Lettres de Henri Barbusse à sa femme, 1914-1917 - Henri Barbusse - ebook

Lettres de Henri Barbusse à sa femme, 1914-1917 ebook

Henri Barbusse

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Opis

Extrait : "Chère Fifille, Je viens de passer devant le Conseil de révision qui m'a examiné et jugé bon pour le service. Aussi n'ai-je rien de plus pressé, en sortant de cette cérémonie — je suis resté trois heures debout à attendre ! — que de m'installer au café, place de l'Alma, et à la lueur d'un Dubonnet à l'eau, de mettre la main à la plume pour vous faire assavoir la chose."

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EPUB

Liczba stron: 388




EAN : 9782335002126

©Ligaran 2015

Le carnet de notes

Les pages suivantes contiennent le texte intégral du carnet de notes d’Henri Barbusse. Sur ce carnet, formé de cinq feuillets cousus ensemble et qu’il porta sur lui sans cesse, Henri Barbusse notait, au jour le jour, ses déplacements et les faits qui l’avaient le plus frappé. Ces notes rapides de l’écrivain sont doublement précieuses : elles donnent la chronologie exacte d’une période de sa vie de combattant et, dans leur laconisme presque brutal, contiennent maints détails que Barbusse avait cru devoir omettre ou atténuer lorsqu’il écrivait à sa femme.

 

1er août 1914. – Tambour Aumont. Mobilisation 4 h. 1/2.

3 août. – Retour à Paris. Recrutement. Engagement.

14 août. – Premier voyage à Melun.

19 août. – Deuxième voyage à Melun.

Jeudi, 10 septembre. – 5 heures, convocation pour Albi. Je pars à 9 heures.

Samedi, 12 septembre. – Arrivée à Albi.

10 octobre. – Hélyonne à Albi. Maison Juéry.

Lundi, 21 décembre. – Départ d’Albi avec le 231e – 5 h. 3/4 du soir.

Vendredi, 25 décembre. – Arrivée en chemin de fer à Vierzy. Marche (14 kilomètres) de Vierzy à Vauxbuin. – Cantonnement à Vauxbuin.

Mardi, 29 décembre. – Tranchées de Vauxrot (traversée de Soissons).

2 janvier 1915. – Départ des tranchées pour Ploizy (8 kilomètres). – Cantonnement à Ploizy.

7 janvier. – Journées terribles. Départ de Ploizy à 2 heures du matin, cartouches. Cantonnement à la Verrerie de Vauxrot, pendant l’attaque des Marocains et des Chasseurs. Couloirs nus, courants d’air. Froid. Vers 2 heures, départ pour la Carrière. Pluie à la tombée du soir (longs stationnements). Les tranchées prises par les Marocains sont bondées par les autres Compagnies. Nuit terrible dans les champs à côté des tranchées. Boue, fondrières. Stationnement d’une heure au revers d’un talus de terre, de 3 ou 4 heures dans un champ au bord d’une flaque. Fusées éclairantes allemandes. Tout le monde couché. Silence, balles. J’ai dormi un peu, transpercé par le froid. À 11 heures la lune se lève. À 11 h. 1/2, malgré tout on se met en marche. On passe dans des routes qui sont de véritables monceaux de boue. Chacun tombe plusieurs fois. On traverse un boyau pris aux Allemands, boue, jusqu’à mi-mollet. On arrive au bout des tranchées du 204. On dort un peu, malgré le froid, sur un revers de talus – Le mort dans lequel tout le monde s’empêtre…

Samedi, 9 janvier. – Tranchées à la baïonnette. Le matin, le bombardement commence. On cherche des abris.

Lethume blessé à côté de moi. Dumont et moi nous nous appuyons au pied de la tranchée près de l’abri des Chasseurs. Presque plus rien à manger. Je mange un reste de pain et de chocolat. À… heures, le bombardement redouble. À 1 m. 50 de moi, qui me suis un peu déplacé et qui sommeillais, D…, frappé à la tête, le crâne ouvert, râle, pendant que terré, la musette sur la tête, j’attends les coups (je crois qu’il ronfle, en me retournant je le vois étendu, couvert de sang et de terre). G…, bras coupé, crie qu’on lui bande le bras. La rafale redouble. Chaque coup me lance de la terre. À un moment, coup violent au pied. Je me crois blesser. Ce n’est qu’un morceau de madrier détaché par un shrapnel… Je change de place. Je me tapis dans le couloir qui mène à une cabane-abri. Je suis à ciel ouvert. Je mets sur ma tête ma musette ; sur le ventre une autre musette trouvée là, sur mes jambes une couverture roulée. Feu effrayant pendant tout le reste de la journée. Je vois l’éclatement des shrapnels, à droite, à gauche, en avant.

Nous sommes relevés vers 8,9 heures. Cheminement mi-partie dans les boyaux, mi-partie dans les champs, en dehors des tranchées, à cause de l’encombrement produit par la relève. Arrivée à la Grotte. Stationnement, pour attendre que la tranchée soit vide des sections qui y défilent. Fusée éclairante (cette fusée a permis de repérer l’endroit et quelques instants après notre départ, des obus sont tombés là, faisant huit ou dix victimes). Finalement, l’adjudant nous fait partir par la crête, en dehors de la tranchée, pour en finir et rentrer. Balles. Sifflements. Les infirmiers et les morts. Odeur pestilentielle. Enfin, route et carrière. On s’installe pour dormir, harassés. Mais vers 11 heures on vient demander vingt-quatre hommes pour aller porter des fils de fer sur la ligne de feu. J’en suis. On se relève. On va à la Verrerie déposer les couvertures et les musettes, et armés du fusil, avec le chargement de cartouches, on prend, deux à deux, dans l’ombre, des barricades de bois tendues de fils de fer barbelés, les X, et on repart pour la ligne. Sifflements de balles. On arrive à la Grotte. On dépose les X et on revient. Il est 4 h. 1/2 environ. On se réinstalle pour dormir sur la pierre avec une poignée de paille, je n’ai pour oreiller que ma musette. Je dors tout de même comme un plomb jusqu’à 8 heures.

Dimanche, 10 janvier. – Le matin, la moitié de l’escouade se fait porter malade. On apprend que dans la 17e Compagnie qui a été contre-attaquée, il y a eu plus de vingt morts, cinquante-cinq blessés (environ deux cents hommes hors de combat pour la nuit d’avant-hier et la journée d’hier). On raconte des détails : les blessés collés dans la boue et qu’il faut se mettre à deux pour décoller de la vase des tranchées. Les Allemands ne faisant pas de quartier. Les Allemands ayant essayé de se faire passer pour « la relève de la 19e et de la 21e » afin de rentrer dans nos tranchées.

Aujourd’hui nouvelle attaque des nôtres sur la tranchée de Crouy.

De l’avis général, la journée passée est la plus meurtrière qu’on ait vue depuis le commencement de la guerre, et pourtant le régiment a fait la première partie de la campagne, de la Meuse à la Marne.

Lundi, 11 janvier. – Matinée à la Verrerie. À 4 heures on crie : « Rassemblement ! » On nous réunit dans la cour. Puis on se dirige vers la sortie. On crie : « Par escouade, pas gymnastique. » Nous sommes sur la route de Crouy et elle est repérée. On atteint, sous la pluie d’obus, le château. Halte. On repart en se défilant. Balles et shrapnels. On atteint la rue principale de Crouy. On est pour entrer dans une cave. L’adjudant de Chaunac trouve un autre cantonnement, un peu plus loin. On entre dans la cave déjà occupée par le Génie. À peine y est-on qu’un percutant tombe à la première place qu’on devait occuper. Puis des éclatements prodigieux se produisent à l’endroit où nous sommes terrés : notre premier étage et la maison d’en face sautent. Le soir vient. On s’installe pour dormir. Arrive un ordre du colonel : une corvée pour porter un canon de 80 sur la hauteur. Peu après dans la nuit, toujours sillonnée d’obus et de fusillade, autre ordre du colonel : on demande vingt hommes de corvée pour porter des madriers et des sacs à terre au-delà des tranchées. Toute la section marche. À peine dehors, au milieu d’une flaque noire, où l’on trébuche sur les décombres, un obus, un autre, tombent près de nous. On nous a vus (espionnage ?). On nous vise. Enfin on se charge de poutres et de sacs de toile. On gagne la voie. Il s’agit de grimper sur le talus. Je m’engage le premier dans un boyau et je nage littéralement dans la boue pour gravir le remblai : jusqu’aux coudes et aux genoux je patauge. Nous suivons le chemin de bordure et nous déposons madriers et sacs, à dix mètres du petit poste allemand, au milieu du sifflement des balles. Nous rentrons. – Arrivés à la tranchée française du pont, nous sommes accueillis à bout portant par une décharge des nôtres qui, dans la nuit, nous prenaient pour des Allemands. Je me blesse le pied avec un piquant de fil de fer. Pas atteints. Nous crions et les soldats de la tranchée comprennent leur erreur et nous laissent passer. On rentre au bout d’une heure et demie. Toujours des balles et des obus. On commence à sommeiller. Tout à coup, nouvel ordre : on demande vingt hommes de corvée pour porter des fils de fer et des sacs au même endroit. Même jeu que tout à l’heure. À peine sortis, nous essuyons le feu de plusieurs obus. C’est terrifiant, dans cette nuit opaque et encombrée de ruines. Enfin, à 4 heures du matin, on regagne la cave, et on dort tant bien que mal.

Mardi, 12 janvier. – Vers 10 heures du matin, tout à coup, on crie : « Alerte ! les Allemands sont là, sac au dos. Rassemblement ! » On s’équipe en hâte et on va occuper, baïonnette au canon, la deuxième barricade de la rue de Crouy. Fusillade nourrie. Attitude brave de l’escouade. On guette les Allemands par les créneaux. Ils ne viennent toujours pas. Bruits contradictoires : ce sont les nôtres qu’on prend pour des ennemis. Ou bien, au contraire, les Allemands descendent vers Crouy et nous tournent. Nous voyons monter à l’assaut le 246e, soufflant et peu en train. Pas longtemps après on les voit descendre en courant, la côte. Blessés en nombre, figure ou mains en sang ou portés sur le dos de camarades valides. Le sergent Magnin demande un homme de bonne volonté pour aller voir ce qui se passe à la barricade 1. Je me présente et vais à la barricade en question dans la fusillade et le feu des mitrailleuses. Le sergent Prudhomme, qui occupe une maison à droite, me crie que cela va bien et qu’il demande seulement deux infirmiers, à cause de ses blessés. Je redescends et la faction à la barricade reprend. Plaisanteries. Moral excellent de tout le monde. Sang-froid du sergent Magnin. Une petite pièce d’artillerie est installée près de nous. Il se confirme que les Allemands avancent et qu’ils vont nous tourner. Nous brûlons nos lettres en un moment d’accalmie. Nous ne bougeons pas de notre poste. Mais voilà que vers 3 heures un officier nous crie : « Repliez-vous ! Le sergent Magnin ordonne la retraite. » La rue est fauchée en enfilade par le feu d’une mitrailleuse, on voit les pavés étinceler, de petits nuages blancs jaillissent de point en point sur le plâtras des murs. Les hommes tombent. Au tournant, un sergent roule et agonise. On nous transmet l’ordre de nous replier sur Saint-Paul. On gagne la route par des jardins sous un feu nourri – beaucoup y sont restés. Sur la route de Saint-Paul, où nous défilons un à un dans le fossé, on nous donne l’ordre de revenir en avant. Magnin, l’adjudant de Chaunac, Barbier et moi, nous repassons bravement en file la route en bon ordre, exhortant les autres, qui filent en sens contraire, à se replier. Sol jonché de fusils, de sacs d’équipement. À l’entrée de Crouy, à la scierie Legrand-Dupuis, la section s’installe. Nous construisons une barricade avec de grosses planches. L’adjudant rallie et renvoie en avant tous les traînards. Deux mitrailleurs, « qui cherchent une position de repli », s’installent sur la barricade. Toute la nuit, mouvement de troupes. On ne sait où on en est. Je prends la faction avec Dubois de 7 à 11 heures. Le verre de Porto idéal.

Mercredi, 13 janvier. – Sommeil dans la cave. On n’a presque plus rien à manger. Thé sec et sucre en poudre. Journée du lendemain, très exposé. Balles de shrapnel tout près de moi. Les balles claquent dans les planches : notre barricade est repérée. On voit les ravages du 75 sur la côte de Crouy en haut du cimetière. À la tombée du soir, on bat en retraite. On regagne Saint-Paul, on traverse l’Aisne, Soissons. On cantonne à la sucrerie de Saint-Germain. Accueil chaleureux de nos camarades restés. On nous croyait tous tués. On nous gave de vin, de cric, de bœuf au vin, de café, de pommes de terre frites. Chaleur étouffante mais réconfortante. On apprend que les Allemands ont repris toutes les tranchées que nous avons eu tant de peine à tenir depuis septembre et où tant de zouaves, de Marocains et de fantassins ont été tués. On récapitule les disparus. Notre section a perdu dix-sept hommes, près de la moitié. Dumont, F… tués (ce dernier enterré vivant). Lethume, Rollinat, Jachiet, Gillet, Boitier, Pejere, Mazodou, sergent Prudhomme, Wood, Bréhin disparu. Magnin, d’accord avec l’adjudant, me dit que tout le monde a fait son devoir, mais Barbier et moi un peu plus que les autres, et que je serai proposé comme caporal (je n’y tiens pas), ou soldat de première classe.

Jeudi, 14 janvier. – Le lendemain matin, avant l’aube, on part : l’endroit est dangereux. On se perd ! On traverse enfin Soissons au petit jour. On arrive à Rozières où on cantonne. Entassement de troupes. On sent la retraite précipitée. État piteux et épuisé des hommes.

Vendredi, 15 janvier. – Cantonnement à Buzancy. Grottes glaciales.

Samedi, 16 janvier. – Faction, pendant que les quatre cercueils sortent de l’hôpital installé dans le château (Dumont entre autres).

Dimanche, 17 janvier. – Buzancy chez Mlle G… Je m’aperçois que mon képi a été traversé par une balle.

18 janvier. – Nous allons cantonner au Petit-Courmelles, Faubourg de Vignolles, où nous trouvons enfin un bon cantonnement. Installation d’une batterie de 155 court. Toujours grand mouvement de troupes. Abondance incessante, ici comme partout, de faux bruits. Désir des hommes, harassés, d’être relevés et d’aller une bonne fois au repos. Une cinquantaine de malades. On prétend que nous avons, pendant la semaine de bataille, perdu seize mille hommes et les Allemands vingt-cinq mille. Tranchées de Saint-Paul de l’autre côté de l’Aisne.

26 janvier. – Rentrée à Vignolles.

30 janvier. – Saconin.

5 février. – Saint-Christophe (cercle catholique). Tranchées.

Vers le 20 février. – Petit poste de Saint-Christophe – le jour (volontaire) – la nuit, Dubois, faction patrouilles jusqu’au soir.

26 février soir. – Départ de nuit pour Puiseux (28 kilomètres).

6 mars. – Dommiers.

14 mars. – Vivières. Le Lieutenant Brun me dit que je serai cité à l’ordre du jour, ou nommé soldat de première classe. Grand Rozoy (vingt-trois jours, deux alertes). Grand-mère. Affecté au 67e territorial, je demande à rester.

17 avril. – Serches. Soldat de première classe.

23 avril. – Fils de fer aux tranchées de Sermoise. Abri pour un 120 long, en face Acy.

30 avril. – Marche de nuit, de Serches à Billy-sur-Ourcq (de minuit 45 à 8 h. 45) 25 kilomètres environ.

1er mai. – De Billy-sur-Ourcq à Villers-sur-Héton 7 kilomètres. Embarquement à Longpont pour Doullens. Auto de Doullens à Tincques, à pied de Tincques à Arcques. Arcques à Mont-Saint-Eloi et Ecoures. Tranchées allemandes. Caucourt.

23 mai. – Gouy.

25 mai. – 1 heure matin. Alerte. On va aux tranchées d’Ablain-Saint-Nazaire, occupées par le 276e. Tranchées et maisons d’Ablain. Nous sommes à la disposition du colonel du 27e. En réserve pour l’attaque. Elle n’aboutit pas.

26 mai. – Cantonnement à l’école libre.

27,28,29 mai. – Tranchées d’arrière. Photos avec Salavert. Prisonniers allemands. Cadorna. Les journalistes : Berthoulat, Ph. Berthelot. Route de Béthune.

Nuit du 2 au 3 juin. – Travaux de terrassement dans le boyau d’accès à la première ligne. Bombardement. Corvée de soupe. Rencontré L…

6 juin. – Frévillers.

8 juin. – Citation pour blessés ramenés.

10 juin. – Attaque de dysenterie – brancardier. Bois de Béthune et parallèle de Camblain-l’Abbé.

26,27,28 juin. – Bois des Alleux, camping, déjeuner et dîner. Docteur Chaillol.

29 juin, 3 heures. – On quitte le bois des Alleux pour Camblain-l’Abbé.

1914

Lundi 10 heures du soir (3 août 1914).

Cher petiot, je ne vais que demain matin au bureau de recrutement. Je suis allé comme je vous l’ai écrit cet après-midi, dîner chez Macchiati. Je lui ai remis du numéraire. Ne payez aucun arriéré. C’est de règle en ce moment, et c’est de toute prudence, pour peu que les choses se prolongent. Moi, j’ai, en plus de la monnaie que j’ai emportée d’Aumont et du billet de cinquante francs, l’argent du terme Gervais (quatre-vingt-quinze francs), plus cent francs octroyés par Hachette aux collaborateurs de la maison qui partent. Cette somme totale doit être diminuée du prix de magnifiques brodequins en cuir jaune, Alcibiade et Pétrone !

Pas de nouvelles nouvelles. H.

 

La guerre est déclarée, comme vous le saurez sans doute quand vous recevrez cette lettre, depuis ce soir. L’Angleterre marche partiellement.

 

4 août 1914.

Chère Fifille,

Je viens de passer devant le Conseil de révision qui m’a examiné et jugé bon pour le service. Aussi n’ai-je rien de plus pressé, en sortant de cette cérémonie – je suis resté trois heures debout à attendre ! – que de m’installer au café, place de l’Alma, et à la lueur d’un Dubonnet à l’eau, de mettre la main à la plume pour vous faire assavoir la chose. Il faudra que je retourne à ce sacré bureau de recrutement où l’on attend si longtemps, demain, pour savoir enfin, où et quand je partirai.

Voulez-vous des nouvelles ? Elles sont très importantes : L’Angleterre a déclaré la guerre à l’Allemagne. Celle-ci semble en proie à une sorte de folie. Elle a presque toute l’Europe contre elle. Elle me fait l’effet d’une bande de Bonnot qui, acculée, tape à tort et à travers et se prépare de terribles représailles. Il n’est pas possible qu’elle soit victorieuse. Je crois qu’elle demandera la paix avant d’être écrasée. Enfin, nous verrons.

Et je suis celui qui signe

H.

 

Je commence à être un peu ennuyé de n’avoir aucune nouvelle de vous.

Albi, 13 septembre 1914.

Dimanche, 6 heures.

Mon cher petit. Me voici installé dans un grand café d’Albi – le plus grand, je crois (mais non le seul, car il y en a un toutes les trois maisons). Je suis en uniforme, j’ai trouvé des vêtements suffisamment longs et amples pour ne pas m’étriquer, et lorsque je me regarde à la glace, je me rappelle exactement ce que j’étais à Compiègne, la première fois que j’ai endossé ce costume bleu et rouge. Même, mon képi est mieux ; il est vrai que je n’ai pas encore de cravate. Pour la vie à la caserne, c’est exactement les mêmes souvenirs qui viennent se superposer à ceux d’il y a vingt ans. Ce sont les mêmes habitudes, les mêmes plaisanteries, les mêmes odeurs. Les deux seules différences, c’est que la discipline est plus douce, et que les lits sont absents : à leur place une mince couche de paille est semée sur le plancher de l’école où nous avons notre cantonnement. Hier, je suis arrivé à 10 heures avec un détachement de trois cents hommes environ. On commence par nous dire qu’il fallait passer la nuit dans la rue, les casernes étant pleines. Un sergent eut pitié et nous conduisit dans un endroit « où, nous dit-il, ce sera comme dans la rue, avec la rosée en moins ». Et c’était dans le Palais de Justice. Je fus introduit, pour ma part, dans la « salle des témoins à décharge », que je n’oublierai de ma vie. À la lueur d’une allumette, je pénètre avec quelques bonshommes dans cette salle, dallée en pierres et très étroite, où des hommes entassés ronflaient. Vous ne sauriez imaginer le bruit et l’incommodement. Il m’a fallu m’insinuer là-dedans. Heureusement je n’avais pas dormi de deux nuits, aussi j’ai fermé l’œil, malgré la puissance et la continuité avec laquelle mon voisin me ronflait dans la figure. Mais quelle courbature j’ai eue dans mes rêves ! À 5 heures je suis sorti de ce dortoir, puis après avoir erré dans la ville qu’une petite pluie ponctuait – pendant une heure – les cafés n’étaient point ouverts – je suis entré dans la caserne, où l’on m’a indiqué ma Compagnie et son cantonnement. Ce cantonnement est, ainsi que je vous l’ai dit, une école dénommée, par suite d’un mystère, l’École de Temporalité. Elle est à l’ombre de la belle cathédrale rose, en briques, dont je vous ai envoyé tout à l’heure le portrait. De la terrasse de la cour, devant le préau transformé en cuisine, il y a une vue très belle sur cette ville, qui est imprégnée d’une couleur rose sombre et ocre très caractéristique, et dont les maisons ont des toits plats avec de grosses tuiles carminées qui rappellent les maisons italiennes. Demain, je vais être armé et commencerai incessamment du service en campagne, c’est-à-dire de petits exercices de manœuvres. Toutefois, le sergent-major, ébloui de contempler en moi un employé de la Maison Hachette, m’a demandé de lui faire des travaux d’écriture. Cela va me procurer sans doute quelques douceurs. L’opinion générale est que, si les affaires continuent à prendre la belle tournure qu’elles prennent depuis une huitaine, nous n’irons probablement pas au feu, ou alors, sur le tard, et en seconde ligne, pour des investissements et des occupations. Je n’ai pas besoin de vous dire combien je le souhaite, ayant fait dans la circonstance tout ce que je pouvais et devais.

Et vous ? J’espère que si vous m’avez écrit au 31e, la lettre me parviendra. (Je n’ai jamais été affecté à ce régiment, mais étais convoqué à son lieu de casernement, d’où l’erreur). En tout cas, écrivez-moi vite d’autres lettres. Racontez-moi en détail l’emploi de votre temps d’une de vos journées, ou de deux, ou de toutes, si vous voulez.

J’ai déjeuné hier avec Reynaldo Hahn, qui m’a raconté des anecdotes sur l’un et sur l’autre. D’autre part, la rumeur circule que Fernand Gregh, Marcel Boulenger et Glaser, du Figaro, trônent et pérorent à « l’Hostellerie de Saint-Antoine », établissement prétentieux et toquard comme son nom. Je n’ai pas encore été les voir : je redoute leur contact éclatant. J’aime mieux rester dans mon cloître, avec mon flacon d’eau de Cologne et mon thé.

J’ai vu, aujourd’hui, au bureau de la Compagnie, mon « livret matricule » qui est une pièce militaire secrète et confidentielle. Le jugement de mes anciens supérieurs sur moi est ainsi libellé : « Vigoureux, assez intelligent. »

Vous avez vu que les trains sont rétablis jusqu’à Survilliers.

Écrivez-moi sans affranchir : Soldat du 35e territorial d’Infanterie, 15e Compagnie, 7e Escouade. Albi (Tarn.)

 

Mardi 29 septembre 1914. (Albi).

Hier lettre. Aujourd’hui relettre de vous. C’est bien, c’est très bien. Je vais donc en reprendre l’habitude. Comme vous, j’éprouve le navrement de rester, pendant l’appel des lettres, les mains vides et de partir en soupirant…

Donc, nous reverrons Lesghine nous donner la patte avec sa douceur et sa patience de mouton, et Domino vibrer en murmurant près d’une pomme pourrie poussée devant lui, et l’ombre grise d’Ariel, filer au second plan, la queue entre les jambes, et Kamis danser devant nous, toute blanche et poudrée, comme au sortir de son carrosse ! Nous reverrons la maison avec ses murs et ses toits sans autres trous que les lucarnes et les fenêtres ! Cette perspective me ravit – et j’espère que les braves soldats français n’auront pas trop déprédé, en occupant le logis quitté précipitamment par nous, certain matin historique.

Annie m’écrit, entre autres choses, qu’une nouvelle de moi a paru dans le Matin de Bordeaux. J’en mijote une autre. (Ils en ont d’ailleurs une encore à publier de moi, s’ils ne l’ont pas fait.)

J’ai recommandé à Georges Lecomte de vous envoyer l’argent. Il ne faudra pas trop s’étonner s’ils diminuent le tarif.

Je vais m’acheter les fournitures d’hiver en question, pas plus tard que demain.

J’ai été aujourd’hui au tir. Mon tir fut un des meilleurs, sinon le meilleur de la Compagnie : quatre balles sur sept en quarante-cinq secondes sur petite silhouette à genoux – à deux cent cinquante mètres.

À demain, cher petit cœur de mon cœur.

 

Ci-joint une coupure de L’Écho de Paris.

« Les braves gens

M. Victor Blanchet, maire d’Aumont (Oise), à quatre kilomètres de Senlis, malgré le départ de sa municipalité et de nombreux habitants, est resté à son poste, et, par son énergie, a su faire respecter la commune par les Barbares. »

Le Bourget. Jeudi, 24 décembre 1914,7 heures du matin.

Je vous écris sur mes genoux, dans le wagon où je viens de passer la troisième nuit. J’ai à peu près dormi, mais depuis deux heures nous errons dans cette immense gare pleine de soldats divers : vieux, jeunes, blessés, etc…, fantassins, spahis, cuirassiers, Hindous même. Sauf les blessés, ils vont tous sur le front, à des destinations diverses. Et personne ne sait exactement où nous allons… Pendant tout notre voyage, on a entendu émettre les hypothèses les plus diverses. Un des artilleurs voyageant avec leurs chevaux dans notre train, nous a donné des indications permettant de croire que notre première supposition – Soissons – était juste. Enfin, on verra. On va nous diriger d’ici vers la destination définitive. Nous quittons le Bourget (qui est presque sur le chemin de Paris à Chantilly) à 8 h. 1/2, dit-on. Nous serons sur le front dans la journée, ce soir au plus tard.

J’espère que vous avez reçu les missives diverses que je vous ai envoyées en cours de route, et que je ne serai pas longtemps sans quelque chose de vous. J’ai ouï dire qu’on retenait plus que jamais en quarantaine les lettres des soldats combattants. Voilà qui ne va pas trop arranger les choses. Vous embrasse.

 

Écrivez toujours au 35e, 15e Compagnie, on fera suivre. N’attendez pas d’avoir ma nouvelle adresse : je resterais trop longtemps ainsi sans la consolation de votre écriture. Votre.

 

Samedi, 26 décembre 1914 (carte).

Arrivés au terme du voyage, vendredi seulement, à 10 heures. Grande halte. Café et thon à l’huile. Départ à 2 heures. Marche de 15 kilomètres jusqu’au soir. Terrible avec le sac surchargé ! Tirement pas ordinaire du dos et des épaules ! Cantonné dans une grange. Bien dormi au chaud dans magnifique sac de couchage. Départ ce matin à 10 heures pour la tranche. Coups de canon par-ci par-là, et « taube » en l’air. À bientôt – une lettre, bien entendu.

 

Samedi, 26 décembre 1914.

Me voici, mon cher petit, dans mon cantonnement définitif. Je vous écris dans la salle de billard d’une maison chic sise à une extrémité du village. Pauvre salle de billard ! On dirait l’arrière-boutique d’une maison de bric-à-brac. Elle est assez grande, mais deux sections y logent et, dame, il y a des fourniments, sacs, fusils, cuirs, boîtes de conserves, un peu partout : sur le billard, par terre parmi la paille et la boue et sur les canapés dont l’usage intensif qu’en a fait la troupe a pelé et écorché les dos et les flancs.

Mais je vais vous raconter plus en détail ce qui est arrivé depuis ce fatidique lundi soir où nous quittâmes les rives du Tarn. Dans le wagon, nous étions sept, et c’est beaucoup, étant donné les sacs, les cartouchières, les fusils et les musettes. Il n’y avait pas moyen de s’allonger. Mais, ainsi que je vous l’ai dit dans des cartes postales et des cartes-lettres semées en cours de route, j’ai bien dormi, en général, dans cette position. Je n’ai eu froid que la dernière nuit, passée à la gare du Bourget et où il gelait à pierre fendre. Nous ne sommes partis qu’à 5 h. 1/2. Vers 9 heures, nous sommes arrivés au point terminus du trajet par chemin de fer. Là, les pauses sac au dos, ont commencé. Ça, c’est l’ennui : on stationne, écrasé par la charge, pendant des temps interminables. Puis nous nous sommes formés en détachement et avons fait halte au bord d’un petit bois. On a fait du café dans lequel j’ai trempé du pain, et on a entamé les conserves dont on nous avait surchargés encore. J’ai mangé du thon, pour tout vous dire en détail. L’endroit était pittoresque. Les arbres givrés et blancs, comme en Suisse, vous vous rappelez, et un petit soleil fin, là-dessus. Beaucoup de troupes diverses passant en tous sens, et surtout des voitures de ravitaillement de toutes formes et de toutes espèces. Une animation extraordinaire. Des coups de canon à intervalles réguliers, sourds ou secs. Des bombes faisant des petites boules blanches (françaises), ou noires (allemandes), dans le ciel, pour repérer. Des aéroplanes.

À 2 heures on s’est remis en marche, jusqu’à 4 h. 1/2. Cela, je l’avoue, a été terrible. Le sac chargé avec les musettes bondées, les 120 cartouches, pain et provisions distribuées, cela fait bien 40 kilos, et dès les premiers pas on a l’impression qu’on ne pourra pas faire vingt-cinq mètres. Aussi les pauses sont bien accueillies ! Un coup de sifflet et on forme les faisceaux, et sac à terre, ouf ! Ce sacré sac coupe la respiration complètement. De plus, un pareil manège donne chaud, et on sue à grosses gouttes… Enfin, on est arrivé à un autre village, celui du cantonnement avant les tranchées. Après des tergiversations, des piétinements qui n’ont pas duré moins de deux heures dans la nuit glacée, je me suis trouvé dans une grange excellemment fournie de paille. J’ai déployé mon sac de couchage, et grâce à cette merveille, j’ai eu chaud à souhait. Ce matin, on s’est levé à 7 heures un peu ankylosés et courbatus. Encore sac au dos, mais pas beaucoup, puis attribution à de nouvelles escouades : pour boucher les trous du 231e. J’ai été versé à la 3e section de la 18e Compagnie. Coïncidence curieuse, mon caporal est employé chez Hachette, et mon sergent est le beau-fils de Dellesalle, du même Hachette. Les autres « copains », comme on dit, sont gentils, très camarades et sympathiques. On va rester trois jours ici, car la section a été relayée hier. Le troisième jour, on ira dans la tranche. Il paraît qu’on s’y embête beaucoup. En attendant, on est à peu près au repos, sauf quand on prend la garde. J’ai mangé tout à l’heure la soupe – une pleine gamelle de bouillon, avec du pain. On boit du thé, c’est parfait (mais il faut le sucrer).

… À l’instant même on nous avertit que c’est à notre tour de prendre la garde cette nuit. Je vous quitte pour me nettoyer, car j’ai une bonne tête et de belles mains.

Et voilà pour aujourd’hui, j’espère que vous avez un beau temps et que la Cavalette a fait son office ces jours-ci.

Votre petit ami, H.

 

Mon adresse : 231e Régiment d’Infanterie, 110e Brigade, 55e Division, 18e Compagnie, 3e Section. Secteur Postal n° 34.

 

Mercredi, 30 décembre 1914. 6 heures 1/2 soir.

Vous ne sauriez imaginer le local d’où je vous écris. C’est une vaste cave creusée dans les carrières de pierres blanches qui forment, en ce pays, le fond de la terre. Cette cave est très basse. Je ne peux me tenir debout dans la salle où je suis, et celle-ci est séparée de la première salle par un boyau très long dans lequel il faut se glisser à quatre pattes avec fusil, musettes, sac et équipement. Ce sous-sol cauchemardesque est notre cantonnement de cette nuit. La nuit dernière, j’ai été de faction dans la tranchée et hier, de 6 heures à 1 heure. Très curieux la tranchée. C’est un travail formidable et extrêmement bien fait (ici du moins). On est stupéfié de découvrir ces kilomètres de ruelles, si étroites que les bords du sac, le bidon, les musettes et les manches y frottent et y cognent. De place en place, une meurtrière carrée ou en croissant s’ouvre vers la crête du talus du remblai. C’est par là qu’il faut regarder pour s’assurer que rien ne se passe d’anormal entre les lignes allemandes dont on connaît les positions sans les voir (la corne de ce bois, le champ qui est au-delà de cette route, sur le flanc de ce ravin) – et nous. Il y avait clair de lune et nous avions l’air (les sentinelles sont très près les unes des autres) d’observateurs au creux d’un grand talus de neige. La marche, pour arriver, avait été rude : la fameuse montée dont je vous ai parlé, mais grâce à l’allégement relatif du sac, c’était faisable, et cette marche, dont on me donnait l’appréhension, ne m’a pas paru terrible. J’étais tout de même en transpiration lorsque j’ai pris la faction. Je me suis couvert rapidement et n’ai point eu froid. À 1 heure, je suis allé dormir dans une drôle de petite cabane creusée dans la terre et couverte de branchages. C’est de là, dans la pénombre, que je vous ai écrit une carte postale au crayon. Maintenant, dans la grotte, on est mieux, sauf qu’il n’y a pas de paille par terre et que c’est un peu dur (on n’a pas le droit de se déshabiller ni même de se déséquiper). Je vous écris dans ce palais de rats où fourmillent des soldats. De place en place, des bougies éclairent le tableau. L’une est posée sur un fond de bouteille renversée et plantée à terre par le goulot emmanché d’un bâton, l’autre est fixée sur une boîte de camembert, laquelle est en équilibre sur la hausse d’un fusil dressé contre le mur, une autre est enfoncée dans un carré de mie de pain. L’ingéniosité du soldat se donne là libre carrière. Ce soir on va dormir toute la nuit, sauf quarante minutes de faction devant la porte de la grotte.

À midi, demain, on va à un petit poste dans un bois (toujours en tranchées). Cette nuit, nouvelle faction de 6 à 1 ou de 1 à 7 dans la grande tranchée. Samedi, à 4 heures, nous retournons au village de cantonnement pour quatre jours. Ce sera le 2 janvier.

Vous recevrez cette lettre après le jour de l’an. Je vous embrasse une fois de plus pour la nouvelle année, mon cher petit cœur, avec toute ma tendresse et tout l’immense bonheur que j’aurais à vous voir.

1915

1er janvier 1915.

C’est ce matin, enfin, que je reçois deux lettres de vous, deux chères et gentilles lettres où vous me parlez de mon départ. Moi aussi, je pense continuellement à vous et je règle, non seulement toutes mes actions, mais aussi toutes mes idées, selon vous et en vous considérant. Quelle joie j’aurai de vous revoir ! En attendant, il faut patienter gentiment et énergiquement.

On quitte ce soir la tranche. Quelle vie ! La boue, la terre, la pluie. On en est saturé, teint, pétri. On trouve de la terre partout, dans ses poches, dans son mouchoir, dans ses habits, dans ce qu’on mange. C’est comme une hantise, un cauchemar de terre et de boue, et vous ne sauriez avoir idée de la touche que j’ai ; mon fusil a l’air d’être vaguement sculpté dans la terre glaise. On part pour le repos à la nuit tombante.

 

1er janvier 1915.

Cette nuit, nous avons entendu, en face de nous, les Allemands chanter leur hymne national et l’hymne autrichien, avant de nous canarder. Ce soir, on quitte la tranche pour le cantonnement, qui est changé, paraît-il.

 

2 janvier matin.

Arrivés au cantonnement après une marche de douze kilomètres. Bonne paille. Très bien dormi. Repos. Tout va bien. Vous embrasse comme je vous aime, beaucoup et longtemps.

Votre pioupiou.

 

3 janvier 1915.

Dans mon nouveau cantonnement, où, hier, nous avons fait un excellent dîner – champagne envoyé aux soldats du front pour le jour de l’an, mandarine, pomme et jambon – je reçois et je dépaquète ce matin le paquet n° 1 et le paquet n° 2. C’est gentil et charmant, de découvrir une à une, à genoux sur la paille de la grange-chambre-à-coucher, les choses qui me viennent de vous. Le poulet aux truffes a été une merveille. Il n’est plus, ayant été dévoré sur place et sur l’heure. Mais la prochaine fois, ne mettez pas de truffes : ce luxe inouï finirait par me faire mal à l’estomac. La chaufferette japonaise, parfaite. Les lainages, pas encore utiles. Je suis bondé, et mon sac, par suite du changement de cantonnement, est redevenu archilourd. N’envoyez que ce qui peut se consommer et pas trop à la fois. Je m’accommode, comme je vous l’ai dit, d’une partie de l’ordinaire. Jusqu’ici, cela ne m’a pas fait mal, et ça arrange extrêmement bien les choses.

Avant-hier, pluie diluvienne pendant la marche d’arrivée. J’avais induit l’utile gilet de moleskine, et je n’ai pas été mouillé intérieurement. La capote était seulement raide et lourde comme du fer… j’ai fait sécher à l’air, sur le mur de la ferme, et maintenant c’est enfin sec. Mes souliers et mes guêtres ont résisté à la terrible épreuve de la tranchée pendant les quatre jours et les quatre nuits. Pas transpercés du tout par l’eau ; mais au sortir de cette boue, j’avais l’air d’avoir des espèces de gros bas jaunes. Quant à mon fusil, j’ai commencé par le nettoyer et le dérouiller au couteau (à ce propos, envoyez-moi donc une petite feuille 20 x 20 de papier émeri fin ; c’est indispensable).

Que devenez-vous ? Si vous vous ennuyez trop, il faut retourner à Paris. En tout cas ne vous faites pas de bile à mon endroit. Je mène l’existence la plus tranquille et la moins exposée qu’on puisse mener en campagne. C’est la guerre de siège et d’attente. Depuis un mois, il n’y a eu ici qu’un blessé : un pauvre type qui s’est traversé le pied en nettoyant son fusil !

Votre tout à vous.

Je me fais tondre à la tondeuse !

 

4 janvier 1915.

Mon cher petit cœur adoré, j’ai reçu ce matin deux lettres bien mignonnes de vous. Elles étaient adressées « en campagne », et la plus récente datée du 24 décembre. Vous recevrez, sans doute, tout ce que je vous ai écrit (depuis mon départ jusqu’ici, au moins une fois par jour), mais je vois qu’il y a une grande irrégularité dans le service. J’ai reçu aussi le paquet n° 3, contenant une boîte de conserves et du café moulu dans une boîte ronde. Cela est bel et bon, je ferai un sort au poulet aujourd’hui et demain : je suis d’une prudence extrême quant au régime, tant plus je me porte bien tant plus j’apporte d’attention à ne faire aucun écart. Je mange avec les sous-officiers qui m’ont accueilli à leur table. Ce mess des sous-officiers a lieu dans une petite maison (assez semblable à celle de Mme Policand à Aumont). On a une lampe à pétrole et la cuisinière chauffe. Au sortir de la grange sombre et un peu humide où je couche, cette chaleur et cette lumière sont infiniment agréables. Mais ces messieurs dévorent des quartiers de viande, des soupes grasses, de gros assaisonnements, aussi, je ne prends que très peu de chose à leur menu. Ce matin, à déjeuner, du macaroni ; hier soir, de la purée de pommes de terre et elle était bien grasse. Le fond de mon alimentation est le thé, qu’on me fait ici, le lait condensé (j’ai mangé à 11 heures, en revenant d’une marche, une soupe au lait exquise) ; enfin, le poulet que vous m’adressez. Mais il ne faut pas que je mange trop, et j’ai pas mal d’avance. Ne m’envoyez pas de café. On m’en donne ici tant que j’en veux. Mais je vous réitère – car je crois bien vous l’avoir demandé dans une lettre que vous avez sans doute reçue à l’heure actuelle – qu’un paquet de tabac Maryland, avec une blague en caoutchouc, serait le bienvenu. L’eau-de-vie sera bien accueillie, n’en doutez point, et remerciez bien chaleureusement de ma part les gentils cousins qui me font ce beau cadeau. Elle me servira la nuit, dans la tranche. Mais jusqu’à présent je dois dire que, non seulement je n’ai pas eu froid, mais que j’ai plutôt trop de choses chaudes. Je ne me sers que du passe-montagne léger, et les plastrons et les gilets de papier sont intacts et pliés dans leurs plis. La question du chargement passe du reste, pour l’instant, au second plan. Nous sommes au repos, en seconde ligne, et il se passera quelque temps avant qu’on retourne dans la tranche. Donc, n’est-ce pas, pas d’inquiétude !

Ce village où on est, et que nous reviendrons voir tous les deux, un jour, vous sur la Cavalette, moi, sur X…, est pittoresque et joli. Il est dans un fond, avec des collines boisées tout autour et de beaux aspects comme l’Ormerond. Beaucoup d’habitants sont partis lorsque les Allemands sont venus ici. Partout : sur la grande route qui le traverse et passe devant la mairie (grande comme un caveau de famille), dans les cours, dans les sentiers adjacents, des soldats, un peu débraillés et négligés, avec des passe-montagnes, des chandails, des bonnets de police et même des fez. Leur fourmillement anime singulièrement le paysage et fait bien dans le tableau. Mais, avec leur gaîté, leur insouciance, leurs cris, leurs chants, leur unique préoccupation, à tous, de remplir de « pinard » (c’est le mot consacré au 231e) le bidon qui leur pend sur le flanc – on dirait plutôt des militaires en grandes manœuvres qu’en guerre.

Chacun cherche à se « débrouiller », c’est-à-dire à trouver non seulement à boire, mais à manger mieux que les autres, à obtenir des douceurs moyennant finances. Cela n’est pas facile, car le village est dépouillé, et, de plus, les règlements militaires sont sévères. Un malheureux a volé des oies, des lapins et une montre – et il va probablement être fusillé !

Nous avons fait ce matin une marche d’entraînement avec, au lieu de sac, la couverture roulée en sautoir et une seule musette. C’est ainsi qu’on marchera en campagne, car la marche avec le sac chargé au complet a été reconnue impossible à réaliser sans provoquer de multiples défections, et pourtant il s’agit, au 231e, de soldats ayant de vingt-six à trente ans. L’élément territorial y est très peu nombreux. J’ai constaté avec plaisir que je supportais la fatigue tout aussi bien que qui que ce soit, et que je suis parfaitement à hauteur de la situation. Je dors excellemment sur la paille et n’y ai point froid, et le rhume que j’avais en arrivant va plutôt mieux, et sera clos d’ici peu. Je ne suis pas malheureux, comme vous voyez, et depuis dix jours que je suis sur le front, je n’ai guère eu à me plaindre de rien – sinon d’être loin de vous. Je vous embrasse, encore tout ému de vos tendres et bonnes lettres. Vous ne sauriez croire combien je suis soutenu par le souvenir et l’espérance que j’ai de vous.

Votre.

 

Mardi, 5 janvier 1915.

Ma belle petite chérie, je suis effrayé du temps que mettent les lettres pour faire le trajet Anduze-ici, et vice-versa. J’ai reçu ce matin deux lettres de vous : l’une datée du 27 décembre, l’autre du 28, et à ce moment, vous n’aviez pas encore ma nouvelle adresse. J’espère qu’elle vous est parvenue bientôt après et que votre prochaine lettre la portera. Il est certain qu’à Paris, où vous serez peut-être lorsque vous recevrez ce mot, le service postal avec le front est beaucoup plus rapide… Je suis, en effet, près de Soissons : on peut, paraît-il, le dire discrètement. J’ai débarqué du chemin de fer à Vierzy, et j’ai cantonné à Vauxbuin. De là, nous sommes allés aux tranchées de Vauxrot, en traversant Soissons, et présentement mon régiment est cantonné à Ploizy. Vous trouverez ces localités sur une carte d’État-Major. Quant à venir, il n’y faut point songer. Le régiment est trop mobile, tantôt ici, tantôt là. Le voyage à Soissons fait isolément par un soldat est impossible à envisager, et quant aux localités où nous résidons temporairement, il n’est pas possible d’y loger. Tout est réquisitionné par la troupe qui bonde tout. Du reste il y a des mouvements de troupes incessants et considérables, artillerie, cavalerie, approvisionnements, et tout est gardé comme une caserne. Défense absolue de sortir du cantonnement : quoique notre tour de tranchées vienne à intervalles réguliers, il faut être prêts à partir à n’importe quel moment. Personne ne sait le matin ce qu’on fera le soir, même les officiers. Bien plus, quand on se met en marche, on ne sait pas jusqu’où on va. On croyait si bien rester cantonnés à Vauxbuin que j’y avais, comme je vous l’ai dit, laissé un paquet d’objets – et j’ai bien manqué ne plus les revoir. Dans ces conditions, vous voyez, l’idée si jolie et si chérie de venir dans mes parages est aussi irréalisable que possible. Si jamais une occasion se présente, je la saisirai immédiatement, vous pouvez vous fier à moi !…

Nous avons fait aujourd’hui une marche plus longue qu’hier. On recommence demain matin à 7 h. 45. Temps sale et pluvieux. Village en fond de cuve où s’amasse la brume. Belles descentes pour bicyclettes – vous verrez plus tard. Il est vrai que plus tard – il faut s’attendre à tout – nous serons peut-être tous les deux explorateurs du Mississipi ou dignitaires à la Cour du Japon.

Ennuyeux qu’Ariel soit méchant, voilà les inconvénients de faire élever les enfants au collège au lieu de la vie de famille. Je vous rappelle, au point de vue du dressage que vous allez tenter qu’on dit qu’il faut prendre les collies par la douceur et ne jamais les brusquer.

Je vous embrasse tout doucement.

Votre.

Quid Hachette à l’occasion de la fin du mois ?

 

11 janvier 1915.

Chère petite. Depuis le commencement de la guerre, Albi compris, voilà la première fois que je ne vous écris pas quotidiennement. Depuis deux jours – hier et avant-hier – il n’y a vraiment pas eu moyen, tellement nous avons été occupés dans les tranchées, cette fois-ci. Quelle boue, quelle vase, quelles marches de nuit dans les fondrières ! Vous ne sauriez vous en douter. J’ai pris des notes pour rédiger tout cela en détail, je le ferai à tête reposée, à notre premier moment de loisir. Mais, à l’heure actuelle, nous sommes encore archibousculés. À peine couchés, nous devons nous lever, à peine levés, partir. Quelle existence ! Bonté tou bi ! on ne saurait imaginer, sans y être passé, quelque chose qui soit tellement le contraire du confort.

Votre petit soldat.

 

13 janvier 1915.

Ma chère petite fée. Je vous écris, comme vous le voyez, cette fois-ci encore, dans un inconfort immense. La vie des camps, que voulez-vous ! À vrai dire, j’ai dans ma poche mon stylo qui contient encore de l’encre, et je pourrais, à la rigueur, m’installer mieux – mais la consigne est de rester équipé dans les cantonnements, et alors il n’est pas facile de déballer le prodigieux et confus fond de boutique de mes poches.