

Mon père avait du goût pour Littré, qui refusait de se soumettre au « pontife ». Il ne tarissait pas en plaisanteries sur les amours d’Auguste Comte, d’abord sur ses malheurs conjugaux et son choix d’une femme plus que légère pour épouse, puis sur la « passion » du vieux « bonze » pour la blonde et langoureuse Clotilde de Vaux.

Mon mari répondait que ce n’était pas de la passion qu’éprouvait Auguste Comte, mais « le contact positif d’une intelligence supérieure ». Et il racontait des histoires sans fin sur la chasteté du maître.

« Chasteté involontaire, répliquait l’auteur de mes jours, idéalisme subi à regret, continence douloureuse, trop souventes fois reprochée à la belle, non sans aigreur, mais imposée par une femme habile et romanesque qui se fait tailler une légende par une vieille âme subornée. »

Mon père avait découvert un livre qu’il m’apporta et qui devait, me dit-il, nettoyer mon esprit de toutes les insanités trop positives du comtisme. C’étaient les Poèmes antiques de Leconte de Lisle. Nous ne tarissions pas sur la beauté de cette œuvre, dont les plus hautes inspirations étaient puisées aux pures sources homériques.

Je voulus la faire admirer à ma tante Sophie, mais elle avait lu quelque part que ce « jeune auteur » appelait Virgile « un byzantin », et écrivait que les Romains, comme civilisation, valaient les Daces ; et elle refusa d’en lire une seule page.

« Ce môssieu, dit-elle, prétend que la poésie a perdu son sens depuis les Grecs jusqu’à lui. Lamartine, Victor Hugo, Musset, pour ne parler que des actuels, ne sont rien, paraît-il d’après cet infatué ; ne m’en parlez pas, ma nièce, ne m’en parlez pas ! »

Lorsque, de retour à Soissons, j’allais chez la tante Vatrin avec ma fille et sa bonne, je traversais une petite rue dans laquelle se trouvait la Recette des Finances, dont le titulaire était M. Ratisbonne, très lié avec le sous-préfet, M. Papillon de la Ferté, fils de l’auteur d’un ouvrage sur la Vie des Peintres qui fut guillotiné en 1794. Le sous-préfet de Soissons disait volontiers qu’il fallait « faire la fête », qu’on ne savait jamais ce qui pouvait arriver, à preuve le malheureux sort réservé à son grand-père.

Ces messieurs m’intimidaient fort par leur empressement à se précipiter aux fenêtres lorsque je passais, et par l’affectation de leurs saluts. On ne flirtait pas à cette époque en province, et il eût suffi d’un sourire de moi à ces deux enragés célibataires, déjà un peu mûris d’ailleurs, pour me voir gravement calomnier.

Je connus, à cette époque, deux de mes meilleurs et plus fidèles amis : M. de Marcère, très jeune substitut et futur ministre, et le lieutenant Guioth, plus tard le général Guioth, commandant le 12e corps d’armée. Ce dernier devint l’aide de camp du duc d’Aumale après la guerre de 1870 et fut nommé officier de la Légion d’honneur, sous Metz, pour action d’éclat. D’origine lorraine, n’ayant pas cessé de soupçonner Bazaine de trahison, il put éclairer son chef, le duc d’Aumale, au moment du dramatique procès. C’est Guioth qui en rédigea tous les rapports, on imagine avec quelle douleur ! lui qui avait perdu, par le crime d’un traître, sa province, sa petite patrie.

Bien des années plus tard, un jour que le duc d’Aumale me parlait du procès Bazaine et de Guioth, que le prince appelait « notre ami », il me répéta le mot dit par lui au moment du procès :

« Guioth et moi nous avions deux indignations dans nos deux consciences, » et il ajouta : « parce que l’ambitieux effréné que nous jugions sentait et savait, en trahissant son pays, la criminalité de ses actes et les malheurs qui devaient en résulter.

– Vous croyez, monseigneur, que cet homme entrevoyait “qu’il y avait la France” ?

– Oui, et il lui a préféré la plus louche des combinaisons personnelles. »

Mais nous voilà loin de 1855.

*
**

L’une de mes cousines, Mme Fischer, de Laon, passant par Soissons, vint me voir, et, comme nous causions littérature, elle me parla, avec indignation, d’un livre dont l’auteur était le fils du rédacteur en chef du Journal de l’Aisne.

Ce jeune homme, me dit-elle, a ridiculisé à tout jamais notre ville de Laon. C’est odieux ! Nous-mêmes, dans la famille, nous avons des victimes de ce Champfleury et de ses « Bourgeois de Molinchard ».

Sitôt ma cousine partie, je courus à la bibliothèque et j’en rapportai l’affreux volume. Connaissant la plupart des personnages qui y sont peints, je m’en amusai beaucoup. C’est un chef-d’œuvre en son genre.

Le grand évènement public à cette époque, en dehors de la guerre de Crimée, que nous ne cessions de blâmer, dans l’opposition, dont nous critiquions les lenteurs attribuées par nous à la mollesse des instructions, à l’insuffisance de l’armée anglaise, le grand évènement, dis-je, était l’Exposition universelle.

Mon mari me conseilla de sevrer ma fille, de la conduire chez mes parents et de venir le rejoindre à Paris, où il comptait faire un premier séjour de quelques mois pour s’y installer ensuite.

J’allais connaître Paris ! J’en avais la terreur. Ma destinée était là. L’esprit de ma grand-mère dominait le mien dès que Paris entrait dans les fatalités de ma vie.

« Bah ! n’en aie pas peur, me disait mon père. Poses-y le pied bravement. Regarde-le en face, ce Paris. De deux choses l’une : ou tu y seras quelqu’un, comme l’a espéré et voulu ta malheureuse grand-mère, et alors les épreuves de ton douloureux mariage auront été nécessaires ; ou tu briseras les attaches de ta servitude morale et tu reviendras chez ton père. Là, tu auras une vie, sinon heureuse, du moins dégagée des responsabilités conjugales qui m’inquiètent pour l’avenir. »

Mon père se disait inquiet seulement ; or, connaissant beaucoup de choses que j’ignorais, il était déjà épouvanté, je le sus longtemps après, du zèle que mettait M. La Messine à réaliser l’une de ses formules favorites : « Aider à la corruption sociale pour qu’il en sorte au plus tôt une végétation nouvelle. »

*
**

Paris ! « l’étape ascensionnelle qu’il faut franchir », m’avait tant de fois répété ma grand-mère. « Paris ! le minotaure qui dévore ses victimes, sans qu’un cri s’échappe du labyrinthe », disait mon grand-père.

Paris ! j’étais à Paris, en pleine Exposition universelle. Vingt mille exposants, appartenant à trente-six nations, évoluaient sur cinquante mille mètres de superficie, étalaient au Palais de l’Industrie les merveilles des produits et des richesses de leur pays et de leur art pratique sous toutes ses formes.

Je me répétais les chiffres qu’on colportait, et, seules, mes impressions d’enfant éprouvées en face de la mer pouvaient se comparer à ce que je ressentais. Il est impossible de se figurer l’ahurissement d’une provinciale venant à Paris pour la première fois, à la vue de la quantité de choses insoupçonnées qui surgissent à ses yeux.

L’un de nos amis, ayant assisté à l’ouverture de l’Exposition, m’avait raconté, au retour, la sensation d’écrasement ressentie par lui ; mais, républicain comme mon père, il voyait à cette Exposition quantité de mauvais côtés. Elle allait livrer le secret de notre fabrication, de nos modèles, ruiner le commerce des provinces, tous les badauds venant vider leur bas de laine pour acheter des choses parisiennes ou exotiques. Et puis cette inauguration grotesque « faisait rire de nous à l’étranger ».

« Plon-Plon n’y avait-il pas endossé un costume de général de division rapporté “intact” de Crimée ? » Il fallait voir avec quel sourire notre ami soulignait cet « intact ». Ceux qui ont vécu à cette époque peuvent seuls comprendre les allusions à la crainte des balles et aux maux que donne la peur contenus dans cet « intact ».

Et, ajoutait notre ami, tout cela n’est rien auprès du fameux discours de l’empereur à son cousin et se terminant ainsi : « J’ouvre avec bonheur le temple de la paix qui convie tous les peuples à la concorde. » Ah ! non, c’est trop fort ! répétaient les bien-pensants comme nous ; oser dire cela durant cette interminable guerre de Crimée, quand on tue des Russes pour le bon plaisir des Turcs et qu’on se fait tuer au profit des seuls intérêts anglais. Parler de concorde et de paix en un pareil moment, n’était-ce pas jeter un défi à l’opinion ?

Et la preuve c’est que Napoléon III s’impatientait de ne plus pouvoir enregistrer de brillants faits de guerre. L’Alma et Inkermann dataient déjà. La brillante attaque du Mamelon Vert ne compensait pas à ses yeux l’échec que venaient de subir les troupes franco-anglaises. L’empereur, disait-on, voulait changer Pélissier, et c’était Mac-Mahon qui, avec sa brutale franchise, l’en empêchait.

Je répétais tous les ragots de la politique, je les écrivais à mon père, mais je ne participais pas aux goguenardises des Parisiens sur le Palais de l’Industrie, sur sa laideur.

« Paris étouffe depuis qu’on lui a bouché sa perspective des Champs-Élysées, » était le mot courant ; « les provinciaux nous encombrent, les étrangers nous ruinent et font tout augmenter, » ajoutait-on, etc., etc.

Ce qui dominait en mon esprit, c’était l’émerveillement. Quinze jours m’avaient à peine initiée à la centième partie de ce que je désirais savoir. Et puis il y avait des musées, dont je connaissais encore si peu de chose.

Nous habitions un hôtel, place Louvois. Dès que j’avais un moment de libre je courais seule au musée des Antiques.

Mes dieux étaient là, vivants, palpitants sous le marbre. Cette beauté grecque, je la voyais de mes yeux, triomphante, divinisée, dans la Vénus de Milo.

À partir de ce moment je fus poursuivie par le désir d’habiter un appartement rue de Rivoli, près de la cour du Louvre. Quel réconfort je pourrais alors trouver là, au seuil de mon temple !

Mes enthousiasmes avaient leur chute, leur effondrement. Lorsque je traversais les boulevards, ou que j’étais cernée par la foule, je me disais que jamais, jamais, dans cette cohue, dans ce brouhaha des choses, dans cette immensité regorgeante de la capitale, au milieu de ce qui me semblait partout encombré, tassé, jamais je ne pourrais me faire une toute petite place !

J’allais à la Bibliothèque Impériale. Que venais-je faire là, moi infime ? Est-ce qu’un livre conçu par l’esprit que ma tante Sophie et mon père avaient si étrangement éduqué, formé, trouverait un jour son casier spécial au milieu de tant de chefs-d’œuvre, de tant de livres de valeur ?

Plus j’errais dans ce Paris, plus je devenais consciente de l’impossibilité pour moi d’y être quelqu’un. La seule chose qui me distinguât des autres et qu’il me fallait reconnaître, tant on me le répétait, même dans la rue, c’est que ma personne de dix-neuf ans était agréable. Les fameux petits Savoyards de Mme Récamier ne m’étaient pas inconnus. On me regardait, on murmurait une parole aimable ; mais tout à coup la peur me prenait de ce genre de succès dans ce Paris dont je connaissais les dangers, les entraînements.

Je me demande aujourd’hui comment nous pouvions être jolies avec nos bandeaux plats, nos chignons dans le cou, avec des boucles qui en sortaient sans grâce, et nos affreux chapeaux à bavolets et à brides ?

Mon mari se plaisait à m’instruire des scandales journaliers de la vie parisienne.

Je les connaissais tous, exagérés peut-être, et ils me terrifiaient. Aussi le moindre compliment, à certains jours, me paraissait-il offensant. Ces gens qui me les faisaient avaient, certes, l’esprit hanté par les histoires que je savais moi-même, et, à première vue, ils me croyaient sans doute de l’espèce des « cocodettes ». Élevée comme je l’avais été par ma grand-mère, par mes tantes, par ma mère, par des êtres farouches dès qu’il s’agissait d’une légèreté ou d’une susceptibilité d’honneur, je sentais la honte des mots aimables planer sur moi.

Nous n’avions qu’un goût commun, mon mari et moi, le théâtre ; j’y riais, j’y pleurais, je m’y enthousiasmais.

La plupart des émotions ressenties alors me sont restées.

C’est dans une représentation à bénéfice que je vis Frédérick Lemaître, dont mon père m’avait parlé comme du plus grand comédien du siècle. Il jouait un acte de Trente ans ou la vie d’un joueur. Le joueur entre, les traits crispés par la souffrance et par le vice, figure répulsive et navrante à la fois. Il est couvert de vêtements d’une misère parlante, quoique les haillons en soient discrets ; ses cheveux sont embroussaillés par les couchers dans les taudis, sa main s’affaisse et tremble sur un bâton qui, par sa forme, par son usure, dit la marche sans but d’un homme qui chemine. Tout cela deviné, senti inspire à la fois la pitié et la répulsion.

Frédérick Lemaître n’a plus de dents, il parle à peine, mais quelles expressions a sa physionomie, quels gestes, et combien vous angoisse tout ce que son jeu révèle de douleur dans l’avilissement.

On disait Frédérick Lemaître fini. Un pareil artiste ne l’est jamais.

J’ai vu Rachel aux Français dans toute sa beauté tragique, à son avant-dernière représentation, le 23 juillet. Elle partait quelques jours après pour l’Amérique et jouait Andromaque.

La fille d’Eetion, l’épouse d’Hector, m’est apparue faisant revivre à la fois la princesse troyenne de mon vieil Homère, celle d’Euripide, de Racine, de tous ceux qui ont chanté la malheureuse mère d’Astyanax, l’esclave légitimée de Pyrrhus et d’Hélénus. Jamais la vertu, la douleur, la révolte, dominées par la conscience de la fatalité et ressenties par un cœur moderne n’ont été vécues comme par Rachel. Jamais la femme antique n’a été enveloppée de plus nobles plis, jamais Française ne s’est plus élégamment drapée. Le charme et l’art de Rachel étaient de personnifier la Grèce et en même temps toutes les époques où elle fut comprise. Elle est là, encore présente à mon souvenir ; elle n’a cessé de l’être dans toutes mes lectures où a passé, depuis que je l’ai vue et entendue, une fille d’Athènes ou de Troie.

Rachel partie, on court à Mme Ristori, à qui Rossi, tout jeune et encore inconnu, donne superbement la réplique dans Paolo, de Françoise de Rimini ; son succès est presque égal à celui de Mme Ristori. Ces représentations de la salle Ventadour, comme elles nous ont passionnés ! Les gens qui ont besoin de comparaison, tant leur esprit est étroit et impuissant à ressentir des admirations multiples, voulaient à tout prix voir, dans Mme Ristori, une rivale de Rachel. Les deux grandes tragédiennes ne se ressemblaient en rien. On ne pouvait les juger que par les contrastes.

Mme Ristori dans Myrrha, dans Marie Stuart, dans Antigone d’Alfieri, était sublime, mais tout différait entre elle et Rachel : le jeu, la compréhension du caractère d’un rôle, les attitudes. Alfieri supprime l’action. Plus de confidents, plus d’amoureux qui lui paraissent inutiles. C’est par le dialogue seul qu’il crée les situations. Mme Ristori extériorisait la passion à son premier choc, en exprimait les cruautés. Rachel graduait cette passion en des effets grandissants de contenu ; elle ne comprenait l’intensité que profonde, demi-intérieure. Rachel personnifiait la tragédie, Mme Ristori le tragique.

MM. de Lamartine, Théophile Gautier, Alexandre Dumas, admiraient hautement la Ristori. Legouvé, Scribe, Jules Janin, l’exaltaient tous trois, un peu moins pour son talent, disait-on, que par inimitié contre Rachel.

M. Fould était allé prier Mme Ristori au nom de l’Empereur de ne pas quitter Paris, essayant de lui persuader qu’elle se ferait à la Comédie-Française une situation plus grande que partout ailleurs et surtout qu’en Italie.

Mme Ristori démêla bien vite les sentiments multiples, qui, en dehors d’une admiration sincère, fanatisaient avec exagération certains de ses amis. Legouvé et Scribe ne pouvaient pardonner à Rachel, le premier, son refus de jouer Médée, et tous deux, ses caprices à propos d’Adrienne Lecouvreur ; Jules Janin restait blessé de certains mots inoubliables.

« Je suis Italienne, répondait Mme Ristori, j’ai un accent, un tempérament de race, des spontanéités, qui choqueraient dans la maison de Molière ; mon éducation serait à refaire, car elle est loin d’être classique. Je ne désire rien autre que ce que je trouve en France : la sympathie dont on me comble et qu’on exprime pour l’art de mon pays, pour sa cause, et dont je suis profondément reconnaissante. Comment pourrais-je prendre la place d’une Française quand c’est comme Italienne que je suis heureuse d’être applaudie ? »

Mme Ristori fit, l’une des premières, aimer l’Italie opprimée à la France. « Bravo, au nom de l’Italie une ! que vous servez par vos succès, » lui écrivait le comte de Cavour.

Pendant ce premier séjour, Mme Ristori se lia intimement avec Legouvé. Elle avait joué en Italie son Adrienne Lecouvreur. L’année suivante elle joua en France, avec un succès énorme, sa Médée traduite par Montanelli.

Les luttes de l’Italie pour la liberté exaltaient la plupart des imaginations impérialistes, et Victor-Emmanuel avait une place jusque dans nos admirations… républicaines.

Quelques jours avant notre départ de Paris, au commencement de septembre, on apprit l’assaut de Malakoff, la défaite des Russes, l’entrée à Sébastopol. La joie que causa le succès de nos armes fut grande dans tous les partis, mais on se désolait à la pensée que nos victoires étaient aussi celles des Anglais. À la table d’hôte, où nous nous étions liés avec plusieurs pensionnaires, un officier en retraite s’écria, aux applaudissements de tous : « Enfin, nous allons pouvoir redevenir les amis des cosaques et les ennemis d’Albion. »

Mon mari voulut à la fin de notre voyage me conduire chez Auguste Comte ; il me parla d’une « initiation », d’un mariage comtiste, d’une « bénédiction de nos liens » qu’il eût désiré me voir accepter ou subir. Je m’indignai avec un tel emportement qu’il n’insista point.

Revenue à Soissons, je ne m’intéressai plus qu’aux choses parisiennes. Les actualités littéraires, philosophiques, politiques, seules m’occupaient. J’écrivais de longues lettres à mon père sur les « évènements ».

Et quelles conversations de haute portée avec mon amie Pauline Barbereux, marraine de ma fille, dont le père, avoué, compagnon de chasse et de plaisir de mon mari, donnait à sa femme des soucis, des chagrins, des inquiétudes semblables aux miens. Mme Barbereux s’enfermait et pleurait. Moi, j’occupais mon esprit, j’échangeais mes idées avec sa fille qui adorait la mienne, ma toute petite, que nous élevions ensemble.

Les propositions de paix à la Russie nous préoccupèrent énormément, Pauline Barbereux et moi. Dès que nous eûmes quarante ans à nous deux, notre « maturité » nous parut complète, et dans nos entretiens nous nous reconnûmes des vues surprenantes sur les affaires européennes.

Mon père, à qui je communiquais nos appréciations supérieures, y mordait peu. Ce qui l’intéressait par-dessus tout, c’étaient les mouvements de l’opinion publique. Il avait pardonné depuis longtemps à Ledru-Rollin, à Louis Blanc, à ses « chers exilés », et il attendait en toute saison leur retour avec impatience.

La chute de Guillery, d’Edmond About, aux Français, l’avait ravi. « Des étudiants ont sifflé à la fois le blagueur de la Grèce contemporaine et le soi-disant fils de Voltaire, pilier des antichambres d’un Plon-Plon. L’écrivain trop léger, pasticheur de Voltaire, apprend à ses dépens que la popularité ne se conquiert pas rien que par la courtisanerie du pouvoir, ou par l’irrespect d’un peuple à peine sorti des tenailles sanglantes d’un vainqueur. L’insuccès de Guillery est bien politique, ajoutait mon père, bien personnel à l’auteur, car la pièce, paraît-il, n’est pas mauvaise et Got y était merveilleux. »

Les journaux de l’opposition crièrent, à propos de Guillery, à l’immoralité, à la corruption impériale, qui « filtrait de plus en plus ».

Il y avait dans la pièce d’Edmond About des mots scandaleux, écrivait-on, qui ne pouvaient se répéter que la face voilée. Tout le monde voulut les connaître, mais les bien-pensants n’osèrent en sourire.

Nous étions en février 1856 et lisions et causions toujours, Pauline Barbereux et moi. Ma fille, qui avait dix-huit mois, jouait avec nos journaux, que nous lui abandonnions, et elle accompagnait nos conversations d’une espèce de chant monotone qui nous ravissait.

Alphonse Karr publiait alors dans le Siècle des feuilletons hebdomadaires rappelant ses Guêpes, sous le titre de Bourdonnements. Il y critiquait la crinoline avec beaucoup d’esprit et de bon sens mêlés. J’avais résisté non sans courage au « cercle d’acier », le bouffant moins étalé des jupes empesées me paraissant préférable, non parce que les hommes applaudissaient tout haut à ma résistance, car je n’étais nullement occupée de leur plaire, mais parce que je trouvais la mode grotesque.

Dans l’un de ses feuilletons, Alphonse Karr déclarait qu’il n’y avait pas une seule jeune et jolie femme en France qui ne portât cette crinoline, dont il détaillait les indiscrétions dans les escaliers, à la descente et à la montée des voitures, ou lorsqu’une femme s’asseyait dans un fauteuil trop étroit.

Pauline Barbereux m’apportait le Siècle, son père le recevant. Elle enviait mes jupes empesées et avait horreur de la crinoline, mais sa mère la lui imposait comme « plus convenable ». Nous lisions haut, tour à tour, l’article d’Alphonse Karr. Au passage : « Il n’y a pas une seule jeune et jolie femme en France qui ne porte de crinoline », je dis à mon amie : « Si j’écrivais à Alphonse Karr qu’il y a moi ? – Oui, oui, » s’écria-t-elle. Et me voilà faisant ma lettre. Bien entendu, je ne comptais pas la signer. Alors je m’étendis complaisamment sur ma personne dans le billet qui accompagnait mes « Réflexions ». « Oui, monsieur, il y a une jolie femme de vingt ans qui ne porte pas de crinoline, qui n’en a jamais porté, il y en a une en France, une provinciale, et c’est moi : Juliette. »

Je me permis des considérations nombreuses sur le rôle de la femme à notre époque. J’imitai le mieux que je pus le style d’Alphonse Karr. Je lus mon brouillon à Pauline.

« Ah ! ah ! ah ! » faisait ma petite Alice.

Pauline déclara la lettre superbe, me la prit des mains et me la dicta solennellement, tandis que je la recopiais sur un mirifique papier.

Ayant relu une seconde fois « l’article », comme le baptisa Pauline, je le pliai avec amour dans une grande enveloppe cachetée d’un beau cachet au nom de Juliette, puis nous allâmes (ce mot ne peut être autre pour un tel acte), porter notre pli à la poste.

Les avons-nous comptées, Pauline et moi, les heures de ces huit jours ! Alphonse Karr parlerait-il de ma réponse ? Et, toute la semaine, quelles discussions sur les possibilités de ceci ou de cela !

J’avais rêvé de « myosotis » la nuit qui précédait le jour où les Bourdonnements paraissaient. Pour moi, c’était bon signe. Le 20 février 1856, Paris, en s’éveillant, allait-il lire un bout de prose de « Juliette » ?

Mais Pauline entre, pâle, se tenant à peine. Le Siècle tremble dans sa main.

« Elle y est, Juliette, elle y est tout entière !

– Tout entière ! »

Nous sommes là, nous regardant, chacune tenant un bout du journal. Nous prenons deux chaises que nous approchons l’une de l’autre, nous déplions le Siècle. Ma lettre y est bien tout entière ! Je la lis, Pauline la relit. Pas un mot n’a été changé !

J’éclate en sanglots, Pauline pleure… Notre petite Alice, qui joue à terre sur un tapis, pousse des cris de désespoir en voyant nos larmes. Sa marraine chante et la console. Je songe à ma grand-mère, à ma bien-aimée morte, dans cette même chambre où elle m’est apparue, et je m’écrie :

« Grand-mère, je serai un écrivain ! »

J’envoie l’article à mon père et lui explique ses pourquoi.

« Enfin, me répond-il, je vois là pour la première fois une promesse de talent. »

*
**

La naissance du prince impérial, ayant le pape pour parrain, eut le don d’exaspérer mon père. Il y avait un héritier de l’Empire, et il était voué au papisme en naissant, n’était-ce pas abominable ?

Le moment où nous devions quitter Soissons approchait. Encore quelques mois, et le sort en serait jeté ; nous habiterions Paris.

Je lisais tout ce que je pouvais lire avec une hâte fiévreuse, me disant qu’à Paris je n’aurais plus les mêmes loisirs.

L’année s’écoula vertigineusement. Tandis que mon mari s’orientait à Paris, pour une installation qu’il désirait, comme moi, proche du Louvre, à cheval sur les deux rives, disait-il, j’allai, avec ma fille, passer trois mois à Chauny.

C’est là que j’appris, avec beaucoup de détails ignorés, l’assassinat de l’archevêque de Paris par Verger. Verger était le protégé d’un camarade du séminaire de Beauvais, que mon père avait conservé pour ami. Ce camarade, appartenant aux missions et qui mourut plus tard en Chine, affreusement martyrisé, écrivit à mon père une longue lettre dans laquelle il plaidait les circonstances atténuantes pour Verger. Mon père avait son opinion faite. Il condamnait l’acte avec indignation.

Quand je quittai Chauny avec ma fille pour aller rejoindre mon mari à Paris, je me trouvai dans le même wagon que Mme Ugalde. Elle me parla de ma fille, puis de la sienne, puis de son « bon ménage » et de la Fiammina de Mario Uchard, qu’on venait de jouer à la Comédie-Française et qui passionnait tout Paris.

Moi, « bourgeoise », et la célèbre Galatée, nous étions d’accord sur ce point que, quelles que soient les passions d’une femme de théâtre, quel que puisse être son amour de la célébrité, elle est cent fois coupable quand elle abandonne son enfant, comme Fiammina.

On sait que Mario Uchard avait écrit sa propre histoire et que Fiammina était Madeleine Brohan.

Enfin, j’habite Paris, rue de Rivoli, en face du Louvre. Si ma grand-mère était vivante encore, elle me donnerait sa foi en moi.

Dans les premiers jours de mon installation, je n’ai que deux sensations : celle d’être isolée dans cette ville immense et d’être opprimée par le bruit que font les autres. Je ne connais personne. Les amis de mon mari, qu’il me présente, me sont odieux ; ils ne parlent qu’affaires, gain facile ou difficile. Je dois cependant être satisfaite. L’un de mes vœux les plus chers est réalisé : je suis aussi près que possible du musée des Antiques, du temple de mes dieux.

Nous avons un balcon, et dès que je reviens des Tuileries avec ma fille, je m’y installe pour m’habituer aux bruits de Paris, qui résonnent en mon cerveau comme en un vase de métal.

On annonce la mort de Musset. Ses amis le pleurent sans le regretter, car ils craignaient de voir un jour sa mémoire salie par quelque scandale de sa vie de débauche.

J’ai d’affreuses névralgies, dont je suis guérie par le médecin de mon quartier ; en causant, je découvre que le docteur de Bonnard est en relations par lettres avec mon père, à propos d’une brochure de l’auteur de mes jours sur la fièvre typhoïde. Cette brochure conseillait un remède à l’aide duquel mon père faisait des cures merveilleuses, et il l’avait envoyée à tous les médecins de France.

Le docteur de Bonnard devient mon ami et il me conseille, puisque je « versifie », d’entrer à l’Union des Poètes. Il est lié intimement avec l’un des membres de cette société, qui s’y fait mon introducteur : Émile Richebourg. Riche-bourg faisait des poésies légères et il était, disait-on, le protégé du vieux Béranger. Il me conduisit un jour chez celui que mon grand-père appelait avec tant de solennité et de grasseyement « le chantre de l’Empereur » et dont il chanta les chansons jusqu’à sa mort. Mon père nommait Béranger « le chantre de la liberté et du peuple ».

Jamais je n’ai vu un vieillard plus charmant, plus paternel, plus simple, plus malicieux avec bonté. Il lut ce que je jugeais ma meilleure « inspiration » et me dit en me prenant les mains : « Mon enfant, vous ne serez jamais poète, mais vous pouvez être un écrivain. » L’espérance future n’atténue pas pour moi la critique présente, mais, de même que Riche-bourg avait souri de la dureté de Béranger à mon égard et de mon air malheureux, de même je souris à mon tour lorsque Béranger ajouta : « C’est comme mon cher Richebourg, qui se croit, lui aussi, sincèrement poète, poète aimable et léger ! Or, je lui prédis la carrière d’un romancier ultra-dramatique, depuis que je lui ai entendu faire le récit d’un assassinat auquel il avait assisté. »

Béranger était prophète. Richebourg fit des pièces et des romans fort dramatiques et il est resté « l’auteur de l’Enfant du Faubourg », le plus grand succès du Petit Journal. Le chansonnier populaire avait deviné le romancier populaire.

Béranger me dit quand je le quittai : « Adieu, mon enfant, vous ne m’en voudrez pas longtemps. » Je lui dis avec tristesse : « Pourquoi adieu, et non au revoir ? Vous ai-je donc tant déplu ? »

Haussant les épaules et regardant par la fenêtre ouverte :

« Je crois, ajouta-t-il, que j’irai voir avant peu là-haut le Dieu des bonnes gens ».

Il mourut en juillet.

Je n’écrivis plus de vers et m’éloignai à regret de l’Union des poètes. Richebourg, de son côté, s’en détacha peu à peu, et il me dit un jour qu’il commençait un roman : Lucienne.

À cette époque je connus, toujours par le docteur de Bonnard, Charles Fauvety, directeur et fondateur de la Revue philosophique. On se réunissait chez lui, rue de la Michodière. On y causait de philosophie, de science sociale. Ces questions m’intéressaient. Mme Jenny d’Héricourt, qui avait acquis dans ce milieu une autorité justifiée par de sérieuses études, ne pouvait supporter que je prisse part à des débats dans lesquels « les plus hauts problèmes étaient posés, disait-elle, et réclamaient des connaissances mûries pour en discuter ».

MM. Charles Renouvier et Fauvety s’amusaient de cette rivalité qui n’existait que dans l’esprit de Mme d’Héricourt, dont je reconnaissais volontiers la supériorité, mais qui devenait chaque semaine de plus en plus aigrie et me faisait parfois perdre un peu de ma patience.

Il y avait dans ces discussions un mot dont Mme d’Héricourt abusait, c’était le mot : antinomie. M. Renouvier parlait volontiers de la « synthèse des contraires, d’attributs différents pouvant être observés en même temps dans un seul et même être ». On devine si les antinomies de Mme d’Héricourt trouvaient là leur placement facile.

M. Renouvier avait beaucoup écrit dans l’Encyclopédie nouvelle, fondée par Pierre Leroux et par Jean Reynaud. Il travaillait depuis trois ans à sa grande œuvre : Essais de critique générale, qu’il ne devait terminer qu’en 1864, et il collaborait à la Revue philosophique de M. Fauvety, dont il était l’un des piliers. Renouvier passait pour le plus érudit des philosophes de cette époque. On le déclarait supérieur à Victor Cousin, duquel il s’était séparé, attaquant l’éclectisme comme une doctrine impuissante à relever les caractères. Renouvier a le premier établi les rapports des doctrines philosophiques de chaque époque avec l’état de la science en des déductions admirables. Il avait l’ambition de réformer le kantisme et de remplacer la philosophie par la critique.

Quoique admettant avec Kant que notre connaissance ne dépasse pas les phénomènes, il n’était pas kantiste ; quoique reconnaissant avec Auguste Comte « que la recherche de l’absolu conduit à un abîme d’erreurs », il n’était pas positiviste. Il jugeait sévèrement le matérialisme du positivisme et affirmait les idées de cause que Kant et Auguste Comte repoussent ; c’est par une phrase très hautaine qu’il se détachait des deux. « J’établis, disait-il, entre la certitude et la croyance, entre la croyance et la volonté, une immense connexion. »

J’avais une grande admiration pour M. Renouvier, esprit noble et libre, avide de clarté, convaincu sans sectarisme, le sectarisme devenant le gros péché des rédacteurs de la Revue philosophique, Jenny d’Héricourt en tête.

L’une des bêtes noires de Mme d’Héricourt était Proudhon. Dès qu’elle parlait de lui, elle se mettait en colère. Auteur d’un livre de réelle valeur, que j’avais lu, sur les théories du grand dialecticien, elle fut irritée au-delà de toute expression contre moi, parce que j’eus l’outrecuidance de lui parler de ce livre.

Toute ma jeunesse s’étant passée à batailler avec mon père sur Proudhon, je le connaissais en tous ses circuits d’idées, ce que Mme d’Héricourt ne put jamais admettre.

« Voyez-vous la péronnelle s’avisant de me souligner Proudhon, dit-elle à M. Fauvety, qui me répéta cette conversation.

– Elle ne vous le “souligne” pas, répliqua-t-il, elle vous prouve seulement qu’elle le connaît et a pu juger votre livre.

– Une femme de cet âge, connaître Proudhon, allons donc, c’est vous qui l’avez soufflée. »

Mme Fauvety était une femme intelligente, lettrée, ayant eu un premier prix de tragédie au Conservatoire. On avait, quelques années auparavant, essayé de l’opposer à Rachel. Un succès, surchauffé par une cabale, lui fit croire un instant qu’elle était, sinon supérieure, au moins égale à Phèdre. Mais Rachel se défit bien vite de cette soi-disante rivale.

Pour Mme Fauvety, c’était l’Empire, c’était M. de Morny, qui l’avaient sacrifiée à Rachel, et elle ne cessa d’être l’une des plus ardentes parmi nous pour combattre le « régime du bon plaisir ».

Les Fauvety avaient une campagne à Asnières, où ils habitaient en été, et où l’hiver ils passaient le dimanche, quand le temps était possible, pour promener « leurs enfants ». Ces enfants étaient deux beaux chiens : un tout petit et un très grand.

Je reçus un jour de Mme Fauvety le billet suivant : « Venez vite, nous avons perdu l’un de nos enfants. »

J’arrivai rue de la Michodière.

« Zozo, me dit Mme Fauvety, a disparu depuis hier. Il faut que vous me rendiez le service d’aller chez un nécromancien pour savoir où il est. J’ai peur des sorciers. Fauvety est un esprit fort qui se moque de moi, mais qui, tout de même, ne serait pas fâché qu’on s’informe près d’un voyant. Allez chez Edmond, rue Fontaine, pour Zozo, je vous en conjure, voulez-vous ?

– Mais très volontiers ! »

Ces gens, me dis-je en chemin, sont tous d’effrontés charlatans, ils ont des compères dans leurs antichambres. Je ne répondrai pas un mot à qui que ce soit, pas même un oui ou un non, si l’on m’interroge.

J’entre chez Edmond et je suis introduite dans une salle très sombre. Je m’assieds. Trois personnes doivent passer avant moi. Plusieurs autres arrivent. Toutes me semblent impressionnées et se questionnent entre elles. Au bout d’un quart d’heure je me serais chargée de dire leur bonne aventure à chacune. Enfin voici mon tour. Une portière est soulevée pour la quatrième fois et je vais où sont allées les trois autres personnes que je n’ai plus revues.

Je suis dans un salon assez vaste, sombre malgré des vitraux miroitants. Edmond est grand, de belle prestance dans sa tunique de velours noir ; son regard est fixe, enveloppant ; il s’assied après m’avoir indiqué un siège et joue avec des tarots sur la grande table qui nous sépare, pour montrer, il me semble, des mains très belles. Un sablier, des hiboux, la chaîne symbolique qu’Edmond porte, attirent mon attention. Nous nous mesurons des yeux. Le silence dure…

« Coupez, me dit-il, en me présentant les tarots. » Je coupe, et ses cartes dans les mains il ajoute lentement : Vous venez pour un chien !

J’ai un soubresaut. Il continue :

« Ce chien n’est pas perdu, il est retourné à la campagne pour revoir une amie. Une dame l’a rencontré, l’a saisi au collier et désire le garder. Il est enfermé. Dans six semaines la dame qui le gâte le croira fixe, il s’échappera et ira aboyer à la campagne de ses maîtres. Averti on lui ouvrira. »

Je me lève et remercie.

« Mais, madame, ce n’est pas fini, ajoute Edmond. J’ai à vous dire votre bonne aventure.

– Merci bien, elle est mauvaise.

– Je saurai vous la faire entendre.

– Par exemple ! »

Je me dirige vers la porte. Edmond ne bouge pas.

« Vous aimez les formules, en voici une : nous sommes des charlatans.

– Ah ! je ne vous le fais pas dire.

– Oui, des charlatans quand nous essayons de démêler le destin d’une étoile dans le fouillis de la voie lactée… »

Je me rapproche.

« Mais quand nous avons sous les yeux une étoile visible à l’œil nu…

– Quoi ! je serais une étoile visible ? »

Je me rassieds.

« Vous voyez-bien, » me dit Edmond en souriant.

Et il commence à me faire tirer dans son jeu de tarots. Il me prédit que, dans une année, je serai connue du jour au lendemain, par un livre très courageux que je ferai en réponse à un autre livre, que l’auteur écrit à cette heure, et, presque année par année, il me prédit la vie que j’ai vécue depuis…

On imagine la joie de Mme Fauvety. Le sceptique Fauvety déclara qu’on ne ferait aucune recherche, qu’on attendrait les six semaines pour laisser intacte la prédiction du sorcier, et chacun de nous jura de ne confier le grand secret à personne.

Quand je rentrai, ma mère était venue à propos d’un emprunt que mon mari voulait faire à mon père. Edmond m’en avait parlé :

« Celui-là qui a des garanties, oui, venait-il de me dire, mais jamais aucun autre, à aucun prix. »

Je racontai à ma mère, très croyante aux prédictions, celles qu’Edmond m’avait faites. Elle voulut les écrire et les porta à mon père, qui se moqua de ma crédulité avec une insistance qui finit par m’être insupportable. Je pariai une discrétion que le chien reviendrait. Cette discrétion devait être le paiement de mon fameux premier livre dont je supposais que j’aurais à payer les frais d’édition.

Zozo, un beau soir, s’en vint aboyer à la porte du jardin de Mme Fauvety. Elle avait compté les jours et elle était là, depuis la veille, pour lui ouvrir. Je fus prévenue sur l’heure, et ce n’est pas, je l’avoue, sans un peu d’émotion que j’appris la nouvelle. Ne rendait-elle pas réalisables toutes les autres prédictions ?

Lorsque le surlendemain j’arrivai chez mes amis, à leur soir de réception, Zozo me reconnut. Ses yeux me parurent un peu teintés de sorcellerie.

Ce soir-là, MM. Renouvier et Fauvety parlaient de Taine, qui venait de publier ses Essais de critique et d’histoire. Une année seulement s’était écoulée entre ce dernier ouvrage, véritable monument de savoir, et l’apparition sensationnelle des Philosophes français au dix-neuvième siècle. M. Renouvier, à propos des Essais, redisait son admiration pour les Philosophes.

« Les plus jeunes que nous sont admirables, admirables, répétait-il, et les précurseurs comme moi n’ont pas toujours eu la joie que j’éprouve de compter sur mes disciples. J’ai un peu couvé Taine, mais comme une poule un canard, car il a été vraiment par trop dur pour Cousin.

– Oui, presque cruel, ajoutait M. Fauvety, quoique vous-même n’ayez pas été si tendre ; mais sa définition de l’éclectisme : “un système de philosophie qui consiste à n’en point avoir” est une trouvaille de l’esprit et du bon sens français, telle qu’on n’en fera jamais de meilleure. Ces simples mots ont été le “Sésame, ferme-toi” du temple élevé à Cousin par l’adulation universitaire.

– Ce que je reproche à Taine, reprenait M. Renouvier, et qui filtre partout dans ce qu’il écrit, c’est sa haine de la Révolution française, de la démocratie et des masses. Il est par là destiné à devenir le champion du positivisme. La conception du Gouvernement par une élite l’enrégimentera parmi les disciples de Comte ; quel dommage ! Voyez combien Littré a perdu de temps à se dégager des petites pratiques du comtisme.

– Non, répliquait M. Fauvety, jamais on n’enrégimentera Taine. Les Essais de critique et d’histoire en sont une nouvelle preuve ; quelle indépendance, quelle personnalité dans l’idée, dans le jugement, dans le style ! Taine restera une espérance ou une inquiétude pour tous les systèmes philosophiques. Il a pris en mains ce qui flagelle. Il se croira le justicier, et c’est lui qui cinglera, durant ce prochain demi-siècle, toutes les idées qui se détérioreront à l’usage. Moi, philosophe, je n’ai peur que de lui et je n’ai confiance qu’en lui ! »

Mme Fauvety aimait naturellement à parler de théâtre. Aucune pièce n’était représentée sans qu’elle la connût, mais, goût particulier, elle attendait toujours l’annonce des dernières représentations. Quand elle en avait lu tous les comptes rendus, que les acteurs, disait-elle, s’étaient, à force de les jouer, personnifiés dans leur rôle, elle voyait la pièce et la jugeait de façon définitive.

La première fois qu’elle m’emmena aux Français avec elle, ce fut à la Fiammina, dont Mme Ugalde m’avait parlé. L’auteur qui l’intéressait le plus était Dumas fils. Elle ne m’entretenait que de lui dans les entractes de la Fiammina. La Dame aux Camélias, Diane de Lys, surtout la Question d’Argent, qu’on avait donnée au commencement de l’année, l’enthousiasmaient. « L’œuvre de Dumas fils, répétait-elle volontiers, a une signification particulière, elle est sociale. »

Mme Fauvety, vivant au milieu des philosophes, se mêlait à leurs discussions et adorait les thèses.

« À mesure que le catholicisme se matérialise, disait Mme Fauvety, l’esprit du christianisme s’en dégage et nous éclaire de plus haut. La pitié pour les fautes vient de Jésus. Dumas fils est un grand chrétien, il est doux à Madeleine. »

L’un de mes amis de l’Union des Poètes me présenta, à cette époque, un jeune peintre, élève d’Ary Scheffer, poète à son heure, qui, lui aussi, songeait à entrer à l’Union et désirait savoir pour quelle raison je m’en éloignais. Il s’appelait Claudius Popelin et avait fait déjà plusieurs œuvres remarquées : un Dante lisant ses poésies à Giotto, etc. Fils d’un riche industriel, beau, élégant, très artiste, Claudius Popelin devait conquérir par la suite une haute situation parisienne.

Il aimait à ridiculiser les modes que nous subissions, et je lui fis lire ma lettre à Alphonse Karr, qui le ravit.

J’étais un peu moins étalée que mes contemporaines, mais Claudius Popelin ne me trouvait pas encore assez « femme », disait-il, et il prétendait que je devais me mettre à la tête d’une ligue de protestation « gauloise » contre la crinoline, que j’avais le type de la Velléda, ce qui indiquait naturellement ma mission.

« Sans doute, ajoutait Claudius Popelin, oui, vous êtes moins “poussah” que les autres, mais vous avez quand même un faux air de coléoptère à tête fine et à panse énorme. »

Je me rappelle la joie que j’éprouvai en recevant une invitation d’Alexandre Weill à un bal travesti, comme on disait alors. Je devais cette invitation à Richebourg. Jamais encore je ne m’étais costumée. Mon marine consentit à me conduire à ce bal qu’à la condition qu’il serait accepté en habit. M. Weill refusa l’autorisation à Richebourg, mais il lui confia qu’il aurait des blouses de soie de couleur, de grandes ceintures, et qu’il « affublerait » à leur entrée les récalcitrants. Je me gardai bien de prévenir M. La Messine.

Je voulais d’abord aller au bal en Nausicaa. C’est l’avis que me donna mon père ; mais Claudius Popelin, invité, lui aussi, à ce bal, me dit qu’il irait en Vercingétorix, dont il avait le type, et que je devais y aller en Velléda. Il me dessina un costume si simple et si joli que je choisis celui-là définitivement.

Tout le Paris artistique et littéraire devait assister au bal d’Alexandre Weill ; on en parlait dans les journaux et j’étais toute fière d’y être invitée.

Alexandre Weill habitait le faubourg Saint-Honoré. Alsacien, ayant fait ses études en Allemagne, il y était tout d’abord resté et il écrivait encore dans plusieurs grands journaux allemands et dans les revues socialistes (francophiles en ce temps-là) de Leipzig, de Cologne et de Stuttgard.

C’est Alexandre Dumas père qui, rencontrant Weill, dans l’un de ses nombreux voyages, à Francfort, lui avait persuadé qu’il devait habiter Paris.

Alexandre Weill se fit très vite une situation dans le journalisme parisien. Il écrivait à la Gazette de France, alors très éclectique, et, riche par sa femme, l’une des plus grandes modistes de Paris, il recevait beaucoup et très élégamment.

J’avais la longue robe blanche de Velléda. Mon père n’ayant jamais admis les corsets, j’étais fort à l’aise dans un vêtement dont les plis n’étaient retenus à la taille que par une étroite ceinture d’or. À cette ceinture pendait une faucille dorée. Mes cheveux, d’un blond foncé avec des reflets roux, étaient dénoués et ma tête couronnée de gui. J’avais, pour la première fois de ma vie, les bras nus jusqu’à l’attache de l’épaule, car, même au bal, on portait alors de petites manches.

Mon mari se laissa « blouser », comme disait Weill, qui l’attifa aimablement. Mais je fus très troublée quand le maître de la maison, me prenant par la main, me traîna au milieu du salon en criant :

« Velléda ! »

Vercingétorix était déjà là ; des peintres avec lui m’entourèrent ; il me les présenta tous et tous me félicitèrent galamment d’avoir choisi un costume qui soulignait mon type.

Je cherchai Mme Weill, que je n’avais pas saluée encore et que je ne connaissais que pour lui avoir fait une courte visite. J’étais d’ailleurs impatiente de sortir du cercle qui m’entourait et où l’on me faisait trop de compliments sur mes bras.

Grâce à Vercingétorix, duquel je réclamai le secours, je me dégageai du bloc serré des peintres. Je trouvai d’abord Alexandre Weill, qui me désignait à un vieux petit monsieur et auquel il dit comme j’allais à lui, quittant le bras de Vercingétorix :

« Voulez-vous que je vous présente ?

– Non, non, répondit le vieux monsieur, elle me fait peur !

– Moi, je vous fais peur, monsieur, m’écriai-je en riant, et pourquoi ? »

Alexandre Weill me présenta ; qui ? Meyerbeer.

J’étais une enthousiaste de Meyerbeer. Je le lui déclare. Gêné par son accent, très timide, il me fait entendre difficilement que je ne dois pas lui dire de telles choses, que c’est trop dans ma bouche.

Alexandre Weill s’amusait de tout son cœur et répétait :

« Le coup de foudre, le coup de foudre ! »

Meyerbeer se sauva.

« Voyez-vous, continua Weill, il est tombé en extase à votre entrée. C’est un plus grand poète encore qu’un grand musicien. Il a longtemps rêvé de créer une Velléda, et en vous voyant il est venu me dire, comme épouvanté : “Elle me ferait oublier ma Selika ! Je suis trop vieux pour devenir amoureux d’une figure nouvelle, même en art. Je ne veux plus voir cette femme. ”

– Retrouvons-le, dis-je, il faut qu’il ressuscite Velléda. »

Meyerbeer avait disparu. Durant des mois, tous les matins, je reçus un petit bouquet de violettes, le premier accompagné de ces simples mots : « Souvenir ému à Velléda. – Meyerbeer. » Plus tard il m’envoya une loge pour la première représentation du Pardon de Ploërmel, mais je ne le revis jamais.

La politique était passionnante entre les sermentistes et les abstentionnistes. En juin, au moment des élections, un comité de vieux républicains avait décidé d’adresser une sorte de consultation aux Parisiens à propos de la prestation du serment, et fait une liste de neuf candidats fidèles au principe de l’abstention.

MM. Nefftzer, directeur de la Presse, et Havin, directeur du Siècle, offrirent une candidature, à la condition qu’il prêterait le serment, à M. Émile Ollivier, fils de Démosthène Ollivier, déporté, vieux républicain de 1848. On imagine le tapage parmi nous ! Émile Ollivier, sur la recommandation de son père, qui jouissait d’une énorme popularité dans le Midi, avait été nommé par Ledru-Rollin commissaire du gouvernement à Marseille. Quoiqu’il ait essayé depuis de la rehausser, il fit alors triste figure. Tous les partis se plaignirent de lui, et il ne surnagea de ses actes que la plus précoce des duplicités. En disgrâce, nommé préfet, Émile Ollivier ne quitta sa préfecture que destitué par Louis-Napoléon. La compromission qu’il acceptait en 1857, si elle était en contradiction avec ses origines, ne l’était pas avec sa nature.

Darimon, secrétaire de Proudhon, collaborateur de la Presse, fut choisi par Nefftzer pour faire la paire avec Émile Ollivier.

Le grand comité électoral, composé de vétérans de 1848, prêchait l’abstention, disant qu’on ne pouvait condamner la violation de serment de Louis-Napoléon qu’à la condition de ne pas admettre qu’on pût soi-même violer le sien. Cavaignac, Hippolyte Carnot, Garnier-Pagès, Bastide, Arnaud de l’Ariège, Corbon, Charton, Goudchaux, Laurent-Pichat, Eugène Pelletan, Jean Reynaud, Jules Simon, Vacherot, signèrent le manifeste aux Parisiens.

Darimon, et naturellement Émile Ollivier, s’appuyaient sur le volume de Proudhon publié après le Deux-Décembre : La Révolution sociale démontrée par le coup d’État.

Dans cet ouvrage, le grand polémiste déclarait que les partisans de la légitimité peuvent refuser la prestation du serment parce que pour eux le serment de Vasselage lie d’un lien unilatéral et personnel celui qui prête le serment à celui qui le reçoit.

En 1857, M. Proudhon continuait sa campagne démoralisatrice. « J’avoue, disait-il, que je ne puis comprendre tant de scrupules chez un républicain, et les raisons de MM. Cavaignac et Carnot ne m’ont point convaincu. Le serment, pour un républicain, n’est qu’une simple reconnaissance de la souveraineté du peuple en la personne du chef de l’État, par conséquent un contrat synallagmatique. »

Proudhon concluait que les républicains pouvaient parfaitement prêter le serment.

Cependant personne, pas même lui, n’eût osé le premier porter la honte de ce serment. M. Émile Ollivier et le sous-ordre de Proudhon, M. Darimon, n’eurent pas une hésitation.

Le père de M. Émile Ollivier, traîné de cachot en cachot au Deux-Décembre, désigné pour la déportation, était encore proscrit à Florence, après avoir été expulsé de Nice avant l’annexion, sur la demande du gouvernement français.

Mais le coup d’État, ses crimes, indignaient si peu M. Émile Ollivier qu’il put l’appeler un jour : « Un évènement d’une signification providentielle. »

Le sermentiste s’entourait de jeunes gens ambitieux comme lui, impatients de jouer un rôle. Il devint leur chef, aussitôt député. Tous n’avaient pas sa duplicité, mais subissaient sa dangereuse influence. On parlait déjà de ces quelques jeunes, frais éclos à la vie politique et que l’on commençait à appeler : « Les petits Olliviers. »

Par un deuxième tour de scrutin, Émile Ollivier devint le premier député républicain sermentiste de Paris. M. Darimon et M. Hénon de Lyon lui firent seuls cortège.

Le général Cavaignac, Hippolyte Carnot, Goudchaux, élus, eux aussi, refusèrent de prêter le serment. M. Émile Ollivier s’engagea, le cœur léger déjà, à respecter l’Empire dans les discussions qui eurent lieu durant les élections. C’est Proudhon qui fit de part et d’autre les frais de l’argumentation en faveur du serment ou de l’indignation contre : « C’est lui, disions-nous, qui a rendu possible l’indulgence pour le parjure. »

Dans le petit milieu de philosophes, d’écrivains, de poètes, dans lequel je vivais, tous se désespéraient en constatant l’état de décomposition morale où nous étions tombés.

Les exilés écrivaient à leurs amis : « Que laissez-vous faire ? prenez garde ! c’est un crime d’absoudre par un acte identique le mensonge et le parjure. »

M. Thiers avait dit :

« Le serment imposé par l’Empire est impossible à subir. C’est une vexation du parjure au vaincu. »

Mon père m’écrivait : La gangrène est au cœur des républicains et le pourrira. Nul ne songe à la République, à ses principes. George Sand, hélas ! aurait-elle eu raison quand elle a dit, désabusée : « La République ne serait-elle qu’un parti ? »

L’un des premiers corrupteurs des républicains était M. de Morny, un instant éloigné de la présidence du Corps législatif, mais qui y rentrait à nouveau. Sceptique, éclectique, parisien lettré, spirituel, élégant, charmeur, feignant l’homme mécontent et amoureux de liberté, accusant les « réactionnaires », les « cléricaux », de circonvenir l’Empereur, dont « les instincts étaient libéraux », il endormait les consciences et au besoin corrompait les âmes.

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Après la mort de Béranger, j’assistai un soir à une séance de l’Union des poètes dans laquelle Émile Richebourg devait faire l’apologie du grand chansonnier. Malgré la rudesse de Béranger envers moi, je le regrettai, m’étant dit que plus tard, si j’avais à demander un conseil sincère, c’est lui que j’irais trouver.

Richebourg, très ému, parla de la bonhomie de Béranger en termes si touchants qu’il grava à tout jamais ses traits dans nos cœurs ; mais ce fut bien autre chose lorsqu’il nous dévoila son invraisemblable bonté. Elle tenait du miracle par la multiplication de ses bienfaits comparée à ses maigres ressources. Il se privait, même de manger, pour donner, et Richebourg nous inspira pour le doux vieillard une affection dont le souvenir ne s’est pas effacé en moi.