Mémoires de deux jeunes mariées - Ligaran - ebook

Mémoires de deux jeunes mariées ebook

Ligaran

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Opis

Extrait : "Ma chère biche, je suis dehors aussi, moi ! Et si tu ne m'a pas écrit à Blois, je suis aussi la première à noter joli rendez-vous de la correspondance. Relève tes beaux yeux noirs attachés sur ma première phrase, et garde ton exclamation pour la lettre où je te confierai mon premier amour."À PROPOS DES ÉDITIONS LIGARANLes éditions Ligaran proposent des versions numériques de qualité de grands livres de la littérature classique mais également des livres rares en partenariat avec la BNF. Beaucoup de soins sont apportés à ces versions ebook pour éviter les fautes que l'on trouve trop souvent dans des versions numériques de ces textes. Ligaran propose des grands classiques dans les domaines suivants : • Livres rares• Livres libertins• Livres d'Histoire• Poésies• Première guerre mondiale• Jeunesse• Policier

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Mémoires de deux jeunes mariées
Dédicace

À GEORGES SAND.

Ceci, cher Georges, ne saurait rien ajouter à l’éclat de votre nom, qui jettera son magique reflet sur ce livre ; mais il n’y a là de ma part ni calcul, ni modestie. Je désire attester ainsi l’amitié vraie qui s’est continuée entre nous à travers nos voyages et nos absences, malgré nos travaux et les méchancetés du monde. Ce sentiment ne s’altérera sans doute, jamais. Le cortège de noms amis qui accompagnera mes compositions mêle un plaisir aux peines que me cause leur nombre, car elles ne vont point sans douleur, à ne parler que des reproches encourus par ma menaçante fécondité, comme si le monde qui pose devant moi n’était pas plus fécond encore. Ne sera-ce pas beau, Georges, si quelque jour l’antiquaire des littératures détruites ne retrouve dans ce cortège que de grands noms, de nobles cœurs, de saintes et pures amitiés, et les gloires de ce siècle ? Ne puis-je me montrer plus fier de ce bonheur certain que de succès toujours contestables ? Pour qui vous connaît bien, n’est-ce pas un bonheur que de pouvoir se dire, comme je le fais ici,

Votre ami,

DE BALZAC.

Paris, juin 1840.

IÀ mademoiselle Renée de Maucombe

Paris, septembre.

Ma chère biche, je suis dehors aussi, moi ! Et si tu ne m’as pas écrit à Blois, je suis aussi la première à notre joli rendez-vous de la correspondance. Relève tes beaux yeux noirs attachés sur ma première phrase, et garde ton exclamation pour la lettre où je te confierai mon premier amour. On parle toujours du premier amour ; il y en a donc un second ? Tais-toi ! me diras-tu ; dis-moi plutôt, me demanderas-tu, comment tu es sortie de ce couvent où tu devais faire ta profession ? Ma chère, quoi qu’il arrive aux Carmélites, le miracle de ma délivrance est la chose la plus naturelle. Les cris d’une conscience épouvantée ont fini par l’emporter sur les ordres d’une politique inflexible, voilà tout. Ma tante, qui ne voulait pas me voir mourir de consomption, a vaincu ma mère, qui prescrivait toujours le noviciat comme seul remède à ma maladie. La noire mélancolie où je suis tombée après ton départ a précipité cet heureux dénouement. Et je suis dans Paris, mon ange, et je te dois ainsi le bonheur d’y être. Ma Renée, si tu m’avais pu voir, le jour où je me suis trouvée sans toi, tu aurais été fière d’avoir inspiré des sentiments si profonds à un cœur si jeune. Nous avons tant rêvé de compagnie, tant de fois déployé nos ailes et tant vécu en commun, que je crois nos âmes soudées l’une à l’autre, comme étaient ces deux filles hongroises dont la mort nous a été racontée par monsieur Beauvisage, qui n’était certes pas l’homme de son nom : jamais médecin de couvent ne fut mieux choisi. N’as-tu pas été malade en même temps que ta mignonne ? Dans le morne abattement où j’étais, je ne pouvais que reconnaître un à un les liens qui nous unissent ; je les ai crus rompus par l’éloignement, j’ai été prise de dégoût pour l’existence comme une tourterelle dépareillée, j’ai trouvé de la douceur à mourir, et je mourais tout doucettement. Être seule aux Carmélites, à Blois, en proie à la crainte d’y faire ma profession sans la préface de mademoiselle de la Vallière et sans ma Renée ! mais c’était une maladie, une maladie mortelle. Cette vie monotone où chaque heure amène un devoir, une prière, un travail si exactement les mêmes, qu’en tous lieux on peut dire ce que fait une carmélite à telle ou telle heure du jour ou de la nuit ; cette horrible existence où il est indifférent que les choses qui nous entourent soient ou ne soient pas, était devenue pour nous la plus variée : l’essor de notre esprit ne connaissait point de bornes, la fantaisie nous avait donné la clef de ses royaumes, nous étions tour à tour l’une pour l’autre un charmant hippogriffe, la plus alerte réveillait la plus endormie, et nos âmes folâtraient à l’envi en s’emparant de ce monde qui nous était interdit. Il n’y avait pas jusqu’à la vie des Saints qui ne nous aidât à comprendre les choses les plus cachées ! Le jour où ta douce compagnie m’était enlevée, je devenais ce qu’est une carmélite à nos yeux, une Danaïde moderne qui, au lieu de chercher à remplir un tonneau sans fond, tire tous les jours, de je ne sais quel puits, un seau vide, espérant l’amener plein. Ma tante ignorait notre vie intérieure. Elle n’expliquait point mon dégoût de l’existence, elle qui s’est fait un monde céleste dans les deux arpents de son couvent. Pour être embrassée à nos âges, la vie religieuse veut une excessive simplicité que nous n’avons pas, ma chère biche, ou l’ardeur du dévouement qui rend ma tante une sublime créature. Ma tante s’est sacrifiée à un frère adoré ; mais qui peut se sacrifier à des inconnus ou à des idées.

Depuis bientôt quinze jours, j’ai tant de folles paroles rentrées, tant de méditations enterrées au cœur, tant d’observations à communiquer et de récits à faire qui ne peuvent être faits qu’à toi, que sans le pis-aller des confidences écrites substituées à nos chères causeries, j’étoufferais. Combien la vie du cœur nous est nécessaire ! Je commence mon journal ce matin en imaginant que le tien est commencé, que dans peu de jours je vivrai au fond de ta belle vallée de Gémenos dont je ne sais que ce que tu m’en as dit, comme tu vas vivre dans Paris dont tu ne connais que ce que nous en rêvions.

Or donc, ma belle enfant, par une matinée qui demeurera marquée d’un sinet rose dans le livre de ma vie, il est arrivé de Paris une demoiselle de compagnie et Philippe, le dernier valet de chambre de ma grand-mère, envoyés pour m’emmener. Quand, après m’avoir fait venir dans sa chambre, ma tante m’a en dit cette nouvelle, la joie m’a coupé la parole, je la regardais d’un air hébété. « Mon enfant, m’a-t-elle dit de sa voix gutturale, tu me quittes sans regret, je le vois ; mais cet adieu n’est pas le dernier, nous nous reverrons : Dieu t’a marquée au front du signe des élus, tu as l’orgueil qui mène également au ciel et à l’enfer, mais tu as trop de noblesse pour descendre ! je te connais mieux que tu ne te connais toi-même : la passion ne sera pas chez toi ce qu’elle est chez les femmes ordinaires. » Elle m’a doucement attirée sur elle et baisée au front en m’y mettant ce feu qui la dévore, qui a noirci l’azur de ses yeux, attendri ses paupières, ridé ses tempes dorées et jauni son beau usage. Elle m’a donné la peau de poule. Avant de répondre, je lui ai baisé les mains. – « Chère tante, ai-je dit, si vos adorables bontés ne m’ont pas fait trouver votre Paraclet salubre au corps et doux au cœur, je dois verser tant de larmes pour y revenir, que vous ne sauriez souhaiter mon retour. Je ne veux retourner ici que trahie par mon Louis XIV, et si j’en attrape un, il n’y a que la mort pour me l’arracher ! Je ne craindrai point les Montespan. – Allez, folle, dit-elle en souriant, ne laissez point ces idées vaines ici, emportez-les ; et sachez que vous êtes plus Montespan que La Vallière. » Je l’ai embrassée. La pauvre femme n’a pu s’empêcher de me conduire à la voiture, où ses yeux se sont tour à tour fixés sur les armoiries paternelles et sur moi.

La nuit m’a surprise à Beaugency, plongée dans un engourdissement moral qu’avait provoqué ce singulier adieu. Que dois-je donc trouver dans ce monde si fort désiré ? D’abord, je n’ai trouvé personne pour me recevoir, les apprêts de mon cœur ont été perdus : ma mère était au bois de Boulogne, mon père était au conseil ; mon frère, le duc de Rhétoré, ne rentre jamais, m’a-t-on dit, que pour s’habiller, avant le dîner. Mademoiselle Griffith (elle a des griffes) et Philippe m’ont conduite à mon appartement.

Cet appartement est celui de cette grand-mère tant aimée, la princesse de Vaurémont à qui je dois une fortune quelconque, de laquelle personne ne m’a rien dit. À ce passage, tu partageras la tristesse qui m’a saisie en entrant dans ce lieu consacré par mes souvenirs. L’appartement était comme elle l’avait laissé ! J’allais coucher dans le lit où elle est morte. Assise sur le bord de sa chaise longue, je pleurai sans voir que je n’étais pas seule, je pensai que je m’y étais souvent mise à ses genoux pour mieux l’écouler. De la j’avais vu son visage perdu dans ses dentelles rousses, et maigri par l’âge autant que par les douleurs de l’agonie. Cette chambre me semblait encore chaude de la chaleur qu’elle y entretenait. Comment se fait-il que mademoiselle Armande-Louise-Marie de Chaulieu soit obligée, comme une paysanne, de se coucher dans le lit de sa mère, presque le jour de sa mort ? car il me semblait que la princesse, morte en 1817, avait expiré la veille. Cette chambre m’offrait des choses qui ne devaient pas s’y trouver, et qui prouvaient combien les gens occupés des affaires du royaume sont insouciants des leurs, et combien, une fois morte, on a peu pensé à cette noble femme, qui sera l’une des grandes figures féminines du dix-huitième siècle. Philippe a quasiment compris d’où venaient mes larmes. Il m’a dit que par son testament la princesse m’avait légué ses meubles. Mon père laissait d’ailleurs les grands appartements dans l’état où les avait mis la Révolution. Je me suis levée alors, Philippe m’a ouvert la porte du petit salon qui donne sur l’appartement de réception, et je l’ai retrouvé dans le délabrement que je connaissais : les dessus de portes qui contenaient des tableaux précieux montrent leurs trumeaux vides, les marbres sont cassés, les glaces ont été enlevées. Autrefois, j’avais peur de monter le grand escalier et de traverser la vaste solitude de ces hautes salles, j’allais chez la princesse par un petit escalier qui descend sous la voûte du grand et qui mène à la porte dérobée de son cabinet de toilette.

L’appartement, composé d’un salon, d’une chambre à coucher, et de ce joli cabinet en vermillon et or dont je t’ai parlé, occupe le pavillon du côté des Invalides. L’hôtel n’est séparé du boulevard que par un mur couvert de plantes grimpantes, et par une magnifique allée d’arbres qui mêlent leurs touffes à celles des ormeaux de la contre-allée du boulevard. Sans le dôme or et bleu, sans les masses grises des Invalides, on se croirait dans une forêt. Le style de ces trois pièces et leur place annoncent l’ancien appartement de parade des duchesses de Chaulieu, celui des ducs doit se trouver dans le pavillon opposé ; tous deux sont décemment séparés par les deux corps de logis et par le pavillon de la façade où sont ces grandes salles obscures et sonores que Philippe me montrait encore dépouillées de leur splendeur, et telles que je les avais vues dans mon enfance. Philippe prit un air confidentiel en voyant l’étonnement peint sur ma figure. Ma chère, dans cette maison diplomatique, tous les gens sont discrets et mystérieux. Il me dit alors qu’on attendait une loi par laquelle on rendrait aux émigrés la valeur de leurs biens. Mon père recule la restauration de son hôtel jusqu’au moment de cette restitution. L’architecte du roi avait évalué la dépense à trois cent mille livres. Cette confidence eut pour effet de me rejeter sur le sofa de mon salon. Eh ! quoi, mon père, au lieu d’employer cette somme à me marier, me laissait mourir au couvent ? Voilà la réflexion que j’ai trouvée sur le seuil de cette porte. Ah ! Renée, comme je me suis appuyé la tête sur ton épaule, et comme je me suis reportée aux jours où ma grand-mère animait ces deux chambres ! Elle qui n’existe que dans mon cœur, toi qui es à Maucombe, à deux cents lieues de moi, voilà les seuls êtres qui m’aiment ou m’ont aimée. Cette chère vieille au regard si jeune voulait s’éveiller à ma voix. Comme nous nous entendions ! Le souvenir a changé tout à coup les dispositions où j’étais d’abord. J’ai trouvé je ne sais quoi de saint à ce qui venait de me paraître une profanation. Il m’a semblé doux de respirer la vague odeur de poudre à la maréchale qui subsistait là, doux de dormir sous la protection de ces rideaux en damas jaune à dessins blancs où ses regards et son souffle ont dû laisser quelque chose de son âme. J’ai dit à Philippe de rendre leur lustre aux mêmes objets, de donner à mon appartement la vie propre à l’habitation. J’ai moi-même indiqué comment je voulais y être, en assignant à chaque meuble une place. J’ai passé la revue en prenant possession de tout, en disant comment se pouvaient rajeunir ces antiquités que j’aime. La chambre est d’un blanc un peu terni par le temps, comme aussi l’or des folâtres arabesques montre en quelques endroits des teintes rouges ; mais ces effets sont en harmonie avec les couleurs passées du tapis de la Savonnerie qui fut donné par Louis XV à ma grand-mère, ainsi que son portrait. La pendule est un présent du maréchal de Saxe. Les porcelaines de la cheminée viennent du maréchal de Richelieu. Le portrait de ma grand-mère, prise à vingt-cinq ans, est dans un cadre ovale, en face de celui du roi. Le prince n’y est point. J’aime cet oubli franc, sans hypocrisie, qui peint d’un trait ce délicieux caractère. Dans une grande maladie que fit ma tante, son confesseur insistait pour que le prince, qui attendait dans le salon, entrât. – Avec le médecin et ses ordonnances, a-t-elle dit. Le lit est à baldaquin, à dossiers rembourrés ; les rideaux sont retroussés par des plis d’une belle ampleur ; les meubles sont en bois doré, couverts de ce damas jaune à fleurs blanches, également drapé aux fenêtres, et qui est doublé d’une étoffe de soie blanche qui ressemble à de la moire. Les dessus de porte sont peints je ne sais par qui, mais ils représentent un lever du soleil et un clair de lune. La cheminée est traitée fort curieusement. On voit que dans le siècle dernier on vivait beaucoup au coin du feu. Là se passaient de grands évènements : le foyer de cuivre doré est une merveille de sculpture, le chambranle est d’un fini précieux, la pelle et les pincettes sont délicieusement travaillées, le soufflet est un bijou. La tapisserie de l’écran vient des Gobelins, et sa monture est exquise ; les folles figures qui courent le long, sur les pieds, sur la barre d’appui, sur les branches, sont ravissantes ; tout en est ouvragé comme un éventail. Qui lui avait donné ce joli meuble qu’elle aimait beaucoup ? Je voudrais le savoir. Combien de fois je l’ai vue, le pied sur la barre, enfoncée dans sa bergère, sa robe à demi relevée sur le genou par son attitude, prenant, remettant et reprenant sa tabatière sur la tablette entre sa boîte à pastilles et ses mitaines de soie ! Était-elle coquette ? Jusqu’au jour de sa mort elle a eu soin d’elle comme si elle se trouvait au lendemain de ce beau portrait, comme si elle attendait la fleur de la cour qui se pressait autour d’elle. Cette bergère m’a rappelé l’inimitable mouvement qu’elle donnait à ses jupes en s’y plongeant. Ces femmes du temps passé emportent avec elles certains secrets qui peignent leur époque. La princesse avait des airs de tête, une manière de jeter ses mots et ses regards, au langage particulier que je ne retrouvais point chez ma mère : il s’y trouvait de la finesse et de la bonhomie, du dessein sans apprêt. Sa conversation était à la fois prolixe et laconique. Elle contait bien et peignait en trois mots. Elle avait surtout cette excessive liberté de jugement qui certes a influé sur la tournure de mon esprit. De sept à dix ans, j’ai vécu dans ses poches ; elle aimait autant à m’attirer chez elle que j’aimais à y aller. Cette prédilection a été cause de plus d’une querelle entre elle et ma mère. Or, rien n’attise un sentiment autant que le vent glacé de la persécution. Avec quelle grâce me disait-elle : « Vous voilà, petite masque ! » quand la couleuvre de la curiosité m’avait prêté ses mouvements pour me glisser entre les portes jusqu’à elle. Elle se sentait aimée, elle aimait mon naïf amour qui mettait un rayon de soleil dans son hiver. Je ne sais pas ce qui se passait chez elle le soir, mais elle avait beaucoup de monde ; lorsque je venais le matin, sur la pointe du pied, savoir s’il faisait jour chez elle, je voyais les meubles de son salon dérangés, les tables de jeu dressées, beaucoup de tabac par places. Ce salon est dans le même style que la chambre, les meubles sont singulièrement contournés, les bois sont à moulures creuses, à pieds de biche. Des guirlandes de fleurs richement sculptées et d’un beau caractère serpentent à travers les glaces et descendent le long en festons. Il y a sur les consoles de beaux cornets de la Chine. Le fond de l’ameublement est ponceau et blanc. Ma grand-mère était une brune fière et piquante, son teint se devine au choix de ses couleurs. J’ai retrouvé dans ce salon une table à écrire dont les figures avaient beaucoup occupé mes jeux autrefois ; elle est plaquée en argent ciselé ; elle lui a été donnée par un Lomellini de Gênes. Chaque côté de cette table représente les occupations de chaque saison ; les personnages sont en relief, il y en a des centaines dans chaque tableau. Je suis restée deux heures toute seule, reprenant mes souvenirs un à un, dans le sanctuaire où a expiré une des femmes de la cour de Louis XV les plus célèbres et par son esprit et par sa beauté. Tu sais comme on m’a brusquement séparée d’elle, du jour au lendemain, en 1816. – Allez dire adieu à votre grand-mère, me dit ma mère. J’ai trouvé la princesse, non pas surprise de mon départ, mais insensible en apparence. Elle m’a reçue comme à l’ordinaire. – « Tu vas au couvent, mon bijou, me dit-elle, tu y verras ta tante, une excellente femme. J’aurai soin que tu ne sois point sacrifiée, tu seras indépendante et à même de marier qui tu voudras. » Elle est morte six mois après ; elle avait remis son testament au plus assidu de ses vieux amis, au prince de Talleyrand, qui, en faisant une visite à mademoiselle de Chargebœuf, a trouvé le moyen de me faire savoir par elle que ma grand-mère me défendait de prononcer des vœux. J’espère bien que tôt ou tard je rencontrerai le prince ; et sans doute, il m’en dira davantage. Ainsi, ma belle biche, si je n’ai trouvé personne pour me recevoir, je me suis consolée avec l’ombre de la chère princesse, et je me suis mise en mesure de remplir une de nos conventions, qui est, souviens-t’en, de nous initier aux plus petits détails de notre case et de notre vie. Il est si doux de savoir où et comment vit l’être qui nous est cher ! Dépeins-moi bien les moindres choses qui t’entourent, tout enfin, même les effets du couchant dans les grands arbres.

10 octobre.

J’étais arrivée à trois heures après midi. Vers cinq heures et demie, Rose est venue me dire que ma mère était rentrée, et je suis descendue pour lui rendre mes respects. Ma mère occupe au rez-de-chaussée un appartement disposé, comme le mien, dans le même pavillon. Je suis au-dessus d’elle, et nous avons le même escalier dérobe. Mon père est dans le pavillon oppose ; mais, comme du côté de la cour il a de plus l’espace que prend dans le nôtre le grand escalier, son appartement est beaucoup plus vaste que les nôtres. Malgré les devoirs de la position que le retour des Bourbons leur a rendue, mon père et ma mère continuent d’habiter le rez-de-chaussée et peuvent y recevoir, tant sont grandes les maisons de nos pères. J’ai trouvé ma mère dans son salon, où il n’y a rien de changé. Elle était habillée. De marche en marche je m’étais demandé comment serait pour moi cette femme, qui a été si peu mère que je n’ai reçu d’elle en huit ans que les deux lettres que tu connais. En pensant qu’il était indigne de moi de jouer une tendresse impossible, je m’étais composte en religieuse idiote, et suis entrée assez embarrassée intérieurement. Cet embarras s’est bientôt dissipé. Ma mère a été d’une grâce parfaite ; elle ne m’a pas témoigné de fausse tendresse, elle n’a pas été froide, elle ne m’a pas traitée en étrangère, elle ne m’a pas mise dans son sein comme une fille aimée ; elle m’a reçue comme si elle m’eût vue la veille, elle a été la plus douce, la plus sincère amie ; elle m’a parlé comme à une femme faite, et m’a d’abord embrassée au front. – « Ma chère petite, si vous devez mourir au couvent, m’a-t-elle dit, il vaut mieux vivre au milieu de nous. Vous trompez les desseins de votre père et les miens, mais nous ne sommes plus au temps où les parents étaient aveuglément obéis. L’intention de monsieur de Chaulieu, qui s’est trouvée d’accord avec la mienne, est de ne rien négliger pour vous rendre la vie agréable et de vous laisser voir le monde. À votre âge, j’eusse pensé comme vous ; ainsi je ne vous en veux point : vous ne pouvez comprendre ce que nous vous demandions. Vous ne me trouverez point d’une sévérité ridicule. Si vous avez soupçonné mon cœur, vous reconnaîtrez bientôt que vous vous trompiez. Quoique je veuille vous laisser parfaitement libre, je crois que pour les premiers moments vous ferez sagement d’écouter les avis d’une mère qui se conduira comme une sœur avec vous. » La duchesse parlait d’une voix douce, et remettait en ordre ma pèlerine de pensionnaire. Elle m’a séduite. À trente-huit ans, elle est belle comme un ange ; elle a des yeux d’un noir bleu, des cils comme des soies, un front sans plis, un teint blanc et rose à faire croire qu’elle se farde, des épaules et une poitrine étonnantes, une taille cambrée et mince comme la tienne, une main d’une beauté rare, c’est une blancheur de lait ; des ongles où séjourne la lumière, tant ils sont polis ; le petit doigt légèrement écarté, le pouce d’un fini d’ivoire. Enfin elle a le pied de sa main, le pied espagnol de mademoiselle de Vandenesse. Si elle est ainsi à quarante, elle sera belle encore à soixante ans.

J’ai répondu, ma biche, en fille soumise. J’ai été pour elle ce qu’elle a été pour moi, j’ai même été mieux : sa beauté m’a vaincue, je lui ai pardonné son abandon, j’ai compris qu’une femme comme elle avait été entraînée par son rôle de reine. Je le lui ai dit naïvement comme si j’eusse causé avec toi. Peut-être ne s’attendait-elle pas à trouver un langage d’amour dans la bouche de sa fille ? Les sincères hommages de mon admiration l’ont infiniment touchée : ses manières ont changé, sont devenues plus gracieuses encore ; elle a quitté le vous. – « Tu es une bonne fille, et j’espère que nous resterons amies. » Ce mot m’a paru d’une adorable naïveté. Je n’ai pas voulu lui faire voir comment je le prenais, car j’ai compris aussitôt que je dois lui laisser croire qu’elle est beaucoup plus fine et plus spirituelle que sa fille. J’ai donc fait la niaise, elle a été enchantée de moi. Je lui ai baisé les mains à plusieurs reprises en lui disant que j’étais bien heureuse qu’elle agît ainsi avec moi, que je me sentais à l’aise, et je lui ai même confié ma terreur. Elle a souri, m’a prise par le cou pour m’attirer à elle et me baiser au front par un geste plein de tendresse, – « Chère enfant, a-t-elle dit, nous avons du monde à dîner aujourd’hui, vous penserez peut-être comme moi qu’il vaut mieux attendre que la couturière vous ait habillée pour faire votre entrée dans le monde ; ainsi, après avoir vu votre père et votre frère, vous remonterez chez vous. » Ce à quoi j’ai de grand cœur acquiescé. La ravissante toilette de ma mère était la première révélation de ce monde entrevu dans nos rêves ; mais je ne me suis pas senti le moindre mouvement de jalousie. Mon père est entré. – « Monsieur, voilà votre fille, » lui a dit la duchesse.

Mon père a pris soudain pour moi les manières les plus tendres ; il a si parfaitement joué son rôle de père que je lui en ai cru le cœur. – « Vous voilà donc, fille rebelle ! » m’a-t-il dit en me prenant les deux mains dans les siennes et me les baisant avec plus de galanterie que de paternité. Et il m’a attirée sur lui, m’a prise par la taille, m’a serrée pour m’embrasser sur les joues et au front. – « Vous réparerez le chagrin que nous cause votre changement de vocation par les plaisirs que nous donnerons vos succès dans le monde. – Savez-vous, madame, qu’elle sera fort jolie et que vous pourrez être fière d’elle un jour ? – Voici votre frère Rhétoré. – Alphonse, dit-il à un beau jeune homme qui est entré, voilà votre sœur la religieuse qui veut jeter le froc aux orties. »

Mon frère est venu sans trop se presser, m’a pris la main et me l’a serrée. – « Embrassez-la donc, » lui a dit le duc. Et il m’a baisée sur chaque joue. – « Je suis enchanté de vous voir, ma sœur, m’a-t-il dit, et je suis de votre parti contre mon père. » Je l’ai remercié ; mais il me semble qu’il aurait bien pu venir à Blois, quand il allait à Orléans voir notre frère le marquis à sa garnison. Je me suis retirée en craignant qu’il n’arrivât des étrangers. J’ai fait quelques rangements chez moi, j’ai mis sur le velours ponceau de la belle table tout ce qu’il me fallait pour t’écrire en songeant à ma nouvelle position.

Voilà, ma belle biche blanche, ni plus ni moins, comment les choses se sont passées au retour d’une jeune fille de dix-huit ans, après une absence de neuf années, dans une des plus illustres familles du royaume. Le voyage m’avait fatiguée, et aussi les émotions de ce retour en famille : je me suis donc couchée comme au couvent, à huit heures, après avoir soupé. L’on a conservé jusqu’à un petit couvert de porcelaine de Saxe que cette chère princesse gardait pour manger seule chez elle, quand elle en avait la fantaisie.

IILa même à la même

25 novembre.

Le lendemain j’ai trouvé mon appartement mis en ordre et fait par le vieux Philippe, qui avait mis des fleurs dans les cornets. Enfin je me suis installée. Seulement personne n’avait songé qu’une pensionnaire des Carmélites a faim de bonne heure, et Rose a eu mille peines à me faire déjeuner. – « Mademoiselle s’est couchée à l’heure où l’on a servi le dîner et se lève au moment où monseigneur vient de rentrer, » m’a-t-elle dit. Je me suis mise à écrire. Vers une heure mon père a frappé à la porte de mon petit salon et m’a demandé si je pouvais le recevoir ; je lui ai ouvert la porte, il est entré et m’a trouvée t’écrivant – « Ma chère, vous avez à vous habiller, à vous arranger ici ; vous trouverez douze mille francs dans cette bourse. C’est une année du revenu que je vous accorde pour votre entretien. Vous vous entendrez avec votre mère pour prendre une gouvernante qui vous convienne, si miss Griffith ne vous plaît pas ; car madame de Chaulieu n’aura pas le temps de vous accompagner le matin. Vous aurez une voiture à vos ordres et un domestique. » – « Laissez-moi Philippe, » lui dis-je. – « Soit, répondit-il. Mais n’ayez nul souci : votre fortune est assez considérable pour que vous ne soyez à charge ni à votre mère ni à moi. » – « Serais-je indiscrète en vous demandant quelle est ma fortune ? » – « Nullement, mon enfant, a-t-il dit : votre grand-mère vous a laissé cinq cent mille francs qui étaient ses économies, car elle n’a point voulu frustrer sa famille d’un seul morceau de terre. Cette somme a été placée sur le grand-livre. L’accumulation des intérêts a produit aujourd’hui environ quarante mille francs de rente. Je voulais employer cette somme à constituer la fortune de votre second frère ; aussi dérangez-vous beaucoup mes projets ; mais dans quelque temps peut-être y concourrez-vous : j’attendrai tout de vous-même. Vous me paraissez plus raisonnable que je ne le croyais. Je n’ai pas besoin de vous dire comment se conduit une demoiselle de Chaulieu ; la fierté peinte dans vos traits est mon sûr garant. Dans notre maison, les précautions que prennent les petites gens pour leurs filles sont injurieuses. Une médisance sur votre compte peut coûter la vie a celui qui se la permettrait ou à l’un de vos frères si le ciel était injuste. Je ne vous en dirai pas davantage sur ce chapitre. Adieu, chère petite. » Il m’a baisée au front et s’est en allé. Après une persévérance de neuf années, je ne m’explique pas l’abandon de ce plan. Mon père a été d’une clarté que j’aime. Il n’y a dans sa parole aucune ambiguïté. Ma fortune doit être à son fils le marquis. Qui donc a eu des entrailles ? est-ce ma mère, est-ce mon père, serait-ce mon frère ?

Je suis restée assise sur le sofa de ma grand-mère, les yeux sur la bourse que mon père avait laissée sur la cheminée, à la fois satisfaite et mécontente de cette attention qui maintenait ma pensée sur l’argent. Il est vrai que je n’ai plus à y songer : mes doutes sont éclaircis, et il y a quelque chose de digne à m’éviter toute souffrance d’orgueil à ce sujet. Philippe a couru toute la journée chez les différents marchands et ouvriers qui vont être chargés d’opérer ma métamorphose.

Une célèbre couturière, une certaine Victorine, est venue, ainsi qu’une lingère et un cordonnier. Je suis impatiente, comme un enfant de savoir comment je serai lorsque j’aurai quitté le sac où nous enveloppait le costume conventuel ; mais tous ces ouvriers veulent beaucoup de temps : le tailleur de corsets demande huit jours si je ne veux pas gâter ma taille. Ceci devient grave, j’ai donc une taille ? Janssen, le cordonnier de l’Opéra, m’a positivement assuré que j’avais le pied de ma mère. J’ai passé toute la matinée à ces occupations sérieuses. Il est venu jusqu’à un gantier qui a pris mesure de ma main. La lingère a eu mes ordres. À l’heure de mon dîner, qui s’est trouvée celle du déjeuner, ma mère m’a dit que nous irions ensemble chez les modistes pour les chapeaux, afin de me former le goût et me mettre à même de commander les miens. Je suis étourdie de ce commencement d’indépendance comme un aveugle qui recouvrerait la vue. Je puis juger de ce qu’est une carmélite à une fille du monde : la différence est si grande que nous n’aurions jamais pu la concevoir. Pendant ce déjeuner mon père fut distrait, et nous le laissâmes à ses idées ; il est fort avant dans les secrets du roi. J’étais parfaitement oubliée, il se souviendra de moi quand je lui serai nécessaire, j’ai vu cela. Mon père est un homme charmant, malgré ses cinquante ans : il a une taille jeune, il est bien fait, il est blond, il a une tournure et des grâces exquises ; il a la figure à la fois parlante et muette des diplomates ; son nez est mince et long, ses yeux sont bruns. Quel joli couple ! Combien de pensées singulières m’ont assaillie en voyant clairement que ces deux êtres, également nobles, riches, supérieurs, ne vivent point ensemble, n’ont rien de commun que le nom, et se maintiennent unis aux yeux du monde. L’élite de la cour et de la diplomatie était hier là. Dans quelques jours je vais à un bal chez la duchesse de Maufrigneuse, et je serai présentée à ce monde que je voudrais tant connaître. Il va venir tous les matins un maître de danse : je dois savoir danser dans un mois, sous peine de ne pas aller au bal. Ma mère, avant le dîner, est venue me voir relativement à ma gouvernante. J’ai gardé miss Griffith, qui lui a été donnée par l’ambassadeur d’Angleterre. Cette miss est la fille d’un ministre : elle est parfaitement élevée ; sa mère était noble, elle a trente-six ans, elle m’apprendra l’anglais. Ma Griffith est assez belle pour avoir des prétentions ; elle est pauvre et fière, elle est Écossaise, elle sera mon chaperon, elle couchera dans la chambre de Rose. Rose sera aux ordres de miss Griffith. J’ai vu sur-le-champ que je gouvernerais ma gouvernante. Depuis six jours que nous sommes ensemble, elle a parfaitement compris que moi seule puis m’intéresser à elle ; moi, malgré sa contenance de statue, j’ai compris parfaitement qu’elle sera très complaisante pour moi. Elle me semble une bonne créature, mais discrète. Je n’ai rien pu savoir de ce qui s’est dit entre elle et ma mère.

Autre nouvelle qui me paraît peu de chose !

Ce matin mon père a refusé le ministère qui lui a été proposé. De là sa préoccupation de la veille. Il préfère une ambassade, a-t-il dit, aux en nuis des discussions publiques. L’Espagne lui sourit. J’ai su ces nouvelles au déjeuner, seul moment de la journée où mon père, ma mère, mon frère se voient dans une sorte d’intimité. Les domestiques ne viennent alors que quand on les sonne. Le reste du temps, mon frère est absent aussi bien que mon père. Ma mère s’habille, elle n’est jamais visible de deux heures à quatre : à quatre heures, elle sort pour une promenade d’une heure ; elle reçoit de six à sept quand elle ne dîne pas en ville ; puis la soirée est employée par les plaisirs, le spectacle, le bal, les concerts, les visites. Enfin sa vie est si remplie que je ne crois pas qu’elle ait un quart d’heure à elle. Elle doit passer un temps assez considérable à sa toilette du matin, car elle est divine au déjeuner, qui a lieu entre onze heures et midi. Je commence à m’expliquer les bruits qui se font chez elle : elle prend d’abord un bain presque froid, et une tasse de café à la crème et froid, puis elle s’habille ; elle n’est jamais éveillée avant neuf heures, excepté les cas extraordinaires ; l’été il y a des promenades matinales à cheval. À deux heures, elle reçoit un jeune homme que je n’ai pu voir encore. Voilà notre vie de famille. Nous nous rencontrons à déjeuner et à dîner ; mais je suis souvent seule avec ma mère à ce repas. Je devine que plus souvent encore je dînerai seule chez moi avec miss Griffith, comme faisait ma grand-mère. Ma mère dîne souvent en ville. Je ne m’étonne plus du peu de souci de ma famille pour moi. Ma chère, à Paris, il y a de l’héroïsme à aimer les gens qui sont auprès de nous, car nous ne sommes pas souvent avec nous-mêmes. Comme on oublie les absents dans cette ville ! Et cependant je n’ai pas encore mis le pied dehors, je ne connais rien ; j’attends que je sois déniaisée, que ma mise et mon air soient en harmonie avec ce monde dont le mouvement m’étonne, quoique je n’en entende le bruit que de loin. Je ne suis encore sortie que dans le jardin. Les Italiens commencent à chanter dans quelques jours. Ma mère y a une loge. Je suis comme folle du désir d’entendre la musique italienne et de voir un opéra français. Je commence à rompre les habitudes du couvent pour prendre celles de la vie du monde. Je t’écris le soir jusqu’au moment où je me couche, qui maintenant est reculé jusqu’à dix heures, l’heure à laquelle ma mère sort quand elle ne va pas à quelque théâtre. Il y a douze théâtres à Paris. Je suis d’une ignorance crasse, et je lis beaucoup, mais je lis indistinctement. Un livre me conduit à un autre. Je trouve les titres de plusieurs ouvrages sur la couverture de celui que j’ai ; mais personne ne peut me guider, en sorte que j’en rencontre de fort ennuyeux. Ce que j’ai lu de la littérature moderne roule sur l’amour, le sujet qui nous occupait tant, puisque toute notre destinée est faite par l’homme et pour l’homme ; mais combien ces auteurs sont au-dessous de deux petites filles nommées la biche blanche et la mignonne, Renée et Louise ! Ah ! chère ange, quels pauvres évènements, quelle bizarrerie, et combien l’expression de ce sentiment est mesquine ! Deux livres cependant m’ont étrangement plu, l’un est Corinne et l’autre Adolphe. À propos de ceci, j’ai demandé à mon père si je pourrais voir madame de Staël. Ma mère, mon père et Alphonse se sent mis à rire. Alphonse a dit : – « D’où vient-elle donc ? » Mon père a répondu : – « Nous sommes bien niais, elle vient des Carmélites. » – « Ma fille, madame de Staël est morte, » m’a dit la duchesse avec douceur.

– « Comment une femme peut-elle être trompée ? » ai-je dit à miss Griffith en terminant Adolphe. – « Mais quand elle aime, » m’a dit miss Griffith. Dis donc, Renée, est-ce qu’un homme pourra nous tromper ?… Miss Griffith a fini par entrevoir que je ne suis sotte qu’à demi, que j’ai une éducation inconnue, celle que nous nous sommes donnée l’une à l’autre en raisonnant à perte de vue. Elle a compris que mon ignorance porte seulement sur les choses extérieures. La pauvre créature m’a ouvert son cœur. Cette réponse laconique, mise en balance contre tous les malheurs imaginables, m’a causé un léger frisson. La Griffith me répéta de ne me laisser éblouir par rien dans le monde et de me défier de tout, principalement de ce qui me plaira le plus. Elle ne sait et ne peut tien me dire de plus. Ce discours est trop monotone. Elle se rapproche en ceci de la nature de l’oiseau qui n’a qu’un cri.

IIIDe la même à la même

Décembre.

Ma chérie, me voici prête à entrer dans le monde ; aussi ai-je tâché d’être bien folle avant de me composer pour lui. Ce malin, après beaucoup d’essais, je me suis vue bien et dûment corsetée, chaussée, serrée, coiffée, habillée, parée. J’ai fait comme les duellistes avant le combat : je me suis exercée à huis-clos. J’ai voulu me voir sous les armes, je me suis de très bonne grâce trouvé un petit air vainqueur et triomphant auquel il faudra se rendre. Je me suis examinée et jugée. J’ai passé la revue de mes forces en mettant en pratique cette belle maxime de l’antiquité : Connais-toi toi-même ! J’ai eu des plaisirs infinis en faisant ma connaissance. Griffith a été seule dans le secret de ma jouerie à la poupée. J’étais à la fois la poupée et l’enfant. Tu crois me connaître ? point !

Voici, Renée, le portrait de ta sœur autrefois déguisée en carmélite et ressuscitée en fille légère et mondaine. La Provence exceptée, je suis une des plus belles personnes de France. Ceci me paraît le vrai sommaire de cet agréable chapitre. J’ai des défauts ; mais, si j’étais homme, je les aimerais. Ces défauts viennent des espérances que je donne. Quand on a, quinze jours durant, admiré l’exquise tondeur des bras de sa mère, et que cette mère est la duchesse de Chaulieu, ma chère, on se trouve malheureuse en se voyant des bras maigres ; mais on s’est consolée en trouvant le poignet fin, une certaine suavité de linéaments dans ces creux qu’un jour une chair satinée viendra poteler, arrondir et modeler. Le dessin un peu sec du bras se retrouve dans les épaules. À la vérité, je n’ai pas d’épaules, mais de dures omoplates qui forment deux plans heurtés. Ma taille est également sans souplesse, les flancs sont roides. Ouf ! j’ai tout dit. Mais ces profils sont fins et fermes, la santé mord de sa flamme vive et pure ces lignes nerveuses, la vie et le sang bleu courent à flots sous une peau transparente. Mais la plus blonde fille d’Ève la blonde est une négresse à côté de moi ! Mais j’ai un pied de gazelle ! Mais toutes les entournures sont délicates, et je possède les traits corrects d’un dessin grec. Les tons de chair ne sont pas fondus, c’est vrai, mademoiselle ; mais ils sont vivaces : je suis un très joli fruit vert, et j’en ai la grâce verte. Enfin je ressemble à la figure qui, dans le vieux missel de ma tante, s’élève d’un lis violâtre. Mes yeux bleus ne sont pas bêtes, ils sont fiers, entourés de deux marges de nacre vive nuancée par de jolies fibrilles et sur lesquelles mes cils longs et pressés ressemblent à des franges de soie. Mon front étincelle, mes cheveux ont les racines délicieusement plantées, ils offrent de petites vagues d’or pâle, bruni dans les milieux et d’où s’échappent quelques cheveux mutins qui disent assez que je ne suis pas une blonde fade et à évanouissements, mais une blonde méridionale et pleine de sang, une blonde qui frappe au lieu de se laisser atteindre. Le coiffeur ne voulait-il pas me les lisser en deux bandeaux et me mettre sur le front une perle retenue par une chaîne d’or, en me disant que j’aurais l’air moyen-âge. – « Apprenez que je n’ai pas assez d’âge pour en être au moyen et pour mettre un ornement qui rajeunisse ! » Mon nez est mince, les narines sont bien coupées et séparées par une charmante cloison rose ; il est impérieux, moqueur, et son extrémité est trop nerveuse pour jamais ni grossir ni rougir. Ma chère biche, si ce n’est pas à faire prendre une fille sans dot, je ne m’y connais pas. Mes oreilles ont des enroulements coquets, une perle à chaque bout y paraîtra jaune. Mon col est long, il a ce mouvement serpentin qui donne tant de majesté. Dans l’ombre, sa blancheur se dore. Ah ! j’ai peut-être la bouche un peu grande, mais elle est si expressive, les lèvres sont d’une si belle couleur, les dents rient de si bonne grâce ! Et puis, ma chère, tout est en harmonie : on a une démarche, on a une voix ! L’on se souvient des mouvements de jupe de son aïeule, qui n’y touchait jamais ; enfin je suis belle et gracieuse. Suivant ma fantaisie, je puis rire comme nous avons ri souvent, et je serai respectée : il y aura je ne sais quoi d’imposant dans les fossettes que de ses doigts légers la Plaisanterie fera dans mes joues blanches. Je puis baisser les yeux et me donner un cœur de glace sous mon front de neige. Je puis offrir le cou mélancolique du cygne en me posant en madone, et les vierges dessinées par les peintres seront à cent piques au-dessous de moi ; je serai plus haut qu’elles dans le ciel. Un homme sera forcé, pour me parler, de musiquer sa voix.

Je suis donc armée de toutes pièces, et puis parcourir le clavier de la coquetterie depuis les notes les plus graves jusqu’au jeu le plus flûté. C’est un immense avantage que de ne pas être uniforme. Ma mère n’est ni folâtre, ni virginale ; elle est exclusivement digne, imposante ; elle ne peut sortir de là que pour devenir léonine ; quand elle blesse, elle guérit difficilement ; moi, je saurai blesser et guérir. Je suis tout autre encore que ma mère. Aussi n’y a-t-il pas de rivalité possible entre nous, à moins que nous ne nous disputions sur le plus ou le moins de perfection de nos extrémités qui sont semblables. Je tiens de mon père, il est fin et délié. J’ai les manières de ma grand-mère et son charmant ton de voix, une voix de tête quand elle est forcée, une mélodieuse voix de poitrine dans le médium du tête-à-tête. Il me semble que c’est seulement aujourd’hui que j’ai quitté le couvent. Je n’existe pas encore pour le monde, je lui suis inconnue. Quel délicieux moment ! Je m’appartiens encore, comme une fleur qui n’a pas été vue et qui vient d’éclore. Eh ! bien, mon ange, quand je me suis promenée dans mon salon en me regardant, quand j’ai vu l’ingénue défroque de la pensionnaire, j’ai eu je ne sais quoi dans le cœur : regrets du passé, inquiétudes sur l’avenir, craintes du monde, adieux à nos pâles marguerites innocemment cueillies, effeuillées insouciamment ; il y avait de tout cela ; mais il y avait aussi de ces idées fantasques que je renvoie dans les profondeurs de mon âme, où je n’ose descendre et d’où elles viennent.

Ma Renée, j’ai un trousseau de mariée ! Le tout est bien rangé, parfumé dans les tiroirs de cèdre et à devant de laque du délicieux cabinet de toilette. J’ai rubans, chaussures, gants, tout en profusion. Mon père m’a donné gracieusement les bijoux de la jeune fille : un nécessaire, une toilette, une cassolette, un éventail, une ombrelle, un livre de prières, une chaîne d’or, un cachemire ; il m’a promis de me faire apprendre à monter à cheval. Enfin, je sais danser ! Demain, oui, demain soir, je suis présentée. Ma toilette est une robe de mousseline blanche. J’ai pour coiffure une guirlande de roses blanches à la grecque. Je prendrai mon air de madone : je veux être bien niaise et avoir les femmes pour moi. Ma mère est à mille lieues de ce que je t’écris, elle me croit incapable de réflexion. Si elle lisait ma lettre, elle serait stupide d’étonnement. Mon frère m’honore d’un profond mépris, et me continue les bontés de son indifférence. C’est un beau jeune homme, mais quinteux et mélancolique. J’ai son secret : ni le duc ni la duchesse ne l’ont deviné. Quoique duc et jeune, il est jaloux de son père, il n’est rien dans l’État, il n’a point de charge à la cour, il n’a point à dire : Je vais à la Chambre. Il n’y a que moi dans la maison qui ai seize heures pour réfléchir : mon père est dans les affaires publiques et dans ses plaisirs, ma mère est occupée aussi ; personne ne réagit sur soi dans la maison, on est toujours dehors, il n’y a pas assez de temps pour la vie. Je suis curieuse à l’excès de savoir quel attrait invincible a le monde pour vous garder tous les soirs de neuf heures à deux ou trois heures du matin, pour vous faire faire tant de frais et supporter tant de fatigues. En désirant y venir, je n’imaginais pas de pareilles distances, de semblables enivrements ; mais, à la vérité, j’oublie qu’il s’agit de Paris. Ainsi donc, on peut vivre les uns auprès des autres, en famille, et ne pas se connaître. Une quasi-religieuse arrive, en quinze jours elle aperçoit ce qu’un homme d’État ne voit pas dans sa maison. Peut-être le voit-il, et y a-t-il de la paternité dans son aveuglement volontaire. Je sonderai ce coin obscur.

IVDe la même à la même

15 décembre.